CHAPITRE XYI
Départ d’Alger. — Dellis, le marabout Sidi Mohammed-el-Touati et Moula- en-N aceur , l’homme aux constructions ; légende à ce sujet. ;
Bougie, je livre cette ville aux investigations des archéologues
et des antiquaires. — Sidi Bou-Lapi-Ben-Sida, 1 homme aux médailles. — Son portrait. — Ses exploits. — Les décorations turques. — Changement à vue. — Amère déception. — L’anathème du marabout Bou-Djemlin. — Djidjelli, son importance; elle devient possession française.
Nous nous embarquons d’Alger pour visiter tout le littoral de la province de Constantine. Le bateau à vapeur se dirige d’abord sur le cap Matifou. Pendant la première heure de traversée, on a le splendide panorama d’Alger. L’on rencontre plus loin un groupe de petits rochers, puis un autre groupe rocailleux. Au delà, c’est l’embouchure du Bomdouaou , signalée par la colline que couronne la ferme de San-Salvador et destenes basses et boisées. Nous doublons le cap Djinet, dominé par une grande montagne , et enfin nous arrivons à
Dellis. . 5
Cette première ville de la province de Constantine
n’offre rien de remarquable. Après avoir traversé plusieurs petits caps, nous apercevons Me Pisan ou de Djeribia, Me de Djouba d’el-Bekri. C’est un rocher de 510 mètres de longueur et d’environ 50 mètres d’élévation ; ses flancs sont garnis de quelque végétation, surtout vers le sud.
On raconte à ce sujet une curieuse légende que je m’empresse de vous narrer à mon tour.
Moula-en-Naceur, le fondateur de Bougie, emmena un jour dans une promenade, au milieu du golfe, un saint personnage qui vivait dans l’ascétisme le plus absolu. Il s’appelait Sidi Mohammed-el-Touati.
« Admire, lui dit-il, les progrès de mon entreprise et la splendeur dont brille aujourd’hui Bougie. »
Sidi Touati blâma son ambition, et sa passion aveugle pour le luxe, et la manie des constructions.
« Tu oublies, disait-il, l’instabilité des choses humaines : apprends donc que les monuments que tu t’obstines à élever à grands frais tomberont en ruines, seront réduits en poussière ; et la renommée que tu espères fonder sur leur durée s’écroulera comme eux, avant le temps. »
Moula-en-Naceur paraissant sourd à toute exhortation, le marabout ôte son burnous, le déploie devant le sultan, lui cachant ainsi la vue de Bougie. A travers ce rideau improvisé et devenu transparent, En-Naceur aperçut la Bougie des temps modernes, ruinée et presque inhabitée. Alors, vivement impressionné et comme frappé d’aliénation mentale, il renonça aux honneurs, abdiqua en faveur de son fils Moula-el-Aziz, et, à quelque temps de là, disparut une nuit.
On fit pendant quatre ans les recherches les plus minutieuses pour découvrir sa retraite, mais inutilement. Enfin, un jour, par hasard, une barque de pê-
cheurs aborda l’îlot de Djeribia (l’île Pisan), au nord du Gouraïa. Les marins bougiates trouvèrent sur ce rocher un anachorète presque nu et réduit à un état prodigieux de maigreur. C’était Moula-en-Naceur. Comment avait-il vécu,, pendant quatre ans sur ce roc aride et solitaire? C’est ce que la légende explique, en ajoutant que chaque fois que En-Naceur plongeait la main dans la mer, un poisson venait s’attacher à chacun de ses doigts.
Moula-el-Aziz et tous les grands de son empire se rendirent à l’îlot de Djeribia pour ramener le sultan fugitif. En-Naceur, inébranlable, persista dans son isolement et mourut sur son rocher.
Nous tournons ensuite le cap Carbon, qui porte un phare de premier ordre, à feu tournant, et formé, dans la partie nord-est, d’une masse de rochers presque nus, dont le sommet est surmonté de la koubba de Lella- Gouraïa. La partie extrême du cap est perforée de part en part, et pour cette raison a été appelée Metskoub, pierre percée. La mer y pénètre en y conservant une certaine profondeur, puisque les barques du pays passent au travers. Mais la mer n’aurait pas toujours baigné cette percée, dont la tradition a fait la retraite du fameux Raymond Lulle, quand il vint en Afrique, au treizième siècle , pour convertir les musulmans au catholicisme.
A Bone d’abord, où il ne fit point de prosélytes, on respecta du moins sa vieillesse; mais il n’en fut pas de même à Bougie, où il fat lapidé. Des Génois l’ayant accueilli la nuit, l’emportèrent sur leur vaisseau, et Raymond Lulle put vivre assez longtemps encore, pour expirer en vue de l’île Majorque, sa patrie.
Nous entrons dans le golfe de Bougie, de loin nous apercevons la ville.
A TRAVERS L’ALGÉRIE. 3jj
îl se produit, en arrivant dans le golfe de Bougie, une illusion singulière : quelques arbres élevés, situés à fleur d’eau, s’éloignent par l’effet du mirage et prêtent à la baie une profondeur immense. Mais, à mesure que Ion se i approche de Bougie, l’illusion se dissipe et le golfe montre, dans leur réalité, sa forme et son étendue. Enfln, on arrive au mouillage : on se trouve alors au pied des montagnes grises du Gouraïa, en face d’un groupe de maisons blanches, séparées entre elles par des massifs de vergers. C’est un des plus illustres débrisde la grandeur musulmane en Afrique.
Bougie est située sur la côte nord-ouest du golfe de ce nom, à quatre kilomètres de l’embouchure de l’Adouse : elle se déploie au bord de la mer, sur le flanc méridional du mont Gouraïa, masse abrupte et escarpée qui s’élève rapidement jusqu’à 670 mètres de hauteur. Cette montagne forme un promontoire rocailleux qui court de l’ouest à l’est, et se termine à la côte par le cap Carbon.
L aspect de Bougie est des plus pittoresques; ses maisons, plates et carrées, semblent former les gradins d’un vaste amphithéâtre, entouré de toutes parts d’orangers, degienadiers et de figuiers de Barbarie. Les nombreuses ruines dont le sol de cette ville est jonché attestent son ancienne importance et sa haute antiquité; elle formait probablement la limite occidentale de la Mauritanie césarienne.
S il faut en croire quelques géographes, ce serait l’ancienne Baga ou Vaga : suivant le docteur Schaw, elle aurait succédé à la colonie romaine de Salva ; enfin, d autres prétendent que Bougie occupe l’emplacement de 1 ancienne Chobci. Cela m’importe peu, et à vous aussi. Toutes ces disputes scientifiques ne servent qu’à favoriser 1 amour-propre ou la vanité; le touriste qui veut voir
s’en préoccupe fort peu, s’il n’est né archéologue ou historien, et
S’il n’a reçu du ciel l’influence secrète,
Si son astre, en naissant, ne l’a fait...
savant, érudit, pédagogue ou antiquaire.
Les indigènes expliquent à leur manière les causes de la décadence de Bougie. Un marabout, Sidi Bou-Djemlin, dont les Bougiotes, corrompus par un trop long contact avec les Européens, mirent en doute le pouvoir spirituel, ayant mangé d’une poule servie par eux et non égorgée selon la loi, acheva son repas, et prononça la phrase sacramentelle : « Louanges à Dieu, » en portant son doigt sur le plat. A cet attouchement, la poule apparut intacte et vivante, battit des ailes et chanta comme un coq. Après ce miracle, Bou-Djemlin lança cet anathème :
« Les vieillards et les notables d’entre vous demanderont l’aumône, et vos jeunes gens pâtiront de misère. » Et il ajouta : « Vous trairez vos bestiaux sans jamais écrémer leur lait. Vous labourerez sans jamais remplir vos greniers. »
A l’occasion de Bougie, on m’a raconté quelques anecdotes plus ou moins véridiques sur le gardien de la mosquée, où il remplit à peu près le rôle de suisse dans nos églises. Je ne garantis nullement l’authenticité de ces propos : en narrateur fidèle je redis ce qui m’a été transmis. Ce gardien s’appelle Sidi Bou-lapi-ben- Sida : c’est un Bédouin, son nom l’indique assez; de plus, un Bédouin autrefois apprenti marabout de son métier, et qui a conservé toute la ferveur et l’intraitabilité d’un vrai fils d’islam. D’abord, il s’était réfugié dans un couvent de Malkis; mais, se sentant appelé à une position plus élevée, et comprenant qu’il y avait chez lui l’étoffe
d’un grand homme, il accepta l’éclatante position de gardien de la mosquée de Bougie.
C’est là qu’il déploie son zèle et son ardeur. Il est très pieux, je lui dois cette justice : il est juste et droit, je le crois, mais un peu irascible, de cette irascibilité native et temporaire, qui fait d’abord beaucoup de bruit, et s’éteint sur-le-champ; et, comme dirait le bon Lafontaine :
C est promettre beaucoup, mais qu’en sort-il souvent,
Du vent.
La Fontaine, liv. V, fable xi.
Il faut bien le lui pardonner, il est Arabe, partant impressionnable, sans patience et à émotions vives. Il lui est, du reste, impossible de voir juste; la nature, en le faisant apparaître au monde, tout en l’ornant d’un grand nombre de qualités corporelles, lui a refusé la vue droite : loigane visuel est chez lui un peu irrégulier, et, selon le dicton français, il regarde du côté de la Picardie si la Champagne brûle.
Quoi qu il en soit, on doit le dire bien haut, c’est un homme de çœur et de dévouement, c’est le chien de beiger fidèle à son maître. Aussi est-il apprécié, et le gouvernement français, pour reconnaître ses mérites, crutil devoir consteller sa poitrine d’une multitude de médailles d’honneur. Il récompensait ainsi le courage qu’il sut déployer en face des deux plus terribles fléaux que 1 humanité ait à redouter, le feu et l’eau. Je ne saurais dire le nombre des malheureux qu’il sauva des flammes, ou qu’ilarracha à la fureur des flots. On ne peut trop exalter la gloire de ces modernes héros, qui ne calculent pas avec le péril et sont toujours prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle de leurs semblables.
Rien ne manque à sa gloire, pas même l’envie qui s attache toujours aux plus grandes choses : il a ses jaloux.
Comment en un plomb vil l’or pur (fut-il) changé ?
On dit qu’un jour, voyant le concierge d’une maison (le mot portier est démodé) profondément endormi, notre Sidi Bou-lapi-ben-Sida éprouva tout -à coup le besoin de remporter une onzième médaille de sauvetage. Aussitôt fait que pensé, il se précipite dans le local, met le feu aux rideaux du lit, emporte avec empressement dans ses bras le concierge infortuné , l’arrache du sein des flammes et lui sauve ainsi la vie : la onzième médaille était gagnéq! - Une autre fois, des ouvriers étaient descendus dans la crypte de la mosquee de Bougie, afin de réparer une fuite de gaz.
Je laisse à penser quelle joie.
Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc !
La Fontaine, liv. V, fable vm.
L’intrépide Bédouin avait conçu une idée : il s’élance dans le conduit ténébreux, emportant dans ses bras un pauvre ouvrier qu’il avait surpris à l’improviste et pendant qu’il était occupé à son travail. Sidi Bou-lapi-ben- Sida l’avait saisi et presque étranglé : c’était, disait-i , pour le sauver de l’asphyxie et de la mort . Je raconte, mais je suis porté à croire que ces récits m’ont été faits par des envieux qui ont voulu affaiblir sa glone. n es pas moins vrai que, pour ce fait, il reçut une douzième
médaille de sauvetage. o
Voulez-vous me permettre de vous raconter une nière anecdote relative à notre héros? Une es p us grandes aspirations de sa vie était de porter sur son cœur la décoration du sultan. Une pétition fut signee, et te
père des croyants voulut bien récompenser les grands mérites de ce bon serviteur, et lui octroyer deux médailles des ordres de Nichan-1 ftikar et de Medjidié , toutes les deux à la fois!
IJ les possède donc, ces bienheureuses médailles, l’objet de tous ses vœux; il les presse sur son cœur, il les presse sur ses lèvres tremblantes; si jamais ardent baiser fut donné, ce fut bien celui-là! Ses yeux sont baignés de douces larmes; son cœur, dans sa poitrine, bat la générale, et de sa bouche entr’ouverte s’échappent ces paroles émues :
« Dites au chef vénéré de l’islamisme, le fils de Mohammed, que ces médailles sont le plus beau jour de ma vie; je les porterai toujours dans mon cœur avec Sa Hautesse... »
L’émotion l’empêche d’en dire davantage... ses larmes coulent avec abondance et inondent le parquet...
Avouez que cette réponse n’est pas trop mal tournée, venant de la bouche d’un Bédouin. M. Joseph Prudhomme a dû tressaillir. Il n’aurait pas mieux dit. Et ce cœur, assez vaste pour contenir tout entier le sultan et ses médailles!!!
Hélas! hélas ! tout n’est pas rose dans ce bas-monde; la roche Tarpéienne est proche du Capitole ; la plus belle journée peut être suivie d’un iriste lendemain, et les cyprès croissent souvent auprès des lauriers... Il y avait le revers de la médaille. Ce revers se traduisit par cent vingt francs à verser dans le trésor de la chancellerie française; c’est ce que coûte le port d’une décoration étrangère, et il y en avait deux. Si vous aviez vu la figure qu’il a faite... Cent vingt francs! cent vingt francs! répétait-il sans cesse; maudits cent vingt-francs! Il devint maussade, bourru, et ce fut un malheur pour le troupeau musulman soumis à sa surveillance. On ne le
reconnaissait plus. Il fit rage... procès sur procès... On vil de pauvres pères de famille entraînés au posle ; on vit, empoignés au collet, d’autres Arabes, dont la spécialité était de recueillir, sous le porche delà mosquée, les babouches des fidèles, et de les emporter avec eux afin qu’elles ne soient pas égarées. Chaque heure nouvelle était marquée d’un exploit nouveau. Les méchantes gens disent que Sidi Bou-lapi-ben-Sida n’agit ainsi [que parce qu’il reçoit une prime sur chaque arrestation qu’il fait, et que toutes ces primes devront payer les cent vingt francs de sa médaille. Moi, qui ne suis pas méchant, jene dis rien; j’écris naïvement tout ce que l’on me raconte...
Mais, ô malheur! au moment où je termine ces dernières lignes, un mauvais plaisant, qui avait entendu tout le récit de ces hauts faits, m’arrête :
« De qui croyez-vous avoir fait l’histoire?
— De Sidi Bou-lapi-ben-Sida, gardien de la mosquée de Bougie.
— Pauvre naïf que vous êtes, on a trompé votre simplicité et votre bonne foi ; il n’y a pas de gardien de la mosquée à Bougie.
— Mais le nom! ! !
— Il est arabisé; et croyant avoir orné votre 'récit de l’épisode d’un Suisse algérien, vous avez raconté l’histoire d’un Suisse parisien. »
Qui fut catastrophé! Ce fut moi. J’avais pris un Français pour un Bédouin... Honteux et confus, je me rappelai ces vers de La Fontaine :
Notre magot prit, pour ce coup,
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
De telles gens il est beaucoup
Qui prendraient Vaugirard pour Rome -,
Et qui, caquetant au plus dru,
Parlent de tout et n’ont rien vu.
La Fontaine, liv. IV, fab. vu.
On comptait vingt- cinq mosquées dans la ville et dans la banlieue ; quatre sont encore affectées au culte musulman, parmi lesquelles je vous mentionnerai seulement la koubba Sidi Mohammed-Amokhran, au-dessus du Grand-Ravin ou du Grand-Vieillard, à gauche du chemin du fort Clausel.
Celte koubba, ruinée et abandonnée vers les premières années de notre occupation, a été restaurée en 1850. Le choléra, nommé par les Kabyles taberrit, faisait à cette époque de grands ravages dans les tribus de l’oued Sahel. Un des descendants du marabout eut la bonne pensée d’exploiter la situation en prétendant que son ancêtre lui était apparu en songe et lui avait dit que l’épidémie sévirait tant que son tombeau ne serait pas relevé. La nouvelle de cette manifestation ne tarda pas à se répandre dans le pays; de tous côtés arrivèrent des ; offrandes expiatoires, et la Koubba fut restaurée sous la direction du génie militaire. La cessation du fléau a été attribuée à l’intervention du saint marabout. Que l’on dise maintenant que les marabouts manquent d’intelligence, et qu’ils ne savent pas exploiter, à leur avantage, la bêtise et la crédulité humaines!
On a retrouvé à Bougie beaucoup de ruines romaines : de grandes citernes, des bassins-citernes, des bassins et fontaines, un cirque amphithéâtre, des colonnes, des médailles et des inscriptions romaines se découvrent chaque jour.
Nous repartons de Bougie pour Djidjelli. Cette ville, éprouvée par le tremblement de terre de 1856, s’est relevée de ses ruines et présente aujourd’hui deux aspects bien tranchés : l’un, de l’ancienne ville arabe, sur la presqu’île, devenue exclusivement quartier militaire; l’autre de la ville française, si remarquables par ses larges rues, bordées de magnifiques platanes,
s’étendant entre sa devancière et le pied des collines.
Presque tous les habitants sont originaires des contrées méridionales de l’Europe : ce sont, en général, des, Provençaux, des Basques, des Espagnols, des Maltais qui ont conservé les mœurs et les habitudes de leurs pays. Les uns font le commerce ou s’adonnent à la culture des jardins; les Espagnols, et les Maltais principalement, exercent cette première industrie. Les autres vivent de travaux de constructions, où ils trouvent à s’employer comme manœuvres, carriers, mineurs et ouvriers d’art.
Igilgili, la Djidjelli actuelle, donnait son nom à un district de la Mauritanie; on retrouve des antiquités et des inscriptions qui le constatent. La colonie romaine d’igilgili, fondée par Auguste, avait été d’abord des Emporia, colonies marchandes de Carthaginois. Après avoir fait partie de la Mauritanie césarienne sous Claude, elle fut rattachée à la Mauritanie sétihenne sous Dioclétien.
Les géographes arabes nous apprennent qu’lgilgili, devenue cité arabe, était toujours une place maritime et commerciale d’une certaine importance. Les habitants d’igilgili , disent-ils, sont très sociables, amis des marchands et pleins de bonne foi dans leurs transactions. Ils s’adonnent presque tous à l’agriculture, quoique le sol qu’ils cultivent soit ingrat et ne produise guère que de l’orge, du chanvre et du lin. Les montagnes voisines, couvertes de magnifiques arbres fruitiers, leur fournissent en abondance des noix et des figues qulls transportent à Tunis. Ils entretiennent aussi avec les étrangers un grand commerce de cuirs et de miel. » La ville possède deux ports : l’un au midi, d’un abord difficile, où l’on n’entre jamais sans pilote; l’autre au nord, appelé Mers-Chara, parfaitement sûr, mais
qui ne peut recevoir qu’un petit nombre de navires.
Jbn-Kaldoun dit qu’en 537 de l'hégire (1143 de J.-C.), les Francs (Normands de Sicile) se présentèrent devant Djidjelli, dont les habitants s’enfuirent vers les montagnes et les campagnes voisines. Les Francs étant entrés dans la ville, la détruisirent complètement et mirent le feu au château de plaisance que l’émir Yahia-Ibn-el- Aziz s’était fait construire. Après cet exploitais retournrèent chez eux.
Edrissi raconte qu’à l’approche des Normands, toute la population se réfugiadansles montagnes, où elle construisit un fort. Pendant l’hiver, elle revenait habiter la côte; mais au retour de la belle saison, à l’approche de la flotte sicilienne, elle se retirait de nouveau dans l’intérieur du pays. Cela n’empêchait pas le commerce de prospérer. Les Kabyles se battaient pendant un jour ou deux et venaient échanger le lendemain, avec une extrême confiance, leurs produits agricoles et industriels contre les marchandises normandes.
Les Pisans, établis à Bougie, succédèrent aux Siciliens, et pendant plus d’un demi-siècle, Djidjelli fournit aux négociants de Pise une grande partie des cuirs crus qu’ils employaient dans leurs nombreuses tanneries. Mais bientôt la concurrence des Génois, les navigateurs les plus actifs du moyen âge, que les Pisans rencontraient partout dans les marchés de l’Orient, porta un coup fatal au commerce très lucratif que ces derniers faisaient à Djidjelli. Les Génois cependant étaient encore les maîtres de cette province avantageuse, lorsque le fameux corsaire Baba-Aroudj s’en empara, en 1554. Les habitants, qui avaient sans doute à se plaindre des Génois , avaient eux-mêmes appelé les Turcs. Aroudj assiégea le château, où la garnison s’était retirée, et l’emporta dans un assaut. Six cents Génois
furent réduits en servitude, et un butin considérable fut partagé entre les soldats et les indigènes.
Djidjelli fut incendié, en 1611, par une flotte espagnole sous les ordres de Santa-Cruz. L’expédition du duc de Beaufort, en 1664, mit un terme à sa prospérité commerciale.
La piraterie des Turcs d’Alger déshonorait depuis longtemps les nations maritimes de l’Europe. Ils croisaient sur toutes les côtes , et attaquaient tous les pavillons. Pour tenir en bride ces audacieux forbans, le gouvernement de Louis XIV résolut de tenter un établissement militaire au milieu môme de leur pays. Après avoir hésité entre Bone, Stora, Bougie et Djidjelli, le gouvernement français se décida enfin, en 1663, pour ce dernier point. On avait consulté les officiers de marine les plus distingués, entre autres Duquesne, et tous avaient répondu qu’il était possible d’y établir, à peu de frais, un port excellent. Le commandement de l’expédition fut donné au duc de Beaufort. L’armée de terre, qui avait été placée sous les ordres du comte de Gadagne, était forte de 6,200 hommes de troupes régulières, y compris un bataillon de Malte avec 120 chevaliers. Il y avait, en outre, 200 volontaires et 260 valets, et, au moment du débarquement, l’armée fut renforcée de 20 compagnies des vaisseaux, formant un total de 800 hommes. La flotte, commandée par le chevalier Paul, se composait de 16 vaisseaux ou frégates, 19 galères et 20 autres petits bâtiments.
L’expédition, partie de Toulon le 2 juillet 1664, parut à la hauteur de Bougie le 21 du même mois. Le 22, a sept heures du soir, la flotte jetait l’ancre dans la rade de Djidjelli.
Le lendemain, le débarquement s’opéra auprès d’une koubba, où s’élève aujourd’hui le fort Duquesne. Les
Kabyles, qui étaient accourus en grand nombre pendant la nuit, se battirent avec courage. A trois heures, il furent obligés d évacuer la ville. On n’v trouva que dix canons et des maisons si laides et si épouvantables qu’on pouvait à peine croire qu’elles eussent été habitées par des hommes. Les troupes prirent position dans une petite plaine qui s étend entre la ville et les montagnes, et s y retranchèrent comme elles purent.
Les Kabyles étaient indécis entre les Français et les Turcs. Ils n’aimaient ni les uns ni les autres. Malheuîeusement, le duc de Beaufort ne sut pas fixer en sa faveur les irrésolutions des tribus. Pendant ce temps, les Tuics approchaient de Djidjelli; ils arrivaient devant la place le 4 octobre, et dirigeaient aussitôt une attaque vigoui euse contre le fort de l’Ouest. Le 22, quelquesrenfoits arrivèrent de France. Le duc proposa une attaque générale du camp des Turcs, qui venaient de recevoir de 1 artilleiie de siège. Le conseil était bon, mais Gadagne ne voulut pas yconsentir. Désespérant du succès de l’entreprise, le duc de Beaufort mit à la voile le 27, et s’en alla cioiser dans le golfe de Tunis. Le lendemain, les Turcs ouvrirent le feu sur les postes extérieurs qui fuient enlevés. Les Turcs tournèrent enfin leurs pièces sur le camp lui-même.
La position de l’armée devint alors très critique. Les soldats étaient d ailleurs complètement démoralisés. Une prompte retraite était devenue nécessaire, et, le 31 octobre au matin, l’opération de l’embarquement s’opérait, pendant qu’un jeune officier auxgardes, nommé Saint-Germain, et le comte de Gadagne, faisaient des prodiges de valeur pour soutenir la retraite.
Le mauvais succès de l’expédition de Djidjelli, qui avait si bien commencé, fut causé principalement par la négligence que l’on apporta à fortifier la place et à
y réunir tout ce qui était nécessaire pour l’entretien des troupes. Cette imprévoyance était la suite naturelle de la division qui, dès les premiers jours, avait éclaté entre les chefs de l’expédition. Mais le gouvernement avait aussi à se reprocher de n’avoir pas mis à la disposition des troupes des ressources assez grandes.
La victoire que les Turcs venaient de remporter ne profita guère aux habitants de Djidjelli. Ils ne subirent pas une seconde fois le joug des chrétiens, mais ils perdirent tout ce qui faisait la richesse de leur ville, c’està-dire leur commerce avec l’Europe. A partir de ce moment, les négociants cessèrent de se montrer sur les marchés de Djidjelli. En 1725, lorsque Peyssonel visita cette ville, c’est à peine s’il y trouva soixante maisons. Les habitants entretenaient quelques rapports de commerce avec les comptoirs de Bone et de la Calle; mais ces relations, que les Turcs d’Alger voyaient avec mécontentement, ne prirent jamais une grande importance. Yoilà ce que nous raconte, de cette ville, Élie de la Primaudaie, auquel je rapporte tout l’honneur de ce travail.
En 1803, on voit le MarokainBen-Arach, le Derkhoua, établir le centre de ses opérations de guerre à Djidjelli. Vers la fin du mois de juin, six bateaux corailleurs, montés presque tous par des Français, furent capturés à la Calle par un de ces pirates sortis de Djidjelli; plusieurs Français furent massacrés, et cinquante-quatre tombèrent aux mains des ennemis qui les conduisirent enchaînés auprès de Ben- Arach.
En février 1839, les Kabyles des environs de Djidjelli ayant fait prisonnier l’équipage du brick Y Indépendant, qui avait fait naufrage, voulurent en obtenir une rançon. C’est à la suite de cet événement que Djidjelli fut prise par le chef d’escadron d’état-major de Salle, le
13 mai suivant. Mais l’occupation était restreinte, et la ville fut bloquée jusqu’à l’arrivée du général Saint- Arnaud, prise qui lui assura enfin les routes de l’intérieur.
Djidjelli possède 1,989 habitants, dont 1,380 indigènes. Elle est le centre d’un commerce assez actif de laines, tissus, cuirs, bois et graines, et deviendra sans doute une ville importante, quand elle aura un port et des routes qui faciliteront l’exploitation de ses richesses forestières et métallurgiques.