CHAPITRE XI
Alger; son origine. — Alger en 1830. — Le coup û éventail. La guerre est déclarée. — L’armée française en face de Sidi-Ferruch. — Le débarquement. — Le fort de l’empereur. — Prise d Alger; aspect de la ville. — Départ du dey d’Alger.
Alger la guerrière, Alger la bien gardée, est certes la ville la plus pittoresquement assise qui se puisse voir : mollement étendue sur la croupe d’une colline , ses maisons se dominent les unes les autres. Malgré le génie des maçons qui ont importé en Algérie le disgracieux style des constructions européennes , elle a
conservé un cachet oriental que l’on ne retrouve nulle part. Vue de la haute mer, elle apparaît blanche avec ses mosquées aux dômes arrondis, aux minarets sveltes; et quelques palmiers jetés au milieu de l’amas confus des maisons lui donnent cet aspect africain, qu’affirme un ciel bleu , limpide et profond. Des collines luxuriantes de végétation l’entourent de chaque côté, et lui font une ceinture de verdure, qui contraste harmonieusement avec la blancheur éclatante de la ville : à ses pieds la Méditerranée s’étend coquettement pour réfléter sa gracieuse image.
La grande ville africaine n’a pas toujours été ainsi : sans remonter aux époques fabuleuses, et aux vingt compagnons d’Hercule, qui jetèrent, dit-on, les premiers fondements de la cité antique, cette ville fut d’abord, et cela a été prouvé par M. Berbrugger, l’ancienne Scosium des Romains, puis l’El-Djezaïr des Arabes et enfin notre Alger.
Solin raconte ainsi la fondation de Scosium : « Hercule (le Lycien) passant en cet endroit, fut abandonné par vingt hommes de sa suite, qui y choisirent l’emplacement d’une ville dont ils élevèrent les murailles. Et afin que nul d’entre eux n’eût à se glorifier d’avoir imposé son nom particulier à la nouvelle cité, ils donnèrent à celle-ci une désignation qui rappelait seulement le nombre de ses fondateurs : etxoui, vingt; » dont on a fait Scotion, puis Scosium.
Je ne vous ai jamais ennuyé beaucoup, je le pense, par le récit des événements politiques : cependant, vous me reprocheriez de ne pas entrer dans quelques détails au sujet de la prise d’Alger; c’est le devoir de tout Français de connaître les causes qui ont déterminé notre conquête ; aussi vous rapporterai -je avec quelques détails les événements qui se sont passés et qui ont
fait briller les armées françaises d’un si vif éclat. Avec votre permission je commence sans plus de préambule.
Il était dû par la France à la maison Bacri, d’Alger, une somme de 700,000 francs pour des fournitures de grains faites pendant la république. Mais comme cette maison avait des créanciers en France, le gouvernement attendait, pour payer, que les tribunaux eussent jugé l’affaire. Le dey Hussein bcn-Hassen, créancier luimême de la maison Bacri, voulait que cet argent fût remis entre ses mains, et il écrivit directement à ce sujet au roi Charles X. Le roi ne crut pas devoir lui répondre. Le 30 avril 1829, veille de la fête du Beyram, M. Delval, notre consul, alla complimenter le dey selon l’usage. Hussein lui demanda s’il avait reçu une lettre du roi pour lui, et, sur sa réponse négative, il le frappa publiquement au visage de son éventail en plumes de paon. Le consul lui fit observer que c’était à la France que s’adressait cette insulte. Mais le dey, au lieu de se calmer et de réfléchir aux conséquences qu’aurait sa conduite, ordonna solennellement à M. Delval de quitter la salle d’audience.
La nouvelle d’un pareil outrage produisit en France une impression profonde. Le gouvernement rappela son représentant. M. Delval et tous les Français résidant à Alger s’embarquèrent sur la goélette la Torche. Notre établissement de la Galle fut évacué; une escadre de quinze bâtiments commença le blocus de la ville et des côtes. Le vaisseau la Provence fut chargé d’aller porter au dey des conditions de paix; mais Hussein les rejeta; bien plus, il donna l’ordre au commandant du port de canonner le vaisseau au moment où il se retirerait. Le cœur de nos marins fut vivement blessé de cette violente agression. Il fallait une vengeance éclatante.
Une armée de 35,000 hommes fut organisée sans retard , et placée sous les ordres du comte de Bourmont, ministre de la guerre : le vice-amiral Duperré reçut le commandement de la flotte. Le 30 avril 1830, un an, jour pour jour, après l’insulte faite à notre consul, les troupes étaient réunies à Toulon et dans les campements voisins, et on les exerçait aux mouvements nécessaires pour une guerre où l’on ne combattait pas à l’européenne. Le 11 mai, la flotte avait mouillé dans le port, prête à appareiller. Les populations du Midi témoignaient le plus grand enthousiasme : on allait voir refleurir dans la Méditerranée le commerce, auquel la piraterie, organisée par le dey, était si funeste depuis longtemps.
L’amiral Duperré s’attendait à rencontrer de grands obstacles pour le débarquement; il prit ses mesures en conséquence.
Le 17, toutes les troupes étaient embarquées; mais des vents contraires s’opposèrent pendant huit jours au départ. Enfin le 25, dans l’après-midi, la flotte mit à la voile. Le 30 au soir, elle n’était plus qu’à quelques lieues d’Alger, quand le temps contraignit l’amiral d’aller relâcher à Palma; et il fallut y rester jusqu’au 10 juin faute de vent. Le 14, à trois heures du matin, un bateau à vapeur reconnut la presqu’île de Sidi-Ferruch, et, à cinq heures, la première division atteignait la terre sans éprouver aucune résistance : les deux autres divisions débarquèrent successivement. Le général Berthezène ouvrit le feu contre l’ennemi, et, à onze heures, les Bédouins fuyaient de toutes parts. La presqu’île allait servir de place de départ pour nos approvisionnements : le général Yalazé y traça un retranchement dont la construction fut aussitôt commencée. La baie offrait beaucoup plus d’abri à la flotte qu’on ne l’avait espéré,
et déjà le drapeau français flottait sur la tour de Torre- Chica. Le 24, un certain nombre de nos bâtiments étaient de retour à Toulon, pour prendre de l’infanterie et de la cavalerie. Une croisière venait d’être établie sur les côtes de la Régence; ou ouvrait un chemin praticable pour les voitures entre le camp de Sidi-Ferruch et celui de Sidi-Khalef, et l’on travaillait aux retranchements qui devaient fermer la presqu’île. Une attaque était projetée dans le but de refouler l’ennemi sur la place.
Le 25, l’armée se met en marche sur Alger : à sept heures du matin, nos avant-postes ont un engagement avec ceux de l’armée turque placée sur la route du château de l’Empereur, qui bientôt se mirent en retraite. A quatre heures de l’après-midi, la première brigade d’avant-garde était en vue de la ville. Des ravins nombreux avaient rendu cette marche très difficile ; il avait fallu repousser les Arabes de colline en colline, à travers des broussailles de sept à huit pieds de hauteur; mais maintenant nos soldats étaient dans un pays magnifique, qui leur paraissait une véritable terre promise.
La tranchée fut ouverte devant le fort de l’empereur, dans la nuit du 29 au 30 juin. Depuis lors, les travaux ne furent pas un moment interrompus. Pendant la nuit, même aux heures où les travailleurs étaient ordinairement relevés, l’artillerie ennemie tirait peu. Pendant le jour, des tirailleurs turcs et arabes se glissaient à la faveur des buissons dans les ravins à gauche des attaques, et ils blessaient ainsi un grand nombre d’hommes. Des épaulements mirent bientôt nos troupes à couvert.
On devait s’attendre à des sorties vigoureuses. L’occupation du fort l’Empereur permettait à l’ennemi de se rassembler au-devant de la Kasbah, mais il ne pro-
fita pas de cet avantage : du reste, tout était prêt pour le recevoir.
Les batteries avaient été construites avec une étonnante rapidité. Tout fut prêt le 4 avant le jour. A quatre heures du matin, une fusée donna le signal et le feu commença. L’ennemi y répondit pendant trois heures avec beaucoup d’activité. Les canonniers turcs, bien que l’élargissement des embrasures les mît presqu’à découvert, restaient bravement à leur poste; mais ils ne purent lutter contre l’adresse et l’intrépidité des nôtres, que le général Lahitte animait de son exemple et de ses conseils. A huit heures, le feu du fort était éteint : celui de nos batteries continua de ruiner les défenses. On commençait à exécuter l’ordre de battre en brèche, quand, à dix heures, une explosion épouvantable fît disparaître une partie du château. Des jets de flammes, des nuages de poussière s’élevèrent à une hauteur prodigieuse, des pierres furent lancées dans toutes les directions, mais sans qu’il en résultât de graves accidents. Le général Hurel commandait la tranchée : il ne perdit pas un moment pour franchir l’espace qui séparait nos troupes du château, et les y établit au milieu des décombres. On prétend qu’à neuf heures les défenseurs, découragés, étaient rentrés dans la place, et que le dey avait ordonné de faire sauter le magasina poudre du château. A deux heures , un parlementaire parut sur les ruines. C’était le secrétaire du dey : il offrait d’indemniser la France des frais de la guerre. Le commandant en chef répondit qu’il fallait avant tout que la Kasbah, les forts etleport fussentremis aux troupes françaises. Le parlementaire retourna à Alger.
Peu de temps après, deux des Maures les plus riches de la ville avaient été délégués vers le dey, et, après l’avoir consulté , ils demandèrent que le général fran-
çais fît cesser le feu, promettant que, dès lors, l’artillerie de la place se tairait. Une suspension d’hostilités eut lieu et le général Yalazé en profita pour ouvrir des communications en avant du fort de l’Empereur. Une convention fut signée, et le 5, à onze heures du matin, le drapeau français était arboré sur les tours de la ville.
Les trois divisions de l’armée française se mirent en marche pour prendre possession des différentes portes qui leur avaient été assignées. Le chemin qui conduit du fort l’Empereur à la Porte-Neuve est étroit, encaissé, rocailleux : il se trouvait, en outre, obstrué par des boulets, des éclats de bombes et des débris de toute espèce , au milieu desquels les chevaux et les caissons demeuraient sans cesse engagés. Les troupes se dirigèrent vers la Kasbah, le général en chef en tête.
Le ciel était d’une limpidité extrême , et des flots de lumière se jouant à travers toutes ces masses d’hommes et de chevaux, rehaussaient l’éclat de leurs armes et la couleur variée de leurs uniformes. Officiers et soldats partageaient l’ivresse de leur général. Cependant, lorsqu’on fut près des remparts, un profond sentiment de tristesse remplaça ces élans de bonheur. Là se trouvaient pêle-mêle les cadavres horriblement mutilés des prisonniers français que les Arabes avaient faits pendant la durée du siège : les membres étaient déchirés et les têtes séparées du tronc. C’était un spectacle affreux.
Les drapeaux s’inclinèrent devant ces glorieuses dépouilles, les tambours roulèrent la marche funèbre, et l’armée défila au port d’armes; enfin on franchit la Porte-Neuve.
Ici les difficultés du chemin augmentèrent : de la Porte-Neuve à la Kasbah, ce n’est plus qu’une étroite ruelle, bordée de mauvaises bicoques bâties sans alignement, et où trois hommes à peine pouvaient passer
de front. Dès que le général chargé de faire le logement s’avança avec une faible escorte vers la Kasbah, le dey, qui s’y trouvait encore, en sortit précipitamment : ses domestiques maures et les esclaves nègres imitèrent son exemple, emportant tout ce qui leur tombait sous la main et laissant échapper dans leur fuite la plupart des objets qu’ils enlevaient; si bien qu’en un clin d’œil, l’entrée de la Kasbah et de ses abords semblaient avoir' été livrées au pillage. Les Juifs profitèrent de cette panique; ils recueillirent ces épaves avec une avidité extrême. Nos soldats s’emparèrent bien de quelques objets, mais moins à cause de leur valeur intrinsèque que de leur bizarrerie.
Dans ses autres quartiers, Alger était loin de présenter l’aspect triste et désolé d’une ville où la victoire vient d’introduire l’ennemi. Les boutiques étaient fermées, mais les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, semblaient attendre le moment de les ouvrir. Ni l’harmonie d’une musique, qu’ils n’avaient jamais entendue, ni l’éclat du triomphateur ne firent impression sur les Algériens. Assis ou couchés sur des bancs de pierre, ils ne se retournaient même pas pour voir défiler nos troupes. Dans les faubourgs on rencontrait des Arabes montés sur leurs ânes ou conduisant des chameaux, qui faisaient signe aux détachements français de les laisser passer en criant de toutes leurs forces : Balak! Balak! gare! gare! Cet imperturbable sang-froid s’expliquait par la confiance que notre parole leur inspirait.
En effet, tous les habitants d’Alger savaient que la capitulation garantissait à chacun l’inviolabilité de ses propriétés, le respect des femmes, la sûreté individuelle; n’ayant rien à craindre, ils n’éprouvaient que de l’indifférence pour les nouveaux venus. Seuls, les
Maures et les Koulouglis, les juifs surtout, accueillirent notre arrivée avec joie, car ils espéraient que la longue oppression des Turcs allait faire place à un règne meilleur. Quelques musulmanes voilées se laissaient entrevoir à travers le grillage épais de leurs balcons; les juives plus hardies, garnissaient les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau qui s’offrait à leurs yeux. Nos soldats, au contraire, jetaient partout des regards avides et curieux, car tout faisait naître leur étonnement, dans une ville, où leur présence semblait n’étonner personne.
Le premier soin du général de Bourmont fut de réclamer les prisonniers de deux navires français, la Silène et l’Aventure. Ces malheureux avaient beaucoup souffert; on s’empressa de les expédier à Toulon.
La prise d’Alger paraissait devoir amener la soumission de toutes les provinces de la Régence. Plus le milieu turc était redouté, plus sa prompte destruction avait ! élevé dans l’esprit des Africains la force de l’armée française; et là, où les miliciens eux-mêmes avaient donné l’exemple de l’obéissance, quelques soldats avaient suffi pour les désarmer dans leurs casernes. Au premier ; ordre, tous avaient apporté leurs fusils et leurs yatagans dans le lieu qui leur avait été désigné.
Le dey alla voir le commandant en chef, le 7 juil- ,j let, dans la Kasbah; il désirait se retirer à Livourne, et j il reçut la promesse qu’une frégate ne tarderait pas à j l’y transporter. Le lendemain, le bey de Titeri, recon- \ naissant l’impossibilité où il était de prolonger la lutte, j envoya, de son côté, à M. de Bourmont son fils, âgé de ^ seize ans, pour lui annoncer qu’il était prêt à se rendre; j le général le laissa à la tête de sa province. On pen- j sait que les beys d’Oran et de Constantine accepteraient bientôt aussi les mêmes conditions.
La confiance commençait à s’établir : beaucoup de boutiques étaient ouvertes, les marchés s’approvisionnaient, et l’on espérait que la concurrence allait faire cesser la cherté momentanée des vivres. On se disposait à renvoyer en France le matériel d’artillerie qui n’avait pas été mis à terre; l’équipage de siège restait presque entier. La valeur des objets trouvés à Alger, et surtout celle du trésor, devait suffire pour couvrir les frais de l’expédition.
Cependant le dey changea d’avis sur le lieu de sa retraite, et il demanda à être transporté à Naples. Sa demande lui fut accordée. Il partit le 10 juillet, avec sa famille et sa suite. C’était un homme de plus de soixante ans, mais encore vert pour son âge et qui avait l’air assez peu distingué.
L’armée conservait toujours ses positions. Les divisions campées sur les hauteurs qui dominent la ville, commençaient à éprouver les effets des fortes chaleurs, et quelques militaires étaient atteints de la dysenterie; mais, grâce aux soins des officiers de santé, le mal ne pouvait faire de grands progrès.
On travaillait à évacuer sur la place les divers approvisionnements, et le matériel était mis en dépôt au camp retranché de Sidi-Ferruch. La marine déployait dans cette circonstance une rare activité; l’ordre se rétablissait dans le port, et les arrivages, ainsi que les départs, ne tarderaient pas à se faire sans embarras. Une lettre d’Alger contenait les lignes suivantes, qui présentent des détails intéressants :
I« Je suis allô visiter le palais du dey, qui m’a paru bien dégarni de son riche ameublement : je suis entré dans le fameux trésor. Ce sont quatre appartements voûtés au rez-de-chaussée; il n’y a qu’une seule entrée, fermée par une forte porte en bois, et l’on passe d’un appartement dans l’autre.
« Autour de chaque chambre, il y a des greniers ayant chacun douze pieds de long, six de large et quatre pieds de haut. Les uns étaient pleins de quadruples, les autres de sequins de Venise; d’autres contenaient un mélange de pièces d’or, dont quelques-unes de Portugal, de 168 francs; d’autres greniers étaient remplis de piastres d’Espagne, d’autres de pièces d’argent de la Régence.
« Un seul appartement n’avait pas de greniers autour. Le plancher ou le sol était couvert de piastres d’Espagne à la hauteur de trois pieds; il y avait aussi des colliers de diamant, des vases en argent, de la vaisselle plate, etc.
« Lorsque j’y suis entré, plusieurs hommes étaient occupés à ramasser l’argent et l’or avec une pelle; on en mettait dans une balance qu’on vidait dans des caisses, contenant à peu près soixante kilogrammes d’or, estimés trois mille francs le kilogramme. On en mettait aussi en baril pour être envoyé en France. On évalue l’argent monnayé trouvé à huit cents pieds cubes, plus les coffres remplis de lingots d’or et de doublons . »