CHAPITRE XIII
Administration politique et civile des Arabes sous le gouvernement des Turcs. — Fonctionnaires de l’état civil. — Le dey d’Alger; les beys. — Perception des impôts. — Administration de la justice. — Audience chez le kadi. — Mariage chez les Arabes. — Cérémonies du
mariage et de la mort chez les Arabes; les funérailles. — Description d’un cimetière à Alger. — Le jeûne du Ramadan. — Le pèlerinage de la Mecque. — Le djedah ou code de la guerre. — Les routes arabes. — Diverses manières de voyager : La galfa ou caravane marchande : la Nedja ou tribu en marche. — Voyageurs isolés. — Le mekri, le rekkas. — Équipement de voyage.
C’est ici le lieu de vous donner une idée du gouvernement de l’Algérie sous les Turcs. Les principaux fonctionnaires de l’État étaient après le dey : l’oukil-elhardj (ministre de la marine), chargé de la comptabilité des munitions de guerre et du contrôle des travaux de l’arsenal.
Le kasnadj (trésorier), qui réunissait tous les services financiers et surveillait la levée et la rentrée des impôts.
L ’agha (commandeur des troupes), qui avait dans son département les affaires des outhans (districts de la plaine), et dont l’autorité s’étendait sur la province d’Alger tout entière. Sous ses ordres étaient placés les kaïds; ils disposaient de toutes les milices régulières : spahis, abids, etc., pour percevoir les impôts et maintenir la population dans l’obéissance.
Le kodja-el-khiel (inspecteur des haras), chargé de la régie des haouchs (biens ruraux appartenant au domaine), des locations, ventes, échanges, etc., auxquels cette régie donnait lieu.
Le mecktoubdj (chef des secrétaires), directeur de la correspondance politique. Il tenait le registre de la comptabilité de l’État, celui des règlements militaires et celui des milices, le plus important de tous.
Le beit-el-malhdj (curateur aux successions vacantes), représentant né de tous les héritiers absents. Il était chargé de l’ouverture des testaments et de tous les litiges que pouvait entraîner leur exécution, dans les succès-
sions où le beit-el-math était intéressé : il devait faire rentrer au domaine les successions vacantes ou la partie des biens qui revenaient à l’État dans les cas prévus par la loi musulmane.
A Alger, le chef de l’administration municipale était le cheik-el-belad, appelé aussi cheib-el-medinah (chef ou gouverneur de la ville). Il était chargé delà justice municipale et de la police : sous ses ordres étaient des naibs (lieutenants) et des amins (chefs de corporation). Il y avait en outre un second gouverneur, choisi par les premières familles et descendant d’un marabout. Ce personnage était investi du titre de naid-el-aschraf (chef des notables), et devait dans toutes les circonstances importantes réunir chez lui le cheik-el-belad et tous les anciens qui dépendaient de lui, afin de délibérer sur les mesures à prendre. Ces divers fonctionnaires réglaient les affaires de la ville, pourvoyaient aux dépenses, maintenaient l’ordre dans les différentes classes industrielles, surveillaient la police locale, la salubrité, les aqueducs, les établissements publics.
Les environs d’Alger, le Fahs, étaient divisés en sept outhans. h'oulhan , était formé de plusieurs tribus qui, elles-mêmes, se subdivisaient en douars (réunion de tentes). Toutes les affaires des outhans étaient du ressort de l’agha, qui, pour les plus importantes, prenait les ordres du dey. Les principaux chefs étaient les kaïds et les kadis : les kaïds ( prœfecti ) étaient chargés de l’administration et des affaires politiques; les kadis (juges), de la justice. Au-dessous des kaïds se trouvaient les cheikhs (chefs), nommés par un ou plusieurs douars : la police de la tribu leur était confiée ; ils en commandaient les hommes armés, sous l’autorité des kaïds. Entre le kaïd et le cheikh, venait se placer généralement un autre fonctionnaire appelé Check-el-Chiou
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(cheikh clés cheikhs). Il était au cheikh ce que sont en France les maires aux adjoints. L’agha nommait ce cheikh supérieur; mais, avant de le proclamer, il devait consulter les cheikhs de l’outhan et en référer au pacha. Il en était de même pour les fonctions de kaïd. L’agha désignait les candidats, le pacha seul donnait l’investiture.
La régence était divisée en trois provinces ou beyliks, savoir : Gonstantine à l’est, Oran, à l’ouest, Titery, au midi. Ces provinces étaient administrées par des beys (gouverneurs), nommés par le dey, et révocables à sa volonté. Ces fonctionnaires recevaient une délégation fort large de la puissance souveraine, et en usaient avec assez de liberté. Ils commandaient les milices régulières et irrégulières de la province et répondaient du recouvrement des impôts. Les beyliks avaient une organisation complètement analogue à celle de la province d’Alger : les villes, les outhans y étaient régis de la même manière. Seulement les emplois qui, dans la province d’Alger, étaient soumis à l’approbation du pacha, relevaient dans les beyliks de l’autorité du bey. Ainsi, en remontant du cheikh de quelques tentes ou d’une tribu entière au kaïd de l’outhan ou district, de celui-ci au bey de la province ou à l’agha et de ce dernier au dey lui-même, la hiérarchie et l’obéissance marchaient dans des limites rigoureusement tracées. De délégué en délégué, le pouvoir descendait jusque dans le plus humble hameau, et, par les mêmes voies, le paiement de l’impôt remontait jusqu’au souverain.
La milice turque, seule force sur laquelle l’Odjack, étranger lui-même sur la côte africiane, pût compter pour se maintenir, se subdivisait en compagnies ou ortas. L’orta, composée d’un nombre presque indéterminé de janissaires, se partageait en sof'ra ( chambrées , plus litté-
râlement tables) : le sofra comportait avec dix-huit simples soldats, un oda-bachi (chef de chambrée), et un oukil-el-hardj (trésorier).
Outre la ration de vivres, pain, viande, huile, et une part dans les produits de la course, la paye du simple janissaire équivalait à 360 francs par an. On accordait au boulouk-bachi deux rations et à peu près 450 francs, avec quelques autres privilèges. Le dey inscrit en tête de la milice ne recevait que la paye du soldat. Les janissaires étaient tous fantassins. La cavalerie, placée à Alger sous le commandement de l’agha, et dans les provinces sous les ordres des beys, se recrutait parmi les Arabes. Quelques corps spéciaux étaient composés d’hommes appartenant seulement à certaines tribus ou à certaines classes; les zaouïa , les douars , les zenati, en offraient des exemples. Des nègres affranchis formaient lesabids (serviteurs ou esclaves). Enfin, leskaïds étaient tenus de marcher avec les contingents de leur canton quand ils en recevaient l’ordre. Les levées qu’ils amenaient servaient, sans indemnité et à leurs frais, un certain nombre de jours; elles se retiraient ensuite s’il n’était pourvu à leurs besoins : c’est le service militaire tel qu’il était en France à l’époque de la féodalité. L’ensemble de ces troupes, régulières ou irrégulières , recevait le nom d ' asker-el-magzen ou Magzem’ach (troupes du gouvernement).
Les deys, ainsi que tous les officiers de la régence, n’avaient d’autre traitement que leur simple paye de janissaires : mais tous exploitaient à qui mieux mieux leur position. Outre les parts de prises et certains droits qu’ils s’étaient successivement attribués, les deys vendaient au plus offrant les places et les privilèges industriels et commerciaux. Tous les marchés se faisaient moyennant des pots-de-vin très considérables, dont la
majeure partie leur revenait : le reste était distribué aux officiers. Ils vendaient également les teskeras, licences pour l’exportation ou la vente des produits dont le gouvernement avait le monopole. Les amendes, et surtout les présents des consuls, des beys, des grands fonctionnaires de la Régence, et de tous ceux qui avaient à craindre ou à espérer, formaient une partie importante de leurs revenus.
Les beys, ou gouverneurs de province, étaient en quelque sorte les fermiers des impôts dans les contrées soumises à leur gouvernement : ils en étaient responsables et en faisaient parvenir les produits au beylik, qui ne s’inquiétait en aucune façon des moyens ni des frais de perception. Ils envoyaient chaque année, parleurs lieutenants, l’annuité convenue : eux-mêmes, tous les trois ans, devaient venir en personne à Alger, pour y rendre compte de leur administration, ou plutôt pour y acheter, par des présents considérables faits au pacha et aux grands officiers, la continuation de leur pouvoir ou l’impunité de leurs exactions.
La perception des impôts, dont la quotité était réglée par l’usage ou déterminée arbitrairement, se faisait sans rôles et sans états de produits ; elle n’était constatée, quand elle l’était, que par un simple enregistrement : la plupart du temps on ne donnait pas de quittance, la force armée ou la bastonnade tenaient lieu de contraintes. Une tribu qui refusait de payer l’impôt était frappée d’exécution militaire, ruinée et souvent détruite. Chaque perception était, pour ainsi dire, une ferme dont le montant, fixé à l’avance, devait être payé à des époques indéterminées, et pour ces impôts, comme pour ceux d ont le produit variait en raison des circonstances, le gouvernement ne songeait jamais à s’assurer si tout ce qui lui était dû, mais rien que ce qui
lui était dû, avait été payé : il comptait seulement la somme reçue. Ainsi, dans le désir d’être agréable aux maîtres, on prenait le plus qu’il était possihle, et plus on avait versé au beylik, plus aussi on avait gardé pour soi. Les emplois de collecteurs, de fermiers étaient très lucratifs, et par conséquent très recherchés : pour les obtenir ou les conserver, on faisait des présents de grande valeur.
Les impôts portaient sur les personnes, sur les biens, sur les industries, sur les professions ou sur les charges, sur les consommations et sur quelques établissements d’intérêt public. Les revenus consistaient dans les monopoles, dans le produit des fermes et des domaines de l’Etat, dans les redevances payées à divers titres, soit à des époques déterminées, soit lors de l’entrée en fonctions de certains officiers ou employés; dans le produit des prises, amendes et confiscations. Les paiements se faisaient en nature ou en numéraire ; les paiements en nature consistaient principalement en grains, cire, miel, couvertures, vestes brodées, toile, huile, figues sèches, riz, beurre, suifs, bœufs, moutons, chevaux, chameaux, bois de construction, et même en nègres.
Les impôts portaient principalement sur les campagnes. Le plus important était la dime des récoltes ou l’aschour (aschr.) dont le paiement est prescrit parle Coran. Il consistait, aux environs d’Alger, dans une espèce d’abonnement de six sâas de blé, six sâas d’orge, et un boudjou par souidja (1). On l’acquittait généralement en nature, et quelquefois en argent, quand les transports étaient difficiles. Chaque année, avant la récolte, les oukils faisaient une tournée dans les outhans, pour
(1) Étendue de terrain qui peut être travaillée par une paire de bœufs, et qu’on évalue à sept arpents de Paris : le sâa équivaut à 60 livres.
connaître les propriétés cultivées et estimer les récoltes ; quand elles étaient faites, les Kaïd-achour, c’est-à-dire les collecteurs de l’impôt, escortés de quelques soldats, en faisaient la perception.
La vente des fruits, volailles et légumes donnait aussi lieu à des perceptions. Levin fabriqué par les juifs et les plantations de tabac étaient imposés, le vin à raison des quatre boudjoux par barrique, le tabac, d’après le nombre de feuilles apportées au marché.
« La justice est sœur de la piété, dit le prophète. »
Aussi les khalifes, ses successeurs, s’empressèrent-ils, en vertu de cette sentence, de réunir le pouvoir temporel au pouvoir spirituel : ils étaient à la fois pontifes, juges et docteurs de la loi. Dans l’impossibilité d’exercer eux-mêmes ces prérogatives dans toute l’étendue de leur vaste empire, ils établirent des vicaires que devaient recommander aux peuples leur science et leur piété. Cet ordre prit le nom de corps ou collège des oulémas (savants lettrés), et se divisa en trois classes : les imans (ministres du culte), les muphtis (docteurs de la loi), les kadis (juges).
Le muphti obtint à la longue la première place parmi les oulémas, et il en est demeuré le chef à Constantinople, où on lui donne le nom de Cheikh-el-islam (chef de l’islamisme). Le muphti d’Alger jouissait du même privilège, mais sa suprématie lui était contestée. Il avait la prééminence spirituelle sur ceux qui pouvaient être appelés à des fonctions analogues dans les provinces de l’Afrique septentrionale : il était le supérieur reconnu de tous les kadis.
Toutefois, pendant la durée de la domination des Turcs en Algérie, il y eut dans la capitale deux muphtis, qui représentaient les deux rites : le rite hanéfite de l’iman Hanéfi, que suivent les Turcs, et le rite maleckite,
de l’iman Maleck, que suivent les Arabes. Le muphti hanifite avait la préférence. Depuis la domination française, elle a passé aux mains du muphti maleckite, la côte septentrionale de l’Afrique ayant adopté exclusivement la doctrine de Maleck. Il y avait également deux kadis, un pour chaque rite. Des kadis spéciaux étaient attachés à l’institution du Beit-el-Mahl et à la fondation de la Mecque et de Médine, pour juger seulement les contestations dans lesquelles ces deux établissements étaient intéressés.
Dans chacune des villes principales, la justice comptait, selon leur importance, un ou plusieurs kadis, dont la juridiction s’étendait soit sur la généralité de la population, soit seulement sur les fidèles de leur secte, ou les intérêts particuliers confiés à leur vigilance. Chaque centre de population auquel unhakem (gouverneur) était préposé avait son kadi. La simple tribu avait pour juge son cheikh (ancien) dans les affaires ordinaires, mais sitôt qu’il s’élevait des contestations importantes, il en était référé au kadi de l’outhan.
Dans celte organisation si simple et cependant complète, le juge ne manquait jamais au justiciable. Les kadis ne relevaient pas les uns des autres; il n’y avait qu’un seul degré de juridiction; mais, dans l’ordre hiérarchique, ces magistrats n’étaient point égaux entre eux. Le kadi d’Alger était reconnu supérieur à ceux des principales villes de la Régence; ceux-ci, à leur tour, dominaient les kadis des villes de dernier ordre, audessous desquels venaient encore se placer les kadis des outhans. Quand les lumières manquaient à ces derniers, ils avaient recours à leurs supérieurs.
La compétence des kadis s’étendait sur toutes les matières civiles ou criminelles qui sont réglées par la loi, c’est-à-dire par le Coran, les traditions authentiques et
les commentaires qui ont reçu dans chaque ville la consécration du temps : trois éléments qui forment en réalité le Code musulman. Les chefs temporels connaissaient autrefois de tout le reste. Les kadis prononçaient encore sur tout ce qui était relatif au dogme, au rite, à la morale, à la discipline religieuse et aux fondations ou substitutions, qui intéressaient les établissements pieux et de bienfaisance. Ils remplissaient l’office de notaires et rédigeaient, en forme authentique, toutes les conventions civiles; enfin, ils étaient les tuteurs légaux des orphelins, des insensés, des absents, et nommaient des oukils pour prendre soin de leurs intérêts.
La juridiction des kadis n’était point limitée au territoire pour lequel ils avaient été institués; le juge le plus voisin pouvait être saisi, quels que fussent d’ailleurs le domicile des contestants ou la situation de l’objet contesté; seulement il fallait que les parties pussent être toutes présentes, amenées ou représentées devant le tribunal. Les contendants pouvaient soumettre leurs différends à un kadi de leur choix, et cela non seulement dans toute l’étendue de la Régence, mais en tout pays musulman, à Fez ou à Tunis, par exemple : c’est que les étrangers sont, dans les idées musulmanes, ceux qui ne professent pas l’islamisme; c’est que la justice est ren- j due moins au nom du prince qu’au nom de Dieu, qui a | des organes également respectables partout où règne sa : parole, formulée dans le saint livre.
M. E. Fromentin a eu la bonne fortune d’assister à 1 une audience rendue par le kadi d’Alger.
J’ai vu, dit-il, comment est rendue la justice : c’est une j chose si facile, si intime et si familière, qu’on ne sau- j rait imaginer de formalités plus attrayantes, ni plus ca- | pables de faire excuser les procès. Le tribunal est situé j rue de la Marine, dans la cour de la mosquée. La même
porte mène au prétoire et au temple, la même enceinte renferme la justice et la religion ; le justiciable et le juge sont de la sorte aussi près que possible de l’œil de Dieu. La cour est dallée et fermée de balustrades à l’extrémité qui donne sur la mer. Au centre, et faisant vestibule à la mosquée, parmi des arbustes, des rosiers, de grands bananiers constamment verts, s’élèvent une fontaine et deux pavillons. Le plus petit, le moins fréquenté, appartient au muphti, qui représente la cour d’appel ; l’autre, reconstruit il y a peu d’années, et par les soins de l’administration française, dans un style approximativement arabe, est la chambre de première instance, occupée parle kadi. L’auvent, très saillant et de forme asiatique, protège un large perron de deux marches, où les clients déposent leurs savates et s’assoient à l’ombre en attendant l’appel de leur cause. Une grande porte, ouverte à deux battants, permet au public d’assister, de l’extérieur, au débat, et éclaire en même temps la salle, qui n’a pas d’autre ouverture. Cette salle, petite, carrée, blanchie seulement à la chaux, est disposée et meublée de la manière la plus simple. De chaque côté, une rangée de banquettes appuyées au mur, derrière une rangée de tables-bureaux où se trouvent les scribes ou greffiers, assesseurs du kadi. A l’entrée, un tabouret de bois pour l’huissier ou chaouch ; par terre, des nattes où les clients s’accroupissent. Au fond, faisant face à la porte, se trouve la place du kadi, ce qu’en France on appelle proprement le tribunal, c’est-à-dire une estrade avec un bureau, un canapé bas à dossier de drap vert et des coussins. Rien au mur que de fausses fenêtres formant niches, de petites armoires fermées, servant d’archives et contenant quelques livres et des papiers ; enfin, au-dessus du juge, une légende écrite en gros caractères est tirée d’un verset du Coran.
La fonction des scribes ( adonis ) est de suivre les interrogatoires, d’examiner les actes, et de dresser les jugements. On les reconnaît à leur singulière coiffure de cotonnade blanche en forme de citrouille, à leur pelisse de soie, qui cache entièrement la culotte, à leur air plus grave et plus digne, qui les fait distinguer du commun des hommes et révèle en eux des magistrats. L ’adel, le scribe, est à la fois un homme de loi et un homme de la mosquée ; il préside aux cérémonies du culte, aux enterrements, comme il assiste aux démêlés judiciaires, et il touche ainsi, par ce double ministère, aux plus graves intérêts de la vie présente et de la vie future.
Quant au kadi, sa charge fait de lui un personnage important, même à côté de notre juridiction française. Il est vêtu de blanc, de gris et de noir. Une longue écharpe de mousseline plissée sur son vaste turban sphéroïde, le coiffe à la manière des marabouts et le drape abondamment jusqu’à la ceinture. Il parle peu, interroge à voix basse, et ne regarde directement les clients que si la question paraît mériter son attention. Autrement, il écoute un peu négligemment, le coude appuyé parmi les coussins, les yeux à demi fermés, moitié méditant, moitié distrait, et dans la tenue d’un homme à qui l’on fait des confidences de peu de valeur.
Quatre ou cinq scribes, un huissier armé d’une baguette , un juge qui représente en sa personne le conseil et l’autorité, la jurisprudence et la loi, voilà toute la magistrature. Pas d’avoués, ni d’avocats, ni de ministère public; ni délais, ni procédure à suivre, ni complications, ni lenteurs. On entre avec son adversaire, on s’assied par terre à côté de lui; chacun à son tour expose son affaire ; le débat contradictoire compose à la fois l’enquête et les plaidoyers. Rien n’est plus
sommaire. C’est à peu près la justice de paix, c’est-àdire la juridiction la plus logique, la plus humaine et la mieux nommée, s’il est vrai que le premier but de la justice doive être de concilier. Si l’accord est impossible, alors le kadi juge, dans sa sagesse et dans sa conscience, comme Salomon.
Les femmes n’entrent pas dans l’enceinte. Il y a pour elles , attenant à la salle d’audience, deux galeries ouvertes, communiquant avec le prétoire par une fenêtre grillée, à hauteur d’appui. La femme, qui reste voilée et qui plaide par l’étroite ouverture, peut tout au plus passer les doigts à travers le grillage en barreaux quadrillés et s’aider d’une courte pantomime pour animer l’exposé de sa cause.
Le jour où je fis connaissance avec les mœurs judiciaires, ajoute M. Fromentin, il y avait précisément une affaire pendante entre une femme et son mari. Il s’agissait d’une demande en divorce. Retranchée derrière la lucarne et absolument invisible sous ses voiles, la plaignante articulait avec d’autant plus d’aisance ses griefs. Le mari, que le kadi venait d’interroger, écoutait ingénument ce qui se disait de lui. C’étaient des choses qui faisaient sourire. Le kadi ne jugea pas ce- : pendant le mariage aussi désespéré que le prétendait l’épouse impatiente, et ne le voulut pas rompre; au contraire, il lui conseilla de faire meilleur ménage que jamais, et remit la cause à l’année prochaine.
Le muphti est au-dessus de ce premier degré de juridiction, il prononce en dernier ressort. Le petit pavillon qu’il habite à côté du kadi est une sorte de marabout de forme sépulcrale, fort petit, très silencieux et presque pas éclairé. Lorsqu’un plaideur a perdu sa cause, il n’a que la cour à traverser pour passer de première instance en appel. Les deux juridictions épuisées, tout
n’est pas fini : il y a l’appel au dey, et à ceux que la loi humaine a mécontentés , il reste un dernier recours : c’est d’en appeler à la justice céleste et d’aller dans la mosquée se pourvoir en cassation devant Dieu.
La peine capitale ne pouvait être infligée qu’avec l’approbation du dey. Le meurtre, le vol simple , le vol par effraction, étaient punis de mort. Quand il s’agissait d’un crime politique, le Turc était étranglé, mais en secret; l’indigène était empalé, pendu, décapité, mutilé ou précipité sur les crochets des murs de Bab-Azoun , on il n’expirait qu’après de longs tourments. Néanmoins, le bourreau, si la victime le payait généreusement, n’hésitait pas à prendre sur lui de l’étrangler avant de le précipiter. Les Juifs condamnés à mort étaient brûlés vifs ; de fortes amendes, la bastonnade, les travaux forcés punissaient les fautes légères. La dernière de ces peines était la plus en usage depuis l’abolition de l’esclavage des chrétiens.
Bien que les musulmans, plus qu’aucun autre peuple, soient naturellement disposés à se soumettre aux décrets de la justice , qu’ils regardent comme une émanation de Dieu, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’existât absolument aucun recours contre une sentence inique et ; manifestement contraire à la loi. Deux sortes de recours ; étaient cependant ouverts contre les jugements des ; kadis : le premier était, en certains cas, porté au tribunal supérieur , nommé Medgelès; le second, infini- j ment plus rare, s’adressait au dey lui-même. L’appelant | gravissait lentement la rue qui conduit à la Kasbah; | parvenu au seuil de l’entrée principale, il frappait trois : coups : — Que demandes-tu? lui disait l’officier de ■ garde. — Je viens demander justice. A ces mots, il était | introduit devant le chef de l’État : il exposait son affaire, j et si la plainte était accueillie, le jugement prononcé j
devenait nul; mais si elle était rejetée, il recevait immédiatement la bastonnade. Quand un juge était convaincu de prévarication, le dey lui faisait trancher la tête sur-le-champ.
Quand un père veut marier son fils, il va trouver le père de la fille qu’il a choisie, et demande la future en mariage; la mère n’est rien chez les Arabes. Si les deux pères tombent d’accord, ils passent verbalement un marché devant témoins, et moyennant cinq à six cents francs donnés au père de la fille, elle est achetée, et l’affaire est conclue. Indépendamment de cinq à six cents francs, le beau-père doit encore cinquante francs pour les habits, plus un mouton. Le mariage a lieu ensuite dès que la somme est payée , si toutefois le futur est prêt. Nous sommes plus polis dans nos mœurs, on sait déguiser la chose sous des extérieurs plus poétiques, c’est le contraire chez les Arabes. Le jeune homme se
Ivend et palpe la redevance; on ne prend une femme que pour sa dot : plus elle a de fortune, plus elle est sûre d’être mariée. Vite le contrat devant le notaire, et le mariage est conclu; vient la corbeille, mais le père de la future doit faire tous les frais des noces, heureux d’acquérir un gendre à ce prix : O temporal o mores!
ILe père de la jeune fille arabe tue pour le jour des noces un mouton, et donne un repas aux individus qui amènent le kadi, et qui doivent conduire la jeune fille dans sa nouvelle famille. Dès que la jeune fille est arrivée chez le futur, le visage toujours couvert, les parents de l’époux font une noce, tirent des coups de fusil,
| font une fantasia. Tirer des coups de fusil, c’est pour les Arabes le signe d’une grande réjouissance; aussi, lorsqu’un officier ou un sous-officier de tirailleurs indigènes meurt, les parents refusent-ils les coups de fusil qu’ontire habituellement sur la fosse comme honneurs militaires.
Pendant la fantasia, les femmes sont assises sur trois rangs, les cavaliers passent devant elles au galop et tirent des coups de fusils à leurs pieds. Jusque-là le futur n’a pas vu la figure de sa femme. Après vingt-quatre heures de fantasia, et quand, le soir, tout le monde s’est retiré, le marié se rend vers onze heures chez sa femme, qui a été conduite dans sa tente.
Le mari part le lendemain, il doit rester sept jours sans mettre les pieds chez lui de jour, il n’y rentre que j la nuit, fort tard, accompagné de ses amis, qui le quittent à quelques pas de sa tente. Durant ces sept jours, j il prend ses repas chez ses amis et non dans sa famille. S’il ne veut pas de sa femme , il s’absente de nouveau pendant sept jours, et fait dire à ses parents de rendre la femme. Les parents de celle-ci sont tenus de reprendre leur fille, de rendre l’argent et, déplus, de couvrir les frais de noce faits par le futur, si le kadi le juge à propos.
Onpeut, vingt ans après le mariage, divorcer, les formalités sont les mêmes, mais si la fille est vendue 10 ou 20,000 francs, cette valeur est en partie remise à la mariée en bijoux, effets, tapis, etc.
Voici comment s’opère la cérémonie du mariage dans s certaines localités, à Tiemcen par exemple : le jeune marié est à cheval revêtu d’un riche burnous blanc; la foule l’entoure, avide de contempler les traits de sa 1 figure; mais celui-ci, la tête couverte du capuchon de : son manteau, s’efforce de dérober son visage aux re- j gards importuns des spectateurs, en laissant pendre la j houppe du capuchon jusqu’au bout de son nez. On le j conduit en pompe à la demeure de sa nouvelle épouse. | Il est précédé d’une troupe de musiciens qui chantent J son épithalame, en s’accompagnant tant bien que mal de divers instruments nationaux. Derrière lui et à ses
côtés, un cortège nombreux composé de ses compagnons d’âge et de ses plus proches parents. La troupe s’arrête de temps en temps au milieu de la rue, et alors les musiciens arabes, se rangeant en cercle autour d’un lustre portatif orné de fleurs et de cierges, entonnent en chœur les louanges du jeune époux. Inutile de faire observer qu’on ne voit dans le cortège ni filles, ni femmes, la loi musulmane n’admetlant pas dans les réunions publiques les personnes du sexe. Les parents de la jeune mariée, réunis avec quelques matrones dans la maison de cette dernière, la préparent de leur mieux à l’arrivée de son époux. Lorsqu’il est parvenu devant la maison, la porte s’ouvre, et il est reçu dans la cour intérieure avec force acclamations et des yous-yous mille fois répétés. Les poètes et les musiciens redoublant de verve et d’entrain font résonner leurs instruments. C’est qu’ils sont arrivés au terme de leur besogne, et que, par cette recrudescence de zèle et de tintamare, ils espèrent faire monter le taux de la rémunération qui leur a été promise, et laisser dans l’esprit de ceux qui les ont appelés, une idée avantageuse de leur musique et de leur talent.
Un sujet plus triste doit nous occuper maintenant, les funérailles; mais je dois en conscience vous initier aux mœurs des Arabes, et dussent vos sensibles yeux verser un pleur bien senti, vous entendrez le récit complet des us et coutumes, lorsque la faux de la mort a frappé un musulman.
Lorsqu'un fidèle de Mohammed vient à mourir, les parents du défunt se réunissent, et dès que la mort est constatée, on lave le corps et des parfums sont brûlés à son côté. Ensuite on prie'pour celui qui vient de rendre son âme à Dieu. Quand toutes les invocations ont été adressées au ciel, on enveloppe le mort de pièces de .
linge. On lui met successivement son haïk, un turban, une pièce autour des reins et deux linceuls, quelquefois des branches d’arbre. Puis on le place sur un brancard ; quatre hommes le prennent alors sur leurs épaules, et sont accompagnés d’un grand nombre de personnes qui ne gardent entre elles aucun ordre. Il est de règle d’accompagner le convoi à pied et de marcher bon pas; les femmes sont derrière; il est interdit de pleurer, il faut savoir se résigner à la volonté de Dieu, tout signe de deuil est interdit. On se rend à la porte d’une mosquée, vers l’heure de la prière de midi ou de trois heures. Aussitôt que cette prière est terminée, l’iman annonce qu’il y a un défunt à la porte, tout le monde se lève et fait une courte oraison en commun pour le repos de Pâme du fidèle croyant; mais le corps n’entre pas dans l’enceinte.
La prière achevée, on se remet en route; et le cortège marche toujours à pas précipités, parce que l’ange de la mort attend assurément le défunt dans le sépulcre pour lui faire subir un interrogatoire, et pour prononcer le jugement qui doit décider de son sort. A chaque moment, les porteurs se relayent; car tous les gens désirent participer à cette œuvre de miséricorde. Pendant tout le trajet, ils chantent des versets du Coran sur un air fort monotone, qui ne se compose que de la répétition des notes musicales, ré, ut.
A l’arrivée au cimetière, on fait une courte prière; puis le corps est descendu dans la fosse, où il repose dans un carré long de briques sèches recouvertes de dalles. On le placq dans la fosse sur le côté droit, la face tournée vers la K’ibla (la ville sainte), la main droite appliquée à l’oreille du même côté et comme couchée sur elle. Dès qu’il est consolidé dans cette position, on remplit la fosse de terre, de façon qu’elle ne s’élève pas au-
dessus dix niveau du sol. La face supérieure est horizontale et le contour sur le terrain est indiqué par quelques pierres brutes fichées en terre. On peut indiquer la fosse de celui qu’on a enterré par quelques pierres reconnaissables, mais non par une pierre tumulaire. Aucun nom, aucune date, aucune distinction, ne doit apparaître : les musulmans sont égaux devant la mort, et l’orgueil des familles ne vient pas humilier les malheureux jusque dans leurs tombes.
Puis le cortège revient à la maison pour y faire ses compliments de condoléance à la famille, et un repas est offert à tous ceux qui ont conduit le défunt à sa dernière demeure. Quand toutes les formalités sont terminées, chacun remonte à cheval, regagne sa tente en disant : Il n’y a de vrai Dieu que Dieu , et Mohammed est son prophète : La îlah ilia Allah, Mohammed reçoul Allah! Pendant ce temps, comme dès le moment du décès, et durant les huit jours qui suivent, les femmes de la famille se réunissent et poussent des cris horribles tout le long de la journée. L'exclamation lou! lou! fréquemment répétée, est celle dont elles font le plus usage. Le même cri exprime la joie dans les fêtes et les festins; il n’y a que l’expression de la physionomie et la pantomime de la pleureuse qui en indiquent la différence. Des femmes louées exprès viennent ajouter leur douleur de commande à celle des parents, et elles entendent si bien leur métier, qu’il est impossible de distinguer, dans cette cohue de gens qui se lamentent, ceux qui payent de ceux qui sont payés.
De même que chez les peuples catholiques, les personnages importants étaient enterrés dans les églises; quelques individus de distinction parmi les musulmans ont leurs tombeaux dans l’intérieur des mosquées ou des marabouts. Mais ce sont de rares exceptions, et les
inhumations se font ordinairement en rase campagne, dans des cimetières qui finissent par usurper un espace considérable, parce que chaque famille a son enceinte particulière entourée d’une muraille, et chaque mort sa place spéciale. Celle-ci est circonscrite par une petite dalle placée debout au pied du défunt; une autre plus élevée se trouve à la tête. On y lit parfois une épitaphe qui commence ainsi : Ceci est le tombeau du défunt ou de la défunte. . . , et les noms et qualités suivent cette formule, aussi invariable que notre ci-gît.
Je ne puis mieux faire, en terminant ce sujet, que laisser la parole à E. Fromentin. Ce fragment sur le cimetière d’Alger, que je lui emprunte, vous donnera d’une manière plus exacte, une idée des mœurs funèbres des Arabes :
« A deux pas de moi, dit le poétique auteur, est un cimetière. Il est consacré par la dépouille d’un marabout célèbre, Sidi Abd-el-Kader, qui y repose depuis deux siècles dans un petit monument qui porte son nom. Le pavé de la cour recouvre, en outre, plusieurs sépultures dont la place est marquée par des dalles de marbre fort usées, grâce aux piétinements des dévots. L’intérieur du marabout, fermé de portes étroites et hautes, peintes en vert, ne s’aperçoit pas du dehors. Les pèlerins s y glissent si furtivement que les portes retombent sur leurs talons. J’ai cru y voir de petites lampes allumées, mais rien de plus. Ces marabouts sont des monuments en miniature; tout est petit, la cour, les constructions, les coupoles, qui ressemblent à des calottes blanches. Un vieux Maure, avec sa famille, garde ce lieu, 'doublement consacré par la mort et par la piété de ses hôtes. Il y a des enfants et des femmes, épouses ou servantes, qui vont et viennent dans l’enclos, foulant avec indifférence les inscriptions mortuaires. Des pelures d’oranges, mêlées aux
balayures des repas, sont semées çà et là sur les tombes, et des pigeons roucoulent au soleil sur l’étroit escalier des chapelles. Si je n’avais un respect infini pour ces lieux-là, je pourrais, d’une enjambée, m’introduire aisément sur la terrasse. Le plus souvent elle n’a pour gardiens que deux chats engraissés dans la fainéantise, qui dorment pelotonnés à l’ombre des koubbas. De temps en temps, le gardien lui-même vient examiner l’état des murailles. Avec un petit balai, il en fait disparaître les moindres salissures, peignantplutôt qu’il nebadigeonne, et se complaisant à faire revivre sous sa main cette blancheur immaculée qui, pour les Maures, est le seul luxe extérieur de leur logis. Il y met un soin extrême, comme s’il s’agissait du travail le plus délicat. C’est un gros homme un peu ventru, toujours propre, au visage plein d’aménité, et dont la verte vieillesse est due sans doute aux loisirs heureux de sa charge. Quand il m’aperçoit, ce qui n’arrive que rarement, tant il est occupé par ces soins de propreté, nous nous saluons poliment d’une formule courte, et jusqu’à présent, je ne connais pas autrement ce vieil homme, moitié fossoyeur et moitié sacristain, que pour lui avoir dit : « Bonjour, Sidi, que le salut de Dieu soit sur toi ! que ta maison soit prospère, et que la mort de tes semblables t’exhorte à bien vivre! »
« Ce monument bizarre, moitié maison de campagne et moitié tombeau, cette existence de famille au milieu des sépultures, ces enfants qui naissent et grandissent sur cette couche de cendres humaines ; ce voisinage inusité de la vie et de la mort, enfin ces jolis oiseaux, voués aux 'plus gracieux emblèmes, dont le doux chant ressemble à l’entretien posthume de tant de cœurs inanimés, de tant de sentiments pour toujours éteints; tout cela, mon ami, sans aucune espèce de poésie, crois-moi, m’in-
téresse beaucoup et m’entraîne à des rêveries que tu peux comprendre.
« A côté du mausolée et communiquant par une porte avec l’enclos réservé, s’étend le cimetière public. Il porte le 110m du marabout : on l’appelle aussi le cimetière Bab-Azoun, pour le distinguer du cimetière de l’ouest situé près de Bab-el-Oued. Il est petit, même pour la moitié d’une si grande ville. Aussi l’étroit terrain est-il constamment remué, fouillé dans sa profondeur, et partout où des tombes de pierre ne font pas respecter la propriété du mort, je présume qu’on s occupe assez peu de l’être inconnu qui fut déposé là, et que, n’importe comment, on fait place au nouvel arrivant. La terre pétrie de matière humaine fait pousser des plantes énormes. Les mauves, les cactus, des aloès monstrueux, prospèrent en toute liberté. Un âne se promène en paix dans ce pâturage riche en engrais.
« Les tombes arabes sont très simples, même les plus opulentes, et se ressemblent toutes, ce qui philosophiquement est d’un grand goût. C’est un bloc en maçonnerie, d’un carré long, peu élevé au-dessus du sol, portant à ses deux extrémités soit un turban grossièrement sculpté sur un petit fût de colonne, et rappelant assez exactement la forme d’un champignon de couche sur sa tige, soit un morceau d’ardoise triangulaire, posé debout sur le style d’un méridien. La dalle de pierre ou de marbre est couverte de quelques inscriptions arabes : noms du mort et préceptes du Coran. Quelquefois cette dalle est taillée en forme d’auge et remplie de terre végétale. On y voit alors un peu de gazon et quelques fleurs, soit qu’on les y ait plantées, soit que le vent lui-même en ait apporté les semences. Quelquefois encore, on prend soin de creuser aux deux extrémités de la pierre deux petits trous, en forme de coupe ou de godets, où
la pluie se dépose et fait un réservoir d’ean. « D’après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de celte pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L’eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l’oiseau du ciel. Je n’ai pas vu d’oiseau voler vers ces tombes arides, ni boire aux coupes taries; mais je pense au Dernier Abencerrage chaque fois à peu près que j’entre dans le cimetière de Sidi Abd-el-Kader.
« Cependant on se tromperait beaucoup si l’on croyait que tout y est édifiant. Il y a dans le génie du peuple arabe un mélange de fictions charmantes et de réalités absurdes, de réserve et d’inconvenances, de délicatesse et de brutalités, qui le rendent très difficile à définir d’une façon absolue. Une définition ne suffit pas, il faut des nuances. On l’admire, et aussitôt on croit s’être trompé, tant les démentis sont fréquents dans le caractère de la race, et tant il y a de désaccord entre son génie naturel, qui est subtil, etson éducation, qui toujours est des plus grossières. L’Arabe a dans l’esprit quelque chose d’ailé, et nul parmi les peuples civilisés n’est plus profondément engagé dans la matière. On peut donc, sans se contredire, penser de lui les choses les plus contraires, suivant qu’on l’étudie dans son esprit et qu’on l’observe dans ses habitudes.
« Il y a un jour par semaine, ce doit être le vendredi, ou, sous prétexte de rendre hommage aux morts les femmes d’Alger se font conduire en foule au cimetière, à peu près comme à Constantinople on se réunit aux haux-Douces. C’est tout simplement un rendez-vous de plaisir, une partie de campagne autorisée par les maris. D’ailleurs, ce rendez-vous se renouvelle à peu près tous les jours, et il est rare que, dans l’après-midi, le champ de Sidi Abd-el-Kader ne soit pas égayé, autant qu’il peut
l’être, par les conversations et les rires. On fait plus que d’y converser; on y mange, on s’installe sur les tombes, on y étend des haïks en guise de nappe ; la pierre tumulaire sert à la fois de siège et de table à manger, et l’on s’y régale par petits groupes, de pâtisseries et d’œufs au sucre et au safran. Les grands voiles qui sont de trop, quand nul indiscret ne se montre dans le voisinage, flottent suspendus aux cactus : on laisse voir les toilettes de I dessous fort brillantes, quelques-unes splendides, car c’est une occasion de vider ses coffres, de faire faste de ses parures, de se couvrir de bijoux, de s en mettre au cou, aux bras, aux doigts, aux pieds, au corsage, à la ceinture, à la tête, de se peindre avec des couleuis pius vives les sourcils et le bord des yeux, et de s’inonder des odeurs les plus violentes. Qui pourrait dire, mon ami, ce qui se passe alors, pendant ces quelques heures d’indépendance, entre toutes ces femmes échappées aux sévérités du logis fermé? Qui sait ce qu elles racontent de médisances, d’histoires du quartier, de commérages, d’indiscrétions domestiques, d’intrigues et de petits complots? Plus libres ici, elles n’ont pour confidents et pour témoins que des gens fort discrets, ceux qui dorment sous leurs pieds. J’assiste souvent à ce spectacle d un peu loin, caché dans un observatoire ombreux que j’ai choisi exprès. Je vois tout, mais n’entends rien, qu’un chuchotement général mêlé de notes gutturales ou suraiguës, une sorte de ramage, comparable à celui d’une grande troupe d’oiseaux bavards. Les rangs s’éclaircissent à mesure que le soir approche. Des omnibus, qui stationnent à peu de distance à la porte, emportent par charretées ces dévotesmondainesvers Alger. Etlesmorts n’ont
de repos que lorsque la nuit est de nouveau descendue sur eux. »
Une particularité qui distingue la religion de Mo-
liammed, c’est le jeûne du Ramadan. Le mois du Ramadan est le neuvième de l’année musulmane, et la religion l’a consacré au jeûne, parce que c’est en ce mois que le Coran est descendu du ciel. Cet événement eut üeu, suivant 1 opinion la plus générale, dans la vingtseptième nuit.
Le jeûne tient une place importante dans le dogme musulman; il y figure avec la prière et l’aumône; la prière nous conduit à moitié chemin vers Dieu ; le jeûne nous mène à la porte de sa demeure, l’aumône nous y fait admettre.
Le jeûne, chez les musulmans, est beaucoup plus rigoureux que chez nous ; il consiste à ne prendre aucune nourriture, à ne pas boire, à ne pas fumer, et ne îespiier aucun parfum depuis le point du jour jusqu’au coucher du soleil. Dans l’origine, la parole elie-même était interdite.
Vers la fin du mois de Chaban, qui précède le Ramadan, plusieurs musulmans se tiennent en observation sur des points, élevés, et dès que deux d’entre eux affirment par serment avoir aperçu la nouvelle lune, le jeûne devient obligatoire.
Dans le pays où l’islamisne est la religion dominante, une salve d’artillerie annonce l’ouverture du Ramadan! En Algérie, les Français ont respecté cet usage, et c’est notre artillerie qui, sur tous les points occupés, donne à la population indigène le signal de la pénitence. Pendant toute la durée du mois, deux coups de canon, tirés 1 un au lever et l’autre au coucher du soleil, annoncent chaque jour le commencement et la cessation du jeûne. Les huit premiers jours du jeûne sont les plus rudes à supporter, mais on s’y habitue vite, surtout lorsqu’on peut se livrer au sommeil pendant une partie de la journée. Les ouvriers qui attendent de leur travail le repas
du soir, ont beaucoup à souffrir lorsque le Ramadan a lieu en été. Ces longues journées de quinze heures, pendant lesquelles il leur est défendu de boire et de manger, les accablent et altèrent leur santé.
Vers quatre heures, les maisons riches ouvrent leurs
portes etle personnage qui l’habite vient s’asseoir sur le
seuil. Il égrène son chapelet pour tromper les instances de la faim. Chacun, dans ce but, recourt à un stratagème particulier : celui-ci resserre les plis de sa ceinture devenue trop large : celui-là s’enveloppe le visage dans un haïk, quelques-uns essaient de dormir , le marchand accroupi dans son étroite boutique récite le Coran.
A mesure que le soleil s’abaisse vers 1 horizon, le mouvement de la vie augmentant, on dirait que la population se réveille. L’attente et l’impatience se peignent sui toutes les physionomies. Enfin le canon retentit . la ville entière répond par un murmure de joie : tous les minarets sont lumineux; sur les galeries les plus élevées apparaît le muezzin qui , de sa voix sonore et lente, appelle les croyants à la prière du soir. Chacun s’arrête, récite quelques versets du Coran et rompt le jeûne. Les plus pauvres, surpris par cette heure solennelle, demandent au premier qu’ils rencontrent une tranche d’orange, un morceau de pain; jamais cette chaiité ne
se refuse.
A Alger et dans nos villes de la côte, la population ouvrière se compose de Biskris, de Mozabis, de Kabyles, qui se livrent la plupart à des travaux pénibles et qui, pendant ce mois de pénitence, ne dérogent en rien à leurs habitudes laborieuses. Aux approches de l’heure bienfaisante qui doit les affranchir de l’abstinence, on les voit assis par les rues et par les places, dévorant, mais des yeux seulement, un pain qu ils tiennent à deux mains, en attendant avec impatience le signal libérateur.
Ils comptent les minutes qui restent encore, le regard fixé sur l’horloge et l’oreille attentive. Lorsque, enfin, le coup de canon se fait entendre, c’est un spectacle curieux de voir, au même instant, une centaine de coup de dents vigoureux, appliqués sur autant de pains qu’ils tenaient élevés à la hauteur de la bouche, afin d’avoir moins d’espace à parcourir.
Le soir, les boutiques restent ouvertes et illuminées jusqu’à une heure avancée ; par compensation aux privations du jour, presque toute la nuit s’écoule dans les fêtes et les festins. On passe alternativement du café à la collation et de la collation au café ; cela dure jusqu aux approches du jour, mais seulement pour les riches, car le pauvre n’a qu’un seul repas dans l’espace de vingt-quatre heures.
Le jeûne dure trente jours ; il est suivi de trois jours de fête qu on nomme Aïd-es-Srir (la petite fête), pour la distinguer de la grande fête ( Aïd-el-Kébir ) qui se célèbre soixante-dix jours plus tard, ce qui est le Baïran turc et la pâque musulmane. Mais la fête de l’Aïd-es- Srir est celle que les peuples de l’Algérie célèbrent avec le plus d’éclat.
Le pèlerinage de la Mecque est une des six obligations fondamentales de la religion musulmane. Mohammed en a fait un devoir rigoureux à ceux qui seraient en état de 1 exécuter. Un novateur s’étant avisé un jour d’enseigner une pratique, qu’il disait pouvoir suppléer la visite au berceau du prophète, fut mis à mort comme hérésiarque, par arrêt des ulémas ou docteurs constitués en cour de justice.
Les musulmans acquièrent, par le pèlerinage de la Mecque, le titre de Hadj, dont ils se montrent très jaloux.
Les premiers khalifes donnèrent l’exemple de l’exac-
titucle à remplir ce devoir. Ils voyageaient avec une grande pompe, distribuant sur leur route beaucoup d’aumônes et de bienfaits. L’un d’eux traînait à sa suite plusieurs milliers de chameaux chargés de provisions pour ses compagnons de voyage. La neige et la glace destinées aux rafraîchissements occupaient à elles seules cinq cents chameaux. A laMecque, on vint dire au khalife que les maisons où sa garde-robe avait été déposée, menaçaient de crouler sous le faix; à 1 instant il donna l’ordre de distribuer toutes ses hardes aux pauvres, et il échut à chacun d’eux deux vestes de brocart.
Le plus illustre de ces pèlerins couronnés, est Haroun-al-Raschid. Il ne se mettait pas en route poui la Mecque sans emmener avec lui cent ulémas . et lorsqu il lui était impossible de s’y rendre, il habillait trois cents pauvres qu’il envoyait à sa place et à ses frais. Ce prince attribuait ses victoires aux effets du pèlerinage. Il avait fait huit fois le voyage de la terre sainte et gagné huit batailles t
Il lui arriva même une fois de faire son pèlerinage à pied. En route il rencontra un bon musulman qui accomplissait le même voyage, mais à petites journées, car il avait fait vœu d’y employer douze années entières.
Le pèlerinage delà Mecque, comme toutes les institutions musulmanes, a beaucoup perdu de son prestige et de sa ferveur ; cependant, il détermine encore annuellement un grand remous dans l’empire de 1 islam.
De toutes les caravanes qui traversent l’ Algérie, celle que sa force numérique, son caractère politique et commercial placent au premier rang, est sans contredit la caravane de la Mecque. Les indigènes la désignent sous le nom particulier de Râkeb.
C’est le 2 du mois musulman de rejeb que le Râkeb
africain se met en marche; il part alternativement de Fez et de Tafilet, dans l’empire de Maroc, sous le commandement d’un chef qui prend le titre de Cheikh du Râheb. Cette dignité appartient de droit à la famille des cherifs; elle est toujours dévolue par l’empereur à l’un de ses proches parents. Ce prince marche escorté d’une garde nombreuse, au son de la musique, les étendards déployés.
L’itinéraire est réglé d’une manière immuable : les lieux de passage, les lieux de séjour, la durée des séjours, sont des données constantes qui ne paraissent pas avoir varié depuis plusieurs siècles.
La caravane obtient, sur son passage, le respect des populations; mais ce respect vient autant de la crainte que de la piété. De l’aveu même des croyants, elle serait moins honorée si elle était moins nombreuse. Ainsi, au Xe siècle de notre ère, la caravane fut attaquée par les Karmathes, qui massacrèrent vingt mille pèlerins. La Mecque cessa pendant plusieurs années d’être le but du voyage, et fut remplacé par Jérusalem.
Le pèlerinage de la Mecque, bien qu’entrepris dans une pensée pieuse , ne reste pas pour cela étranger aux intérêts matériels de la grande famille, dont elle rapproche les anneaux les plus lointains dans une communion annuelle.
LeRâkeb est, sur toute la route, un centre d’échange et de consommation, et la consommation n’est pas sans importance, pour des populations clair-semées comme celles qu’il traverse. A Laghouat, où il n’a encore recruté que les pèlerins du Maroc et une petite partie des Algériens, le nombre des voyageurs s’élève déjà à huit mille. Le jour où la caravane doit passer étant d’avance connu , les trafiqueurs peuvent venir de fort loin : à peine les piquets des tentes sont-ils plantés, que des
chameaux chargés de marchandises se montrent en foule à l’horizon; ils apportent des provisions de bouche et prennent en échange des objets de toilette détachés de la pacotille des pèlerins.
Lorsque la caravane campe dans le déseit, trop loin de toute habitation pour que ces échanges soient possibles, ce sont les pèlerins qui trafiquent entre eux, comme cela se pratique dans une ville; aussi les indigènes appellent-ils le Râkeb une ville en marche.
Le cheikh du Râkeb est accompagné d’un kadi qui siège chaque jour. Sa juridiction ne se borne pas aux pèlerins ; les villes et tribus du voisinage apportent aussi leurs différends à son tribunal. La caravane traverse le Sahara algérien dans toute sa longueur : elle passe à quelques lieues au sud de Biskra; elle entre ensuite dans le Sahara tunisien, et atteint la régence de Tripoli, dont elle suit la côte.
Enfin elle arrive au Caire, où elle grossit encore de tous les pèlerins de l’Égypte; et, après une station de six jours, elle se remet en marche. Pendant qu’elle côtoie les bords de la mer Rouge pour se rendre à la ville sainte, deux autres caravanes, celle de la Syrie et celle de Bagdad sont aussi en mouvement et s’acheminent vers le même point. L’époque de départ et la durée des séjours sont calculés de manière que ces trois processions arrivent en même temps.
C’est le jour de l’Aïd-el-Kébir (la grande fête), le premier jour de l’année musulmane, et presque à la même heure, que les représentants de tous les peuples de l’islamisme paraissent, dans trois directions différentes , à l’horizon de la métropole. Ce jour-là est l’anniversaire de celui où Mohammed, chassé une dernière fois de la Mecque, se relira à Yatreb, appelé aujourd’hui Médine, et depuis cette époque, ses sectateurs sont venus piotes-
ter solennellement contre la persécution du prophète
Le jour même de leur arrivée à la Mecque, les trois caravanes se rendent ensemble au mont Arfat. Là, du haut de la montagne, l’iman prononce une prière, que les pèlerins écoutent pieds et tête nus. Suivant la tradition populaire, le nombre des fidèles présents à cette solennité est toujours de quatre-vingt mille. C'est le nombre marqué fatalement dans les décrets de la Providence Si un moment il était inférieur, Dieu enverrait ses anges pour le compléter.
La station à la Mecque est de quinze jours : le temps est employé à faire des visites à la Kasbah, des ablutions au puits de Zemzem, et aussi à composer une pacotille pour le retour.
A l’expiration de ce délai, les trois caravanes s’acheminent ensemble vers Médine. Cette dernière cérémonie est la clôture du pèlerinage. Dès lors, l’assemblée des fidèles est dissoute, et tous les pèlerins font leurs dispositions pour le départ.
La caravane de la Mecque introduit dans l’Afrique septentrionale, des parfums, des toiles de l’Inde et des chapelets : elle en exporte surtout des cuirs du Maroc et des soieries de Tunis.
On a beaucoup parlé et on parle encore de la guerre sacree, et quand le sultan entreprend la guerre si elle est importante, ou s'il se trouve dans une grande’nécessite, il proclame le djehad ou guerre sainte. Le djehad ou prosélytisme armé est une des institutions fondamentales de la religion musulmane. Elle a pris naissance avec elle. Les disciples du prophète recueillirent les traditions, et rédigèrent l’ensemble des prescriptions législatives qui régissent le djehad et forment le code de la
guerre sainte. Proclamée par l’iman, la guerre sainte devient obligatoire pour tous les musulmans ; tous doivent y
contribuer, ou de leur personne ou de leurs biens. La levée en masse n’admet d’exception qu’en faveur des femmes, des enfants, des esclaves et des infirmes. Mais si quelque irruption soudaine met en danger les terres de l’Islam, tout doit répondre à l’appel de 1 iman; 1 esclave n’attend pas l’autorisation du maître, l’enfant celle du père, la femme celle du mari.
Enrôlé volontaire au service de Dieu, le musulman n’a droit en principe à aucune rémunération. En prenant les armes pour la guerre sainte, il acquitte une dette imprescriptible. Au besoin môme 1 iman use de contrainte. Mohammed confisquait les armes et les chevaux de ceux qui restaient dans leurs foyers, et les distribuait à ses soldats. Dans la ixe surate, il frappe d’anathème la désertion et le refus de contribuer aux Irais
de la guerre. .
Le djehad (1) a pour but principal la conversion des
infidèles. Il ne devient légitime qu’autant qu’ils refusent d’embrasser l’islamisme. L’appel religieux doit toujours précéder l’appel aux armes. Si les populations se convertissent, il est inutile de les combattre. Si elles résistent, l’iman leur adresse l’injonction politique : il les somme de payer la djazia, c’est-à-dire le tribut. Si cette seconde sommation reste sans effet, il en appelle à l’aide
de Dieu. .
Les musulmans ne doivent tuer ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les infirmes, ni les insensés, à moins qu’ils ne prennent part à la guerre, ou que la femme soit une reine. Ils acquièrent de plein droit, la propriété de tout ce qu’ils peuvent prendre aux vaincus : ce qui ne peut être emporté doit être détruit. ,
Le prophète a déclaré que la guerre durerait jusqu’au
(1) Situation des établissements français en Algérie.
joui du jugement : il peut y avoir des trêves, jamais de paix. Dans les trêves temporaires conclues avec les infidèles, la foi donnée doit être religieusement gardée. Si, la tiêve expirée, 1 Iman croit devoir reprendre les hostilités il doit le faire: mais ce ne peut être sans une déclaration faite aux infidèles. Dans le cas où ceux-ci commettent, pendant l’armistice, un acte de perfidie, l’attaque peut être commencée par surprise, sans déclaration.
Le musulman peut infliger à son prisonnier la peine de mort ou l’esclavage : mais la loi proscrit toute cruauté, toute mutilation.
Une disposition formelle interdit, sous les peines les plus sévères, la vente ou le don aux infidèles de munitions de guerre, d’armes, de chevaux, même en temps de paix. L interdiction s’étend même aux armes prises sur l’ennemi; ces armes ne peuvent être ni vendues ni données comme prix de rançon. Comme toutes les institutions musulmanes, le djehad se présentait sous une double face : il offrait un double attrait. Aux âmes ferventes il promettait les joies de la vie future : aux appétits sensuels les jouissances du pillage, l’appât du butin et les consolations du fatalisme; au moucljahed (combattant pour la foi), le paradis; au déserteur,
1 enfer. Celui qui tombe chahed (martyr) ne meurt pas; il entre dans une vie nouvelle, qui lui rend bien au delà de ce qu’il laisse ici-bas. La loi qui règle ainsi les intérêts de l’avenir garantit ceux du présent; elle assure à tous ceux qui participent au djehad une’participation matérielle aux fruits de la victoire.
En règle générale, tout le butin doit être mis d’abord en commun pour être réparti ensuite par les soins de l’iman. Un cinquième est prélevé pour les besoins généraux de la religion ; le reste est partagé entre les vain-
queurs, leurs ayant-droit ou leurs héritiers* La loi attribue une part au fantassin, deux au cavalier.
Ces règles relatives à la partie mobilièie du butin sont également applicables aux terres. Lorsque l’iinan s’est emparé d’un pays par la force des arm es il peut, à son «ré, ou le partager entre les conquérants, ou le laisser à ses habitants en leur imposant la djazia; ceux-ci passent alors à l’état de demmi et deviennent clients de 1 inian.
Je dois surtout vous faire connaître les moyens de circulation en usage parmi les indigènes. Les routes arabes sont, en général, de simples sentiers tracés sur le o-azon par le pied nu de l’homme ou le sabot du cheval ou du mulet;, ces sentiers sont tellement étroits que deux personnes ne peuvent y marcher de front : il en résulte que lorsque des voyageurs ou des caravanes se rencontrent, l’un prend à droite, l’autre à gauche, cela détermine deux sentiers : plus les routes sont fréquentes, plus aussi le nombre des sentiers augmente et l’on en compte quelquefois jusqu’à dix qui tantôt se croisent et tantôt suivent des directions parallèles.
La grande route arabe consiste donc dans un faisceau de petits sentiers, faisceau dont l’importance peut se mesurer à la première vue, par le nombre de brins dont il est formé.
Lorsqu’on pénètre dans les parties sablonneuses soit du Sahara, soit du désert, l’aspect du sol ne révèle plus rien : la trace du voyageur qui passe est bientôt emportée par le vent : vainement y chercherai t-il le long sillon blanc, battu et frayé qui lui sert de guide dans le Tell; c’est à d’autres signes qu’il doit se reconnaître. La tige d’un pistachier, un buisson de lotus, la tête blanche d’une colline de sable, ou même la cime lointaine d’une montagne, sont les jalons naturels qui lui tracent sa roule à travers la solitude.
Lorsqu’on veut entreprendre un voyage dans le Tell, dans le Sahara, ou dans le désert, ce que l’on a de mieux à faire est de se joindre à une caravane : il y en a de deux sortes : la gafla ou caravane marchande, et la nedja ou tribu en mouvement. La gafla accepte tous ceux qui se présentent, et les protège tant qu’ils veulent la suivre; elle ne leur demande ni d’où ils viennent ni où ils vont : c est un omnibus. La nedja se montre plus exigeante ; il faut y être connu de quelqu’un, ce qui équivaut à la présentation d’un passe port. Il faut presque y retenir sa place; c’est une diligence. La gafla est d’un usage plus général que la nedja, bornée par sa nature à un petit nombre de tribus et de directions.
Il existe dans toutes les villes de quelque importance des fondouk ou caravansérails correspondant aux principaux points qui entretiennent avec elles des relations. Ces établissements servent à la fois d’hôtelleries et d’entrepôts; ce sont aussi les rendez-vous des caravanes, les lieux de départ et d’arrivée. Si les villes desservies sont assez considérables, les départs ont lieu périodiquement : dans tous les cas, le jour où cette caravane doit se mettre en route, est arrêté à l’avance par le chef des muletiers ou des chameliers; pour le connaître, il suffit de se présenter au fondouk : c’est là qu’on obtient tous les renseignements.
Les muletiers ou chameliers forment le noyau de la caravane et en règlent la marche. Cette marche est très variable : elle dépend de la nature et de la sécurité de la îoute . elle dépend aussi de la force du chargement. La longueur normale de l’étape est de huit à neuf lieues ; mais, elle s’étend jusqu’à quinze dans les pays dépourvus d’eau ou exploités par les brigands ou coupeurs de route.
Les voyageurs qui s’adjoignent à la caravane ne sont
soumis à aucune discipline : il n existe d autie solidarité entre eux, que celle des périls à éviter et du but à atteindre. S’il survient une attaque, chacun ne prend conseil que de sa présence d’esprit et de son courage, et fait isolément ce qu’il peut, pour repousser 1 ennemi ou pour l’éviter, car il est bien rare que des dispositions aient été prises pour la défense du convoi; aussi les accidents de cette nature ne manquent-ils jamais d’y occasionner de grands désordres.
Les caravanes du genre de celles que l’on appelle qafla, sont presque entièrement composées d’hommes, dont la principale affaire est le négoce. Cependant les femmes n’en sont pas exclues, et il ne paraît pas extraordinaire, de voir des veuves privées de tout autre moyen d’existence, continuer personnellement le commerce de leur mari.
La gafla estime association d’hommes dont la plupart ne se connaissent pas : elle a une marche gi ave, silencieuse et monotone. La nedja, au contraire, c est la tiibu avec ses femmes, ses chiens, ses troupeaux, ses tentes et tout le bagage delà vie nomade. Ce ne sont plus des individus isolés, ce sont des familles ou plutôt c’est une grande famille en marche; aussi, n’est-il rien de plus intéressant et de plus pittoresque que de suivre une nedja. Les aboiements des chiens, les vagissements des enfants, les cris des hommes qui s appellent, le bêlement des moutons, le chant des coqs, toute cette variété des bruits du village forme une harmonie agreste pleine de charme, et le voyageur trouve une nouvelle source de distractions dans le spectacle de toutes les scènes intérieures du ménage : scènes bien simples, mais qui prennent un caractère étrange quand on remarque qu’elles se passent à dos de chameau.
Il est bien rare que les voyageurs qui se joignent à
la nedja soient réduits à emporter la tente et les vivres. En général, ils reçoivent l’hospitalité d’un ami dont ils partagent la tente et le couscoussou pendant toute la durée du voyage. La qualité de deïaf ou hôte leur donne droit aux mêmes égards et à la même protection que la famille qui les accueille.
Parmi les voyageurs qui se joignent à la gafla ou caravane marchande, quelquefois même à la nedja ou tribu en marche, il se trouve toujours des malheureux, sans aucune ressource, qui ne savent pas le jour du départ comment ils vivront le lendemain : mais cela ne les inquiète pas. Ils comptent beaucoup sur la Providence, et ils ont raison, car à peine le convoi s’est-il mis en mouvement, qu’ils trouvent moyen de s’utiliser en aidant soit à charger soit à conduire les chameaux. Pour prix de ces petits services ils obtiennent la nourriture; c’est tout ce qu’ils désirent. Chaque jour leur apporte donc son pain, et ils parviennent ainsi au terme d’un très long voyage, sans dépense et sans privation. C’est de cette manière que les pauvres journaliers arrivent dans nos établissements sur la côte, où ils forment la classe la plus intelligente et la plus laborieuse de la population.
Les caravanes et les tribus ne circulent ni en tout temps, ni dans toutes les directions; aussi les Arabes sont-ils souvent obligés de voyager isolément. S’ils connaissent bien la route, ils partent seuls, marchant le jour quand elle est sûre, marchant la nuit et se cachant le jour lorsqu’ils arrivent dans le voisinage de quelque tribu mal famée.
En général, lorsqu’on traverse des tribus, il est toujours imprudent d’aller seul. Le plus sûr est de se placer sous la protection d’un mekri (loué). C’est un homme qu’on loue pour servir à la fois de guide et de sauvegarde. Il appartient à la tribu elle-même dans laquelle
on doit passer, et sous ce rapport il présente toute garantie. Le prix du mekri est peu de chose; un mouchoir, un fichu; un simple ruban dont on lui fait présent pour sa femme. On le lui remet avant le départ; c’est un gage plutôt qu’un salaire. A partir du moment où il l’a reçu , le mekri devient la providence du voyageur, qui ne s’appartient plus et se repose entièrement sur son guide. Dès l’instant du départ, il s’établit entre eux une solidarité complète : ce mekri se conduit comme un pilote : il partage la bonne ou la mauvaise fortune de son passager.
S’il doit traverser une région dangereuse , à l’avance il prend parmi ses amis une escorte suffisante pour effectuer le passage en sûreté; il ne lui en coûte rien que de rendre, en pareille occasion, le même service à d’autres. Enfin le mekri répond de son protégé devant Dieu qui lit au fond de la pensée des hommes : car la fidélité du guide est une vertu innée chez les Arabes; on ne cite pas un seul exemple de forfaiture.
Il existe une autre moyen de protection pour voyager isolément; c’est le rekkâs. Le rekkâs est une espèce de facteur, qui ne fait pas d’autre métier que de conduire des voyageurs et de porter des lettres. A la véri té il n a pas auprès des hommes le même caractère d’inviolabilité que le mekri, mais il a le mérite de connaître parfaitement les lieux. 11 sait les retraites sûres, les chemins de traverse et les bonnes sources; il sait les moments où il faut se cacher et ceux où l’on peut marcher au grand jour. Il a des amis sur toute la route, et il obtient pour son compagnon la même hospitalité que pour lui-même. Moyennant une rétribution proportionnée à la longueur et à la sécurité du voyage, il vous prend sous sa protection et vous conduit à bon port.
Le voyageur n’est pas toujours sûr de trouver l’hos-
pitalité dans les tribus. S’il n’y connaît personne, il court le risque de coucher à la belle étoile et de vivre d’air et d’eau. Il est donc sage de prendre ses mesures pour se passer du secours des hommes, et d’emporter ses provisions pour toute la route. Elles consistent quand on y met du luxe, dans une pâte formée de rouîna, de dattes et de beurre, le beurre étant destiné, dit-on, à préserver de la soif; mais le plus souvent elles se réduisent à la rouîna. Or la rouîna, n’est autre chose que du blé grillé dans une poêle, et broyé à la meule de ménage. La farine obtenue ainsi et introduite est pressée dans une peau de mouton ou de chèvre tannée et teinte en rouge, que l’on porte en sautoir derrière le dos. Ce meuble prend les noms de mezoued, de dabia ou de neffad, suivant qu’il est de grande, de petite ou de moyenne dimension. La rouîna qu’il renferme compose quelquefois toute la nourriture du voyageur.
f Veut-il faire un repas, la table est bientôt mise; il s’assied au bord d’une source, il étend sur le sol une des ailes de son burnous, qui sert à la fois de nappe et vaisselle : il y jette une poignée de rouîna qu’il arrose d’eau, et en fait une pâte qui n’a pas besoin d’autre préparation. Puis il rapproche ses deux mains en forme de vase, boit et se remet en route. Un mezoued plein de rouîna suffît à la nourriture de quatre voyageurs pour dix jours. Quand le voyage ne doit durer que deux ou trois jours, on substitue à la farine de blé grillé, des petits pains ronds et plats : mais s’il doit être long, on se contente de la rouîna qui gêne moins et se conserve mieux. Un autre instrument indispensable au voyageur, c est le bâton (okkar) : il sert à tuer les serpents, les vipères et autres bêtes nuisibles : il sert aussi à tenir à distance les chiens des tribus, animaux éminemment insociables.
Muni de son mezoued et de son bâton, l’Arabe est équipé pour les plus longues traversées, mais à la condition de trouver de l’eau en route.
Il est vrai que les pays qu’il traverse n’en sont pas toujours abondamment pourvus; c’est pourquoi 1 équipage de route exige souvent un nouveau meuble, la chenna : il est du reste aussi simple et aussi peu embarrassant que les autres. C’est encore une peau de chevreau : mais elle diffère du mézoued par le mode de préparation. Celle-ci conserve son poil et reçoit à l’intérieur une couche de goudron. Les trous sont cousus et goudronnés avec soin, à l’exception d’une des pattes qui îeste ouverte pour emplir le vase ou le vider. Grâce à 1 imperméabilité des coutures et à l’enduit préservatif, l’eau peut s’y conserver l’espace de dix jours sans éprouver la moindre altération. Ainsi la chenna sur une épaule, le mezoued sur l’autre, un bâton à la main, l’Arabe peut traverser des steppes immenses, arides et inhabitées, et cela à raison de quinze lieues par jour ; car il marche depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher.
Dans l’état normal il conserve les pieds nus : mais pour traverser les montagnes couvertes de neige ou les sables brûlants delà plaine, il souffrirait trop à ne pas les garnir. La chaussure d’été s’appelle torbaga : elle consiste en une semelle de peau de bœuf ou de chameau fixee par quatre ou cinq bouts de ficelle noués sur le pied. La chaussure d’hiver, nommée affân, ne diffère de la précédente qu’en ce que toute la jambe jusqu’au genou est garnie de lambeaux de burnous maintenus par des ficelles qui se croisent dans tous les sens. Cela complète l’équipement de voyage, et cet équipement approprié à tous les besoins, à toutes les saisons, à tous les climats se compose de deux besaces, d’un bâton et d’une chaussure simple et grossière.
Les mœurs austères des voyageurs arabes sont aussi celles des chameliers, qui font tous les transports de marchandises de l’est à l’ouest et du nord au sud.
Quel contraste entre les besoins et les habitudes du chamelier arabe et ceux du routier européen ! Le voiturier a besoin chaque soir d’un toit et d’un lit, ne fûtce qu’un toit de chaume et un lit de paille; il a besoin d’une nourriture substantielle, et celte nécessité devient plus impérieuse encore par suite de l’excitation alcoolique qu’il cherche dans les cabarets. Le chamelier arabe ne demande pas d’autre lit que la terre et d’autre toit que le ciel. Sa nourriture se compose d’eau et de froment, et encore il remercie le ciel qui les lui envoie. Dans une source limpide il trouve le plus délicieux des cabarets.
C’est pourtant à cette frugalité si éloignée des habitudes européennes, que nous devons la datte qui paraît sur nos tables, une partie de l’ivoire qui décore nos meubles, et de l’or qui alimente notre luxe.