CHAPITRE X
Route du désert. — Arrêt à Médéah. — Les eaux gazeuses sont une excellente chose : demandez plutôt à un de mes vieux professeurs. — Le pic de Mouzaïa. — La vallée du Chélif. — Il est bon d'avoir lu l'ouvrage de Fromentin : ün été dans le Sahara. — Le rocher de sel ; le bordj de D’jelfa. — L’audience chez un khalifat. — Étude de mœurs des naturels du pays. — Une rue de Laghouat. — Décidément le désert n’est pas un pays agréable. — Les Daias. — Ouargla ; chasse à l’autruche, difficulté qu’elle présente. - Il n’y a pas à s’étonner si les dépouilles de ces animaux coûtent si cher.
Do retour à Milianah, nous allons entreprendre un
très long voyage dans le sud de l’Algérie, quelque chose comme 700 ou 800 kilomètres. Ne vous effrayez pas, nous ferons quelques étapes ; mais pour connaître à fond ce pays, il ne faut pas craindre de traverser les déserts. Vous savez ce qu’a dit le Rat du bon la Fontaine :
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire,
Il n osait voyager, craintif au dernier point.
Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire,
J ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes point.
D’un certain magister le rat tenait ces choses Et les disait à travers champs.
{Fables de la Fontaine , liv. VIII, fab. ix.)
Nous nous arrêtons d’abord à Médéah, ancienne station romaine, qui portait le nom de Mediæ ou ad Médias, parce qu’elle était à égale distance de Turinadi et de Sufasar. Ce qu’il y a de certain, c’est que Médéah a été bâtie sur l’emplacement d’un établissement romain, et aux dépens de cet établissement.
Cette ville a joué un certain rôle dans l’histoire des Arabes, et, sous la domination turque, elle devint le chef- lieu du Titeri et forma un bevlick qui comprenait, dans la province d’Alger, tout ce qui ne dépendait pas immédiatement de la circonscription de cette ville. Après l’occupation française, l’ancienne ville disparut à peu près ; elle a été remplacée par une ville française, qui acquit une grande importance par son commerce. Médéah est le principal entrepôt des laines et des graines. Les environs sont charmants et couverts de vignobles, qui donnent des vins déjà reconnus et dont la qualité s’accroît de jour en jour. La culture des céréales est fort avantageuse, la récolte des fruits est généralement abondante. Sidi Mohammed-ben-Youssef a dit :
« Médéah est une ville d’abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir. »
A quelques kilomètres de la ville, si vous voulez faire une promenade très agréable, allez visiter Mouzaïa-les- Mines. Ce petit village a été créé en 1844 et annexé à la commune de Médéah en 1854. Il est situé entre les gorges de la Chiffa, à l’est, et les rampes ravinées du Ténia (col) de Mouzaïa, à l’ouest. Les murailles crénelées qui entourent ce hameau en font une espèce de forteresse et attestent les préoccupations défensives de ses fondateurs au début de l’entreprise. En effet, les oliviers séculaires qui projettent leur feuillage sur ces habitations rappellent, dans les fastes militaires de l’Algérie, le bois sacré et les glorieux mais sanglants combats de 1840 et de 4841 contre les bataillons réguliers d’Abd-el-Kader.
A 2 kilomètres du village, on rencontre une source minérale alcaline et gazeuse, qui peut remplacer avec avantage l’eau de Seltz et de Saint-Galmier. C’est une bien bonne chose pour la digestion, n’est-ce pas ?
Mon souvenir se reporte sur un vieux bonhomme de professeur que j’ai eu dans mes classes. C’était un fin gourmet, grand amateur des eaux (minérales. Il avait une singulière habitude, c’était de réclamer ces eaux partout où il allait : de plus, il cataloguait et numérotait par catégories les invitations à dîner qu’il recevait. Nous nous en amusions beaucoup. Ce n’était pas très respectueux, mais nous étions à la fleur de la jeunesse, il faut bien nous le pardonner. Cet âge est sans pitié !
Il divisait les invitations à dîner en trois classes : les dîners ultra-sérieux, les dîners sérieux et les dîners ordinaires. Il appelait cela livrer une grande bataille , un combat ou une simple escarmouche. Une de ses occupations était de faire des mots qu’il croyait spirituels ; mais surtout il citait très souvent et appliquait à sa manière des extraits des auteurs. 11 m’a toujours reproché de n’avoir pas profité de ses doctes leçons. Vous me permet-
trez de prouver le contraire et de faire ici, à l’occasion des eaux de Mouzaïa, une citation de la force de celles qu’il faisait, et tout aussi justement appliquée. Cela vous découvrira la manie de ce bon vieux : je vous demande grâce pour ce souvenir. En voyant ces eaux si belles, si agréables et si utiles, je me disais :
Dieu fait bien ce qu’il fait; sans en chercher la preuve,
Dans tout cet univers et l’aller parcourant,
Dans cette source je la treuve.
(• Fables de la Fontaine, liv. IX, fab. iv.)
L’auteur a écrit : dans les citrouilles je la treuve; j’ai bien fait, n’est-ce pas, de changer le mot ?
La source de Mouzaïa est, pour la population laborieuse du village, aussi bien que pour le fin gourmet, une boisson agréable au goût, apéritive, relevant les forces digestives déprimées pendant les ardeurs estivales.
Le pic de Mouzaïa est encore un des points remarquables de la contrée; il est élevé de 1,608 mètres audessus du niveau de la mer et domine les montagnes. C’est dans ce centre que, vers la fin du douzième siècle, une émigration, partie des montagnes du Rif marocain, sous la conduite de Sidi Ahmed-hen-Ali, chercha un refuge et forma la tribu des Mouzaïa.
Pendant plusieurs siècles, dit un auteur, les Mouzaïa ne firent que se défendre contre leurs voisins dont ils avaient envahi le territoire. Ces guerres constantes avaient tellement diminué la population, que le plus vieux des Mouzaïa n’avait pas encore de barbe entre le nez et le menton. Ils allaient être exterminés, lorsqu’ils virent venir de l’ouest, un vieillard à barbe blanche qui ne marchait que sur les crêtes des montagnes en franchissant les vallons. Ce saint homme se nommait Sidi Mohammed -ben-Chakour (l’homme à la Hache).
A sa volonté et par sa puissance divine, tous les ennemis de Mouzaïa se trouvèrent réunis au pied de la montagne. Sidi Mohammed conduisit les Mouzaïa au milieu de cette assemblée. A sa voix toutes les haines disparurent. Pour récompenser leur soumission, Sidi Mohammed leur promit à tous de fertiliser le pays. Alors prenant sa hache, il fendit la montagne, et un torrent impétueux inonda la Mitidja. Cette rivière qui surgissait fut appelée la rivière de la guérison, oued Chefa, parce que ses eaux eurent la vertu de guérir instantanément les blessures reçues par les combattants des deux partis.
Lorsqu’il eut accompli ce miracle, Sidi Mohammed retourna à la montagne, accompagné des Mouzaïa. Rentrés chez eux, et tout en le remerciant de la paix qu’il leur avait donnée, les Mouzaïa demandèrent à Sidi— Mohammed de faire en leur faveur un miracle pareil à celui de la plaine, pour fertiliser leurs coteaux. Alors le saint alla s’installer sur Tamezquida (le pic de Mouzaia), en ordonnant aux Mouzaïa de lui monter chaque matin une cruche d’eau, et chaque jour il inondait le pays en versant sa cruche sur le sommet du piton.
Le tombeau de Sidi Mohammed-ben-Chakour est à l’extrémité du pic, à côté du point géodésique que l’on y a établi. Les Mouzaïa Pont encore en grande vénération ; tous les ans, avant les labours et les moissons, ils vont en pèlerinage lui faire des ovations. Autour du tombeau, il y a environ 500 cruches, et c’est une œuvre pie de les remplir d’eau. Dans les années de sécheresse, on y va faire des prières pour la pluie.
Au point de vue pittoresque, outre le pic, les environs de Mouzaïa ne laissent rien à désirer. Des bois nombreux couvrent, du reste, les montagnes deMouzaïa : les essences dominantes qui les composent sont le chêne liège, le chêne yeuse, le chêne vert, le chêne kermès,
A TRAVERS L’ALGÉRIE. Igj
1 trahie champêtre, le rnicoucoiiliGr, l’orme, le caroube1’} 1g houx, 1g pin d’Alep, l’olivier, le philerea, lelentisque, le thuya, le genévrier, le genêt épineux et quelques mûriers.
A quelques lieues plus loin , en se rendant à Boukrari, on traverse le pays des Chorfa, fraction administrative des Abid, avec lesquels ils sont mortifiés d’être confondus, eux la fine fleur de la noblesse musulmane. Le mot Abid, esclave, s’applique aux tribus d’origine nègre.
Les Chorfas n’ont joué un rôle politique en Algérie qu a une époque assez reculée. Si vous interrogez un Chorfa, il vous racontera qu’un Se-Yahyaou Kelfa quelconque (tous les Chorfas se nomment Yahya ou Kelfa) allait en guerre avec son chapelet seulement. Lorsqu’il était en présence de l’ennemi, il prenait ce chapelet, et à chaque grain qu’il glissait sous ses doigts, au nom d une épithète de Dieu, l’âme d’un ennemi quittait son corps pour aller s’engloutir aux enfers. Il terminera en regrettant que le chapelet ne se compose que de 99 grains, car il ne compte pas les grains des Fatha, qui sont ceux de la miséricorde. Le chapelet existe encore; il est suspendu à la tète de la châsse de Si-el-Khelfa* danslakoubba qui s’élève à 6kilomètres de Berouaguïa.
Quand on a quitté Boukrari pour suivre la route de Laghouat, on entre dans la vallée du Chélif. Ici, je laisse la parole à M. Fromentin, peintre et poète, l’auteur d 'un Eté dans le Sahara :
« Cette vallée, ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de monticules et ravinée par le Chélif, est à coup sûr un des pays les plus surprenants qu’on puisse voir. Je n en connais pas de plus singulièrement construit, de plus fortement caractérisé et, même après Boukrari, c est un spectacle à ne jamais oublier.
« Imaginez un pays tout de terre et de pierres vives,
battu par les vents arides et brûlé jusqu’aux entrailles, une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l’œil tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l’action du feu; sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon; des collines horizontales qu’on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aigués, formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d’étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu’une aire à battre le grain; quelquefois un morne bizarre, encore plus désolé s’il est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion; et tout cela, d’un bout à l’autre, aussi loin que la vue peut s’étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistre, mais exactement couleur peau de lion.
« Quant au Chélif qui, 40 lieues plus avant dans l’ouest, devient un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c’est un ruisseau tortueux, encaissé, dont l’hiver fait un torrent et que les premières ardeurs de l’été épuisent jusqu’à la dernière goutte. Il s’est creusé dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même au moment des plus fortes crues, il traverse sans l’arroser cette vallée misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides que le reste : à peine y voit-on, accrochés à l’intérieur du lit et marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de lauriers roses, poudreux, fangeux, salis et qui expirent de chaleur au fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du milieu du jour.
« D’ailleurs, ni l’été, ni l’hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les pluies, qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui- même, ne peuvent rien sur une terre
pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles, et de chacune d’elles elle ne reçoit que des châtiments. Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part; seulement à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre par moments des bruits d’ailes et des voix de corbeaux. C’étaient de noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d’innombrables bataillons d’oiseaux blanchâtres, aux ailes pointues, ayant à peu près le vol et le cri plaintif des courlis.
« De loin en loin, un aigle au ventre rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair traversaient lentement cette solitude, s’interrogeaient d’un œil tranquille, et comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes boisées de Boghar.
« Après une succession de collines et de vallées symétriques, limite extrême du Tell, on débouche enfin, par | un étroit défilé, sur la première plaine du Sud. La pers- | pective est immense : devant nous se développaient j vingt-quatre ou ving-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations visibles. La plaine, d’un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le ciel, toute rayée, dans sa longueur, d’ombres grises et de lumières blafardes. Un orage, formé vers le milieu, la partageait en deux et nous empêchait d’en mesurer l’étendue. Seulement, à travers un brouillard inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par échappées une ligne extrême de montagnes, courant parallèlement au Tell, de l’est à l’ouest et vers le centre, les sept pitons saillants ou sept tètes, qui leur ont fait donner le nom de Sabâ-Rous. »
A 147 kilomètres de Boukrari, nous rencontrons le rocher de sel , caravansérail établi sur l’oued Melah ou
Djelfa : bois de tamarins, assez remarquable, parce qu’on y voit un dépôt de sel gemme du djebel Sahari, ce qui lui a fait donner le nom de rocher du sel. C’est un amas de choses étranges, colorées de tous les gris blanchâtres, entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. 11 en descend une infinité de petits ruisseaux, d’un blanc laiteux, qui vont se réunir en deux canaux remplis jusqu’aux bords d’un sel exactement semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les sens.
Bientôt, à peu près à 26 kilomètres plus loin, c’est le poste de D’jelfa, situé à 1,167 mètres au-dessus du niveau de la mer, sous un climat extrême, assez froid en hiver. On y établit une commune en 1861, qui devint chef-lieu de commune mixte en 1868. Un marché important s’y tient tous les vendredis et samedis.
Le bordj ou maison du commandant, le petit hameau, l’école arabe et la smala de spahis sont situés en aval du village, au sud-est. Village et bordj sont placés sur une pente peu inclinée, à l’est du djebel Semalba, couvert de vastes forêts, et duZebdeba, aujourd’hui connu sous le nom de redoute Lapasset. Du côté du bordj et dans un lointain vaporeux s’élève le Seba-Mokhran, qui domine le massif du Ksar-Zakkar; plus près à l’est, sont quelques mamelons couverts d’alfa et de genévriers.
Le bordj de D’jelfa, ainsi que l’indique une inscription placée au-dessus de la porte d’entrée, a été bâti en quarante jours, aux mois de novembre et de décembre 1852, par la colonne expéditionnaire du général Yussuf, sous le gouvernement du maréchal Randon. C’est un vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d’une enceinte de murs bas. On y a installé la maison du bach-
I aga des Ouled-Naïl, dont D’jelfa est le centre, et un I bureau arabe. C’est tout à la fois une maison de com- I mandement, un caravansérail et une forteresse.
E. Fromentin a exposé au Salon de 1859 un tableau I du poste de D’jelfa, dont Théophile Gautier a donné une description aussi vraie que pittoresque :
« L Audience chez un khalifat nous fait assister à une scène de la vie du désert. La féodalité et la grande existence antique se sont conservées au Sahara.
« Ce khalifat ne ressemble-t-il pas à un baron du moyen âge, recevant ses hommes liges et ses tenanciers { sur son perron; et plus encore à un patricien romain, accueillant le matin ses clients sous son portique? Le i burnous joue la toge à s’y méprendre, et les hauts piliers ou colonnes de briques supportant la toiture ont 1 air d atrium. Le patron est à demi-couché sur des carreaux, dans ses blanches draperies, écoutant avec une dignité ennuyée et distraitewce que lui disent, courbés veis son oreille, de grands drôles superbement déguei ni liés.
! « Sous le porche, adossés au mur blanc de chaux,
des familiers, des serviteurs, sont couchés; le pan de leur manteau sur la bouche pour tamiser la poussière qu apporte lair brûlant, alanguis par cet énervement oiiental, cette lassitude de chaleur, cette courbature de soleil que E. Fromentin sait si bien rendre. Leurs figures pâles, exsangues, impassibles, dépassent en lividité la faccia smorta italienne; des yeux de diamant noir, à demi-clignés, y vivent seuls, et par leur regard farouchement tranquille, en corrigent la morbidesse un peu efféminée. D’autres, debout, s’accotent aux piliers comme des plantes lasses qui ne peuvent se soutenir et cherchent un appui.
« Sur un degré de l’escalier grimace, accroupi, ainsi
que dans une scène de Paul Yéronèse, le bouffon ou plutôt le fou au sourire idiot et vague, mais entouré de respect, car les musulmans croient que Dieu remplit ces cerveaux laissés vides par la pensée humaine. Sur le devant sont jetés des burnous, des harnais, des armes, de hauts chapeaux ornés de plumes d’autruche, tout ce vestiaire bizarre, amour du coloriste, où la lumière s’accroche en paillettes étincelantes.
« Au second plan, des cavaliers encaissés par leurs hautes selles, les pieds dans de larges étriers, le fusil en travers de l’arçon, attendant les ordres du khalifat; au fond, soulevant un tourbillon de poussière lumineuse, rentre au galop un goum revenant d’expédition, avec tout l’échevèlement de la fantasia arabe ; au-dessus s’étale le ciel splendidement morne du désert. »
Je viens, d’après Théophile Gautier, de vous décrire un tableau, écoutez maintenant la scène, c’est E. Fromentin qui parle. C’était ep 1866 :
« La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus de D’jelfa. La maison du khalifat, vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d’une enceinte de murs bas, se montrait confusément, à l’extrémité d’une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel encore éclairé d’un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin, dans un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d’ou venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus près, et comme d’un marais compris entre le douar et le plateau, s’élevaient d’innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cheriff, reposait paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles blanches s’allumaient à tous les coins
du ciel; l’air était humide et doux, une forte rosée ramollissait la terre sous les pas des chevaux. Je m’orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les cavaliers m’avaient précédé de quelques minutes, et j’avais laissé mou domestique en arrière avec le convoi.
« J’arrivai donc seul à la porte du bordj et j’entrai dans la cour sans savoir où me diriger. De chaque côté de l’entrée, porte monumentale, et que je trouvai grande ouverte, j’aperçus des gens, pêle-mêle avec des chevaux, bivouaquant le long du mur : la cour était déserte; elle me parut grande; mon cheval, qui flaira des écuries, fit entendre un petit hennissement de satisfaction. Au fond de la cour apparaissait un perron de six marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des piliers blancs; une porte, entrebâillée dans l’angle droit de la galerie, laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi-éclairée, donnant au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d’entendre un bruit de voix.
« Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à quelqu’un que je vis s’approcher dans l’ombre, je me dirigeai du côté de la lumière et j’entrai. Je remarquai que la personne à qui j’avais tendu la bride n’avait pas mis d’empressement à la prendre, et j’aperçus vaguement la forme bizarre d’un tout petit corps surmonté d’un vaste chapeau très pointu. Un incident de la soirée m’apprit l’erreur que j’avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme un valet.
« On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n’avait pour tous meubles qu’une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux et, au milieu, une table ronde entourée de convives. La cui-
sine était arabe. Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie à la française, couverte d’une belle nappe blanche et irréprochablement garnie d’argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le khalifat Si-Chériff, grand et gros personnage, presque sans barbe, à figure placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc, sans burnous, et le portant en voile, à la manière des marabouts, Si-Chérif présidait la table et se versait des deux mains à la fois, dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, Bel-Kassem, doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper, debout, et donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien à turban blanc, aux yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé , pâle comme un mort, leste, agile, adroit, avec des mines d’écureuil et des airs fiévreux, fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chérif, paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.
« Cette grande maison, perdue dans un désert, une salle à manger remplie d’odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats; celle table servie comme en Europe , autour de laquelle on parlait français ; ce personnage en déshabillé de maison, occupé gravement à se composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vois en arrivant à D’jelfa, chef-lieu des Ouled-Naïl. J’étais au cœur de cette immense tribu commerçante, riche et corrompue, dont le nom, posé sur toutes les routes du Sahara, résumait pour moi les curiosités du désert. D’ici, et sans sortir de leur territoire, je confinais dans le Nord-Est, à Bouçaada; dans l’Ouest, presque au djebell Amour; dans le Sud, aux kçours d’El-Aghouat et à l’oued D’jedi. Ces valets d’office, que je voyais es
suyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud, et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis Charef jusqu’à Tuggurt, depuis D’jelfa jusqu’au M’zab, jusqu’à Metlili, jusqu’à Ouargla.
« Enfin, j’avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves, le plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute position politique et par les antécédents de sa vie militaire. M. N... essayait d’apprendre à Si-Chériff à se servir d’une fourchette et d un couteau. Le kalifat s’y prêtait avec complaisance, à peu près comme on s’amuse à des jeux d’enfants : il y mettait beaucoup de bonhomie, une extrême maladresse qui m’a bien l’air d’être volontaire, mais qui ne compromettait rien de sa dignité.
« Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus tout de suite à son chapeau et à la lorme si singulière de son individu. C’était bien, en effet, un tout petit corps ramassé sur lui-même et qu’on eût dit gonflé, malpropre, difforme, affreux, marchant comme s’il n’eût pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un serre-tête, coiffé d’un chapeau sans bords, comme d’un énorme cornet. Il avait, autant que j’en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui lui pendaieut sur la poitrine et une demi-douzaine de grosses flûtes en roseaux lui descendaient du menton jusqu’au ventre et s’y balançaient en faisant du bruit : il portait un bâton noueux dans la main ; on ne voyait pas ses pieds, car son burnous traînait à terre. Personne autre que moi ne semblait faire atlention à lui. 11 s’avança tout d’une pièce, s’approcha de la table et vint, par-dessus l’épaule de Si-Chériff, allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec
inquiétude vers M. N..., qui se mit à sourire : Si-Chériff ne se détourna pas et cessa seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d’une façon dévote et très grave : « Derviche, marabout, » un fou, c’està-dire un saint. Je n’en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui s’attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit jusqu’à la fin du repas. 11 ne cessa point de rôder autour de nous, répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu’on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de nous tendre le creux de sa main noire et s’acharnait à répéter le mot tabac, tabac, d’une voix rauqueet saccadée commeun aboiement. On l’écartait sans violence, on le calmait en lui faisant signe de se taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait garde évidemment qu’aucun valet n’offensât son protégé. Pourtant, comme il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l’entraîna doucement vers la porte. Le pauvre insensé s’en allait en criant :
— Pourquoi Mohammed ? Pourquoi, Mohammed ? ( Ouach Mohamm... Ouach Mohamm...)
« Et pendant longtemps on l’entendit parler sous la galerie. Si-Chériff était, je n’en doute pas, fort contrarié que nous eussions été témoins de cette scène, où nous ne pouvions, comme lui, trouver un sujet d’édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne s’oublia. Et tout en remarquant une fois de plus, comment les Arabes savent détourner le ridicule par l’absence même de ce que nous appelons respect humain, je ne m’étonnai point, mais me sentis jaloux de les trouver si supérieurs à nous, jusqu’au milieu de leurs superstitions.
a Je me rappelai avoir rencontré un jour un chef de
tribu du Sahara de l’Est, rentrant chez lui, suivi d’une escorte assez brillante de cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme élégant, fort beau et mis avec celte recherche un peu féminine particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard amaigri et défiguré par l’idiotisme, était nu sous un simple gandoura couleur de sang de bœuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du cheval sa tête hideuse, surmontée d’une longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le bonsoir et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me répondit point et mit le cheval au trot.
« Le derviche de D’jelfa n’a point d’histoire. J’ignore même son nom. On m’a dit qu’il passe une partie de l’année chez Si-Ché'rif, tantôt à sa smala, tantôt au bordj. Il n’est point embarrassant; il se nourrit sans qu’on y pourvoie, prenant ce qu’il trouve sous sa main. Il ne couche nulle part, et, ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu’il devient. Il passe une partie de ses nuits à rôder, soit dans la cour ou dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente après la porte fermée. Il a dans son burnous et dans ses petites gibernes une quantité de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois, en pleine nuit, on l’entend essayer l’une apres l’autre toutes ses flûtes. Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir, l’âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n’a plus de feuilles ; la mort le prend par les jambes; pourtant il va toujours, s’asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
de côté et ne pourra plus se relever : son âme sera allée réjoindre sa raison. »
On a trouvé à D’jelfa et dans ses alentours un grand nombre de ruines et d’inscriptions romaines, et sur les deux rives de l’oued D’jelfa il existe des tombeaux de dimensions variables et qui, par leur forme, rappellent assez bien les monuments dits celtiques. Ces sépultures consistent en une fosse revêtue de quatre dalles plus ou moins grandes, et recouvertes, à vingt ou trente centimètres au-dessus du sol, d’une ou deux autres dalles également en grès rougeâtre du pays. Chaque tombeau est circonscrit par une petite enceinte de fragments de rochers. Quelquefois l’enceinte est double. L’ouverture d’un de ces tombeaux n’a fait trouver que quelques fragments de tibias et une hache.
Laghouat ou El’Aghouat, et mieux LarOuat , se laisse apercevoir. C’est une ville de 3,620 habitants, et le cheflieu d’un cercle dépendant de la subdivision de Médéah et d’une commune mixte érigée le 6 novembre 1868.
Elle appartenait à la France depuis l’année 1852. Voici en quelles circonstances :
L’attention du gouvernement était appelée par les menées du chérif d’Ouargla, qui s’était porté du côté de Laghuat et avait soulevé plusieurs tribus. Cet état de choses ne pouvait durer. Les généraux Pélissier et Yussuf marchèrent contre lui et le forcèrent à s’enfermer dans Laghuat. Le 4 décembre, à sept heures du matin, le feu fut ouvert; à dix heures, la brèche était praticable et deux bataillons de zouaves ; s’élancèrent comme l’ouragan et balayèrent les Arabes, malgré la résistance la plus opiniâtre. L’aigle du 2e de zouaves et le guidon de commandement du général Pélissier flottèrent bientôt sur la maison de Ben-Salem, espèce de citadelle qui domine la place. A partir de ce moment , Laghuat était à
nous. Pendant ce temps, le général Yussuf enlevait les campements qu’il avait devant lui et, faisant appliquer les échelles , franchissait les murailles avec une impétuosité irrésistible. Quelques minutes après, son guidon flottait à côté de celui du commandant en chef. La nuit suivante, plus de trois cents hommes, qui avaient réussi à se cacher dans les jardins, vinrent déposer les armes. Les prisonniers étaient nombreux, mais le succès avait été acheté par quelques pertes.
La ville, depuis sa conquête, a complètement changé d’aspect; les monuments qui y ont été construits, l’alignement des rues, en font une ville assez agréable et la rendent méconnaissable à qui l’aurait vue autrefois. Je pense satisfaire votre curiosité et vous inspirer de l’intérêt en vous rapportant la descriplion des anciennes rues de Laghuat, telle que nous l’a donnée la plume si intéressante de Théophile Gautier. C’est toujours pour moi une bonne fortune, quand je puis citer ce charmant littérateur, aussi j’en profite :
« Une me de Laghuat, dit-il, ne plairait pas aux amateurs du progrès, qui demandent pour toutes les villes de l’univers, trottoirs, macadam, alignement, becs de gaz et numéros sur la lave de Yolvic. De chaque côté de la voie, accidentée comme un lit de torrent à sec, s’élèvent des maisons, les murs en saillie, les autres en retraite; celles-ci surplombant, celles-là se penchant en arrière et se terminant par un angle carré sous un ciel d’un bleu intense, calciné par la chaleur. Grands murs blancs, petites fenêtres noires semblables à des judas, portes basses et mystérieuses, tout un côté dans l’ombre; voilà le décor.
« Au premier coup d’œil, la rue paraît déserte; à l’exception d’un chien pelé qui fuit sur les pierres brûlantes comme sur le sol d’un four, et d’une petite fille
se dépêchant de rentrer, quelque paquet au bras, on n’y distingue aucun être vivant; mais suivez, quand votre regard sera moins ébloui par la vive lumière, la tranche d’ombre bleue découpée au bas de la muraille à droite, vous y verrez bientôt une foule de philosophes pratiques, allongés l’un à côté de l’autre, dans des poses flasques, exténuées, semblable à des cadavres enveloppés de leur suaire, qui dorment, rêvent ou font le kief, protégés par la même bandelette bleuâtre.
« Lorsque le soleil gagnera du terrain, vous les verrez se lever chancelants de somnolence, étirer leurs membres, courber leur poitrine avec un effort désespéré, secouer leurs draperies pour se donner de l’air, en traînant leurs savates, aller s’établir autre part jusqu’à ce que vienne la nuit, apportant une fraîcheur relative.
« A Laghuat, le bonheur comme l’entend Zafari :
Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,
serait incomplet; il faut aussi que les pieds soient à l’ombre, sans quoi ils seraient bientôt rôtis. »
Le temps et cette description agissent sur moi; ma main s’alourdit et je subis l’influence du climat. Cela dit, votre ami
. succombant sous l’effort,
Soupire, étend les bras, ferme l’œil et s’endort.
(Boileau. Le Lutrin.)
Nous n’avons plus qu’une station un peu intéressante à visiter dans le sud de la province d’Alger, c’est Ouargla; mais il est bon de renouveler nos provisions de patience, car, je vous en préviens, le voyage sera long et pénible. Ouargla descend vers le centre de l’Afrique, il nous faudra continuer de parcourir le désert du Sahara, et nous attendre à bien des privations; car Ouargla se
A TRAVERS L’ALGÉRIE. 17g
trouve à 800 kilomètres d’Alger et à 334 kilomètres de Laghuat.
Nous passerons sans nous arrêter à travers les datas, petits bois de bétoums et de cédrats qui s’étendent sur une distance de 28 kilomètres; ces datas sont espacées de 1 à 4 kilomètres contenant de 15 à 18 bétoums chacune. Elles rompent par leur aspect riant la monotonie du pays, plat et légèrement ondulé. Après avoir traversé le data de Tilr’emt et Berrian, on entre dans le chebka (filet) des Beni-Mzab. On voit là, en effet, un immense filet de rochers et de rocailles, dont les mailles sont formées en relief par des crêtes découpées en tous sens. 11 n y a un peu de végétation que le long des ravins, le reste est d’une nudité complète.
Voici comme Ibn-Khaldoun décrit le pays : « Les kçours des Mzabes sont des bourgades situées en deçà des sables, à cinq journées du midi des montagnes de Titteri, et à trois journées ouest des Beni-Righa. Mzab est le nom du peuple qui fonda ces bourgades; elles occupent les sommets de plusieurs collines et rochers d’accès difficiles, qui s’élèvent au milieu d’un pays brûlé par la chaleur. Vers le sud, à la distance de quelques parasangues et au milieu de l’Areg, se trouve le désert, où l’on meurt de soif, et la région appelée Hammada (l’échaulée), dont le sol brûlant est couvert de pierres noires. »
Ghardaïa, ou R’ardaïa, au sud de Berrian est le cheflieu de la confédération de l’oued Mzab, puis on traverse les autres oasis de Beni-Isguen (les gens du milieu), Mellika (la royale), Bou-Noura (la lumineuse), El-Ateuf (la courbure), El-Guerâra (le gîte d’étape), qui ne présentent qu’un intérêt secondaire. On longe ensuite la vallée de l’oued Mzab jusqu’à Anit-el-Mokhrtar et bientôt 1 on arrive à l’oasis de Ngouça, capitale ruinée des Beni-Babia : c’est le pays des palmiers. Cette ville pos-
sède vingt-cinq puits artésiens d’une profondeur de 50 mètres : leur eau, chaude, amère et salée, comme à Ouargla, se déverse sans cesse dans des fossés profonds et étroits, et sert à l’arrosement des dattiers.
Tous les habitants de Ngouça, qui ont la couleur et les traits de la race nègre, cultivent, en dehors de la ville et dans le sable, de chétifs arbres fruitiers, des légumes, du coton, du tabac et une espèce de luzerne. Leurs jardins sont arrosés au moyen de puits artésiens, peu profonds, et dont l’eau, moins saumâtre que celle des puits artésiens, versée d’abord dans un bassin situé au-dessus du sol, se répand dans de petits carrés ensemencés, où elle est dirigée par une rigole enduite de chaux et creusée dans la partie supérieure d’une très étroite chaussée en terre. Pour extraire l’eau du puits, les indigènes se servent du système de levier, comme en France.
De Ngouça à Ouargla on compte 24 kilomètres à travers des dunes et des terrains salés ; la marche devient pénible pour les chevaux, qui enfoncent dans le sable jusqu’à mi-jambe, tandis que les chameaux, avec leurs gras et larges pieds, y laissent à peine l’empreinte de leurs pas. On chemine de dunes en dunes, tantôt marchant, tantôt glissant sur leurs pentes mouvantes.
C’est bien ici que nous pourrions le dire avec le bon la Fontaine :
Par un chemin montant, sablonneux, malaisé
Et de tous les côtés au soleil exposé .
J’ai tant fait, que nos gens sont enfin dans la plaine.
(La Fontaine, Fables, livre VII, fable vu.)
Enfin, nous sommes arrivés à Ouargla. Cette ville est située dans un immense fond de dattiers qui, dit un auteur, par des effets de mirage fréquents dans le dé-
sert, semblent se balancer au-dessus d’une belle nappe d’eau resplendissante de lumière. Or, il n’y a pas dans le pays de Ouargla d’autres lacs que des flaques d’eau salée et un chot; en beaucoup d’endroits, ce sol est couvert d’un sel aussi blanc que la neige, que les femmes des Chaamba-Ben-ttouba portent au marché.
La ville de Ouargla ne compte pas moins de 1,400 maisons dans son enceinte, bien qu’elle n’ait que 2,000 hâtants. La cause de sa dépopulation, dit Ch. Féraud, est due aux émigrations des habitants qui veulent échapper aux déprédations et à l’oppression des nomades. Elle tient aussi à ce que l’élément nègre n’apporte plus son contingent, depuis que la conquête a aboli le commerce des esclaves nègres amenés du Soudan par les caravanes des Touaregs.
Ibn-Khaldoun raconte que l’émir Abou-Zekeria le Hafside, étant devenu souverain de lTfrikia, eutl’occasion de parcourir le désert pendant sa marche à la poursuite d’Ibn-R’aniâ. Comme il passait par Ouargla, il en fut émerveillé, et voulant ajouter à l’importance de cette ville, il y fit bâtir l’ancienne mosquée, dont l’ancien i minaret porte encore, inscrits sur une pierre, le nom du fondateur et la date de sa construction, 626 de l’hégire (de J.-C., 1228-1229). El-Aïachi, le pèlerin marocain, cite cette mosquée, dont le minaret domine la ville, et qu’il visita lors de son arrivée à Ouargla, 1074 de l’hégire (1663 de J.-C.).
Ouargla, perdu dans les sables, défendu par une enceinte et un fossé, a été longtemps gouverné par des chefs prenant le nom de sultans, dont le règne éphémère finissait toujours par un assassinat. Un Arabe disait au colonel Coloinieu, auquel nous empruntons ce récit : « Ouargla ne fait pas de sultans, il les défait. » Toute l’histoire de ce kçar est là.
La ville de Ouargla est à la porte du désert par laquelle les voyageurs du Zab doivent passer quand ils veulent se rendre dans le Soudan avec leurs marchandises.
Les nombreuses maisons de Ouargla, agglomérées et contiguës, forment un ensemble régulier percé de rues longues et étroites. Sur les murs de beaucoup de ces maisons, bâties en pisé et en pierre à plâtre et revêtues d’un crépissage, on peut lire souvent la date de leur construction, et un verset du Coran écrit en caractères saillants. Au-dessus des portes basses et à angles arrondis figurent de grossiers dessins, formés de lignes droites qui se coupent d’une manière plus ou moins oblique; dans les vides qui séparent ces lignes, brillent des bols et des tasses en faïence bleue, fixés dans le mur. Sur les blanches terrasses des maisons, on voit souvent des femmes au teint noir, et vêtues d’étoffe bleue, tourner leur fuseau chargé de laine.
Si vous avez du goût pour la chasse, il ne faudra pas négliger de poursuivre l’autruche; vous n’aurez pas souvent dans votre vie l’occasion d’une pareille chasse. Aussi, pour vous y engager davantage, je vais vous transcrire le récit d’une chasse à l’autruche, dû au général Marguerite. Je le copierai intégralement, afin de vous dépeindre l’aspect du pays parcouru et les mœurs de quelques-uns de ses habitants.
« La chasse à l’autruche se fait principalement sur l’immense plateau qui se trouve situé entre Laghouat au N., les Beni-Mzab au S., l’oued Zergoum à l’O. et l’oued Atsaar et Dzioua à l’E. Ce plateau est, en hiver, le parcours des Larbaâ et Ouled-Naïl, tribus nomades qui y font pâturer leurs nombreux troupeaux de moutons et de chameaux.
Pour le nomade et le chasseur, ce pays a un charme infini. L’horizon n’a pour limite que la faiblesse de la
vue. Dans les ondulations de terrain naissent de nombreuses datas : les Arabes nomment ainsi de petits bois de bétoums et de cédrats (pistachiers et jujubiers sauvages). Les premiers sont des arbres d’une très haute taille, comparables aux beaux chênes verts de nos forêts du Nord. Dans ces petits bois, dont on peut compter jusqu’à une centaine dans un tour d’horizon, se trouve une quantité de gazelles, outardes, lièvres, perdrix, gangas et d’autres espèces encore plus chères aux naturalistes qu’aux chasseurs. Le reste du sol est couvert d’arbustes et de plantes, dont les principaux sont : les Saliolas ligneuses, l’Hélianthème, l’Armoise, le Ranthérium, l’Aristide graminée, etc., qui composent les pâturages de nos troupeaux du Sud, et du gibier, et leur donnent cette chair succulente et parfumée si estimée des gourmets.
Il n’y a cependant point de cours d’eau vive, ni de sources dans ce vaste territoire, les orages accidentels et les rares pluies d’hiver alimentent seuls les réservoirs naturels qui se forment dans les dépressions de terrain, dans les daïas et dans le thalweg des vallées. Ces réservoirs ou mares, appelés r’edirs (traîtres) parles indigènes, en raison de leur peu de durée et les déceptions nombreuses qu’ils ont causées aux gens altérés, ne conservent leurs eaux que pendant une période de quarante jours, dans la saison froide. En été, ils la conservent bien moins longtemps encore, d’où la nécessité pour les nomades, à l’époque de la sécheresse, d’abandonner, bien malgré eux, ces terres de parcours, et de remonter vers le Nord, dans la région des eaux vives.
Ce plateau devient donc complètement désert depuis le mois de mai jusqu’au mois d’octobre ; c’est à peine | s’ü est sillonné par les caravanes qui, malgré la saison avancée, se rendent encore du Tell au Mzab et à Tuggurt,.
C’est alors que les autruches chassées des régions méridionales par un soleil ardent, envahissent notre Sahara et viennent chercher l’ombre et les pâturages dans les daïas.
La chasse à courre à l’autruche se fait dans la saison la plus chaude de l’année, elle dure environ quarantecinq jours, du 25 juin au 10 août. C’est la chaleur plus encore que la vitesse des chevaux qui tue l’autruche, disent les Arabes, et l’expérience a suffisamment démontré cette vérité.
Tous les Arabes ne chassent pas l’autruche; ce noble exercice est, comme la chasse au faucon, le privilège de quelques tribus seulement, qui, avant l’établissement de notre domination dans ce pays, y joignaient l’industrie moins licite du pillage des caravanes.
Chasser et piller avait été, jusqu’en ces derniers temps, la vie par excellence de ces gens-là. Ces Arabes de proie sont merveilleusement organisés pour cette existence pleine d’émotions, de mouvement et surtout de privations; secs, nerveux, l’œil perçant, le jarret infatigable, possédant la faculté de supporter la soif et la faim jusqu’à leurs dernières limites, ainsi lésa fait le désert!
Les Mekhralif-el-Djeureub sont les plus renommés parmi les forbans du Sahara pour leurs anciennes prouesses. Aujourd’hui, ils sont encore chasseurs, mais ils ne pillent plus les caravanes. Les autres Arabes s’étonnent de l’effet qu’a produit notre domination sur eux. Nous n’oserions cependant affirmer que quelques regrets ne viennent parfois troubler la paix profonde à laquelle ils se voient forcés.
« Nous remercions Dieu, disent-ils souvent, de la paix présente ! Nous ne mangeons plus que ce qui est à nous, le produit de nos chasses et de nos troupeaux. Les Français nous ont appris à distinguer notre bien de celui du
prochain (ce qui était assez confus autrefois dans notre esprit); nous espérons que Dieu nous tiendra compte de cette conversion. Il faut bien que nos vertus présentes rachètent nos peccadilles du passé; nous avons tous quelques âmes sur la conscience; Dieu seul est parfait ! » r
Quelques âmes sur la conscience! disent ces bons Mekhralif-el-Djeureub (c’est-à-dire galeux, nom que leur rapacité leur a fait donner) ; ils sont, en s’exprimant ainsi, fort modestes. Toumi, un de leurs chefs, dans ses moments d’expansion, en a avoué dix-neuf. «J’ai tué dixneuf individus en combattant les caravanes; c’est peutôtie plus qu il n’est permis à un bon croyant, qui doit glaner son existence comme il peut. Après tout, nous n’avons fait que ce que nous ont montré nos pères, cela me préoccupe, quand j y songe pour le jour du jugement. »
Il faut dire bien vite que, en dehors des méfaits antérieurs dont la conscience des Mekhralifs peut être chargée, méfaits, du reste, inévitables et toujours plus ou moins piatiqués chez les Arabes qui échappent aux gouvernements, ils sont hospitaliers, serviables et francs comme des chasseurs. Leur société pour quiconque connaît leur langue et leurs usages, est pleine d’intérêt. Il va sans dire que l’on peut actuellement parcourir avec eux en toute sûreté le pays qui sert de théâtre à leurs chasses.
Disons un mot de l’outillage nécessaire pour rester trois semaines ou un mois dans ce pays de la soif , comme le nomment les Mekhralifs. Le chameau en est avant tout l’auxiliaire indispensable. Sans cet excellent animal, qui possède la faculté de rester, en été, quatre à cinq jours sans boire, on ne saurait vivre dans le désert. Il faut donc, selon le nombre de jours que l’on pré-
voit pouvoir passer sans trouver d’eau, se procurer 'deux, trois, quatre chameaux par chasseur. On les charge au départ de tonneaux pleins d’eau, d’orge et de quelques vivres; il faut se munir, en outre, de fers, de clous, pour entretenir en bon état la ferrure des chevaux, de beaucoup de sel, pour saler les dépouilles des autruches forcées •
On n’emporte pas de tentes; le feuillage de betoums est un abri bien préférable a tout autre dans cette saison. Chaque chasseur prend, avec son fusil, une quantité de poudre, de balles et de plomb, suffisante poui assurer sa subsistance pendant le temps de la chasse.
Avant le départ, on fait toujours explorer le pays par deux ou trois éclaireurs montés sur des méharis (chameaux de course qui possèdent, avec les mêmes qualités que les autres, celle de pouvoir faire vingt ou trente lieues par jour), afin d’être bien renseigné sur la région où se trouvent le plus d’autruches, et pour découvrir quelques r’dirs qui auraient conservé de l’eau. Cette dernière découverte est surtout importante, parce qu’elle permet aux chasseurs de renouveler la provision d’eau sans parcourir de grandes distances, et parce que l’on est sûr de trouver, dans le voisinage, des autruches qui ont pris l’habitude de venir s’y désaltérer.
Les chevaux destinés à courre l’autruche doivent êtie entraînés de huit à quinze jours avant la chasse. La méthode des Mekhralifs consiste à priver le cheval de fourrage, à lui diminuer la ration d’orge, et à lui faire faire progressivement, en plein midi, des courses de deux à quatre lieues. Ils ressemblent alors à des coursiers fantastiques, tant ils sont maigres par suite de lentialnement.
Rien de plus pittoresque que l’installation d’un bivouac dans une daïa; les chasseurs se dispersent par groupes
de trois ou quatre, sous les plus beaux bétoums, à l’ombrage touffu; on décharge les chameaux, qui se mettent à paître les herbes et les arbustes au milieu du camp ; on attache les chevaux, on visite et on assujettit leur ferrure au besoin; on allume des feux; on prépare le repas; on fait son lit. Cette besogne, pour les Mekhralifs, est des plus simples; le sol des daïas est leur duvet ordinaire. Quant aux Européens, ils doivent se munir de leur lit de cantine.
Il est d’usage, dans les réunions des chasseurs d’autruches, de tenir un conseil, le soir, sur les opérations du lendemain. On y décide des points où il faut envoyer les rabatteurs, qui doivent ensuite lancer les autruches vers l’endroit où vont se poster les coureurs.
Il y a deux manières de forcer l’autruche, selon que l’on court le bedou ou le gaad. Le bedou, de beda (a commencé), indique que le chasseur force l’autruche sans relais et la prend avec le môme cheval, qui court ainsi depuis le commencement jusqu’à la fin. C’est la chasse la plus difficile, celle qui demande le plus de science et les meilleurs chevaux; elle ne se fait guère qu’isolément. Quand les chasseurs sont en nombre, on chasse toujours au gaad (poste, embuscade). Cette chasse, comme son nom l’indique, consiste à placer les coureurs à un endroit convenu, près d’un tertre ou d’un arbre culminant, d’où l’on voit venir de loin les autruches, que deux rabatteurs sont allés lancer.
11 y a aussi une troisième chasse à l’autruche ; elle se fait en tout temps par des piétons, qui vont s’embusquer dans les endroits où viennent paître les autruches. C’est un genre d’affût qui demande la plus grande patience; quelquefois les chasseurs attendent les autruches pendant quinze jours. On affûte encore l’autruche au moment de la ponte, en se postant près du nid.
Ce qui rend le gaad possible, c’est que les autruches suivent presque toujours la direction dans laquelle elles sont lancées, avec une tendance néanmoins à incliner vers l’Ouest. Les rabatteurs, qui connaissent la situation de l’embuscade , se basent sur sa direction pour le lancer; mais cette opération n’en est pas moins lort difficile et très fatigante, parce qu’il faut d’abord explorer le pays dans un tiers ou un demi-tour d’horizon, à quatre ou cinq lieues du gaad, pour trouvei les autruches, et qu’ensuite, après les avoir lancées dans la bonne direction, il faut les maintenir en manœuvrant en conséquence, tout en courant le plus vite possible, pour fatiguer à moitié les autruches avant leur arrivée au gaad.
On ne choisit donc que des chasseurs émérites pour rabattre sur le gaad; aussi est-il d’usage chez les Mekhralifs, dans leurs kanouns (canons, règles) sur la chasse, que la moitié des autruches tuées par le gaad appartiennent aux rabatteurs.
Les rabatteurs ne lancent jamais les autruches avant l’heure où ils savent que le gaad est à son poste : ils reconnaissent cette heure lorsque le soleil atteint le zénith; quand l’ombre est à peu près d’aplomb, ils la mesurent avec leur baguette de cédrat en la tenant verticale : c’est l’heure de midi.
L’autruche, lorsqu’elle est en troupe, fascine tellement le chasseur, qu’aucune autre idée que celle de courir après et de l’atteindre quand même, ne saui ait entrer dans la cervelle du chasseur ; toute préoccupation pour sa conservation personnelle ou celle de son cheval disparaît; la possibilité de s’égarer, chose assurément fort grave, ne le touche point, il n’a plus qu un unique but : El Nâam idjebed el Kalb ou elaïnl disent les Mekhralits. L’autruche tire le cœur et l’œil! sous l’em-
pire de cette puissante attraction, on chasse avec frénésie!
Tant que les autruches courent réunies, les chasseurs ne forment qu’un groupe; mais lorsqu’elles sentent qu’elles seront bientôt forcées, un suprême instinct les porte à se disperser, afin d’augmenter leurs chances de salut; c’est alors que chaque chasseur choisit la sienne. Ordinairement on suit pour cela l’ordre dans lequel on est placé, c’est-à-dire que les autruches qui se détachent à droite sont suivies par ceux qui sont à droite , celles qui sont à gauche par ceux qui sont à gauche, et toujours ainsi en se fractionnant individuellement. On les vise, autant que possible, à la tête, et lorsqu’elles sont abattues, on les saigne, suivant la coutume, car on sait que les musulmans ne mangent la chair des animaux que lorsqu’ils les ont préalablement saignés, en prononçant la formule : « Au nom de Dieu, Dieu seul est grand! »
Après la chasse, les chevaux sont l’objet de tous les soins; on les fait boire, %on leur laisse brouter l’herbe de la daïa, et peu après on leur donne l’orge.
Quant à l’autruche, les Mekhralifs conservent assez longtemps sa chair, qui a la plus grande analogie avec celle du bœuf, et sa graisse qui, suivant eux, est un spécifique pour tous les maux. La chair qui n’est pas immédiatement mangée, est découpée en lanières et séchée au soleil : traitée ainsi, elle se conserve des mois entiers. Tout sert, tout est bon dans l’autruche; les plumes se vendent, la chair se mange, la peau des cuisses et du cou sert à conserver la graisse, la plante des pieds sert à faire des semelles de brodequins pour les piétons, les nerfs plus ou moins dédoublés donnent un cordonnet très fort, propre à coudre le cuir. Aussi les Mekhralifs ont-ils l’habitude de dire, quand ils font une affaire
avantageuse : Kis il Nâam zhem ou niche. « C’est comme l’autruche, plumes et graisse. »
Les dépouilles de l’autruche sont achetées dans le Mzab par les indigènes et les Juifs d’Alger, de Tunis et même de Tripoli, les peaux des mâles à raison de 150 à 170 francs chacune, et deux peaux de femelles comme une peau de mâle. Les Mekhralifs, n’oubliant pas tout à fait leur ancien métier de pirates, ne manquent jamais de pratiquer une supercherie vis-à-vis des Juifs peu connaisseurs : ils déguisent en peaux de mâles les peaux de femelles dont les plumes sont presque noires, en leur ajoutant quelques belles plumes des premiers, et ils considèrent la chose comme une bonne plaisanterie.
En somme, à la chasse à l’Autruche au Sahara, l’Européen peut se croire dans la Prairie, en compagnie des Peaux-Rouges. Les scènes auxquelles il assiste sont celles de la Prairie, sans le vieux trappeur, il est vrai, mais aussi sans l’appréhension d’être scalpé.