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CHAPITRE III

Les Arabes. — La société arabe. — Le Douar. — La Tribu. — La Noblesse. — Les Marabouts. — La Zaouia. Abd-el-Kadei . Photographie de l’Arabe. — Son esprit superstitieux. — Visite à un marabout. — Hospitalité des Arabes. — Bou-Zian : il dévalise un juif avec originalité et amabilité. — L’Arabe nomade sous la tente. — Sa jalousie et sa férocité.

La société arabe repose sur trois caractères généraux qui se trouvent jusque dans les plus petites divisions. Ce sont : l’influence de la consanguinité, dérivant de l’interprétation que les Arabes ont adoptée de la loi de Mohammed; la forme aristocratique du gouvernement, résultant à la fois des préceptes religieux et des habitudes naturelles, de l’instabilité des centres de population, qui ne tient absolument qu’au caractère du peuple arabe, à des raisons tirées de la culture et de la nature du pays que ce peuple habite.

Ce qui distingue la tribu arabe, c’est l’esprit de solidarité et d’union contre les voisins, qui de son berceau a passé à ses descendants, et que la tradition et 1 orgueil, aussi bien que le souvenir des périls éprouvés en commun tendent encore à fortifier.

Le sort des tribus a été extrêmement variable : quelques-unes sont entièrement éteintes; d’autres sont très

réduites, d’autres encore sont restées puissantes et très nombreuses. 11 n’est point difficile de se rendre compte de cette inégalité de population dans les tribus ; leur genre de vie les soumet à mille vicissitudes. Les tribus sont divisées en un plus ou moins grand nombre de fractions, selon leur importance. De même que la tribu est un élément politique et administratif dans le gouvernement, de même le Douar est l’élément de famille dans la tribu. Tout chef de famille, propriétaire de terres, qui réunit autour de sa tente celles de ses enfants, de ses proches parents, alliés, de ses fermiers, forme ainsi un douar (rond de tentes) dont il est le chef naturel, dont il est le représentant ou cheik dans la tribu, et qui porte son nom. L’autorité de ce cheik est indépendante de toute délégation extérieure; ni l’État, ni la tribu ne peuvent intervenir dans sa nomination, si l’on peut appeler ainsi feicte qui, d’un consentement tacite, mais unanime , confère l’autorité à un seul. Le besoin de la vie nomade, aussi bien que les préceptes religieux, expliquent, du reste, la fonction du douar et sa constitution. Le désir de sécurité pour les individus, la garde des richesses et des troupeaux, ont porté les hommes d’une même souche à se réunir et à voyager ensemble, à se soumettre à une autorité non contestée. L’histoire de tous les peuples nomades nous offre des faits analogues.

Une même loi sociale gouverne également les Arabes et les Berbères. Dans les clans abruptes de la montagne, dans les horizons découverts de la plaine, dans les steppes et les oasis du Sahara, partout nous retrouvons la constitution uniforme de ces peuples; nous retrouvons le même élément d’agrégation : la tribu. La tribu, c’est l’unité, c’est la commune.

Chez les peuples stables qui ne font point usage de

la tente, la tribu se présente comme une agglomération de villages; c’est alors surtout qu’elle offre une grande analogie avec nos communes de France; c’est la forme caractéristique de la race berbère.

Chez les peuples qui ont rompu avec le chaume et la tuile, la tribu se présente comme nous l’avons indiqué tout à l’heure; c’est une agglomération de cercles formés de taches noires , qu’on prendrait de loin pour des amas de fumier. Chacune de ces taches est une tente, chaque cercle de tente forme un douar ; c’est la forme caractéristique de la race arabe.

Le village pour les uns, le douar pour les autres, tels sont les éléments principaux de la tribu.

Entre cette unité de la commune et de la tribu, qui est l’unité constitutive de la société, il existe une division intermédiaire qui réunit un certain nombre soit de villages, soit de douars, et que Fon appelle la Ferka, mot qui signifie fraction. La somme de ces fractions produit l’unité, c’est-à-dire la tribu.

Parmi les communes, les unes sont sédentaires, les autres nomades; quelques-unes offrent l’exemple d’émigrations partielles et jonchent le sol de leurs colonies.

Les communes et les tribus sédentaires sont celles qui, habitant sous le chaume, sous la tuile ou sous la terrasse, ne se déplacent jamais, comme les villages de Kabylie ou du Sahara; celles qui, habitant sous la tente, se meuvent entre des limites fixes, comme les Arabes du Tell ; ou bien enfin celles qui, habitant sous la tente, se meuvent autour de points fixes, comme cela a lieu pour quelques tribus du Sahara.

Il ne faut pas prendre les peuples nomades pour des peuples errants; il n’y a pas de tribus errantes en Algérie. Les plus mobiles obéissent, dans leurs mouvements, à crteaines lois qui limitent d’une manière presque

invariable le champ de l’habitation, de la culture et du parcours. Ces lois résultent du climat et du sol, de l’extrême régularité qui préside au retour des saisons, de l’extrême inégalité qui préside au partage des eaux.

Pendant une moitié de l’année, l’Algérie ressemble à une pelouse verte et arrosée. Pendant l’autre moitié, elle se partage en deux larges bandes verdoyantes et en deux larges bandes jaunes et arides. Les deux premières sont le massif méditerranéen et le massif intérieur ; les deux autres sont la zone des landes et celle des oasis.

Pendant les six mois de verdure, les tribus des oasis se répandent avec leurs troupeaux dans les landes limitrophes, les tribus qui habitent les pentes des montagnes méridionales descendent pareillement dans les landes voisines.

Pendant les six mois de sécheresse, ces dernières remontent dans leurs montagnes. Les tribus des oasis exécutent leurs mouvements de migration lointaine; elles abandonnent la région natale et vont chercher, sur les plateaux du Tell, de l’eau, des blés et des pâturages.

Pendant la première saison, la population de l’Algérie se disperse sur toute sa surface ; pendant la seconde, elle se concentre dans les massifs montueux et dans les terres cultivables des oasis. Elles obéissent ainsi à un mouvement d’oscillation qui, aux mêmes époques, les ramène sur les mêmes points.

Le peuple arabe a non seulement des chefs de tribu, mais des chef militaires et des chefs de religion. Il existe chez eux trois sortes de noblesse : 1° la noblesse d’origine; 2° la noblesse militaire; 3° la noblesse religieuse. On appelle noble d’origine, chérif, tout musulman qui peut, au moyen de titres en règle, prouver qu’il descend de Fatma-Zohra, fille du prophète, et de Sidi-Ali- Abi-Taleb, oncle de ce dernier. On peut dire que c’est

Mohammed lui-même qui a fondé cette noblesse, très considérée chez les Arabes. Il prescrit, en effet, dans plusieurs passages du Coran, aux peuples qui ont embrassé sa foi, de témoigner les plus grands égards aux hommes de son sang, en annonçant qu’ils seront les plus fermes soutiens et les purificateurs futurs de la loi musulmane. Les cheurfa jouissent de prérogatives plutôt morales que matérielles, et leur influence ne doit pas se mesurer sur les honneurs qu’on leur rend.

Les membres de la noblesse militaire, chez les Arabes, portent le nom de djouad. Ce sont les descendants de familles anciennes et illustres dans le pays, ou bien encore les rejetons d’une tribu célèbre, les Koraïche, dont Mohammed et sa famille faisaient partie. Les djouad constituent l’élément militaire dans la société arabe. Ce sont eux qui, accompagnés de leur clientèle, mènent les Arabes au combat. Par le fait, ces derniers sont presque leurs sujets.

Les membres de la noblesse religieuse s’appellent marabouts. Le marabout est l’homme spécialement voué à l’observance des préceptes du Coran; c’est lui qui, aux yeux des Arabes, conserve intacte la foi musulmane; il est l’homme que les prières ont le plus rapproché de la divinité. Aussi ses paroles deviennent des oracles auxquels la superstition ordonne d’obéir, et qui règle à la fois les discussions privées et les questions d’un intérêt général. C’est ainsi que les marabouts ont souvent empêché l’effusion du sang en réconciliant des tribus ennemies. C’est ainsi que leur protection, anaïa, a souvent suffi pour garantir de toute atteinte les voyageurs ou les caravanes. Bien des fois encore ils ont, le Coran à la main, prêché la guerre contre les infidèles. Un des caractères principaux de la noblesse religieuse est qu’elle est héréditaire comme la précédente.

fl existe des tribus dont tous les habitants naissent marabouts, il en existe en grand nombre. On les désigne par la qualification générique de Ouled-Sidi (les enfants de monseigneur), suivie d’un nom propre; c’est le nom du personnage, qui, de son vivant, s’est acquis, soit par des excentricités pieuses, soit par des actes de bienfaisance mystique, une réputation de sainteté, consacrée par de prétendus miracles. Élevé ainsi au pavois de la vénération populaire, il a transmis à toute sa postérité, avec son titre de marabout, le prestige qui l’accompagne. Parmi ces tribus, il en est quelques-unes qui ont laissé peu à peu décroître leur influence, et n’ont conservé, si l’on peut parler ainsi, qu’un titre nu; mais, en revanche, il en est beaucoup d’autres qui exercent sur toutes les communes circonvoisines une véritable suzeraineté. Ce sont elles qui donnent le signal de la moisson et du labourage. A l’approche de ces deux époques capitales, le paysan arabe ne regarde pas si la terre est prête à recevoir la charrue, si la moisson est prête à recevoir la faucille. L’œil fixé sur le champ de ses maîtres, il attend que la charrue et la faucille suzeraine se mettent en mouvement ; alors seulement il se met à l’œuvre, car s il les devançait, la bénédiction du ciel manquerait à ses travaux.

Ce sont encore les tribus de marabouts qui, comme nous l’avons indiqué, donnent le signal de la guerre sainte, et l’expérience nous a édifiés sur le caractère de leur insurrection.

Cependant quelques exceptions intéressantes ont prouvé que tous les chefs de cette famille ne se sont pas jetés avec la même ardeur dans la voie de la violence et du fanatisme.

Ainsi, dans les premières années de notre occupation, un des marabouts les plus influents de la province

d’Alger, consulté par les indigènes sur la conduite qu’ils devaient tenir à l’égard des Français, leur fit cette remarquable réponse : « Restez tranquilles , et ne luttez pas contre eux ; car, ou la volonté de Dieu est qu’ils restent, et vos efforts pour les chasser seraient impies ; ou la volonté de Dieu est qu’ils s’en aillent, et vos efforts seraient inutiles. »

Le territoire des tribus religieuses un peu considérable est signalé à la vénération des musulmans par un petit édifice surmonté d’une coupole, blanchi à la chaux et entretenu avec soin. C’est là que reposent les restes d’un saint personnage fondateur de la tribu. Cet édifice portent le nom de koubba, qui signifie coupole, et l’on ajoute le nom du marabout dont il contient les restes. Dans les plaines nues et découvertes, la koubba se voit de très loin, et guide les pas des voyageurs. C’est le clocher des musulmans.

Souvent, à côté de la koubba s’élève un autre établissement qui occupe une place importante dans la vie et dans les besoins de la population indigène. Nous voulons parler de la zaouïa. C’est là que, sous les auspices de la religion, les enfants du voisinage viennent apprendre à lire; ils ont pour maîtres des talebs, ou hommes lettrés, entretenus sur les produits de la zekkat , ou redevance pieuse imposée à tous les musulmans. C’est là aussi que siège le cadi, dont la juridiction s’étend à toutes les tribus du ressort ecclésiastique de la zaouïa. Souvent la zaouïa est habitée par des ulémas ou docteurs, que les cadis eux-mêmes ne dédaignent pas de consulter.

La tribu religieuse renferme donc en elle la paroisse, l’école et le tribunal, le bureau de bienfaisance et l’hôtellerie, qui s’ouvre gratuitement au voyageur et au pauvre. Le point central autour duquel se groupent

ces divers établissements est la tombe d’un homme qui fut parmi eux un homme de bien.

La zaouïa correspond assez bien à ce qu’étaient au moyen âge nos hôtels-Dieu; elle exerce autour d’elle une influence énorme ; elle la doit à son origine religieuse et aux richesses concentrées dans les familles qui l’administrent, par une accumulation soutenue d’offrandes, d’impôts et de revenus.

C’est du fonds des zaouïa que sont sortis les principaux agitateurs de l’Algérie. 11 existe au sud d’Alger, sur le haut Isser, une zaouïa renommée, consacrée au marabout Sidi-Salem. Elle a produit Ben-Salem, l’un des principaux lieutenants de l’émir, dont le fils, par un singulier enchaînement de vicissitudes, se trouvait à Paris dans une maison d’éducation, pendant que son père combattait contre nous.

Une autre zaouïa, que j’ai visitée et dont je vous parlerai plus tard, est plus célèbre encore, et plus étroitement liée à la destinée de notre domination, c’est celle de Sidi-Mahi-ed-din , dans la plaine d’Eghres, au sud d’Oran. Elle se composait naguère d’une centaine de maisons, de cabanes et de tentes groupées à l’entour de la koubba. La zaouïa de Mahi-ed-din jouissait déjà, il y a 300 ans, d’une réputation de savoir et de sainteté qui a servi de base à la fortune des Hachem. Déjà à cette époque des marabouts d’Eghres faisaient trembler sur le trône de Tlemcen la puissante dynastie des Beni-Zian, et trois siècles après, dans celte même zaouïa, naissait un enfant qui devait faire retentir le monde entier du bruit de son nom : il s’appelait Abd-el-Kader.

On commettrait une grande erreur en tirant de ce qui précède la conséquence que tous les cheurfa, djouad ou marabouts occupent une position élevée dans la société arabe. On en voit journellement occupés à tous les

métiers. Mais, si tous les membres de ces classes ne jouissent pas d’une part égale de considération et d’influence, on peut affirmer au moins que la puissance et l’autorité ne se trouvent qu’en elles.

Les classes inférieures, celles qui constituent la masse du peuple, n’offrent pas à beaucoup près, chez les Arabes, la même variété que chez nous. On ne trouve, en effet , au-dessous de l’aristocratie, que les propriétaires fonciers, les fermiers et les domestiques ou manœuvres. Chez les tribus des Arabes pasteurs, où, à de très rares exceptions près, la propriété ne consiste qu’en troupeaux, cette uniformité est encore plus grande.

Les tribus^les plus importantes de la province d’Oran, dans le Tell, sont : les Flita, les Hachem, les Sdama, les tribus de la Yakoubia, les Djafra, les Beni-Amour, les R’ossel; dans]le Sahara : les tribus du djebel Amour, les Harar et les Hamïan, les Ouled-Sidi-Cheik.

L’Arabe est de race blanche; il est grand de taille et vigoureux; il a le visage ovale, le front fuyant, les yeux noirs et vifs , le nez busqué, les lèvres minces, les cheveux et la barbe noirs. Il porte toujours la tête couverte, est habillé toujours avec des burnous et des haïks. L’ensemble de ces différentes pièces maintient sur le corps une température toujours égale soit qu’on les relâche, soit qu’on les resserre.

L’Arabe se couvre de talismans : il en attache au cou de ses chevaux, de ses lévriers, pour les préserver du mauvais œil, des maladies et de la mort. Il est généralement vaniteux, humble, obséquieux, arrogant tour à tour; il est menteur, voleur, paresseux de corps et d’esprit. Une des rares qualités dont il est doué, c’est l’hospitalité qu’il donne largement, et ne pas accepter ce qu’il offre, serait lui faire une injure sanglante.

Je passais un jour à Oran devant la maison d’un ma-

rabout, tisserand de son métier; je voulais visiter la maison d’un marabout arabe. Sa première parole fut de m’inviter à entrer; je n’avais garde de refuser, et j'eus bientôt parcouru tout le mobilier, qui consistait en quelques instruments en bois, un métier à tisser composé de quatre tiges transversales, une natte pour coucher et quelques pauvres ustensiles : toute la demeure était pauvre et misérable.

— Marabout, me dit-il (les Arabes appellent ainsi les prêtres français), tu vas prendre le café avec moi ; femme est au marché, elle va revenir bientôt.

Je refusai, peu désireux de prendre le café arabe, qui est cependant très bon, mais le logement que je venais d’examiner, ne me portait pas beaucoup à accepter cette bienveillante invitation.

« Non, marabout, lui dis-je, je n’ai pas le temps, il faut que je retourne.

— Comment? toi, me refuser? Tu veux donc faire de la pleine à moi? Voilà femme qui arrive. »

J’eus toutes les peines du monde à lui persuader que ses instances seraient inutiles, et je ne pus obtenir la permission de me retirer qu’à la condition que je reviendrais le lendemain prendre le café avec lui. Il avait les larmes aux yeux de mon refus, et je suis convaincu que si j’avais pu tenir ma promesse, je me serais fait de lui un grand ami : j’avais probablement reçu de la nature le don de lui agréer infus avec la vie.

En sortant de la maison de ce marabout et dans la cour, j’aperçus, assis à terre, dans une niche grande comme une niche à chiens, un pauvre Arabe, apprenti marabout faisant son stage, ou, si vous le permettez, faisant son séminaire. Il avait un énorme chapelet autour du cou, un petit bouquin sale et poudreux à la main : c’était le Coran qu’il devait apprendre. Je vous

assure qu’il avait un air bien pieux et bien édifiant; et il m’aurait bien touché, si je n’avais su que tout cet appareil de piété n’était qu’extérieur, et n’avait pour but que d’édifier les étrangers ou ceux qui le voient. Cela me rappelait involontairement certains individus de notre France.

« Qu’est-ce que cela, marabout ?

— C’est un dévot fils d’Islam qui se prépare à devenir marabout. Il commence à être édifiant, ne bouge pas, restera ainsi sans mouvement plusieurs mois dans la même position, et devra apprendre par cœur le Coran.

— Mais la nuit, quelait-il?

— Il doit réciter tout haut et par cœur ce qu’il a appris pendant la journée ou égrener son chapelet.

— Mais s’il dort plus que l’heure réglementaire ?

— Ohl jamais il ne le fait, sans cela reçoit du bâton. »

11 faut avouer que le système est peu encourageant.

Cependant il ne faut pas trop s’illusionner sur la vertu

d’hospitalité que possèdent les Arabes, vous risqueriez d’être obligé de rabattre de votre bonne opinion. Tant que vous serez sous la tente ou dans la maison d’un Arabe, vous êtes son hôte et par conséquent en sûreté; mais aussitôt que vous aurez mis le pied dehors, l’Arabe est délié de ce qu’il regarde comme une obligation de la loi. S’il soupçonne que vous avez de l’argent ou s’il a aperçu sur vous un objet qui le tente, à quelques pas de là, il vous dévalisera sans scrupule et, au besoin, il vous assassinera pour vous voler, si vous lui opposez de la résistance. Le meilleur parti à prendre, c’est de lui abandonner généreusement et gracieusement ce qu’il vous demande.

Le pillage semble être l’élément de la vie des Arabes et surtout des Arabes nomades. Ils se réunissent en

grand nombre pour entourer les blokhaus ou fermes écartées. C’est surtout au point du jour qu’ils attaquent, car la nuit ils ont une peur effroyable du diable. Si un jour vous venez en Algérie et que vous soyez attaqué la nuit par ces brigands, ne craignez pas d’appeler le diable, de crier bien haut son nom en arabe, bien entendu, et vous les verrez fuir sur-le-champ , et vous pourrez ainsi continuer votre chemin sans encombre. Dès que le jour a paru, ils ne craignent plus rien ; aussi on est obligé d’entourer les fermes solitaires de murs crénelés pour se défendre de leurs attaques. C’est ce qui leur a fait donner le nom de blokhaus. C’est une sorte de citadelle d’où les colons repoussent l’ennemi, qui s’enfuit aussitôt qu’il s’aperçoit que l’on est sur ses gardes, qu’il est découvert, ou qu’il y a une forte résistance à redouter.

La .passion qu’ont les Arabes pour le vol occasionne souvent des anecdotes assez amusantes. En voici une qui montre assez avec quelle facilité il convient de se laisser détrousser et dévaliser; et nous pourrons en tirer la conclusion et la morale que nous enseigne la Fontaine dans ses fables. Il était, vous savez, un peu épicurien, cet homme, il n’est pas étonnant que ses maximes s’en ressentent...

Mécénas fut un galant homme,

Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impotent,

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme Je vive, c’est assez, je suis plus que content. »

Ne viens jamais, ô Mort, on t’en dit tout autant.

et dans un autre endroit :

Plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.

Le terrible Bou-Zian, devenu actuellement chef des

ÉBM

bandits arabes, est un ancien tirailleur algérien qui déserta nos armées et se mit chef de voleurs. 11 a une spécialité, c’est de détrousser les voyageurs de la manière la plus polie, cela ne l’empêche pas de commettre des vols audacieux en plein village. C’est, en effet, ce qui eut lieu à Perrégaux, deux jours avant mon arrivée en cette ville. Plus tard, je vous raconterai peut-être ce fait; aujourd’hui, il s’agit d’un autre que je vous garantis très authentique.

Un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, un riche juif revenait chez lui avec une somme importante d’argent : il portait, je crois, quarante ou cinquante mille francs. C’était bien imprudent à lui surtout, juif, de voyager seul avec une telle somme. Il se hâtait bien entendu, car il connaissait les habitudes des Arabes; et droit à son terrier il s’enfuyait au plus vite. Mais hélas 1 Bou-Zian l’avait appris.

« Bonne aubaine ! » se dit-il.

Tout fait nombre; et il accourt accompagné de quatre de ses fidèles Arabes. Car Bou-Zian a une troupe avec lui, il a une compagnie de douze hommes déterminés, choisis et éprouvés. Il pourrait en avoir davantage, sa réputation de voleur et d’assassin est faite, et il y a toujours plus de deux cents solliciteurs qui attendent l’insigne honneur d’être choisis par le chef; mais Bou-Zian ne le veut pas, et ce n’est que quand un ou plusieurs de ses hommes disparaissent qu’il en choisit d’autres.

Ces cinq hommes donc se mettent en embuscade sur le chemin que doit parcourir le juif. Il approche, soudain ils l’entourent; quatre canons de fusil sont braqués sur lui.

« Ta bourse, dit Bou-Zian, je sais que tu as cinquante mille francs sur toi... Si tu dis un mot ou si tu fais un mouvement pour te sauver, tu es mort. »

Le juif, éperdu, sent son cœur frémir, l’effroi le saisit; donner sa bourse c’est arracher son âme; n’importe, il le faut !

« La voilà.

— J’ai besoin de ton manteau et de tes autres vêtements ; il me les faut. »

Le malheureux, d’une voix étranglée :

« Les voici.

— Mais, j’y pense, tu as une belle montre, la mienne est arrêtée, voyons-la, il me la faut et je donnerai la mienne à un de mes hommes. »

Notre pauvre juif s’exécute encore bien à regret , comme vous le supposez facilement.

« Tu as une belle bague, elle doit faire bon effet à mon doigt ; et ton fusil, il sort vraiment d’une bonne fabrique, il fera bien mon affaire, et cela allégera d’autant la charge que tu portes, tu n’en marcheras que plus allègrement.

— Mais, dit le juif, qui, malgré sa torpeur, est resté juif, et a recouvré sa présence d’esprit (cette race ne perd jamais absolument la carte) mais, Bou-Zian, je sais que tu es de bon accommodement, je ne te redemanderai pas mon argent, ce serait inutile, n’est-ce pas? je te le donne. Il y a trois objets auxquels je tiens davantage et qui te seraient inutiles : ma bague, ma montre et mon fusil; celui-ci surtout ne saurait te servir, puisqu’il te manquera les munitions convenables, veux-tu me les revendre?

— Avec plaisir, dit l’autre, après un moment de réflexion. Combien veux-tu me les racheter ?

— Cent francs.

— Cela me va; demain à huit heures, un de mes hommes te rapportera chez toi ces objets, contre cent francs que tu lui remettras. »

Le lendemain, à huit heures, un Arabe rapportait les objets et recevait la somme promise. Mais, me direzvous, pourquoi ne pas avoir arrêté ce voleur ? et pourquoi n’a-t-on pas poursuivi Bou-Zian?

Pourquoi? Essayez, si vous l’osez, quand vous vous trouverez dans le même cas. Le juif connaissait mieux que vous encore ce moyen et il n’a pas jugé à propos de le prendre, car, l’eût-il employé, ses jours et ses heures étaient comptés; on l’eût trouvé assassiné à quelques jours de là. Bou-Zian a sur les Arabes une puissance fascinatrice et illimitée, d’autant plus grande, qu’il passe chez eux pour un homme extraordinaire, et presque au-dessus de l’humanité. Ils ont pour lui une vénération extrême , qui augmente chaque jour, en raison des vols et assassinats qu’il commet. Sa tête est mise à prix depuis longtemps, des recherches sont faites, les troupes sillonnent les parages où on suppose qu’il s’est réfugié. Mais Bou-Zian est de connivence avec les Arabes, qui l’avertissent des recherches entreprises, et quand on croit être sûr de le saisir dans un endroit, on apprend le lendemain qu’il vient de commettre un vol dans la région diamétralement opposée. Voilà l’Arabe.

Les Arabes vivent ordinairement sous la tente , c’est le plus petit nombre qui habitent les villes et les villages. Ce peuple est essentiellement nomade, il laboure et possède de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons qu’il envoie paître sur le penchant des montagnes, sous la garde d’un enfant. L’Arabe ne plante pas d’arbres, et, comme il est essentiellement paresseux, il craint la fatigue. Il possède une espèce de charrue de bois; c’est une poutre ou un tronc d’arbre, dont il tient une extrémité? l’autre bout est traversé par un coin de bois, qui sert de lame et doit fouiller la terre. Il y attelle

le plus souvent une femme avec une vache, ou quelquefois il remplace la vache par un bourriquot; ces malheureux doivent tirer la charrue, dont le maître soutient l’extrémité en fumant sa pipe. A peine si la terre est entamée, et il contourne le moindre obstacle, tant l’Arabe redoute la fatigue !

Comme je m’étonnais beaucoup de cet excès de paresse, je dis un jour à un Arabe qui cultivait le peu de terre libre entre les arbres, dans une forêt de palmiers | nains, contournant avec soin sa charrue, et laissant l’ar- ! buste intact :

« Pourquoi n’arraches-tu pas ces palmiers, et ne défriches-tu pas cette forêt, tu aurais un champ vaste et ; fertile?

— Pas la peine, me répondit-il, plus tard, bientôt | peut-être, tous ces vastes champs que vous avez défrij chés seront à nous. »

Je n’en demandai pas davantage, j’avais compris; car i tous sont élevés dans la persuasion qu’un jour ils chasseront les Français et redeviendront maîtres de l’Algérie; c’est pourquoi ils se dispensent de travailler pour l’avenir.

L’Arabe n’a pas d’industrie proprement dite, il conj fectionne des selles, des harnachements et des mors. Les femmes tissent tous les vêtements et les étoffes servant à faire les tentes, les sacs, etc.

Quand l’Arabe nomade change de campement, il replie sa tente faite en poil de chameau, tissée de cou- | leur grise ou noire et non blanche, comme le dit poétii quement le grand Victor Hugo, qui, dans son lyrisme,

| s’extasie sur la blancheur des tentes arabes , qui sont ! noires. Il donne à porter les instruments de ménage et i le bagage à son chameau, place les enfants sur le bourriquot et sur le dos de ses femmes, qui marchent à pied,

et lai, triomphalement campé sur son coursier, fume j sa pipe le long du voyage. La femme, en effet, est peu \ considérée chez l’Arabe, il la traite comme un animal; j c’est elle qui doit faire tout l’ouvrage de la tente et tous les autres travaux, heureuse encore quand, pour prix j de ses services, elle n’est pas maltraitée de coups.

On m’a raconté un fait qui s’est passé sous une tente 1 aux environs d’Oran, et qui dépeint parfaitement la tyrannie des Arabes sur leurs femmes et la passion de ] la jalousie qui les domine.

Un Arabe avait besoin de faire une course ; en partant, il défend à ses femmes de sortir de la tente, sous quelque prétexte que ce soit. Pendant son absence, l’eau vient à manquer pour les besoins du ménage; une des femmes croit devoir en aller puiser à quelques pas de la. A son retour, l’Arabe s’aperçoit que les outres sont pleines, et s’informe quelle est celle qui a été puiser de : l’eau ; il la tue sur-le-champ d’un coup de pistolet. Depuis, et pour ce fait, il a été traîné dans les prisons, où il était encore lorsque je suis arrivé. A-t-il-été condamné ? A-t-il compris son crime? C’est ce que j’ignore. Mais le fait n’en est pas moins horrible.

Un chef de la tribu des Haracta, entre Aïn-Beïda et Tebessa, se rend à Constantine. A quelques jours de la, j il rentre dans sa tribu au petit jour, appelle sa femme, lui dit d’apporter quatre pieux et quatre cordes. La i chose faite, il jette sa femme parterre, l’étend entre quatre pieux, lui attache les membres avec les cordes, ; et, prenant un long bâton, il frappe la malheureuse à coups redoublés. Les cris de désespoir et de douleur : poussés par cette femme réveillent toute la tribu, on ; accourt à ce cruel spectacle, et c’est en vain qu’on cher- ; che à arrêter le bras du mari.

« Mais que t’a fait ta femme? ose-t-on lui dire. C’est ;

la perle de la tribu, c’est une bonne mère, c’est le modèle des épouses !

— Ce qu’elle m’a fait? réplique le mari en redoublant les coups, ce qu’elle m’a fait?.... Ma foi, je me soulage. » A bout de forces, il redevint plus calme. C’est alors qu’il raconta qu’étant parti pour affaires, il avait vu à Constantine une femme de cette tribu, forte de l’appui de l’autorité française, traîner son mari chez le kadi pour se plaindre de lui, et le kadi avait donné raison à la femme. Chose inouïe, monstrueuse et qui avait tellement ahuri notre Arabe qu’il était reparti, oubliant le but de son voyage, et ne songeant qu’à venger sur sa femme l’affront fait au sexe fort. Ab uno disce omnes !

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