CHAPITRE VII
Visite à El-Eubbad. — Bois de Boulogne. — La maison de la plume. — Cimetière de Mokhara-Wanzoutsah. — El-Eubbad ou Sidi-Bou- Medyn. - Légendes, la gazelle et les chiens. - Il apprivoise un lion et lui fait une leçon de morale. — Il délivre des esclaves. — Il réconcilie un Arabe avec sa femme. — Le disciple de Sidi Bou- Medyn dans un four embrasé. — L’homme volant et conseils que Sidi Bou-Médyn lui donne.
Le lendemain de notre visite à Mansourah, nous voulûmes visiter le célèbre village exclusivement arabe qui se trouve à une demi-lieue à 1 est de Tlemcen. Les Arabes l’appellent El-Eubbad, et les Européens le désignent communément sous le nom de Sidi Bou-Médyn. La beauté du site où il est placé, la réputation du marabout qui y est enseveli, la magnifique chapelle sépulcrale qui a été érigée en l’honneur de Sidi-Bou Médyn, les légendes et les récits merveilleux qui placent ce personnage au premier rang de 1 Islam, la vénération que les dévôts musulmans professent pour cette mystérieuse localité, tout cela est de nature à exciter la curiosité d’un touriste et attirer l’attention d un voyageur.
De Tlemcen à Sidi-Bou-Médyn, on suit un sentier qui se dessine à peine sur un sol couvert de fleuis champêtres. C’est le bois de Boulogne de la ville. On marche à l’ombre des lentisques, des peupliers, des ce-
risiers, des frênes, des oliviers, des caroubiers et autres arbres qu’enlacent dans tous les sens, les branches puissantes et flexueuses des vignes sauvages. Sous cette voûte de verdure surgit une forêt non moins luxuriante, qui se compose de lauriers-roses, de fusains, de tamarix et de mille autres arbustes. Cà et là l’agave américaine montre ses dards acérés à travers le lacis des plantes grimpantes, et le figuier de Barbarie étale ses vertes palettes ornées de fleurs et de fruits. On nage en quelque sorte dans un océan de verdure; la végétation est d une richesse qui étonne les regards. On y respire un air frais, et des milliers d’insectes embellissent cette nature luxuriante, par les superbes couleurs dont ils sont revêtus, et l’animent par leurs bourdonnements, auxquels répondent les joyeux concerts des oiseaux qui se balancent sur les rameaux des arbres. Tandis qu’au loin les crête des montagnes et les plaines qu’elles dominent, sont inondées des splendeurs de la plus éblouissante lumière, c’est à peine si quelques rayons de soleil, perçant obliquement le feuillage et l’ombre, viennent expirer à vos pieds.
En sortant de ce bois, on rencontre une redoute en ruines que les Arabes appellent Bitser Risch (maison de la plume). Les murs, qui sont construits en pisé, sont d’une épaisseur remarquable. A côté de la redoute, on voit un ruisseau qui coule dans un lit profond et que 1 on traverse sur un pont construit par les Français; les bords sont ombragés par des trembles, des tamarix et des sureaux. Ce courant porte chez les Arabes le nom d’ouled Metchkâna.
Après avoir franchi le pont, on entre dans un cimetière immense qui s’étend jusqu’à El-Eubbad. C’est là que s’amoncellent depuis des siècles les tombes des Tlemcéniens; le temps les a peu respectées; ce sont
des milliers de plaques de grès sont plantées dans la terre, et couvertes d’épitaphes gravées avec soin.
Plus loin, sur le bord du chemin à droite, s’élève un caroubier solitaire qui couvre de son ombre deux ou trois tombeaux. A deux ou trois cents pas de là, on rencontre à gauche, et tout près du chemin, une source magnifique dont l’eau sert à l’arrosage des champs voisins. On l’appelle Aïn-W anzoutsah et c’est d’elle que le cimetière tire son nom de Mokkara-Wanzoutsah.
Le seul monument encore debout est celui qu’on voit à droite de la route, sur une petite éminence, et dont les murs crénelés, blanchis à la chaux, se détachent sur le fond vert des lentisques et des caroubiers. Un toit en tuiles termine, en place de la koubba traditionnelle, le bâtiment quadrangulaire dans lequel repose, sous un catafalque, tabout, recouvert de riches étoffes et de bannières aux couleurs islamiques, vertes et rouges, un grand savant en toutes sciences, Sidi Mohammed-el-Senouciji. A côté de lui, un second tabout, beaucoup plus simple, renferme le corps de son frère, Sidi Ali-el-Tallouti, jurisconsulte.
A l’approche de El-Eubbad, la route se hérisse de pierres, un chemin raviné, montueux, ombragé par des caroubiers, des aloës et des cactus-raquettes, conduit en quelques minutes à El-Eubbad.
Ce village est dans une position des plus pittoresques : on le dirait suspendu aux flancs de la montagne et comme immergé dans des flots de verdure. Les jardins, étagés en amphithéâtre et arrosés par des courants d’eau vive, véritables massifs d’oliviers, de figuiers et de grenadiers, qu’enlacent les vignes vierges et le lierre sauvage, forment une décoration splendide. Nulle part la nature ne s’est montrée plus prodigue dans ses dons; et ce site enchanteur, de l’avis de tous ceux qui, par un
soleil brûlant, sont venus y chercher de l’ombre et de la fraîcheur, dépasse en originale beauté les plus riches fantaisies écloses du cerveau du peintre ou du poète qui cherche ses impressions dans la nature.
Lorsque l’on est arrivé au village de El-Eubbad, une rue étroite et sale, bordée de vieilles masures, de maisons dont le toit s est écroulé ou menace ruine, mène en serpentant devant le porche d’une belle mosquée, l’une des plus vénérées de l’Algérie.
C’est un rectangle de 30 mètres sur 18. Dans un portail en ai cade récemment restauré et décoré de mosaïques en faïence, on lit cette inscription : « L’érection de cette mosquée bénie a été ordonnée par Ali, fils d’Abou-Saïd-Othman, l’an 739 de l’hégire (1338, 39 après J.-C.).
On arrive sous le porche, qui est très élevé, par un escalier de plusieurs marches. Une porte à deux battants sépare l’intérieur du temple d’avec le vestibule. Elle est revêtue de plaques de cuivre sur lesquelles on a gravé des arabesques, des étoiles, des fleurs et autres figuies de ce genre. Ces plaques ne commencent qu’à la hauteur de deux mètres environ, celles qui recouvraient la partie inférieure de la porte ont été enlevées par des soldats français.
Suivant la tradition, cette porte aurait été fabriquée aux frais des chrétiens. Voici comment on rapporte le fait : Un Espagnol de haute extraction était retenu en captivité à Tlemcen. Un jour, il supplia le roi de lui rendie la liberté. Or, à cette époque, la mosquée de El-Eubbad n’était pas encore pourvue de portes. Le roi lépondit au captif que sa demande serait exaucée, s’il lui promettait avec serment de faire fabriquer en Espagne une porte pour la mosquée de El-Eubbad.
Le chrétien ayant fait le serment en question, partit
pour son pays où, suivant sa promesse, il fit faire la porte. Comme dans le serment il ne s’était agi ni d’envoi ni de transport, le chrétien crut dégager sa parole en se contentant de confier sa porte aux flots de la mei . Heureusement Sidi Bou-Medyn veillait du haut du paradis sur cette porte. Elle arriva saine et sauve sur la plage d’Afrique, d’où elle fut transportée à Tlemcen, et de là à El-Euhhad.
Un minaret, placé à droite du portail et entièrement couvert de faïences, complète l’ensemble de la façade principale, à laquelle la perspective manque malheureusement. On monte au sommet de ce minaret par un escalier de quatre-vingt-douze marches. De ce belvédère, on jouit d’une vue grandiose : on a sous les yeux Tlemcen, Agadir, Mansourah, Hanaïa, Ain-el-Hout, Négrier, Saf-Saf, le val de la Tafna, et les montagnes qui cachent l’horizon de la mer.
L’intérieur de la mosquée se compose d’un portique, d’une cour, et de la mosquée proprement dite, dans laquelle on vient prier. Au fond du portique ou cloître, en arcades soutenues par douze colonnes, on trouve l’entrée du minaret; la cour carrée, de douze mètres de côté, est dallée en carreaux de faïence ; une vasque en marbre, près de laquelle les musulmans viennent faire leurs ablutions, est placée au milieu. La mosquée, à laquelle deux portes latérales donnent accès, à gauche, est formée par huit travées d’arcades, quatre sur quatre. Les murs du portique et de la mosquée sont couverts d’ornements sculptés ; le mihrab, dont l’arcade repose sur deux colonnes en onyx, est également fouillé avec une délicatesse dont on ne peut se faire une idée, qu’en se reportant aux chefs-d’œuvre de l’Alhambra et des mosquées du Caire.
La chaire ou musbar, à droite du mihrab, donnée, il
y a trente ans, par Abd-el-Kader, est en bois de cèdre sculpté dans le goût ancien, mais avec des enjolivements où la décadence de l’art n’est que trop visible.
Près de la mosquée se trouve la Medersa, ou collège pour les hautes études. Elle a été fondée par Abou’l- Hassem, le 7 mérinide, en 747 de l’hégire (1347). La Medersa, qui, avant son état de dégradation, ne le cédait en rien dans son genre à la mosquée, se compose d’une cour terminée au fond par la salle. Elle servait à la fois de mosquée et d’école, entourée à droite et à gauche d’un cloître, sur lequel s’ouvrent d’étroites cellules destinées aux talba. Les murs, couverts de sculptures, n’ont pu être restaurés; l’eau qui suinte du rocher contre lequel est adossée la Medersa en est la cause.
Ce monument, tel qu’il est, offre, en somme, un intérêt d’autant plus grand qu’il est demeuré comme un spécimen à peu près unique de ce genre.
J’ai été assez heureux pour assister à une leçon des hautes études ; le magister faisait la classe. Autour de la salle, le long des murailles étaient accroupis une vingtaine de jeunes Arabes, sales et dégoûtants. Quelquesuns avaient des mines peu rassurantes, ils pouvaient avoir tous et chacun de quinze à dix-huit ans. Au milieu de l’école, debout et une très grande gaule à la main, était le maître chargé de les instruire. C’était un grand Arabe, sec comme le bâton qu’il portait, à la mine austère et sévère.
Il remettait à chacun de ses écoliers une planche carrée de 18 à 20 pouces, sur laquelle étaient écrits quelques versets du Coran. Les apprentis docteurs devaient apprendre à haute voix ces versets, jusqu’à ce qu’ils les sussent par cœur; l’éducation était complète lorsqu’ils possédaient le Coran tout entier. Toute
la fonction du maître d’école consistait à manier avec agilité son instrument correcteur.
A peine un écolier cessait-il de se faire entendre, soit qu’il fût distrait, soit qu’il respirât trop longtemps, l’imperturbable docteur laissait tomber assez lourdement son bâton sur les épaules de l’élève imprudent, et montrait une extrême aptitude et une grande adresse à jouer de la gaule. Averti et éveillé par ces coups de bâton, l’élève reprenait sa tâche avec docilité et force voix. Je n’assistai que peu de temps à cette nouvelle méthode d’instruction gratuite et non obligatoire; j’avais les oreilles assourdies par ce brouhaha qui n’offrait aucune sympathie, et peut-être aussi mon cœur sensible se sentait-il trop ému à la <vue de cette multitude de coups que le maître distribuait si généreusement à ses assistants. Singulière méthode, mais qui paraît très bonne et la meilleure pour inculquer le savoir aux jeunes Arabes.
On arrive à la koubba si vénérée de Sidi Bou-Medyn, en descendant plusieurs marches dans une petite cour carrée, à arcades retombant sur des colonnes en onyx. Les parois de celte cour sont décorées avec des inscriptions arabes représentant le temple saint de La Mecque, les pantoufles du Prophète ou quelque animal fantastique. Des cages, où gazouillent des oiseaux, sontappendues aux inurs ou aux colonnes. A droite de l’escalier sont les tombes de quelques personnages privilégiés; des princes, des savants, des derviches, des sages et des fous se trouvent placés côte à côte et pêle-mêle près du grand saint Bou-Medyn. A gauche, on voit un puits, dont la margelle en marbre est profondément entaillée parle frottement de la chaîne, qui sert depuis un temps immémorial à y puiser une eau réputée salutaire entre toutes, au dire des musulmans.
Au-dessus de la porte de la très vénérée koubba, on lit l’inscription suivante en arabe :
Louanges à Dieu ! Ce monument funéraire et béni qui renferme le tombeau de Chéik Sidi Bou-Medyn (que Dieu nous fasse participer aux faveurs octroyées à ce saint! Amen) a été restauré et orné par les ordres de l’émir Abd’AUah-Sidi-Mohammed-bey (que Dieu lui accorde son appui et son secours et lui donne pour demeure le paradis) l’an 1208 de l’hégire.
Contemple ces perles magnifiques qui parent un noble cou : c’est le don d un jeune amant, et elles ont été réunies ensemble par le généreux fils de Sarméchik.
La koubba de Sidi Bou-Medyn se compose de deux parties distinctes, savoir : d’une coupole, qui est proprement le sanctuaire ou se trouve le tombeau du saint musulman, et d’un parvis ou cour antérieure. Le parvis est un bâtiment carré et découvert de sept à huit mètres de long sur dix ou douze de haut. Il est orné d’un péristyle et de colonnes de beau marbre blanc. Les murs sont tevêtus de carreaux de faïence de diverses couleurs-, et des dalles de marbre taillées en losange dérobent le sol à la vue.
On entre dans la chapelle, qui compte environ six mètres de long sur cinq de large, par une porte ouverte dans le milieu du mur oriental du parvis. Une boiserie, haute d’environ deux mètres, traverse l’intérieur du monument dans le sens du midi au nord et la divise en deux compartiments à peu près égaux. Cette boiserie, ornée de sculptures dans le goût mauresque, se renfle et se rétrécit au milieu en forme d’ogive , et au-dessous de la corniche, tant sur les hauts que sur les bas côtés, est fixée une tringle à laquelle sont suspendus une vingtaine d’œufs d’autruche en guise d ornements, ainsi que des bouquets d’œillets d’Inde.
Derrière la boiserie s’élèvent majestueusement neuf drapeaux de soie verte et rouge, dont la hampe est surmontée d’un ornement doré qui représente un turban. Le marabout conducteur vous apprend que ces drapeaux ont été déposés là par des pèlerins venus de l’Orient et du Maroc. Sur la partie de la boiserie qui s’élève en ogive, on voit une grande feuille de papier carrée sur laquelle est tracée en arabe, avec des encres de diverses couleurs, l’inscription suivante :
Il n’est de Dieu qu’Allah. Mohammed est l’envoyé d’Allah. Le serviteur de son seigneur El-Arbiyi-ben-Nasr. Que Dieu se déclare pour lui!
A côté de cette inscription, qui est une espèce ftex voto, on en voit une autre d’une moindre dimension, et tracée également en arabe avec de l’encre noire :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Il n’est point de Dieu qu’Allah ; Mohammed est l’envoyé d’Allah.
Devant la boiserie, à droite, un fil de fer tient suspendu à la voûte un gobelet de verre qui fait fonction de lustre ou de lampe. Les parois de ce premier compartiment sont revêtues de carreaux de faïence jusqu’à la hauteur de deux mètres; le reste du mur, jusqu’à la voûte, est orné de moulures et peint en vert et en bleu. Le sol est pavé de carreaux de faïence, et recouvert d’un riche tapis. Deux petites fenêtres, ohlongues et cintrées, placées l’une à côté de l’autre, sont percées dans le haut du mur, vers la naissance de la coupole. Ces fenêtres sont ornées de moulures en plâtre, qui s’enlacent les unes dans les autres, et dont les vides sont remplis par des verres de couleurs diverses, telles que le jaune, le rouge et le bleu. Le jour qui s’échappe, à demi éclipsé,
à travers le réseau des moulures et des verres peints, répand sur les objets une teinte sombre et mystérieuse qui porte l’esprit aux douces rêveries.
On entre dans le second compartiment par une porte cintrée et percée juste au milieu de la boiserie. Cette partie du monument est réputée la plus sacrée. C’est là que repose, depuis plus de six siècles et demi, Sidi Bou- Medyn, Vouait, le k’otb, le r’out; l’ouali, c’est-à-dire l’ami, l’élu de Dieu, le saint; le k’otb, littéralement le pôle, dans le langage mystique, le saint par excellence, celui qui occupe le sommet de l’axe autour duquel le genre humain, bon ou mauvais, accomplit son évolution; le r’out, l’être unique, le recours suprême des affligés, le sauveur.
Le premier objet qui s’offre à la vue, c’est le tombeau même de Sidi Bou-Medyn. Il consiste dans un catafalque recouvert d’un magnifique tapis de damas rouge qui descend jusqu’à terre, et qui est parsemé de fleurs sèches et flétries. Au-dessus du tombeau est suspendu à la voûte un fanal en fer-blanc, ornement dont la simplicité contraste avec la richesse du tapis et les drapeaux qui s’élèvent à côté du catafalque. Le tombeau occupe tout le côté droit du sanctuaire. Sur la paroi au fond de la chapelle est adossé un miroir de moyenne grandeur, près duquel deux gros cierges pendent à un clou. Sur le sol gît une cassolette dans laquelle on brûle des parfums de temps en temps. Le sanctuaire est éclairé par une lucarne percée dans le milieu du mur oriental.
Des œufs d’autruche, des cierges, des chandelles, des lustres, des lanternes historiées et des étoffes pendent du plafond au-dessus du tombeau. Aux murs, couverts d arabesques richement ciselées et fouillées, sont accrochés des tableaux et des miroirs, des sabres, des cou-
teaux, etc., etc., et un cartel octogone en fer-blanc verni, renfermant une horloge de pacotille.
Le côté gauche du sanctuaire est occupé par un autre catafalque, le pendant de celui de Sidi Bou-Medyn, dont il n’est séparé que par une ruelle d’un pas de large : c’est celui de Sidi Abd’es-Salam. Il est couvert, comme le premier, d’un tapis de damas rouge, mais il n’est orné ni de fanal, ni de fleurs. Les deux catafalques sont confectionnés avec beaucoup d’art, ayant leurs quatre faces encadrées dans des moulures et parsemées de sculptures qui représentent des arabesques et autres dessins dans le style mauresque.
Abd’es-Salam, dont le nom entier est Abou-Mohammed-Abd’es-Salam-el-Touniciyi, était, comme l’indique son nom, originaire de Tunis. Après avoir étudié quelque temps àAghmat, sous la direction de son oncle Abd’ el-Aziz, il vint se fixer à Tlemcen, où il se consacra à la vie ascétique. Il se nourrissait seulement de pain d’orge et de tortues des champs. Pour son habillement, il ne voulait pas faire usage d’autre étoffe que celle de la laine. Après sa mort, qui eut lieu à Tlemcen vers le commencement du règne d’Abd’ el-Moumen, avant l’année 589 de l’hégire (1143-44), il fut enseveli à El-Eubbad, dans l’endroit où fut érigée plus tard la chapelle.
Environ soixante-quatre ans après, on ensevelit à côté de lui le derviche Sidi Bou-Medyn, dont le nom a éclipsé en grande partie celui d’Abd’es-Salam, de Tunis.
Suivant la légende arabe, Bou-Medyn, autrement appelé le cheik Abou-Medyan Schohaib ben-IIoceyn el- Ansariyi, était né à Cantillane, village situé sur le Guadalquivir, à huit lieues environ au nord de Séville, en Espagne. S’étant rendu à Fez pour y étudier la théologie et la jurisprudence musulmane, il se détermina, jeune encore, à entrer dans l’ordre des soutis.
Il suivit, dans cette ville, les leçons des maîtres les plus célèbres, fut initié à la science du soufisme, et on lui conféra l’habit de l’ordre des derviches ou la kirkah. Il eut ensuite pour directeur spirituel un grand contemplatif de cette époque, le docteur Gouazza. Voici de quelle manière il fut accueilli par le Soufi. C’est Sidi Bou-Medyn lui-même qui rapporta ce fait :
« J’avais, dit-il, entendu souvent parler de Sidi Abou- Gouzza et de ses miracles qui, passant de bouche en bouche, étaient arrivés jusqu’à moi. Mon cœur s’était rempli d’affection pour lui. Je formai le dessein de me rendre auprès de cet illustre personnage , et je partis avec une troupe de fakirs. Lorsque nous fûmes arrivés auprès de lui, il fit un accueil bienveillant à tout le monde, excepté à moi, de telle sorte qu’à l’heure du repas, il m’empêchait de me mettre à table avec les autres. Je passai trois jours dans cet état d’épreuve; mais, au bout de ce temps, la faim se fit sentir à moi d’une façon cruelle, et mille pensées étranges vinrent assiéger mon esprit. Alors je me dis à moi-même : Lorsque le cheik se lèvera de sa place, j’irai à cette même place rouler ma figure dans la poussière. Il se leva, je me vautrai dans la poussière en sa présence, après quoi je me relevai, n’y voyant plus absolument.
« Le cheik, touché alors de compassion, s’approcha de moi, me passa doucement la main sur les yeux et je recouvrai la vue. Ensuite, il passa la main sur ma poitrine, et les pensées qui roulaient dans ma tête s’évanouirent, et le tourment de la faim ne se fit plus sentir, et j’éprouvai à l’instant les effets merveilleux de la bénédiction du saint homme.
« Plus tard, comme je lui demandais la permission d’aller accomplir le devoir du pèlerinage, il me l’accorda en me disant : « Tu rencontreras un lion sur
ton chemin; que sa présence ne t’épouvante pas, car il aura lui-même peur de toi. Pour l’empêcher de s’approcher de toi, tu n’auras qu’à lui dire : « Malheur à toi si tu t’éloignes. » La chose arriva exactement comme il me l’avait prédit.
Sidi Bou-Medyn séjourna quelque temps à la Mecque; après s’y être acquitté des cérémonies du pèlerinage, il y continua l’étude des traditions et des auteurs de la vie spirituelle. De retour de l’Orient, il se fixa dans la ville de Bougie, où il se vit bientôt entouré d’un grand nombre de disciples. Mais le succès de son enseignement et de sa [réputation ne tardèrent pas à lui susciter des envieux; les professeurs de Bougie le dénoncèrent au sultan du Maroc comme un homme ambitieux et se disposant à tourner contre la maison régnante l’ascendant qu’il avait acquis sur les esprits.
Yacoub-Almanzar conçut dans cette occasion des craintes sérieuses pour la tranquillité publique et la sûreté de son trône. Il envoya au gouverneur de Bougie l’ordre de s’assurer de la personne de Sidi Bou-Medyn, et de le faire partir pour la ville de Maroc, en lui recommandant toutefois d’agir avec ménagement, et de traiter le cheikh avec les égards qui étaient dus à son âge et à sa réputation de sainteté.
Lorsqu’il fut arrivé avec son escorte dans le territoire de Tlemcen et qu’il aperçut de loin le Rïbat de El-Eubbad, il s’écria prophétiquement :
« Oh 1 que ce lieu est propice au sommeil! »
11 portait dans son sein le germe de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Quand il fut arrivé sur les bords de l’Esser, son état étant devenu très alarmant, la caravane se décida à camper en cet endroit. Les dernières paroles qu’on lui entendit prononcer furent celles-ci :
« Dieu est la vérité absolue. »
Sa mort eut lieu l’an 594 de l’égire (1196-7). On transporta son corps à El-Eubbad, lieu où l’on a coutume d’ensevelir les personnes mortes en odeur de sainteté. Les habitants de Tlemcen, ayant appris que l’on procédait aux obsèques du vénérable marabout, s’y rendirent en foule. La pompe, disent les légendes, fut des plus solennelles que l’on ait jamais vues.
Au commencement de son nouveau genre de vie et de ses études auprès des cheiks, lorsque Sidi Bou-Medyn avait entendu l’explication d’un verset du Koran ou le sens d’un Hadith, se contentant de cela, il se rendait à . un endroit solitaire situé dans la banlieue de la ville de Fez, où il exerçait le métier qu’il avait appris dans les ! premières années de sa jeunesse. « Là, dit-il, je trouvais une gazelle que j’avais apprivoisée et qui vivait sous la même tente que moi. Vous savez aussi que je m’étais ! rendu maître des chiens que je rencontrais sur ma î route, et qui appartenaient aux villages de la banlieue de Fez. C’était à tel point que ces bêtes, quand elles venaient me voir, couraient au-devant de moi et se mettaient à tourner autour de ma personne, en remuant la queue en signe d’amitié.
« Un jour que je me trouvais à Fez, voilà qu’un homme j que j’avais connu en Espagne se présenta à moi pour j m’offrir ses compliments et ses salutations. Alors, je me j dis en moi-même : — Assurément tu ne saurais te dis- ! penser de faire la bienvenue à cet excellent compatriote.
Je vendis donc un habit pour le prix de dix dirhem , j après quoi je me mis à la recherche de mon ami pour lui faire cadeau de cette petite somme. Ne l’ayant pas rencontré dans la ville, je gardai sur moi les dix dirhem et repris, comme de coutume, le chemin de ma demeure solitaire. Mais, lorsque je fus arrivé près d’un
village, les chiens de l’endroit accoururent pour s’opposer à mon passage, et si des habitants charitables n’étaient sortis du village pour s’interposer entre moi et ces animaux furieux, il m’eût été impossible de passer outre. J’arrivai enfin à mon gîte.
« La gazelle s’approche de moi suivant son habitude, elle me flaire, et aussitôt de s’enfuir comme si elle ne m’avait jamais connu. Alors je me dis : — Ce qui t’arrive là, Schohaïb, ne peut provenir que de ces malheureux dirhem que tu portes sur toi. Le lendemain, ayant rencontré mon homme, je le priai d’accepter l’argent que je lui avais destiné. A mon retour au gîte, quand je passai près du village dont il a été question, les chiens vinrent, comme auparavant, tourner autour de moi et me caresser en remuant laqueue. La gazelle s’approcha aussi de moi, et m’ayant flairé aux pieds de très près, elle reprit à mon égard ses habitudes, et devint familière comme auparavant. Elle vécut ainsi longtemps dans ma société. »
Une fois, un homme se rendit auprès de Sidi Bou- Medyn dans l’intention de le critiquer et de lui trouver à redire. Il s’assit sur la natte où se trouvaient déjà installés les disciples de notre cheik. Comme celui d’entre eux à qui le tour de lire était venu, eut commencé, Bou-Medyn lui dit :
« Attends un moment. Puis se tournant vers notre homme : — Qu’es-tu venu faire ici?
— Je viens, répondit l’inconnu, puiser à la source de tes lumières.
— Que portes-tu dans la manche de ton habit?
— Un exemplaire du livre sacré.
— Ouvre-le et lis la première ligne qui te tombera sous les yeux. »
Notre homme ouvrit alors le livre et lut à haute voix
la première ligne qui s’offrit à sa vue. Elle contenait ces mots . « Ceux qui ont traite Schohaib d’imposteur , et les suivants, jusqu aux mots ; ceux qui s’égarent » (Coran, Surate).
Après cela, Bou-Medyn lui dit : — Cette leçon te suffira, je l’espère.
L’homme, frappé des paroles qu’il venait de lire dans le Coran, avoua sa faute devant toute l’assistance, témoigna le regret qu’il en éprouvait et profita de la leçon.
Le saint marabout traversait un jour une contrée du Maghreb, lorsqu’il aperçut un lion en train de dévorer un âne qu’il avait ravi. Le maître de l’âne, homme pauvre et malheureux, était assis à l’écart, déplorant la perte de son gagne-pain. Bou-Medyn, touché de son malheur, s’avança vers le lieu où s’accomplissait le terrible drame, et, saisissant le lion par la crinière, il cria à l’homme :
« Viens prendre le lion, mène-le et fais-le travailler à la place de l’âne qu’il vient de dévorer.
— Mais, Sidi, lui répondit notre homme, ne craignezvous pas que la bête féroce ne me joue quelque mauvais tour?
— Non, lui répondit le saint marabout, je te garantis qu’il ne te fera pas de mal. »
L’homme s’en alla donc, emmenant avec lui l’animal des bois. Ceux qui le rencontraient étaient aussi surpris qu’effrayés à la vue de ce spectacle. A la fin de la journée, le maître du lion vint trouver le cheik :
« Sidi, lui dit-il, l’animal me suit partout où je porte mes pas, et sa présence m’inspire une grande frayeur; il m’est impossible de vivre plus longtemps dans sa société. »
Alors Sidi Bou-Medyn, s’adressant au lion : « Relire-
toi, lui dit-il, et prends désormais garde de nuire à personne, car les enfants d’Adam ont reçu du Créateur un empire absolu sur tes semblables.
■ Un jour qu’il faisait route le long du rivage de la mer, il fut enlevé par les chrétiens et transporté sur un navire, où, se trouvaient déjà un grand nombre de musulmans qui avaient été réduits comme lui à l’esclavage. Mais, ô prodige! quand il eut été enfermé dans la cale avec ses compagnons d’infortune, le navire resta aussi immobile qu’un roc ; cependant le vent soufflait avec force et dans un sens favorable à sa navigation. Les chrétiens ne voyaient aucun moyen de se tirer de là, et se trouvaient dans le plus grand embarras, quand l’un d’eux dit à ses compagnons : « Descendez dans le navire et consultez le musulman que nous venons de prendre, car je suis sûr que c’est un prêtre de Mohammed, et il est peut-être du nombre de ceux à qui Dieu révèle ses mystères. » Ses compagnons l’engagèrent à descendre lui-même dans la cale et à se rendre auprès du saint. « Le navire ne marchera point, lui dit Sidi Bou-Medyn, tant que vous n’aurez pas mis en liberté les esclaves qu’il transporte. » Les infidèles, voyant qu’il était impossible de se tirer autrement de leur embarras, prirent le parti de mettre à terre tous les musulmans. Cela fait, le navire s’ébranla et continua tranquillement sa marche (1).
L’un de ses disciples avait éprouvé, pendant la nuit, une forte contrariété de la part de sa femme : dans sa colère, il avait brisé la vaisselle de la maison et formé le dessein de répudier son entêtée compagne. Le lendemain, il se rendit, comme de coutume, à la conférence du cheik. Lorsque tout le monde se fut retiré, le
(1) ( El-Makkariyi , mss. de la Bibl. nat., n° 759 fol. 132 et 133.)
cheik, s’approchant du disciple en question, lui dit :
« Mon ami, garde ta femme et crains Dieu.
— Maître, lui répondit le disciple stupéfait, comment avez-vous [eu connaissance de mon affaire? En vérité, je n’en ai encore parlé à personne?
— C’est vrai, lui dit le cheik, mais, lorsque tu es entré ici dans la mosquée, j’ai vu ce verset du Coran écrit sur ton burnous, en plusieurs endroits, et c’est de la sorte que j’ai eu connaissance de ton projet. Puis il ajouta : Eh quoi ! pour un mouvement de-dépit que l’on éprouvera par hasard, faudra-t-il donc briser toute la vaisselle de sa maison, et détruire ainsi son bien en pure perte? Allons, mon ami, rachète cette faute par quelque œuvre méritoire et que cela ne t’arrive plus. »
Il est inutile d’ajouter que le disciple garda sa femme, mais l’histoire ne dit pas si depuis ils firent meilleur ménage.
Un autre de ses disciples, le cheik Abou-Mohammed- Sâlekh, lui demanda un jour à plusieurs reprises la permission d’entrer dans le four des derviches, en lui | disant que le feu était très ardent. Bou-Medyn lui refusait toujours. A la fin, comme le disciple continuait d’insister, il lui dit :
« Eh bien, entre dans le four, je te le permets. »
Le disciple entra. Au bout de quelque temps, Bou-Medyn se souvenant du consentement qu’il avait donné à la demande de Abou-Mohammed, commanda à un autre de ses disciples d’aller voir ce qu’il était devenu. Il le trouva accroupi sur ses jambes , au milieu du four. Le feu, au lieu de le brûler, jetait autour de lui des bouf- I fées de fraîcheur, et semblable saluer. Il est vrai qu’une abondante sueur coulait de son front.
Pour montrer la haute idée qu’on s’était formée de la sainteté et des lumières surnaturelles de Sidi Bou-
Medyn, son biographe, le cheik El-Tadéliyi, raconte le trait suivant :
« Un disciple du cheik, dit-il, homme sage et vertueux, appelé Sitli Abd’ el-Khâlek et Tounicyi (le Tunisien) rapporte que son maître lui dit un jour : — J’avais entendu parler d’un homme nommé Moucé-el-Tayar, qui volait dans les airs et marchait sur les eaux. Or, je recevais tous les jours, vers les premières lueurs de l’aurore, la visite d’une personne qui venait me demander la solution de certaines questions que les autres n’avaient pu résoudre. Une nuit, il me vint dans l’esprit que cette personne pourrait bien être ce Moucé-el-Tayar, que je connaissais de réputation. Dans l’attente de son arrivée, la nuit me parut démesurément longue. Enfin l’aurore brilla et j’entendis frapper à ma porte; c’était l’homme qui venait ordinairement à cette heure me proposer ses doutes.
— Serais-tu, par hasard, lui demandai-je aussitôt, Sidi Moucé-el-Tayar ?
— Oui, me répondit-il, c’est moi. » Ensuite, il m’adressa quelques questions que je résolus, et il se retira.
Un autre jour, il se présenta à moi accompagné d’une autre personne que je ne connaissais pas, en me disant :
— Ce matin, nous avons fait tous deux la prière à Bagdad, puis nous avons dirigé nos pas vers la Mecque, où nous sommes arrivés au moment où l’on allait faire la prière du matin. Nous avons donc répété la prière avec le reste des fidèles et nous avons prolongé notre séjour dans la ville sainte jusqu’à l’heure de midi.
Après avoir rempli ce devoir, nous sommes partis pour Jérusalem, où nous avons trouvé les fidèles s’apprêtant à faire la prière du midi. Alors mon compagnon de voyage que voici m’a dit :
— Nous répéterons la prière avec les autres.
— Non, lui ai-je répondu.
— Mais, dans ce cas, m’a-t-il répliqué, pour quelle raison avons-nous répété la prière du matin à la Mecque?
C est parce que, lui ai-je dit, mon cheik le faisait ainsi, et qu il nous a prescrit de suivre son exemple en pareille circonstance.
Telle est, dit en terminant Moucé-el-Tayar, la discussion qui s’est élevée entre nous, et c’est pour vous demander votre avis que nous nous sommes transportés | aujourd’hui auprès de vous.
— Or, voici, continua Sidi Bou-Medyn, la réponse que je crus devoir leur faire : La prière du matin doit se repéter à la Mecque, parce que c’est là que se trouve la source de la vraie religion. Elle doit également se répéter à Bagdad, parce que cette ville est le siège de la saine, de la vraie religion. Or, la science de la religion est préférable au berceau de la religion. Du reste, vous avez bien agi en faisant la prière du midi à la Mecque, car cette cité est la métropole de toutes les villes. Les prières ne doivent donc pas se répéter ailleurs que dans ces deux villes. Ma solution, ajouta en terminant Sidi Bou-Medyn, leur parut satisfaisante, et ils se retirèrent.