CHAPITRE XIV
Environs d’Alger. — Notre-Dame d’Afrique, les pères blancs. — Sidi- Ferruch. — Légende de Sidi Feredj. — Débarquement de l’armée française sur la côte d’Afrique en 1830. — Bataille deStaouëli. — Hussein-Pacha et son gendre Ibrahim- Aglia après la défaile. — Les
trappistes de Staouëli. — Épisode du marquis de *** . — Le
phylloxéra.— Le village de Mustapha. — La koubba de Sidi Mohammed-er-Rhaman. — Bou-Kobin. — Lecafédes Platanes. — Comment les Arabes font leur café. — Le jardin du Hammah ou jardin d'essai. Sidi-Belal, sa légende. — La fête de l’Aïd-el-Fouel.
A notre arrivée à Alger nous avons trouvé l'hospitalité la plus aimable et la plus affectueuse de la part de
Msr l’archevêque d’Alger, qui, comme nous l’avons dit, habite l’ancien consulat français, situé sur le sommet de la montagne qui domine le village de Saint-Eugène , à trois kilomètres d’Alger. A quelques minutes de là, à Bou-Zaria, s’élève la célèbre église de Notre-Dame d’Afrique. Cette église dont les plans sont dus à M. Fromageau, présente intérieurement la forme d’une croix latine : sur l’intersection de la nef et des transsepts s’élève un dôme. Extérieurement, ce monument offre la complication d’un clocher carré à deux étages, en forme de minaret, donnant entrée du côté du chœur; puis des murs demi-sphériques terminés par des demicoupoles, alternées par des clochetons et surmontés par le dôme, que décore à demi-hauteur une colonnade et que termine une croix. L’église de Notre-Dame d’Afrique, d’une architecture romane, d’un goût dont on peut contester la pureté, est, en somme, d’un très bel effet, surtout quand on aborde les côtes d’Alger.
En avant de l’église se trouve la chapelle consacrée par Mgr Pavy, le 20 septembre 1857 : elle est construite dans le style roman. Intérieurement, c’est une nef flanquée de trois chapelles de chaque côté : les parois de cette chapelle sont littéralement cachées par desearvoto sous forme de tableaux, de béquilles, d’yeux, de cœurs, de chevelures et de bouquets.
A côté de cette maison Mgr Lavigerie, archevêque et cardinal, a fondé la maison des Pères missionnaires d’Afrique, où les indigènes sont formés aux vertus chrétiennes et destinés à aller répandre la charité chez leurs compatriotes, en même temps qu’ils doivent porter la bonne semence dans toute l’Algérie jusqu’au désert, parmi les peuplades lointaines et abandonnées.
Nous allons, si vous le voulez bien, nous mettre en route pour visiter les environs d’Alger. Ne cherchez
point de la méthode dans mes descriptions, elles seront un peu au hasard, comme les courses que j’ai faites. Le poète a dit quelque part :
Souvent un beau désordre est un effet de l’art.
Que je serais heureux si vous pouviez dire cela de moi ! mais bah ! je n’écris pas par gloriole , et si je vous décris mon voyage, ce n’est que pour vous être agréable; aussi je m’attacherai seulement à vous rapporter les choses intéressantes que j’ai vues ou entendues.
Le village de Saint-Eugène d’abord annexé à. la ville d’Alger, est aujourd’hui une commune distincte. C’est une agglomération de villas entourées de jardins, qui s’éparpillent delà vallée des Consuls à la mer. A partir de Saint-Eugène, la route, parallèle à la mer, monte et descend jusqu’à la pointe Pescade , laissant à gauche les haies de jonc, de roseaux, d’aloès, de cactus, d’oliviers et de lentisques servant de clôture à des propriétés isolées, et, à droite, les terrains vagues, pelés, plantés d’arbres rares que le vent a courbés d’une singulière façon.
Nous contournons la pointe Pescade, qui s’avance dans la mer, pour nous diriger vers Guyotville à Cheraga, à travers un sol mamelonné et couvert de broussailles, qui commencent à disparaître pour faire place aux plan tâtions de vignes.
A moitié chemin ou à deux kilomètres à l’ouest audessous de l’Haouch-Kalaâ on rencontre une centaine de dolmens. On a cru longtemps que ces tombes appartenaient à une légion armoricaine : mais le nombre considérable de monuments de ce genre trouvés dans d’autres parties de l’Algérie, notamment dans la province de Constantine, a fait abandonner cette hypothèse, et ces
monuments mégalithiques sont aujourd’hui attribués à un peuple inconnu d’une antiquité très reculée. Des hachettes, des couteaux et des dards de flèches en silex, ont été trouvés près de ces dolmens.
Bientôt Sidi-Ferruch apparaît à nos yeux. Cette plage a trop d’importance dans l’histoire de notre conquête, pour que je ne vous y arrête pas quelques instants. Sidi- Ferruch, et mieux Sidi-Feredj, ou encore Esseid-Efroudj, dont on a fait par corruption Sidi-Ferruch , tire son nom d’un marabout dont on vénérait le tombeau dans cet endroit. C’est un petit promontoire à l’ouest d’Alger, qui s’avance de 1,000 mètres dans la mer, et qui forme la pointe occidentale du massif central auquel cette ville est adossée. Il est relié à la côte par une langue de terre basse, couverte d’un sable rougeâtre, et où croissent des lentisques, des arbousiers et une multitude de plantes rampantes; sa largeur varie de 600 à 800 mètres. Sur le point culminant, on aperçoit une tour blanche appelée par les marins espagnols Torre Chica, un minaret et le logis du marabout.
Sidi Feredj était l’un des plus grands saints à miracles de l’Algérie. Au nombre de ses prodiges, la tradition a conservé le suivant: un matelot espagnol voulant emmener par surprise Sidi Feredj en Espagne, fut fort étonné, après une nuit de navigation, de se retrouver en face de la presqu’île qu’il avait quittée: « Fais-moi remettre à terre, lui dit le marabout, et ton vaisseau pourra reprendre sa route. »
Sidi Feredj fut débarqué, et comme, après une seconde nuit, le navire se retrouvait encore à la même place, et cela parce que Sidi Feredj avait oublié ses babouches sur le pont, l’Espagnol les prit et se hâta de les rapporter à leur propriétaire, et lui demanda, comme grâce , de rester auprès de lui et de le servir. L’Espagnol
devint fervent musulman, vécut et mourut avec Sidi Feredj. Tous deux furent enterrés dans la koubba, qui n’existe plus aujourd’hui.
11 n’est pas difficile, après de tels miracles, de comprendre la vénération dont ce marabout était l’objet de la part des Algériens. En effet, ils attribuaient aux reliques que renfermait le mausolée, une puissance sans bornes pour attirer ou conjurer les tempêtes. Quel malheur que je n’aie pas connu plus tôt ce saint personnage et son infaillible puissance, je l’eusse invoqué, et probablement n’aurais-je pas essuyé la tempête qui m’a rendu si malade 1
Les dépouilles du marabout reposaient dans une grande [salle couverte d’un dôme octogone, où l’on ne pénétrait qu’à travers d’autres salles et une cour fermée de murs élevés. La châsse qui renfermait ces restes était artistement incrustée de bois précieux : et des amulettes en corail, en argent ou en verroterie la recouvraient en entier. Des bannières et des pièces de soie de différentes couleurs, offrandes de pieux pèlerins, décoraient les murs de la salle. Les ornements de Sidi Feredj et de son compagnon ont été transportés dans la koubba de Sidi Mohammed, près de l’oued El-Aggar, dans la plaine de Staouëli.
Il existe une tradition sur Sidi Ferruch qui mérite d’être rapportée. Bien avant le débarquement de 1830, on croyait généralement dans le pays que les Français entreraient un jour dans la régence d’Alger par Sidi- Ferruch et qu’ils en sortiraient par la plaine des Isserts. La première partie de la prédiction est accomplie, mais, il n’y a pas de probabilité qu’il en sera de même pour la seconde.
La presqu’île de Sidi-Ferruch est célèbre par le débarquement de l’armée française, opéré le 14 juin 1830:
c’était de ce point que partit notre armée, qui fit son entrée à Alger, après les étapes brillantes, mais sanglantes de Staouëli, de Sidi-Kralef et du fort l’Empereur. Voici dans quelles circonstances eut lieu le débarquement.
La flotte française se dirigeait donc vers Sidi-Ferruch. Elle y arriva le dimanche 13 juin, et vers midi, le vaisseau la Breslaw mouillait le premier dans la baie de l’ouest, où les autres navires vinrent successivement prendre leur place. On était alors près du rivage, et tous les regards parcouraient avec curiosité le terrain de la presqu’île , pour tâcher d’apercevoir les troupes que l’on supposait devoir s’opposer au débarquement. Cependant rien ne paraissait, ni défenses, ni défenseurs, ni moyens de défense. On distinguait bien une batterie neuve, mais elle n’avait pas de canons.
A force de regarder dans tous les sens, on aperçut au milieu des broussailles et derrière un ravin, le haut d’une tente auprès de laquelle flottait un petit pavillon rouge. Quelques cavaliers arabes, reconnaissables à leur burnous blanc , partaient de ce point au grand galop et paraissaient se diriger vers Alger, sans doute pour y porter la nouvelle de l’arrivée de la flotte.
Plus tard on aperçut l’armée algérienne campée sur un large plateau éloigné de 6 kilomètres, qui domine de ISO mètres environ la mer, dont il est séparé par une chaîne de mamelons stériles et de dunes de sable peu élevées. Ce plateau, couvert d’une végétation assez active et arrosé par plusieurs sources, était fréquenté de temps immémorial, pendant la belle saison, par les bergers arabes. Le capitaine Boutin qui l’avait reconnu en 1808 lui avait donné le nom de plateau des tentes. Son vrai nom est Staouëli. Ce fut là que fut livré, le 19 juin 1830, le combat sanglant qui porte ce nom.
La bataille de Staouëli est, sans contredit, l’une des plus brillantes et des plus décisives. Elle nous ouvrait le pays, assurait pour ainsi dire, le succès de l’expédition, inspirait aux soldats une confiance sans bornes et nous donnait un immense ascendant ^sur l’esprit des Arabes. Ici se place un épisode caractéristique.
Lorsque la première nouvelle d e l’épouvantable défaite des Arabes fut connue à Alger, la populace indignée, vint assiéger en hurlant, les portes delaKasbah, demandant la déposition du dey, sa mort et son supplice ; car elle rendait responsable le chef de l’Odjack. du désastre de la journée. En même temps, une multitude de janissaires, débouchant par les petites rues qui avoisinent la Kasbah, chargés de têtes, d’armes et d’uniformes de soldats français, vinrent demander le prix de leurs trophées. (Le dey d’Alger au commencement de la campagne, avait annoncé qu’il donnerait cinq piastres par chaque tête de Français qui lui serait apportée.) Mais les portes de la Kasbah ne s’ouvrirent ni pour les mutins ni pour les faux braves; Ibrahim agha fut seul introduit. C’était lui qui avait conseillé au pacha de laisser débarquer les Français, afin que pas un seul d’entre eux ne retournât dans sa patrie. Un rapport adressé par lui à son beau-père et qui fut trouvé parmi les papiers du dey atteste cette rodomontade : « Ces infidèles, écrivait-il, veulent, je crois, nous attaquer par terre; s’ils débarquent, ils périront tous. » Maintenant, le front bas et la rougeur au visage, ce farouche exterminateur venait rendre compte de sa défaite. Il aborda le dey avec la contenance troublée et inquiète d’un criminel qui comparaît devant son juge.
« Eh bienl s’écria Hussein d’une voix tremblante de colère, d’aussi loin qu’il aperçut son gendre, quelles nouvelles apporte notre invincible agha. Les Français
ont sans doute regagné leurs navires, à moins qu’il ne les ait précipités à la mer, ainsi qu’il nous l’avait promis tant de fois? La Kasbali sera-t-elle assez vaste pour contenir leurs dépouilles, et les bages assez grands pour enfermer tous les esclaves? »
Terrifié par celte sanglante ironie, l’agha gardait un morne silence.
« Parle donc 1 parle ! lui disait le pacha. Est-il vrai que mon gendre le généralissime de notre sainte milice, ait pris honteusement la fuite devant cette armée d’infidèles!
— Eh bien ! que voulais-tu donc que je fisse? répondit enfin l’agha avec effort. Trois fois je me suis précipité avec rage contre ces chrétiens maudits, et toujours ils sont restés inébranlables. Par Allah, il faut qu’un puissant génie les protège, ou qu’on les ait ferrés les uns aux autres. »
Loin de s’apaiser par cette excuse, la fureur du dey, jusque là concentrée, éclata en injures.
« Chien, esclave, poltron! s’écria-t-il avec rage, en s'élançant contre l’agha et en lui crachant au visage; va-t-en, sort de ma présence, misérable! Si tu n’étais l’époux de ma fille, je te ferais à l’instant précipiter sur les gauches.
Ibrahim attéré, s’inclina respectueusement et alla cacher sa honte au fond de sa villa mauresque, où il ne tarda pas à recevoir l’avis de sa grâce, obtenue par l’intercession de sa femme, toute puissante sur l’esprit du dey.
Le plateau redevenu désert, ne fut plus traversé que par quelques chasseurs ou touristes, dont les pieds venaient souvent se heurter contre des boulets et des éclats de bombes ou d’obus. Treize ans plus tard, un arrêté du 11 juillet 1843 autorisait les Trappistes à fonder, dans
le voisinage du camp et du lieu où se donna la bataille, un établissement agricole; la concession du terrain comprenait une étendue de 1,020 hectares.
Le 19 août de la même année, les Trappistes vinrent planter leur tente, à l’ombre des bouquets de palmiers près desquels s’étaient dressées les tentes luxurieuses d’ibrahim et des beys d’Oran et de Constantine. Le lendemain, ils célébraient, sur un autel de gazon, la mémoire des guerriers tombés glorieusement à Staouëli , puis commençaient à leur tour, à livrer d’autres combats, ceux du travail, tout en priant et en faisant la charité.
Les premières années furent rudes, malgré les subventions en argent, en bestiaux, en semences, le concours de cent cinquante condamnés militaires pour la construction et les défrichements, et enfin, les aumônes pieuses et les ressources personnelles de quelques religieux. Mais, grâce au R. P. François Régis, qui réunissait toutes les qualités nécessaires à l’accomplissement de la mission dont il était chargé, les Trappistes surmontaient tous les obstacles, et le désert de Staouëli fut transformé comme par magie.
Une abbaye, une ferme, des ateliers, un moulin à farine où l’eau arrive par un acqueduc, un matériel, un nombreux bétail, de belles plantations d’arbres, des vignes couvrant une étendue de plus de six hectares, un verger, des cultures diverses sur une immense étendue , constituent la colonie agricole de Staouëli, où les Trappistes pourront enfin, selon leurs désirs, distribuer autour d’eux, à tous ceux qui en auront besoin, les fruits de leurs économies, sans compter le bien qu’ils ont fait et qu’ils font en prêchant d’exemple la résignation et la patience aux malheureux, la charité aux riches, l’amour du travail et la persévérance aux ouvriers, et la vraie fraternité à tous.
Quand on a franchi la porte d’un avant-corps dont l’entrée est interdite aux femmes, ainsi qu’on peut le lire sur une des parois de la porte du concierge, on aperçoit en avant de l’abbaye le groupe célèbre des palmiers qui abritent désormais la statue de la sainte Vierge, dont le nom, sous le titre de Notre-Dame de Staouôli , est le vocable de la Trappe, d’abord monastère, et érigé en abbaye en 1846.
L’abbaye proprement dite, dont la première pierre a été posée sur un lit de boulets et d’obus provenant du champ de bataille, forme un rectangle de cinquante mètres de côté; le milieu est occupé par un jardin entouré d’un cloître à deux rangs d’arcades au rez-dechaussée et au premier étage. Ce cloître est l’œuvre d’un frère, Italien d’origine, qui mourut après l’avoir achevé en 1848.
La chapelle , qui occupe toute une aile , la cuisine et le réfectoire au rez-de-chaussée, les dortoirs pour cent Trappistes et l’infirmerie au premier étage, sont d’une simplicité plus que primitive. Là on ne trouve que le strict nécessaire, et encore !
Des inscriptions qui rappellent le néant et les misères de la vie, celle-ci entre autres : S’il est triste de vivre à la Trappe, qu'il est doux d’y mourir l couvrent l’extérieur et l’intérieur des murs. Des écriteaux indiquent à chaque frère, les corvées du cloître ou les travaux extérieurs de la saison.
A gauche de l’abbaye est la ferme proprement dite , grand carré de soixante mètres, avec son beau et immense matériel et ses troupeaux. Le cimetière est à droite, et bien des Trappistes y reposent déjà ! Un mur clôt les cinquante hectares qui renferment les bâtiments, le verger, les vignes, l’orangerie et les cultures indus-* trielles.
La culture de la vigne prend une grande extension en Afrique, et surtout à Staouëli; déjà on est arrivé à perfectionner le vin qui réellement est très bon; je puis vous l’assurer, je l’ai goûté. Les qualités supérieures des vins des Trappistes peuvent déjà rivaliser avec avantage avec les vins d’Espagne, et il y a lieu d’espérer qu’ils l’emporteront bientôt. C’est d’un heureux augure pour la France, qui, en ce moment, subit les ravages du phylloxéra.
Vous connaissez le phylloxéra, cet insecte qui a déclaré la guerre à tous nos vignobles, et dont les ravages s’exercent avec une telle rapidité et une telle extension, que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la vigne, cette plante éminemment française , aura disparu du sol de la patrie. Je sais bien que l’Académie des sciences s’occupe de cette question, mais, vous le savez comme moi, l’Académie est une bonne vieille qui va lentement, et qui prononcera son jugement sur la manière de détruire le phylloxéra, quand il n’y aura plus de vignes en France; c’est du reste le rôle de toutes les académies, de découvrir un remède infaillible quand il n’est plus temps de s’en servir. Que voulez-vous? tel a été de tout temps le rôle de nos Sociétés savantes, cela sera toujours tant que le monde existera. Heureusement, jusqu’ici, les vignes de l’Algérie ont été préservées, et on a interdit de la manière la plus absolue l’introduction des plants de vigne français. Vous vous rappelez l’effet formidable qu’a produit chez nous l’apparition de cet insecte terrible; tout le monde en était épouvanté, et je me souviens que l’on voyait le phylloxéra partout, même chez les animaux, même chez l’homme.
A ce propos, d’un conte il me souvient:
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple...
La Fontaine.
Si vous connaissiez le marquis de N... Vous sauriez comme il est bon, aimable et complaisant ; un peu naïf, il est vrai, paraissant croire tout ce qu’on lui dit, et acceptant les plaisanteries avec une bonhomie charmante. Jamais on ne l'a vu conserver de rancune à personne; toujours il est disposé à être agréable, d’une humeur égale, osant parfois se permettre le petit mot pour rire et réussissant toujours. Si je devais faire un jour son oraison funèbre , que n’aurai-je pas à dire de ses œuvres littéraires , philosophiques, prophétiques?... Hélas! il ne se doutait guère, quand il offrait à mon admiration son livre sur la Fin du monde, que je lui jouerais un tour pendable ; c’est cependant ce qui est arrivé. J’ai failli le conduire au tombeau par une mauvaise plaisanterie. Oui, je le crois dans un état désespéré, et ce qui est plus pénible pour moi, et que je ne saurais jamais trop pleurer, c’est à mon occasion et par ma maladresse qu’il a cette attaque. (Je n’ai jamais su faire que des sottises dans ma vie !) Donc ce pauvre marquis de N... est phylloxéré. C’est vrai, j’ai eu le malheur de m’en apercevoir et de le lui dire. J’avais cru remarquer dans sa perruque quelque poussière imperceptible, et comme j’étais soi^s l’impression de la visite que j’avais rendue au phylloxéra, à l’Exposition des insectes nuisibles, l’image de ce monstre et des ravages qu’il produit m’avait tout bouleversé. Et puis la signification du mot qui vient du grec me torturait; car c’est un mot grec.
— Savez-vous le grec ? c’est une bien belle langue; il faut apprendre le grec; il faut savoir le grec; sans le grec on ne peut pas vivre. Yous rappelez-vous :
TKISSOTIN.
Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
U sait du grec, madame, autant qu’homme de France.