‹ A travers l'AlgérieChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Excursion a Bou-Farik . — Le marché arabe. — Beau fait d’armes de nos soldats. - Blidah la petite rose. - Mort stoïque de Yahia agha.

Les plaines de la Mitidja et les gorges de la Chiffa. — Le marabout Bou-C hakour, l’bomme à la hache. — Pourquoi il est si vénéré c es habitants de ces contrées. — Koléah ; le marabout Sidi Embarek. mguher moyen q u'il emploie pour la conservation des semences.

Originalité de sa vie. Castiglione et Bérard. — Le Tombeau de

la chrétienne (Kbour-er-Roumia). - Cherchell et les ruines de Cœsarea - Rovfgo. - La koubba de Sidi Siiman. - Les eaux de Hamrnam-Melouan. - Comment ces eaux guérissent toutes les maladies; manière de s’en servir ; mystères religieux qui s y célèbrent.

Notre excursion sera longue et nous devrons y employer deux ou trois jours, car nous allons taire une tournée assez grande. Nous prenons le chemin de fer à Alger, et la première station d'arrêt sera Bou-Farik.

En 1830, dit un auteur, c’était un marais inhabitable, rempli de sangliers et de bêles fauves : quelques rares sentiers le traversaient, suivant les terrains les plus termes; ils aboutissaient tous à un endroit un peu plus élevé, au milieu duquel se trouvait une Hanche koubba dédiée à Abd-el-Kader-el-Djilam, et un puits ombragé par quatre trembles aux branches desquels flodaien de petits bouts de corde, et quelquefois aces cordes un corps humain se balançait dans l’espace. Ces aibres étaient des gibets, la justice des kaïds, le Montfaucon de l’Algérie. Deux figuiers et un palmier se dressaient sur le point où fut établi plustard le cimetière de la colonie, où longtemps le sulfate de quinine se débita avec îang

de consommation. . ^

Tous les lundis, les Arabes se réunissaient, comme aujourd’hui, sur ce point central de la Miüdja, échangeaient leurs bestiaux, leurs marchandises, et se hâtaient de quitter ce lieu pestilentiel pour retourner a leurs tentes avant la nuit, dont l’approche était redoutee par tout homme en possession de quelque aigent. f

On ne sait pas en France ce que c’est que le marche

de Bou-Farik. f .

Il serait fort difficile aux bourgeois de Paris de se faire

une juste idée de ce marché, qu’ils comparent peut-être aux foires de Pontoise, mais dont, en réalité, 1 importance est immense.

Il n’y a àBou-Farik ni maisons, ni tentes, ni cabanes; ce n’est pas un village construit où vivent des tribus avec leurs troupeaux; rien à la vue ne rappelle l’idée d un marché. Bou-Farik est un nom donné à une vaste étendue de terrain, que signalent seulement un marabout à gauche, et un bouquet d’oliviers avec un puits à droite. Comme je viens de vous le dire, chaque lundi, à deux ou trois cents pas de ce groupe d’arbres, les Arabes de la plaine et de la montague viennent planter, pour quelques heures seulement, les piquets de leurs tentes et étaler les denrées de leur pays; les troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, de chevaux; des graines, des légumes, des tissus, enfin, toutes les productions naturelles ou fabriquées de leurshaouchs et de leurs douars. On voit rassemblés, dans cette immense plaine, quatre à cinq mille Arabes qui, depuis sept heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi, vendent ou achètent.

Aujourd hui, Bou-Farik, bâti sur un terrain malsain, dans un endroit où, selon le dicton, les corneilles ellesmêmes ne pourraient vivre, Bou-Farik, à force de travaux d’assainissement exécutés par d es colonies sans cesse renouvelées, a fini par devenir très prospère. C’est un pays abondant en fruits, un verger normand soigné, fertile, rempli d’odeur d’étable et d’activité champêtre, la vraie campagne et les vrais campagnards.

A cinq kilomètres plus loin, c’est le hameau de Beni- Mered, célèbre par un beau fait militaire. Le 11 avril 1841, dit M. de Castellane, la correspondance d’Alger partit de Bou-Farik, sous l’escorte d’un brigadier et de quatre chasseurs d’Afrique; le sergent Blandau, seize hommes d infanterie du 26° régiment de ligne rejoignant leurcorps, et un sous-aide major faisaient route avec eux. Ils cheminaient tranquillement, sans avoir aperçu un

Arabe, quand tout à coup, du ravin qui précède Beni- Mered, trois cents cavaliers s’élancèrent sur la petite troupe. Le chef courut au sergent et lui cria de se rendre. Un coup de fusil fut sa réponse et, se formant en carré, nos soldats firent tête à l’ennemi. Les balles les couchaient à terre un à un, les survivants se serraient sans perdre courage. — Défendez-vous jusqu’à la mort, s’ér cria le sergent, en recevant un coup de feu ; face à l’ennemi 1 Et il tomba aux pieds de ses compagnons.

Des vingt-trois hommes il en restait cinq, couvrant de leur corps le dépôt qui leur était confié, quand un bruit de chevaux lancés au galop réveilla leur ardeur. Bientôt, d’une nuée de poussière sortirent des cavaliers qui, se précipitant sur les Arabes, les mirent en fuite. C’était Joseph de Breteuil et ses chasseurs. A Bou-Farik il faisait conduire les chevaux à l’abreuvoir, lorsqu’on entendit la fusillade. Aussitôt, ne laissant à ses hommes que le temps de prendre leurs sabres, M. de Breteuil partit à fond de train, suivi des chasseuis montés au hasard. Le premier il se jeta dans la bagarre, et, grâce à sa rapide énergie, il put sauver ces martyrs de l’honneur militaire. Aussi le sauveur fut-il compris dans la récompense glorieuse i la même ordonnance nomma membre de la Légion d’honneur M. de Breteuil et les cinq compagnons de Blandau.

Le chemin de fer nous conduit àBlidah, distante d’Alger de cinquante et un kilomètres. Blidah est une ville charmante par sa situation, la plus agréable du monde, et par la fertilité de son sol. Elle est bâtie à l’extrémité de la plaine, au pied des premiers contreforts de l’Atlas. De hautes montagnes la dominent, des eaux vives l’arrosent, des orangers toujours verts, toujours en fruits, l’entourent et pénètrent jusque dans la blanche enceinte de ses maisons. Une ardeur enivrante, un air tiède vous

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enveloppent, vous pénètrent et vous bercent de fe ne bais quelle langueur active. Il semble que sous l’infl uence servante de ces parfums, de ce soleil, de ces eaux mur murantes, il soit plus difficile qu’ailleurs de se défendre de 1 oisiveté et des mauvais conseils. Mohammed-ben- \oussef de Milianah adit de Blidah : « On vous annelle une petite ville, et moi, je vous appelle une petite rose ! » u point eleve et central où elle est assise, cette ville offre un des plus beaux panoramas quelanatureaitcréés •

1 œil embrasse une vaste étendue de pays; à l’ouest il plonge et se perd dans les profondeurs de la plaine des Hadjoutes et va s’arrêter sur les montagnes voisines de Cherchell; a lest se déroule la Mitidja; en face et sur une etendue considérable, l’horizon est borné par les collines du Sahel, dont quelques coupures laissent apercevoir la mer. Les montagnes qui entourent Blidah sont fort eleyees; elles sont couvertes de neige jusqu’à la mimm et leur cime est couronnée de chênes balottes, dont les glands nourrissent un grand nombre d’habitants de ces contrées. On y voit des ravins profonds et très fertiles, remplis d’arbres fruitiers arrosés par des sources d eaux vives aussi pures que le cristal. Les frênes les peupliers blancs, les micocouliers, s’y élèvent à’une grande hauteur et offrent partout de délicieux ombrages.

On ne trouve à Blidah aucune trace de monuments antiques, et ses édifices n’ont rien de remarquable. La tradition focale fait remonter son origine à l’époque de la conquête turque, et lui donne pour fondateurs une famille de marabouts. Les tombeaux très remarquables et très vénérés de ces personnages existent encore auiourdhm dans un village situé aune heure de distance dans la montagne, près de la source de l’oued El-Kébir ce sont les trois koubbas de Mohammed-El-kebir et dé ses deux fils.

Quoi qu’il en soit de cette tradition, Blidah, grâce à son heureuse situation, a son territoire fei tile, a son climat salubre, était devenue en peu de temps l’une des villes les plus importantes et les plus riches de l’intérieur. En 1825, époque du tremblement cle terre qui renversa cette ville, dispersa ou fit périr plus de la moitié de ses habitants, sa population s’élevait de 15,000 à 18,000 âmes; en 1830, elle en comptait à peine 5 ou 6,000; elle s’élève aujourd’hui à 15,225, y compris ses annexes.

Blidah formait autrefois une ville compacte, percée de quelques rues et de beaucoup d’impasses ; elle possède maintenant des places, entre autres, la place d’ Armes, entourée de maisons à arcades et de rues bien alignées. Les habitations sont construites sur le même modèle que celles d’Alger; presque toutes les rues se coupent à angles droits, et chaque carrefour est orné d’une fontaine. Les édifices religieux y sont en très petit nombre , une seule mosquée mérite d’être remarquée. Quant aux jolies maisons mauresques, à un rez-de-chaussée, avec galeries et cour plantée de vignes et d’orangers qu’ilfaut chercher dans le haut de la ville, elles disparaissent de jour en jour, comme ont disparu ces petites rues garnies de boutiques et de cafés, abrités du soleil par des treillis au-dessus desquels s’élancaient quelques minces et gracieux minarets.

Blidah était pour les Arabes une ville de plaisir, ainsi qu’un grand centre qui mettait les populations de 1 intérieur en contact avec celles de la cote, et ou menait aboutir presque tout le commerce d’une grande partie de la plaine, de la montagne, de la province de Titery et même du haut Chétif.

Les eaux de l’oued El-Kébir, habilement ménagées, y faisaient mouvoir une quinzaine de moulins à blé; elle possédait de nombreuses tanneries et jouissait d’une

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certaine renommée pour ses ateliers de teinture, la préparation du maroquin, la fabrication d’articles d’habillement, de chaussure, de harnachement et surtout d’instrumenls aratoires.

Au nord, on voit les célèbres orangeries dont une grande paitie a ete détruite par les nécessités de la guerre et de la voirie; mais, celles qui restent encore, sont vraiment aussi belles à voir que productives pour leurs propriétaires. On compte, non compris 40,000 plants, près de 50,000 orangers, citronniers, cédratiers et orangers chinois, dont les produits sont bien connus aujourd’hui sur les marchés de Paris.

A l’ouest de la ville sont : le jardin public et le bois sacré d’oliviers séculaires, où se tient le marché arabe du vendredi.

Louis Veuillot rapporte dans son ouvrage : les Français en Algérie , une histoire qu’il a entendu raconter par un Arabe à Blidah : c’est la mort stoïque de Yahia agh a, digne dêtre comparée à celle de Socrate. Vous me saurez gré de lui en emprunter le récit :

« Sous le gouvernement du dernier bey, en 1827, Yahia était aglia des Arabes, c’est-à-dire à peu près généralissime de la république, avec un plein pouvoir de vie et de mort sur toute créature en dehors des murs d’Alger. C’était un homme juste et bon, qui n’usait de son autorité, que pour punir les coupables et protéger les innocents.

« Les Arabes le chérissaient; leur amour le rendit suspect : on l’accusa d’avoir conspiré. Rien n’était plus faux : néanmoins il tomba en disgrâce.

« Fort de sa conscience, il ne daigna pas se défendre, et demanda seulement de pouvoir habiter Blidah aussi longtemps qu’il aurait le malheur de déplaire à son maître. Ce qu’il désirait lui fut accordé, car Hussein

avait assez d’amitié pour lui, et répugnait un peu à le faire étrangler sur une dénonciation que rien ne justifiait. Yahia partit; ses ennemis le virent avec joie s’éloigner il se mettait ainsi a leur discietion. Bientôt ces perfides allèrent trouver le dey et lui parlèrent de la sorte :

« — O Effendi, Yahia t’ a demandé la grâce d’habiter Blidah; il y demeure, et c’est surtout maintenant qu’il est dangereux. Personne n’ignore que toutes les tribus de la plaine et toutes celles de la montagne qui entourent cette ville, et Hadjoutes, et Beni-Salah, et Soumatra, et Mouzaïa, et toutes les autres lui sont dévouées. Que fera-t-il? pour se venger, il en formera une troupe avec laquelle il viendra vous assiéger dans Alger. Il faut qu’il meure. »

« Hussein les crut. Il fit venir son chaouch Hadj-Ali, qui avait été précédé minent au service de l’agha, et lui dit :

« Prends une troupe d’hommes sûrs. Fais-toi accompagner du mezouard (officier de police faisant fonction de bourreau), et rends-toi tout de suite à Blidah, en calculant la marche de manière à arriver pendant la nuit. Tu feras cerner par la troupe la maison de Yahia, et lorsque tu seras bien sûr que personne ne peut échapper, tu entreras avec le mezouard, vous saisirez Yahia et vous l’étranglerez. Yoici mon firman.

« Aussitôt Hadj-Ali, le mezouard et plusieurs chaouchs , suivis d’une petite troupe de cavaliers résolus, se mettent en route. Cependant le secret n’avait pas été si bien gardé, que les nombreux amis de l’ancien agha n’eussent pu soupçonner quelque chose. On dit que Hadj-Ali, dont la triste contenance parlait assez haut, laissa échapper à dessein quelques paroles qui, sans le comprendre luimême, révélaient le danger de son bienfaiteur. Un

homme dévoué monta un excellent cheval, qui avait été dans les écuries de Yahia, et qui n’y avait reçu que de bons traitements; car Yahia, fidèle aux injonctions du Coran, était doux et miséricordieux envers les animaux et envers les hommes. Le cheval et le cavalier firent si bien qu ils devancèrent la troupe d’Hadj-Ali. La funeste nouvelle est donnée. On avertit Yahia que les bourreaux sont en route, qu ils vont arriver, et on le conjure de chercher son salut dans une prompte fuite que chacun sera heureux de protéger, car il n’est personne qui ne consente à braver pour le sauver la colère du pacha. Il ne lui faut qu’une heure pour gagner les Beni-Salah ou lesBeni-Menad. Une fois là, il peut se mettre en défense et marcher sur Alger. Certainement toute la plaine grossira son monde : il lui sera aisé de prendre la ville; et, en s’emparant de la première place de l’État, il se vengera d’un maître ingrat et cruel et de tous ses ennemis. Yahia ne répond que par un refus, disant qu’il veut attendre les ordres de son prince, et que, s’il est vrai qu’on songe à le priver de la vie , ce n’est pas une chose à laquelle il tienne tant , et qu’il saura bien mourir. Ni les raisons, ni les prières ne lui sont épargnées pour l’amener à changer de résolution : tout est inutile.

« Cependant la nuit est venue. Ali, les chaouchs, le mezouard pénètrent dans la ville. Tandis qu’en silence ils cernent la maison, les fidèles domestiques de l’agha, sans consulter leur maître, s’empressent, en silence aussi, de la barricader. Cela fait, et d’autres dispositions étant prises, ils se présentent devant Yahia et tentent un dernier effort :

« Seigneur, lui disent-ils, les bourreaux sont arrivés et ils entourent votre maison. Actuellement personne ne peut sortir d’ici; mais nous avons barricadé la porte,

et personne ne peut entrer. Vous ne sauriez douter qu’on en veut à votre vie.

— Je n’en doute pas, dit Yahia.

— Vous n’avez, reprirent-ils, qu’un mot à dire pour la sauver. Du haut de la terrasse, nous avertiions un ami qui est prêt à se rendre dans les tribus : il leur fera connaître le danger où vous êtes , et , en moins de trois heures, elles seront ici, assez fortes pour vous délivrer : qu’elles puissent seulement voir un mot écrit par vous, elles vous emmèneront à la montagne. Si vous ne voulez pas faire la guerre au pacha, vous n aurez qua rester tranquille chez ces amis fidèles , personne ne sera si hardi que de vous aller chercher.

« Yahia, sans changer de visage, leur répondit tranquillement : « Ici ou ailleurs, connaissez-vous un lieu où je ne doive pas mourir un jour? Mais, si je m enfuis, je mourrai comme un lâche, puisque j’aurai craint la mort, et comme un traître, puisque je me serai révolté. Plus tard, on me fera justice, et l’on dira ce que c était que Yahia.

« Sans permettre qu’on ajoute une parole, sans prendre garde aux sanglots et aux gémissements qui éclatent autour de lui, et qu’on s’efforce d’étouffer pour ne pas donner l’éveil aux gens du pacha, Yahia, de cette voix à laquelle nul ne pouvait désobéir, ordonne qu’on ouvre immédiatement la porte de la maison. Les bourreaux entrent et n’ont pas même la peine de frapper.

« Ali s’approche de Yahia et lui présente ensuite le firman : — Effendi, lui dit-il. Voici l’ordre de notre maître.

— C’est bien, dit l’agha, donnez-moi seulement une heure pour faire mon testament, embrasser ma famille et faire mes prières.

— Seigneur, répond le chaouch, je ne puis, l’ordre est formel, et doit être exécuté sans délai. »

A TRAVERS l’aLCÉRIE.

« Yahia, toujours aussi tranquille que s’il s’agissait d’un autre, dit de nouveau : — C’est bien. Il donne paisiblement l’ordre à ses serviteurs de placer une natte dans la cour au pied d’un bel oranger qui étendait ses branches chargées de fleurs sur une fontaine limpide et murmurante; il fait mettre sur cette natte un tapis et, pour ne pas perdre de temps, après s’être purifié avec l’eau de la fontaine, tout en récitant la prière il ôte luimême ses vêtements. Ayant achevé, il se place sur le tapis et dit : — Je suis prêt!

« Alors le mezouard s’avance; mais Yahia le repousse d’un geste dédaigneux : — Non, dit-il, que ce soit Ali.

« — Effendi, s’écria Ali en pleurant, comment oserais-je porter la main sur vous? Vous avez été mon maître, et vous m’avez comblé de bienfaits.

— Est-ce toi, mon fils, qui me fais mourir? Tu n’es qu’un instrument comme ce lacet. Mais puisque je meurs innocent, je ne veux pas que ce soit de la main de ce chien, habituée à ne se porter que sur de vils criminels, qui me donne la mort : je veux une main choisie par moi, la main d’un ami !

« Alors Ali, tout tremblant, lui passe le lacet autour du cou. Yahia, d’une voix ferme dit encore. « Allah akbari Dieu est grand! » et meurt avec un sourire.

« Il était dans la force de l’âge, de petite taille, mais agile, robuste et majestueux. Il portait une longue barbe noire : ses traits aimables commandaient le respect et l’attachement. S’il avait vécu, les Français ne seraient pas dans le pays des Arabes, car il les aurait chassés; ou, par ses sages conseils, il aurait empêché Hussein pacha de s’engager dans cette funeste guerre. Voilà ce que vous diront tous les Arabes à qui vous parlerez de Yahia agha. »

A travers la plaine de la Mitidja, on arrive aux gorges

de la Chiffa, qui traverse la route qui conduit àMédéah.

Ces gorges sont splendides; mais ce qui fait surtout leur beauté, ce sont moins les cascades à pic serpentant le long du roc et se perdant écumantes dans le torrent : la route suspendue sur l’abîme, dominée elle-même par les montagnes desquelles semblent se détacher des blocs énormes : c’est moins la nouveauté pittoresque du paysage, que le changement incessant d’aspect, des sites, des modifications de climats qui ont lieu sans transition aucune.

Après la plaine de la Mitidja, plaine fertile, mais nue, qui ne laisse apercevoir que de loin en loin quelques massifs d’arbres, on se trouve transporté, comme par enchantement, à travers la gorge humide et luxuriante de la Chiffa, qui paraît se resserrer sans cesse. Lorsque ce défilé anfractueux ne vous offre pas le spectacle effrayant d’un bloc surplombant la route, et qui semble prêt à se détacher pour vous écraser, il vous présente le tableau plus riant d’une cascade roulant le long des rocs, dans les interstices desquels une riche et puissante végétation s’élance vers les deux : on dirait un gigantesque serpent d’argent courant à travers la chaîne monstrueuse de l’Atlas.

Presque à l’entrée des grottes , il en existe une où la nature a prodigué ses merveilles; les stalactites et les stalagmites s’enchevêtrent : une nappe limpide ne décèle sa présence que par le clapotement des gouttes d’eau qui glissent, scintillantes, du plafond de cristal. L’abord de cette grotte est fort périlleux.

Comme toutes les localités arabes, les gorges de la Chiffa ont leurs légendes. On en rapporte une bien originale : c’est celle de la grotte qui se trouve sur le ruisseau des Singes. En voici l’origine.

Il y a bien longtemps de cela, alors que les habitants

de l’Atlas n’étaient pas encore musulmans, un homme venu on ne sait cl’où, s’était établi à la pointe extrême du pic de Mouzaia. Les indigènes le désignaient sous le nom de Bou-Chakour, l’homme à la hache, parce qu’il avait atteint le sommet du Tamezguida en se frayant, à l’aide de cette arme, un cheminé travers la forêt’ qui, à cette époque, s’étendait sur tout le pays. Cet homme était un marabout : toutes les fois qu’il récitait le Fatha, cette prière devenait pour lui une nourriture abondante, et quelques versets de la Sourate de la Vache suffisaient pour étancher sa soif.

Un jour un Kabyle, poussé par la curiosité, alla vers lui : Bou-Chakour lui offrit une splendide hospitalité; il lui fit réciter quelques prières qui se changèrent par la puissance du Dieu très haut en un somptueux repas : et lorsque le Berbère quitta le marabout, il était rassasié et converti. Cet événement fit grand bruit et Bou- Chakour ne tarda pas par ses repas spirituels à convertir à l’islamisme toute la contrée. Seulement l’ascension du^ Tamezguida était rude, et ce n’était qu’au sommet

qu’un Fatha pouvait se changer en un plat de couscoussou.

Les Berbères sollicitèrent en vain Bou-Chakour pour qu’il obtînt d’Allah que le miracle pût s’accomplir en plaine, Bou-Chakour resta inflexible; seulement, un jour, il descendit avec eux, et d’un coup de hache, il défricha toute la Mitidja, puis il les quitta en leur disant : « Priez et cultivez. »

Les Berbères obéirent ; mais, hélas ! le grain ne germait pas par le manque d’eau : ils retournèrent vers le mai about. Bou-Chakour les écouta, puis il prit sa hache, alla dans la montagne et la fendit dans une grande partie de son épaisseur; aussitôt des eaux abondantes jaillirent de tous côtés et allèrent fertiliser la plaine.

Bou-Chakour se tourna vers les Kabyles et leur dit :

« Rani atit koum ech cheffa : je vous ai donné la Chiffa. » (C’est-à-dire la guérison de vos maux.)

Depuis cette époque, la prospérité règne dans tout le pays, et les Mouzaïa sont restés jardiniers émérites, croyants convaincus, et... gourmands.

Sidi Bou-Chakour est enterré au sommet du Tamezguida. Tous les ans les populations vont en pèlerinage à son tombeau, et chaque pèlerin gravit la haute montagne avec une cruche pleine d’eau : le marabout n est plus là pour accomplir le miracle de 1 étanchement de la soif par un verset du Coran, mais c est une ceuvie pie que de fournir de l’eau au voyageur croyant.

De retour à Blidah, nous nous dirigeons vers Koléah, une des villes saintes de l’Algérie. Ce n’est pas que cette cité ait actuellement une grande importance, elle n’a rien par elle-même de bien remarquable; c’est à peu près un diminutif de Blidah, moins les embellissement qui ont orné cette dernière ville; mais ce qui lui donne une certaine importance, c’est son passé légendaire.

Le fameux marabout Sidi Feredj y est ne, et ses murs enferment les tombeaux de Sidi Ali-Embarek et de sa descendance. Ce dernier marabout est célèbre dans toute l’Algérie et ses miracles sont, dit-on, assez nombreux. A certaines époques de l’année, les pèleiins abondent et viennent s’agenouiller sur sa tombe, qui s’élève entre un palmier et un cyprès. Ces deux arbres ont une légende : ils proviennent l’un et 1 autre des semencesr apportées delà Mecque parle saint homme. Pour en hâter la germination, le marabout les a conservées dans sa bouche pendant toute la durée de ce long voyage. Les Arabes racontent encore que, pendant les nuits d’orasre on voit rôder aux alentours de la ville un lion noii

aux rugissements terrifiants. Ce lion, c’est Sidi Ali-Embarek, le protecteur de la cité bénie : il est immortel, et nul ne saurait le capturer.

« Sidi Ali-Embarek, raconte M. de Castellane, était un pauvre marabout : il renvoya ses domestiques, qui descendirent sur les bords du Chélif et donnèrent naissance à la tribu des Hachem de l’est, qu’on y retrouve encore. Sidi Ali-Embarek se rendit à Koléah, et là il s engagea comme khramés (métayer qui cultive au cinquième) chez un nommé Ismaïl; mais le marabout, au lieu de travailler, ne faisait que dormir. Pendant ce temps, chose merveilleuse, les bœufs, attelés à la charrue, marchaient toujours, de telle façon qu’au bout du jour ils avaient fait leur ouvrage. On rapporta ce prodige à Ismaïl, qui, voulant s’en assurer de ses propres yeux, se cacha un jour près de là, etvitEmbarek couché sous un arbre tandis que ses bœufs labouraient. La tradition ajoute même que les perdrix, pendant ce temps, s approchaient de Sidi Ali-Embarek pour lui enlever sa vermine. Ismaïl se précipitant alors à ses genoux lui dit :

« Tu es l’élu de Dieu : c’est toi qui es mon maître, je suis ton serviteur. »

Aussitôt le ramenant chez lui, il le traita avec le plus profond respect. Sa réputation de sainteté s’étendit au loin ; de toutes parts, on venait solliciter ses prières et lui apporter des offrandes. Ses richesses ne tardèrent pas à devenir considérables, mais son influence était plus grande encore, et les Turcs eux-mêmes la respectaient. Les descendants de ce saint personnage furent, à leur tour, regardés comme les protégés de Dieu; en leurs mains habiles, cette puissance était restée considérable.

De là en passant par les deux villages de Castiglione

ei de Berard, qui n’offrent de remarquable que le nom qui leur a été donné pour rappeler, l’un une victoire de l’empire, l’autre le souvenir et le nom de l’officier de marine qui a reconnu et décrit les côtes de l’Algérie, nous arrivons au tombeau de la chrétienne.

Le tombeau de la chrétienne, en arabe Kbout-el- Roumia, aurait été, suivant Marmot et d’autres historiens aussi mal informés, la sépulture de Cava, fille du comte Julien, gouverneur de l’Afrique. Aujourd’hui, que les moyens d’investigation historiques sont plus répandus, on sait que ce monument, dont Pomponius Mêlas révélait l’existence sur la côte entre Alger et Cherchell, a servi de sépulture à toute une famille de rois maures.

Le peuple arabe, qui croit à l’existence de trésors dans tout monument extérieur ou souterrain, dont il ne peut expliquer l’origine et l’usage, a sa légende du tombeau de la chrétienne.

UnArabedelaMitidja, Ben-Kassem est son nom, ayant été fait prisonnier de guerre par les chrétiens, fut emmené en Espagne, où, vendu comme esclave à un vieux savant, il ne passait pas de jours sans pleurer sur la captivité qui le séparait pour jamais peut-être de sa famille.

cc Écoute, lui dit un jour son maître, je puis te rendre à ta famille et à ton pays, si tu veux me jurer de faire ce que je vais te dire, et en cela il n’y aura rien de contraire à ta religion. »

Ben-Kassem, sûr de ne point perdre son âme, jura.

cc Tout à l’heure, continua le savant, tu t’embarqueras. Quand tu reverras ta famille, passe trois jours avec elle : tu te rendras en suite au tombeau delà chrétienne, et là tu brûleras le papier que voici sur le feu d’un brasier et tourné vers l’Orient. Quoi qu’il arrive , ne t’étonne de rien et rentre sous ta tente. Yoilà tout ce que je te demande en échange de la liberté que je te rends. »

Ben-Kassem exécuta ponctuellement ce qui lui avait été recommandé. Mais à peine le papier qu’il avait jeté dans le brasier fut-il consumé, qu’il vit le tombeau de la chrétienne s’entr’ouvrir, pour donner passage à un nuage de pièces d’or et d’argent, qui s’élevait et filait du côté de la mer vers les pays chrétiens. Ben-Kassem, immobile d’abord à la vue de tant de trésors, lança son burnons sur les dernières pièces et il put en ramener quelques-unes. Quant au tombeau, il s’était refermé de lui-même : le charme était rompu.

Ben-Kassem garda longtemps le silence ; mais il ne put, à la fin, se retenir de conter une aventureaussi extraordinaire, qui fut bientôt connue du pacha lui-même.

La chronique veut que ce pacha soit Salah-Baïs, qui régna de 1552 à 1556 (960 à 963 de l’hégire). Salah- Raïs envoya aussitôt un grand nombre d’ouvriers au tombeau de la chrétienne, avec ordre de le démolir et d’en rapporter les trésors qu’ils y trouveraient. Mais le monument avait à peine été entamé par le marteau des démoliseurs, qu’une femme, la chrétienne, sans doute, apparaissant sur le sommet de l’édifice, étendit les bras vers le lac au bas de la colline, en s’écriant : cc Halloula ! halloula ! à mon secours ! » Et aussitôt une nuée d’énormes moustiques dispersa les travailleurs, qui ne jugèrent pas à propos de revenir à la charge.

Plus tard, et cette fois la legende merveilleuse est muette, Baba-Mohammed-ben-Osman, pacha d’Alger de 1766 à 1791 (1179 à 1206 de l’hégire), fit démolir à coups die canon et sans plus de succès le revêtement du tombeau de la chrétienne.

Kbout-el-Roumiaest un édifice rond, de trente mètres die hauteur, dont le soubassement carré a 63 mètres sur chaque face.

Le périmètre de la hase du monument est orné, sur

tout son développement, d’une colonnade de soixante demi-colonnes engagées, de l’ordre ionique, divisées en quatre parties égales par quatre portes répondant à peu près aux quatre points cardinaux et d’une hauteur, chacune, de 6m,20. Au-dessus commence une série de trente-trois degrés, hauts chacun de 58 centimètres qui, en rétrécissant graduellement leur plan circulaire, donnent au mausolée l’apparence d’un cône tronqué. Des fouilles furent entreprises. En creusant, on pénétra horizontalement dans une galerie; au pied et au-dessous de la fausse porte, à l’est, on trouva un couloir bas en pierres de taille. En débouchant de ce passage dans l’intérieur, on arriva à un grand caveau voûté, au fond duquel apparut une excavation. A droite était la porte basse d’un nouveau couloir, porte surmontée d’un linteau où étaient sculptés en relief un lion et une lionne d’un travail assez médiocre. Ce couloir ouvrait sur une grande galerie haute de 2m,50 et large de 2m,07, par un escalier de sept marches. On trouva, dans le parcours de cette excavation, un peu plus loin à droite, l’issue ou boyau de mine par lequel on était entré. Après l’avoir dépassé, on pénétra par un second couloir dans un caveau plus grand. Caveau et couloirs ont un développement de 170 mètres.

Il ne me reste plus, de ce côté, qu’une seule localité curieuse par ses souvenirs archéologiques, c’est Cherchell. C’était autrefois une colonie phénicienne. Plus tard, Juba II l’agrandit, l’embellit et en fit, sous le nom de Cœsarea, la capitale de la Mauritanie césarienne. Ptolémée, fils de Juba II, étant mort assassiné, son royaume est réuni à l’empire romain. Ruinée par Firraus, relevée par Théodose, ruinée de nouveau par les Vandales, la ville reprit quelque splendeur sous les Byzantins. En 1840, elle tomba au pouvoir des Français.

Parmi les emplacements et les ruines de Cæsarea, dont l’enceinte souvent coupée aujourd’hui par des jardins et des terres en culture, enveloppait une superficie de trois cent neuf hectares, nous devons signaler : le Palais des rois, qui est traversé par une rue et montre une muraille d’une grande proportion; le Théâtre, au centre de la ville, qui avait des gradins en pierre de taille; les Citernes, dont la principale , contenant près de deux millions de litres d’eau, supporte une partie de la caserne, ont été réparées et fournissent à Cherchell, comme elles fournissaient à Cæsarea, son approvisionnement d’eau.

A l’est, les ruines d’un cirque, où, suivant M. Bérard, saint 3!arcian fut livré aux hêtes, et les époux saint Sévérien et sainte Aquila furent brûlés vifs, tandis que saint Arcadius était coupé en morceaux.

A l’ouest, les thermes, où l’on a retrouvé les statues de Neptune, de Vénus, d’un Faune; des têtes et des bustes, qui ornent aujourd’hui le musée d’Alger. De récents déblais ont fait découvrir, près de l’Esplanade, des chapiteaux, des fûts, des frises d’une dimension grandiose.

En avant du port, on suit les traces de gigantesques constructions, de bassins, de mosaïques. Dans le port même, quand on le curait, on a retrouvé, au milieu de débris confus, une statue phénicienne, une barque romaine longue de 11 mètres, large de 4m, 50, chargée de poteries.

Au dehors, sur la route de Cherchell à Zurich, à 1,500 mètres, dans la propriété Riffard, on a trouvé un hypogée ou tombeau de famille, appartenant à un affranchi de Juba, et plus haut, des restes d’ aqueduc et amphithéâtre. Enfin , le musée de la ville , dans lequel on peut voir des statues qui, comme le Tireur d’épines, un

Faune, une Diane chasseresse, une Vénus maritime, etc., sont des copies plus ou moins bien réussies des originaux conservés dans les musées européens.

On remarque encore dans ce musée, malheureusement en plein air, des inscriptions, dont aucune ne mentionne jusqu’à présent le nom de Cæsarea; des colonnes, des poteries, tuiles, briques, amphores, urnes cinéraires, vases de formes élégantes qu’imitent les potiers maures et que portent les enfants et les jeunes filles de Cherchell, avec une grâce tout à fait antique. Un riche médailler complète l’ensemble du musée, ouvert au promeneur comme à l’archéologue.

En somme, Cæsarea était une ville magnifique, et il suffira d’en fouiller intelligemment le sol pour y retrouver les richesses dont une partie n’a jusqu’à présent été découverte que par hasard.

Je ne veux pas quitter la province d’Alger sans vous parler de deux villes qui offrent quelque intérêt; aussi bien, à ces deux villes se rattachent deux légendes, car vous savez qu’il est convenu que je ne vous ferai grâce d’aucune. C’est d’abord Rovigo, du nom du gouverneur de l’Algérie, de décembre 1831 à mars 1833. Rovigo a de très belles orangeries; on y cultive des céréales, du tabac, des lins et du coton; le bétail y est nombreux. Il existe dans cette commune deux belles carrières de sables siliceux, propres à fabriquer du verre, du cristal et de la porcelaine.

Au delà de Rovigo se trouve le Hammam-Melouan. Au pied de l’Atlas, l’Harrach débouche des gorges de la montagne et sillonne la plaine dans une plate et rocailleuse vallée qui encadre ses capricieux détours.

En remontant ces gorges, vers le midi, le voyageur s’avance insensiblement par un chemin d’abord facile, planté d’oliviers et d’arbustes en taillis vers le fond,

la coupure de la montagne se rétrécit brusquement, au point de ne plus laisser pour chemin que le torrent, encaissé entre deux berges abruptes et d’une hauteur sombre et sévère. On peut se croire ici au milieu de certains gaves de nos Pyrénées. Bientôt vous n’avez plus d’autre ressource que de marcher dans le courant même, vous n atteindrez le but qu’après l’avoir traversé sept fois d une rive à l’autre, sur un parcours de huit kilomètres.

Un bouquet touffu d’oliviers dérobe jusqu’au dernier moment la koubba de Sidi-Sliman, et ce qui frappe d’abord la vue, c est la hutte en roseaux, café maure et corps de garde à la fois du kaïd d’Hammam-Melouan. Ce nom, en arabe, signifie bain coloré : il provient vraisemblablement des divers dépôts blanchâtres, ocracés, que 1 eau abandonne, tant sur la terre où son trop plein se déverse, que sur les débris végétaux qui flottent à sa surface. Les indigènes rapportent-ils cette coloration à quelque phénomène surnaturel? toujours est-il qu ils attribuent à la source une grande vertu et des qualités merveilleuses. Dès que la saison des pluies a cessé de rendre impraticable le chemin de la piscine, les gens du pays s’acheminent, sur la recommandation spéciale du marabout, vers ce pèlerinage renommé. A leur point de vue, c’est faire acte de religion et de salubrité à la fois : et ce qui assure avant tout le succès des eaux, c’est le génie qui préside à leur efficacité.

Des deux constructions qui existent aujourd’hui sur les eaux d Hammam-Melouan, la première qu’on rencontre est la koubba, la seconde un simple puisard. La koubba mesure 5 mètres environ sur chaque côté ; ses murs, en pisé, sont épais. On pénètre dans l’intérieur, d abord dans un petit vestibule, puis dans le bain, placé dans une sombre niche, à peine éclairée par

une crevasse pratiquée dans la voûte, et où on ne distingue rien d’abord. Quand l’œil s’est fait à l’obscurité, on reconnaît à ses pieds un bassin rectangulaire, de 2 mètres de longueur, sur 1 mètre de large et 60 centimètres de profondeur, rempli d’une eau chaude assez claire.

La température de la petite salle paraît élevée, la vapeur humide qui la remplit gêne un peu la respiration. Contre les murs de la pièce règne tout autour un banc de grossière maçonnerie, qui participe du délabrement de l’édifice.

Entre autres explications plus ou moins bizarres que les Arabes donnent de la construction de cette koubba, nous avons recueilli celle-ci :

Il y a fort longtemps, un bey fort riche, dont la fille était percluse de tous ses membres par suite de rhumatismes, assembla en consultation tous les savants du pays. D’un commun accord, ils prescrivirent l’immersion de la malade dans le trou fangeux où se réunissaient alors les produits de la source. La guérison ne fut pas longue à attendre. Le père, reconnaissant, édifia de ses propres deniers le petit monument que sa pieuse destination a fait jusqu’ici épargner par les générations successives, mais que le temps a moins respecté.

Des musulmans d’une foi robuste affirment que la koubba n’est pas l’œuvre des hommes. Elle serait sortie de terre miraculeusement, toute bâtie de par la volonté d’un très grand saint qui, ayant employé toute sa vie à prier et à pratiquer la vertu, voulut encore, après sa mort, être utile à ses frères en Mohammed.

Le vendredi, jour saint ponr tout musulman, est le jour qu’il faut choisir de préférence pour aller se régénérer à la source vénérée. On y rencontre alors quelques familles campées sous les oliviers qui entourent la

koubba. Les nattes et les tapis couvrent le sol, lesbaïks pendent aux branches des arbres séculaires, le cheval et la mule broutent à côté du bivouac, où le café s’apprête. C’est d’abord aux femmes à prendre leur bain. Entrées dans la piscine, elles s’y déshabillent et s’immergent aussitôt, ce quisesaitau dehors, par les y ou, y ou, y ou, y ou suraigus dont elles font retentir la montagne. Elles croient ainsi rendre hommage à la mémoire du saint protecteur de ces lieux salutaires.

La baignade ne dure pas au-delà de quelques minutes.

Alors commencent les mystères religieux. C’est le plus s ouvent une poule sacrifiée vivante , dont le foie et les entrailles, violemment arrachés du corps et jetés dans le ruisseau, vont se perdre au loin. Ce sont des bougies allumées et bientôt éteintes, avec énonciation de paroles cabalistiques; des morceaux de vêtements, des cheveux de personnes aimées ou haïes, des versets du Coran, de la poudre, cent objets divers et ficelés dans du papier, que l’on insère dans les anfractuosités de la vieille muraille de la koubba. Désirs de vengeance et d’amour, espoii de fortune et de santé, tout se formule ici à voix basse et quelquefois dans le silence de l’adjuration mentale. La prière et les vœux accomplis, on rajuste les vêtements, on avale le café, les femmes devisent à part, les hommes fument, et la famille reprend la route du douar, abandonnant avec confiance, jusqu’à l’an prochain, les amulettes qu’elle a offertes au génie de la source, et dont elle rêve les plus heureux résultats.

Si, la grande confiance des Maures et des juifs d’Alger dans ce moyen de traitement, découle chez eux plutôt dune foi superstitieuse que d’une conviction scientifique impossible à exiger des iobba (médecins), il faut pourtant aussi, dans la célébrité des eaux de Rovigo, iaiie la part d une induction réellement fondée sur une

longue série de faits pratiques. Depuis quelques années, beaucoup d’Européens atteints de douleurs, de maladies cutanées, d’affections internes ou externes diverses, s’y I sont rendus et en ont obtenu des effets salutaires. Les eaux peuvent se boire et se prendre en bain, demi-bain et douches. Avis aux amaleurss.

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