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CHAPITRE. IV

Forêts de l’Afrique. — Le commandant Michel. — Amende honorable à la ville de Château-Thierry. — Aspect et sauvagerie des forêts de palmiers. — Rencontre d’une caravane d’Arabes. — Visite à un blockhaus. — Sidi-Chami. — Le lac Salé. — Misserg’hin. — Le Père Abram. — Triste et funeste aventure qui m’arrive; conséquences désagréables. — Arrivée à la ferme de M. Bonfort.— Temsalmet. — Aïn-Bridia. — Bou-Tlelis, légende arabe.

J’avais beaucoup entendu parler de ces forêts si renommées, et grand était mon désir de les visiter. Bien certainement elles devaient être peuplées d’animaux farouches. Mille anecdotes que j’avais entendu répéter à ce sujet, chaque jour, àOran, aiguillonnaient outre mesure ma curiosité. Il y a quelque temps, disait-on, une panthère rôdait autour de la ville; elle avait même osé en franchir les murs et commençait à exercer d’affreux ravages... Une énorme hyène, quelques jours

avant mon arrivée, avait osé mettre bas aux portes de la ville; mais elle avait expié chèrement son audace et sa témérité... Les chacals étaient plus communs dans ces forêts que les lapins dans les nôtres...

Jugez combien mon imagination devait s’exalter. Je crus un instant que j’étais redevenu jeune, tant je sentais mon courage grandir et avec lui le désir de rencontrer, au milieu de ces forêts, quelqu’un de ces animaux féroces. Mes souvenirs de vieux professeur d’histoire naturelle se réveillaient. Enfin, rien ne pouvait m’être plus agréable qu’une excursion vers la montagne de saint Augustin ou Montagne des Lions. Si j’avais le bonheur de rencontrer ce roi de la nature animale !

Le projet avait été mûri, il fut exécuté. Mais nous dûmes prendre des précautions. Nous savions que

... la prudence

Est la mère de la sûreté.

Deux sûretés valent mieux qu’une...

De mauvais plaisants ont dit : « La prudence est la mère de l’absurdité... » : « Deux absurdités valent mieux qu’une; » mais c’étaient des hommes peu sérieux et peu graves qui parlaient ainsi. Aussi, pour être à . l’abri de tout danger, nous nous réfugiâmes sous l’égide j de la force armée, et par le plus singulier des hasards, elle se présenta à nous sous les traits du commandant du train d’artillerie Michel. (Qu’il reçoive toute mareconnaissance!) C’était un de ces braves soldats et, parti engagé volontaire, il avait conquis tous ses grades ; à la pointe de l’épée et au prix de son courage et de son sang. Homme bon, loyal, simple, surtout homme de ; cœur, et ce qui ne nuit pas à la chose, bon chrétien, ce dont je ne fus pas étonné quand j’appris qu’il était Cham- ; penois, je rencontrais en lui un compatriote, sinon de

naissance, du moins un habitant de ma ville natale, qui y avait passé une partie de sa jeunesse.

Le long- du chemin, nous devisions en menus propos, pai lant du pays, du bon La Fontaine ; nous mêlions à la conversation quelques réminiscences des anciennes histoires et des prouesses de l’antique jeunesse de Château-Thierry.

A piopos de cette ville, que l’on me permette d’ouvrir ici une parenthèse et de rétablir sa réputation intellectuelle, que j’ai légèrement ébréchée au commencement de la narration de mon voyage.

Depuis qu’a paru mon avis au lecteur, dans lequel je déplorais l’insouciance qu’avait montrée la municipalité de mon cher pays à l’endroit du célèbre fabuliste, j’ai appris que le conseil municipal avait racheté la maison du bon La Fontaine, afin de conserver aux âges futurs le séjour où il composa ses fables immortelles. Honneur donc à ce beau pays et à mes compatriotes! Ils ont voulu faire mentir encore une fois le vieux proverbe que vous connaissez : « Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent b.... » Je devais une réparation à mon pays, la voilà faite : j’ai la conscience plus légère.

Il y avait donc une heure au moins que nous cheminions; le commandant Michel caracolait sur son cheval de bataille près de notre calèche; il nous racontait ses campagnes avec une modestie charmante, nous disant les combats auxquelsil avait assisté, lespourchassements des Arabes auxquels il avait pris part, car c’était un vieux loup algérien, quant tout à coup, interrompant brusquemment et d’une manière peu parlementaire cette intéressante conversation, je lui dis :

Mais, commandant, vous nous avez promis de nous faire parcourir les immenses forêts de l’Afrique,

et vous sembliez nous faire espérer que nous rencontrerions quelque bête farouche, et je ne vois ni forêt, ni animal sauvage.

— Comment, me répondit-il, mais vous serez donc toujours de votre pays! Voilà déjà plus d’une heure que nous traversons la forêt et vous demandez où elle se trouve?

— Pardon, commandant, mais il me semble que nous sommes seulement au milieu de grandes herbes ; mais de futaies, mais de grands arbres, je n’en vois pas, et moi qui croyais rencontrer une forêt au moins aussi majestueuse que la forêt de Villers-Cotterets, ou le bois du Loup qui fait l’ornement de notre pays, le tout agrémenté d’arbres inconnus et nouveaux, entrelacés de lianes épaisses, en un mot, d’inextricables défilés, d’où l’on ne pouvait sortir qu’en se frayant un passage la hache à la main.

— Et bien! me dit le commandant, est-ce que vous n’êtes pas satisfait? Vous voyagez au milieu d’une superbe forêt de palmiers.

— Oui, mais ce sont des palmiers nains, hauts à peine d’un mètre, et vous appelez forêt, cette luxuriante végétation, aussi abondante et aussi nuisible que le chiendent de notre pays!

— Voilà nos forêts au moins quant à cette région que nous avons habitons.

— Mais, et les bêtes féroces dont vous nous annonciez la rencontre probable ?

— Nous ne sommes pas heureux aujourd’hui, me répondit-il, et à part quelques chacals que nous avons fait fuir, aucune ne nous a fait l’honneur de venir nous saluer.

— Nous sommes cependant proche de la montagne Saint- Augustin, autrement dite la Montagne des Lions.

A TRAVERS L’ALGÉRIE. gj

Est-ce qu’il y en a beaucoup? Dirigeons donc nos pas de ce côté !

— Inutile, car depuis le commencement du défrichement, il n y en a plus de ce côté, et il semble que la Montagne des Lions est ainsi appelée uniquement parce qu’on y en rencontre aucun. Autrefois, d’après les récits des anciens, ils y pullulaient.

— Ah oui! mais c’était au temps jadis.

— Eh bien ! nous dit-il, puisque vous avez vu nos forêts, vous plairait-il de nous diriger vers cette éclaircie? Vous pourrez visiter les fermes établies çà et là et nous reviendrons par Sidi-Chami, village en voie de formation. Pour vous consoler de vos déceptions, vous verrez un échantillon des progrès que la civilisation irançaise opère parmi nous. »

En ce moment, nous rencontrions une caravane d’Arabes revêtus de leurs burnous blancs.

« Voilà, nous dit le commandant, les bêtes féroces contre lesquelles surtout je devais vous prémunir.

En effet, lui répondis-je, en apercevant ces visages aux traits durs et ces yeux étincelants de haine contre tout ce qui porte le costume français

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.

Ils passent néanmoins près de nous, fiers et silencieux, nous regardant torvis oculis, selon l’expression du poète latin ; mais là se borna leur politesse, et bientôt nous les perdîmes de vue.

Nous arrivions dans un lieu de défrichement, plaine immense au milieu de laquelle on apercevait une ferme ou blockhaus parfaitement organisée et agencée de tous les instruments nécessaires. Nous n’avons pas idée, en France, de la composition de ces fermes. Rien’ n’y manque. Après avoir visité les écuries, les étables où

BBÊJÊÈÊÊtUt

plusieurs centaines de chevaux, bœufs, vaches, moutons, chèvres trouvent un abri, nous admirons les celliers. Chaque fermier ici est non seulement agriculteur, mais vigneron. Toute la propriété de la ferme est entourée d’un mur crénelé pour se defendre de 1 invasion et de la rapine des Arabes , dont les attaques contre les fermes isolées sont plus à craindre que celles des bêtes féroces.

Nous terminâmes notre visite par celle des greniers, que l’on peut appeler greniers d’abondance, car la terre nouvellement défrichée est d’un produit extraordinaire; les céréales paraissent s’y plaire beaucoup et rendent énormément, comme aussi la vigne, que l’on s’efforce de propager en Algérie. Nous avions, en effet, paicouiu d’immenses champs remplis de céréales, et de vignes en plein rapport. Ne croyez pas que j exagère : le fermier dont nous venons de visiter le blockhaus possède plus de 1,500 hectares de terres défrichées et en plein rapport.

« Bon, me disais-je en goûtant le produit du fruit de Bacchus, Noé a véritablement bien mérité de l’humanité, c’est un grand observateur et il a été un des grands bienfaiteurs du monde quand il a inventé ce nectar. Le vin est réellement bon, et plus tard il sera encore meilleur quand la viticulture aura fait plus de progrès dans ce pays. Ce n’est pas à Paris que 1 on peut espérer boire du vin aussi pur et aussi véritable . vive l’Algérie, où l’on peut goûter le vin qui n’a pas passé par°la cave des marchands de vins de Bercy ! »

C’est sous cette bonne impression que nous nous dirigeâmes vers Sidi-Chami, où nous ne tardâmes pas à arriver.

Sidi-Chami est un charmant petit village en voie de formation, créé le 16 décembre 1845 et constitue en commune le 31 décembre 1856. On y compte de 1,100 à 1,200 habitants.

Il est situé au milieu d’une grande plaine, mais le plan d’après lequel il a été établi me paraît trop régulier, très froid et trop mathématiquement distribué.

J’en demande pardon aux ingénieurs et aux géomètres chargés de tracer les villages nouveaux de l’Algérie, mais ils me semblent trop passionnés pour la ligne droite. Un peu plus de pittoresque ne nuirait pas à la chose.

Une très grande place circulaire; au point central, un puits banal, d’un côté de la place, l’église qui regarde la mairie, sur un bras latéral et au milieu, la maison d’école des garçons qui fait vis-à-vis à l’école des filles; puis, du point central de la place et à égale distance les unes des autres, partent un certain nombre de rues larges aux maisons blanches sans étage, assez bien bâties, qui rayonnent régulièrement autour de la place comme autant de rayons prolongés autour d’un soleil central.

Nous voulûmes rendre visite au curé de l’endroit. Il paraît que son presbytère est toujours vide le jour, il semble avoir élu domicile journalier dans son église. C’est là, en effet, que nous l’avons trouvé, travaillant à l’ornementation du temple et priant pour la conversion de son peuple, pour lequel il dépense tout son zèle et toutes ses forces presque inutilement, je le crains bien. La population est composée d’Arabes musulmans qu’il ne pourra jamais convertir, et de Français qui, il faut bien l’avouer à notre honte, ne sont pas en ce pays de fervents catholiques. Hélas ! cela se retrouve dans notre France et beaucoup trop souvent !

Notre excurtion était terminée , et nous rentrions le soir à Oran.

C’est vers Tlemcen que nous dirigeons aujourd’hui notre excursion ; mais que d’étapes agréables nous avons à faire jusque-là! D’une traite, nos mules nous amènent à Missergh’in. Nous traversons d’abord le petit village

d’Ekmühl, situé à quelques minutes d’Oran. Ce hameau en construction est composé de 60 à 80 maisons, et la reconnaissance publique des habitants lui a donné le nom de N oiseux , du nom d’un architecte mort à la peine en cherchant, à 10 kilomètres d’Oran, une source qui a doté Ekmühl et Oran de ses eaux bienfaisantes. La fontaine publique du village porte une inscription qui rappelle l’histoire de Noiseux.

Nous nous dirigeons au sud-ouest, entre le djebel Mourdjadjo, qui prend en se prolongeant au sud-ouest le nom de djebel Santo ou R’mera, les landes et les plaines cultivées qui s’en vont finir à gauche, au grand lac Salé ou Sebka d’Oran. On aperçoit au loin, du côté du midi, les cimes blanchâtres des monts Tessala et Aredj. Au pied de celte chaîne de l’Atlas s’étend le vaste lit de la Sebka, dont une grande partie était alors à sec. Sa surface, aussi blanche que la neige, ressemblait à une nappe que l’on aurait jetée sur une immense table.

La route monte légèrement au milieu d’une campagne qui n’est pas entièrement défrichée, et où l’on trouve beaucoup de palmiers nains. Des figuiers, des agaves , des cactus, des aloès et autres plantes hautes bordent la route et entourent les villages.

On passe au petit hameau de Pont-Albin près de la tour Combes, qui couronne un coteau de 256 mètres, pour descendre dans la plaine du lac Salé.

La Sebka, ou grand lac Salé, que la route côtoie depuis Missergh’in, finit à 4 kilomètres au delà de Lourmel. Sa longueur est de 52 kilomètres, sa largeur de 8 à 12, et son altitude de 80 mètres. Une Sebka est une terre que les eaux couvrent, puis découvrent, en y laissant une légère couche de cristaux de sel formés par la chaleur. On tire parti de ce sel; mais le défrichement

(lu Grand-Lac offrirait, d’après le journal Y Echo d’Oran, des résultats financiers plus avantageux.

On pourrait le dessécher de deux manières : « En rejetant, dit M. Ville, les eaux dans des bois-tout, qui seraient creusés au milieu même du lac; » ou en établissant un canal vers le Rio-Salado, fleuve qui coule à 5 ou 6 kilomètres seulement de l’extrémité occidentale de la Sebka, et à un niveau inférieur. Pour ce dernier travail, les difficultés d’exécution ne seraient pas grandes, le dos du terrain entre le fleuve et le lac n’ayant pas plus de 11 mètres de hauteur.

Nous arrivons à Missergh’in ou mieux Miserr’in, village antique et qui a acquis une certaine célébrité. Il est probable qu’autrefois il y eut en cet endroit un campement romain, car depuis longtemps on y a trouvé des médailles, moyens et grands bronzes du bas empire. Il y quelques mois à peine, un orphelin arabe trouva un grand bronze parfaitement conservé et intact qu’il prit pour de l’or. Le Père Abram, à son voyage en France, apporta cette médaille à la bibliothèque nationale de Paris, afin qu’elle pût être déterminée; je l’ai vue, mais malheureusement j’ai oublié d’en noter l’époque par écrit, et ma mémoire m’a joué encore un de ses tours.

Sans remonter aussi loin, on sait que les beys d’Oran possédaient à Missergh’in une habitation de plaisance ombragée, embaumée et comme blottie au milieu des orangers, des citroniers et des grenadiers. Cette délicieuse demeure tomba en ruines après 1831. Vers la fin de 1837, on installa près de là un camp retranché, une colonie de militaires cultivateurs, auxquels on substitua plus tard un régiment de spahis. Une belle pépinière de 13 hectares fut créée sur ce point en 1842. Le 23 novembre 1844, on décréta un village dans le voisi-

nage du camp, près duquel étaient déjà groupées les maisons ou baraques des cantiniers et des petits marchands, noyau inévitable de toute colonie africaine, auprès d’un établissement militaire.

Les spahis ayant été transportés sur un autre point en 1851, les bâtiments de l’ancien camp furent, par décret du 16 août de la même année, concédés à l’abbé Abram, qui ordinairement est appelé le Père Abram, avec les terrains qui étaient affectés, la pépinière et des terres contiguës formant une superficie de 55 hectares.

Jamais donation ne fut plus heureuse. Entre les mains du Père Abram, la transformation fut complète, et des agrandissements nombreux commencèrent à s’adjoindre. Car il faut vous dire que, sous un extérieur modeste et une simplicité charmante, le P. Abram cache un génie d’organisateur, une persévérance et un courage à toute épreuve. Rien ne peut lui faire abandonner ses projets : embarras, nécessités, manque de ressources, difficultés de toute nature, rien ne peut diminuer son courage ni ébranler sa persévérance. Aussi la communauté qu’il a établie est-elle en pleine voie de prospérité.

Le premier soin du religieux fut de fonder un orphelinat où il reçoit les enfants abandonnés, français, arabes, espagnols, etc. Une communauté de quarantecinq frères, sous la direction du F. Moyse, le remplaçant et le bras droit de P. Abram compose la maison. Rien n’est imposant comme de voir l’assemblée de ces religieux tous laïques, avec leur costume arabe et leur burnous blanc. Le premier soin de leur fondateur fut de donner à ses religieux le costume le plus commode et le mieux adapté à la température locale.

Un ou plusieurs frères sont placés à la tête des ate-

liers; car tous les corps de métiers sont représentés, menuisiers, serruriers, carrossiers, charpentiers, charrons, cordonniers, tailleurs, distillateurs, vignerons, jardiniers, agriculteurs, etc., etc.; de sorte que les enfants qui sortent de l’orphelinat ont un métier et peuvent se suffire à eux-mêmes.

Outre l’orphelinat du P. Abram, nous avons visité celui des filles, des dames Trinitaires. Par un décret du 20 avril 1854, la maison du général Montauban fut concédée à ces religieuses. Deux cents jeunes filles y reçoivent l'instruction nécessaire à de futures ménagères. Les jeunes filles françaises sont séparées des jeunes arabes, qui sont au nombre de soixante-cinq. Un certain nombre de celles-ci ont déjà reçu le baptême, d’autres ne sont que catéchumènes, d’autres sont encore païennes. C’est par une conduite irréprochable qu’elles méritent d’être admises à la grâce du baptême. Cet orphelinat des jeunes filles arabes est destiné à fournir aux orphelins arabes d’M’Sila, comme nous le dirons plus loin, des épouses chrétiennes et de bonnes mères de famille.

Rien n’est plus intéressant que d’entendre ces jeunes arabes lire ou chanter en français; elles n’ont aucun accent étranger, parlent correctement et sont extrêmement gaies.

Un autre couvent, celui des dames du Bon-Pasteur d’Angers, fut aussi l’objet de notre visite. C’est également un couvent de jeunes filles, mais établi dans d’autres conditions : ce sont les filles repenties. La religion chrétienne est ainsi, qu’elle a ouvert des refuges à toutes les misères. Des catégories existent dans la maison : les préservées et les repenties, et ces deux catégories ne communiquent pas ensemble. Les repenties sont en général des Espagnoles et des Arabes, et il n’est

pas toujours facile de les contenir et de les retenir.

Chassez le naturel, il revient au galop.

Les jeunes Arabes sont quelquefois indisciplinables; à la moindre occasion qui se présente de recouvrer leur liberté, elles en profitent pour s’échapper et elles retournent bien vite à leur vie ancienne. Du reste, on n’en est nullement étonné, à voir leur type sauvage, leur œil fauve et sournois. De leur propre aveu, il leur est presque impossible de continuer le genre de vie qu’elles mènent au couvent, à moins qu’elles n’y soient formées dès l’enfance. Elles avouent qu’elles sont très heureuses dans la maison, où elles ont toutes choses sinon en abondance, du moins à satiété; mais le sang parle haut en elles, et à cette vie heureuse elles préfèrent le séjour de la tente, où elles savent très bien qu’elles ne pourront trouver que l’esclavage, la misère, la dégradation et une vie très malheureuse.

Mais la journée s’écoule, et il nous faut rentrer chez le P. Àbram, où nous attend un splendide repas, pris en commun avec toute la communauté. Hélas I il n’y a qu’à moi qu’arrivent ces affreux malheurs ! J’endurais le supplice de Tantale, et je me réjouissais déjà d’oublier un instant les saintes lois de la mortification ! J’avais compté sans une fièvre malicieuse qui me joua le plus abominable tour. Force me fut de quitter le dîner dès le commencement, et de me réfugier dans ma chambre de repos. Il est vrai, si toutefois c’est une compensation, que l’on me donna pour séjour le marabout même du bey d’Oran. C’était beaucoup d’honneur que l’on me faisait; mais comment voulez-vous qu’avec une fièvre très forte, je fusse en état de jouir de toutes les splendeurs arabesques ?

Il est vrai encore, qu’à quelque chose malheur est bon,

je n’eus qu’à me réjouir des soins empressés et inquiets que me prodiguèrent les bons religieux. Leur charité fut même si grande qu’ils voulurent me faire avaler un fébrifuge que l’on disait infaillible. A ce mot mon cœur bondit, j’aime si peu la tisane! Pouah! Mais combien sont fréquentes les surprises dans ce beau pays de légendes! Le fébrifuge se présenta à moi sous la forme d’une fiole dorée, remplie de la liqueur appelée extrait de mandarines.

Oui, croyez-moi, c’est un excellent fébrifuge que je vous recommande. J’ai été si satisfait de cette expérience, que je voulus de nouveau couper la fièvre; si la prudence qui guide toujours mes actions n’était venue à mon secours, certainement, j’aurais pu recourir trop souvent au bienfaisant remède, tant il me semblait réelment infaillible !

Combien de temps Morphée répandit-il sur moi ses bienfaisants pavots, je l’ignore. Feu le bey d’Oran vintil m’apparaître environné de splendeur, et me reprocha-t-il d’avoir envahi sa demeure? je l’ignore encore;

J mille rêves, riants ou tristes, vinrent-ils m’obséder? c’est ce dont je n’ai nulle souvenance. Toujours est-il que le lendemain, quand j’ouvris les yeux à la lumière, j’étais guéri, complètement guéri. Je tenais à vous raconter le pouvoir de la puissante mandarine.

Mais ce fut tant pis pour moi, car je fus obligé de répondre à une promesse que j’avais faite, avec l’intention bien arrêtée de trouver un prétexte pour ne pas 1 accomplir. Mais j étais guéri, il fallut bon gré mal gré m exécuter. C’est ce que je fis bien piteusement,

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.

Ce lendemain, c’était un dimanche, je dus chanter la messe, et déployer devant la gent arabe toute la splen-

deur de ma voix. Chanter la messe, passe encore ! Mais, il y avait le quart d’heure de Rabelais. Il me fallut prêcher à toute la chapelle, garnie et remplie de fidèles chrétiens. Prêcher, moi! Tout le monde sait bien que je ne suis pas prédicateur, « c’est là mon moindre défaut! » En quelle langue? L’auditoire, pour la moitié peut-être, se composait d’Arabes. Grand était mon embarras; je n’avais qu’une langue à mon service, et je sais si peu m’en servir !

Pour trancher la difficulté et ne pas laisser apercevoir mon embarras, j’essayai de parler en français, pour la plus grande commodité et satisfaction de mon auditoire, et croyez -le bien, un peu aussi pour la mienne. Que valut le sermon? je ne m’en inquiétai guère, je fis de mon mieux, et les bons frères furent très indulgents pour moi; ce dont je leur sais beaucoup de gré.

Mon sacrifice accompli, je pus plus allègrement visiter la maison, les ateliers, les immenses jardins, l’admirable pépinière, me réjouir de l’agréable musique, dont les sons mélodieux venaient frapper mon oreille. Il faut vous dire que le père Abram, qui sait joindré l’agréable à l’utile, a établi dans son orphelinat une Société d’orphéonistes, qui sont beaucoup plus musiciens qu’un grand nombre de Sociétés musicales françaises.

Il faut cependant quitter Missergh’in malgré tout l’attrait que ce pays a pour nous. Nous traversons Tensaimet, ancien bourg au dixième siècle, aujourd’hui détruit, à 5 kilomètres de Missergh’in, et nous visitons la ferme et la bergerie modèles de M. Bonfort. C’est à Tensalmet que 800 hommes, entraînés dans une embuscade, le 12 mars 1840, faillirent être masacrés par 6,000 Arabes, mais purent revenir au camp, grâce à la bonne contenance d’un bataillon d’infanterie du 1er de ligne, formant la réserve.

Nous nous dirigeons vers Bou-Tlelis, après avoir traversé Aïn-Bridia, localité située près de la koubba de Bou-Tlelis. Là sont plusieurs mares où les bergers arabes ont coutume de venir abreuver leurs bestiaux. Ces mares sont assez intéressantes, car on y trouve de nombreuses familles de grenouilles, de tortues et d’autres animaux nageant çà et là dans l’eau bourbeuse de ces mares, dont les bords verdoyants sont habités par des lézards, des serpents et des caméléons.

A quelques kilomètres de là, c’est Bou-Tlelis, relai et colonie agricole de 1849, remis à l’autorité civile le 6 avril 1853, annexée à la commune de Missergh’in le 31 décembre 1856, et érigée en commune le 23 mars 1864. Ce village prospère, exclusivement habité par des Alsaciens-Lorrains, semblait devoir nous préparer de douces émotions. Mais, après avoir vu ce pays, je ne suis plus aussi enthousiaste à l’égard des Alsaciens-Lorrains, je doute même qu’ils méritent tout l’intérêt que leur nom leur a attiré; toute la population du pays appartient à la démagogie la plus colorée qui existe. Il est vrai qu’il n’y a que la gent la plus pauvre qui ait consenti à s expatrier et à fonder cette colonie algérienne.

Bou-Tlelis est le surnom d’un marabout nommé Ali. Il vivait au quatorzième siècle; il opéra, dit-on, pendant sa vie et après sa mort, un grand nombre de miracles et entre autres celui qui lui fit donner son surnom.

La tradition rapporte qu’un jour, un envoyé du prince Mérinide, en guerre avec le roi de Tlemcen, vint demander à Ali une certaine quantité d’orge pour les chevaux de son maître. Le bonhomme, qui était un pauvre diable, entra chez lui et reparut un instant après, conduisant un lion sur le dos duquel était un petit sac d’orge. Il y en avait à peine pour le repas d’un cheval.

A la vue du lion, l’envoyé du prince veut prendre la fuite; le marabout l’arrête et lui dit :

« Conduis-moi à la tente du sultan. »

Celui-ci , à la vue du sac d’orge que lui présenta Ali , entre dans une violente colère ; il injurie le pauvre homme et le menace de le faire écorcher vif avec son lion. Le marabout, pour toute réponse, prend le sac qui est sur le dos du lion et verse aux pieds du prince l’orge qu’il contient. Déjà un assez gros tas était formé, il y en avait assez et le sac n’était pas désempli.

On cria au miracle, et Ali ne fut plus connu que sous le nom de Bou-Tlelis, l’homme au petit sac.

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