CHAPITRE VI
Tlemcen, son antiquité. — Moïse et le prophète El-Khidr. — Le quartier des Juifs. — La mosquée de Djama-Kébir, les litanies arabes. — Sidi-el-Haloui. — Le Méchouar. — Chapelle de Sidi-Bou-Djemâah. — Histoire de ce marabout. — Koubba de Baba Saiyr. — La Mansourah, son minaret. — Légende à ce sujet.
« Le paradis de l’éternité, ô Tlemcinois ! s’écrie un poète arabe, ne se trouve que dans votre patrie, et s’il m’était donné de choisir, je n’en voudrais pas d’autre que Tlemcen ! »
La poésie, expression du sentiment populaire, nous donne une idée de la place glorieuse que Tlemcen a occupée dans le sentiment affectueux des peuples musulmans, et l’histoire, consultée à son tour, justifie, dans les limites de la réalité, une appréciation aussi favorable. Tlemcen a été le centre d’une société puissante.
D’après une tradition, Tlemcen serait une des plus anciennes villes du monde, et son nom primitif d’Aga-
dyr, dont la forme pourrait être rapportée au Phénicien, n’est pas absolument opposée à cette hypothèse; c’est le sentiment de M. Bargès que je vous rapporte :
* Deux voyageurs, Moïse et le prophète El-Khidr, allèrent ensemble dans l’Occident. Suivant la tradition, El-Khidr aurait acquis le don de l’immortalité en buvant des eaux de la fontaine de vie. Il s’appelait Balyaben-Malkan. Les uns disent que c’était Phinéas, fils d Ëléazar, fils d Aaron; les autres Élie, et les autres saint Georges. Mais, suivant quelques-uns, ce serait Phinéas, dont 1 âme aurait passé successivement dans le corps de ces trois personnages. Les commentateurs du Coran affirment qu’il avait reçu l’inspiration divine et le don de prophétie.
« El-Khidi et son disciple Moïse, dans leur pérégrination occidentale, s’arrêtèrent quelque temps dans les murs de 1 antique Tlemcen. Ce ne sont pas les seuls personnages illustres par qui cette ville se vante d’avoir été visitée. Selon les mêmes traditions, le grand Salomon, fils de David (sur qui soit le salut), voyagea également dans le nord de l’Afrique et vint séjourner un an à Tlemcen. Plus tard, c’est-à-dire 1,700 ans après le roi d Israël, cette cité eut 1 honneur de donner l’hospitalité à El-Ménizar 1 Africain, l’un des compagnons du prophète des Arabes, lequel cependant n’y fit que passer. Postérieurement à l’année 176 de l’Hégire (780 de Jésus- Christ), elle donna asile à Souleyman-ben-Abd’Allah,
; frère d Edris, premier roi de la dynastie qui porte son nom.
« Ces avantages qui, aux yeux d’un vrai croyant, placent Tlemcen infiniment au-dessus de toutes les autres villes d’Afrique, seraient sans contredit parfaits, si ce n était 1 existence d’un fait qui forme une ombre a la gloire de notre cité. Je veux parler de ces sorciers
abominables qui, dans leurs conjurations, invoquaient le Pharaon submergé, et qui se sont perpétués longtemps dans la ville de Tlemcen, en la souillant de leur présence et en y opérant leurs horribles maléfices. »
Quoi qu’il en soit de ces traditions, des données plus positives permettent de la faire remonter jusqu’aux Antonins, en lui assignant une origine romaine. Vers le milieu du douzième siècle de l’Hégire, Edris lui donna une splendeur; mais c’est sous le roi Almoravide Youssouf-ben-Teschofyn qu’elle se transforma en une ville de premier ordre, par la fondation du quartier nouveau de Tograst. Dans le siècle suivant, Tlemcen est considérée comme la première ville du Maghreb central, et enfin, au treizième siècle, elle devint la capitale d’un empire particulier qui dure trois cents ans avec un éclat que les autres gouvernements de la côte barbaresque ont rarement atteint. Pendant cette période, une population considérable, une industrie puissante, de grandes richesses, y favorisaient le développement de la civilisation. La preuve en subsiste encore.
Entre les monuments antiques, qui sont assez nombreux, Tlemcen possède, plus qu’aucune autre ville d’Afrique, une série de souvenirs historiques proprement indigènes. Ce ne sont pas seulement des ruines, écrit un savant qui l’habite depuis plusieurs années, ce sont des édifices encore debout qu’elle offre aux curieuses recherches de l’explorateur. Chaque dynastie, chaque règne, pour ainsi dire, semble y avoir laissé l’empreinte de son génie particulier. On pourrait, en quelque sorte, faire l’histoire de Tlemcen par celle de ses monuments.
Tlemcen est une ville de 21,000 habitants, dont 12,701 musulmans], 3,221 Juifs et 4,838 Européens. Elle est située par 3° 38’ de longitude occidentale et 34° 53’ de latitude septentrionale, sur un plateau de 816 mètres
d’altitude, au pied des rochers presque à pic de Lella- Setti (i,046m) qui la dominent au sud.
Si l’on pénètre au cœur de la ville, dans la plus grande mosquée, on aura, du haut de son minaret, l’idée la plus exacte de la configuration de Tlemcen.
Au sud, c’est la place Saint-Michel, donnant naissance aux rues Saint-Michel, Saint-Cyprien et Clauzel, qui toutes trois aboutissent au Méchouar; à l’ouest de cette citadelle, ancien palais des émirs, le quartier des Juifs, rasé en partie par des alignements , s’étend de la rue Haédo aux différentes constructions militaires; à l’est, c’est le quartier des maisons à moitié effondrées, où les Maures se logent comme dans autant de tanières.
Si maintenant on se retourne au nord-ouest, on verra s’élever toute une nouvelle ville, avec sa place et sa rue de la République, bordées des édifices civils qui remplaceront la Ratapolis, dont les habitants, trop nombreux, menaçaient d’infester un beaujour tout Tlemcen. Au nord-est est situé le quartier des Marchands, avec | ses fondouks et ses longues rues à petites boutiques.
Enfin, du nord-est au sud-est, parallèlement aux rem- | parts, s’étendent encore des rues aux maisons croulantes, qui laissent étudier, mieux qu’on ne le ferait avec la meilleure description, les mille détails d’une architecture dont les Arabes dégénérés semblent avoir perdu les principes.
Tlemcen se composait autrefois de deux villes, séparées l’une de l’autre par l’espace d’un jet de pierres, et dont chacune était environnée d’une enceinte de murs. La plus ancienne était appelée Agadyr, et la seconde, qui est la moderne Tlemcen, portait le nom de Tograst. Agadyr est aujourd’hui un quartier entièrement désert, et il a été converti, en grande partie, en jardins et en vergers. Au milieu des jardins, une grande tour carrée,
dont la hauteur, à vue d’œil, peut être de 50 mètres. La porte, qui s’ouvre sur le côté méridional, donne entrée à un escalier, dont les premières marches tombent en ruines. Derrière le minaret, s’élevait jadis une mosquée dont il ne reste plus que des ruines.
Voilà la Tlemcen actuelle; c’est là cette ville dont Yahia-Ibn-Khaldoun disait :
« C’est une ville solidement construite, jouissant d’une température agréable, pourvue d’eaux douces, et possédant un territoire fertile et riche en productions. Placée sur le flanc d’une montagne, elle s’étend, dans sa longueur, d’Orient en Occident; l’on dirait d’une jeune épouse assise mollement sur son lit nuptial. Les branches des arbres qui s’élèvent au-dessus de ses édifices, sont comme les fleurons d’une couronne qui brille sur un front majestueux. Du flanc de cette montagne, elle développe sa largeur sur une vaste plaine appropriée à laculture, dont les ondulations, pareilles à des bosses de dromadaires, sont déchirées par le soc de la charrue, dont la houe ouvre les entrailles, après que les nues ont versé sur la terre leur bienfaisante rosée. Des hauteurs de Tlemcen se précipitent des ruisseaux qui fournissent aux habitants l’eau qui leur est nécessaire. Cette eau leur est amenée, pure et limpide, par plusieurs canaux et conduits souterrains, et elle est ensuite distribuée, aux collèges et aux mosquées, par le moyen des fontaines et des bassins. Elle passe également dans les maisons des particuliers et dans les établissements de bains, où elle est reçue dans les citernes et dans des réservoirs; l’excédent va arroser, au dehors de la ville, les vergers et les champs. Par la réunion de ces avantages, Tlemcen est une cité dont la vue fascine l’esprit, dont la beauté séduit le cœur. Ceux qui veulent la célébrer ne sont pas embarrassés pour trouver des sujets
de louanges; aussi a-t-elle été longuement chantée, et a-t-elle fourni matière à des poésies charmantes et suaves... »
Ce tribut accordé à l’antiquité de Tlemcen, je dois maintenant vous décrire rapidement l’aspect de la ville actuelle. Après la poésie, la réalité.
On peut diviser les rues de la ville en plusieurs classes : celles qui restent de la ville arabe, mal percées, étroites, souvent voûtées, mais quelques-unes couvertes de vignes et rafraîchies par des fontaines; et les nouvelles rues arabes, longues files de maisons à un rez-de-chaussée, ouvertes de boutiques basses. Les principales rues sont : celles de Sikka, Khaldoun, Souïka, des Forgerons, de l’Huilerie, etc.
Les rues du quartier des Juifs, à l’ouest, ont généralement leurs maisons basses, obscures, dans lesquelles on descend, comme dans une cave, par un escalier de plusieurs marches; des murs, lézardés ou tombant en ruine, sont percés de deux ou trois trous en guise de fenêtres. Ajoutez à ce tableau, des enfants sales, cornplètement nus, se chamaillant dans les cours des maisons, et faisant aboyer les chiens. D’un autre côté, suivez-nous, si vous le pouvez, dans ce dédale de rues i et d’impasses, où l’on ne rencontre ni boutiques, ni hommes, ni bêtes; traversez ces longs passages couverts, où, pour marcher, il faut ôter son chapeau et se courber presque jusqu’à terre, si l’on ne veut passe rompre la tête contre les poutres et les solives des maisons superposées.
L’existence de ces rues, presque inaccessibles, l’intérieur de ces maisons, qui ne ressemblent pas mal à des cavernes de brigands, en un mot, l’aspect misérable que présente ce ghetto s’explique, quand on se rappelle les avanies et les vexations de toute espèce que les Juifs
étaient forcés de subir sous l’empire des beys turcs, et même antérieurement, sous le règne des sultans de Tlemcen. Aujourd’hui encore, malgré leur affranchissement politique et la sécurité que leur assure l’égalité des droits avec les musulmans, leurs anciens oppresseurs, ils sont les mêmes que sous les terreurs de la tyrannie. Quant aux maisons, elles furent souvent réédifiées, et si l’on y trouve, à l’intérieur comme à l’extérieur, quelques détails des belles époques de l’art, ce n’est que de loin en loin et comme par exception; il ne faut donc pas chercher l’architecture arabe ailleurs que dans les mosquées.
Les maisons de Tlemcen, bâties en briques, en moellons ou en pisé, n’ont généralement qu’un rez-de-chaussée, et sont couvertes en tuiles; quelques-unes communiquent, comme à Alger, par des voûtes jetées d’une rue à l’autre, et presque aucune, quoique la chaux ne soit pas rare, n’est pas blanchie extérieurement, ce qui leur donne un aspect sombre et triste.
Les portes d’entrée, sur la rue, sont plutôt carrées qu’ogivales; elles sont surmontées d’un auvent étroit, recouvert en tuiles creuses, s’appuyant sur deux jambages peu saillants et s’arrêtant au-dessus de l’imposte. Les fenêtres sont aussi rares et aussi étroites que partout ailleurs; il y en a cependant quelques-unes à double arcade, retombant sur de jolies colonnettes, et surmontées d’une série de petits arceaux, qui forment comme des stalactites ou des gâteaux d’abeilles.
Après avoir franchi la porte, puis la Skiffa, ou antichambre traditionnelle, dans laquelle s’arrêtent d’habitude tous ceux qui ne sont pas de la maison, on entre dans une cour entourée d’arcades qui s’appuient sur des piliers carrés; les bandeaux qui surmontent ces arcades ne sont point décorés de briques vernissées
comme à Alger, mais de losanges, de triangles ou de trèfles, ménagés dans la superposition des briques ou dans le pisé, dont est faite la maison.
La cour est souvent ornée d’un bassin ou d’une fontaine qu’ombragent une vigne, un figuier ou un oranger. Les appartements sont toujours longs et étroits, leurs parois, unies ou recouvertes d’une dentelle en plâtre. Des cuisines, les seules pièces où il y ait des cheminées, des bains et des citernes, complètent la distribution des maisons arabes.
Djama-Kébir, la grande mosquée, présente extérieurement un vaste bâtiment carré de 50 mètres, blanchi à la chaux, percé de huit portes et flanqué, à son angle nord-ouest, d’un minaret rectangulaire. Il est bâti en briques, orné, sur ses quatre faces, de colonnettes en marbre, et revêtu de mosaïques formées par de petites pièces de terre cuite vernissée de plusieurs couleurs, et découpées de façon à combiner les dessins les plus variés. Ce minaret après de 35 mètres d’élévation. On monte à sa plate-forme par cent trente marches.
L’intérieur de la grande mosquée est occupé par une cour de 12 mètres sur 21, dallée en onyx; au centre de laquelle une fontaine, également en onyx ou marbre transparent, déverse l’eau nécessaire aux ablutions. Cette cour est circonscrite, au levant et au couchant, par des travées d’arcades qui viennent se relier, au midi, au vaisseau principal, long de 50 mètres et large de 20, plus spécialement réservé à l’assemblée des fidèles. Soixante-douze colonnes supportent les arceaux des treize ogives en long et des six en large qui divisent ce vaisseau.
Le mihrab, placé au fond de la travée, se trouve, contrairement à l’usage, orienté au sud. C’est la seule partie de l’édifice qui, avec la coupole à jour dont elle
est couronnée, se distingue par son ornementation. Dans l’inscription entrelacée d’arabesques qui décore le pourtour supérieur de cette coupole, on lit la date de la fondation de la mosquée : Mois de djoumad deuxième, 530 de l’hégire (1136 de J.-C.) .
Le minaret a été construit par Yar’Moracen, premier roi de la dynastie Abd-el-Ouadite. C’est au sujet de ce minaret, dit un auteur, que Yar’Moracen, sollicité par ses partisans d’y faire inscrire son nom, leur répondit :
<c Haubou, issent Reubbi. (Non, Dieu le sait!...) »
La tradition veut que Yar’Moracen ait été enterré au fond de la première travée, à droite dumihrab. Le lustre, en bois de cèdre recouvert de lames de cuivre , ayant un diamètre de 2m,50, et tombant du plafond au milieu des petits lustres en cristal de roche et de lanternes découpées en laiton ou en fer-blanc, serait un don de Yar’Moracen.
J’étais surtout désireux de visiter cette célèbre mosquée, et j’eus le bonheur d’arriver à l’heure de la prière. J’étais sous le porche, disposé à franchir le seuil du vénéré sanctuaire, quand des cris surhumains vinrent frapper mon oreille, et, en même temps, une forme humaine me barrait le passage. Ne me doutant pas que ces cris pussent s’adresser à moi , et ne sentant ma conscience souillée d’aucun crime à l’endroit des Arabes, je voulais forcer le passage. Inutile, les cris redoublaient, etje crus entendre le mot soulier. — «Bon ! compris-je, les Arabes veulent que je fasse comme eux, que je retire ma chaussure pour la déposer à la porte du temple. » Ainsi le veut la loi musulmane. Mais je me rappelai l’aventure du général Pélissier, visitant un jour une mosquée. On lui fit retirer ses bottes, de par Mohammed; mais, quand il revint pour les reprendre, elles avaient disparu. Je tenais beaucoup à mes souliers.
J eusse été dans le plus grand embarras si on me les avait enlevés. Je bravai hardiment les cris et les empêchements, comme si je ne comprenais pas l’injonction. Je franchis les obstacles et pénétrai dans la mosquée.
J’admirais l’architecture du temple, quand un spectacle, nouveau pour moi, attira mes regards. Six Arabes accroupis à terre, le long du Mihrab, dans l’attitude de la prière et du recueillement, marmottaient leurs litanies, et chaque verset, toujours le même, était entrecoupé par un moment de silence ; et leur voix, nasillarde et monotone, reprenait les mêmes paroles et le même chœur. Il paraît que cela dure pendant plus d’une heure, toujours avec la même variété monotone et le même accent nasillard de plus en plus prononcé. J’avoue que cela ne vaut pas la musique d’opéra, et les oreilles de nos dilettanti ne sauraient guère s’accoutumer à cette harmonie. Du reste, pour vous en donner une idée, veuillez répéter sur votre piano cette mélodie essentiellement arabe, et de votre plus belle voix, en ayant soin de vous pincer le nez ; chantez avec conviction cette litanie, dont voici la musique et les paroles.
RM* A -
La i lah ill’ Al -
lah Mo-ham-med re
Çoul Al - lah
Traduction : Il n’y a de Dieu qu’ Allah, et Mohammed est l’envoyé d’Allah.
Si parfois il vous arrive une insommie, essayez, croyez-moi, de ce remède inconnu à nos médecinschantez cette invocation, rechantez-la encore pendant une demi-heure, je suis certain que vous attendrirez Morphée, et bientôt un sommeil profond s’emparera de
gg A TRAVERS L’ALGÉRIE.
tout votre être. Mais ce remède ne peut agir que sur les Français, il n’a aucune puissance sur les Arabes.
Pendant que nous étions mollement bercés par cette soporifique harmonie, d’autres Arabes vinrent faire aussi leur prière, mais d’une autre manière. Muets et silencieux, les pieds nus, ils s’avancent gravement au milieu delà mosquée, choisissant chacun unpilier différent, derrière lequel ils se cachent. Et là, après force contorsions, saluades et génuflexions, ils retirent leur burnous, renouvellent leurs prostrations, leurs gestes, leurs supplications muettes ; après chacun des vêtements qu’ils retirent, c’est la même cérémonie; mais ne vous effrayez pas d’avance, ils ont soin de conserver le dernier. C’est alors qu’ils se prosternent et s’étendent complètement sur le tapis; c’est le moment le plus accentué de leur prière ; au bout de quelques minutes, ils se relèvent, reprennent chacun leurs habits qu’ils revêtent avec la même cérémonie, j’allais dire avec la même cadence, et, toujours en silence, ils sortent du temple.
Je ne voudrais pas vous ennuyer plus longtemps par la description des mosquées, cependant vous m’accorderez bien de vous dire un mot sur celle de Sidi-el-Haloui, dont on m’a raconté une fort jolie légende.
Abou-Abd-Allah-Ech-Choudi, héros de cette légende, naquit à Séville, où il fut cadi; puis, quittant patrie, honneurs et fortune, se couvrant de haillons et prenant le bâton de pèlerin, il passa la mer, arriva à Tlemcen où, contrefaisant le fou, il laissait la foule s’ameuter et crier après lui. Cela se passait vers l’an 665 de l’hégire (1266 de J.-C.), sous le règne de Yar’Moracen. Cependant Ech-Choudi vendait sur la place publique des bonbons et des pâtes sucrées, halouat, d’où le surnom à’Haloui que lui donnèrent les enfants. Puis, lorsque par
ses bouffonneries il avait rassemblé assez de monde autour de lui, il changeait de ton et de langage, et se mettait à discourir en controversiste consommé sur la religion et la morale, et la foule se retirait confondue et pleine d’admiration.
Baba-el-Haloui ne tarda pas à passer pour un oracle; son but était atteint, il fut salué ouali , saint, et il ne fut plus question que de ses miracles. Sidi El-Haloui mourut dans un âge avancé et fut enterré hors de Bab-Ali (aujourd’hui Bab-Ziri) en 705 de l’hégire (1305-6 de J.-C.).
La fin de cette histoire, déjà assez merveilleuse par elle-même, n’est pas cependant la vraie, dit un auteur; voici celle à laquelle seule, tout bon musulman doit ajouter foi. Le bruit de la renommée d’El-Haloui n’ayant pas tardé à arriver jusqu’au sultan, celui-ci lui confia l’éducation de ses deux fils. Mais, desservi par la jalousie du vizir, qui le fit passer pour sorcier, El-Haloui fut décapité et son corps abandonné sans sépulture à la voracité des bêtes fauves et des oiseaux de proie.
La haine du grand vizir était satisfaite, Dieu seul n’était pas content. Le peuple aussi faisait entendre des murmures et des plaintes. Or, voici que le soir qui suivit cette terrible exécution, le bououab ou gardien des portes criait comme à l’ordinaire : La porte ! la porte ! afin que les retardataires qui se trouvaient encore dehors se hâtassent de regagner leur logis, quand tout à coup une voix lugubre retentit au milieu du silence de la nuit : — «. Gardien, ferme ta porte î Va dormir, gardien ! il n’y a plus personne dehors, excepté El-Haloui, l’opprimé. »
Le gardien fut saisi d’étonnement et de terreur, mais il se tut. Le lendemain, le surlendemain, pendant sept jours, la même scène miraculeuse se renouvela. Le peuple, qui eut vent de ce qui se passait, murmura tout haut. Le sultan ne tarda pas non plus à connaître ce
miracle, et voulut s’assurer par lui-même de son évidence : il se rendit chez le Bououab, et quand il eut entendu El-Haloui, il se retira, disant : — « J’ai voulu voir, j’ai vu. » Il était juste, comme l’est tout sultan des légendes, et l’aurore du lendemain éclairait le supplice du grand vizir, qui fut enseveli vivant dans un bloc de pisé que l’on posa justement vis-à-vis de l’endroit où le pauvre ouali avait été décapité, et où son corps gisait sans sépulture; on refaisait alors les remparts de la ville. Pour que la réparation fût complète, la volonté royale décida qu’un tombeau, digne de la sainteté de la victime, lui serait élevé; on y déposa ses restes.
Le petit bâtiment qui recouvre la pierre tumulaire sans inscription de Sidi El-Haloui, s’élève sur le tertre où le saint fut, dit-on, décapité. Un caroubier séculaire l’abrite de son large et sombre feuillage. Plus bas, la mosquée surgit, blanche et étincelante de mosaïques, au milieu d’un immense massif de verdure.
Il nous reste à voir le monument plus important, où s’est déroulée toute l’histoire de l’ancien royaume de Tlemcen, je veux dire le Méchouar, ancienne habitation des sultans. C’est la demeure actuelle du général gouverneur et de son état-major.
Le Méchouar est une vaste enceinte de forme rectangulaire, entourée d’un mur fort haut et crénelé. Dans la partie occidentale, on voit une mosquée ornée d’un minaret, et un corps de bâtiments, le tout transformé en un hôpital militaire. A droite et à gauche de la porte voûtée qui donne entrée dans la ville, il y a des maisons occupées par le commandant de la place, l’intendant militaire et par d’autres officiers attachés à l’administration de la localité. Une grande caserne, construite en belles pierres de taille et pouvant contenir 500 cavaliers, remplacé, dans la partie orientale du
méchouar, les pavillons dont se composait le palais des anciens rois et les jardins au milieu desquels s’élevaient ces pavillons. Les jardins renfermaient des orangers, des citronniers d’une dimension prodigieuse, et d’une rare beauté.
La citadelle est bâtie sur un terrain peu élevé audessus du niveau de la plaine qui s’étend au midi de la ville; mais, vue du côté du nord et du quartier des Hadars, dont les maisons surgissent en amphithéâtre, elle domine entièrement la ville arabe et peut être considérée comme l’acropole de Tlemcen.
Le Méchouar, avons-nous dit, servait de demeure aux rois de Tlemcen, entourés de leurs officiers, dont le personnel nombreux formait leur cour.
Pour rendre leur personne plus respectable, ils se montraient rarement à leurs sujets; ce n’était que dans certaines circonstances qu’ils voulaient bien leur octroyer cette insigne faveur, et la chose se faisait alors avec tout l’apparat, la magnificence du trône et la majesté du pouvoir souverain. Mais de toutes les fêtes données par la cour, aucune n’égalait celle dont le méchouar était témoin lors de la solennité du Manleb (naissance du prophète, fondateur de l’Islam). Elle mérite une description particulière.
Dans la soirée du 12 de rebie-el-awel, jour de la fête, le sultan donnait aux grands de l’État, aux officiers de la cour, aux notables de la cité, aux syndics des arts et des métiers, un banquet splendide et somptueux. On y apportait, dit un historien arabe, des tables servies qui, par leur forme circulaire, ressemblaient à des lunes, et par leur splendeur à des parterres fleuris. Elles étaient chargées des plats les plus exquis et les plus variés. Il y en avait pour satisfaire tous les goûts, taire 1 admiration de tous les yeux, charmer toutes les
oreilles par leurs noms, exciter l’appétit et l’envie de manger à ceux qui n’avaient pas faim, les engager à s’approcher et à prendre part au festin commun.
Le sol était garni d’une quantité innombrable de tapis et de coussins rangés avec ordre et proprement, pour servir de sièges et d’appui aux convives. D’immenses flambeaux fixés dans des chandeliers de cuivre doré répandaient des flots de lumière dans toute la salle, pareils à des colonnes de feu.
Le sultan était assis sur son trône, dans le lieu le plus honorable de la salle du banquet. La vue de sa personne réjouissait tout le monde : l’éclat de sa majesté dilatait toutes les poitrines, la grandeur de sa gloire remplissait l’esprit de stupéfaction; il éclipsait par sa magnificence les grands et les nobles de son peuple qui environnaient son trône. Les notables de la ville et les syndics des métiers occupaient chacun une place distincte, suivant le rang et la condition à laquelle il appartenait. Ils formaient des groupes et des bandes qu’on aurait pris volontiers pour les compartiments divers d’un jardin parsemé de fleurs. Leurs yeux, peu accoutumés à tant de magnificence et de splendeur, avaient de la peine à rester ouverts, et lorsqu’ils parlaient, le respect inspiré par le lieu leur faisait baisser le ton de la voix, en sorte qu’on n’entendait que des chuchotements, et que les esprits étaient dominés par le sentiment de l’admiration et saisis de ravissement.
Des pages, revêtus de longues tuniques de soie rayée, parcouraient tous les rangs, tenant dans leurs mains des cassolettes où brûlaient des parfums, et aspergeaient l’assistance avec des eaux de senteur. On respirait partout l’odeur de l’ambre gris, dont la fumée remplissait l’air. Partout les convives recevaient des aspersions d’eau de rose de Nisibe.
Au festin succédait le chant des louanges de Mohammed, qui durait jusqu’au lever du jour. A une certaine distance du trône s’élevait une estrade en guise de chaire. Près du bord de cette estrade se tenait le chantre, chargé officiellement de célébrer les louanges du prophète, qui étaient toujours en vers. On choisissait pour cette fonction une personne douée d’une voix douce et agréable, versée dans la connaissance des règles de la poésie et de la musique arabes. Quand le chantre n’était pas lui-même l’auteur de la pièce, il se contentait de réciter les compositions d’autrui. Dans la récitation du poème, il faisait sentir la mesure en frappant des pieds, et il exprimait fidèlement les diverses modulations qu’exigeaient le commencement, le milieu et la fin du vers, suivant le rythme sur lequel le poème avait été composé. Quand le chant était fini, il était rare qu’il ne se présentât pas quelque poète de la ville ou de la cour, avec une pièce de sa composition, faite pour la circonstance. Celui-ci était aussi quelquefois remplacé par un autre, et il arrivait souvent que, dans la même nuit’, on entendait cinq ou six poèmes en l’honneur de Mohammed. Les rois eux-mêmes, quand ils étaient poètes, ne dédaignaient pas d’apporter à cette solennité le tribut de leur muse et le fruit de leurs inspirations religieuses.
Les historiens arabes sont tous d’accord pour parler des splendeurs du Méchouar, des richesses merveilleuses qu’il renfermait, des cours brillantes où, protecteurs des sciences, des lettres et des arts, les Beni-Zian et les Mérinides attiraient les savants, les poètes et les artistes.
C’est au Méchouar qu’Abou-Tachfin possédait un arbre d’argent, sur lequel on voyait toutes sortes d’oiseaux de l’espèce de ceux qui chantent. Un faucon était perché sur la cime. Lorsque les soufflets fixés au pied de l’arbre
étaient mis en mouvement et que le vent arrivait dans l’intérieur de ces oiseaux, ceux-ci se mettaient à gazouiller et faisaient entendre chacun son ramage, facile à reconnaître à cause de sa ressemblance avec le chant naturel. Lorsque le vent arrivait au faucon, on entendait l’oiseau de proie pousser un cri, et, à ce cri, les autres oiseaux interrompaient tout d’un coup leur doux gazouillement.
Parmi les objets rares que l’on conservait dans le Méchouar, celui qui excitait le plus l’admiration, était la merveilleuse horloge qui décorait le palais de Tlemcen. Cette pièce de mécanique était ornée de plusieurs figures d’argent, d’un travail très ingénieux et d’une structure solide. Au-dessus de la caisse s’élevait un buisson, et sur ce buisson était perché un oiseau qui couvrait ses deux petits de ses ailes. Un serpent qui sortait de son repaire, situé au pied même de l’arbuste, grimpait doucement vers les deux petits qu’il voulait surprendre et dévorer. Sur la partie antérieure de l’horloge étaient dix portes, autant que l’on compte d’heures dans la nuit, et à chaque heure, une de ces portes s’ouvrait en frémissant; deux portes plus hautes et plus larges que les autres occupaient les extrémités latérales de la pièce. Au-dessus de toutes ces portes et près de la corniche, on voyait le globe de la lune qui tournait dans Ie sens de la ligne équatoriale et représentait exactement la marche que cet astre suivait alors dans la sphère céleste.
Au commencement de chaque heure, au moment où la porte qui la marquait faisait entendre son frémissement, deux aigles sortaient tout à coup du fond des deux grandes portes et venaient s’abattre sur un bassin en cuivre, dans lequel ils laissaient tomber un poids également de cuivre qu’ils tenaient dans leur bec. Ce poids,
entrant par une cavité qui était pratiquée au milieu du bassin, roulait dans l’intérieur de l’horloge. Alors le serpent, parvenu au haut du buisson, poussait un sifflement aigu et mordait l’un des petits oiseaux, malgré les cris redoublés du père, qui cherchait à les défendre. Dans ce moment, la porte qui marquait l’heure présente, s ouvrait toute seule, et une jeune esclave, douée d’une beauté sans pareille, paraissait portant une ceinture en soie rayée. Dans sa main droite elle présentait un cahier ouvert où le nom de l’heure se lisait sur une petite pièce en vers. Elle tenait la main gauche appuyée sur sa bouche, comme quand on salue un khalife... (1).
Nous sortons de Tlemcen par la porte de Fer. Au bout de quelques minutes, on longe le Séhridj, immense réservoir sans eau; plus loin on effleure le mur de la modeste chapelle de Sidi-Bou-Djemâah, saint homme qui vécut en reclus volontaire et donnait des avis salutaires à ceux qui venaient le consulter dans sa retraite. Ce n’est pas un édifice de luxe, tant s’en faut ; il n’y a rien de grandiose dans son architecture... C’est un tombeau simple comme l’homme dont les restes y sont déposés. Une petite cour carrée à ciel ouvert, fermée par un mur blanchi à la chaux, avec une porte en ogive qui ne manque pas d’un certain cachet d’élégance : voilà tout le mausolée. Mais le site est charmant ; une treille séculaire ombrage les abords du modeste sanctuaire; un ruisseau d’eau vive coule auprès, et, tout alentour, de riches vergers, pleins d’ombre et de fraîcheur, étalent leur luxuriante végétation à perte de vue.
Bou-Djemâah, qui vivait il y a plus de cinq siècles, était né dans les montagnes de Trara, où il était berger.
(1) Mohammed-el-Tenessi. Traduction de l'abbé Bargès.
Une voix intérieure lui ayant crié d’abandonner son pays et de poursuivre ailleurs d’autres destinées, il partit et marcha jusqu’à ce que la voix lui dît de s’arrêter devant Tlemcen, à la porte d’El-Guechout. Bou- Djemâah, assis sur une pierre d’où il ne bougeait pas, devint pour tout le monde l’hôte de Dieu, et, à force de recevoir, il finit par donner à son tour. On en fit bientôt un ouali, un saint à seconde vue et à miracles. Bou- Djemâah le chevrier devint Sidi Bou-Djemâah ; le sultan le prit en amitié et ne dédaignait pas de le consulter. Bou-Djemâah vécut de longs jours, il quittait rarement son siège de pierre, ne changeait jamais ses haillons que lorsqu’ils l’abandonnaient, et laissait croître toute sa barbe. On le trouva mort un beau jour, et il fut enterré à l’endroit où les Tlemcéniens avaient l’habitude de le voir.
A peu de distance de la porte Bab-el-Khamys, on remarque à gauche la ltoubba ou monument sépulcral de Baba-Safyr, le premier des Turcs qui, après la conquête de Barberousse, vinrent s’établir dans cette cité. Le chemin est bordé à gauche de tombeaux, simples roches plantées dans le sol, et de chapelles funéraires qui tombent en ruines. On aperçoit du même côté, et vis-à-vis de la porte Bab-el-Kamys, la grande cascade qui se précipite du haut de la chaîne escarpée du Sakharataïn. Avant d’entrer dans l’enceinte de la Mansourah, on passe par-dessus un vieil aqueduc à fleur de terre, et qui, probablement, conduisait autrefois dans cette ville les eaux de la Fewârah.
A cinq cents mètres de Bab-el-Kamys commence l’enceinte de la Mansourah. Laissons parler Ibn-Khaldoun : « A l’endroit où l’armée d’Abou-Yacoub, lors du premier siège de Tlemcen, avait dressé ses tentes, s’éleva un palais pour la résidence du souverain. Ce
vaste emplacement fut entouré d’une muraille et se remplit de grandes maisons, de vastes édifices, de palais magnifiques et de jardins traversés par des ruisseaux. Abou-Yacoub jetait les fondements d’une ville qui était destinée à écraser sa rivale.
« Ce fut en 702 (1302) que le sultan fit bâtir l’enceinte des murs, qu’il forma une ville admirable, tant par son étendue et sa nombreuse population que par l’activité de son commerce et la solidité de ses fortifications. Elle renfermait des bains, des caravansérails et un hôpital, ainsi qu’une mosquée où l’on célébrait la prière du vendredi, et dont le minaret était d’une hauteur extraordinaire. Cette ville reçut de son fondateur le nom d’El- Mansourah, c’est-à-dire la Victorieuse. De jour en jour elle vit sa prospérité augmenter, ses marchés regorger de denrées et de négociants venus de tous les pays ; aussi prit-elle bientôt le premier rang parmi les villes du Maghreb.
« La paix ayant été rétablie, la Mansourah fut complètement évacuée en l’an 706 de l’hégire (1306). Sept ans plus tard, la guerre recommence, Tlemcen est assiégée une seconde fois et la Mansourah est relevée; on construisit un palais qui devint la résidence favorite d’Aboul-Hassen, sultan des Merinides. Mais, lorsque les Beni-Zian eurent reconquis Tlemcen, la Mansourah, témoignage d’une sanglante défaite et d’une cruelle invasion, fut frappée d’un arrêt de destruction, cette fois sans appel. »
Cinq siècles ont passé sur les ruines de la Mansourah : il ne reste debout qu’une partie de son enceinte et le minaret de la mosquée.
La Mansourah, parcourue dans le sens de sa longueur et de sa largeur, est un espace rectangulaire de 1,800 mètres de long sur 730 de large, entouré de murs flanqués
par des tours carrées qui n’ont ni porte ni ouverture quelconque. Ces murs et ces tours sont formés d’immenses blocs en pisé, qui ont acquis la consistance et la dureté de la pierre. Les murs ont un mètre et demi d’épaisseur. Six grandes portes sont percées sur la face septentrionale. Il devait y en avoir autant sur la face méridionale,,
L’on ne rencontre dans la Mansourah ni maisons, ni habitants, la moitié de sa superficie est livrée à la culture. C’est dans cette partie occidentale que s’élève, à côté d’une vieille mosquée en ruines, et au-dessus d’une grande porte cintrée, la fameuse tour, objet de l’admiration de tous les voyageurs qui ont visité Tlemcen. « Ce minaret, dit M. Azéma de Montgravier, est un morceau charmant d’architecture mauresque, où le plein cintre et l’ogive sont agréablement entremêlés. Il y a trois étages de fenêtres doubles, divisées par une colonnette, et ies intervalles d’un étage à l’autre sont remplis par une guirlande de découpures et d’arabesques qui encadrent les ouvertures en rampant du haut de l’édifice, avec les accidents les plus variés. »
Une circonstance qui frappe d’étonnement tous ceux qui contemplent cette élégante construction, c’est que la portion qui regarde l’orient s’est écroulée, tandis que la face ouest est restée tout à fait intacte.
L’imagination arahe, si fertile en légendes, attribue au courroux céleste la chute de la face orientale du minaret. Suivant la chronique, ce monument fut construit par deux maçons, dont l’un Maure, l’autre Juif. Lorsque l’ouvrage fut achevé , le sultan déclara au Juif que la porte du minaret donnant dans la mosquée, il ne pouvait sortir de la tour sans traverser le lieu saint et, par conséquent, sans le souiller. S’il voulait des cendre du minaret, il n’avait qu’à embrasser la reli-
gion du Prophète et faire profession de foi musulmane. L enfant d Israël, à qui l’apostasie répugnait, demanda du temps pour faire ses réflexions sur le parti qu’il avait à prendre; puis il désira qu’on lui expédiât une certaine quantité de papier, ce qui fut exécuté. Il s’en servit pour se faire des ailes, et un beau jour que l’aquilon soufflait avec violence, on le vit, nouvel Icare prenant son essor, et du faîte de la tour s’envoler dans 1 espace. Sa course dans les régions inconnues qu’il traversait ne fut pas de longue haleine; emporté par le vent qui déchira ses faibles ailes, il alla choir sur une éminence rocailleuse, où il se cassa le cou. Cette eminence est appelée de nos jours la Colline du Juif.
La portion du minaret construite par le maçon juif est précisément celle qui s’est écroulée et qui est détruite; ce fut, disent les Arabes, la vengeance du Ciel qui détruisit cette partie du monument qui fut élevée par la main des mécréants. Sur le frontispice de la porte cintree qui supporte la tour, on lit la profession de foi musulmane :
vo;^~ n’y a de Dieu qu’A1Iah’ et ?ue Mohammed est l’en-
La grande mosquée et le minaret sont situés sur un petit mamelon au pied duquel jaillit une source abonoante utdisee par les irrigations. La mosquée, rectangle de 100 métrés sur 60, orienté du N.-E. au S.-O., ne présente plus aujourd’hui que son mur en pisé percé de treize portes. Les fouilles faites à l’intérieur ont amené la decouverte de ces magnifiques colonnes en marbre translucide dont les musées d’Alger, de Tlemcen et l’Exposrion peimanente des produits algériens à Paris possèdent quelques-unes.
Il reste de l’ancienne Mansourah un canal en pisé qui
alimentait les fontaines et les réservoirs publics, assez bien conservés et utilisés par les colons ; un pont voûté, large de 40 mètres, bâti en briques, est jeté sur le ravin qui coupe la route près de la porte orientale.