CHAPITRE II
Le Château-Neuf, sa description. - L’âne de la fable rencontre-t-il de S L? "“lUt,Tp?rLe forldeSa„la-Cru2. - La famine
Les Mtr,rn , 'SSier’ ~ Nom'elle f»">i"een 1867. -
* d 0r“"' - La synagogue des juifs, son mode d’éclairage
Ësraa„TUer Pa° r La d8 Sidi-el-Hao„ri. -L
Uer ôè° e ~ , ' "lll5lll,,ia,,s “tent les juifs. - Le quar-
nè&re. — Les sorcières. - La fête de Lella-Marina.
Au milieu de la ville et sur une colline peu élevée et surbaissée, qui domine la mer à une hauteur médiocre on aperçoit le Chateau-Neuf, résidence du général. C’est une véritable forteresse. Bâti sur la. rive droite de oued Rehhi, le Château-Neuf est encore orné, comme autrefois, de trois grosses tours reliées entre elles • les murs en sont très forts et très élevés. On en attribue la fondation première aux Vénitiens, peuple essentielle-
ment marchand. Il n’est pas étonnant, en effet, que, voulant défendre leurs intérêts et leurs personnes contre les attaques des indigènes, et se tenir à l’abri des révolutions si fréquentes au moyen âge, ils aient bâti une redoutable forteresse. Bien d’autres opinions contradictoires ont encore été émises sur 1 origine et les commencements du Château-Neuf. Ainsi, selon les uns, ce sont des chevaliers maltais, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui en jetèrent les premiers fondements ; selon d’autres, c’est le sultan Aboul-Hassen qui le construisit, en même temps qu’il fondait Mers-el-Rébir, de 731 à 739 de l’hégire (1331 à 1339 de l’ère chrétienne). Cette forteresse joua par la suite un très grand rôle; elle était connue sous le nom de Bordj-el-Mehal (fort* des Cigognes) et de Bordj-el-Ahmor (fort Rouge).
Quand vous arrivez au Château-Neuf, le premier objet qui frappe vos regards est une inscription placée sur la porte d’entrée ; elle rappelle la date de la construction de cet édifice : « Sous le commandement de Don Juan Martin Zermeno, on construisit les voûtes pour le logement de la garnison , et l’on réédifia le château en ce qui concerne la partie qui regarde la mer. » Au-dessous on lit, en arabe, l’année de la reddition par les Espagnols : en 1206 de l’hégire (1791), sous le pachalich d’Hassen .
Le Château-Neuf devint la résidence des beys d’Oran, qui s’y succédèrent, perdant le pouvoir comme ils l’avaient acquis, par des intrigues et des crimes, jusqu’en décembre 1830, où la France, cédant aux sollicitations instantes du dernier de ces satrapes, se décida à prendre possession de la ville. Le génie militaire a détruit presque toute la beauté de ce séjour ; mais, en dépoétisant le palais destiné à un seul homme, il l’a, par compensation, transformé en une immense caserne où demeurent
non seulement des troupes, mais presque tous les chefs des services militaires. C’était autrefois une délicieuse demeure.
Le pavillon destiné au harem était un séjour aérien, situé au point culminant du château, et d’où l’on jouissait d’une vue ravissante. Le bey, du haut de ce joli kiosque, plongeait ses regards dans toutes les maisons placées sous ses pieds, et étendait ainsi sur la ville son invisible surveillance. Un jardin de roses et de jasmins séparait ce pavillon du corps du palais, dans l’intérieur duquel étaient deux parties bien distinctes : l’une, habitation du bey; l’autre, palais proprement dit, où il trônait en souverain absolu. Une galerie couverte mettait ; l’une et l’autre partie en communication.
Le palais et le kiosque ont été conservés et sont de- | venus la demeure du général français. Ces édifices présentent encore intégralement le genre de leurs constructions primitives. Une colonnade de marbre blanc à colonnes torses, avec chapiteaux feuillagés et fouillés délicatement, forme péristyle le long du palais. La façade est couverte d’arabesques artistement ouvragées ; l’intéj rieur du palais est meublé et orné dans le genre mauresque, et rappelle très bien sa destination primitive. J’ai admiré aussi, dans les jardins, une magnifique plantation de bananiers, chargés de leurs fruits, dont la vue chatouillait délicieusement mon œil. — Ces fruits doivent être bons, me disais-je à part moi ; ce doit être une nourriture digne des dieux :
Jupiter, s'il était malade,
Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.
(La Fontaine, liv. XI, fab. 6.)
Ils étaient délicieux, en effet, je puis vous l’assurer, car :
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je goûtai de ce fruit la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net...
(La Fontaine, liv. VII, fab. 1.)
Mais, rassurez-vous, je n’étais pas tout à fait dans les conditions du héros du fabuliste; si je n’avais pas le droit strict et rigoureux de satisfaire mon goût pour les sciences d’observation, j’en avais cependant reçu le pouvoir des hôtes gracieux qui me faisaient admirer cette végétation luxuriante.
Par une transition un peu brusque, que vous voudrez bien me permettre’, je vous transporterai au fort de Santa-Cruz, au sommet du pic d’Aïdour, à plus de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, et là, vous admirerez la puissance et la hardiesse du génie humain uni à l’instinct de la conservation.
Le fort de Santa-Cruz est juché sur une aiguille de pierre semblable à une gigantesque stalagmite. C’est un terme de géologie que j’emploie ici pour votre instruction et pour ma plus grande satisfaction, car vous le savez :
Chacun a son défaut, où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie...
(La Fontaine, liv. III, fab. 7. )
Du haut de cette stalagmite , l’œil, embrassant une immense étendue de mer, découvre, quand le temps est beau, jusqu’à la côte de Carthagène. Ce fort est considéré, non sans quelque raison, comme imprenable. Non seulement il serait impossible de s’en emparer par escalade, mais on se demande comment des créatures humaines, presidiarios ou autres, ont pu, sans ailes, hisser jusqu’à ce nid d’aigle les matériaux nécessaires
pour la construction d’un fort. Cette œuvre aérienne tient vraiment du prodige. « On dirait, dit un auteur, un ouvrage avancé de cette fameuse Néphélococcygie, bâtie jadis, au dire du comique grec, par les cigognes,' les hirondelles, les grues d’Afrique, les hérons et autres architectes de la république emplumée. »
Les Arabes disent que, lorsqu’il fut question de commencer les travaux, on ne savait comment faire arriver l’eau nécessaire à la préparation du mortier. Les moyens de transport faisaient défaut, lorsqu’un chef des Hamian offrit aux Espagnols toutes les outres de sa tribu, et ce fut dans ces outres que l’on transporta l’eau à dos d’homme. Cette explication est bonne pour le vulgaire, mais elle est trop prosaïque; décidément, j’aime mieux l’autre.
Un second fort, situé au-dessous du fort de Santa- | Cruz, sur la même montagne, attire également l’attention, et frappa mon imagination. C’est la forteresse de | San-Gregorio ; elle est construite en forme d’étoile irré- I gu hère, avec les matériaux et sur l’emplacement d’un | château, au sommet duquel, au dire de l’historien Gomez, on voyait briller, pendant la nuit, un feu qui i appelait le phare des Grues. Une inscription espagnole, dont voici la traduction, recueillie par M. L. Frey, nous donne la date de la construction du fort San-Gregorio :
« Lan 1589, le roi Don Philippe II régnant dans les Espagne s ,
« Don Pedro de Padilla, son capitaine général, fit achever ce château. »
Entre ces deux forts, et à peu près à égale distance, on admire la chapelle et la tour de Notre-Dame de Santa-Cruz ou Notre-Dame-du-Salut. Rien de plus touchant et de plus émouvant que l’origine et la construc-
tion de ce monument, témoignage de la piété et de la reconnaissance d’un grand général et d un pieux évêque. Je ne puis mieux faire que de donner la parole à M. C..., qui a fait, en termes si heureux, l’histoire et la description de ce monument :
En 1849, un horrible fléau s’abattait avec violence sur notre colonie algérienne, déjà bien souvent et cruellement éprouvée : c’était le choléra!... Les victimes succédaient rapidement aux victimes, sans distinction d’âge ni derang le fleau^frappait sans relâche et la moi t faisait une ample moisson. La colonie était consternée.
La ville d’Oran, entre toutes, fut plus cruellement éprouvée : sa population, mélange hétérogène de toutes les nationalités où domine pourtant le Français, 1 Espagnol, le Maure, l’Arabe et le Juif, était consternée. Dans cette terrible occurrence, un homme pensa à fléchir la colère céleste, à implorer sa miséricorde : cet homme était le général Pélissier, commandant alors la province d’Oran et qui devint depuis le glorieux maréchal de France, vainqueur de Malakoff. Tous invoquèrent Marie, la douce consolatrice des affligés, et 1 illustie soldat, plein de la foi la plus vive, s’engagea à lui construire un sanctuaire en témoignage de la reconnaissance commune. La prière fut exaucée', le fléau cessa miiaculeusement.
La chapelle de Notre-Dame-du-Salut, pleine de coquetterie en sa simplicité, est construite sur un îocher qui domine les deux ports d’Oran et de Mers-el-Kébir, rocher qui est lui-même dominé par le fort de Sanla- Cruz (Sainte-Croix), construit par les Espagnols, qui avaient l’habitude de donner un nom religieux à tous leurs monuments militaires. Le nom de Sainte-Cioix était vraiment celui qui indiquait à tous, que cet emblème sacré est le seul de la vraie civilisation.
Dix-neuf ans plus tard, un fléau, non moins terrible que le précédent, venait également semer l’épouvante et la mort en Algérie: ce fléau était la famine !... Au travers de tous ses malheurs, notre colonie a trouvé une consolation dans l’inépuisable charité et le dévouement des évêques qui lui ont été donnés ; le souvenir de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, victime de sa charité, et de Mgr Pavy, qui lui succéda, sont encore bien vivants.
Par un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé...
( La Fontaine, liv. VII, fab. 9.)
Nous avons fait notre pèlerinage à cette délicieuse chapelle de Santa-Cruz; il était bien méritoire, avouez-le, mais aussi bien agréable par les émotions douces que nous avons recueillies. Si vous le permettez, nous descendrons à la cathédrale, située au pied delà montagne.
La cathédrale de Saint-Louis est bâtie sur un des petits plateaux et semble, de loin, adossée à la montagne. Cet édifice, au point de vue de l’architecture, n’offre rien de bien remarquable, mais il intéresse par les vicissitudes qu’il a subies. La cathédrale appartint d’abord à un couvent de moines Bernardins, qui remplaça une mosquée, transformée en chapelle par Ximènes, après la prise d’Oran, sous le vocable de Notre-Dame de la Victoire. Cette chapelle devint ensuite l’église du Saint- Christ de la Pénitence. De 1708 à 1732, on en fit une synagogue. Rendue au culte catholique pour un temps, elle tomba bientôt au pouvoir des musulmans , et n’était plus que des ruines sous Mohammed-el-Kébir. Son abside, debout encore en 1831, fut conservée, lorsqu’en 1839 on réédifia l’église dans le style froid et monotone, en vogue sous le roi des Français Louis-Philippe Ier.
Mais le monument était trop petit. En 1874, Mgr Callot termina heureusement la construction de trois nouvelles travées.
La cathédrale provisoire de Saint-Louis, roi de France, est bâtie sur la place de l’Église et dans le quartier de la Marine. Elle a la forme d’un parallélogramme. Le chœur se termine en cul de four (c’est l’ancienne abside quia été conservée), dont la partie supérieure est décorée d’une peinture remarquable représentant saint Louis débarquant à Tunis. Cette peinture est due au pinceau de M. Saint-Pierre, élève de M. Picot. Deux pendentifs, dans lesquelles figurent saint Jérôme et saint Augustin , complètent cette décoration murale.
Un double escalier, qui ne laisse pas d’avoir une certaine majesté, conduit à la plate-forme, située devant le portail aux trois portes, et sur la balustrade qui circonscrit cette plate-forme, on a eu l’heureuse idée de placer les statues de saint Augustin et de saint Cyprien, de saint Louis et de saint Vincent de Paul. J’ai trouvé ce choix très opportun. Ces statues m’ont paru symboliser l’union de la France avec l’Afrique, par la science et par la charité, qui apportent sur ces rivages naguère barbares, aux malheureuses populations, le bienfait de la civilisation chrétienne.
Parmi les autres églises d’Oran , une seule mérite de fixer notre attention , c’est celle de Saint-André. Il existait autrefois, près du fort de ce nom, une mosquée construite par les étrangers que leur commerce attirait à Oran; elle fut détruite en 1732; une autre la remplaça, construite à la même place, en 1801 , parle bey d’Oran. Cette mosquée, après avoir servi en 1830 de magasin pour les troupes, fut donnée en 1845 au culte catholique, et devint l’église Saint-André.
Ce n’est pas un monument remarquable, loin de là;
seul, un minaret peu élevé la signale à l’extérieur. L’intérieur est un rectrangle dans lequel on distingue plusieurs travées en forme d’arcs en fer à cheval, supportés par des colonnes unies et trapues. L’ornementation est pauvre, mesquine et à peu près nulle. On parvient à celte église par une petite cour, qui n’ajoute rien à la grandeur du monument qui, d’ailleurs, ne présente rien de curieux ni d’intéressant.
Il y a aussi à Oran un temple protestant, ce qui ne veut pas dire qu’il y ait dans cette ville beaucoup de partisans i de la religion réformée. Ce temple n’a rien de remar- ! quable.
J’ai voulu aussi visiter la synagogue des juifs, je l’ai trouvée misérable. C’est une grande pièce carrée, aux , murs noirs et enfumés. Toute la décoration consiste en plusieurs rangées de pupitres et de bancs vieux et délabrés; au milieu s’élève une misérable estrade (ou ambon) dépourvue d’ornement, du haut de laquelle le rabbin fait la lecture de la Bible. Les femmes sont séparées des hommes, elles entrent par une porte et un ! escalier différents, et s’installent dans une espèce de galerie fermée qui circule autour de ce qu’on peutappe- | 1er la nef, qui seule est réservée aux hommes.
J’ai remarqué avec intérêt le mode d’éclairage usité dans ce temple. Ceci me rappelle un certain village de la Picardie , où vivait un bon et pieux curé auquel nous j avions donné le nom de saint homme. Il avait imaginé, dans son église, un splendide et économique éclairage î qui en faisait l’ornement et l’ébahissement de tout le pays;
■ c’est le môme mode qui a été employé ici, tant il est vrai [ que les mômes goûts sont inhérents à la nature humaine et se retrouvent partout; et qu’en dépit de notre civilii sation nous revenons toujours aux principes de l’art :
Chassez le naturel, il revient au galop.
Voici en quoi consiste ce mode primitif de propagation de lumière; rien de plus simple et de plus naturel. Du haut du plafond et suspendus à un long fil de fer (je n’oserais dire, à une prosaïque ficelle) et épars ça et là, sont un ou plusieurs godets ou verres à boire, long, étroits, en formes de cônes tronqués et renversés. On les remplit d’huile, on y place une veilleuse que l’on allume, et leur fonction sera d’illuminer la salle. Le chandelier à sept branches qui doit exister dans toute synagogue, selon le rit de la religion mosaïque, est une espèce de lustre, du centre duquel partent sept branches en fil de fer, dont chacune reçoit à son extrémité un godet plus grand rempli des mêmes ingrédients. N’est-ce pas que cela n’annonce pas un grand développement de l’art et de la civilisation, chez une race qui passe avec raison pour posséder la richesse de la terre?
Il me reste à vous parler des monuments arabes, je veux dire les mosquées.
La grande mosquée ou mosquée du Pacha se compose d’une immense voûte qui retombe sur des colonnes basses et accouplées avec les murs extérieurs. Tout dans ce monument est nu et froid; le minaret seul, placé sur la rue de la Mosquée, présente un grand intérêt. C’est un des plus jolis de toute l’Algérie : il est élevé, octogone, et va en s’amincissant; les arabesques qui le décorent, les couleurs qui le revêtent, les plaques et carreaux de faïence émaillée aux vives couleurs, lui donnent le plus gracieux aspect et semblent rehausser encore la légèreté de sa construction. La mosquée du Pacha offre extérieurement un mur semi-circulaire, terminé par des ornements dentelés. L’entrée s’ouvre sur un beau porche , en forme de koubba. Sa partie supérieure est ornée d’une corniche à trèfles, supportée par consoles ou corbeaux, dont les motifs sont empruntés à l’art
arabe le plus pur. Des versets du Koran , en caractères koufiques, se détachant sur des palmettes et des rosaces, complètent la décoration du pavillon. Quand on a franchi la porte d’entrée , on se trouve devant une fontaine en marbre blanc, dont les eaux servent pour les ablutions des musulmans. Le mur extérieur est doublé intérieurement d’une galerie, où les musulmans viennent se mettre à l’ombre et dormir.
Cette mosquée a été fondée par l’ordre de Baba-Hassen, pacha d’Alger sous le beylik de Mohammed-el- Kébir, en mémoire de l’expulsion des Espagnols , avec l’argent provenant du rachat des esclaves chrétiens.
L’inscription suivante donne sa date : « Cette mosquée a été fondée par le grand, Lélevé, le respectable, l’utile, notre maître Sidi Hassen-Bacha. — Sa présence imposante continuera à détruire les ennemis de la religion. — A. Oran, que Dieu conserve éternellement comme maison de foi! » L’inscription se termine ainsi : « Ces Habous (description des bains, boutiques et maisons qui entourent la mosquée et sont affectés à son service) ont été écrits dans le mois de Ramadan, l’an 4210 (mars 1795), sous le commandement du victorieux Abou’l-Hassen-Sidi-Bacha. »
La mosquée de Sidi-el-Haouri a été élevée sous le gouvernement du bey Othman-le-Borgne, fils de Mohammed el-Kébir. Son minaret, décoré de trois étages d’arc atures trilobées, domine la koubba d’El-Haouri, la seule partie qui ait été conservée au culte musulman. La fondation de celte mosquée remonte à 1213 ( 1799- 1800). « Sidi El-Haouri, en l’honneur duquel on éleva la mosquée qui porte son nom, était un grand marabout pour lequel les Arabes avaient autant de crainte que de respect. A l’âge de dix ans, il savait déjà par cœur le Koran et avait acquis par cela même le titre de
kâfed. A peine adolescent, il possédait la sagesse et marchait dans son sentier, dirigé par le guide tout-puissant. Il se rendit àKel-Mitou, près du Chélif, pour y visiter un ouali (saint), éminent parmi les saints de Dieu, et obtenir en sa faveur l’intercession de ses prières. Le ouali appela sur lui les bénédictions divines, afin qu’il pût être compté au nombre de ceux qui marchent dans la voie droite. Après s’être séparé du saint veillard, Mouhammed-el-Haouri parcourut les contrées de l’est à l’ouest, il s’enfonça dans le désert, au sein des lointaines solitudes. Il se nourrissait de plantes et des racines de la terre, des feuillages des arbres, et vivait au milieu des animaux féroces, qui ne lui faisaient aucun mal. Après avoir étudié la science à Bougie et à Fez, il accomplit son pèlerinage à la Mekke, visita Jérusalem , et, à son retour, alla se fixer définitivement à Oran, où, par son exemple et ses leçons, il tourna vers Dieu les cœurs de la multitude. »
On trouve, dans les écrits du temps, une foule de récits concernant ce personnage... Ahmed- ben-Mohammed-ben-Ali-ben-Sahmoun raconte l’histoire suivante :
« Une femme avait son fils prisonnier en Andalousie ; elle alla chez El-Haouri pour se plaindre de son malheur. Le saint homme lui dit d’apprêter un plat de bouillon et de viande et de le lui apporter. La femme obéit et revint bientôt avec l’objet demandé. El-Haouri avait une levrette qui nourrissait alors ses petits; il lui fit manger'le plat apporté, puis lui adressa la parole : — Va maintenant, dit-il, en Andalousie, et ramène le fils de cette femme. La levrette partit à l’instant, et Dieu permit qu’elle trouvât le moyen de passer la mer. Arrivée sur la côte andalouse , elle rencontra le prisonnier,, qui, ce jour-là, était allé au marché acheter de la viande pour une chrétienne dont il était l’esclave. La levrette,.
d’an bond, lui arracha cette viande des mains, prit sa course et se sauva dans la direction du rivage. Le jeune Arabe se mit à sa poursuite. La levrette franchit un canal, l’Arabe le franchit après elle; tous deux arrivèrent sur le bord de la mer, tous deux la traversèrent encore, par la toute puissance de Dieu, et rentrèrent à Oran sains et saufs. »
El-Haouri mourut en 843 (1439), à l’âge de quatrevingt-douze ans. On sait que, pour venger la mort de son fils tué par les habitants d’Oran, il demanda à Dieu que cette ville devînt pendant trois cents ans la proie des chrétiens. Si la durée des deux occupations d’Oran Pai 1 Espagne ne comporte pas un tel nombre d’années, il est à croire que l’occupation française compensera au delà ce qui manque à ces trois cents ans. Du reste, on sait assez que, en fait d’occupation, la France a pris pour maxime celle d’un de ses présidents : « J’y suis, j’y leste; » et c est la bonne en fait d’occupation.
11 est inutile que je dépeigne les maisons, les rues, les places, les marchés et les bazars d’Oran; ils ne présentent rien d’extraordinaire, tout est en général à l’européenne, quelques belles rues sont en voie de formation; mais ne cherchez pas à Oran le type des constructions mauresques, vous ne le rencontrerez pas; la ville arabe, vous ne la retrouverez plus. A peine verrez-vous quelques maisons espagnoles; le reste est bâti à la française.
Me voici installé à Oran comme si j’y avais toujours vécu, j’en profite pour examiner la ville plus en détail, sous le rapport des mœurs de ses habitants.
A pat t quelques honorables exceptions qui appartiennent à 1 administration de l’État, il se trouve un assez grand nombre de nos com patriotes qui ne se sont fixés en Algérie, et surtout à Oran, que parce qu’ils n’ont pu faire autrement. Aussi le radicalisme le plus échevelé
domine parmi eux. Quand on n’a pas le courage de travailler, et que l’on veut néanmoins jouir de la vie; quand on passe ses jours et ses nuits dans les cafés ou d’autres lieux, laissant à des mains mercenaires le soin de ses affaires, la misère vient bientôt frapper à votre porte. Tel est le sort d’un grand nombre de nos colons principaux. Il n’y a plus alors qu’un moyen d’essai pour se tirer d’embarras, c’est de se lancer dans la république rouge, c’est de cherchera renverser le gouvernement établi et de courir à la curée des places et des sinécures. Et l’on songe aux moyens :
Car, que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?
Et ces hommes songent tant, entre le petit verre et la choppe, qu’ils prennent la résolution de se rendre importants, indispensables et terribles; en sorte que, selon les *paroles que le fabuliste place dans la bouche d’un de ses héros, que j’appellerais leur idéal, si j’osais me servir de son expression, ils peuvent s’écrier :
. Ma présence
Effraye aussi les gens! Je mets l’alarme au camp!
Et d’où me vient cette vaillance?
Comment 1 des animaux qui tremblent devant moi!
Je suis donc un foudre de guerre!
La Font. , liv. II, fab. 14.
Gens sans aveux, qui spéculent sur les criailleries et cherchent à leur faveur à se bien pourvoir, aux dépens des contribuables. Boire, manger, dormir, crier et commander, voilà leurs moyens, et comme dit le fabuliste :
Étant de ces gens là , qui sur les animaux Se font un chimérique empire.. .
La Font. , liv. VII , fab. Ire.
Ils arrivent toujours à leur but en spéculant sur la faiblesse des bons :
Le radical n’est pas ce qu'un vain peuple pense,
Notre crédulité fait seule sa puissance.
Je pourrais citer tel homme important, à Oran, qui, spéculant ainsi sur notre légèreté naturelle, osa publiquement et dernièrement insulter la religion dans son représentant. Il fut applaudi par le grand nombre, cela devait être; mais il dut être bien honteux de son triomphe. Ces gens réclament pour eux seuls la liberté et se gardent bien de la laisser aux autres. Yoyez-les à Oran, ils sont pleins de respect pour toutes les autres religions, et n’ont que du mépris et des insultes pour la religion catholique qui les a élevés.et formés. Les protestants sont libres, les juifs sont libres, les musulmans sont libres, et respectés dans leur croyance ; on feint même de les admirer; mais n’essayez pas de réclamer le même respect, la même liberté pour la religion catholique, vous ne trouverez que moqueries, insultes, sarcasmes et tyrannie : il faut écrasser l’infàme , tel semble être le mot d’ordre.
Les Espagnols sont très nombreux à Oran; ce sont de pauvres diables expulsés de leur nation à cause de leur opinions politiques ou qui ont été chassés par la famine. Sales, déguenillés, à l’air fier et en même temps féroce, ils croupissent dans la pauvreté et la misère. J’en ai vu un certain nombre vivre daps des tanières ou des gourbis; ils se creusent sur le penchant delà montagne, sous une roche, un abri, où ils habitent au milieu de la terre. Hommes, femmes, enfants, poules, cochons, lapins, chiens et chats, tout s’y rencontre pêle-mêle et constitue ce qu’ils appellent une famille, et là, ainis
entassés, ils vivent à la manière des animaux. Ce n’est vraiment pas la plus intéressante partie de la population. Tous les vols et tous les assasinats qui se commettent dans la ville leur sont attribués, le plus souvent avec raison. Ils jouant, en effet, du couteau catalan avec la plus extrême facilité.
Ce sont surtout, à Oran, des huertolanos ou jardiniers des provinces de Murcie, de Valence et de l’Andalousie. On les trouve avec le costume arabe, sauf de légères différences : caleçons fort larges et ceintures très apparentes, sandales de cordes, mouchoirs sur la tête, quelquefois un chapeau, gilet croisé à bouton de métal, et enfin la couverture , dans laquelle le dernier mendiant sait si bien orgueilleusement se draper.
On rencontre à Oran beaucoup de Juifs. Le peuple d’Israël est ici, comme dans toutes les contrées du monde , adonné au commerce et en même temps d’une avarice sordide. Ce peuple est reconnaissable par ses caractères physiques, ses mœurs, ses costumes et ses pratiques religieuses. Ces Juifs paraissent s’être réfugiés en Afrique après la ruine de la Judée, sous l’empereur Vespasien.
Les Juifs d’Alger racontent sur leur venue en Algérie la légende suivante , qui est pour eux un article de foi : « Quand les Musulmans possédaient l’Espagne, disentils, ils nous avaient permis de nous livrer au commerce, de trafiquer et d’exercer librement notre sainte religion. Lorsqu’ils furent chassés de ce beau pays par les chrétiens, ils nous laissèrent d’abord tranquilles, mais, envieux des richesses que nous avions acquises par notre travail, ils ne tardèrent pas à nous tyranniser.
« En 1390, le grand rabbin de Séville, Ben-Smia, fut chargé de fers et jeté en prison avec soixante des principaux chefs de familles juives. Cet acte arbitraire fut le
signal de cruautés encore plus grandes que celles que nous avions éprouvées jusque-là. La mort du rabbin et de ses compagnons d’infortune fut ordonnée, et tous allaient être exécutés lorsqu’ils furent délivrés par un miracle. Tous ceux qui étaient avec Simon, voyant approcher leur dernière heure, accablés de douleur, s’abandonnaient au désespoir. Mais ce grand homme restait calme et semblait se résigner avec courage à son malheureux sort. Tout à coup ses yeux se remplirent de feu, sa figure s’anima, et un rayon de lumière brilla autour de sa tete. Dans ce moment, il prit un morceau de charbon, dessina un navire sur la muraille, et, se tournant ensuite vers ceux qui pleuraient, il leur dit : — « Que tous ceux qui croient en la puissance de Dieu et qui veulent sortir d’ici à l’instant même mettent avec moi le doigt sur ce vaisseau. « Tous le firent, et aussitôt le navire dessiné devint un navire véritable, qui se mit de lui-même en mouvement, traversa la ville de Séville, au giand étonnement de tous les habitants, sans en écraser un seul, et se rendit droit à la mer avec tous ceux qui le montaient. Le vaisseau miraculeux fut conduit par le vent dans la rade d’Alger, ville qui n’était alors habitée que par des mahométans. Sur la demande que leur firent les Juifs de s’établir parmi eux, les Algériens, après avoir écouté le récit de la manière miraculeuse dont ils avaient échappé à la cruauté de leurs oppresseurs, consultèrent un marabout fameux qui vivait à Miliana. Sur sa réponse qu’il fallait accueillir les enfants d Israël, les Juifs eurent la permission de débarquer, et les habitants , ayant à leur tête les chefs de la i eljgion et de la loi, sortirent en ioule pour les recevoir. »
On accorda aux Juifs tous les privilèges dont ils avaient joui en Espagne sous l’empire des Maures. Ils obtinrent
môme le pouvoir de faire des liqueurs et du vin. 1 ouïes les conditions du traité furent écrites sur un parchemin que les rahbins d’Alger conservent encore dans leurs archives.
Autrefois, dit un auteur, à six heures du soir, ils ne pouvaient plus circuler dans les rues : renfermés dans un quartier à part, ils étaient dans un état permanent de suspicion. S’ils voulaient sortir apres le coucher du soleil, ils se présentaient a la police, qui leur donnait, comme à ses agents, une lanière en nerf de bœuf, espèce de passe qu’ils montraient à la ronde de nuit pour se faire connaître. Si la nuit était obscure, au lieu de porter une lanterne, comme les Turcs et les Maures, ils tenaient à la main une bougie allumée que le vent éteignait à chaque instant. Passaient* ils devant une mosquée , ils prenaient leurs souliers à la main et 1 ampaient jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus en vue. Devant la Kasba, ils étaient obligés de s’agenouiller; puis ils fuyaient rapidement, la tête inclinée, et malheui à celui qui oubliait sa consigne : attaché à une chaîne , le misérable était bâtonné!
J’ai été témoin d’un fait qui témoigne de la haine que les musulmans leur portent encore de nos jours. J allais visiter une mosquée; un Juif, très pressé et très piéoccupé, passait également sous le porche; au moment où il y pensait le moins, il reçoit sur les épaules et sui le dos un coup énorme de bâton, appliqué par une main vigoureuse et consciencieuse. C’était 1 Arabe gardien de la mosquée qui se permettait cette jovialité ou cette correction. Le Juif, sans dire un mot, et comme s il avait commis un crime, prend ses jambes à son cou, et court encore. Fort intrigué de cette scène, je demande explication à l’Arabe.
« Pourquoifrappes-tuainsiceJuil, quel mal t’a-t-il fait?
— Comment, toi, marabout chrétien, tu défends ce chien de Juif? c’est ton ennemi, c’est l’ennemi de ton dieu.
— Il ne t’a pas fait de mal, tu n’as rien à lui repro cher?
— C’est un chien qui ne doit pas souiller la mosquée; il a tué Sidi-Aïssa, son dieu et le tien .
— Qu’arriverait-il donc s’il entrait dans la mosquée?
— Il n’en sortirait pas vivant, il serait déchiré avec les ongles. »
Voilà les dispositions des Arabes à l’égard de cette race.
Revenons à notre description des mœurs. Les Juifs ne devaient parler aux Maures qu’avec déférence et soumission. Ils leur cédaient le haut du pavé, et toute infraction à ces mesures avait pour résultat la bastonnade ou l’amende. La dernière place à la fontaine était pour eux. Ils ne pouvaient môme rentrer en ville sur un âne. Une législature sanguinaire les menaçait à chaque instant. L’insulte envers un musulman était punie par une mort soudaine, infligée arbitrairement et souvent d’après le caprice du Maure offensé, qui, en cas de réprimande, payait une amende au gouvernement, rarement aux parents de la victime. Les janissaires rachetaient de pareils forfaits avec une livre et demie de tabac, qu’ils versaient dans les magasins de l’État. Le pacha voulait-il s’emparer de la fortune d’un Juif, il lui suscitait une mauvaise affaire qui l’envoyait à la mort. Tandis qu’un Turc recevait la bastonnade, un Juif était brûlé pour le même délit.
Tel était le sort misérable des Juifs avant la domination française, et l’on peut s’étonner que ce peuple ait pu résister à cet état de choses; cela n’est pas étonnant cependant. Les Algériens qui habitaient le bord de la
mer étaient aventureux et ne vivaient que de pirateries, il leur fallait donc des individus intermédiaires entre eux et les peuples qui étaient leurs victimes pour faire fructifier le produit de leurs courses et de leurs rapines. Les Juifs étaient souples, insinuants, façonnés à toute espèce de trafic, et, de plus, ils avaient un instinct tout particulier pour le commerce. Ils étaient avant tout spéculateurs, doués d’une patience admirable, ne se rebutant pas plus devant les juges que devant les mauvais traitements. Ils se maintenaient donc auprès des indigènes par la seule raison qu’ils leur étaient nécessaires.
Depuis la révolution du 4 septembre 1870, comme nous l’avons indiqué plus haut, les Juifs sont reconnus Français, ils en ont tous les droits, et ils en usent pour accaparer, à Oran, tout le commerce, et partant, tout l’argent. Ils sont bijoutiers, changeurs, argentiers, marchands de toutes espèces de denrées, ont le génie du trafic et sont propriétaires des plus beaux immeubles. Ils sont essentiellement voleurs et de mauvaise foi dans le commerce. Règle générale : Quand vous achetez à un marchand juif un objet quelconque, gardez-vous bien de lui payer la somme qu’il vous demande, offrezlui seulement le quart de ce qu’il exige, et il sera très heureux de vous donner sa marchandise; et encore n’êtes-vous pas sûr de ne pas être volé. C’est une recommandation que je suis heureux de faire à tout voyageur qui achète en Algérie.
Le type juif, en général, est des plus magnifiques : grand, bien fait, la ligure ovale, le nez busqué, les yeux noirs et vifs, les cheveux et la barbe abondants. Le costume, taillé comme celui des Maures, est de couleur sombre. Le turban est noir, des bas et des souliers remplacent les chaussettes et les babouches des musulmans. Ils s’habillent aussi à l’européenne, et des mar-
chands que l’on rencontre à Paris ou dans les villes d’eau, s’habillent comme des Maures et prennent souvent leurs noms.
Les Juifs qui vivent dans les tribus sont habillés comme des Arabes : un manchir ou foulard noir entourant la tête par-dessus le kaïkles distingue des Arabes.
Les Juives, à l’inverse des Mauresques, se montrent partout, aux fontaines, sur le seuil des portes, devant les boutiques, ou réunies dans les boulangeries banales, à l’heure où les galettes sont tirées du four. Elles s’en vont alors, soit avec leur cruche remplie, soit avec leur planche au pain, traînant leurs pieds nus dans des sandales sans quartier, le corps serré dans des fourreaux : de soie de couleur sombre, et portant, comme des veuves, un lambeau noir sur leurs cheveux.
Je suis allé visiter, à Oran, le quartier réservé plus particulièrement aux nègres; ce n’a pas été, je l’avoue, une visite très agréable, mais elle m’intéressait beaucoup, cependant. Je voulais juger de la physionomie de ce peuple. Hélas! je n’y ai rencontré que la pauvreté, la misère et l’ordure. La saleté est à l’ordre du jour, et dans l’intérieur des maisons, elle est extrême : on dirait ! plutôt des terriers que des habitations humaines. Dans le but de débarrasser la ville, la place, les postes et les glacis des nombreux gourbis qui les peuplaient, on arrêta, en 1845, la création et la formation du village des Djalis (étrangers), appelé aujourd’hui le village nègre. On dressa des rues très larges, tracées au cordeau,
! et bordées de maisons uniformes, basses, à un rez-dej chaussée; de nombreuses fontaines alimentent le village, et, au premier aspect, la vue de ces maisons et de ces rues pourrait offrir quelque intérêt, qui disparaît bientôt, lorsque l’on examine de près la misère et la malpropreté des habitants.
Les enfants de tout âge, de tout sexe, déguenillés, revêtus de sales lambeaux disparates, errent à travers les rues en foule nombreuse et désordonnée; toute leur occupation est d’aller mendier et d’entourer par bandes l’étrangér qui s’aventure dans le dédale de ce chenil. C’est ce qui nous est arrivé. Tous ces pauvres déshérités, hommes, femmes, enfants, à la figure de marsouin, se pressaient en foule autour de nous; il en arrivait de tous côtés, semblables aux flots pressés. C’était une chose si rare de voir une voiture un peu convenable traverser le pays; c’était à qui se précipiterait, se bousculerait pour recevoir une aumône, et notre générosité ne pouvait les rassasier. Notre cocher, qui les connaissait bien, dut à la fin employer les moyens à son usage pour nous débarrasser de cette cohue qui entourait notre voiture, au risque de se faire écraser; et ce fut avec grand’peine que nous pûmes sortir de ce lieu sale et infect.
La vue de cette dégradation de la nature humaine fait mal à voir; et si l’homme ne présentait à notre admiration d’autres types plus beaux et surtout plus avancés en civilisation, volontiers je dirais, en voyant l’état misérable de ces nègres et de ces négresses : « Il serait bien difficile de prouver à M. Darwin que l’homme est le chef-d’œuvre de la création, et non pas le descendant du singe, et à M. Huxley, que l’homme n’est pas un singe dégénéré. » Pardonnez-moi cette réflexion, qui m’est suggérée par l’étude que je fais actuellement de la théorie de l’auteur anglais.
En effet, la race nègre a un cachet tout particulier de dégradation; et cependant rien ne saurait la sortir de cet état. Il semblerait que ces malheureux sont nés pour l’esclavage et la servitude; ils ne font aucun progrès, bien qu’ils soient libres, ou des progrès si lents que
personne ne peut s’en apercevoir. Ils conservent les mêmes habitudes, la même religion, et c’est précisément cette religion qui les empêche de sortir de leur position; car ils sont musulmans, et l’islamisme, fondé sur le fatalisme et le matérialisme le plus abject, les retient au contraire dans cet état d’infériorité et d’abaissement. Chez eux aussi, il faut bien le dire, les sens sont plus exercés que l’intelligence; peu d’efforts, peu d’initiative, beaucoup d’impressionnabilité, et par conséquent de mobilité, donnent au caractère les qualités et les défauts de l’enfance.
En vertu de ce caractère, il n’est pasfétonnant de voir le nègre montrer, dans son habillement, une prédilection marquée pour les couleurs claires. 11 porte presque invariablement le turban et le séroual (espèce de culotte bouffante qui descend jusqu’aux genoux) blancs, et presque toujours aussi une veste blanche. Jusque dans les industries qui les font vivre, il semble rechercher des oppositions à la couleur de jais luisant, dont la nature l’a couvert. Il se fait marchand de chaux, et sa compagne marchande de farine. Dans presque toutes les villes de l’Algérie, on le voit promener son pinceau à long manche sur la coupole des mosquées, sur les flèches des minarets, sur les façades et les terrasses de tous les édifices. Les nègres sont encore fabricants de sparterie; puis à l’occasion, manœuvres, terrassiers, portefaix, etc.; les négresses sont masseuses dans les bains maures, boulangères ambulantes, servantes et sorcières.
J’ai prononcé le mot de sorcières, c’est qu’en effet ces pauvres gens sont grossièrement superstitieux. Bien que la plupart soient musulmans, cependant leurs idées religieuses sont du genre le plus décousu et le plus vague; on ne trouve pas deux personnes qui s’accordent sur le même point. La superstition individuelle semble
avoir le champ libre, et chaque homme croit à ce que son imagination lui présente, par une cause ou par une autre, comme funeste ou favorable. Ils croient aux esprits bons ou mauvais, et c’est pour conjurer les uns ou implorer les autres, qu’ils observent certaines cérémonies dont nous parlerons plus bas.
Leur plus grand fléau, c’est la croyance à Yaniemba, c’est-à-dire à la sorcellerie et à la magie. Le nègre croit fermement que la mort est toujours une violence contre nature; il ne peut s’imaginer qu’un homme qui se portait bien quinze jours auparavant puisse être amené par la maladie aux portes du tombeau, à moins qu’un sorcier puissant ne s’en soit mêlé, et n’ait, par quelque maléfice, attaqué le principe de la vie et déchaîné le mal. Aussi, ne soyez pas étonné de les voir couverts d’amulettes ou de grigris, talismans dans lesquels ils ont la plus grande confiance.
Pas un nègre qui n’ait sur sa personne un ou plusieurs amulettes. On porte d’ordinaire ces amulettes autour du cou ou de la taille. Ce sont des morceaux de peaux d’animaux rares, des serres d’oiseaux de proie, des dents d’animaux féroces, des plumes. d’oiseaux curieux, des cendres de certaines espèces dp bois, des os de serpents, etc. Ne rions pas trop de leur superstition, est-ce que, même dans nos campagnes de France, on ne recherche pas avec ardeur la corde de pendu, pour ne pas prendre un mauvais numéro quand on doit tirer au sort, ou pour être toujours heureux au jeu? Chaque grigri a une vertu particulière : l’un vous préserve de la maladie, un autre raffermit le cœur du chasseur ou du guerrier, etc. Le charme vient-il à faire défaut, la foi du croyant n’en est pas ébranlée, car il suppose alors que quelque méchant sorcier a fabriqué un contre-charme d’une puissance supérieure dont il est victime. Il y a des
talismans plus compliqués que les grigris : quelques-uns sont assez ingénieux. Il en est qui se composent d’un cornet et d’une sonnette attachés ensemble; il a pourbut de chasser le diable. Quand le porteur de ce talisman se croit en danger, il agite la sonnette, le son met en fuite les méchants esprits et appelle en même temps les bons, qui entrent dans le cornet.
Laissez-moi yous raconter comment, dans les cérémonies solennelles, les sorcières négresses conjurent les esprits, ce tableau est le complément indispensable des mœurs et des superstitions grossières des nègres. Le fait a surtout lieu le mercredi de chaque semaine, sur la route de Bab-el-Oued, à Saint-Eugène, près d’Alger. On rencontre de nombreux groupes de femmes et d’enfants à âne et à mulet, suivis de serviteurs portant des poules. Ils se dirigent vers la plage, au-dessous de l’ancienne koubba de Sidi-Yacoub, à Seba-Aïoun (les sept fontaines). Là président, non pas les naïades traditionnelles, mais des génies dont l’influence est grande, il paraît, sur la destinée des musulmans. Les uns sont les génies blancs, verts, bleus, couleur fleur de pois; ce sont les bons génies; les autres, rouges, noirs et bruns, sont les mauvais génies. C’est pour invoquer ou conjurer ces génies que les musulmans se rendent le mercredi aux Sept-Fontaines. Qui conjure ou invoque ces génies? Les négresses, sorcières, fabricantes de philtres, diseuses de bonne ou mauvaise aventure, en un mot, les Guezzanates.
Voici, dit-on, ce qui se passe : près d’une des fontaines désignée d’avance, une négresse allume un réchaud, y fait pétiller des grains d’encens ou de benjoin, dont la personne intéressée respire l’odeur et la vapeur. Ensuite, les poules apportées pour le sacrifice sont égorgées à moitié et lancées sur le sable. Si les poules agonisantes
Og A TRAVERS L’ALGÉRIE.
vont moitié volant, moitié roulant, gagner la mer, le sacrifice aura été agréable au génie invoqué, et alors la réussite désirée est certaine, c’est-à-dire qu’une maladie sera «mène ou un vœu accompli. Si, au contraire, les poules meurent sur le sable, tout est à refaire Mais les négresses ont une trop grande habitude de la chose pour ne pas prévoir le dénouement du sacrifice, dénouement qui , sera en raison de la rémunération des malades, des faiseurs de vœux ou de leurs représentants, s’ils n’ont pu quitter la maison.
Les poules sont quelquefois remplacées par un mouton, rarement par un bœuf, et alors c’est un nègre qui fait l’office de sacrificateur, mais sur place, et sans que la victime aille celte fois mourir dans la mer. La raison de cette différence se comprend facilement et naturellement, elle n’a pas besoin d’explication.
Les nègres, en dehors de leurs occupations habituelles, ont l’attribution du tapage; aux fêtes musulmanes et à nos fêtes publiques, ils parcourent les rues en gambadant et en gesticulant au son assourdissant de la grosse caisse, du tamtam et des karakob (castagnettes). Puis, ils stationnent sur les places publiques pour y exécuter des rondes sans fin, dont ils marquent la mesure avec des bâtonnets qu’ils lèvent et frappent en cadence au-dessus de leur tête.
Il est bon de vous raconter quelques particularités qui achèveront de peindre ce peuple d’un seul trait , et qui vous laisseront soupçonner ce qu’ils peuvent faire habituellement.
Dans toutes les villes, les nègres ont l’habitude de se réunir un jour de chaque année, et de célébrer en commun une fête qui leur fait retrouver pendant quelques heures«les joies naïves de leur berceau.
La solennité a lieu le jour de la fête de Lella Bonà-
Bent-el-Hamara (madame Bonà, fille de la rouge) : c’est le nom donné par les Arabes aux ruines d’Hippone, où ils prétendent qu’une sainte de ce nom est enterrée! La scène se passe dans les vastes citernes de l’ancienne ville. Ce jour est consacré aux sacrifices : on immole à la sainte des coqs, et toujours des coqs rouges, parce que Lella Bona était fille de la rouge (Bent-el-Hamara).
Dès que le soir vient, les bougies s’allument et projettent une lumière vacillante sous les murailles du souterrain. Des négresses préparent le couscoussou . Pendant ce temps, le tambourin et le fifre font entendre sans interruption leur bruit assourdissant. Les négresses quittent le voile bleu et, revêtues de gaze et de soie brochées d’or et d’argent, commencent lentement leurs danses. Bientôt arrivent les nègres, et chacun de son côté et à sa manière se met en mouvement. D’abord, les gestes ont de la lenteur et une sorte de nonchalance; mais, peu à peu la mesure se précipite, les cadences deviennent plus vives, danseurs et danseuses sont enivrés, haletants de fatigue, exaltés, furieux et ruisselants de sueur. Ils se livrent bientôt aux contorsions les plus incroyables et finissent par tomber dans un état d’ivresse magnétique, au milieu de laquelle ils poussent de grands cris incohérents. On ne sait en vérité, ce qui doit le plus étonner du courage des musiciens, de l’ardeui des danseurs ou de la patience des spectateurs !
Tout cela se voit a la lueur incertaine de quelques bougies, par une nuit sombre, dans de vastes souterrains auxquels tous ces visages noirs donnent une certaine ressemblance avec l’enfer. Des feux allumés brillent; çà et là des femmes et des enfants gisent accroupis le long des murs; d’autres courent échevelés à travers les danses. Au-dessus de toutes ces têtes en mouvement règne une voûte en partie détruite, à travers laquelle on
aperçoit les étoiles du firmament et les cimes des arbres qui ont poussé dans les crevasses. Toute cette fantasmagorie dure jusqu’aux premières lueurs du jour. Alors la caravane de nègres, de négresses et de négrillons s’en revient à la ville, fatiguée, mais satisfaite des plaisirs de la nuit.