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CHAPITRE XII

Alger : Aspect général de la ville actuelle. — Le port. — Les places. — Le quartier mauresque. — Description d’une maison Arabe. — Les boutiques maures. — Le commerce de la ville haute. — Les monuments : le palais du gouverneur, ancienne résidence du dey d’Alger. — L’archevêché. — La Kasbah. — La cathédrale de Saint- Philippe. — L’église de Nolre-Dame-des-Vicloires. — La grande mosquée Djama-Kébir. — La mosquée Djama-Djedid. — La Koubba

de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilali. — Légendes à son sujet. — Abdel- Kader-Mahi-Eddin entre en communication avec lui. — Composition du personnel d’une mosquée. — La bibliothèque et le musée.

Alger, la blanche El-Bahadja, comme l’appelaient les Arabes, vue de profil, semble descendre par échelons les degrés escarpés de la haute colline. L’enceinte hautaine de ses remparts turcs, cette vieille ceinture ardente et brunie, est brisée partout, et déjà ne la contient plus tout entière : la haute ville a perdu ses minarets et peut-être y pourrait-on compter quelques toitures. Toutes les nations de l’Europe et du monde viennent aujourd’hui, par tous les vents, amarrer les navires de guerre et de commerce au pied de la grande mosquée; Bordj-el-Fannar n’effraye plus personne, et se pavoise du drapeau tricolore en signe de ralliement. N’importe, Alger demeure toujours la capitale et la vraie reine des Moghrebins. Elle a toujours sa kasbah pour couronne, avec un cyprès, dernier vestige des jardins intérieurs du bey Hussein; un maigre cyprès , pointant dans le ciel comme un fil sombre, mais qui, de loin, ressemble à une aigrette sur un turban. Quoi qu’on fasse, elle est encore, et pour longtemps, j’espère, El-Bahadja, c’est-àdire la plus blanche ville de tout l’Orient. Et quand le soleil se lève pour l’éclairer, quand elle s’illumine et se colore à ce rayon vermeil qui tous les matins lui vient de la Mecque, on la croirait sortie de la veille, d’un immense bloc de marbre blanc, veiné de rose.

La ville est flanquée de ses deux forts, le fort Bab- Azoun, qui ne l’a pas défendue, et le fort de l’Empereur, Bordj-Mulcy-Hassan, qui l’a fait prendre. En avant s étendent les faubourgs; les bâtiments de la marine, jolie ligne architecturale, animée de couleurs vives, se reflètent avec des miroitements infinis dans des

eauxdubleu leplustendre, et je puis dire que je ne perds pas un seul trait regrettable de cette silhouette exquise.

La ville d’Alger a été entièrement reconstruite par nous depuis la conquête ; l’activité européenne a remplacé par de grandes voies les ruelles étroites de la cité arabe, et l’agglomération de la population a substitué la maison européenne à étages superposés, aux constructions mauresques si coquettes et si commodes.

Certes, au point de vue du pittoresque, la ville y a grandement perdu, et ce n’est plus que dans les hauts quartiers que l’on retrouve quelques rues qui ont conservé le cachet arabe ; c’est dans ces hauts parages que la population indigène s’est réfugiée, constamment repoussée par l’activité envahissante de l’Européen. Cependant, si le touriste apprécie les beaux quartiers pleins de prospérité de la ville basse, il ne laisse pas que d’admirer les vieilles rues algériennes, dont la vue le reporte vers une autre civilisation. Dans ces ruelles étroites, tortueuses, bordées de maisons aux lucarnes mystérieuses qui s’arc-boutent les unes sur les autres, l’explorateur retrouve toutes les industries du vieil Alger : ici, la boutique obscure du mozabite, charbonnier indigène; là, le café maure enfumé, où viennent s’accroupir les musulmans, armés de leurs longs chibouks; plus loin, l’élégante boutique du barbier, également lieu de réunion de la bourgeoisie mauresque; puis vient le magasin du sckakri, épicier, avec ses lanternes de papier appendues en montre, et ses faisceaux de bougies à cire jaunâtre; celui de Yattar, boutiquier aristocratique qui au commerce des parfums joint celui des objets de toilette, des foulards de Tunis, des haïks, du Djerid, de tous ces menus brimborions de l’industrie algérienne, tels que babouches brodées, porte-monnaie, éventails.

Au milieu de ces quartiers grouille la population algérienne, aussi variée dans ses types que dans ses origines : ici, c’est le Maure élégant, au teint clair, à la liarbe soyeuse et artistiquement arrondie; là, l’Arabe au long burnous, la tête recouverte du haïk, que maintient la corde de poil de chameau ; le Juif affairé ; le nègre du Soudan, à la physionomie ouverte et intelligente, le Kabyle au long tablier de cuir. La partie féminine des populations est représentée par quelques Mauresques longuement voilées, blancs fantômes disgracieux qui traversent la foule sans s’y mêler ; par des Juives à la carnation éclatante, et par les négresses vendeuses de pain, qui, accroupies devant leurs paniers, stationnent à chaque carrefour.

Kabyles des montagnes, Maures et Biskris, Espagnols et Maltais, se croisent sans cesse dans les rues, avec nos officiers el nos soldats. Des spahis partent au galop chargés de dépêches; des pièces d’artillerie roulent dans les rues; des troupeaux d’ànes et de mulets apportent au marché les provisions du jour; le tambour bat, les

I postes prennent les armes, les généraux traversent la ville sur des chevaux écumants. On dirait un immense campement, refuge d’une quantité de diverses tribus, vivifié par toutes sortes d’industries et retentissant de tous les bruits de la guerre. La vieille enceinte d’Alger n’est plus assez vaste pour contenir tout ce monde, sa population déborde loin de ses premières limites. Pour lui donner l’espace dont elle a besoin, il a fallu démolir , les remparts et les reporter en pleine campagne.

11 est temps, maintenant que vous avez une idée générale de l’histoire d’Alger et de l’aspect que cette ville présente à première vue, que je vous fasse admirer les monumen ts de la ville.

Le port d’Alger, tel que les Turcs nous l’avaient laissé,

ne pouvait suffire à la navigation de l’État et du commerce : après de longues études, de regrettables hésitations n’ont pas permis de lui donner toute l’étendue qu’il aurait dû avoir. Il se trouve pourtant dans des conditions assez satisfaisantes; il a actuellement 98 hectares, grâce aux deux jetées, dont l’une , celle du nord , part de l’ancien port turc et mesure 700 mètres, tandis que celle du sud part du fort de Bab-Azzoun ou Ras-Tafoura, et en mesure 1,235. Un bassin de radoub ou douane, la gare du chemin de fer, des bâtiments pour les bureaux des différentes Compagnies de paquebots à vapeur, et les magasins voûtés, docks gigantesques qui supportent le boulevard de la République, complètent le port. Quant aux travaux de fortifications, bastions sur le port, forts terminant les jetées et batterie du Rocher, l’ensemble en est formidable et défie toute attaque.

Un grand nombre de places ornent la ville d’Alger : la place Mahon, les places Malakoff, de Chartres, d’Isly, • de la Victoire, deBab-el-Oued, n’offrent que peu d’intérêt. La place du Gouvernement est sans contredit la plus belle et la plus vaste; entourée de beaux platanes, sous lesquels sont les kiosques des marchands de jour- I naux, elle est située au cœur d’Alger. C’est là que se trouvent le boulevard de la République, les rues Bab- Azoun , Bab-el-Oued, de la Marine et les rues qui ser- I vent de débouchés à une portion de la ville haute. La j place du Gouvernement est surtout encombrée de pro- ] meneurs quand, la chaleur du jour étant tombée, on ] peut y respirer la brise, tout en écoutant les marches I et les mélodies jouées par nos orchestres militaires.

Alger n’a conservé le type mauresque que dans son ' centre, sur les pentes rapides de la montagne; aussi ne faut-il chercher que dans le bas, dans le quartier j

européen, qui s’étend le long de la mer, pour y trouver les rues larges et spacieuses, entre deux rangs de maisons architecturales, élevées et bien bâties, qui rappellent l’aspect des grandes rues de Paris. Le reste de la ville n’offre rien de semblable, des ruelles, dont l’épanouissement forme le dessin le plus bizarre.

Supposez un instant, dit M. Berbrugger, qu’un nouveau Dédale ait été chargé de bâtir une ville sur le modèle du fameux labyrinthe, le résultat de son travail aurait précisément quelque chose d’analogue à l’ancien Alger. Des rues étroites de largeurs inégales, offrant dans leurs nombreux détours toutes les lignes imaginables, excepté cependant la ligne droite, pour laquelle ' les architectes indigènes paraissent professer un éloignement instinctif; des maisons sans fenêtres extérieures, quelques lucarnes au plus, des étages avançant l’un ! sur l’autre, de telle sorte que vers le sommet des constractions, les deux côtés opposés d’une rue arrivent souvent à se toucher; quelquefois même la voie publique ! est voûtée sur un espace assez considérable. Représentez- : vous tout cela éblouissant de fraîcheur, par suite de l’u- ; sage où l’on était alors, de donner chaque année deux couches de chaux aux bâtiments, et vous aurez recons- ; trait le véritable Alger par la pensée.

De tous les arts, celui que les Maures entendent le : mieux , c’est l’architecture. La chose à laquelle ils re- ; gardent le plus dans leurs bâtiments, c’est la commodité : d’être logés au large; cependant leurs Mâallum, c’est le [ nom qu’on donne à ceux qui font profession d’architecture, sont considérés comme des espèces d’artisans, non comme des gens qui exercent une science et un j art libéral.

Voilà ce que Shaw dit des maçons ou architectes [ maures, sans ajouter que, le plus souvent, les maisons

de quelque importance, étaient bâties par des esclaves chrétiens, qui, tout en respectant le plan d’ensemble des constructions mauresques, en modifiaient souvent les détails; de sorte qu’on ne saurait vraiment étudier le style pur de l’ architecture arabe à Alger, si ce n’est à la grande mosquée, qui a subi bien des détériorations.

La maison mauresque n’est, au fond, que la maison antique du vieux Midi et du vieil Orient, ne portant que dans l’arc en fer à cheval cintré en tiers point, l’empreinte de sa nationalité. Au contraire de la maison européenne du Nord, elle ne peut jamais être trop laide, trop pauvre, trop informe au dehors et trop délicieuse au dedans; elle est le symbole de la vie musulmane qui a ses impénétrables mystères.

Toutes les maisons mauresques sont bâties sur le même modèle, aucune n’a de façade extérieure. La seule différence consiste dans les dimensions. Car c’est toujours partout, chez le riche comme chez le pauvre, un quadrilatère dont les étages sont surmontés d’une terrasse ou d’un toit plat. Sauf la saillie des balcons, les murs de la rue sont unis ; quelquefois, et c’est très rare, des arcatures couvrent la façade comme à Constantine. Les portes d’entrée massives, garnies de clous à grosses têtes, s’enchâssent dans des jambages en marbre ou en pierre, dont des rosaces forment l’ornement. Dans les grandes maisons, la porte est précédée d’un portique garanti par un auvent supporté par des poutrelles carrées en bois de cèdre plus ou moins sculptées ou peintes.

Quand on a franchi la porte de la rue, qui généralement n’est jamais directe avec les appartements, on entre dans un vestibule ou skiffa garni de bancs des deux côtés; c’est là que le maître de la maison reçoit ceux qui viennent lui parler, et expédie ses affaires. Peu de personnes, pas même les plus proches parents, ont la

permission d’entrer plus avant, à moins que ce ne soit dans les occasions extraordinaires.

Ensuite, on arrive dans une cour ouverte qui, suivant que le propriétaire esta son aise, est pavée de marbre ou d’autres matériaux qui sèchent rapidement. Cette cour répond assez à Y impluvium, ou au xcavæædium des Romains, les unes |et les autres étant ouvertes par-dessus, et donnant un jour à la maison. Dans les grandes cérémonies, lorsqu’on est obligé de recevoir beaucoup de monde, comme pour un mariage, on se contente d’introduire la compagnie dans la cour, dont le pavé est alors couvert de nattes et de tapis, pour la commodité de la conversation.

Autour de la cour, il y a quatre galeries ou appartements bas, salle de bains, cuisines et citerne; au-dessus de ces galeries, soutenues par des colonnes en pierre ou en marbre unies, à colonnes torses ou octogones, qui supportent des arcades en fera cheval, il y a quatre autres galeries soutenues également par des colonnes qui sont reliées par des balustrades à hauteur d’appui, décorées de colonnettes ou de panneaux découpés en plein, mais alors sculptés. Les portes des chambres, qui sont ordinairement de la hauteur des galeries, sont à deux battants et faites d’une infinité de petits panneaux unis ou sculptés. 11 y a des fenêtres carrées et grillées à côté. Les galeries soutiennent une terrasse qui sert ordinai- : rement de promenade aux hommes le jour, et aux femmes la nuit, et pour étendre le linge. A côté de la terrasse il y a ordinairement un pavillon pour y travailler à l’abri des injures de l’air, et pour observer ce qui se passe, du côté de la mer; car la plus grande attention des Algériens était d’observer si leurs corsaires reve- : naient avec des prises.

C’est l’usage, en été, quand la réception doit être nom-

breuse, de couvrir la cour, contre' les ardeurs du soleil ou contre la pluie, d’un rideau ou vélum qui, tenant par des cordes aux crochets fixés sur les terrasses, peut être plié et étendu suivant qu’on le trouve convenable.

L’intérieur des chambres est généralement blanchi à la chaux; le plafond est soutenu par des poutrelles en bois de cèdre; mais, dans les maisons riches, les murs sont ornés de faïence, et les plafonds, en bois sculpté, offrent des fleurs, des fruits, des poissons peints en couleurs verdoyanteset dorés. Quant àl’ameublement, rien de plus simple : des nattes ou des tapis, quelques glaces, etàl’extrémité de la chambre, un divan servant de siège pendant le jour, de lit la nuit; de grands coffres en bois peint, historiés de clous, renferment les hardes et les bijoux j des hommes et des femmes. Des carreaux de faïence ornent, avons-nous dit, l’intérieur des appartements ; ils concourent également à la décoration des escaliers, dont les marches sont en marbre ou en ardoises, et des arcades.

L’usage des cheminées est inconnu, si ce n’est pour les cuisines. On a su en tirer un parti très élégant; les ; conduits, placés de chaque côté des terrasses, se terminent par une série de bouches ouvertes de côté, coiffées 1 de pyramidons faïencés et ornés déboulés. En somme, ; rien de mieux compris, sous un climat chaud, que la j maison mauresque avec ses galeries, ses ventilateurs fi- j nement évidés, et ses appartements oblongs, ouverts sur j une cour intérieure rafraîchie par une fontaine.

Les boutiques d’Alger, car il est impossible de donner j le nom de magasin aux misérables échoppes des marchands arabes, dans lesquelles demeurent accroupis la j plupart des marchands, sont fermées sur la rue à hau- j teur d’appui ; on n’y entre pas; les acheteurs se tiennent 1 dehors, le marchand seul est en dedans, assis les jam- ]

bes croisées; et presque toujours il peut, sans se lever, atteindre à tous les rayons sur lesquels sont placées scs marchandises. 11 ne faut demander à ces marchands aucun objet de luxe ni de goût; du tabac, des pipes, du sucre, du café, des épices, des étoffes de laine et des tissus de coton, des calottes rouges de Tunis, des essences, des verroteries dTtalie de forme bizarre, quelques fichus de soie de Smyrne, des ceintures de brocart à fleurs et à franges d’or de fabrique algérienne, et au milieu de tout cela, de sales étaux de bouchers et de fruitiers, puis des rues entières remplies de cordonniers et de fripiers vendant les plus dégoûtantes défroques, voilà ce qu’offrent la plupart des quartiers marchands. Tel est l’aspect que présente la ville haute ; mais le genre des magasins français est introduit dans la ville basse, où ils se distinguent par leur richesse et leur élégance, à l’instar de Paris. Les passages qui sont construits depuis quelque temps sont assez jolis.

Parmi les monuments publics que l’on doit visiter, nous citerons le palais du gouverneur, dont l’entrée véritable est située rue du Soudan. La façade et l’entrée sont l’œuvre du génie militaire. Comme habitation mauresque, ce palais est délicieux. Un escalier de marbre, dont les murailles, revêtues de carreaux de porcelaine à fleurs bleues, sont ornées çà et là de niches élégantes, conduit à une cour intérieure entourée d’arcades, sur les quatre pans de laquelle s’ouvrent des chambres. La même disposition se reproduit au premier étage, mais avec plus de luxe et d’éclat. Quatre salons , dont deux sont fort vastes, et quelques petites chambres s’ouvrent sur la galerie, que soutiennent d’élégantes colonnettes cannelées en spirale et surmontées de jolis chapiteaux sculptés et dorés. Dans les appartements, le revêtement de porcelaine imite une tapisserie pleine de fraîcheur,

de grâce et de goût. Les encadrements des portes sont en marbre; les portes sont sculptées, les panneaux des fenêtres sont sculptés et dorés ; sur les plafonds, la sculpture, la peinture, les dorures se mêlent et s’unissent avec une grâce parfaite. L’emblème religieux, le croissant, se reproduit partout, comme jadis dans les maisons chrétiennes on voyait partout la croix. La maison est terminée par une terrasse de plain pied avec un second étage, plus étroit et plus humble que le premier, mais encore fort joli, d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur la ville, sur la côte et sur la mer.

L’archevêché estsitué en face du palais du gouverneur. Cette maison est particulièrement remarquable par l’ornementation de ses murs intérieurs ; mais, trop petite pour sa destination, elle ne sert actuellement que pour le secrétariat de l’archevêché et pour les jours de réception officielle. L’archevêque habite Sainte-Eugénie, village à une heure d’Alger et dont je donnerai plus tard la description.

Le palais de l’archevêché, moins éblouissant que celui où réside le gouverneur, est peut-être plus véritablement beau sous le rapport de l’art. C’était là que demeuraient les heys de Constantine lorsqu’ils venaient payer le tribut. A l’extérieur, il offre l’aspect d’une grande masure, à l’intérieur il est riche de marbre et d’élégantes sculptures. La grande pièce a pour tenture une dentelle de pierre, d’une grâce et d’une légèreté parfaites ; mais 1 habileté des ouvriers s’est surpassée pour orner le vestibule. De ce vestibule on a su faire la chapelle gothique, la plus élégante et la plus recueillie. En voici la description tracée par MBr Dupuch, premier évêque d’Alger :

« Tout en marbre ou dentelle de pierre, sept portes de différentes grandeurs y sont sculptées d’une manière admirable ; vingt colonnes torses en marbre blanc, ornées

A TRAVERS i/ALGÉRIE.

de chapiteaux d’une délicatesse infinie, soutiennent la voûte et la partagent en douze niches dédiées à la mémoire des douze plus illustres évêques de l’Afrique. Un ange de forme antique y repose sur un monument de marbre blanc de Carrare, tiré des ruines sacrées d’Hippone. L’inscription, admirablement conservée, rappelle qu’il fut élevé cà la mémoire d’un enfant couché à ses pieds avant la fin de son premier printemps. Au milieu du sanctuaire et sous la harpe de bronze, une grande rosace en mosaïques arrachées aux mêmes ruines, représente par ses deux anneaux entrelacés, l’union des deux Églises. Dans l’autel on a déposé le corps entier de saintModestin, jeune martyr de douze ans, dont nous apportâmes les reliques insignes des lointaines catacombes de Rome. Audessus estun tableau de l’Assomption, donné par la reine Marie-Amélie; aux deux côtés, deux anges adorateurs, les mêmes que ceux du maître autel de Saint-Sulpice à Paris. A droite, dans un enfoncement, le confessionnal au-dessus duquel sont écrites, en lettres d’or, ces paroles plus précieuses que l’or le plus pur : Venite ad me omîtes qui laboratis et onerati estis, etc., etc. En face est appendue une madone d’un grand prix, capturée au temps des pirates par un corsaire algérien ; elle est retombée providentiellement entre nos mains ; enfin, en forme de table de communion, deux magnifiques rampes en balustres de marbre blanc, incrustées de fleurs de marbre antique du plus précieux travail, restes de la chaire de Mahomet. L’autel est surmonté d’une coupole par où descend un jour religieux ; àla porte et dansson turban creusé à cet effet, le tombeau d’un dey garde l’eau bénite... » Il est un monument dont je vous dois la description, le fort delà Kasbah. Ce nom a été donné à plusieurs citadelles de l’Algérie, il a pour racine le mot tcesseub (haut roseau).

Une kasbah est donc une citadelle sur une hauteur. C’est dans la kasbah d’Alger, située au point culminant du triangle que forme la ville d’Alger, que futdonné à notre consul par Hussein, dernier dey, le célèbre soufflet qui fut cause de la prise d’Alger. Je vous en dois une description complète, telle qu’elle était au moment de la conquête algérienne.

La Kasbah n’était point un palais, ni même, dans nos habitudes européennes, une habitation tolérable ; c’était une enceinte informe, fermée par de hautes murailles crénelées à la mauresque, et d’où s’échappaient, par de profondes embrasures, de longs canons dont l’embouchure était peinte en rouge. Deux ruelles étroites et tortueuses conduisaient à l’entrée principale de cette espèce de citadelle. Un porche, fermé du côté de la ville par une porte à deux battants, au-dessus de laquelle étaient peints deux lions, emblème de la puissance d’Alger, en fermait l’entrée. C’était dans l’intérieur de ce porche que se tenaient les nègres qui, dans les derniers temps, formaient la garde fidèle du dey. Sous la voûte on voyait une fontaine jaillissante, dont les eaux limpides tombaient dans une vasque de marbre. Après avoir franchi le porche, on parvenait à une allée découverte qui conduisait au palais du dey et aux batteries de la forteresse. A gauche était la poudrière, dont la voûte avait été mise à l’épreuve de la bombe par une double couche de terre et de balles de laine; sur la droite s’ouvrait une cour assez spacieuse, dallée en marbre, où se trouvaient un jet d’eau et quelques citronniers. C’est dans cette cour que les négociants étaient obligés de venir déposer la cargaison de leurs navires, afin que le dey pût prélever la part qui lui convenait sur les marchandises importées : c’était sous une galerie voisine et de plain-pied que se trouvaient les salles renfermant le trésor.

Le premier étage se composait de quatre galeries, dans l’une desquelles était placée une espèce de palanquin sur lequel le dey venait entendre la musique, ou donner des ordres à la milice rassemblée dans la cour. C’est là qu’eut lieu la fatale scène du chasse-mouche. Cette galerie communiquait à une batterie qui commande la ville, ainsi qu’à un escalier tournant qui conduisait aux appartements du dey. Cinq pièces, dont la plus grande n’excédait pas la dimension d’un salon ordinaire, composaient la résidence privée du dey. La partie inférieure des murs était revêtue de carreaux en faïence; la partie supérieure était blanchie à la chaux ou ornée de dessins très grossiers. Le mobilier consistait en coussins et en divans recouverts de riches étoffes de Lyon; il y avait aussi des coffres en bois précieux, des pendules anglaises à cadrans arabes, des miroirs, de grands vases en cristal ou en porcelaine. Le salon où le dey donnait ses audiences, et une pièce voisine, contenaient des objets plus riches; c’étaient des fusils d’un travail curieux, et dont la plupart avaient été fabriqués en Espagne : des sabres de Damas de différentes formes, puis des yatagans, des pelisses doublées de martre zibeline, des brides couvertes de nacre et d’or, des pistolets rehaussés par de belles ciselures. On y trouva encore, au momentde la conquête, une lunette astronomique et des appareils représentant le mouvement des planètes, objets provenant des cadeaux faits par lô gouvernement anglais.

En sortant de l’appartement du dey, on traversait une galerie éclairée par une rotonde vitrée, et qui conduisait à une porte extrêmement basse; c’était la porte du harem ou du quartier des femmes, subdivisé en plusieurs appartements distribués le long de la galerie. Une grande salle pavée en marbre établissait une com-

munication entre toutes les chambres. Le harem ne recevait le jour que par une cour intérieure, dont le sol était à la hauteur du premier étage. Cet étroit espace, transformé en une espèce de jardin, était encaissé par de hautes murailles d’une blancheur éblouissante; un berceau de jasmin et quelques arbustes formaient toute la décoration de ce parterre , seul endroit où il fût permis aux femmes de prendre l’air.

Dans quelques chambres privilégiées, on avait pratiqué des fenêtres en forme de meurtrières, qui donnaient sur la galerie supérieure où le dey venait parfois se promener. Les appariements du harem n’étaient ni mieux décorés ni plus amplement pourvus de meubles que ceux du pacha : on y trouvait confondus sans ordre, des tapis, des étoffes de soie, des robes et des voiles ornés de riches broderies, des coffres en bois de rose incrustés de nacre et d’écaille; puis des lits à colonnes auxquelles étaient attachés des rideaux de gaze appelés moustiquaires , pour soustraire les dormeuses aux piqûres des insectes. L’odeur des essences, dont les femmes de l’Orient font un usage immodéré, était répandue à profusion dans toute l’étendue de ce mystérieux sanctuaire.

L’enceinte de la Kasbah renfermait encore d’autres bâtiments de moindre importance. C’était une mosquée d’une très belle ordonnance architecturale , des magasins où se trouvaient enfermées pêle-mêle les dîmes que le dey prélevait sur les négociants qui fréquentaient le port d’Alger; des écuries entièrement vides : quelques cabanons infects où des tigres et des lions se débattaient contre la faim et la vermine; puis des salles d’armes, une boulangerie délabrée; enfin des cours où croissaient sans ordre des citronniers, des vignes, des platanes, des sycomores. Telle était la résidence ou plutôt

la prison dans laquelle Hussein pacha avait été obligé de se tenir renfermé pendant douze ans pour échapper aux poignards de ses janissaires.

Les terrasses qui forment la partie supérieure de la Kasbah é taient armées de bouches à feu, parmi lesquelles il s’en trouvait quelques-unes aux armes de France. Ces dernières avaient été prises par Charles- Quint sur François Ier à la bataille de Pavie, et l’empereur à son tour avait été obligé de les abandonner en Afrique, lors de sa malheureuse expédition. Hussein pacha était fier de ces canons; il les montrait avec orgueil aux consuls et aux envoyés des puissances européennes, comme un témoignagne glorieux de la puissance algérienne. Le jour de l’arrivée de notre flotte devant Alger, croyant que l’armée allait débarquer dans la baie, le dey fit apporter dans toutes les batteries un approvisionnement considérable de poudre et de boulets, et, appuyé sur l’une de ces pièces, il dit aux officiers qui l’entouraient : « C’est d’ici que doivent partir les premiers coups qui détruiront la flotte des infidèles. » Vingt jours s’étaient à peine écoulés depuis cette rodomontade, que la Kasbah était la première à donner aux Algériens le signal de la soumission : Dieu seul est immuable dans ses décrets.

Des terrasses de la Kasbah on découvre une vue magnifique : les yeux se reposent d’abord sur les maisons de la ville, dont les masses blanches, irrégulièrement accidentées, arrivent par une pente rapide jusqu’à la Marine, et viennent se terminer au môle et au triple rangs de forts ou de redoutes qui défendent les approches de la côte et du port. Immédiatement après les remparts, on n’aperçoit que des pierres blanches surmontées de turbans et une myriade de petites constructions bizarres : ce sont les cimetières des Turcs, des

Maures, des Juifs et des nègres qui habitent Alger, lieux privilégiés pour la promenade des femmes, et que, par cette raison, on a rapprochés de la ville. L’œil, parcourant ensuite un horizon plus vaste, embrasse tout à la fois les hauteurs du Boudjaréah et le fort des Anglais jusqu’au cap Matifoux, où se termine cette large haie qui sert de limite, du côté de la mer, à la plaine de la Mitidjah, si riche, si féconde; enfin, se repliant sur le Tahs, il contemple ces milliers de maisons de campagne entourées de bosquets d’orangers et de citronniers, où les Algériens allaient autrefois passer la belle saison. Au pied du Boudjaréah, on distinguait parfaitement le jardin du dey, qui fut transformé depuis en hôpital militaire, et dans tous les replis de cette verdoyante colline, une foule d’habitations particulières qui reluisent comme des perles jetées sur un fond d’émeraudes.

Il faut bien dire un mot de quelques monuments religieux qui n’offrent cependant rien de bien remarquable. La cathédrale Saint-Philippe est située place de l’archevêché et en face. C’était autrefois la mosquée des Ketchaoua, dite aussi mosquée de Hassen, du nom du pacha qui la fît construire en 1791 (1206 de l’hégire). Un rectangle carré recouvert d’une coupole retombant sur de belles colonnes en marbre, une galerie à hauteur du premier étage, et sur la rue du divan, un élégant minaret octogone , faïencé de carreaux noirs, verts et blancs, constituaient l’ensemble général de cette mosquée, dans laquelle on installa le culte catholique dès les premiers temps de la conquête. L’autel était placé à l’est, il cachait l’ancien mihrab : mais on n’avait pas cru devoir effacer les versets du Coran peints en lettres d’or sur les fonds rouges ou noirs des voussures de la coupole.

La mosquée devenue église, puis église cathédrale, ne pouvant plus contenir les fidèles, fut démolie et re-

construite; elle forme un long vaisseau , avec transept surmonté d’une coupole. L’autel, contrairement à la tradition, est tourné vers l’ouest. Le chevet de l’église est terminé par des chapelles qu’éclairent des vitraux de couleur. Dans chaque mosquée, il existe une espèce de grande niche où tous les vendredis l’iman vient chanter les prières solennelles. Msr Dupuch profita de cet enfoncement pour y établir l’autel de la sainte Vierge, sur lequel il fit élever une statue de Marie, trouvée dans le port d’Alger lors de la conquête , sans qu’on n’ait jamais su d’où elle venait, ni à qui elle avait été adressée. Cela fait, on s’avisa de lire l’inscription arabe qui ornait l’intérieur de la niche , et voici ce que l’on trouva : Dieu envoya un ange à Marie pour lui annoncer qu’elle serait la mère de Jésus. Marie répondit: Comment cela se fera-t-il? et l’ange répondit : Par la toute puissance de Dieu. Certes, jamais verset du Coran ne se trouva mieux appliqué dans une église chrétienne.

La façade de la cathédrale se compose d’un portique à trois arcades, flanqué de deux tours carrées jusqu’à l’entablement, puis octogones. Cet entablement est terminé par un ornement dentelé bien connu en Orient. L’ensemble du monument est, du reste, copié sur l’architecture arabe. Un large escalier, d’une vingtaine de marches, conduit au portique. La voûte de la nef est couverte d’arabesques stuquées, dues au ciseau de MM. Fulconis et Latour : elle retombe sur une série d’arcades supportées par des colonnes en marbre, dont quelques-unes, appartenant à l’ancienne mosquée, ont servi de modèles aux autres. Les fenêtres sont en pierres sculptées; le jour y arri ve par des rinceaux d’un très bon goût. C’est dans la chapelle de droite, en entrant dans l’église, que repose Géronimo, martyr, dont le corps a été retrouvé, il y a quelques années, dans un bloc de

pisé, où les ennemis de la religion chrétienne l’avaient enfermé après lui avoir fait subir les plus cruels supplices, au fort des Vingt-Quatre-Heures; c’est là que ses restes ont été retrouvés d’une manière inespérée, le 24 décembre 1853.

Vous me traiteriez justement d’ingrat, si je ne vous parlais pas de la petite église de Notre-Dame-des- Victoires, située à l’angle des rues Bab-el-Oued et de la Kasbah. C’est l’ancienne mosquée, bâtie en 1622 par Ali-Bitchemin, près de Thélébi, l’un des plus audacieux corsaires algériens. C’est intérieurement un quadrilatère de 500 mètres carrés de superficie avec des piliers carrés, recevant plusieurs coupoles, dont celle du milieu, la principale, est beaucoup plus vaste et comprend à elle seule presque toute l’église. Trois petites coupoles sont placées devant elle sur chaque face au carré. Rien de remarquable à l’intérieur : la statue la sainte Vierge est une ridicule imitation de la statue de Notre-Dame-des-Victoires de Paris; de chaque côté de l’autel sont deux vases en onyx d’un travail remarquable; tout le reste indique la pauvreté et l’insuffisance d’ornementation. Extérieurement, le monument a conservé des petites boutiques mauresques au nombre de sept, sur la rue de Bal-el-Oued, et une fontaine placée au pied du minaret, rasé en partie dans ces derniers temps.

Avant l’occupation, Alger possédait 166 mosquées; 21 seulement sont restées affectées au culte musulman : nous ne parlerons que de quelques-unes, et encore brièvement. Je vous ai donné, dans mon excursion à Oran, tous les détails propres à vous faire connaître complètement ces édifices : je n’ajouterai que quelques mots spéciaux à chacun des édifices en particulier.

La grande mosquée ou Djama-Kébir est la plus an-

cienne d’Alger. Selon M. l’abbé Bargès, une inscription se lisait anciennement sur le minbat ou chaire, inscription qui ferait remonter l’achèvement de ce minbat à l’an 409 de l’hégire (1018 de J.-C.); la fondation de la grande mosquée elle-même n’a pas dû précéder de beaucoup l’installation de la chaire.

Le minaret à l’angle de la rue de la Marine a été achevé, ainsi que le constate une inscription arabe placée intérieurement près de l’escalier, par Abou-Tachfin, sultan de Tlemcen. La grande mosquée, couvrant une superficie de 2,000 mètres carrés, présente, rue de la Marine, une galerie de quatorze arcades dentelées, de 3 mètres d’ouverture, retombant sur des colonnes en marbre blanc. Une fontaine formée de deux vasques a été placée à la rencontre des lignes, qui font angle obtus au milieu de cette galerie. Elle compte une série de travées séparées par des arcades dentelées, s’appuyant sur des piliers carrés et supportant des toits à angles obtus, dont les poutrelles, jadis sculptées et peintes, sont recouvertes par des tuiles creuses.

La mosquée prend jour par les portes ouvrant sur la galerie de la mer, que masque désormais le boulevard de la République, et par les arcades de la cour, jadis plantée d’orangers; la fontaine aux ablutions est adossée contre un côté de cette cour. Comme la mosquée est fort grande, il y règne une certaine obscurité favorable à la prière, à la méditation et au sommeil du plus grand nombre des musulmans. L’édifice, blanchi à la chaux, n’a d’autres décoration que des nattes étendues à terre ou déroulées autour des piliers à hauteur d’homme.

La mosquée Djama-Djedid ou mosquée nouvelle, plus connue sous le nom de mosquée de la Pêcherie, fut bâtie en forme de croix grecque avec une grande coupole ovoïde et quatre petites. Elle est située au bout de la

rue de la Marine, en face de la place Mahon; on y entre par la rue de la Marine. Selon la tradition, l’esclave qui fit élever cette mosquée a été brûlé vif pour ses honoraires, ayant osé donner à une mosquée la forme d’une église.

L’intérieur de la mosquée est fort simple : je vous signalerai la chaire en marbre blanc sculpté, et un magnifique manuscrit in-folio du Coran, envoyé par le sultan de Constantinople à un pacha d’Alger, et déposé d’abord dans la mosquée des Ketchaoua. Chaque page de ce manuscrit est un prodige d’ornementation. Djama- Djedid avait, comme la grande mosquée, une galerie sur le port que masque le boulevard de la République. Le minaret carré abrite l’horloge de la ville.

La chapelle ou koubba de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilali existait autrefois au faubourg Bab-Azoun : elle a été démolie pour l’alignement du boulevard de la République. Je veux cependant vous en dire un mot, ne seraitce que pour avoir l’occasion de vous rapporter une légende qui m’a paru intéressante et sur laquelle j’appelle votre attention.

Abd-el-Kader-el-Djilali, vénéré dans les pays musulmans, était né à Bagdad, où il fut enterré après avoir beaucoup voyagé. La koubba d’Alger aurait été bâtie à l’endroit môme où il enseignait lorsqu’il vint visiter cette ville. Les miracles qu’il avait opérés sont nombreux, dit-on ; il en est toujours ainsi au pays des Arabes. B. Niebukr, en 1876, raconte le fait suivant :

Comme Abd-el-Kader tenait un jour, sur la chaire doctorale, une harangue à une foule d’auditeurs, il s’arrêta tout à coup, prit son kab-kab (pantoufle en bois), et le jeta contre la muraille, où il disparut. Quelques minutes après, il jeta son autre kab-kab, qui devint pareillement invisible. Les auditeurs ne savaient pas

ce que cela signifiait, et ne pouvaient pas comprendre où les pantoufles de leur cheikh étaient restées. Voici ce qui était arrivé.

Quelques marchands qui. voulaient faire le voyage de Bagdad, tanta cause de leur commerce que pour rendre hommage à Abd-el-Kader, furent attaqués et pillés en chemin par les Arabes. Dans cette situation, ils eurent recours, par la prière, au grand cheikh, et le kab-kab que celui-ci jeta, en présence de ses disciples, contre la muraille, avait donné à la tête d’un des principaux brigands. Les Arabes, qui croyaient d’abord que c’était la pantoufle d’un des voyageurs, devinrent plus inhumains. Mais bientôt ils virent le second kab-kab toucher la tête d’un autre Arabe. Aussitôt ils entrèrent dans l’idée qu’il y avait quelque grand saint qui devait protéger ces voyageurs. Ils leur rendirent tout, et les laissèrent tranquillement continuer leur voyage. Quatre semaines après,

ces marchands arrivèrent à Bagdad, et rapportèrent les kab-kab au saint, le remercièrent du secours qu’il leur avait accordé, et publièrent partout le miracle opéré en leur faveur.

On comprend, après cela, pourquoi Sidi Abd-el-Kader est le patron des voyageurs, des voleurs, ajoute-t-on, mais surtout de mendiants innombrables accroupis le long des chemins et des rues, au coin des voûtes et des portes, répétant sans cesse en tendant leur sébille :

« Donnez-moi par la face de Sidi Abd-el-Kader, pour l’amour de lui, pour l’amour de Dieu ! »

Sidi Abd-el-Kader-el-Djilali passe pour le prince des marabouts; ses vertus lui valurent, dit-on, un honneur insigne. C’est une tradition populaire que, dans le mois de Safar, il descend du ciel sur la terre trois cent quatre-vingt mille maux de toutes espèces. Ce déluge de maux écraserait le genre humain, si la miséricorde di-

vine ne lui venait en aide. A ce moment lamentable, Dieu choisit, parmi les hommes d’une austère piété, celui qu’il juge le plus pur et le plus fervent et le charge seul des trois quarts du fardeau. Ce saint entre tous les saints, cette victime immolée au salut de l’humanité, porte dans les croyances le nom de Rout. La moitié de ce qui reste des maux est répartie entre vingt hommes pieux nommés Aktab, disséminés dans l’empire de l’Islam. L’autre moitié ou le dernier huitième se répand sur le genre humain.

Lorsque le choix de Dieu s’est arrêté sur lui, le Rout tombe malade; il endure toutes sortes de souffrances, et meurt en moins de quarante jours, sous le poids de deux cent quatre-vingt mille maux différents dont il est affligé. Sidi Abd-el-Kader-el-Djilali dut à sa sainteté l’éclatante faveur d’être choisi pour Rout, et il conserve dans le ciel le privilège d’intercéder efficacement pour ceux qui souffrent. De la sphère brillante qu’il habite entre le troisième et le quatrième ciel, ce saint patron des affligés entend les plaintes qui s’élèvent vers lui, et il protège indistinctement tous ceux qui l’invoquent dans la sincérité de leur cœur, chrétiens, juifs et musulmans. Mais il va sans dire que , parmi tous ses protégés, les khouans de Sidi Abd-el-Kader tiennent de droit le premier rang.

En 1828, à Ragdad, dans une des chapelles consacrées à Sidi Abd-el-Kader, un jeune homme priait avec son père, lorsque le saint lui apparut sous la figure d’un nègre. Il tenait à la main trois oranges.

« Où est le sultan de l’ouest, dit-il, ces oranges sont pour lui ?

Nous n’avons pas de sultan parmi nous, répondit le vieillard.

— Vous en aurez un bientôt, » reprit le nègre.

Ce disant, il mit les trois oranges dans la main du jeune homme et se retira.

Ce jeune homme n’était autre que le futur émir Hadj- Abd-el-Kader, fils de Mahi-Eddin.

Quatre ans plus tard, 1832, la veille du jour où les chefs et les marabouts de la plaine d’Eghrès devaient se réunir à Etsébia pour élire un chef suprême, Sidi Abdel-Kader-el-Djilali apparut encore à un marabout centenaire, nommé Sidi El-Arouch, et lui fit voir un trône dressé.

« Pourquoi ce trône? demanda le marabout.

— Pour Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahi-Eddin, » répondit le fantôme.

Le lendemain, Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahi-Eddin, l’élu du ciel, était proclamé sultan.

Depuis cette époque, disent les Arabes, il ne s’est pas écoulé un jour, où le nouveau prince des croyants n’ait reçu la visite mystérieuse du prince des marabouts. Il ne s’est pas accompli une seule résolution qui n’ait été inspirée à Hadj-Abd-el-Kader par son homonyme de Bagdad.

Vous désirez peut-être savoir quel peut être le personnel d’une mosquée : je veux bien satisfaire votre curiosité, d’autant plus que vous me faites un sensible plaisir en me donnant l’occasion de vous entretenir plus longuement, et le moyen d’estropier encore Lafontaine.

V Écriture est d’un grand secours;

Sans elle on dormirait toujours.

Le service du matériel comprend un oukil, ou administrateur des deniers de l’établissement, deniers qui proviennent généralement de habous ou aliénations d’immeubles de tout genre en faveur de la mosquée, de la

koubba ou de la zaiona; un chaouch, agent subalterne, aidant l’oukil dans sa gestion : des balayeurs et des allumeurs.

Le service du culte comprend : un iman, récitant dans le mihrab les cinq prières obligatoires de chaque jour. Les mahométans, en effet, doivent faire cinq prières; mais il y en a trois surtout auxquelles ils ne peuvent manquer, môme quand ils sont en voyage. La première, celle du milieu, se fait à l’apparition de l’aurore ; la seconde, à lJasr, vers trois heures, et la troisième au mavreb, moment où le soleil se couche; les deux autres se font vers midi et le soir. La prière du matin est la plus méritoire, sans doute parce qu’elle oblige le croyant à se lever et à rompre ainsi son sommeil. Mohammed connaissait bien la paresse des Arabes.

Mais reprenons la nomenclature du clergé musulman. Après l’iman, c’est le ketib, qui prononce la kharba, prière pour le chef du pouvoir, le vendredi de chaque semaine; un aoun portant la crosse du kétib : des moudenins, moëddins ou muezzins , appelant du haut des minarets les fidèles à la mosquée; des hezzabins, lecteurs du Coran : des tolbas, lisant les litanies et les recueils des traditions religieuses.

Les Arabes religieux portent habituellement au cou un chapelet de grains de buis venu de la Mecque. Ce chapelet a quelques grains. Il est divisé en trois parties, par trois morceaux de buis tourné, dont deux ont une longueur de trois centimètres et le troisième est plus grand.

Pour prier, les musulmans commencent par le gros bout, qu’on nomme mejma. En venant à la mejma, il disent : Allah il Allah Mohammed reçoul Allah! cc Dieu est Dieu, Mohammed prophète de Dieu. » A chaque grain, ils disent : Allah il Allah !

Le personnel varie suivant l’importance de la mosquée. C’est à la grande mosquée, dans chaque centre populeux, que le mufti, chef de la religion, interprète et commente la loi. La zaouïa et la koubba n’ont quelquefois qu’un hazzab ou un taleb (au pluriel hezzabins et tolbas) remplissant également les fonctions de moëddin et d’oukil.

En dehors des villes, le culte musulman n’existe pas, du moins publiquement, l’absence des mosquées exclut naturellement le concours des ministres du culte. Les populations sont abandonnées à des marabouts (morobethin, très dévoués), personnages qui participent de l’ermite et du religieux, qui ne sont souvent que des farceurs et des jongleurs, sans autre caractère que celui que leur prête la multitude : nous en avons parlé déjà. Quelques-uns de ces hommes méritent la vénération qu’ils inspirent par leur piété et par leurs vertus : le plus grand nombre ne doivent leur autorité usurpée qu’à l’hypocrisie et à la superstition. Les marabouts, d’ailleurs, n’appartiennent, à aucun titre, à la hiérarchie musulmane.

Il me resterait à vous parler des bibliothèques et des musées qui sont en formation nouvelle. Ces établissements sont très riches déjà, et surtout le musée qui représente tous les produits de l’Algérie, une collection minéralogique, géologique et paléontologique qui s’accroît chaque jour ; un musée archéologique très riche en inscriptions, en médailles et en débris de statues qui peuvent servir à reconstruire l’histoire de la domination romaine et arabe à toutes les époques. Il n’est pas permis de venir à Alger sans les visiter.

Avant la conquête, l’industrie était encore dans l’enfance, et à peu près au niveau des Desoins auxquels elle devait pourvoir. Sauf la fabrication des étoffes de laine destinées aux burnous, aux kaïks, que tissent les fem-

mes arabes sous la tente, l’industrie manufacturière était renfermée dans les villes. Plusieurs localités étaient renommées pour la beauté de leurs étoffes appropriées au besoin du pays. La fabrication des tissus de soie, des tapis, des mousselines brodées d’or et d’argent, du maroquin, des broderies plus ou moins riches pour les vêtements et pour les harnachements des chevaux, tels étaient, avec les professions qui s’appliquent aux constructions, au travail des métaux et aux besoins delà vie civile ou de la guerre, les objets de l’industrie dans l’ancienne régence.

Il existait dans les villes un certain nombre de foudouks et de basars, où les productions de l’intérieur et les marchands de produits indigènes ou exotiques vendaient à tout venant. Le trafic des marchandises de toute nature se faisait par les Maures et les Juifs, dans des boutiques étroites et basses, où le marchand, nonchalamment assis à côté de son maigre étalage, semblait craindre de montrer ce qu’il avait à vendre; tant il était dangereux de paraître posséder beaucoup. Quelques Maures, qui venaient acheter en Europe, revendaient aux détaillants des marchandises qu’ils avaient importées. Les Juifs, courtiers habituels de toutes les affaires d’argent, travaillaient à peu près seuls les métaux précieux.

Les professions manuelles étaient divisées par classes, entre diverses corporations ou associations homogènes. Chaque corporation avait à sa tête un chef nommé amin. On comptait à Alger la corporation des maçons, des chaufourniers, des tailleurs, des passementiers, des brodeurs, des selliers, des fabricants de carrosses, des armuriers, des chaudronniers, des étameurs, des forgerons, des tanneurs, des cordonniers, des fabricants de pantoufles, des fabricants de bâts, des teinturiers, des

menuisiers, des tourneurs, des potiers, des épiciers, des parfumeurs, des barbiers, des fabricants de nattes, des pêcheurs, etc. Tous ces métiers appartenaient aux Maures.

I Venaient ensuite les corporations des berranis ou gens du dehors : les mzabis, bouchers, meuniers, àniers, baigneurs; les biskris, bateliers, portefaix, porteurs d’eau : les nègres (ousfan), manœuvres et chargés du blanchiment des maisons : les kabijles, journaliers, jardiniers, cultivateurs; les mzitis, mesureurs de blé à la rabbach; les lar'ouatis, porteurs et mesureurs d’huile. Les juifs étaient orfèvres, bijoutiers, changeurs et frappaient la monnaie d’or et d’argent, d’alliage et de cuivre, pour le compte du gouvernement, dans les bâtiments de la Djenina d’abord, et plus tard de laKasbah.

Par suite des modifications et du mélange, parmi les professions diverses, d’Européens de presque toutes les nations, les corporations des berranis ont été seules consacrées par des règlements; quant aux autres corporations, l’accroissement de la population leur a porté nécessairement dommage, la concurrence ne pouvait exister.

Quelques petites boutiques occupées par des brodeurs, des tailleurs, des cartonniers, des épiciers, des marchands de tabacs et des cafetiers, voilà tout ce qui reste du commerce algérien.

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