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CHAPITRE XVII

La Kabylie; mœurs de ses habitanis. — Le pays offre le plus grand intérêt. — Costume des Kabyles. — Sont-ils de fervents musulmans? — On y retrouve la trace des traditions chrétiennes. — Habiftaions des Kabyles et leur mobilier. — Organisation des tribus.

— Organisation administrative. — La superstition et les marabouts.

— La Kaouïa ou école supérieure ; ce qu’on y enseigne. — Le Kabyle travailleur. — La femme kabyle. — Le Kabyle s'en va en guerre; son bagage.

Nous sommes en pleine Kabylie, et, si vous le voulez bien, nous nous arrêterons un instant pour étudier les mœurs de ce peuple, qui semble vivre à part au milieu de la grande famille arabe. Je vous ai dit précédemment de quelle espèce d’hommes se composait la population d’Oran et d’Alger, je tiens à vous faire connaître plus complètement les farouches habitants des plaines et des montagnes.

Les Berbères, appelés aussiKabyles, Kabaïls, Amazigs,

Chellahs, forment, sous le rapport ethnographique, une race entièrement distincte de celle des Arabes, ils parlent la langue chellah, que certains orientalistes regardent comme dérivée du punique. Les Berbères ou plutôt les Kabyles, car c’est ainsi qu’on les désigne plus ordinairement, habitent les hautes vallées des chaînes et des ramifications de l’Atlas, qui s’étendent depuis le détroit de Gibraltar jusqu’au-dessus de Bone, en suivant une ligne parallèle à la mer. Perdue dans la nuit des temps, l’origine des Kabyles, comme celle des Maures, n’a encore été, pour les écrivains qui ont essayé de la constater, qu’un vaste champ de conjectures et de contradictions : Numides pour les uns, Carthaginois pour les autres ; Chellahs ou Berbères pour ceux-ci, antérieurs aux Arabes pour ceux-là, il serait téméraire, avec de tels éléments, d’entreprendre d’établir leur filiation. Tout ce qu’on en peut dire, c’est que, retranchés dans les montagnes, et plus indomptables encore que les Arabes, leur haine contre les habitants de la plaine, le ur langue particulière, divisée en autant de dialectes que de peuplades, leur industrie supérieure constatée par leur agriculture, par leurs fabriques d’armes, de poudre, etc., etc., la différence de leur physionomie, tout, jusqu’à l’étrangeté de leurs costumes et de leurs mœurs, concourt à en faire une race à part.

Les Kabyles ne sont point d’une haute stature; leur teint est généralement brun, quoiqu’il y ait des tribus très blanches, avec des yeux bleus et des cheveux presque blonds. Ils sont maigres, nerveux et très robustes : la coupe de leur visage est moins ovale que celle des Arabes ; l’expression en est rude et sauvage; leurs gestes sont brusques et saccadés; tout en euxindiquela cruauté de leur caractère. Le costume des Kabyles, est de la plus grande simplicité ; il se compose d’une petite

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calotte rouge ou blanche en feutre, et d’une sorte de chemise à manches courtes, serrée à la ceinture au moyen d’une corde. Leurs jambes et leurs pieds sont toujours nus; les chefs seulement portent des babouches jaunes en temps de paix, et des hottes rouges armées d éperons quand iis sont en campagne. Par-dessus la chemise de laine, ils jettent une pièce d’étoffe appelée hailv, dans les plis de laquelle ils se drapent avec plus ou moins d’élégance. Cette pièce d’étoffe' est attachée à la tète par un cordon en poil de chameau qui en fait trois ou quatre fois le tour ; pendant le jour, elle leur sert de manteau; la nuit, ils en font une couverture: l’hiver seulement ils endossent le burnous.

Les femmes s'habillent à peu près coin me les hommeselles laissent leurs cheveux flotter au gré des vents, où se ceignent la tete d’un cordon rouge. Elles marchent pieds nus et ne se voilent pas le visage ; mais elles se tatouent le front, les joues et les membres de dessins bizarres, et portent aux bras, aux oreilles et aux jambes, des anneaux de cuivre et d'étain. Leur condition se rapproche beaucoup de celle de leur sexe en Europe Dans la maison, elles reçoivent les étrangers; elles prennent par a toutes les fêtes, chantent, dansent, se mêlent avec es hommes, et assistent à leurs exercices, dont le principal est le tir à la cible.

Les Kabyles actuels sont les descendants des anciens chrétiens de l’Afrique. Du temps de saint Augustin ils habitaient, pour la plupart, les plaines de l’Al°-érie et e la Tunisie. C’est à l’époque des invasions arabes que pour échapper à la conquête des musulmans, ils se sont re ugies, en partie, dans ces montagnes. Longtemps ils ont lutté pour conserver leur indépendance et leur toiles preuves qui l’attestent sont nombreuses, tant sur lé sol atncain que dans les auteurs arabes.

A la longue, ils ont fini par adopter le dogme musulman, mais toujours ils ont repoussé la loi du Coran, qui régit tous les autres peuples de l’islam. Aussi, celui qui visite les différentes peuplades berbères, constate ce fait remarquable que cette race tout entière, maigre les efforts des marabouts, est restée chrétienne, smon dans sa foi au moins dans ses mœurs et ses usages, et même chez quelques tribus du Sahara, dans sa discipline reli-

&TesKabyles savent que l’islamisme leur a été imposé par force. Une vague tradition leur fait regarder^ es chrétiens comme leurs frères d’autrefois. Ils ont meme conservé un débris authentique de leur ancien culte. La croix objet d’exécration pour tous les peuples musulmans, a pu, malgré les siècles et les persécutions, se maintenir en Afrique par tout où habite la race ber Dere, depuis les cimes de l’Atlas jusqu’aux limites du Soudan, que franchissent si souvent les Touaregs sur leurs maharas (chameaux coureurs), dont la selle est ornee d une croix au pommeau.

En Kabylie, rien n’est plus commun que ce signe . les uns ont coutume dele graver sur le revers de la main, d’autres sur la joue ou les tempes, le plus grand nombre au milieu du front; et, chose remarquable, c est qu’il est toujours isolé des autres tatouages, dont les femmes aiment à couvrir la figure, les bras et les mains de leurs enfants, surtout de leurs filles. Dans certains villages, les portes ont sur chaque battant une croix sculptée, d’autres peintes dans l’intérieur des maisons,

sans aucune autre ornementation.

Doués d’un caractère belliqueux et naturellement poi te à l’indépendance, les Kabyles n’ont jamais ôté soumis à la domination du dey d’Alger : jamais ils ne lui ont payé de plein gré le moindre tribut. Aussi ce prince et les

beys, ses représentants, recouraient-ils à la force pour les y contraindre; dès que les troupeaux étaient descendus dans la plaine, les janissaires et les makyens tombaient à l’improviste sur les gardiens, les faisaient prisonniers, s’emparaient des bestiaux, etobligeaientles propriétaires à les racheter chèrement. Usant de représailles, les Kabyles se ruaient sur les villes et les mettaient au pillage; ou bien, quand les beys portaient à Alger les tributs de eur province, ils les attendaient et les dévalisaient... Ainsi se sont maintenues jusqu’à nous les habitudes féroces qui distinguent ces indomptables montagnards.

Rien n’égale la pauvreté d’une installation kabyle. Vus de loin, leurs nombreux villages, pittoresquement assis sur les plus hauts sommets des montagnes, font bel effet. Leurs maisons blanchies à la chaux, et, pour la plupart, recouvertes de tuiles, se détachent agréablement du fond de verdure qui les entoure : l’ensemble respire même un certain air d’aisance et de coquetterie. Ces villages ressemblent assez, selon une image que j’emprunte aux Kabyles eux-mêmes, aux grappes nombreuses que leurs treilles énormes répandent et sèment sur les branches des oliviers séculaires qui leur servent d’appui.

Mais, quand on s’approche de ces centres habités, quand après avoir gravi péniblement, pendant de longues heures, les sentiers affreux qui y conduisent, on pénètre dans une de ces habitations, la surprise est grande en face du tableau qui se présente.

Chacune de ces maisons est un misérable réduit, dont on voudrait à peine en Europe pour une étable à bestiaux. Les plus vastes mesurent rarement plus de trois mètres de large sur quatre de long, et ce faible espace est encore disposé de manière à abriter à la fois hommes, femmes, enfants, bêtes de somme, poules, chèvres, mou-

tons, etc., car bêtes et gens vivent pêle-mêle sous le même toit, et nulle part on n’affecte aux animaux des habitations distinctes de celle où réside la famille.

Ces demeures n’ont point d’étage. Un homme debout n’a pas de peine à atteindre avec la main les branches d’arbres qui servent à former la toiture. Unelarge porte à deux battants grossièrement travaillée, mal jointe et fort basse, donne sur une cour étroite et couverte d’immondices : c’est la seule ouverture pratiquée dans ces sortes de demeures, car fenêtres et cheminées sont encore inconnues enKabylie. Le jour doit pénétrer par cette porte, qui reste ouverte toute [ajournée sur la cour intérieure, et c’est encore par là que doit sortir la fumée. Aussi la maison est-elle enfumée depuis le matin jusqu’au soir, et, de toutes les maladies, les ophtalmies sont-elles, sans contredit, les plus fréquentes.

Le foyer, où l’on a soin d’entretenir constamment des tisons enflammés est un trou pratiqué dans le sol, à peu près au milieu de l’habitation. C’est là qu’on fait cuire les aliments; c’est là que, après les travaux de la journée, les membres de la famille aiment à se réunir, pour se reposer, prendre leurs repas, assis par terre, et deviser sur les nouvelles du jour recueillies à la Djemàh.

Au-dessus de ce foyer, sur des claies en roseaux suspendues à la toiture, sèche la provision de glands qui entrent, pour une très large part, dans l’alimentation des Kabyles. Les autres provisions de l’année, orge, figues, huiles, sont renfermées dans d’énormes vases en terre cuite, de la capacité de plusieurs hectolitres, et qui portent le nom de koufîs. Derrière ces koufîs est le petit réduit réservé, la nuit, aux bœufs de labour, mulets, chèvres, poules, pigeons. Quant aux moutons, ils ont le privilège de coucher avec la famille, et même souvent de prendre part à ses repas. Aucun Kabyle ne possède à

lui seul un troupeau de moutons; le territoire n’aurait pas de pacages suffisants pour les nourrir. La Djemâh règle même combien chaque maison peut en avoir : c’est d’ordinaire deux ou trois, ou quatre au plus. Ils accompagnent les travailleurs dans les champs, reviennent avec eux, le soir, et les suivent partout comme de véritables chiens. Quand ils sont devenus gros et forts, on a coutume de les laisser à la maison pour finir de les engraisser, après quoi, un jour de fête de famille, on les tuera, afin qu’une partie serve aux honneurs du festin. Le reste sera salé, exposé au soleil, et desséché jusqu’à 1 état de parchemin, pour une autre circonstance ou pour la réception de quelque hôte de distinction; car, à parties jours de marché, il faut un cas bien extraordinaire pour que le Kabyle fasse usage de la viande à ses repas.

Les superstitions sont nombreuses : quiconque entreprend un voyage doit partir le lundi, jeudi ou samedi : ces jours sourient aux voyageurs. Heureux celui qui commence sa route le samedi 1 Le Prophète préférait ce jour aux deux autres. On voyage, il est vrai, le mercredi, le vendredi et le dimanche; mais l’inquiétude ne quitte pas le voyageur pendant toute sa course.

Ne plaignez pas celui qui meurt pendant le rhamadan; car pendant le rhamadan les portes de l’enfer sont fermées, et celles du paradis toujours ouvertes. Voir un chacal en se levant, présage heureux : — deux corbeaux au moment de se mettre en route, signe d’un voyage prospère. — Voir un lièvre le soir, mauvais augure; — apercevoir un corbeau seul avant de se mettre en route, motif d’inquiétude.

Les Kabyles sont incrédules au sujet des sortilèges, mais ils le sont beaucoup moins sur la question des démons. Ils disent qu’il y en a en toute saison, excepté dans le rhamadan, parce que Allah les force à rester en

enferpendantlemoissacré.Ilslescraigrienthorriblement;

jamais un Kabyle ne sortira la nuit de sa maison sans les conjurer au nom de Allah le puissant, le miséricordieux. Il en fera au tant quand il passera près d’un endroit où il y aura du sang versé; car les démons, qui aiment le sang, n’ont pas manqué de s’y donner rendez-vous.

Les Kabyles ont une grande vénération pour les marabouts, pieux personnages qui remplacent parmi eux les ministres et les ulémas des villes. Tout individu qui s’est rendu célèbre par ses vertus, par sa probité, par une conduite exempte de cupidité ou de violence, enfin par sa grande régularité à s’acquitter des devoirs de la religion, peut devenir marabout ou saint. Objet de l’ambition générale, ce haut titre est environné d’une espèce de culte, et devient la source de la noblesse. Si les fils sont vertueux comme les pères, la considération pour eux ne fait que s’accroître; s’ils cessent de lêtre, la qualification leur reste, mais le respect s’éloigne.

Les marabouts interviennent en qualité de pacificateurs dans les querelles particulières : ils sont consultés pour les guerres de tribu à tribu; ils prophétisent, rendent des oracles , guérissent les malades , exorcisent et donnent des réponses plus ou moins satisfaisantes à ceux qui les consultent. Les plus vénérés vivent dans des espèces de retraites , (au milieu des tombeaux de leurs ancêtres, réunissent autour d’eux les jeunes gens qui préfèrent le calme de l’étude au tumulte de la guerre, ils les familiarisent avec les différentes interprétations du Coran.

Au bout de quelques années d’étude, ces adeptes prennent le titre de talebs (savants). Les élèves qui fréquentent les écoles n’y apportent que leur linge et leurs habits, car ces écoles sont gratuites. « La science de la loi du Coran ne doit pas se vendre. »

Ils y sont nourris à l’aide de nombreux présents que le marabout reçoit en vivres, bestiaux et argent, des tribus qui protègent l’école.

L’école ou la Zaouia est ouverte à tous les enfants kabyles; quelques parents en envoient de très loin. L’enfant apprend d’abord la formule religieuse de l’Islam : « Il n’y a de dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète » ; puis une demi-douzaine de prières et quelques versets du Coran. La plupart des Kabyles n’en savent pas plus long; ils rentrent au sein de la famille, pour prendre part à ses travaux, dès que leur développement physique le leur permet.

Ceux qui prolongent leur éducation apprennent à lire et à écrire , à réciter le texte du Coran , etc. Après six ou sept ans, cette instruction secondaire leur permet de rentrer dans les tribus comme tolbas, et d’y ouvrir de petites écoles pour les enfants du peuple.

Quand l’élève quitte la zaouïa, ses maîtres se rassemblent; un d’eux lit le Fatah sur lui. Le jeune homme, à son tour, le remercie, et il le fait ordinairement par cette formule à peu près consacrée : « O mon maître , vous m’avez instruit, mais vous vous êtes donné beaucoup de mal pour moi. Si je vous ai causé quelque peine, je vous en demande pardon au jour de la séparation. »

Enfin, les études transcendantes réunissent, surtout dans quelques zaouias plus renommées, des tolbas de toutes les régions. On apprend dans les zaouias :

La lecture et l’écriture ;

Le texte du Coran, jusqu’à le réciter intégralement, sans une faute et avec la psalmodie ou intonation convenable qui sert à maintenir la pureté du langage;

La grammaire arabe ;

Les diverses branches de la théologie ;

Le droit, c’est-à-dire le commentaire du Coran au point de vue légal, par Sidi Khelib, qui fait foi ;

Les conversations du Prophète;

Les commentaires sur le Coran, c’est-à-dire l’interprétation du texte saint (on compte sept ou huit commentaires ayant autorité);

L’arithmétique, la géométrie, l’astronomie;

Enfin la versification. Presque tous les tolbas sont poètes.

La tribu kabyle, comme celle des Arabes, prend ordinairement son nom d’un individu qui passe pour en être la souche, ou d’un lieu remarquable près duquel elle habile. Voilà pourquoi on trouve si souvent dans les appellations qui servent à les désigner les mots Béni et Ouled, qui signifient fils, enfant : Beni-Messaoud (enfants de Messaoud), Ouled-Chareb-el-Rihb (enfants qui habitent la montagne de la Lèvre du vent.) Une tribu est divisée en plusieurs kraroubas ou districts, subdivisés à leur tour en (lâcheras, villages, agglomérations de cabanes, réunion de tentes. Le nombre de villages composant une krarouba varie à l’infini , mais chaque krarouba forme une unité et a un amin pour représentant.

Chaque village (haddart) s’administre comme il l’entend, sans qu’il permette jamais à un autre village, même à sa tribu, de s’immiscer en quoi que ce soit dans ses propres affaires. L’autorité réside dans Yamin, qui n’est, en réalité, qu’une sorte de maire, dont le pouvoir exécutif est très limité, même dans la réunion de tous les hommes en état de porter les armes et appelés à payer l’impôt. Cette réunion d’hommes appartenant non pas à une même tribu, mais à un même village, forme ce qu’on appelle la Djemâh. Celte djemâh juge et décide toutes choses sans appel, puisque aucun pouvoir n’est au-dessus d’elle. Elle seule est appelée à

prononcer sur la paix et sur la guerre, et à prendre les mesures qu elle juge les plus utiles à son administration. Elle nomme ses magistrats pour le temps qu’il lui plaît, discute ses revenus, ses dépenses, l’emploi des taxes et des corvées imposées par elle.

Elle tient ses conseils en public, sous une espèce de hangar couvert, qui se trouve, le plus souvent, à l’entrée principale du village. De droite et de gauche s’élèvent de larges gradins où chaque habitant peut venir siéger, et de là prendre toute la part qu’il jugera à propos à l’administration de son pays. Tout Kabyle se considère, en effet, dans sa djemâh, comme un roi au petit pied. C’est son forum à lui; c’est là qu’il vient discuter, juger, gouverner, exercer, en un mot, tous ses droits de souverain.

La fréquentation assidue de ces conseils a développé singulièrement chez les Kabyles la soumission à l’autorité établie, le respect des lois, l’amour de la justice et de 1 égalité, le sentiment des droits et des devoirs, et, en général , un bon sens naturel et pratique qu’on est suipiis de trouver chez un peuple considéré longtemps comme à demi-sauvage.

La tribu kabyle, elle aussi, n’a rien de commun avec la tribu arabe; celle-ci est formée de plusieurs douars ou réunion de tentes qui ont entre elles des affinités, des alliances ou des intérêts communs, et qui se mettent sous la protection dun même chef héréditaire pour les diiigei ou les commander. En Kabylie, ce qui prend le nom de tribu (arch) n’a d’autre point de départ que les seuls accidents de terrain, et jamais les relations ou affinités des habitants. Il y a peu de pays dont le sol soit si tourmenté. Ce sont des montagnes nombreuses et serrées, couronnées par des pics élevés, et séparées par de profondes mais étroites vallées, torrents fangeux en

hiver et qui, en été, servent de chemin. Sur chaque piton s’élève un village, chaque massif forme la tribu et chaque chaîne de montagnes une confédération ou kbila , en sorte que, en suivant une de ces vallées profondes et encaissées qui sillonnent la Kabylie dans tous les sens, on peut avoir la certitude de longer les limites de deux tribus différentes.

Les villages qui , d’après la configuration du sol, appartiennent à une même tribu, sont, je le répète, tout à fait indépendants les uns des autres dans leur administration intérieure. Ce n’est qu’en face d’un danger commun ou en présence d’intérêts généraux propres à tous les villages d’un même système de montagnes, que se révèle le lien presque imperceptible qui existe entre les tribus d’une même confédération. L’intérêt propre, voilà, en effet, ce qui semble agir le plus fortement sur le Kabyle. Quant à l’esprit de nationalité tel qu’on l’entend d’ordinaire, il n’existe presque pas chez lui : il est à peu près étouffé par l’antagonisme et les divisions intestines qui, à toutes les époques de l’histoire, ont divisé profondément les peuples berbères. Le sentiment de liberté et d’indépendance le touche de bien plus près. Pour lui, la patrie, c’est son village et quelquefois son foyer; aussi, repos, fortune, vie même, il sacrifiera tout pour les sauvegarder et les défendre, tandis quun malheur commun à tout son pays le trouvera à peu près insensible, s’il ne l’atteint pas.

A côté d’une organisation administrative, est placée une force législative tout aussi intéressante, c est le Kcmoun ou code des lois non écrit, mais oral et traditionnel, dont le fond est le même partout, mais qui, dans son application, varie de village à village. Grâce à cette institution, aussi vieille que la société kabyle, il n’est peut-être pas de peuple où l’arbitraire soit plus

inconnu que parmi ces fiers montagnards. Le kanoun atteint tout le monde également. Il protège le faible contre le puissant, et le riche contre les convoitises du pauvre. Les délits, quels qu’ils soient, sont prévus et punis par ce code étrange, reçu des anciens, appris dès l’enfance, dont chaque citoyen est dépositaire, que la djemâh seule a le droit d’appliquer, et qui est également respecté de tous, grands ou petits, sous peine de mort ou de bannissement.

Toutes les affaires qui, en France, sont du ressort des tribunaux criminels ou de police correctionnelle se jugent par un comité d’amins. Le délinquant est condamné à une amende ou grotia, et doit, en outre, restituer au plaignant la valeur de l’objet dont il lui a fait tort. La grotia est fixée d’avance pour un vol de figues , de raisins, de bestiaux, etc., comme pour une dispute pour des coups de bâton, de yatagan, d’arme à feu, etc. L’homme qui s’est rendu coupable d’un meurtre n’a d’autre ressource que de s’évader sur-le-champ, car les parents du défunt peuvent le tuer sans autre forme de procès. S’il parvient à se soustraire à leur poursuite, les amins, après s’être concertés, lui infligent une amende pour le payement de laquelle ses biens mobiliers ou immobiliers, s’il est possible, sont vendus; il est, en outre, proscrit et est obligé d’aller chercher asile dans une autre tribu. Mais le sang demande du sang, et le plus proche parent de la victime est toujours obligé de la venger; s’il y parvient, il n’est pas expulsé de la tribu, mais il est soumis à l’amende.

L’instinct superstitieux des Kabyles se retrouve dans l’amour sauvage voué au pays natal. Chaque pic est le siège d’une légende, religieuse, qui fait de ces rochers déserts et glacés des espèces de divinités domestiques, objets d’un culte traditionnel. En voici quelques exemples :

Le sommet du Tamgout forme un long plateau inhabité, couvert d’une forêt de chênes. A l’ombre de ces bois séculaires s’élevait une petite mosquée blanche, propre, bien entretenue, seul monument qui, dans la forêt déserte, rappelle le voisinage des hommes. C’est cette petite coupole qui s’appelle Tamgout; elle donne son nom à la montagne, et porte elle-même celui d’un marabout dont elle renferme la dépouille. La forêt est la propriété commune de tous; ainsi l’a voulu Tamgout lui-même. Mais le bois de Tamgout est un objet sacré : malheur à celui qui concevrait, en le coupant, la pensée de le brûler ou de le vendre 1 Allah couvrirait ses yeux d’un bandeau, ou lui susciterait un lion pour le dévorer.

La dévotion pour ces dieux pénates va, dit-on, quelquefois jusqu’à balancer l’influence des prescriptions fondamentales de l’islamisme. Ainsi, dans les montagnes des Beni-Amram, en arrière du cap Sigli, remarquable par ses roches fantastiques, il existe une gorge qui a la propriété de rendre l’écho. Or, suivant une croyance qui remonte sans doute à bien des siècles, cet écho est un oracle qui manifeste les volontés du ciel. Un jour, aux approches du Ramadan, les Kabyles s’avisèrent d’aller consulter la montagne pour savoir s’ils devaient jeûner. — Jeûnerons-nous, ou non? s’écrièrentils. La montagne répondit : Non. — Ils s’en allèrent bien résolus à enfreindre l’un des premiers préceptes du Coran , et il ne fallut rien moins que l’intervention de tous les marabouts pour balancer dans leur esprit le crédit de l’oracle.

Chaque village possède sa petite mosquée : c’est en général, la plus belle maison. Elle est consacrée à la prière; mais comme chez les musulmans la vie civile se confond dans la vie religieuse, la mosquée a une autre destination toute terrestre; c’est l’hôtellerie des voya-

geurs. Elle est entretenue aux frais des habitants : le cheik y pourvoira sur le produit des amendes , et si ce fond ne réussit pas, il a recours aux cotisations, il commet un oukil à la garde et à l’entretien de la mosquée : c’est ce dernier qui a charge d’héberger les voyageurs, et le cheik les laisse rarement partir, sans leur demander s’ils sont contents de l’hospitalité qu’ils ont reçue.

Il est facile de reconnaître, dit un auteur, que dans les goûts kabyles, c’est le travail qui tient le premier rang : quel que soit le point qu’il occupe, il trouve à utiliser les ressources naturelles du sol. Dans les plaines étroites qui bordent le thalweg de ses cours d’eau, il est laboureur et pasteur; sur les pentes des montagnes, il est jardinier; il passe sa vie au milieu des vergers, il sait les soins que chaque espèce réclame; l’olivier forme sa principale ressource, et lui donne des flots d’huile, dont les dernières gouttes vont aboutir sous la forme de savon aux boudoirs de Paris, et sous la forme de pommade, aux huttes de Tombouctou. Le jardinier kabyle connaît très bien, quoi qu’on en ait dit, l’utilité de la greffe.

Vers le sommet des montagnes, où régnent d’immenses espaces couverts de forêts vierges, le Kabyle est bûcheron et tourneur. C’est de ces hautes régions que descend toute la vaisselle indigène de l’Algérie : c’est là particulièrement, que se fabriquent ces plats majestueux en bois de hêtre appelés gaça, où s’apprête et se sert chaque jour le mets national , le couscoussou destiné à tous les habitants d’une tente, d’un gourbi, d’une maison. Là, où domine la roche ingrate, là, où le sol ne produit ni blés, ni fruits, ni arbres, le Kabyle est orfèvre, forgeron, armurier. Ainsi la tribu de Fliça-sur-mer est une grande manufacture d’armes blanches. Elle fabri-

que de longs sabres droits et pointus que les Kabyles appellent khedama, et que nous appelons fliça, du nom de la fabrique. Ailleurs ce sont des manufactures d’armes à feu : la tribu des Beni-Àbbès, par exemple, livre au commerce indigène de longs fusils, produit de ses usines, et en particulier des platines qui jouissent d’une certaine vogue.

La fabrication de la poudre de guerre constitue la spécialité des Rboula. Là, pas une maison qui n’ait son atelier d’artifice. Les procédés ressemblent beaucoup aux nôtres. Ils tirent le salpêtre des antres naturels où il se forme et se dépose par efflorescence. Le charbon est celui du laurier rose qui croît au bord de tous les ruisseaux. Le soufre est fourni par le commerce européen.

Dans les montagnes des Beni-Sliman, le Kabyle est surtout mineur. Le contrefort du Kendirou contient des mines de fer en pleine exploitation. Le minerai extrait au pic à roc est traité par le charbon de bois , dans de petits fourneaux à la catalane. Les soufflets, faits en peaux de bouc, rappellent ceux de nos étameurs forains.

Dans les régions pauvres, ravinées, impropres à la culture, incapables de nourrir tous leurs habitants, l’émigration devient une nécessité. Chaque année, chaque mois, on pourrait dire chaque jour, voit un bon nombre de jeunes Kabyles, n’ayant pour tout bien qu’un bâton , un derbal en guenilles et la foi dans le travail , descendre des montagnes et s’acheminer vers Alger, vers Sétif, vers Constantine, vers tous les points enfin, où la présence des Européens promet un aliment à leur activité. Amasser en quelques années un petit capital, retourner ensuite dans leur pays, y acheter une chaumière , un coin de terre cultivable , et y passer le reste

de leurs jours parmi les roches ingrates qui les ont vus naître : voilà le rêve de leur ambition.

N’omettons pas une branche intéressante de l’industrie kabyle, celle que les mœurs musulmanes réservent exclusivement aux femmes, la fabrication des tissus de laine. Dans toutes les tribus les femmes tissent la laine et la façonnent en burnous. Mais il en est deux, qui excellent surtout dans ce genre d’industrie , et dont les produits, universellement estimés, commencent à être recherchés même des Européens : ce sont les Beni- Abbès et les Beni-Ourtilan.

Dans les villes musulmanes la femme disparaît et s’annule sous le voile dont la loi, complice de la jalousie des hommes, l’oblige à se couvrir les traits, espèce de suaire qui l’ensevelit vivante.

Les femmes kabyles ne sont point soumises àcetusage : elles recherchent au contraire les occasions de se montrer : elles paraissent à toutes les fêtes , et y prennent part avec les hommes, dont elles suivent les exercices. Elles y jouent même un rôle actif par les chants et les danses auxquelles elles se livrent. Leur danse favorite s’appelle sgara : elles l’exécutent au son de la zerna (espèce de hautbois à six trous), en brandissant un yatagan ou un fusil.

Le vêtement ordinaire des femmes consiste dans un haïk, ou longue pièce de laine descendant jusqu’à mijambe, maintenu à la ceinture par une corde de laine.

Elles portent comme ornements d’immenses boucles d’oreilles, quelquefois en argent , le plus souvent en cuivre ou en fer, et d’autres anneaux de m ême métal aux pieds et aux bras.

Elles affectionnent singulièrement le collier de verroterie ou de corail, qu’elles achètent aux colporteurs forains. Mais c’est un luxe réservé aux bourgeoises et

aux coquettes. Le henné , cette teinture populaire en Algérie, fournitsontributàla parure; il colore les ongles, la plante des pieds et la paume de la main. Enfin divers desseins tatoués sur le front et les bras complètent cette toilette assez bizarre ; et ce qu’il y a de remarquable dans ce dernier ornement, c’est qu’il dessine presque toujours l’image d’une croix.

Les femmes chez les Kabyles sont entourées d’une vénération toute particulière. A l’exemple des anciens Germains , ils supposent à leur sexe une mission religieuse, une puissance d’inspiration : aussi, se gardent-ils bien de rejeter leurs avis ou de douter de leurs oracles. Ce respect pour les femmes, malgré leur état d’infériorité, est un fait très remarquable. Lorsque l’on est menacé, il fait bon se mettre sous leur protection; c’est la meilleure sauvegarde. Dans les premières années de la prise de Bougie, deux Arabes firent naufrage dans la partie la plus inhospitalière du golfe. Ils allaient être massacrés, lorsqu’une femme intervint, les couvrit de sa protection et les arracha à la mort.

Le respect des Kabyles pour les femmes se manifeste encore par les honneurs rendus à la mémoire de plusieurs d’entre elles, que la voix populaire a proclamées saintes. Une sainte fille kabyle Lella Gouraïa, fut longtemps la patrone révérée de Bougie. La chapelle qui renfermait ses restes occupait encore, au moment de l’arrivée des Français, la cime brumeuse du pic, où, s’élève aujourd’hui une forteresse qui a conservé son nom. Cette chapelle était jadis le rendez-vous d’un grand nombre de pèlerins qui venaient de fort loin, y faire leurs dévotions, attirés par la réputation de Lella Gouraïa et les miracles posthumes qu’on lui prêtait.

Il me reste à vous raconter la manière dont les Kabyles faisaient la guerre.

Les inimitiés d’homme à homme étaient moins fréquentes que les guerres de tribu à tribu : chacune avait ses ennemis et ses amis. Les alliances se concluaient par l’échange d’un gage entre les deux cheiks. Le gage était un yatagan, un fusil ou un burnou. Il porte le nom de mezrag , qui signifie lance , parce que cet usage chevaleresque remonte sans doute au temps des carrousels et des tournois. L’échange du mezrag établit entre les contractants une union étroite, une solidarité complète. Le mezrag est un gage sacré : honte à qui le laisse arracher de ses mains.

Ce culte de l’objet échangé, qui lie les tribus, lie aussi les personnes. Le Kabyle qui a échangé le mezrag avec un autre devient ce qu’on appelle son naïa, c’est-àdire , son répondant c orps pour corps : son aller ego. Il épouse toutes ses querelles, il doit le défendre au péril de ses jours, et s’il succombe, il doit le venger.

Le Kabyle regarde l’instrument de sa défense personnelle comme une partie de lui-même. A peine a-t-il atteint l’âge de seize ans, qui marque le passage de l’adolescence à la virilité, qu’il reçoit un fusil des mains de son père, et dès lors cette arme devient son inséparable compagne : elle le suit dans toutes ses courses, dans toutes les vicissitudes de sa vie : elle est à la fois sa protectrice et son amie.

Le paysan kabyle a pour fortune deux bœufs, un âne et un fusil. Éprouve-t-il un malheur, il vend un bœuf : un second, il vend l’autre bœuf : un troisième, il vend son âne ; jamais, quoi qu’il arrive, il ne se sépare de son fusil.

Il est de principe que tous les travaux cessent lorsque la voix de la poudre se fait entendre dans la montagne : tous les hommes doivent courir aux armes et se réunir autour du cheik : les femmes demeurées au village

abandonnent leurs occupations habituelles, et pensent à ceux qui combattent; à plus forte raison cette obligation est-elle rigoureuse lorsqu’il s’agit de la guerre sainte.

Pendant les premiers temps qui suivirent la prise de Bougie, les Kabyles paraissaient tous les jours devant la place, et tous les jours ils interrompaient leurs travaux. Bientôt fatigués de ce régime, ils laissèrent une semaine d’intervalle entre leurs attaques, plus tard un mois, puis enfin deux et même trois mois. Il suffisait alors, pour rompre la trêve, de la provocation fanatique d’un marabout. Aussitôt la coalition se formait; le plan de campagne était discuté dans l’assemblée des cheiks; on fixait le lieu et le jour du rendez-vous; c’était ordinairement au marché des Beni-Bou-Msaoud, qui se tient tous les mercredis. Les tribus qui avaient voté pour la guerre fournissaient leurs contingents. Il arrivait souvent que les cheiks ennemis se faisaient un devoir chevaleresque, aussitôt après la décision prise, de la signifier aux Français. Le commandant supérieur fut prévenu plusieurs fois par écrit du jour où il serait attaqué; jamais les Kabyles ne l’ont trompé et n’ont manqué au rendez-vous.

La campagne durait deux ou trois jours : chacun apportait ses munitions et ses provisions : ces dernières étaient d’une simplicité homérique , car elles se réduisaient à une galette cuite sous la cendre assaisonnée de quelques figues sèches.

Presque toujours les femmes suivaient leurs frères et leurs maris : on les voyait courir dans la mêlée, excitant les combattants par leurs cris, portant secours aux blessés, aidant à emporter les morts, partageant les périls de la lutte, la douleur des revers, la joie du succès.

Les Kabyles, quand ils marchent à la guerre, avancent par groupes gagnant les hauteurs pour se rapprocher du point d’attaque. Chaque tribu a un drapeau : il est porté par le plus brave. Ils ne s’engagent qu’avec beaucoup de circonspection et jettent en avant des tirailleurs pour sonder le terrain. Aux approches du point d’attaque, ils s’éparpillent : chacun cherche son rocher ou son arbre pour s’y embusquer et faire feu à couvert.

Si les cavaliers, saisissant un moment favorable, s’élancent au galop, les fantassins courent à eux se tenant à la selle ou à la queue des chevaux. On a vu jusqu’à trois hommes cramponnés au même cheval. Le drapeau s’arrête à distance, et indique le point de ralliement.

Les Kabyles attachent une certaine importance à commencer l’attaque par un feu bien nourri; c’est ce qu’ils appellent le taraka. Ils accompagnent cette opération de grands cris qui durent pendan t tout le combat.

Le moindre avantage leur inspire une grande audace; mais l’amour irrésistible du pillage les empêche de poursuivre un succès.

Dans la retraite, ils se retournent et font feu, se dispersant pour diviser l’attention et les coups de l’ennemi, profitant avec habileté d’une pierre, d’un arbre, du moindre accident de terrain pour recharger en sûreté leur long fusil.

Dans la déroute, ils fuient sans ordre en gagnant de toute la vitesse de leurs jambes les rochers et les broussailles. Ils s’ingénient alors, comme ils peuvent, pour échapper aux coups du vainqueur; ainsi on les voit agiter leur burnous avec les bras, pour donner le change sur la place que leur corps grêle occupe sous ce vêtement. Sont-ils serrés de près? ils se retournent, saisissent la baïonnette du fantassin, prennent le sabre du

cavalier parla lame, et le tirent à eux en se coupant les mains dans l’espoir de désarçonner leur ennemi. Parviennent-ils à trouver une cachette, ils s’y blottissent, tenant près d’eux leur fusil chargé, prêts à faire feu à bout portant s’ils sont découverts, et déterminés à se servir ensuite de la crosse comme d’une massue : l’idée de se rendre ne leur vient jamais.

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