CHAPITRE VIII
Lella-Maghrnia , description de la ville. — Légende. — Départ de Tlemcen. — Sidi-bel-Abbès. — Géryville. — Les Arbâouat. — El- Abiod-Sidi Cheik. Arbâl. — Tamsourah. — La mare d’eau, Moulai' Ismaïl. — Saint- Denis-du-Sig , son barrage. — Perrégaux; encore Bou-Zian; il meurt sur l’échafaud. — Mascara.
A 52 kilomètres de Tlemcen et à 10 kilomètres de la frontière du Maroc est la petite ville Lella-Maghrnia, c’était d abord un établissement phénicien, qui passa plus tard
au pouvoir des Romains, sous le nom de Syr. IJn grand nombre d’inscriptions tumulaires votives, ou de bornes miliaires, découvertes lors de la construction de la redoute, en 1844, et une épaisse couche de cendres, de charbons, de débris retrouvés dans tous les environs à une profondeur à peu près uniforme, ont prouvé l’existence de cette station qui dut être détruite par un incendie.
Plus tard, et sous la domination arabe, cette ville changea de nom et prit celui de Lella Maghrnia, du nom d’une sainte femme, qui repose dans la koubba, que l’on voit à gauche du camp. En voici l’histoire :
Lella Maghrnia, comblée des bienfaits célestes, montra dès son enfance une aptitude extraordinaire pour l’étude et les sciences, l’esprit du bien était en elle, elle eut bientôt approfondi toutes les connaissances humaines, et, jeune encore, elle ouvrit une école où les Arabes et les Kabyles se portaient en foule pour écouter ses leçons. Lella Maghrnia acquit en peu de temps une réputation telle que les savants du pays ne rougirent pas de s’incliner devant elle et de la proclamer leur maître.
La beauté de Lella Maghrnia égalait sa science, mais la bonté de son cœur était plus grande encore. Ses biens et ses conseils étaient pour tous, et Dieu la récompensait en lui distribuant à large main tous les trésors, et en lui donnant tout le pouvoir prestigieux qu’il accorde à ses envoyés. Elle opéra de nombreux miracles : elle fit couler des sources où l’on n’en avait jamais vu auparavant. Au temps de la moisson, elle se promenait dans les champs, et les moissonneurs sur ses traces faisaient d’abondantes récoltes; aussi les Arabes émerveillés ne connurent bientôt plus d’autre arbitre, et la regardèrent comme un envoyé d’Allah.
Deux tribus étaient-elles en guerre, Lella Maghrnia
apparaissait et les combattants, posant les armes, venaient se jeter à ses genoux. LellaMaghrniafit, deux fois, le pèlerinage delà Mecque, et mourut dans un âge peu avancé, après avoir désigné l’endroit où elle devait être inhumée. C’est le lieu même où se trouve aujourd’hui la koubba, dans laquelle, disent les Arabes, elle ne cesse de faire des miracles. Ses enfants, à cause de cette haute réputation, ont adopté.le nom de Oul’d-Maghrnia, au lieu de prendre celui de leur père, et ses arrière-petits-fils, qui vivent encore, ont conservé ce nom. Chaque année, les Arabes des environs, dont la vénération pour Lella Maghrnia n’est pas encore éteinte, viennent en grande pompe célébrer, à la koubba, la gloire de la sainte.
Le camp retranché de Lella Maghrnia, créé en 1844, à l’ouverture de la campagne contre l’empereur du Maroc, est entouré d’un mur crénelé, avec fossés et glacis; les bastions, formant les quatre angles du carré de l’enceinte, sont armés de canons.
La petite ville est bâtie à 365 mètres d’altitude, sur l’Ouerdefon, et sa population, en y comprenant celle de R’ar-Roubban, monte à 2,607 habitants. Le climat n’est pas encore très sain, mais peu à peu il s’améliore.
Nous quittons Tlemcen avec regret, après un séjour assez prolongé; mais, avant de rentrer à Oran, vous sera-t-il agréable de faire avec moi une petite excursion dans le midi de la province d’Oran, jusque sur les frontières du Sahara, nous nous arrêterons quelques heures à Sidi-bel-Abbès ?
Cette ville, fondée en 1843, ne fut d’abord qu’un des postes-magasins, qui, de vingt lieues en vingt lieues, s’élevaient sur deux lignes parallèles du bord delà mer à l’intérieur dans toute l’étendue de la province. C’est aujourd’hui une ville toute française, aux environs couverts de verdure et de vergers. Des eaux abondantes
prises à la Mekerra alimentent de nombreuses fontaines, entretiennent la fraîcheur et contribuent à la salubrité.
La cité proprement dite est entourée par un mur erénelé, bastionné et par un fossé. Elle est traversée par deux rues principales de 25 mètres de largeur, qui aboutissent aux quatre portes de la ville. Sidi-bel-Abbès comprend deux quartiers : le quartier civil avec son église, son marché couvert, son hôtel de ville, son théâtre, ses écoles, etc.; le quartier militaire, avec sa caserne de cavalerie et d’infanterie, ses bâtiments pour le génie, les subsistances militaires et son hôpital.
On raconte ainsi un épisode militaire de l’année 1845, qui ne contribua pas peu à attirer l’attention sur cette ville et prépara son agrandissement.
Une colonne, commandée par le général Bedeau, partit d’Oran le 12 juin 1843, et arriva le 17 au milieu des tribus des Beni-Amer, travaillées par les partisans d’Abdel-Kader. Le lendemain, les soldats commençaient à construire sur la rive droite de la Mekerra, en face et à peu de distance de la koubba de Sidi-bel-Abbès, une redoute qui prit le nom de ce marabout. Il était facile, de ce point avancé, de se porter rapidement sur les tribus chez lesquelles l’agitation se manifestait.
Dans les premiers jours de 1845, une forte colonne était partie pour aller chez les Ouled-Sliman , laissant la garde de la redoute aux convalescents hors d’état de supporter les fatigues de la marche. Le 30 janvier, au malin, cette faible garnison voit une troupe d’Arabes se diriger vers la redoute sans apparence hostile. Les hommes qui la composent, couverts de haillons, n’ayant qu’un simple bâton à la main, et récitant des prières, se présentent devant la redoute. On les laisse entrer sans défiance, croyant qu'ils vont en pèlerinage à la koubba voisine, et que la curiosité seule leur fait visiter un
établissement aussi nouveau pour eux. Tout à coup, le dernier se précipite sur le factionnaire de la porte d’entrée, et d un coup de son bâton le renverse dans le fossé. En même temps, ceux qui étaient entrés, tirant des armes cachées sous leurs Jjurnous, se ruent sur nos soldats surpris par une attaque aussi imprévue.
Cette surprise dura peu. Grâce au sang-froid et à l’énergie de l’officier comptable de l’hôpital militaire, les soldats les plus solides se rallient, reprennent l’offensive, et mettent bientôt en fuite ces fanatiques qui cherchent en vain à fuir. Ces insensés furent tous exterminés au nombre de cinquante-huit. La tribu des Ouled- Brahim, d’où étaient sortis ces malheureux et auxquels appartenait le marabout, dont les prédications les avaient fanatisés, fut sévèrement châtiée.
Depuis, la ville est devenue imposante par le rapide développement qu’elle a pris, et qu’elle doit à la fertilité du territoire qui l’environne, à l’abondance de ses eaux et à la salubrité qui rend sa position avantageuse au point de vue stratégique.
Si vous le voulez bien, nous nous enfoncerons jusqu’aux dernières limites de l’Algérie française, en suivant une route plus ou moins ennuyeuse, plus ou moins déserte hérissée de montagnes et bordée de précipices. Nous rencontrerons bien çà et là quelques villages arabes, mais plus souvent le désert. C’est ainsi que nous traverserons la région des hauts plateaux, pour arriver à Géryville, chef-lieu d’un cercle dépendant de la subdivision de Mascara, situé à 1,000 mètres d’altitude. C’est une redoute, carré long de 200 mètres sur 100 de large, renfermant une caserne, un pavillon d’officiers, des magasins et un hôpital. Un peu plus loin, un petit village abrite quelques Français, juifs et mzabis, attirés par le commerce. Géryville, grâce à son altitude, jouit d’un
climat très sain, et si les chaleurs y sont très fortes, le froid y est quelquefois 'très vif. Son ravin est arrosé par des sources d’une grande abondance. Poursuivons notre route vers le Sahara. On est encore à 8 ou 10 kilométrés des Arbâouat, dit un voyageur, quand on les aperçoit; ils s’élèvent [sur la rive gauche de Y oued Gouleita. Ce sont deux ksours, entourés de murs d enceinte, flanqués de tourelles ayant la forme de pyramides carrées, fort élancées et tronquées à leur sommet; le tout, percé de petits créneaux ronds, se confondant presque avec les berges de la rivière à cause de leur couleur terreuse. De loin, ils ressemblent à un de nos châteaux du moyen âge. On est étonné de ne pas voir sur les tourelles le profil d’un archer, d’un nain ou d’un magot, de ne pas entendre le beffroi ou le cor qui annonce l’arrivée d’une chevauchée. Bientôt, sans doute, les chaînes du pontlevis grinceront, et le héraut d armes viendra nous reconnaître.
Mais, hélas 1 nous ne sommes plus en pleine poésie du moyen âge, la réalité arrive froide et rapide.
De loin, c’est quelque chose, mais de près ce n est rien,
a dit quelque part le bon La Fontaine; c est vrai, il y a quelque temps que je l’avais oublié, mais le souvenir du bonhomme est revenu bien à propos se présentei à ma mémoire. Toute cette fantasmagorie s évanouit à mesure que l’on approche : le château féodal devient un affreux amas de bâtisses en pisé, qui cependant, grâce aux tourelles, conserve encore certain cachet pittoresque. Aux dames châtelaines se promenant sur les terrasses, se sont substituées de malheureuses femmes étiolées, jaunes, couvertes de haillons sordides, produit sédentaire du ksar du sud, de la fièvre, des ophtalmies et d’autres maladies plus terribles.
Le nom des Arbâouat a été donné à deux ksar dont l’origine remonte jusqu’au seizième siècle, et placés à un kilomètre en face l’un de l’autre sur les deux rives de Y oued Gouleïta. L’un fut appelé Arbâ-Tahtani, Arbà d’en bas, et l’autre Arbâ-Foukani , Arbâ d’en haut. Ces deux Arbas ont àeux deux 65 maisons et environ 500 habitants.
Dire la vie des malheureux ksouriens d’Arbâ, c’est-àdire celle de tous les ksouriens du sud, serait bien difficile. Il est de ces misères qui défient la description et qu’il faut voir pour les comprendre. Quelques jardins, dans lesquels ils cultivent des légumes et un peu d’orge, le lait et le beurre de quelques chèvres, des arbres fruitiers, figuiers, grenadiers, pêchers, abricotiers, dattiers, dont les fruits dégénérés sont toujours dévorés avant leur maturité, telles sont leurs ressources. Ils y joignent le maigre salaire payé parles nomades qui leur confient leurs provisions de grains, de dattes et de beurre. Les femmes, en tissant, gagnent les vêtements de tous; elles font les burnous, les haïks, les habaïa pour les nomades, et elles ont pour salaire une quantité de laine égale à celle qu’elles mettent en œuvre; avec cela, elles habillent leurs maris, leurs enfants et elles-mêmes.
Laissez-moi emprunter une page au récit du colonel de Colomb qui a étudié les mœurs des habitants.
. Nous entrâmes, dit-il, dans un des ksours par
une porte surmontée d’une terrasse à mâchicoulis. A peine étions-nous engagés dans un couloir étroit, principale rue du ksar, que, quoique encore en plein air, nous fûmes suffoqués par une odeur indéfinissable, produit des ordures entassées depuis des siècles, du beurre rance qui remplissait les magasins, et surtout, je crois, de cette agglomération, dans un espace très restreint, de créatures humaines couvertes de haillons crasseux et que jamais ablution ne purifia . Nous poussâmes
plus avant dans ces ruelles, dans ces impasses formées par des masures bâties en briques informes cuites au soleil, et couvertes de terrasses que soutiennent des perches de genévrier ou de tamarin, que les habitants tirent du djebel Bou-Nocta, ou de l’oued Gouleïta.
On s’étonne vraiment que ces misérables maisons puissent tenir debout. On trouverait avec peine, au milieu de ce fouillis bizarre, un pan de mur vertical, une ligne droite de plus de deux mètres ; mais on voit, en revanche, de ces inclinaisons qu’un architecte nierait. On passe presque avec effroi sous ces murs qui semblent avoir été déjetés par un tremblement de terre et retenus, avant leur chute, dans un équilibre impossible, par une puissance en lutte avec celle de la pesanteur .
Permis à qui voudra de trouver de la poésie dans la vie sauvage des habitants des Arbâouat, au milieu de ces vêtements, de ces ustensiles, de ces mœurs, qui cependant rappellent les temps bibliques.
La poésie, dans ce pays-ci, est exclue des lieux où les hommes s’entassent; elle s’envole devant les passions mesquines, le froissement des petits intérêts, la sordide négligence des races primitives ; elle s’épanouit, au contraire, largement chez les nomades, qui s’isolent, autant que possible, de tout contact humain et vivent dans les larges déserts face à face avec Dieu .
Un peu plus loin, au milieu d’une légère dépression du sol, dans une plaine qui peut avoir dix lieues de long sur une largeur moindre, et sur le bord de Y oued Abiod ou oued R'aris, s’élève la koubba de Sidi-Cheik, autour de laquelle sont groupés sur de petites buttes cinq ksours, deux à l’est, trois à l’ouest. Je ne vous donnerai pas les noms de chacun, il vous importe peu, ainsi qu’à moi, de les connaître. Ils sont réunis sous le
nom de El-Abiod-Sidi-Cheik. La population totale de ces çinq ksours, renfermant cent et quelques maisons, est de 2,000 âmes à peu près.
Le ksar Abid-Re’raba est habité par des nègres qui ont leur part dans les offrandes apportées à la koubba de Sidi-Cheik.
M. le colonel de Colomb dit encore à ce sujet : Sidi-Cheik, craignant sans doute que ses enfants, s’il leur confiait les revenus de sa zaouïa, ne les détournassent à leur profit, après sa mort, au lieu de les employer en œuvres pieuses et en aumônes, confia l’administration de ses revenus à ses nègres affranchis. Ces nègies et leurs descendants ont, pendant longtemps, mérité la confiance qu’eut en eux leur maître; mais, aujourd hui, ils iont ce qu’auraient fait cinquante ans plus tard ses fils et ses petits-fils : ils prennent pour eux le bien des pauvres et des pèlerins.
De beaux chevaux, de riches enharnachements, des troupeaux gras et nombreux, attestent que les riches revenus de la zaouïa ne reçoivent plus la sainte destination que leur assigna celui qui sut les créer. Les pauvres et les nombreux pèlerins qui visitent la tombe de Sidi-Cheik et celle de ses descendants, s’aperçoivent que les Abiod (esclaves nègres) extrêmement avides poiu i ecueillir leurs dons, mettent très peu d’empressement à leur offrir 1 hospitalité qu’ils leur doivent.
Sidi-Cheik, qui fît, durant sa vie et après sa mort, tant de miracles dont l’utilité paraît très contestable’, devrait bien sortir de sa tombe pour fustiger ces esclaves infidèles, et pour remettre ses descendants dans la voie de la vertu qu’il leur avait si bien tracée.
Ce grand homme vivait au dix-septième siècle, il descendait de Sidi Mâmmar, le fondateur des Arbàouat. On raconte de lui plusieurs légendes. Je ne vous en
citerai qu’une seule, qui me paraît assez intéressante. C’est à cette occasion que Sidi Cheik, qui s’appelait alors Abd-el-Kader, changea de nom.
Un jour, une femme de l’Abiod, appuyée sur la margelle d’un puits, y laisse tomber l’enfant qu elle avait au bras. Dans son désespoir, elle s’écria : «Abd-el-Kader! Abd-el-Kader!» Aussitôt, notre Abd-el-Kader s’élance à travers la terre, saisit l’enfant au moment où il allait toucher l’eau, et le remet à la mère. Cependant 1 invocation maternelle s’était fait entendre jusqu’à Bagdad. Du fond de sa tombe, l’autre Abd-el-Kader était accouru, fendant les terres et les mers. Quand il arriva, son assistance, était inutile.
« Pourquoi m’a-t-on appelé? » demanda-t-il. Abd-el-Kader le Saharien lui expliqua le fait.
« Je suis plus grand saint que toi, répondit le Djilani, et pour qu’à l’avenir on ne nous confonde plus, tu cesseras de t’appeler Abd-el-Kader, tu t appelleras Sidi Cheik. » Ce nom resta à notre saint homme.
Sidi Cheik mourut à Rassoul. Sentant sa fin approcher, il recommanda qu’ après sa mort on le mît sur sa mule, d’autres disent sur une chamelle, et qu’on la laissât aller. A la première pause qu’elle ferait, on devait descendre son corps pour le laver, et 1 enterrer dans l’endroit même de la seconde pause. La mule s arrêta une première fois près d’une fontaine appelée depuis Aïn-el-Mer’acil (fontaine des lotions); la seconde fois, elle s’arrêta à El-Abiod, où on enterra Sidi Cheik.
Mon voyage dans la province d’Oran touche à sa fin, et, après un peu de repos, nous prenons le chemin de fer pour nous rendre à Alger. Cependant vous voudrez bien faire encore avec moi quelques stations. Le premier endroit intéressant que nous rencontions, à quelques kilomètres d’Oran, c’est Arbâl, localité pleine
de ruines romaines, l’ancienne Gilva, colonie romaine où l’on a découvert plusieurs inscriptions. Près de là Tamzoura, où se trouve établie la ferme-modèle de M. Jules Dupré de Saint- Maur. Cette ferme, qui comprend 2,610 hectares de terrain, forme une vaste enceinte entourée d’une grande muraille, où sont disposées toutes les constructions : maisons d’habitation avec jardins d’agrément, logements d’ouvriers, écuries, étables, bergerie modèle, hangars; puis une chapelle, une boulangerie, une brasserie, une distillerie, une forge, des ateliers de charronnage, une tuilerie et un moulin à vent; enfin des silos en maçonnerie pouvant contenir 9,000 hectolitres : le personnel des ouvriers comprend une centaine de personnes.
A quelques kilomètres, on rencontre la Mare d'Eau, centre en création non loin de la forêt de Moulaï-lsmaïl. Cette forêt contient une superficie de 12,400 hectares; elle est remplie d’oliviers, de tuyas, de lentisques et de sumac-thesga, qui forment un taillis très irrégulier, dont les ressources consistent en bois de chauffage et en souches de thuya employées pour l’ébénisterie. Elle commence à se repeupler, principalement en pins d’Alep, grâce aux plantations nouvelles du service des forêts.
C’est dans cette forêt, dit l’histoire, que don Alvarès de Bazan, marquis de Santa-Cruz, essuya une défaite complète en 1701. Six ans plus tard, en 1707, le chérif marocain Moulaï-lsmaïl, qui donna son nom à la forêt, y vit périr son armée entière, lorsqu’il venait ravager les environs d’Oran et voulait s’emparer de cette place. On raconte que le soir de sa défaite, lorsqu’il fuyait le champ de bataille, suivi de quelques officiers, Ismaïl, se tournant vers eux, leur dit amèrement :
« Oran est comme une vipère à l’abri sous un rocher ; malheur à l’imprudent qui yhouche! ».
On montrait au milieu de la forêt un vieil olivier sauvage tout couvert de petits morceaux d’étoffe, et dont le pied était encombré de pierres : c’était l’arbre sous lequel s’arrêta Moulaï-Ismaïl. Fidèle à la croyance populaire, toute femme qui avait son mari à la guerre, jetait en passant une pierre au pied de l’olivier, et attachait à ses branches un morceau des vêtements de l’absent, afin de le préserver du mauvais sort.
Nous entendons le sifflet du chemin de fer qui signale un arrêt; nous sommes à Saint-Denis-du-Sig. La ville située dans la plaine du Sig, arrosée et fertilisée par la rivière de ce nom, est un foyer d’activité, où l’on compte plusieurs établissements remarquables d’exploitation et d’industrie agricole. Elle a la forme d’un quadrilatère, divisé en îlots rectangulaires bordés de maisons et de jardins. Les rues et les places sont plantées d’arbres, et les eaux y entretiennent la fraîcheur. D’anciennes plantations publiques, disséminées sur les anciens remparts en terre, font à la petite ville une verte ceinture.
Les monuments de Saint-Denis-du-Sig, bien que de création récente, méritent d’être vus : l’église, l’hôpital civil ; le pont bâti en pierre de taille sur le Sig, d’une seule arche qui n’a pas moins de 20 mètres de diamètre, sur une longueur de 54 mètres, une largeur de 9 mètres et une hauteur de 13m,45, est surtout l’objet de l’admiration. On peut voir encore le jardin public qui longe le lit du Sig, le dépôt des étalons, l’établissement Masquelier et plusieurs minoteries.
A trois ou quatre kilomètres au sud de Saint-Denis on aperçoit le barrage construit sur la Mekerra, rivière du bassin de Sidi-bel-Abbès, et qui prend le nom de Sig en pénétrant dans la vallée. A son débouché, le Sig présente un étranglement dont le seuil est formé par une épaisse
couche de calcaire cristallin jaune pétri de coquilles fossiles. Les Turcs avaient su profiter de l’heureuse disposition du terrain pour établir un barrage qui servait à arroser la plaine de Sig sur les deux rives de cette rivière. En peu d’années, la plaine s’était couverte de riches cultures et de nombreuses habitations; mais une inondation emporta le barrage, et la plaine redevint inculte.
Un autre barrage plus grand et plus solide fut construit depuis l’occupation française; la quantité d’eau que peut accumuler ce barrage est de 3,275,000 mètres cubes. On jouit du spectacle le plus grandiose, du haut de la plate-forme élevée de ce barrage. C’est, en amont, une vaste nappe d’eau qui reflue à 4 kilomètres de distance, entre de hauts et abrupts escarpements de roches ; dans le bas, à vos pieds, se déroule le lit de la rivière entièrement desséché, mais remplacé, à droite et à gauche, par deux larges canaux où coulent tà pleins bords des eaux fécondantes; et, au loin, la vaste plaine du Sig, verdoyante d’arbres, de tabacs, de cotons, au plus fort des ardeurs caniculaires.
Arrivés à Perrégaux, nous retrouvons, mais dans des proportions encore plus grandes, le même gigantesque travail, dans un barrage destiné à recevoir les eaux de l’Habra.
Perrégaux est ainsi nommé du nom d’un général de brigade mort au second siège de Constantine des suites d’une blessure reçue à côté du général Damrémont. Ce bourg, créé, en 1858, sur l’emplacement d’une ancienne redoute, comprend 1,454 habitants; il est appelé dans la suite à recevoir une grande extension, en raison de son barrage, qui rend la plaine si fertile et si riche.
Le barrage de l’Habra est à deux kilomètres de Perrégaux ; il est construit au-dessous de la réunion de 1 oued El-Haniman et de l’oued 'Fergoum, qui prend
alors le nom de l’Habra. Il a une longueur de 478 mètres y compris les 128 mètres du déversoir; sa hauteur est de 40 mètres, la partie bétonnée de 7 mètres; l’épaisseur de ce mur cyclopéen est de 38 mètres 90 centimètres à la base. L’eau arrêtée derrière le barrage forme un immense lac dont les bords semblent attendre • des constructions. Ce lac se divise en trois branches et remonte la vallée de l’oued El-Hamman pendant i kilomètres, celle de Touarzout pendant trois ou quatre, celle de l’oued El-Fergoum pendant sept : les flots qu’apportent les trois oueds sont troubles, mais ils se reposent bien dans le lac et en ressortent bleus et limpides.
Près de Perrégaux, dans la plaine, et se continuant jusque sur la montagne, on voit une immense forêt de tamariniers ; et, dans le fond, une série de cultures argileuses couvertes de verdure, très rapprochées l’une de l’autre, présente un des aspects les plus pittoresques.
C’est à Perrégaux que le célèbre brigand Bou-zian, dont nous avons parlé plus haut, a terminé avec sa vie la série de ses sinistres exploits. Quelques jours avant notre arrivée à Perrégaux, il avait enlevé la caisse, ou plutôt le coffre-fort du percepteur contenant la recette totale ; et le lendemain, il dévalisait de tous ses ornements et de ses vases sacrés l’église annexe de Perrégaux. Grande désolation dans le pays, irrité de l’audace et du sacrilège du brigand. (Bou-zian, comme on l’a su plus tard, se servait des vases sacrés pour y loger sa provision de poudre.) Ce dernier exploit ne lui porta pas bonheur; traqué comme un animal féroce depuis cette époque, il fut enfin pris par nos soldats, traduit en jugement à Oran, condamné à mort et exécuté sur la grande place de Perrégaux. Utile, mais trop tardif exemple, qui fit une très grande impression sur la gent
arabe, aux yeux de laquelle il passait pour un héros et un être plus qu’humain.
De Perrégaux à Mascara, il faut s’écarter un peu de la ligne droite et surtout de la ligne du chemin de fer ; mais ne le regrettez pas trop, car Mascara sera la dernière ville remarquable que nous devons visiter dans la province d’Oran.
L’étymologie du mot Mascara, qui vient, dit-on, d’Owm’askeur (la Mère des soldats), ou de Maskeur, lieu où se rassemblent les soldats, atteste une réputation guerrière qui semble justifiée par tout ce que nous savons de son histoire, du moins dans les temps modernes.
Mascara n a point échappé aux sanglants sarcasmes que Sidi Ahmed-ben-Youssef, le marabout de Miliana, laissait tomber sur chaque localité de l’Algérie, et qui sont arrivés jusqu’à nous sous forme de dictons : « J’avais conduit des fripons prisonniers sous les murs de Mascara; ils se sont sauvés dans les maisons de cette ville. Si tu rencontres quelqu’un gras, fier et sale, tu peux dire : C est un habitant de Mascara. » Ahmedben-Youssef disait aussi des Hachems cantonnés autour de Mascara : Une pièce fausse est moins fausse qu’un homme des Hachems.
Quoi qu’il en soit de ces dictons, que la réputation de ses habitants ait été méritée ou non, il n’en est pas moins certain qu’indépendamment de l’importance politique et militaire que Mascara doit à sa situation, la nature l’a douée d’un grand avenir comme centre commercial et industriel. Le sol et le climat y sont également favorables à la culture des céréales, du tabac, de la vigne et de l’olivier. La culture de la vigne, surtout, a pris de grands développements. Les indigènes tissent des burnous noirs, dits zerdani, qui jouissent d’une grande réputation dans tout le Maghreb.