CHAPITRE XIX
Montebello; monuments mégalithiques. — Aïn-Yacourt ; la fontaine du Diamant brut. — Batna; le Medr’assen. — Toujours de l’archéologie; c’est bien ennuyeux. — Omnibus vitium est cantoribus. — N’gaous; Sidi-Kassem et les sept dormants. — Biskra, la cité des palmiers. — Bône . — Ruines d’Hippone : Saint Augustin. — Le Mont Edough. — Sidi Zerdoud fait des siennes; il prêche la croisade. — Le général Baraguay-d'Hilliers (l’homme au bras) ; Sîdi- Zerdoud n’a pas de chance. — La Calle. — Le corail est-il minéral, végétal ou animal?
Je vous demanderai encore un peu de courage; c’est la dernière excursion lointaine que nous allons entre-
prendre. Faites donc vos préparatifs de voyage; je ne vous demanderai pas de faire votre testament, il est vrai, car notre excursion ne sera pas périlleuse; elle sera plus fatigante sans doute. Mais ne craignez rien, vous savez que ma maxime est celle-ci, je vous l’ai déjà dit : « Prudence est mère de la sûreté. »
En marche donc pour le midi de l’Algérie. No tre première étape sera à Montebello, village de création moderne, et qui n’offre par lui-même aucun intérêt, mais il faut bien nous reposer.
Homo sum et nil humani a me alienum puto.
Je suis homme, rien de ce qui touche à l'humanité ne saurait m’être étranger. Chaque jour j’aime à manger, boire, me reposer et dormir. N’êtes-vous pas de mon avis. Ce village est donc peu intéressant; mais dans un rayon déplus de trois lieues, sur la partie montagneuse comme dans la plaine, tout le pays est couvert de monuments mégalithiques,telsquedolmens, demi-dolmens, kromlechs, menhirs, allées et tumulus. Il faut aller dans l’ouest de la France pour les trouver en aussi grande quantité. Oh si j’avais plus de temps à dépenser, comme j’aimerais à étudier tous ces monuments d’un âge qui n’est plus depuis longtemps ! Comme j’aimerais à faire revivre les générations qui les ont construits, refaire leur histoire, étudier leurs mœurs et leurs habitudes ! Hélas je n’ai qu’un moment, qu’un souvenir à leur donner, et après une étude trop rapide, je continue ma route.
On a découvert dans la vallée, sur un tertre, parmi les vestiges d’une place d’armes, qui protégeait autrefois le Bou-Merzoug, une inscription de longévité extraordinaire et contrastant avec l’insalubrité naguère proverbiale du canton, celle de Pacatus, qui vécut 120
ans, belle vieillesse qui nous rappelle celle des anciens patriarches hébreux, longue vie que je vous souhaite de tout mon cœur !
A quelques kilomètres de Montebello, on voit le Medr’asen , monument qui rappelle le tombeau de la chrétienne. Les savants ont disputé beaucoup sur la destination de ce monument. Medr’asen est-il le tombeau d’Aradion, tué par l’empereur Probus, alors que ce dernier n’était encore que simple général commandant les armées romaines en Afrique? est-ce le tombeau de Syphax? Le docteur Leclerc, dans une étude sur le Medr’asen et le Kobr-er-Roumia, dit pour conclusion : ce La famille de Massinissa régna pendant deux siècles sur le pays dont le Medr’asen occupe à peu près le centre; ce fut elle incontestablement qui le fit édifier. Toute autre hypothèse est interdite pour l’histoire. Mais quelle fut l’époque de cette édification ? Nous en voyons deux entre lesquelles ou pourrait hésiter : les dernières années de Massinissa et le règne de Micipsa ; nous admettons de préférence cette dernière. Micipsa régna trente années d’une paix non interrompue. Nedut-il pas songer, pendant ses loisirs, à hoï norer dignementlamémoiredeson illustre père, et ne fallait-il pas un monument tel que le Medr’asen pour aller ; à la taille du personnage héroïque de Massinissa... » N’admirez-vous pas comme moi combien les archéo- I logues sont fertiles en explications plus ou moins scientifiques; jamais ils n’hésiteront; leur imagination se • donne carrière avec une facilité extrême.
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier S’apprivoise avec notre vue Quand ce vient à la continue.
Lafontaine, liv. IV, fable X.
Si le sujet vous intéresse et peut importer à votre féli-
cité, vous pouvez former vous-même votre opinion, sans être obligé de traverser la mer. Allez à Paris visiter l’exposition des produits algériens, vous y verrez une réduction intelligente et consciencieuse du Medr’asen. Pour faciliter notre étude, vous me permettrez de mettre sous vos yeux la description du monument.
Voici d’abord ce que disait El-Bekri : «... On passe de là au Kobr Madr’ous (le tombeau de Madr’ous), qui ressemble à une grande colline, et qui est construit avec des briques très minces et cuites au feu. Il est bâti en forme de niches peu grandes, et le tout est scellé avec du plomb. On voit sur cet édifice des figures représentant des hommes et d’autres espèces d’animaux. De tous les côtés, le toit est disposé en gradins : sur le sommet pousse un arbre. Dans les temps passés on avait rassemblé du monde afin de renverser ce monument, mais cette tentative n’eut aucun succès ... » Sauf les briques, qui sont des pierres de taille, et les bas-reliefs qui ont disparu, cette description peut à la rigueur passer pour exacte.
Mais je vous entends : assez, me dites-vous, soyez plus bref et plus concis dans vos descriptions, autrement je pourrais vous appliquer ce vers du vieil Horace.
Omnibus hoc vitium est cantoribus , inter amicos Ut numquam inducant animum cantare rogati,
Injussi numquam désistant... (1).
Horat., Satyres, I, 3.
A 10 kilomètres de Batna est Lambèse, ou Lambœsis, colonie agricole créée en septembre 1848 : c’est là que furent envoyés les condamnés politiques de la révolution de 1848. Ce pénitencier est transformé mainte-
(1) C’est le défaut de tous ceux qui savent chanter: quand on les en prie, ils ne sauraient s’y déterminer; et quand on ne les en prie plus , ils ne sauraient finir.
nant en maison centrale de détention pour les condamnés indigènes.
Lambœsis, aupiedN.-O. dePAurès, aujourd’hui simple village, était une ville importante fondée au commencement de notre ère, et le quartier général de la 3me légion romaine contre les incursions des Numides.
Pompéi est la ville enfouie sous les cendres et surprise dans toutes les occupations de la vie : Lambœsis est la ville abandonnée de ses habitants et dont le temps seul a rongé les pierres au milieu d’une imposante solitude. Il serait difficile de trouver une ruine plus riche et d’un aspect plus intéressant.
A l’entrée de la ville, le grand monument carré était le prétoire du légat; on en a fait un musée d’antiquités, renfermant des statues, des inscriptions, des objets divers trouvés dans les fouilles. Des 40 portes ou arcs de triomphe qui se voyaient, il y a cent ans, il ne reste plus debout que quatre : on retrouve les ruines du temple d Esculape, une multitude d’inscriptions, le tombeau de Q. Flavius Maximus, un des préfets de la 3° légion, dont la conservation est complète.
11 est arrivé une bonne histoire à l’occasion de ce tombeau, je ne veux pas vous priver du plaisir de vous dilater la rate. Pour préserver ce monument d’une destruction imminente, le colonel Garbuccia en ordonna la reconstruction pierre par pierre. Il en manquait une que les Arabes avaient enlevée dans leur recherche incessante des trésors : sur celle qui la remplaça le colonel fît graver une inscription à la gloire du régiment qu’il commandait. Les cendres du général romain furent pieusement replacées dans son tombeau, et la garnison de Balna, conviée a cette conclamation d’un nouveau genre, défila devant le mausolée rétabli, en saluant le souvenir de la garnison romaine. On peut être un brave officier,
un savant général et n’avoir pas cette veine de poésie.
Nous ne quitterons pas la ville de Batna sans visiter N’gaous ou NN’gaous. Cette ville, dit M. Féraud, avec ses grands arbres et ses belles fontaines, serait une ravissante bourgade, si les habitants avaient soin de la débarrasser des décombres et des tas d’immondices qui l’obstruent sur tous les points. Quelques rigoles pour l’écoulement des eaux sont évidemment, à leurs yeux, des travaux de luxe, car j’ai remarqué que les rues étaient souvent interceptées par des cloaques infects, rendant la circulation assez difficile pour un Européen. La maison dukaïd, la seule qui soit à peu près confortable, est solidement construite en maçonnerie, sur d’anciennes voûtes romaines servant aujourd’hui d’écuries : elle est accompagnée d’un superbe jardin qu’arrose une rigole où l’eau coule en permanence.
N’gaous possède deux mosquées. La première, celle de Sidi-Bel-Kasse m ben-Djenan, située à peu près au centre de la bourgade, est construite en matériaux antiques, pierres et colonnes. Deux coupoles blanchies à la chaux la surmontent; le reste de la toiture est en terrasse.
La seconde est celle de Sidi Kassem, beaucoup plus connue sous le nom de Djama-Sebâ-el-Rekoub , mosquée des sept dormants ; elle est couverte en tuiles. Elle est divisée par trois rangées de colonnes, de cinq colonnes chaque et dont deux portent des inscriptions... Le tsabout ou châsse qui recouvre la cendre de Sidi Kassem, fondateur de la mosquée, est placé dans le fond à droite en entrant. Un linteau mobile également en bois, placé sur le cercueil, porte une légende en caractères barbaresques gravés en relief sur laquelle on lit que Sidi Kassem est mort au commencement de l’an 1033 de l’hégire (novembre 1623 de J. -G.)
A TRAVERS L’ALGÉRIE. 3g/[
La tradition raconte que Sidi Kassem, originaire de Hodna, était un homme pieux et très savant, ne s’occupant jamais des choses de ce monde : il s’en allait de tente en tente, stimulant le zèle des musulmans pour les œuvres pieuses. Quelques années avant sa visite à N’gaous, sept jeunes gens de la ville, jouissant d’une réputation parfaite, disparurent tout à coup, sans que l’on en eût la moindre nouvelle. Un jour Sidi Kassem arriva, et après s’être promené dans le village , alla chez un des principaux habitants et l’engagea à le suivre. Après avoir marché quelque temps, il lui montra un petit monticule formé par des décombres, en lui disant : Comment souffrez-vous que l’on jette des immondices en cet endroit? Fouillez et vous verrez ce que cette terre recouvre.
Aussitôt on se mit à déblayer le terrain où on trouva les sept jeunes gens (sebâ rekoud), dont la disparition avait causé tant d’étonnement, étendus la face au soleil et paraissant dormir d’un profond sommeil. Le miracle ht, comme on le pense bien, très grand bruit. Aussi, pour en perpétuer le souvenir, fut-il décidé que l’on bâtirait immédiatement une mosquée sur le lieu même, et qu’elle porterait le nom de Seba-er-Rekoud, des Sept-Dormants.
Il existe, en effet, dans la mosquée à gauche en entrant, une galerie en bois presque vermoulu, formant comme une sorte de chambre ou de carré réservé dans lequel on pénètre par deux ouvertures. Là sont déposés côte à côte sept tsabouts, cercueils ou châsses en bois, à peu près d’égale dimension, sans inscriptions ni légendes, que l’on m’a dit recouvrir les dépouilles mortelles des sept dormants.
Mais je n’ai point encore parlé de l’objet qui cause l’admiration des crédules musulmans, c’est-à-dire de la gigantesque guessâa (grand plat) dans lequel Sidi Kassem donnait à manger le kouskous aux cinq cents tolbas qui
vinrent s’installer à la mosquée pour y écouter sa parole instinctive. Cette guessâa est tout simplement une énorme cuve en calcaire grisâtre de lm,50 centimètres environ de diamètre extérieur, profonde de 25 centimètres, épaisse de 15 centimètres, comme on en rencontre souvent en Algérie, et dont le véritable emploi était de recevoir l’huile ou tout autre liquide d’un moulin romain.
Après la prise de Constantine, El-Hadj-Alnned bey, errant de tribu en tribu à la recherche de partisans, vint un instant s’établir à N’gaous. Pendant son séjour dans cette localité, il perdit sa mère, El-Hadja-Rekia, qui fut ensevelie dans la mosquée des Sept-Dormants.
Le corps est déposé dans un angle du bâtiment, au fond, à gauche, entre les Sept-Dormants et le mur. Aucun tsabout, aucune pierre ne recouvre ce tombeau.
Les habitants de N’gaous bâtissent déjà comme les Sahariens, c’est-à-dire avec le toub ou grosse brique cuite au soleil. Ce mode de construction peut être très expéditif et peu coûteux, mais il n’est pas très solide. Il arrive aussi qu’après une durée assez courte, leurs maisons s’écroulent et s’effondrent. Sur l’emplacement de l’ancienne on en construit une nouvelle, sans avoir, au préalable, enlevé les décombres. C’est l’origine des énormes buttes de terre, que l’on rencontre à chaque pas, et de là vient la rareté des vestiges apparents des monuments antiques.
Nous reprenons la route de Biskra et, après nous être arrêtés àEl-Kantara, le Calceus Herculis des Romains, où l’on voit des ruines romaines. Cette oasis devait être une position romaine très importante. On rencontre pêlemêle dans ces bâtisses en pisé, et dans la mosquée des fragments de fûts, de chapiteaux de colonnes, des ornements d’architecture. L’oasis d’El-Kantara est formée de . j
trois villages, au milieu des palmiers. Les femmes tissent la laine; les hommes cultivent les palmiers et un peu de céréales, dans les jardins conquis par les irrigations sur les terrains d’alluvion des bords de la rivière, et arrosés au moyen de grossiers barrages et de canaux, sakia, qui portent la vie et la végétation sur tous les espaces qu’ils parcourent dans ces régions autrefois désolées. On doit admirer un ancien et magnifique pont romain maladroitement réparé. Nous arrivons à El- Outaïa à 266 mètres d’altitude. Le nom de ce pays signifie petite plaine; on y trouve des ruines romaines, entre autres celles d’un amphithéâtre. Le djebel Bou-R’ezal peu élevé, limite entièrement vers le sud la plaine d’El- Oulaïa et s’étend jusqu’au bord de la rivière, que l’on traverse avant d’arriver au col de Sfa par lequel passe la route. Lorsqu’on arrive au point culminant de ce sol, l’œil découvre l’immense Sahara : à gauche les contre-forts du djebel Aurès : à l’horizon et à droite, le sable, toujours le sable constellé de taches noires (les oasis) : ce qui faisait dire à Ptolémée que cette contrée ressemble à une peau de panthère. En descendant vers Biskra, on retombe dans une série de collines peu variées; sur un mamelon sont les ruines de l’ancien fort turc, dans lequel l’Odjeacentretenaitune petite garnison, chargée de recouvrer les impôts et de veiller sur les mouvements des Sahariens.
Biskra, chef-lieu d’une commune mixte et d’un cercle de la subdivision de Batna, a une population composée en grande partie d’indigènes et d’un petit nombre de Français et d’Européens. Cette ville, dit El-Békri, possède beaucoup de dattiers, d’oliviers et d’arbres fruitiers de différentes espèces. Elle est environnée d’un mur et d’un fossé et possède un djamê, plusieurs mosquées et quelques bains. Les alentours sont remplis de jardins
qui forment un bocage de six milles d’étendue. On trouve à Biskra toutes les variétés de la dake... Les faubourgs de Biskra sont situés en dehors du fossé et entourent la ville de tous les côtés. On trouve à Biskra beaucoup de savants légistes : les habitants suivent le même rite que ceux de la ville de Médine... La population de cette ville appartient à la race mélangée, dont le sang est moitié latin, moitié berbère... La ville renferme dans son enceinte plusieurs puits d’eau douce : il y a même dans l’intérieur de la grande mosquée un puits qui ne tarit jamais...
El-Aïachi, pèlerin marocain qui a visité Biskra en 1059 (1649 de J. -C.), dit à son tour dans la relation de son voyage traduite par M. Berbrugger... «... La foule qui se pressait aux portes de Biskra, fut cause que je n’y entrai que le mercredi vers Peucha (deux heures après le coucher du soleil) ; j’allai ensuite visiter Abou’l-Fadel, dont le tombeau est en dehors de la ville. A côté de ce monument est une mesdjid , autour de laquelle il y a des constructions habitées. Je pénétrai dans la mosquée, et montai dans le minaret, qui est un bel et solide édifice remarquable par son élévation et son étendue. Une mule chargée peut arriver jusqu’au sommet, où conduit un escalier de 120 marches. La mosquée est grande et d’une solide construction, mais elle est peu fréquentée et peu habitée. Personne ne vient y enseigner ni y apprendre, ce qui m’étonne d’autant plus que Biskra peut passer pour une belle ville parmi les belles villes, que la population y est considérable, le commerce actif et qu’il y vient beaucoup de monde soit du Tell, soit du Sahara... cependant clic a déchu par le mauvais gouvernement des Turcs et par les hostilités des Arabes du dehors. Quand les uns l’avaient pressurée par des incursions passagères, après leur départ venaient les Bé-
douins, qui, à leur tour, exerçaient leurs rapines, apportant tous leur tribut de malveillance envers cette malheureuse ville. Cet état de choses dura jusqu’à ce que les Turcs bâtirent un château fort à la source de la rivière qui fournit de l’eau à la ville, ce qui les rendit complètement maîtres du pays. Alors ils foulèrent et maltraitèrent les habitants tout à leur aise... Sous l’empire de cette complication de maux, la population diminua, les habitations tombèrent en ruines, et, sans le grand commerce et l’industrie dont ce lieu est le centre, ce qui est cause que les gens tiennent à y rester, Biskra eût été abandonnée.
De la ville d’El-Békri et d’El-Aïachi il ne reste que l’emplacement sur lequel on pouvait voir, il y a quelques années encore, le minaret de la grande mosquée, dans lequel un officier, qui n’avait pas lu la relation de d’El-Aïachi , monta avec son cheval qui se rompit les jambes à la descente. Au nord de cette immense place s’élevant de plusieurs mètres au-dessus du sol de l’oasis, la kasbah, construite en pisé, dans laquelle la garnison française résida jusqu’à l’achèvement du fort Saint-Germain.
Les Biskris, obligés, à ce que rapporte la tradition, de quitter les ruines croulantes de leur ville, se divisèrent en autant de fractions que Biskra avait de quartiers. Les villages, groupes de maisons et de tentes, dont la réunion forme la Biskra moderne, s’étendent sur une longueur de 5 kilomètres sur la rive droite de l’oued, et sur une largeur de 400 à 400 mètres. Tous ces villages sont bâtis en toub , et n’ont de remarquable que l’étrangeté de leur construction, le pittoresque de leur position au milieu d’une forêt de 440,000 palmiers, et de 6,000 oliviers entre lesquels les indigènes font du jardinage et un peu de céréales.
De retour à Constantine, après quelques jours de repos nous dirigeons notre course vers Bône.
Cette ville, fondée à une époque très reculée, était située auprès de la mer sur une colline d’un accès très difficile; elle fut une des cités les plus importantes de l’Algérie, et célèbre, non seulement par les luttes et les guerres qu’elle eut à soutenir, mais surtout par son commerce, l’un des plus importants et des plus étendus de toute la contrée.
Depuis la conquête des Français cette petite ville, autrefois pauvre, sale, misérable, dévastée et dépeuplée, a complètement changé d’aspect : à la place de ses masures se sont élevés des édifices d’un style simple, mais d’une apparence décente : les marais qui croupissaient devant ses portes et infectaient l’air de miasmes mortels ont intièrement disparu, d’abord sous des remblais informes, plus tard sous des maisons et des jardins. La population, réduite alors à l’eau malsaine de ses citernes, a vu arriver dans l’enceinte de ses murs, par les soins des ingénieurs français, l’eau pure et limpide de la montagne. Aussi l’inauguration de la première fontaine publique y fut-elle accueillie avec enthousiasme. Les indigènes de la ville et des environs se réunirent autour du réservoir d’eau vive, et témoignèrent par des danses et des feux de joie, le prix qu’ils attachaient à ce bienfait. Les travaux d’assainissement exécutés dans la plaine, les plantations faites autour de la ville, l’introduction des eaux courantes dans l’enceinte de ses murs, ont complètement changé la physionomie de Bône, qu’elles ont replacée dans des conditions normales de salubrité.
La ville actuelle est peu intéressante ; on y trouve comme partout les mêmes monuments civils, militaires et religieux, théâtre, places et promenades, sans que
tout cela présente rien de remarquable, aussi je vous conduirai au cap de la Garde. C’est à ce cap, dit M. Poujoulat, que l’on visite de curieuses grottes situées au bord des pentes escarpées qui font face à la mer du côté de Stora. La première grotte que l’on rencontre semble taillée dans le roc : elle sert tour à tour d’abri et de demeures aux troupeaux et à leurs gardiens : les deux autres grottes, appelées grottes des Saints, présentent d’étranges bizarreries : cavités, découpures, rocs suspendus, formes étranges qui rappellent les effets fantastiques de certains nuages errants dans le ciel ou immobiles à l’horizon du soir... Ce nom de grotte des Saints, resté à ces creux de rochers, ne serait-il pas un souvenir de quatorze siècles, qui rappellerait aux fidèles recueillis un jour de malheur dans le secret de ces asiles? Plus loin on voit une profonde carrière de marbre remise en exploitation par les Français, et d’où les Romains ont tiré beaucoup de monuments pour Hippone... Dans les fentes ou les interstices des marbres de la carrière croissent le caroubier, la vigne, le figuier et le nopal : cette végétation qui se montre sur le flanc de ces masses à pic, est une surprise pour le voyageur.
Nous ne quitterons pas Bône sans saluer les ruines célèbres sur lesquelles plane le souvenir d’une des plus grandes illustrations du monde chrétien, les ruines d’Hippone, la ville de saint Augustin. Nous laisserons à en faire la description à l'auteur de la vie de ce grand docteur.
La ville d’Hippone, de trois quarts de lieue de circonférence, était bâtie moitié en plaine, moitié sur deux mamelons situés à 1,200 mètres de la ville actuelle. Elle avait pour principaux ornements la basilique de la Paix, les thermes de Sosius et le château, à la fois palais et forteresse, qui couronnait le plus important des ma-
melons. Deux rivières le baignaient, le Sébus, aujourd’hui la Seybouse et une autre moins considérable que les Arabes nomment Abou-Gemma (le père de l’église ou de la mosquée) : l’Abou-Gemma, qui fait le tour du pays d’Hippone avant de se jeter dans la mer, passe, du nord de l’ancienne cité, sous un pont romain dont les onze arches sont encore debout : les Français en réparant ce pont l’ont blanchi et lui ont ainsi enlevé la vénérable teinte des siècles. La Seybouse, aux flots jaunes comme les flots du Tibre, arrive de la plaine du côté du midi et devient plus paisible et plus profonde à mesure qu’elle approche : en face de l’antique ville , elle a 25 pieds d’eau, ce qui prouve que les Romains avaient creusé son lit pour faire de la Seybouse comme un port intérieur d’Hippone, sans compter le port de mer maintenant ensablé où n’apparaissent que de petits bateaux corailleurs. La rive gauche de la Seybouse offre de fréquentes traces du quai romain.
Les nombreux vestiges de constructions anciennes qui se montrent vers le midi, au delà de l’Abou-Gemma, attestent que la cité s’étendait sur ce point. La colline appelée par les Arabes colline Bouge , à cause de la couleur de quelques parties du terrain, servait de limite à Hippone du côté du midi. La nécropole s’étendait, hors la ville, sur la rive droite de la Seybouse, dans un espace où on retrouve des urnes, des vases lacrymatoires et des lampes. Hippone avait devant elle, à l’orient, la mer immense : au nord-est, les collines boisées où s’élèvent maintenant la Kasbah de Bône, le fort Génois et le phare à la pointe du cap de Garde au sud-est, la plaine, les dunes jaunes reluisent au soleil sur l’ancienne route de Carthage, jusqu’au cap Rose , le rameau de l’Atlas appelé aujourd’hui montagne des Beni-Utgin, du nom des tribus qui l’habitent. Les champs fertiles, situés au nord
d’Hippone, sont dominés par des hautes montagnes de l’Edoudgh, l’ancien Pappua dont les aspects sévères contrastent avec l’élégante et douce nature environnante. L’Edough a sur ses versants septentrionaux une forêt de chênes magnifiques et un aqueduc romain qui portait jadis à Hippone les eaux de la montagne.
Le figuier, l’olivier et l’abricotier, les prairies et les maisons, couvrent les gracieux coteaux d’Hippone et tout l’espace rempli autrefois d’habitations. La nature a étendu son manteau le plus riche sur le sépulcre de l’antique cité, la végétation a pris la place de tout un peuple.
Hippone, comme toutes les villes anciennes remplacées par des cités nouvelles, a servi en quelque sorte de carrière. Bône est sortie de ses débris. La cité antique garde peu de choses ; la nature seule a survécu à la destruction de la ville épiscopale d’Augustin. En arrivant à Hippone par le pont de PAbou-Gemma, on rencontre d’abord les restes qui ont dû appartenir à un édifice considérable; un grand pan de mur est debout, entouré de monceaux de ruines jetées violemment sur le sol, très probablement par un tremblement de terre. Ces débris en briques et en moellons sont entièrement de construction romaine. Yoilà ce que les gens du pays appellent l’Église des chrétiens, glisia roumi, et voilà ce qu’on appelle aujourd’hui, les restes de la basilique de la Paix, mais cela n’a rien d’authentique. Ce nom, donné à ces ruines par les Maures de. Bône, fut une vague dénomination appliquée à de grands débris et qui exprimait ou rappelait simplement Fancienne domination du christianisme sur ces rives.
Les ruines désignées sous le nom de citernes, et situées au pied du principal mamelon, sont les plus considérables de l’ancienne Hippone; ce sont les restes de ther-
mes, vraisemblablement les thermes de Socius, fameux par la conférence de saint Augustin avec le prêtre manichéen Fortunatus. La division des salles est marquée : on reconnaît la place où furent des colonnes et des piliers : le ciel, ouvert en deux endroits, prouve que ces thermes avaient deux dômes par où entrait la lumière du jour. Une enceinte formant un carré long touche aux bains, et fait partie du même édifice.
Un enfoncement pratiqué dans le mur est devenu pour les Arabes une espèce de sanctuaire : des grains d’encens et des charbons, des morceaux de cierges et la trace de la fumée des flambeaux annoncent que la prière a passé par là. Il est une épreuve , une sorte de jugement de Dieu que le musulman doit subir avant d'aller brûler l’encens dans ce sanctuaire : un bout de mur fort étroit y conduit : celui-là seul est pur qui peut y passer sans tomber : le musulman qui tombe doit se purifier, et pour cela il immole une colombe, un coq, des oiseaux. L’immolation d’un oiseau équivaut ici à la confession catholique. Ces pratiques sont accomplies par les Arabes en l’honneur de saint Augustin, qu’ils appellent le grand chrétien (roumi kebir), et dont ils viennent implorer le crédit céleste. Saint Augustin est pour eux un puissant ami de Dieu; ils l’invoquent dans leurs besoins et lui demandent de détourner les maladies et les fléaux. Cette tradition arabe, qui nous rappelle l’admiration des païens de l’Afrique pour saint Augustin, est comme une grande et ancienne image de ce beau génie restée confusément dans le pieux souvenir de populations de la contrée.
A peu de distance de ce lieu, au penchant du mamelon, se voit le monument de saint Augustin élevé par les évêques de France : c’est un autel en marbre surmonté d’une statue en bronze du grand évêque, entouré d’une
grille de fer. Augustin, la face tournée vers la place où fut Hippone, semble attendre une nouvelle cité chrétienne pour la protéger et la bénir.
Le mamelon de la Seybouse est occupé par nos condamnés militaires. Un assez grand pavé de mosaïque en pierre, dans la cour de l’atelier, et sur un autre point du mamelon, quelques pieds de très belle mosaïque en marbre, donnent à penser que là s’élevaient peut-être d’importants édifices.
Arrêtons-nous un moment dans ce massif tapissé de bois veiné de métaux, qu’on appelle le mont Edough, destiné par sa proximité de la mer et les éléments de richesse industrielle qu’il possède , à devenir l’un des points les plus intéressants de notre colonie.
L’histoire place au pied de cette montagne deux des épisodes les plus importants de l’histoire d’Afrique. Lorsque le roi vandale Genséric vint mettre le siège devant Hippone, l’année même qui vit mourir saint Augustin, les habitants de l’Edough, spectateurs naturels de ce grand événement, virent s’éteindre à la fois, du haut de leurs montagnes, la domination du grand peuple et l’existence du grand homme.
Un siècle plus tard, Bélisaire ramenait en Afrique l’étendard de l’empire. Le dernier des successeurs de Genséric, Gélimer, fuyait devant lui, et, dans sa fuite, il demandait un asile aux gorges de l’Edough, appelée alors Pappua. C’est de là qu’il envoya demander à Bélisaire une cithare , un pain et une éponge, message emblématique que l’archéologie n’a pas encore expliqué.
Des souvenirs plus modernes, des souvenirs qui se rattachent directement à l’occupation française, ajoutent à ces traditions antiques l’intérêt d’un drame récent.
Pendant les premières années de notre conquête les
montagnards de l’Edoügh restèrent à peu près étrangers à ce (fui se passait dans la plaine de Bône située au pied de leurs rochers.
Vers la fin de 1841, un marabout de la tribu des Beni-Mohammed, qui occupe le cap de Fer à l’extrémité de la chaîne de montagnes, s’imagina que la Providence l’avait choisi pour être le libérateur de sa patrie. Ce nouveau Pierre l’Ermite se mit donc à parcourir toutes ces tribus de l’Edough et à y prêcher la guerre sainte. De là il pénétra dans les montagnes du Zerdêza, qui s’élèvent de l’autre côté du lac, et chercha ainsi à y ranimer le fanatisme de ses coreligionnaires.
Quoique les populations de ces montagnes ne soient pas plus belliqueuses que ne le sont en général les tribus de la province de Constantine, cependant Sizerdoud parvint à trouver des auditeurs qui crurent en lui et prirent les armes.
Deux actes d’hostilité préludèrent à cette petite croisade : un officier, envoyé avec une faible escorte sur le marché des Beni-Mohammed , près (du cap de Fer, y fut assassiné de la main même de Zcrdoud. Peu de temps après le camp d’El-Ilarrouch fut attaqué par les tribus du Zerdêsa à la tête desquelles figurait encore Zerdoud. En même temps, des actes de brigandage isolés, provoqués par les prédications du marabout, furent commis dans la plaine de Bône, ordinairement si sûre et si tranquille. Dans l’espace de quelque jours Si-Zerdoud devint la terreur de toute la contrée.
Informé de ces événements, le général Baraguayd’Hilliers, que les Arabes appelaient Bou-Dera (l’homme au bras) à cause d’une glorieuse infirmité, le général prit ses mesures pour mettre à la raison ce fanatique et ses adhérents. Trois colonnes partirent à la fois de Constantine, de Phili ppeville et de Bône et se dirigèrent vers
le massif isolé de l’Edough. La vigueur et l’ensemble de ces opérations combinées ne tardèrent pas à amener la soumission du Zerdêza.
Cependant Si-Zerdoud, retiré dans le djebel Edough, y continuait ses prédications et y entretenait la résistance. Mais elle ne fut pas de longue durée. Les trois colonnes pénétrèrent dans la montagne par la plaine du lac, c’est-à-dire par le sud, et, après avoir traversé la chaîne à la hauteur du port de Takkouch, finirent par acculer les insurgés dans la petite pointe de terre occupée par le marabout de Sidi Akkêcha.
Les montagnards demandèrent l’aman qui leur fut accordé ; mais pendant les pourparlers de soumission, un coup de fusil parti de la broussaille vint blesser à côté du général un de ses mkahli ou hommes d’armes indigènes. Aussitôt la trêve fut rompue : le général français, indigné d’une aussi odieuse infraction aux lois de la guerre , donna l’ordre de tout massacrer et cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Quelques Arabes, placés dans l’impossibilité de fuir autrement, tentèrent un moyen désespéré de salut en se jetant à la mer; ils se noyèrent : les autres, au nombre d’une centaine, furent impitoyablement égorgés.
Cependant l’auteur de l’insurrection, le marabout Zerdoud, n’était point au nombre des victimes; on sut bientôt qu’au moment où les Arabes s’étaient décidés à demander l’aman, il s’était jeté dans les bois avec quelques partisans, et avait ainsi échappé au massacre. Mais l’effroi répandu dans toute la contrée par l’hécatombe de Sidi-Akkêcha devait produire ses fruits. Quelques jours après, un indigène se présentait à la porte du commandant supérieur de Philippeville , et demandait à lui parler en secret; c’était le secrétaire deZcrdoud qui venait lui offrir la tête de son maître.
Une petite colonne partit aussitôt sous la conduite de ce guide et força la marche en suivant ses traces. Elle pénétra dans les montagnes par les forêts qui en couvrent les versants méridionaux au sud de Sidi-Akkêcha. On arriva ainsi au-dessus d’un ravin profond couvert d’épaisses broussailles. Alors le guide, élevant la main dans la direction où la gorge paraissait se rétrécir et s’approfondir le plus, dit à voix basse au chef de la colonne : c’est là, alors les soldats se mirent en devoir de cerner le point indiqué : mais avant que ce mouvement eût pu s’exécuter d’une manière complète, le bruit de la marche des troupes dans le fourré s’était fait entendre jusqu’au fond de ces retraites silencieuses. Tout à coup le massif de broussailles qui cachait le fond du ravin s’agita d’une manière étrange. Un homme en sortit : — C’est lui, dit tout bas le guide.
Aussitôt le bruit d’une décharge de mousqueterie fît retentir les échos de la montagne. Sidi Zerdoud tomba pour ne plus se relever...
Dans le cours de l’été 1845, un voyageur parcourait le théâtre des événements qui viennent d’être racontés. En passant auprès d’un ravin désert, silencieux, sauvage, les Arabes, qui l’accompagnaient, quittèrent, un moment la route, et s’approchèrent avec respect d’un petit dé en maçonnerie blanche à demi caché dans les broussailles : c’était la tombe de Zerdoud.
Quelques jours après, en descendant à la tombée de la nuit, le défilé d’Aoun, le même voyageur aperçut sur la gauche, dans une anfractuosité déserte de la montagne, une tente isolée du fond de laquelle brillait une lumière, ses regards se portèrent vers ce point; cette tente solitaire avait été celle de l’agitateur, elle abritait encore sa veuve et son fils.
Je voudrais bien terminer ici mon voyage en Algérie,
mais il reste un petit endroit peu important et peu intéressant comme ville, mais qui présente un intérêt capital au point de vue de la science et surtout du commerce, je veux parler de la Galle si célèbre par ses pêcheries de corail; je ne puis ne pas céder à la tentation de vous dire un mot de ce merveilleux polypier sur la nature duquel on a tant disputé.
L’opinion des anciens sur la nature du corail était loin d’être exacte; Théophraste le compare à l’hématite et il dit aussi qu’il est semblable à une racine qui croît dans la mer. Dioscoride penche aussi pour que ce corps soit de formation végétale. C’est, suivant lui, un arbrisseau marin, qui, tiré de la mer, se durcit aussitôt à l’air : il suffit même de le toucher vivant pour le pétrifier. Ovide avait dit à propos de cette production :
Sic est corallium, qui primum contigit auras
Tempore, durescit : mollis fuit herba sub undis.
Ce sont autant d’assertions erronées, mais elles furent longtemps acceptées comme l’expression de la vérité.
Le corail, depuis si longtemps recherché comme ornement à cause de sa belle couleur rouge, de sa dureté et de la facilité avec laquelle on le taille, n’est ni une pierre, comme beaucoup de personnes le croient, ni l’axe solide ou le ligneux d’une plante marine. Contrairement à l’opinion des naturalistes anciens , il résulte de l’endurcissement intérieur d’un polypier, assez voisin des Gorgones et plus encore des Isis et des Antipathes. Sa prétendue écorce en est la partie la plus récente, et comme elle n’a pas la consistance de la tige intérieure, on ne la conserve pas dans le commerce. C’est elle qui loge, dans de petits enfoncements cellulaires, les nombreux polypes dont le corail est à la fois le support et le produit. Le corail appartient au groupe des zoophytaires,
animaux rayonnés à canal intestinal sans anus et à tentacules au nombre de six et dentelés. Si vous n’êtes pas satisfait de cette définition scientifique , c’est que vous serez bien difficile.
La Calle était dès 1450 le siège d’un établissement français dont l’objet principal était la pêche du corail. Une compagnie, qui ne devait employer que des marins provençaux, avait le privilège de cette pêche, et le conserva pendant plusieurs siècles. En 1791, on supprima le privilège, et la pêche devint libre pour tous les Français faisant le commerce du Levant et de la Barbarie. Mais les Italiens s’emparèrent bientôt de presque tous les avantages de cette pêche : et, devenus maîtres del’établissement de l’ancienne compagnie, ils furent employés par l’État, moyennant une rétribution en nature. Le 27 nivôse an IV, un arrêté créa, pour la pêche du corail, une nouvelle société. D’après le nouvel arrêté, la compagnie ne pouvait avoir que des marins français, ou des marins étrangers établis ou s’établissant en France. L’armement de tout bateau devait d’ailleurs se faire dans un port français. Mais il fut à peine suivi, et, en 1802, les Anglais devinrent même possesseurs de la Calle. Ils donnèrent à la pêche un développement tel qu’ils y employèrent jusqu’à 400 bateaux. En 1816, nous rentrâmes dans nos anciens droits, mais sans que l’établissement continuât d’être aussi lucratif et les hostilités avec la régence d’Alger y suspendirent de nouveau notre domination. Depuis 1830, la pêche du corail relève de nouveau de l’administration française.
Le corail se tient fixé aux rochers par un épatement de sa base. La profondeur à laquelle on le trouve est variable dans certaines limites. On assure que plus il est parti bas, plus il est petit, et qu’on ne l’a pas encore pêché au-dessous de 6 à 700 pieds. Il est habituel-
lement d’un beau rouge : mais on en trouve de teinte plus ou moins pâle, et il y en a même qui est rose ou blanchâtre.
Le procédé pour extraire le corail du fond de la mer est fort simple et c’est toujours celui qu’on employait aux onzième et douzième siècles. On prendune croix de bois de la longueur d’environ une coudée, au centre de laquelle on attache une pierre fort pesante , capable de la faire descendre et de la maintenir au fond de l’eau; on garnit ensuite de petites bourses, faites d’un chanvre très fort, chaque extrémité de la croix, qu’on tient horizontalement au moyen d’une corde et qu’on laisse tomber dans la mer. Lorsque les pêcheurs sentent que la croix a touché le fond, ils lient la corde au bateau, puis ils rament à droite et à gauche, et circulairement sur les couches de corail. La pierre détache des rochers la substance précieuse qui tombe dans les filets ou demeure pendante aux bras de la croix.