‹ A travers l'AlgérieChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Arrivée de nuit à M’Sila. — Orphélinat. — Mariages des Arabes chrétiens. — Denis le cocher. — Il se tait baptiser; il se marie. — Le garde forestier Djilali-Ben-Taïed. — El-Bachir-Ould-Ouassin. — Visile au douar. — Adieux touchants et. départ de M’Sila. — Aïn- Temouchen. — Aventure nocturne et mystérieuse. — Déjeuner à Pont-de-l’Isser; splendide dessert. — Réflexions judicieuses de la gouvernante de M. le curé. — Panorama de Tlemcen.

Autrefois, les premiers rois mérovingiens voyageaient avec lenteur, traînés majestueusement sur leur char rustique par des bœufs (c’étaient les nobles coursiers de l’époque). Que les temps sont changés! Nous, au contraire, bercés mollement dans une splendide berline, traînée par deux mules fringantes, nous nous dirigeons vers la montagne. C’est alors que l’attelage de nos premiers rois francs nous eût été utile.

La distance qui s’épare Bou-Tlelis de M’Sila n’est guère que de trois ou quatre lieues, et nous avons mis plus de

cinq heures pour la franchir. Cela n’a rien d’étonnant car nous gravissons une montagne très élevée, par des chemins affreux remplis d’ornières. D’un côté de la route une tranchée taillée dans la montagne, de l’autre des précipices d’une profondeur très grande. Le moindre faux pas de nos mules aurait pu nous faire rouler dans le gouffre béant. Sans être précisément poltron, cependant, je n étais pas trop rassuré; quel malheur pour l’humanité et pour moi si j’allais trouver ma tin au fond d’un précipice, dans ces contrées sauvages de l’Algérie!

La lune brillait de son plus bel éclat et éclairait notre route; nous étions conduits par un homme expérimenté, il est vrai, mais un peu téméraire, selon moi. C’était Denis, Arabe de naissance, dont j’aurai occasion de parler tout à l’heure.

Tant tirent les mules, tant fit Denis, que nous arrivâmes au sommet de la montagne sans encombre, et bientôt nous descendîmes dans la petite plaine de M’Sila. Cette route, malgré ses difficultés, n’a pas été sans résultat scientifique pour moi. Vers le sommet de la montagne, je découvris une riche mine de gypse ou de sulfate de chaux cristallisé; les cristaux sont d’une pureté extraordinaire. La couche est très épaisse et très | abondante. Je lègue cette découverte aux ingénieurs et aux industriels de la contrée. Si je ne me trompe, il y a en cet endroit une source de richesse; l’exploitation serait très facile et très productive et les moyens de transport peu dispendieux.

Mais bientôt deux coups de fusil retentissent à nos oreilles. C est un signal convenu : deux Arabes ont été détachés de M’Sda à notre rencontre, pour avertir la petite communauté de notre arrivée. Bientôt après nous voyons apparaître, au clair de la lune, la procession bannière en tête; ce sont les orphelins arabes de

p«^ \ TRAVERS L ALGÉRIE.

Mgr l’évêque d’Oran qui sont heureux d accourir à la rencontre de leur évêque, de leur père. Nous entendons de toutes parts ces cris naïfs sortis du cœur et qui produisent sur moi la plus vive émotion : « Voilà papa Monseigneur! Vive papa Monseigneur!» J’étais emu, des larmes de joie perlaient dans mes yeux.

Cependant, après un instant, la procession se reforme et nous nous dirigeons vers la chapelle. Le bon Dieu devait recevoir notre première visite. Avec quelle douce impression nous entendions sur cette terre musulmane les beaux chants delà liturgie chrétienne, le Veni creator, le Magnificat, le Sub tuum præsidium, etc., les cantiques français à la bonne Vierge, s’échappant de la bouche et du cœur de ces petits Arabes, la plupart encore païens.

Cet orphelinat était dirigé par les PP. des Missions africaines, hommes d’un dévouement modeste, et admirables de simplicité et de cœur. Aussi, il n’y a qua regarder tous ces petits Arabes, pour lire sur leur figure la joie et la reconnaissance qui est dans leur cœur. Après les premières et suffisantes notions d instiuction, ils apprennent à M’Sila un métier qui devra un jour les mettre à l’abri du besoin.

L’établissement de M’Sila est simple, mais bâti dans de bonnes conditions ; on y est à l’aise, pour la construction et le confortable; il est modeste, mais suffisant. Une immense propriété, défrichée par les orphelins, et près des bâtiments un très grand jardin d’une végétation luxuriante. Des orangers, des néfliers, des figuiers, des rosiers, voilà pour la vue; un très grand potager fournit abondamment à la nourriture de la maison. Des étables remplies de moutons, de bœufs et de vaches, donnent la nourriture et le vêtement. Les poulaillers sont bien fournis, et d’immenses champs de céréales et d’herbages fournissent en abondance le pain et la nour-

riture des bestiaux. Tonte la propriété, d’un côté, est bordée par la montagne, et de l’autre, entourée par une forêt de chênes-liège. Cette vallée forme un magnifique panorama, et présente un aspect très pittoresque.

1 lès de 1 orphelinat commence à s’élever un village chrétien. Plusieurs ménages sont établis. Voici comment se font ces établissements, et les mariages entre Arabes chrétiens des deux orphelinats.

On conduit les futurs maris à Missergh’in dans l’orphelinat des filles, où ils font leur choix. Lorsque la jeune fille choisie a agréé et àccepté la demande du futur, l’évêque fait conduire le jeune Arabe à M’Sila et on donne aux deux parties quelques mois pour réfléchir et s’affermir sérieusement dans leur résolution. Puis, après ce temps d’épreuve, on les réunit de nouveau; s’ils persévèrent dans leur choix, l’évêque les fiance, les marie, les établit dans une petite maison, toute meublée et bâtie exprès dans ce but, et leur donne à cultiver quelques arpents de terre. Il leur impose une légère redevance; mais ils ne sont pas encore propriétaires; au bout de quatie ans, si le jeune ménage a été laborieux, économe, bon chrétien surtout, alors ils deviennent propriétaires de leurs biens , et vivent contents et heureux des bienfaits de leur père.

Un nouveau ménage s’est établi à M’Sila depuis mon départ; c’est celui de Denis, ce fidèle cocher qui nous fut si dévoué pendant notre voyage.

C’était un jeune Arabe, en service à Oran. Touché de la grâce et des beautés du culte calholique, il éprouva le vif désir de quitter la religion de Mahomet pour s’enrôler sous les bannières du Christ. Il prenait sur le peu e temps que lui laissaient ses occupations et son sommeil, pour apprendre la religion catholique. Quand il se crut assez instruit (il ne Tétait pas beaucoup cepen-

dant, mais le jeune néophyte brûlait du désir de recevoir le baptême), quand il se crut assez instruit, il se présenta à l’évêque d’Oran et lui demanda avec instance le baptême.

« Mais, mon pauvre enfant, lui dit l’évêque, apres l’avoir interrogé, tu n’es pas assez instruit, dans quelque temps, ne perds pas courage, tu seras admis au baptême. » Le pauvre Denis se retira les larmes aux yeux et désolé de n’avoir pas été trouvé digne.

Sur ces entrefaites, il entend dire à un de ses camarades que, s’il se rendait en Espagne, il obtiendrait plus facilement ce qu’il désirait. Denis n’hésite pas ; il avait pu écomiser une somme de 200 francs, il s’embarque, et arrive à Valence; Mais là, une nouvelle épreuve l’attend. Outre la difficulté de son peu d’instruction, l’évêque de Valence ne pouvait l’admettre sans la permission de l’évêque d’Oran, et Denis avait oublié cette permission. Nouvelles tristesses, nouveaux déboires : il fallut revenir à Oran. Comment? car ses pauvres petites économies avaient été épuisées; c’est là son secret. De retour, Mgr Callot apprenant cet acte d’héroïsme, fut touché jusqu’au plus profond du cœur. Il le fit instruire et enfin put l’admettre au baptême. Monseigneur le choisit pour son domestique , et il n’eut pas à s en repentir. Denis fut un modèle de probité, de dévouement et de piété.

Établi à M’Sila, il épousa une des plus pieuses jeunes filles de l’orphelinat de Missergh’in. Ce ne fut pas sans peine et sans verser d’abondantes larmes, qu’il se sépara de Mgr Callot, mais il ne le quittait pas tout à fait, car il lui fut donné de surveiller à M’Sila les chevaux de la ferme ; ce fut pour lui une grande consolation , puisqu’il pouvait encore être utile à son bienfaiteur, à son père.

Le lendemain, grande et intéressante excursion. U

s agissait de visiter les Arabes et leurs tribus. Nous vîmes d’abord la tente ou plutôt le gourbis du garde forestier du gouvernement Djilali-ben-Taïeb. C’est un Arabe qui est devenu Français, le plus aimable et le plus intéressant de tous les Arabes que j’ai cultivés. C’était lui qui était accouru au-devant de nous, lorsque nous arrivions à M’Sila, et qui était chargé d’annoncer bruyamment notre entrée. Il fait exception aux autres Arabes. 11 fallut à tout prix visiter sa demeure; nous y consentîmes, et il partit bride abattue pour prévenir ses femmes de notre arrivée.

Nous étions en marche, et je trouvai qu’il serait plus pittoresque et plus intéressant pour moi de suivre la caravane à cheval, c’était beaucoup plus en rapport avec ma dignité, et surtout moins fatiguant. Quand je dis que j’étais à cheval, entendons-nous, j’étais à cheval sur un bourriquet. Et fièrement campé sur l’animal africain :

Mon sceptre à la main

{Je) menais en empereur romain

Ce coursier à longues oreilles

Celui-ci, glorieux d’une charge si belle, >

N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé,

11 marchait d’un pas relevé Et faisait sonner sa sonnette.

Au fait, avait-il une sonnette? je n’en sais rien ; en tout cas, un peu de son ne peut nuire à la chose : supposons qu’il en était ainsi. Je m’en trouvai très bien, et je crois que le bourriquet ne se plaignit nullement, tant je fus un bon maître. Arrivés au gourbis de Djilali, nous admirâmes son château. C’est un mur circulaire bâti grossièrement en pierre, avec une entrée qui représentait la porte, le tout recouvert d’une tente en poil de chameau. C’est

déjà un progrès dans la civilisation, la plu part des Arabes n’habitent que sous des tentes mobiles et portatives.

Djilali fut bon enfant; on voit qu’il se familiarise avec les mœurs françaises. Il nous reçut à l’intérieur de sa tente. Ses deux femmes avaient fait toilette et s’étaient revêtues de leurs atours. Nous vîmes deux jeunes femmes assez jolies, l’une et l’autre accroupies auprès d’un petit foyer situé aux deux extrémités de la tente. Elles semblaient ébahies et ahuries de voir tant de monde envahir leur demeure. Leur figure atone et brunâtre n’avait aucune expression.

Pendant ce temps je passais en revue le mobilier de la demeure et j’y retrouvai ce que j’ai trouvé invariablement dans toutes les tentes des Arabes que j’ai visitées. Tout l’ameublement consistait en une meule portative à moudre le grain, un pilon pour broyer le poivre ou le café, un mortier, espèce de tube creux cylindrique, pointu à l’extrémité et des outres de peau de bouc dont l’usage était de conserver l’eau, et qui remplaçaient les oreillers lorsqu’elles étaient gonflées; force poules vivantes et autres animaux domestiques, car bêles et gens vivent ensemble.

Le recensement fut bientôt fait.

Pendant qu’à la grande satisfaction de Djilali-ben- Taïed nous admirions son château, arrive, accompagné de plusieurs Arabes, El-Bachir Ould-Ouassin, chef du douar Ould-Ouassin. Il était venu à notre rencontre pour nous inviter à visiter sa tribu qui était campée à quelques lieues de là.

Quelle bonne fortune ! Nous en profitâmes à ma grande satisfaction. J’enfourchai mon noble coursier et je fis, à travers les forêts de palmiers, les précipices et les ravins, la plus délicieuse promenade.

Après une heure et demie de marche, nous atteignons

le campement. Les tentes, au nombre de huit, étaient rangées en cercle, laissant au milieu d’elles une place vide, pour le rassemblement des bestiaux pendant la nuit. Ces tentes sont vastes et divisées en deux par une grande pièce de laine qui retombe du haut en bas de la tente. D’un côté, l’appartement des femmes et des enfants; de l’autre, la salle ordinaire, où le propriétaire reçoit ses amis et leur fait les honneurs de sa tente. C’est du reste, pour l’ameublement et l’agencement, le même mobilier que j’avais vu bien des fois.

El-Bachir Ould-Ouassin nous invita à prendre le café en compagnie des autres Arabes de la tribu; nous acceptâmes avec empressement. En revanche de cette politesse, Mer d’Oran invita le Bachir et ses amis à venir à leur tour, le lendemain, prendre le café avec nous à M’Sila. Cette invitation parut leur faire grand plaisir; ils acceptèrent, et sur chaque visage semblaient se traduire ces paroles du bon La Fontaine :

Volontiers... car avec mes amis Je ne fais point cérémonie.

Ils furent exacts au rendez-vous.

La tente où nous étions reçus était très vaste, complètement dénudée d’ustensiles de ménage. Dans le fond, on déposait les agneaux qui venaient de naître, afin de les soustraire pendant quelque temps aux intempéries de l’air. Des nattes de jonc ou d’alpha couvraient tout le plancher de la tente , elles étaient revêtues de tapis de laine blanche aux filets bleus et rouges avec des coussins disposés çà et là pour s’asseoir.

Après avoir pris le café arabe qui, malgré la manière dont on le prépare, me sembla très bon, nous retournâmes à M’Sila où nous arrivâmes le soir.

Le moment du départ était venu, il fut bien triste pour moi; j’étais tellement familiarisé avec ma monture! Nous nous aimions tant, que nous ne pouvions plus nous quitter; nous nous comprenions si bien! Cavalier intrépide, je voulus faire admirer encore une dernière fois mon talent pour l’équitation; et, mon bourriquet et moi, l’un portant l’autre, nous arrivâmes dans cet équipage à Bou-Tlelis, où nous nous fîmes les adieux les plus touchants, comme deux bons amis qui ne doivent plus se revoir.

Vers six heures, nous arrivâmes à Aïn-Temouchen, et nous trouvâmes au presbytère la plus large comme la plus aimable hospitalité. Aïn-Temouchen est l’ancienne Timici des Romains , le Ksar-Ibn-Sénan des Arabes. Cette petite ville est bâtie à 258 mètres d’altitude sur le bord d’un escarpement, et au confluent de l’oued Temouchen et de l’oued Sénan, qui font marcher de beaux moulins et alimentent les fontaines de la ville.

On y rencontre les ruines de Timici, qui ont été signalées à différentes reprises. M. l’abbé Bargès les décrit ainsi : « De grandes pierres carrées, entassées çà et là les unes sur les autres, des pans de murailles encore debout avec des portes et des seuils, des dalles ayant servi de pavés et restant encore fixées dans le sol, des fragments de briques, de verres et de vieux ustensiles, gisant pêle-mêle au milieu des décombres et des buissons, qui en dissimulaient en partie la vue, étaient les seuls restes d’une ville probablement fondée par les Romains. Le pays environnant se nomme Zidour, et appartient aux Ouled-Khralfa. Un Arabe de cette tribu m’a dit que Zidour était le nom d’un roi romain, qui avait régné autrefois dans la contrée. Je crois reconnaître dans ce nom une origine grecque ou latine, et, si je ne

me trompe, c’est le mot Isidorus défiguré par les Arabes. Cet Isidorus était peut-être le gouverneur de la contrée. »

Des fouilles faites depuis la visite de M. l’abbé Bargès ont mis à découvert des moyens bronzes, un Trajan d’argent, des sous d or du Bas-Empire, des inscriptions tumulaires et votives, des bas-reliefs, dont l’un, représentant Cléopâtre, se voit dans la cour du Château-Neuf à Oran; l’autre, un Bacchus indien, a disparu. C’en est assez pour démontrer aux incrédules et aux âges futurs l’antiquité de l’origine romaine de cette ville.

J’étais accoudé sur la balustrade de la fenêtre, il était soir, et je prenais le frais. Devant moi s’étendait une place immense qui servait de marché, elle était bordée tout autour de maisons arabes et dans presque chaque maison était un café. Les cafés sont aussi nombreux en Algérie, que les cabarets ou les buffets de marchands de vins en France. J’étais donc plongé dans mes réflexions, me 1 appelant tout ce que j’avais appris sur ce merveilleux pays, tout entier au souvenir des choses que j’avais vues; la nuit se faisait sombre, et au milieu de la nuit tout devient plus solennel.

Quelques maisons seules avaient conservé de la lumière. Vers le milieu de la place, il y en avait une d’où l’on sortait et où l’on entrait continuellement; je la distinguais à la lueur d’une faible lumière qui brillait à travers la porte entr’ouverte. Tout à coup il me semble entendre des cris plaintifs, des accents de douleur; puis le chant monotone des Arabes lorsqu’ils invoquent le dieu de Mohammed. Les chants étaient accompagnés pai les sons monotones et criards des instruments à cordes ou à vent en usage dans ce pays; joignez à cela le bruit sourd du tamtam, et celui non moins mélodieux du chalumeau. Puis les chants cessaient, les cris et les

gémissements redoublaient. Assurément, me disais-je, ce doit être un chant de tristesse. Je croyais me rappeler qu’il est d’usage, chez certains peuples, de favoriser la mort d’un individu, et d’aider par des concerts funèbres l’âme à sortir du corps d’un humain ; et de tout mon cœur je plaignais 1 infortunée famille, fut-elle arabe, qui perdait ainsi un être aimé et chéri. Les chants se prolongèrent, et avec eux ma mélancolie et ma pitié; ils se prolongèrent si longtemps que, las et fatigué de la route, je dus quitter la fenêtre avant d avoii pu découvrir d’où provenaient ces bruits.

Le lendemain, mon premier soin fut de m’informer delà cause de ce concert nocturne. QueLfut mon désappointement 1 J’avais pris Vaugirard pour Rome. Les bruits que je croyais des chants funèbres, les instruments qui m’avaient semblé pleurer si éloquemment sur un mort provenaient d’un concert arabe, et les pleurs et les gémissements qui m’avaient si fort attendri, avaient été produits par les chiens et les chats, sur lesquels la musique monotone produit un effet si grand que, forcément, ils veulent faire leur partie dans le concert.

Voilà ce qui me fut dit. Je fis semblant de le croire, mais, au fond, je demeure convaincu que j assistai à un de ces grands spectacles de la douleur humaine.

Au sortir de Aïn-Temouchen, jusque vers Aïn-Tekbalet, la contrée présente un phénomène géologique très intéressant à étudier. Nous marchons sur les basaltes et les trachytes; une montagne, composée tout entière de scories de laves, de bombes volcaniques, de trachytes, de basaltes, en un mot de débris volcaniques, voilà ce qui s’étend au loin, de tous côtés, autoui de nous. A voir ces cônes élevés, ces cratères éteints, ces puys, ces aiguilles, on se croirait transporté en Auveigne. Oui, c’est bien l'aspect des volcans éteints de cette

contrée classique que nous retrouvons ici, et nous les voyons dans les mômes conditions. C’est le même aspect, ce sont les mêmes détritus, les mêmes éléments minéralogiques, ils doivent être assurément de la même époque, c’est-à-dire du commencement de la période géologique moderne, comme le pensent la plupart des géologues, et je suis de leur avis.

A Aïn-Tekbalet, appelé le relais des Carrières, sur la route, on peut voir une fontaine construite par les soins de 1 autorité française. On y a gravé une inscription arabe, qui consacre le souvenir de la halte faite en cet endroit par Sidi Bou-Médin, il y a sept cents ans. (Nous dirons plus tard quel est ce bonhomme qui fut jadis si célèbre.)

C’est à gauche de la route qu’est la carrière de travertin calcaire ou marbre onyx (c’est le nom qu’on lui donne), tianslucide, blanc, rose, jaune clair, jauneorange, vert maritime, brun foncé. Les sultans de Tlemcen y faisaient tailler des colonnes, des vasques et des dalles pour leurs mosquées et leurs palais. L’industrie, de nos jours, n’a su faire de cette riche matière que des garnitures de cheminées.

La route va de ce point, toujours en descendant ou montant, à travers les terres couvertes de palmiers nains ou de srihes. Quand on est arrivé au plateau qui domine Pont-de-PIsser, on découvre une vue des plus magnifiques, surtout le matin. Aussi, comme je n’ai joui de ce spectacle grandiose que vers le milieu du jour, je laisse à M. l’abbé Bargès le soin de vous le décrire :

« Au loin s étend une haute chaîne de montagnes, dont le pied plonge encore dans l’ombre. Peu à peu, les rayons du soleil levant éclairent leurs flancs mystérieux; des maisons blanches, des tours élevées, des remparts semblent noyés dans les flots d’une lumière vapo-

reuse, des paysages d’une richesse magnifique se révèlent à la curiosité de nos regards. Vous avez devant vous l’ancienne capitale du Maghreb moyen, la porte du R’arb, la clef de l’Occident, la première résidence des princes Edrissiles, le siège d’un empire célèbre dans les fastes de l’Afrique septentrionale; enfin, une cité dont les ruines sont dignes, au plus haut degré, des études et des explorations de la science.

« Cette apparition, qui a lieu au moment du réveil de la nature entière, et dans un lointain où les objets paraissent revêtus de formes vagues et incertaines, me semble tenir plutôt du rêve et de l’illusion que de la réalité et de l’évidence. »

Tlemcen apparaît à 37 kilomètres de distance.

Après une forte descente, terminant une côte qui n’a pas moins de 10 à 11 kilomètres, depuis Aïn-Safra, on traverse lisser par 200 mètres d’altitude, sur un pont de trois arches, au hameau de Pont-de-1 Isser.

Ce village, situé dans un pays fécond, il est vrai, mais peu salubre, est peu prospère, et la population n’y augmente pas. L’Isser occidental, pour le distinguer de Tisser oriental, qui passe à l’est d’Alger, coule ici entre de hautes gerbes terreuses, dans un lit de roseaux. C’est l’Assara de Ptolémée, disent les savants.

Cette rivière prend naissance dans les hautes montagnes des Beni-Smiel, qui se dressent au sud-est de Tlemcen, à plus de 1,600 mètres d’altitude. Elle arrose la vallée de Lamoricière ou des Ouled-Mimoun, passe près des ruines de la ville romaine de Rubra (Hadjar-Roum), tombe par une jolie cascade de 12 mètres, puis se dirige vers le pont de Tisser pour aller se perdre dans la Tafna, à huit ou dix lieues du littoral de la Méditerranée, après avoir reçu, dans la longueur de son parcours, une multitude d’affluents.

Dans les plaines voisines abonde une espèce de buisson qui, par ses feuilles et son fruit, offre beaucoup de ressemblance avec notre jujubier. Les Arabes l’appellent sidrah; le fruit, qui est à noyau et de forme ronde, présente, quand il est mûr, une couleur qui semble un mélange de jaune et de rouge. Il a une saveur douce et mielleuse, et se nomme nebek. Du reste, cet arbrisseau est très commun dans le nord de l’Afrique. Des voyageurs assurent en avoir vu en Égypte. On peut supposer aussi qu’il croît en Orient, car on lit dans Bokharii que Mohammed, lois de son ascension nocturne, aperçut dans le jardin céleste un sidrah, dont les fruits étaient gros comme des cruches au large ventre, et dont les feuilles ressemblaient, tant par leur forme que parleur dimension, à des oreilles d’éléphant; ce qui suppose qu’il avait vu ces arbrisseaux dans les pays qu’il avait parcoui us, cest-à-dire dans la Syrie et l’Arabie, sans cela, il ne les aurait pas rêvés.

Quelques savants, il faut toujours les respecter, ont soutenu que le sidrah n’est rien autre chose que le lotus dont il est parlé dans Homère. Ce poète semble, en effet, placer les Lotophages dans une contrée de l’Afrique où le sidrah est encore aujourd’hui extrêmement commun. Mais, il faut bien l’assurer, les Lotophages d’Homère, s ils n avaient pas d’autre nourriture, étaient condamnés, dans ce monde, à faire une bien triste chère. Quant aux bienheureux du paradis de Mohammed, qui, pendant toute l’éternité, mangent des nebeks aussi gros qu’une cruche ventrue, je ne crois pas qu’un chrétien (ni vous, ni moi) serait tenté d’envier leur sort!

Cette longue dissertation scientifique m’a mis en appétit. Le déjeuner m’appelle; mais, assurément, ce n’est pas le fruit du sidrah qui m’attire; aussi ne suis-je pas un habitant de l’empyrée de Mohammed, et souvent, à

certaines heures, je suis forcé de me rappeler ce vers de Térence :

Homo surn: nil humani à me alienum puto.

Nous fîmes honneur au repas, mais non pas aux dépens du pauvre curé de Tisser, car il n’est pas bien riche; il se suffit à peine à lui- même, ne mange que de trois mois en trois mois de la viande de boucherie. On n’en trouve pas dans le pays ; il faut la faire venir de Tlemcen, où elle est fort chère, et le curé n’a pas le moyen de se procurer ce luxe. Sa basse-cour, bien modeste cependant, suffit seule au repas de chaque jour.

Nous avions avec nous nos provisions, que nous partageâmes fraternellement avec ce digne ministre du Seigneur. Le dessert seul fut à sa charge, et il fut improvisé de la manière la plus charmante.

Il se composait d’un morceau de fromage déjà supporté de quelques grains de gros sel, et d’une assiettée d’olives. La vieille et respectable gouvernante de M. le curé, qui jamais n’avait vu sur la table de son maître de luxe aussi raffiné et de dessert aussi splendide, les deux poings triomphalement campés sur les hanches, et d’un air de fierté et de satisfaction personnelle :

« Ah! bien, maintenant, je ne vois pas trop bien ce qui pourrait manquer?

— C’est très bien, ma bonne, lui fut-il répondu; vous pouvez, à votre tour, aller dîner. Votre dessert est parfait. »

Cette naïveté de la bonne vieille et cette simplicité antique nous ont beaucoup amusés, et je me suis promis de ne pas l’oublier de sitôt.

Depuis Pont-de-l’Isser jusqu’à Tlemcen, la route est bordée, à droite et à gauche, de bosquets de lentisques

et de térébinthes d’une dimension prodigieuse. Plus loin, c’est la rivière de Saf-Saf, Salsiji , Salsef ; il est probable que c’est la même que les Arabes appellent Satfecj. Du reste, le nom de Salsef signifie tremble . Il a peut-être été donné à ce courant d’eau à cause des arbres de cetfe espèce qui abondent sur ses bords (1), si toutefois il n’est pas une abréviation du mot Satfecj } qui paraît appartenir à la langue berbère.

Cette rivière, descendant des montagnes des Beni- Oulnid, situées au nord deTlemcen, coule d’abord dans la direction du sud-ouest au nord-est; puis, tournant vers le nord-ouest, elle arrose le territoire de la ville, et va mêler ses eaux à celles de la Sikka, l’un des prin- I cipaux affluents de Tisser, après un parcours d’environ trente lieues.

De cet endroit, l’œil aperçoit d’abord Bou-Médin, sur le penchant de la montagne; puis, sur un plateau ménagé sur les dernières pentes d’une montagne escarpée,

1 antique reine du 3Iaghreb. On la reconnaît facilement à ses blancs minarets, à ses vieux remparts qui tombent en ruines. D’immenses vergers d’oliviers, une forêt de I figuiers, de noyers, de térébinthes et d’autres arbres I 1 environnent de toutes parts, et forment autour d’elle | une large ceinture de verdure.

A chaque pas, le panorama se rétrécit, les édifices disparaissent et se cachent dans l’ombre; on n’aperçoit plus que les créneaux du minaret de la grande mosquée, qui lève encore la tête au-dessus de cette enceinte, et que l’on est tenté de prendre pour un vaste nid d’oi- ; seau perché sur la cime d’un arbre.

Au levant, Tlemcen, et à la distance d’une demi-lieue

(1) A cet endroit, il y a un relai qui s’appelle le Tremble . TI a sans doute été nommé ainsi à cause d’un grand tremble qui s’élève dans le ravin, au-dessus d’une source et d’un abreuvoir.

s’élève, comme nous l’avons indiqué, au milieu des arbres et des jardins, le pittoresque hameau de Bou- Médin, avec sa grande mosquée, son élégant minaret et ses blanches maisons.

Site délicieux ! C’est là que les souverains de Tlemcen, oubliant un instant les affaires sérieuses, venaient jadis converser familièrement avec les anachorètes qui peuplaient cette montagne. C’est le lieu que choisit le célèbre historien Abd-el-Rhaman-ben-Kaldoun pour se donner tout entier à l’étude des sciences et à la contemplation des choses divines.

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