‹ A travers l'Afrique equatorialeChapitre 76 sur 86 · EKATURAKA. TYPE BAPOTO · texte numérisé non relu

EKATURAKA. TYPE BAPOTO

André Pilette. A travers l'Afrique Éqnatoriale.

Sur la rive il n'y a vraiment que le faste des nègres attendant le bateau qui s'étale dans toute sa magnificence. Ce sont des travailleurs ou des soldats qui rentrent au pays en emportant tout ce qu'ils possèdent, tout ce que les maigres salaires et les himibles combinaisons leur ont permis d'acquérir durant les années passées au service du gouvernement. Et toute leur fortune est là, éparse sur la berge. Tout cela va être embarqué, les accompagner et encombrer le bâtiment. Les choses les plus hétéroclites composent ces pauvres bagages : des meubles parmi lesquels, presque toujours, figure une chaise longue — tout nègre avancé en civilisation a une chaise longue, — qu'il ne quitte pas, tandis que sa femme trime à ses pieds, assise sur un petit tabouret de bois de fabrication indigène. La literie se compose d'un lit de bois des plus rudimentaires, mais plus communément de nattes qui ne sont déroulées qu'à l'heure du coucher, et sur lesquelles ils s'étendent en se roulant dans des couvertures aux teintes vives et criardes. La batterie de cuisine comprend des casseroles et des marmites de toutes dimensions, de provenances européenne et africaine, des cuillers et des grands agitateurs de bois pour travailler leur pâtée durant sa cuisson. Des paniers et des corbeilles contiennent, empilées, des provisions pour des semaines et quelles provisions ! Il y en a qui dégoûteraient certainement une hyène.

Les partants sont accompagnés d'amis nombreux qui veulent leur dire un dernier adieu. Parmi eux, se glissent des indigènes qui cherchent à vendre aux passagers blancs et de couleur ; ils offrent toute espèce de victuailles à des prix souvent exagérés. Enfin, ce qui complète le pittoresque, ce sont, sur la rive, les noirs venus uniquement pour se distraire, regarder, apprendre • la curiosité est à la fois, chez le nègre, une vertu et un défaut.

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A grands cris, les nouveaux passagers transportent leurs colis à bord, parmi lesquels j'oubliais des malles de couleurs vives et chatoyantes, souvent en fer, car tout ce qui est de bois ne résiste pas longtemps au Congo ; même enduites de matières toxiques, elles finissent par être détruites sous le travail destructeur des termites.

Quels que soient les variétés et les caractères qui différencient ces fourmis blanches, je crois que toutes, sans exception, ravagent avec la même ténacité ; elle sont d'autant plus nuisibles et dangereuses qu'elles anéantissent en silence et sans que l'on se doute de leur présence. Ces légions de petits rongeurs ont une vie quasi souterraine et il semble qu'ils ne surgissent de terre que pour s'attaquer à tout ce qui n'offre pas trop de résistance. Le bois a leurs préférences ; aussi, les cases menacent-elles ruines sous l'action destructrice de ce monde invisible qui en émiette et corrode les fondations. Les poteaux télégraphiques s'abattent quand la partie enchâssée dans la terre en a été rongée ; les billes des voies de chemin de fer se transforment, en termitières, si bien qu'il a fallu se résoudre à remplacer le bois par le fer ou la fonte. Les caisses du voyageur qui demeurent longtemps à la même place, subissent le même sort et cela sans un indice de leur présence, car les termites surgissent de terre précisément à l'endroit où les caisses reposent. Elles creusent, aussitôt, dans la face de base, des galeries à l'infini, occupées, sans hyperbole, par une armée de dévastateurs. Une fois dans la place, les termites en dévorent le contenu : étoffes, cuir, livres, tout ce qui est tendre en sort presque en miettes et est bon à être jeté. Ce travail s'est opéré sans que la vue extérieure des caisses ait laissé soupçonné le danger qui les menaçait.

L'étude de ces insectes redoutables nécessiterait un volume ;

aussi dois-je me résoudre à décrire seulement leurs habitations qui sont des plus curieuses. Très répandues en Afrique équatoriale, les termitières se rencontrent à tout moment : en forêt comme en prairie, des agglomérations de terre de formes bizarres et diverses vous apprennent que là vivent ou ont vécu, dans des nids ingénieusement construits, ces peuples malfaisants. Bâties en terre détrempée, les termitières acquièrent, sous l'ardeur du soleil, une solidité extrême qui les met à l'abri des intempéries et aussi de leurs ennemis. L'homme même entame parfois difficilement, à la pioche, ces forteresses qui prennent souvent naissance sous le sol et affectent la forme d'un cône, d'un champignon, d'un cylindre. L'intérieur se compose de cellules et de couloirs où circule sans cesse un monde qui s'agite et travaille.

Certaines termitières atteignent des proportions énormes et il n'est pas rare d'en rencontrer de quatre à cinq mètres de hauteur. D'autres, très petites, entourent parfois des branches d'arbres où s'est fixée une colonie minime de ces êtres nuisibles. Mais si les termites, pour leurs ravages, s'attaquent aux biens du voyageur, il y a d'autres insectes qui, ceux-là, importunent et blessent directement l'homme.

Je n'entretiendrai plus le lecteur des moustiques : quelques récits des souffrances supportées au Sud du lac Edouard ou au Nord du Tanganika suffisent à la démonstration. Mais que l'on ne croie pas que les attaques de l'épiderme du chasseur se limitent là. Tant d'autres insectes lui infligent la torture et, parmi ceux-ci, les fourmis sont les plus cruelles. Celles-ci le menacent constamment car, jour et nuit, elles circulent et cherchent une proie. D'espèces et de mœurs diverses, on les voit partout, et l'une des variétés, une grosse fourmi noire des plus sanguinaires et vivant par troupes, voyage surtout en forêt par caravanes. Large de quelques centi-

mètres, longue parfois de plusieurs kilomètres, la horde s'avance en rangs serrés, en évitant le soleil qui semble l'incommoder. Ces fourmis vont droit devant elles et ne reculent devant aucun obstacle, à moins qu'il ne soit liquide. Malheur à la proie qui se trouvera sur leur passage et qui ne sera pas susceptible de se défendre ! Aussi, quand elles pénètrent dans les cases, les crapauds, les souris, les cancrelas qui tombent dans leurs pinces n'en sortent indemnes que bien rarement, car elles s'agrippent à leurs victimes avec une telle voracité qu'il faut les en arracher puisqu'elles y laissent leurs aiguillons qui provoquent de cuisantes douleurs. On peut à peine s'imaginer quelle impression d'horreur réserve au voyageur une caravane de ce genre pénétrant, de nuit, dans sa tente ! Parfois, en cherchant à la détourner de sa route, on disperse cette tribu envahissante jusque dans les moindres coins de sa demeure. Je crois que, juché sur une hauteur, ■il vaut mieux attendre patiemment la fin de ce défilé ; non dérangées, elles n'attaquent souvent que la proie rencontrée sur leur chemin.

D'autres fourmis des bois que le chasseur connaît bien sont les fourmis rousses, habitantes des ombrages, qui se font des nids en réunissant les feuilles les unes aux autres aux extrémités des branches. Combien de fois, en me glissant avec mille précautions à travers la végétation, cherchant à ne pas éveiller l'attention de la bête que je convoitais, n'ai-je pas été tourmenté, torturé par ces infimes ennemis qui semblaient profiter de mon immobilité pour m'attaquer de toutes parts ; silencieux, je n'osais mouvoir le bras pour me défendre, ni changer de place de crainte de perdre le gibier que je tenais presque au bout de ma carabine ; je subissais ces parasites qui s'acharnaient sur mon cou, mes bras, ma tête, dont les morsures provoquaient des sensations cui-

santcs plusieurs heures après que les hommes me les eussent enlevés !

Enfin, je cite encore, parmi les fourmis, une petite espèce qui se tient surtout dans les cases et fait des dégâts dans les victuailles. Il n'est pas rare de retrouver des provisions alimentaires — si l'on n'a pas eu la précaution de les en garantir, — couvertes de ces insectes qui pénètrent partout, pourvu qu'un espace minuscule leur livre passage. Pour éviter qu'elles ne montent sur les lits, les tables et les meubles, les pieds de ceux-ci trempent dans des récipients remplis d'eau. Mais si, dans une des armoires, elles convoitent quelque aliment, elles grimpent souvent jusqu'au plafond d'où elles se laissent choir sur l'abri qui ne tarde pas à être envahi. Aussi, viandes, fruits, confitures, sucre et tout ce qui garnit le panier-cantine ou le garde-manger et qui a une qualité comestible est-il inévitablement perdu. La précaution qui s'impose c'est d'enfermer le tout dans des récipients hermétiquement clos. Il semble que ces petites fourmis aient l'odorat très fin car elles affluent avec une telle rapidité, vers les aliments, qu'on est tenté de croire que leur sens les y attire directement.

Parmi les insectes malfaisants se trouvent encore les araignées qui atteignent parfois des dimensions énormes ; le chasseur en souffre souvent quand il se couche à terre et qu'il s'y endort ; au réveil, les démangeaisons sont insupportables.

Mais il n'y a pas que l'homme qui en souffre. Les animaux qui ne peuvent que difficilement se défendre contre cette vermine en sont bien plus harcelés et, des éléphants jusqu'aux mignonnes antilopes, tous ont des parasites qui leur causent de cruels tourments. L'éléphant a toujours des tiques, en grand nombre, derrière les oreilles, entre les pattes arrière.

à proximité de l'anus, parties du corps où il n'arrive pas à s'en débarrasser malgré ses bains de boue et ses rudes et continuels frottements contre les arbres. L'hippo n'en porte pas à la surface de la peau, je ne lui en ai jamais trouvé. Les rhinos et les buffles en ont également, mais les pic-bœufs et quelque autre oiseau, perchés sur leur échine, y happent patiemment tous les insectes qui s'y tiennent. Les animaux sauvages sont non seulement couverts de parasites à la surface de la peau, mais souvent leur organisme en est infesté — abstraction faite des microbes, — et, au dépeçage, sous la peau, dans le cerveau, l'estomac, les intestins, toutes les classes de vers évoluent.

La fin de mon voyage, à partir du jour où j'ai atteint le Lualaba, en est certainement la partie la plus désagréable. Et s'il n'y avait eu, en Afrique, que des passages semblables pour me distraire, je crois bien que je n'y aurais pas fait long séjour. Dans le fleuve que nous descendions, on voyait peu d'animaux : rarement un petit groupe d'hippos soufflant à quelque cent mètres, ou un ou deux crocos sommeillant sur un banc de sable. Plus j'approcherai du Bas-Congo, plus ma déception sera grande. A la monotonie de la région des Bangala et du Haut-Congo, succéderont les villes du Bas- Congo que je m'étais faussement représentées. Je me les étais imaginées semblables à celles du même âge rencontrées dans d'autres possessions, et j'avais imprudemment fait un rapprochement avec celles que j'avais visitées au cours de voyages précédents. Il n'y avait malheureusement aucune comparaison possible !

Le «Kintambo» qui est affecté aux transports de la Compagnie des Grands Lacs, et qui ne prend des passagers que par complaisance, possède, à son bord et à cet usage, plusieurs

cabines dont la plnpart sont situées au niveau des salles des machines, sur le pont inférieur, occupé par les nègres. Si, durant la marche, le courant d'air qui s'établit vous rafraîchit quelque peu, à l'arrêt, jour et nuit, il y fait une chaleur insupportable. Comme on se fait à tout, et qu'on s'est aguerri contre l'ardeur du soleil durant presque tout son séjour au Congo, on la supporterait s'il n'y avait pas ces maudits nègres qui vous dérangent de toutes les façons.

Comme je reste toute la journée sur le pont supérieur, ce n'est guère que la nuit qu'il me faut les supporter. Mais c'est égal : étant étendu sur mon lit, manquant d'air et de fraîcheur, je renifle, malgré moi, les odeurs infectes qui se dégagent des provisions de bouche qu'ils emportent pour plusieurs jours ; chaque fois que la moindre brise m'apporte un soulïïe, elle est saturée des émanations les plus désagréables, miasmes s 'échappant des paniers où sont entassés du manioc, de la chigwanghe,des poissons et de la viande fumée avariée. Enfin, quand l'odorat s'est habitué à ces puanteurs, que l'on est parvenu à s'assoupir, et que le matin promet quelques heures de repos dans une température un peu plus douce, une demi-douzaine de coqs étiques, habitants d'un panier oublié près de la cabine, s'égosillent avant l'aube et arrachent brusquement le voyageur de son sommeil. Bientôt des perroquets répondent, un mouton bêle ; mon jeune potamochère crie tandis que les nègres se réveillent et recommencent à mener grand train. Les négrillons en bas âge pleurent d'être dérangés si tôt ; les chauffeurs s'appellent ou s'injurient, tandis qu'au-dessus de notre tête, d'autres noirs récurent vigoureusement le pont supérieur. Impossible donc de dormir en paix. Le soir, quand on a sonné le couvre-feu, messieurs les boys, au lieu de se coucher, rallument une bougie à l'aide d'allumettes, deux choses dérobées à coup sûr à leur maître,

et font la causette ou jouent aux cartes. Mais des disputes ne tardent pas à éclater, les voix s'élèvent et entretiennent les insomnies. Quand, enfin, ils se décident à s'étendre sous leurs couvertures, c'est de la rive que vient le tintamarre : des tam-tam battent quelques danses endiablées dans un village trop voisin, des cris et des rires accompagnent ces rondes désordonnées. Et je maudis ces réjouissances qui sont cause de mon insomnie et qui m'ont souvent, au cours de mon voyage, procuré un sujet de distraction. Combien de soirées ai-je passées à regarder danser les nègres des peuplades rencontrées sur ma route !

Quand, la nuit venue, harassé des longues marches de la journée sous le soleil brûlant des tropiques, je cherchais, adossé à une hutte, à jouir quelque peu de la fraîcheur naissante, je réclamais des scènes nouvelles, des danses indigènes qui revêtaient toujours une allure étrange et particulière à chaque race. Et tandis que la lune se levait, énorme disque de pourpre qu'un mirage déforme, en jetant sur la terre ses lueurs sanglantes, hommes et femmes se rassemblaient. Les tam-tam résonnaient, les spectateurs frappaient doucement dans les mains, tandis que les danseurs se disposaient en cercle ; l'un d'eux se détachant, se portait au centre où il se mettait à gesticuler, à se contorsionner, à bondir, tout en chantant et en criant. Ceux qui entouraient ce maître de ballet répondaient, en chœur, à ses paroles et lui étaient obéissants. Tous évoluaient en cadence, autour de lui, comme des spectres que la clarté lunaire rendait fantastiques. Plus ils dansaient, plus ils s'excitaient : tels des démons, ils s'agitaient en poussant des cris terrifiants, des hurlements de bêtes en délire, et quelle que fût leur frénésie, la fatigue semblait ne pas avoir de prise sur eux. Seuls leurs corps luisant de sueur et leurs gorges n'émettant plus que des cris rauques

trahissaient leur défaillanee. Leurs ombres énormes projetées sur le sable prêtaient un aspect fantasmagorique à ces scènes que je n'ai jamais retrouvées, même dans mes rêves les plus bizarres. Enfin, à bout de soufile et de force, les danseurs se retiraient, mais ils étaient aussitôt remplacés par d'autres que l'impatience et l'envie de se distinguer tourmentaient. Les femmes dansaient également, même les plus vieilles, qui sont appréciées dans ces jeux parce que, plus indécentes que les jeunes, des attitudes licencieuses contorsionnent leurs corps de momies noires, tandis que, d'une voix caverneuse, elles chantent, en termes obscènes, des louanges à leurs passions éteintes. J'avais sous mes yeux étonnés toute l'Afrique mystérieuse et sauvage. Nul ne peut juger de l'acuité de cette barbarie s'il n'a vu et approché ce spectacle orgiaque, dans le décor de ces steppes lointains.

Voilà ce qui me revenait à la mémoire en entendant les clameurs qui venaient de la rive pendant que je me retournais vingt fois sur ma couche sans trouver le sommeil.

Somnolent, à demi-suffoqué dans cette cabine étroite, je rêvassais aux deux années passées sous le ciel d'Afrique, à cette vie de liberté et de plein air que j'allais quitter, après tant d'aventures' vécues sur un continent ignoré qui, chaque jour, me procurait des distractions inconnues de mes semblables. Déjà, je regrettais ma petite maison de toile plantée chaque jour en un point différent, au hasard de mes courses Presque toujours j'avais campé où bon me semblait ; j'avais conduit mes pas où le désir m'avait guidé. Cette vie de romanichel, je l'aimais, et elle m'était devenue familière ; vraiment, j'avais presque oublié l'Europe et sa vie si différente de mon existence nomade.

Et je me remémore quelque journée de cette vie, avec ses détails, ses souffrances et ses joies. A l'aube, le soleil n'a

pas encore surgi de l'horizon que déjà les hommes se trouvent alignés devant les bagages. Ils attendent, accroupis — cherchant à se réchauffer en se recroquevillant, — que le dernier ballot soit roulé. Chaque serviteur a sa fonction : la tente, la literie, la batterie de cuisine sont repliées en un instant. Tout en déjeunant, je vérifie si chaque homme est en possession de sa charge. Les petites caisses, quel que soit leur poids, sont toujours préférées : un kilo de plomb trouve plus aisément une épaule ou une tête qu'une livre de plumes. Aussi des disputes éclatent ; trois ou quatre hommes se jettent sur une petite caisse de cartouches de 60 livres, tandis que le sac de couvertures de 20 kilos est délaissé et n'est saisi qu'à regret par un porteur que j'y ai contraint. Enfin, l'ordre du départ est donné ; chacun saisit son fardeau, les plu? faibles se secondent pour se le hisser sur l'épaule ou sur la tête. Quand on est de même race, en Afrique, on s'entr'aide, on partage en frère, comme, d'ailleurs, on se mart^^rise, on s'entretue et on se mange. Les plus adroits et les plus vigoureux filent au pas de course, prennent la tête de la colonne et vont, par un sentier à peine large d'un pied, se perdre dans la brousse ou dans la brume que le soleil naissant ne dissipe pas encore. Ils quittent le campement en poussant des cris sauvages ou en chantant à tue-tête pour oublier le froid de la nuit qu^ les a transis, la rosée des hautes herbes qui les inonde ou la fatigue des durs labeurs qui les attendent. Quand le dernier a quitté le gîte, je m'engage à sa suite, accompagné de mes porteurs de carabines, de carniers et d'appareils photographiques. Messieurs les boys et les soldats, et tous ceux dont j'emploie les talents à constituer des collections zoologiques, ferment la marche. Presque tous chantent ; et voyez l'influence de la civilisation, ils chantent vraiment et ne hurlent pas comme les porteurs. Tandis que le soleil monte lentement

dans le ciel, la caravane avance à travers des plaines débordantes de verdure, en clamant bien haut sa joie de vivre. Certains d'entre eux s'accompagnent d'instruments de musique de leur fabrication. C'est une guitare à une corde, dont la caisse résonnante est une calebasse trouée ou une « Sanza » : planchette sur laquelle se dressent quatre ou cinq petites lamelles de métal dont chacune donne un son différent sous l'action des ongles du boy qui les fait vibrer. Sans se lasser, les possesseurs de ces instruments rudimentaires marcheront des heures en chantant, leurs baluchons sur le dos, et en accompagnant leurs mélopées, quel que soit le rythme sur lequel elles sont débitées, de notes sempiternellement les mêmes. Entendues au milieu de ce cadre exotique, ensoleillé, elles semblent des plus normales et vous manquent quand, loin des hommes, vous n'en percevez plus le son. En Afrique, on chante souvent presque sans raison. Dans les villages, on entend continuellement des romances plaintives et langoureuses que les ménagères improvisent tout en broyant du millet ou en vaquant aux soins de leurs ménages. Pendant la marche, quand la fatigue tourmente les porteurs, et que tout chant a cessé, l'un d'entre eux allège les peines, en chantant des questions auxquelles ses frères répondent en chœur. Mais bientôt la colonne s'égrène ; les plus vigoureux, ou les moins chargés, prennent de l'avance. On les voit, au loin, gravir les colhnes et dévaler les pentes ; ils prennent le pas pour arriver à l'étape avant que le soleil soit trop brûlant. A l'approche d'un village, les cris sauvages reprennent. Le moins asthmatique souffle dans une corne de bête pour annoncer leur arrivée. On profite d'un hameau, d'une rivière, d'un petit bois, pour se reposer un instant ; les charges sont déposées, on s'assied et les premiers repartent déjà avant que les traînards n'arrivent. Pressant le pas, je dépasse tout

le monde et j'atteins souvent le premier le lieu de campement, après quatre ou cinq heures de marche, au moment où la chaleur devient intolérable. J'attends, à l'ombre d'un arbre, que tous m'aient rejoint. La tente est dressée et meublée, et je me repose dans ma chaise longue en attendant l'heure du repas. Quelques hommes amassent du bois à brûler tandis que d'autres vont puiser de l'eau à une rivière ou à une mare voisine. Le cuisinier s'installe sous un acacia ou sous un euphorbe et prépare, à l'aide de sa batterie de cuisine, sur un feu de bois crépitant entre trois grosses pierres supportant la casserole, mon repas frugal qui varie bien rarement, mais que l'appétit me fait apprécier toujours. Quand on a faim, le palais oublie la délicatesse et le goût a moins de prétentions. La bombance est ignorée, on ne mange que pour vivre, on ne boit que pour étancher sa soif. Les hommes, de leur côté, étendus à l'ombre, se sont préparé un repas ou se contentent des restes de la veille. Puis c'est l'assoupissement ; la chaleur et la fatigue nous accablent à l'heure de midi ; même les oiseaux se sont tus et restent immobiles dans les arbres ; les animaux sont couchés et attendent la fin de la journée pour reprendre leurs allées et venues ; il n'y a que les préparateurs qui, penchés sur leurs tables, naturalisent en silence les animaux abattus tout le long du chemin, au cours de la matinée. C'est une besogne à laquelle on ne peut surseoir ; ils travaillent, même la nuit s'il le faut, à la lueur des photophores, jusqu'à ce que la besogne soit terminée. Le scalpel à la main, ils découpent patiemment et délicatement : c'est un travail qui plaît aux nègres ; il n'est pas fatigant et de bonnes primes sont allouées par pièce bien faite. Si vider un petit oiseau n'exige guère plus d'une demi-heure de travail, la conservation d'une peau de buffle ou de lion retient l'homme une journée entière, sans répit.

Vers quatre heures, au déclin du soleil, la vie renaît, le chef indigène le plus voisin qui a été prévenu de notre arrivée, ne tarde pas à se présenter muni des provisions. Après quelques salamalecs, il fait disposer sur une ligne les rations qu'il apporte ; les pc>rteurs sont appelés, la distribution se fait et chacun l'emporte dans l'abri de fortune qu'il s'est construit pour y passer la nuit.

Après avoir essayé souvent et vainement d'obtenir du chef des renseignements sur le pays, on finit par lui demander quelques-uns de ses hommes qui puissent guider vers les endroits les plus intéressants ; l'intérêt se limite presque toujtuirs, pour nous, à savoir où il y a du gibier et quel genre d'animaux habitent la contrée. Parfois le chef ou son adjoint n'arrive pas. à se faire comprendre ; alors, on a recours à un interprète dont le talent consiste à travestir totalement le sens des paroles du chef et des vôtres, de manière à embrouiller complètement l'un et l'autre. Pour ne pas trop se fier à des renseignements ainsi exprimés, il vaut mieux se remettre en route et s'en rendre compte de visu. Si, pour le lendemain, on a l'espoir de faire bonne chas",e, on désigne le rendez-vous aux guides. Si, par contre, on est déçu au cours d'une reconnaissance, dès le lendemain, à l'aube, on reprend sa marche et on traverse plaines, bois et montagnes en quêteM'une région très giboyeuse où chasseur et naturaliste pourront exercer l'un son habileté et l'autre son savoir.

. Avant de dîner, c'est l'heure du bain, de la toilette ! que l'on néglige souvent de grand matin. Après six heures du soir, la nuit tombe rapidement ; en Afrique équatoriale, les jours se composent de douze heures de jour et douze heures de nuit. Les saisons n'y existent pas et ne modifient pas les habitudes. Après le dîner, on cherche à se distraire ; on lit rarement, parce qu'on on est trop fatigué, une distraction

qui exige peu de réflexion et d'attention convient ici. Après avoir examiné les collections, vérifié le nettoyage des carabines, les carniers, les appareils photographiques, on fait un tour parmi les porteurs, les serviteurs, les soldats, toutes castes bien distinctes qui, par petits groupes, ont préparé leur nourriture ; ils entourent les feux, puisent de la main, dans la marmite, où fume une mixture dont ils ont seuls le secret de préparation. Ils ingurgitent sans discontinuer, parlant la bouche pleine.

De ce monde presque nu, qui n'a souvent pas une vieille peau de chèvnre pour se garantir du froid, s'exhale une odeur indéfinissable. Si les nègres des régions des rivières sont passablement propres et se baignent presque tous les jours, ceux qui habitent une contrée où l'eau manque sont souvent d'une saleté repoussante. Pour se garantir des ardeurs du soleil, ils s'enduisent le corps de matières grasses — beurre indigène ou huile de palme, — qui se mélangent à la sueur, à la poussière, et qui finissent par former, sur leur épiderme, une croûte infecte qui dégoûte radicalement. Ceux que la pauvreté prive de cet onguent, ont souvent la peau à un tel point desséchée, qu'elle tombe en maints endroits en s'écaillant. Quels que soient les remèdes qu'ils y apportent, nombre d'entre eux souffrent de maladies de la peau ; ils souffrent, du reste, de toutes sortes de maux contre lesquels leur médecine indigène reste stérile ou qui fait empirer parfois le mal. Le nègre endure, presque sans discontinuer, des maux bénins qui s'aggravent par le manque de soin et deviennent, pour ces malheureux, des maladies dangereuses.

Comme on se fait à tout, au bout d'un certain temps l'odorat tolère les émanations qui se dégagent de ce monde puant ; aussi, sans m'en préoccuper, je vais de groupe en groupe, m'intéressant aux uns et aux autres. Le repas ter-

miné, les plus âgés et les plus fatigués s'étendent sur leur lit d'herbe ou de feuilles de bananiers, .tandis que les autres s'accroupissent autour du feu. L'un d'eux sort une pipe de son sac, la bourre, l'allume en posant un tison ardent sur le fourneau, puis, après avoir aspiré deux ou trois fortes bouffées, la passe à son voisin qui l'imite et le contenu de la pipe se consume, aspiré par ce groupe peu soucieux de l'hygiène. Ce procédé est habituel aux nègres et, sans doute, le moyen de transmission de nombre de leurs maladies. Une Sanza ou une guitare se fait entendre bientôt. Des bourdonnements, des paroles vagues, sont le prélude des chants ; et, cette fois, ce sont des louanges aux personnages de qualité. Ne parlez pas de danse ou l'un ou l'autre esquisse immédiatement un pas de sa création, dont l'exemple a tôt fait de gagner toute l'assistance. Certains racontent des anecdotes qui ne sont souvent que des mensonges ; le nègre a une telle habitude de mentir qu'en terminant une histoire, il s'empresse de dire à ses auditeurs: « Moi, je ne suis pas un menteur! » à quoi, s'ils le croyent, ceux qui l'écoutent répondent : « C'est vrai ! » Mais la fatigue les excède et l'heure avance. Les hommes se couchent, se pressent autour des feux, se couvrent de leur mieux d'un bout d'étoffe ou d'une peau de bête. Tous ne tardent pas à s'endormir sauf deux ou trois qui veillent en entretenant les brasiers afin de réchauffer leurs frères et d'éloigner les rôdeurs nocturnes de la brousse, que le feu épouvante. Cependant, le nègre, toujours insouciant, est incapable de veiller. Dès que les rumeurs ont cessé, le silence l'alanguit ; il semble que l'obscurité environnante pèse sur ses paupières ; le glapissement d'un chacal, ou le ricanement d'une hyène interrompt, de temps à autre, sa somnolence, ; puis la torpeur le reprend, le froid de la nuit l'engourdit et, tandis que les feux meurent faute de bois et

noyés de rosée, il s'endort enfin, au risque d'exposer les siens et de s'exposer Ini-même aux griffes d'un lion ou d'un léopard, visiteurs rôdant silencieusement autour du bivouac. Le chasseur blanc, lui, durant les nuits d'affût, est tenu en éveil par ses nerfs, par ses sens mis à tout instant à l'épreuve. Immobile dans l'ombre, ses yeux prêtent aux choses de la brousse et à leurs ombres, des apparences trompeuses. Son oreille perçoit le moindre bniissement ; un cri-cri ou un scarabée se traînant dans l'herbe l'inquiète et lui fait croire à l'approche d'un fauve, d'un ennemi ; l'émotion latente lui interdit tout repos et sa pensée suscite, autour de lui, une foule de dangers imaginaires.

Quelques coqs enfermés dans une nasse déposée sous le double toit de ma tente, à proximité de mon petit lit de camp, où je repose emprisonné dans ma moustiquaire, servent de réveille-matin et quand l'aube s'annonce, ces chanteurs infailHbles m'arrachent au sommeil. Aussitôt, le boy, un marteau à la main, frappe mollement sur les fiches de bois qui retiennent ma maisonnette au sol ; il les déplace, afin de relâcher quelque peu les parois de ma tente tendue à se déchirer par l'humidité de la nuit.

Si la chasse promet, aux environs, les porteurs pourront se reposer pendant que je courrai par monts et par vaux, traquant le gibier ; sinon, poursuivant notre marche, nous avançons à l'aventure, au travers d'un continent immense et inconnu qui, chaque jour, nous réserve des spectacles nouveaux dont on ne se lasse jamais.

Je préfère cent fois la pleine brousse aux contrées congolaises où un semblant de civilisation apparaît ; oui, j'aime cent fois mieux camper au milieu des prairies désertes, au fin fond de la forêt, loin des habitants, où le rugissement du

lion ou le barrit de l'éléphant troublait mon sommeil durant les nuits noires.

J'avais donc hâte de terminer ce raid à finale si désagréable, surtout par l'apparition d'une civilisation privant le voyageur de l'impression de mystère qu'il recherche en parcourant les régions inexplorées d'Afrique.

Après huit ou dix jours de navigation, vers Tshumbiri, le fleuve Congo se rétrécit considérablement, les îles disparaissent ; il prend l'aspect de nos grands fleuves d'Europe. Il ressemble à un très large canal coulant entre deux rives assez régulières, qui s'en éloignent en s'étageant. Sur les montagnes assez basses, qui encaissent le cours d'eau, la forêt, dense d'abord, s'éclaircit, puis disparaît presque totalement ; et la vue peut enfin s'étendre au lointain des prairies semées de vastes bouquets d'arbres et de petites forêts où se tient, paraît-il, du gros gibier en assez grand nombre ; on n'y aperçoit, cependant, jamais un éléphant ou un buffle. Ici, le fleuve devient plus profond à cause de sa minime largeur, comparativement à sa très grande étendue du côté de Nouvelle- Anvers. La navigation en est facile, et ne redevient dangereuse qu'à l'entrée du Stanley-Pool, où il reprend une largeur énorme ; il s'y divise en deux bras enlaçant la grande île que l'on contourne, vers le Sud, pour gagner Kinshasa. Cette ville naissante semble, aujourd'hui, devoir supplanter Léopoldville, dont elle est à peine éloignée de trois ou quatre kilomètres. Le gros du trafic déserte lentement le port de cette dernière ; nombre de sociétés ont établi leurs bureaux dans le nouveau centre, et leurs bateaux viennent s'amarrer à proximité, loin des quais de Léopoldville, qui ont coûté des millions, La seule animation qui y règne encore est celle des chantiers et des bureaux de l'État qui y demeurent.

On peut difficilement s'imaginer un endroit plus désagréable

que Léopold ville. Quand on se promène dans les allées, on se croirait, souvent, sur de mauvaises pistes du Sahara, telles qu'on en rencontre dans le Sud-Algérien ou au Maroc ; on y enfonce dans le sable jusqu'aux chevilles. x\ussi les quatre chameaux qui y déambulent doivent-ils fort bien s'y plaire ! Il faut chercher longtemps pour trouver une maison d'apparence convenable ; la plupart sont des constructions en bois qu'on qualifierait de fortune, si on ne savait, de façon pertinente, qu'elles sont destinées à y rester pour le temps

qu'elles résisteront.

Tout cela a un aspect de pauvreté ; on sent que l'argent manque. Et ce délabrement, cette indigence, réapparaîtra aussi bien à Matadi qu'à Boma. On aura beau « bombarder », dans la capitale du Congo, l'habitation du gouverneur du nom de « palais », il' n'a jamais laissé cette impression d'opulence à quiconque l'a seulement entrevue. A proximité se dressent les misérables petites maisons danoises qu'habitent encore des agents du gouvernement.

A Léopoldville, le long des quais, des chantiers et des ateliers, il y a de l'animation ; certes on n'y chôme pas, mais il est à considérer que ce centre constitue la voie principale de pénétration de notre vaste territoire, et qu'il est assez naturel d'y voir régner une agitation qui n'est, en réalité, pas si considérable, si l'on songe que c'est le seul accès important vers d'immenses espaces.

Le chemin de fer du Bas-Congo, qui court de Léo à Matadi, en d'interminables lacets à travers un pays muniagneux, nous fera parcourir, en deux jours, ses 400 kilomètres de rail avec arrêt à Thys ville pour y passer la nuit. Pour la première fois, nous trouverons un établissement qui porte le nom d'hôtel et qui en est digne. Enfin, un peu de confort nous donnera, durant les quelques heures que nous y passe-

LEOPOLDVILLE

Photo de l'auteur.

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