DE BONE J^ CONSTANTIN
des indigènes. Ces grandes concessions sont un des maux de TAlgérie. Elles ont accaparé quelques-une^» des meilleures terres, sans profit pour la colonisation, puisqu'elles les rendent aux indigènes. Aussi est-il question de présenter une loi d'expropriation qui permettra de revenir sur ce qui a été fait.
Une ville sur un piédestal. — La ville européenne. — • Les Cons tantinoises sont jolies. — Le quartier marchand indigène. -:- La ville arabe. — Le palais de El-Hadj-Ahmed. -r Ifn tyrau africain. — Types algériens : les Maures, les Arabes, les Kabyles, les Mozabites, les Nègres, les Juifs. — La porte Valée et le génie militaire. — Le marché aux grains. — Environs de Constantine.
Cet âpre pays numide, si sauvage, si nu, si triste, et qui fit jadis une race si forte , a pour capitale une ville dont .le farouche escarpement convient singulièrement à sa rude physionomie.
Le Rummel a découpé dans la montagne un bloc de roche autour duquel il a creusé un ravin de sept à huit cents pieds de profondeur. C'est sur ce gigantesque piédestal que Constantine est juchée comme un nid d'aigle. Elle n'est reliée au territoire qui l'environne que par un isthme étroit. Mais la nature, comme si elle s'était plu à la rendre absolument inaccessible, a dressé sur cet isthme le mont Koudiat-Aty. C'est comme un nœud qui serre la ville à la gorge et l'emprisonne sur son rocher. Une compagnie anglaise avait proposé, il y a quelques années, de raser cette barrière, à condition qu'on lui
concéderait la propriété de remplacement dégagé; le projet ne fut pas agréé. Aujourd'hui, pour que Constantine s'agrandît, il lui faudrait ou escalader h montagne, ou sauter son ravin, deux choses également impossibles. La situation qui fait sa force arrête aussi son essor; l'espace lui est inflexiblement mesuré.
Et il n'est pas grand, cet espace ! Le rocher mesure, dans la plus grande diagonale, un kilomètre, et dans la moindre sept cents mètres. A peine a-t-on fait quelques pas dans les rues qu'on est arrêté par un parapet; on se penche et on voit l'abîme. C'est cependant sur ce plateau si resserré que les indigènes avaient construit une ville qui comptait plus de 40,000 âmes. La moindre place y était utilisée; les murs s'avançaient sur les bords du ravin, au point de paraître la continuation des parois du granit; les rues se rétrécissaient en ruelles, les ruelles en couloirs ; les maisons s'accrochaient les unes aux autres pour se serrer davantage; souvent on supprimait l'air et la lumière pour avoir un logement de plus , le premier étage d'une maison fusionnait avec le premier étage d'en face et la rue se changeait en un passage voûté. Quand les premiers Français virent ce prodigieux entassement de constructions, il leur sembla impossible d'y toucher. On eut un moment ridée de respecter la ville arabe et de construire auprès une ville européenne sur les hauteurs de Mansourah. Constantine, qui étouffe dans l'enceinte qu'elle ne peut élargir, a souvent regretté qu'on ne l'ait pas fait.
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66 A TRAVEÇS L^ALGÉRIE.
Une partie du plateau est à peu près plane ; les Européens s*eli sont emparés, y ont aligné des rue3 et construit âe hautes maisons ; mais Tespace où trois indigènes sont à Taise suffit à peine à deux Européens, et, à mesure que le nombre de ceux-ci augmente, le chiffre total de la population diminue. Je n'ai pas remarqué que le caractère de nos colons se ressentît là de l'aspect sévère du paysage qu'ils ont sans cesse sous les yeux. J'ai retrouvé, parmi eux, la cordialité et la bonne humeur qui ont accueilli la caravane dans toute l'excursion. Peut-être même m'ont-ils semblé plus bruyants que ceiix d'autres villes. Cela tient, je crois, à ce qu'étant très-resserrés, ils sont toujours nombreux sur un même point et que l'on a perpétuellement dans l'oreille les mille bruits de la foule. Le soir, quand il y a musique sur la place du Gouvernement, il arrive parfois qu'il faut jouer des coudes pour continuer à circuler. Et c'est la grande place de la ville. Ah I l'espace est parcimonieusement mesuré aux promeneurs.
Les Constantinoises passent déjà pour jolies. Les réputations s'établissent vite en Algérie. Un jour que je me rendais au quartier juif avec un des hommes que j'ai été le plus heureux de rencontrer dans mon yoyage, il me demanda tout d'un coup la permission de monter dans une maison en face de laquelle nous passions. Puis, je le vis paraître à une fenêtre du deuxième étage et m'appeler. Je montai. J'étais chez lui, et il me présenta à une des plus charmantes femmes que j'aie jamais vues. Je fus un. peu ébloui : vingt ans, une forêt ^q cheveux
blonds, un de ces profils de vierge idéale qu'on trouve dans les keepsakes anglais, un cou flexible d'une grande pureté de lignes et gracieusement penché, des bras irréprochables/ une taille élancée, une grande aisance de manières; avec cela, excellente musicienne, montant à cheval comme une centanresse et tirant du pistolet comme Monte-Cristo : la femme des pays nouveaux, pouvant à la fois tenir un salon et faire le coup de feu contre les Arabes.
— Une Algérienne, née en Algérie, me dit mon ami.
— Eh bien, répondis-je sincèrement, je vous sais le plus grand gré de cette agréable surprise. Je n'aurais pu me vanter de connaître complètement l'Algérie si je n'avais su quelles beautés elle produit.
Depuis, nous avons vu bien d'autres jolies femmes avant d'achever notre voyage. Certes, il serait ridicule de vouloir, dès aujourd'hui, dégager le type algérien des divers types qui sont en présence et mêlent leurs rangs dans notre colonie. Ce qu'il sera, qui pourra le dire avant cinquante ans? Mais, quels que soient les traits qui le distingueront, je crois pouvoir affirmer qu'il fera honneur à l'espèce humaine. Ce ciel pur, cette lumière limpide, ce beau pays, ne peuvent qu'être propices à la beauté. Déjà on la voit paraître dans les enfants et dans les jeunes gens nés et développés sur le sol algérien. Je ne sais pourquoi c'est une des remarques qui m'ont fait le plus vif plaisir. Sans que j'en puisse donner la raison, il me semble que l'avenir sourit à un pays qui a de pareilles femmes.
L'autre partie du plateau de Constantine, fortement inclinée, a l'air de dégringoler Ver& le Rummel; on Ta laissée aux indigènes, qui peuvent seuls s'accommoder de ces rues en escalier, dont se fatiguerait le pied des chèvres. On a toutefois percé au travers la rue Nationale, qui relie la porte d'El- Kantara à la porte Valée, les seules par lesquelles les voitures puissent pénétrer dans la ville. D'un côté de la rue est le quartier marchand, et de l'autre la ville arabe proprement dite. Pour s'initier aux menus détails de la vie indigène, rien ne vaut une visite au quartier marchand. Chaque profession a une ou plusieurs rues spéciales. Les cordonniers tiennent le plus de place. Ils sont, dit-on, au nombre de cinq cents, et fournissent toute la province de Constantine de ces lourdes babouches que l'on chausse soit les pieds nus, soit par-dessus la botte, et qui ressemblent beaucoup plus à des sabots qu'à la gracieuse petite chaussure à laquelle leur nom fait songer. Ces boutiques sont fort curieuses ; on dirait de grands placards coupés horizontalement au milieu par quelques planches, ce qui fait deux étages qui ne sont souvent ni l'un ni l'autfe assez élevés pour qu'on puisse s'y tenir debout. Deux ou trois ouvriers et quelquefois cinq ou six travaillent sans se gêner, acôroupis dans ces petites niches. Un maillet pour battre le cuir et aplatir les coutures , un marteau pour enfoncée les cloiis, une ou deux alênes, un couteau qui tient lieu de tranchet, voilà tout leur outillage.
Les murs noircis et le bruit des marteaux annon-
CONST^ANTINE^ OU
cent de loin les forgerons; ils font surtout des étriers, des éperons et des socs de charrue; ces derniers ressemblent exactement. à la semelle d'un soulier à pointe, et feraient sourire nos paysans habitués aux labours profonds; cette lame de fer plate ne saurait entrer dans le sol, ni retourner un sillon. On y ajoute un manche en bois fort léger qui se tient d'une seule main ; de l'autre, TArabe fouette son cheval, qu'on voit parfois trotter, et cette charrue primitive, passant à la course, entame à peine l'écorce du champ et laisse entre chacune des petites rigoles qu'elle trace des bandes de terre qui ne sont pas même remuées.
Beaucoup d'industries sont spéciales à la civilisation indigène. La fabrication des tissus de laine est, de toutes, celle qui occupe le plus d'ouvriers. Ceux-ci tissent des burnous ; ceux-là des haïks, d'autres des tellis, ces besaces rayées de couleurs diverses qu'on jette sur le dos des mulets et qui servent de selle quand ils sont vides et de sacs à transpoi:t quand on les remplit. Ici, on tresse des bordures de burnous à l'aide d'un petit métier fort ingénieux; là, on brode des selles, orgueil du cavalier arabe ; dans une me on fait des coufûns d'alfa, dans une autre de» tamis sur lesquels on sèche les grains du couscous. C'est, dit-on, dans ce monde ouvrier que l'on rencontre le plus d'hostilité sourd^contre les Fr^çais. Avec nos procédés de fabrication perfectionnés, nous faisons une concurrence désastreuse à beaucoup de leurs mé^ tiers. Pour les indigènes, le bon marché passe avant le patriotisme, ils se servent chez nous. En Algérie,
comme partout ailleurs , la machine ruine le travail à la main.
Plusieurs rues sont consacrées aux objets d'alimentation. Les bouchers ont tendu les leurs de toiles pour défendre leurs viandes contre le soleil ; ces enfilades de baraques noires et sales, où l'air lourd est chargé . d'odeurs fades, où pendent des animaux écorchés, des lambeaux de chairs sanglants, où tourbillonnent sans cesse d'effroyables essaims de mouches, sont d'une horreur inoubliables. Aux abords se prépare une cuisine dont des sorcières ne voudraient pas ; des têtes de moutons écorchées et entières, montrant toutes leurs dents blanches dans le rire de la mort, cuisent entassées dans un fourneau de faïence; un vieil Arabe, à longue barbe, enfile sur une petite brochette de bois des grillades où les morceaux de foie alternent avec les morceaux de graisse, et les fait rôtir sur des charbons ; un autre remue des choses sans nom au fond d'une grande marmite ; des tripes rissolent sur des brasiers ; une acre odeur vous prend à la gorge ; il faut pour y tenir la résolution d'un curieux déterminé. D'autres endroits sont plus accessibles; on trouve sur les bancs qui forment la devanture des boutiques des piments cuits, des gâteaux frits dans l'huile, du lait et des fruits généralement fort beaux. Souvent un rideau vous cache le fond, vous le soulevez et vous ne voyez qu'une chambre absolument vide. Le marchand n'en dérobait pas moins son intérieur aux regards étrangers. Pour trois ou quatre sous un indigène fait un repas copieux dans ce marché. Pour un sou il a un pain rond de fort bonne
mine ; une grillade de foie ne lui coûtera pas davantage, et pour un troisième sou il aura des piments cuits à Teau et une grappe de raisin. Il ira boire une gorgée d'eau à la fontaine, et, dépensant un qua-r trième sou, il prendça une tasse d'excellent café dans un café maure. Après quoi, s'il fait beau et s'il n'a pas de domicile, il cherchera un endroit favorable, se roulera dans son burnous et s'endormira repu et content, en rêvant qu'il a trouvé le « Sésame ouvretoi » qui le fera entrer dans la caverne d'Ali-Baba. A Alger, la douceur du climat, la mollesse des mœurs, les habitudes d'une capitale, un cosmopolitisme très-ancien, ont donné à la ville arabe je ne sais quel air trop joli qui sent l'opéra comique. A Constantine, elle a gardé un plus grand caractère. Autant le calme est saisissant une fois qu'on est dans l'intérieur, autant est grand le fourmillement des gens aux approches des rues qui y conduisent. Il faut avoir vu ces petites chambres aux dalles inégales, aux murs blanchis à la chaux, aux fenêtres en meurtrières, où il serait quelquefois aussi impossible de se tenir debout que de se coucher de tout son long, et oh trois ou quatre personnes vivent, pour se faire une idée de la population que peut contenir un quartier arabe. Au besoin, l'aspect d'un café maure suffirait pour montrer combien il faut peu de place à un indigène. La porte par laquelle la lumière entrt obliquement est presque toujours si basse, qu'il faut se baisser pour y passer ; la pièce n'a souvent que quatre ou cinq mètres de long sur trois de large, les niurs sont soigneusement blanchis, quelquefois un
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artiste naïf y peint à la détrempe des animaux d'un dessin chimérique et des plantes dont M. de Gandolle n'aurait pas deviné l'espèce. Dans un coin, des tasses brillent sur une tablette et le cafedji s'y tient auprès du réchaud. Tout le long des murs, court un banc de maçonnerie ; dans les cafés qui se piquent de luxe il est couvert de nattes ainsi que le sol. Sept, huit, dix indigènes trouvent le moyen de s'installer dans cet étroit réduit, assis, accroupis ou plus volontiers couchés. Rarement ils discutent, rarement il causent avec animation. L'un d'eux parle, les autres écoutent en fumant lentement leur chibouque, ou semblent sommeiller les yeux à demi clos. Pour nous. Européens,- qui faisons de l'activité l'un des premiers mérites de l'homme, il nous vient malgré nous une impression de mépris à voir, à l'heure où nous travaillons, ces grands corps allongés, immobiles dans leurs vêtements blancs. Si l'un de nous se hasardait parmi eux, je ne lui donnerais pas cinq minutes pour commettre une inconvenance par la vivacité de ses mouvements. Ou il pocherait un œil d'un coup de coude, ou il allongerait un coup de pied à son voisin. Les indigènes graves, posés, sobres de gestes, restent des journées entassés les uns par-dessus les autres sans se gêner. Je ,n'ai pas laissé passer un seul jour sans aller me promçner dans la ville arabe. Je ne pouvais m'en rassasier. Première impression de nouveauté et la plus saisissante : une ville sans voitures. Où est le tumulte de nos cités, cette rumeur faite de mille bruits que la nuit apaise à peine pendant quelques heures? Ici, le propriétaire s'étend devant
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CONSTANTINK. 7.?
sa maison, assuré du repos; les murs ont la blancheur du suaire; lès rues ont le silence de la tombe; l'absence de fenêtres, les portes toujours closes accentuent cet air de mort. Dans les endroits où il n'y a ni boutiques ni cafés pour donner quelque animation, on pourrait se croire dans une ville abandonnée. Rien ne décèle la vie. Et quelle étrangeté d'aspects! Gomment décrire ce plan plus confus que celui du labyrinthe; ces rues qui narguent toute géométrie; ces descentes pareilles à un lit de torrent; ces escaliers qui ont l'air de plonger dans un abîme; ces couloirs si étroits, que le frottement des. burnous en usent les murs ; ces étages en surplomb ; ces pignons qui semblent vouloir vous barrer le passage ; ces façades aveugles où il n'y a pas d'autre baie que la porte inhospitalière, bardée de fer et qui ouvre d'un air défiant un œil grillé sur ceux qui passent; ces boutiques dont la saleté est mal dissimulée parles vives couleurs des poires rouges, des tomates, des aubergines, des oignons et des pastèques ; ces tables couvertes de figues de Barbarie dont les tons jaunâtres, violacés ou rouges, font songer aux couleurs livides d'un œil poché depuis trois jours ; ces marchands couchés devant leur boutique comme pour inspirer aux clients l'idée de passer leur chemin; cette population solennelle; ces poses recueillies; ces groupes accroupis dans les coins; ces regards où se trahit la secrète antipathie? Les femmes ne sont point aussi rares qu'on le croirait. Elles sont empaquetées dans un haïk bleu quadrillé de minces raies blanches. C'est le costume le plus affreux que
n A TRAVERS L'ALGÉRIE.
j'aie vu en Algérie. Parfois une nichée de bambins en chemise s'envole (Tune porte basse en poussant des cris gutturaux, ou bien un ^cavalier grave et fier, bien droit sur sa selle, débouche brusquement d'une rue latérale, et il vous semble que le vent du désert sort des plis de son buriious. Sur les derniers gradins du roc dont le Rummel ronge le pied se sont établis des tanneurs. Avec les peaux qui sèchent au soleil, les cuves de chaux où les peaux perdent le poil, les cuves de tan d'où elles ressortent à l'état de cuir, la teinte sanguinolente que le tan donne à toute la tannerie, les planches rongées de leurs enclos, les corbeaux et les vautours qui tournoient sur le flanc du rocher et le gouffre ouvert à quelques pas comme un trou noir sans fond, leurs installations ont une belle horreur pittoresque qui nous séduisait vivement. Ils nous laissaient entrer sans rien dire et nous regardaient, gênés. Je sentais qu'ils devaient soupirer de satisfaction quand nous nous en allions.
Gonstantine a peu de monuments dignes de son originalité, ou plutôt elle n'en a qu'un. Ses mosquéea sont curieuses pour un touriste qui débarque de France, mais on les oublie quand on a vu Alger et surtout Tlemcen. Le palais du dernier bey de Constantine, devenu le palais de la subdivision, est seul vraiment intéressant. Un des interprètes les plus actifs de l'armée d'Afrique, M. Feraud, lui a consacré une monographie qui est aussi facile à lire qu'un roman, tant l'histoire de sa construction est singulière, tant le personnage qui l'a fait construire
est étrange. Qu'il est dommage que le genre truculent ne soit plus à la mode dans la littérature I Jamais héros du romantisme échevelé n'a été plus féroce et plus noir que El-Hadj-Ahmed. C'est un de ces monstres abominables comme le despotisme sans frein en a produit quelques-uns sous l'ardent soleil d'Afrique. La moindre contrariété le mettait en fureur, il tirait son poignard et frappait. Alors la vue du sang le rendait fou ; sa face de tigre devenait si effrayante [que tout le monde s'écartait terrifié. Il ne reconnaissait pas d'autres règles que son désir. Quand on lui signalait une belle fille, il la faisait enlever, appartînt-elle aux plus grandes familles de la province. Il en réunit ainsi trois cent quatre-vingt cinq, en y comprenant les négresses qui faisaient le service du harem. Un jour, ayant remarqué une enfant de dix ans qui puisait de l'eau à une fontaine, il l'emmena ; puis comme la petite, inquiète et intimidée, pleurait, il se fâcha et la poignarda pour la faire taire. Une de ses favorites ayant cueilli en sa présence une orange dans son jardin, il lui fit clouer la main contre l'arbre. Un homme auquel il voulait marier sa fille s'étant permis d'aimer une autre femme, il fit jeter cette malheureuse dans le ravin du Rummel. Une de ses femmes s'étant amusée à singer ses manières, il la surprit, et lui fit coudre la bouche pour avoir osé fumer dans sa pipe. Deux négresses ayant été accusées de souhaiter sa mort, il les découpa en morceaux de sa propre main. Il aimait le sang, et il ne se passait guère de jour où il né fit procéder à une exécution. Cette bête fauve avait
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ses heures tle jovialité. Pour s'assurer de la Edélité de se» femmes, il inventa des serrures à sonnerie. Il faisait monter ses ministres, ou quelque vieux général à barhe blanche, dans la voiture d'enfant de sa filte, que traînaient quatre chiens, et riait de leurs contorsions. Un jour, il se donna la fête d'une . chasse aux lions, dans ses jardins. Il en fit amener deux, lâcha sur eux des dogues qui furent mis en fxlèceJ et, bien abrité au premier étage, il les abattit à coups d£ fusil. La France fut pleine de bienveillance pour cet être aimable , elle lui fit une pension à Alger, et, quand une de ses femmes fuyait Tanferdeson harem, nos agents la lui ramenaient, probablement en vertu de la loi qui porte qu'il n'y a point d'esclaves sur le territoire français.
Ahmed, ayant fait à la Mecque le pèlerinage après lequel il eut droit au surnom de El-Hadj, revint émerveillé des palais qu'il avait vus en Egypte, et résolut d'en avoir un semblable. C'était vers l'année 1825. Quand cet homme terrible avait un désir, toutes les forces qu'un despotisme sans limite lui mettait dans la main étaient employées à le satisfaire. Il ruina sa province pour avoir un palais. Il commença par se faire céder, de gré ou de force, l'emplacement nécessaire. Une vieille femme tenait à sa demeure et ne voulait pas s'en aller. Le monstrueux farceur en fit murer les portes et les fenêtres. On passait des vivreè par un trou à la malheureuse. Au bout dun mois de claustration, elle s'avoua vaincue et partit. Ahmed s'empara de la sorte de vingt-huU maisons, de quatre boutiques et d'un ate-
lier, n fit venir les plus cêtfebres x)uvriers, îodigèil€Éi qui se mirent immédiatement à l'ouvrage. Un marchand génois lui envoya d'Italie *dès colonnes de marbre, et se fit donner en échange- du blé que les indigènes durent fournir. Ces^ colôftnes arrivée» à Bône, il n'y avait pas de routes cour les amener à * Gonstantine. Alors la population fut réquisitionnée pour le transport. On passait 4es .perches spus une colonne, et vingt ou trente porteufs la chargeaient, sur leurs épaules. Les poutres et les planches furent apportées de la même façon de la Kabylie et de TAurès. Puis, les matériaux ainsi amassés se trouvant insuffisants, Ahmed eut une idée aupf èg de laquelle pâlissent les exactions les plus fameuses de Verre» î il mit tout simplement la provimîe au pillage. Sculptures, serrureries, menuiseries, marbrçs, colonnes, faïences, montants de porte, portes de eèdre^ chambranles de fenêtre, il fit tout saisir. Des* ouées de démolisseurs s'abattaient sur les édifices les plus remarquables, et des caravanes en apportaientles débris aux architectes du palais. Quand la maispn est finie, dit le proverbe arabe, la mort arrive. Cette fois, ce fut l'ennemi. A peine son palais était- il achevé, qu'Ahmed en fut chassé par les Français.
Cet effort colossal, où les ressources de tout un peuple furent mises en jeu pour satisfaire la fantaisie d'un homme, a produit un édifice vaste sans être grandiose, et original sans être beau. On y sent partout l'insuffisance des artistes qui Tènt élevé, et le procédé barbare qui en a réuni lei matériaux. La façade qui donne sur la place du Gouvernement a
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, plus Tair d'un derrière que d'un devant de monument, mais on sait que dans leurs habitaèions les musulmans sacrifient généralement cette partie au besoin de s'isoler complètement chez eux. Au dedans, on ne remarque aucun plan d'ensemble. Un édifice arabe se compose invariablement d'une cour intérieure entourée de galeries. Pour faire plus grand, les ouvriers d'Ahmed n'ont trouvé rien de mieux que d'accoler quatre cours les unes aux autres. A parties dimensions, elles se ressemblent toutes : des murs recouverts en bas jusqu'à hauteur d'homme de faïences disparates et enluminés en haut de peintures naïves qu'un écolier de huit ans refuserait d'avouer; des coloonades aux colonnes torses en marbre blanc, aux arcades ogivales qui se répètent au premier étage; dans l'enceinte de la cour, un jardin exubérant avec une fontaine de marbre au milieu. Je vois que tous les écrivains qui ont parlé du palais vantent l'élégance de ces colonnades. Je ne suis pas de cet avis : les arcades ne sont pas toujours de la même largeur; les colonnes, qui ont été ramassées un peu partout, ne sont pas toujours aussi hautes les unes que les autres; il en résulte une désharmonie affligeante pour l'oéil, qui tire en architecture quelques-unes de ses plus vives jouissances de la symétrie des proportions. Au lieu de l'impression d'un art élégant, j'ai eu celle d'un art lourd et grossier. J'ajouterai que le palais m'a paru mal entretenu ; le» peintures s'écaillent, les murs et les marbres ont de ces verdeurs que produit l'humidité, laf végétation est trop fibondante et fait songer aux ruines
CONÇTANTINE.
que les bois envahissent : je n'aime pas non plus qu'on* laisse des plantes grimpantes s'enrouler autour des • colonnes; le marbre est déshonoré de cette familiarité. Il faut laisser cela aux monuments abandonnés.
Après les courses dans la ville arabe, ce qui me plaisait le plus à Constantine, c'était de m'asseoir sur la terrasse d'un café qui est au coin de la rue Nationale et de la place Valée. Je regardais passer la foule grouillante des indigènes et je me faisais désigner les divers types par de vieux colons. Toutes les races de l'Algérie vous défilent sous les yeux en quelques minutes.
Voici des Maures dans le costume classique des marchands de dattes, le turban, la veste ouverte, le gilet brodé, le pantalon à la turque, le bas qui moule le mollet, et des babouches qui font les pas silencieux. J'ai vainement cherché dans tous les voyageurs, dans tous les ethnographes, dans tous les anthropologistes, une définition satisfaisante de ce mot de Maures. Le professeur Hartmann, qui vient de publier un lourd volume sur les races aft*icaines, est aussi insuffisant que ses prédécesseurs. D'abord, j'estime qu'il y a Maures et Maures, et qu'il ne faut pas prendre pour des frères les Maures du Sahara occidental et les Maures des villes barbaresques. Tandis que ceuxrlà, nomades et pauvres diables toujours affamés, sont maigres comme une jambe d'autruche et sont d'insignes voleurs, ceux-ci ont une propension marquée à l'embonpoint, etc'est, jecroiSjl'un des traits les plus . certains auxquels on les reconnaît. Ils ont b.eaucou^ de bonhomie sur le visage, et j'ai toujours entendu les colons se louer de leur honnêteté* Us sont dé
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mœurs très-sédentaires, tiennent une boutique ou un atelier. Appréciant la sécurité que nous leur assurons et le bien-être que notre commerce letirpro-. cure, ils représentent l'élément indigène qui nous est le plus sympathique et qui fraie le plus volon* tiers avec nous. J'ai vu de franches amitiés basées sur la mutuelle estime entre un voisin maure et un voisin français. Mais, enfin, que sont les Maures? De qui descendent-ils? D'où viennent-ils? Questions bien obscures. On suppose que, à un fond primitivement berbère, sont venus ajouter successivement les débris de toutes les races qui ont passé en Afrique, Romains, Goths, Vandales, Byzantins, Turcs. Ajoutez-y les renégats de toutes nations qui ont toujours été assez nombreux dans le nord de l'Afrique. Le mélange de tant de sangs divers aurait produit la race maure. La vie des villes, l'absence d'exercices, une nourriture plus choisie et plus abondante, une culture plus avancée, leur auraient donné cette ampleur de forme qui les caractérise au physique, et cette douceur de manières qui les distingue au moral. J'avoue que cela est vague. N'importe, on constate vite qu'un Maure est un autre homme qu'un Berbère ou un Arabe.
Combien y a-t-il de Maures en Algérie? Impossible 'de répondre. Et à ce propos je me plaindrai vivement de la façon dont les recensements 'sont faits dans la colonie (1). Nos statistiques officielles ne
(1) Quelques députés vont enfin demander la création d'un, bureau de statistiqpie algérienne.
distinguent point de races en Algérie, elles les englobent toutes sous la rubrique banale « indigènes », et, quand elles vous ont dit qu'il y en a deux millions ^t demi , elles vous ont appris tout ce qu'elles savent. Franchement, ce n'est pas assez. Je sais bien qu'il est impossible pour le moment de recenserexactement les indigènes , mais une approximation sur reffectif de chacune des races auxquels ils appartiennent rendrait de grands services. L'administration elle-même, qui a pris longtemps tous les indigènes pour des Arabes et à qui cette énormité en a fait commettre bien d'autres, gagnerai! à être renseignée.
Voici des Arabes avec la gandourah de toile ou de coton, le haïk de fin tî«su serré autour de la tête d'une corde en poils de chameau , le burnous de laine blanche dont on laisse à la ville retomber le capuchon, les pieds nus le plus souvent, quelquefois emprisonnés dans des bottes de cuir à couleurs voyantes. Quelques riches, subissant l'influence de notre civilisation, ont un immense mouchoir à carreau rouge noué par un bout au-devant du burnous. Parfois les cavaliers qui viennent de loin ont un chapeau de paille aux bords incommensurables, agrémenté de dessins de laine garance.
La race est bien mélangée; il en est peu qui répugne moins aux alliances étrangères. Un musulman vaut un autre musulman, quelles que soient son origine et la couleur de sa peOiU. Quant aux femmes infidèles, elles remplissent les harem» comme esclaves. Pendant huit siècles, les marchands ont amené librement du Soudan des cara-
vanes de négresses qui ont laissé de fortes traces dans les générations actuelles. Un masque élargi, un gros nez, des pommettes saill^uites, un profil prognathe, des lèvres épaisses, ne sont point rare^ et décèlent le métis. Mais souvent aussi on aperçoit le pur type sémite, un des plus intéressants que je connaisse. Il séduit et repousse à la fois» Il séduit nos goûts artistiques par sa beauté et repousse notre sympathie par je ne sais quel air de ruse qui • inspire la défiance. Toute la personne est maigre et allongée, le visage ovale, le. nez aquilin, les narines ouvertes par le souffle de la passion, les yeux d'une profondeur qui saisit et d'un orbite très-grand, l'intervalle qui les sépare fort rétréci, ce qui est, je crois, la principale cause de l'expression de ruse dont je viens de parler. Les lèvres sont minces; la bouche est parfois démesurée et montre des dents qui effraient; une barbe noire, longtemps assez rare et terminant le menton en pointe, l'encadre virilemenlK La physionomie donne l'idée d'une intelligence très-subtile et très-attentive ; elle aide singulièrement à comprendre ce peuple grammairien et ergoteur qui a poussé plus loin qu'aucun autre l'art de couper un cheveu en quatre. Souvent elle atteint une extrême intensité d'expression; cet œil cave et sombre, cette mine émaciée vous révèlent ., l'enthousiaste qui finira peut-être un jour en fanatique ; ce regard faux, cette bouche cruelle, ce maigre corps de bandit, drapé dans des guenilles, vous font souhaiter de n'en pas rencontrer le propriétaire au tournant d'une route du désert. 11 arrive aussi
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que Texpression tourne à la douceur, et, je hasarde le mot, elle devient sublime. Quand la caravane allait d'Oran à Tlemcen, elle fut accompagnée pendant un moment par un goum dont le jeune chef était d'une beauté idéale. Il y avait dans toute sa personne un air de foi ardente, de bonté, de désintéressement, de grandeur, d'intelligence supérieure qui me ravissait. 11 me semblait deviner en lui toutes les qualités qui font une grande âme, tous les dons qui font un grand homme et quelque chose de plus encore. On aurait dit un inspiré, mieux que cela, un dieu. Je me reportai à dix-huit siècles en arrière au milieu des oliviers de la Judée et je crus voir le Christ. •
Fourbes ou fanatiques, voleurs ou prophètes, tous ont, du reste, une chose qui portera toujours notre imagination à se laisser duper en les apptéciaût : c'est la noblesse biblique de l'attitude et des gestes. Ils ont les membres longs, ce qui donne de l'ampleur à leurs mouvements; et la vie au grand air, les exercices constants , la conviction que le musulman est le premier des hommes, les habituent aune aisance de manières dont nos vieilles sociétés ont oublié jusqu'au souvenir. Si jamais nos artistes perdaient la notion de la mâle élégance , celle qui résulte d'un corps harmonique et vigoureux, ils pourraient la retrouver en regardant le dernier des goujats arabes.
Les Kabyles portent également la gandourah et le burnous, mais il est rare qu'ils aient.un haSk. Ils se coiffent d'une calotte de cuir dont la eouleur rouge disparaît trop souvent sous la crasse. Ils sont
plus trapus et plus lourds que les Arabes. Ils n'ont pas leur noblesse native; en revanche, ils ont, en général, une figure plus honnête. On est frappé 4e voir combien d'entre eux ont celle tête massive si commune parmi les bustes romains. Un Arabe se reconnaît assez aisément sous notre costume, mais je pense que, si les Kabyles adoptaient les vêtements de nos paysans, il serait fort difficile de les distinguer d'avec Qxxi, Au pénitentiaire de Lambessa, les détenus ont tous le même costume, qui ressemble un peu à celui de nos marins. Beaucoup d'entre nous furent étonnés d'apprendre, en sortant, que la grande majorité était composée de Berbères. Je reviendrai dans un chapitre spécial sur ce peuple intéressant que j'ai vu chez lui. Au moment de la récolte, ils descendent en grand nombre de la montagne ef viennent se louer comme moissonneurs. Us gagnent ainsi de quoi remonter un ^u leur pauvre garde-robe et acheter quelques outils. Quand la caravane arriva, le temps des travaux était passé et les travailleurs étaient rentrés dans leur pays. ' Voici des Mozabites. Ils tiennent dans la rue Nationale de nombreuses boutiques où Ton trouve
de la mercerie et des étoffes de toutes sortes. Dans
Je reste de la ville, d'autres vendent de l'épicerie, des légumes et du charbon. Par toute l'Algérie, ils font les mêmes commerces, sobres, rangés, patients, silencieux, fermés à tout ce qui n'est pas mozabite. Leur costume ne se signale par rien de bien caractéristique : c'est le costume arabe, sauf qu'ils affectionnent les gandourah de laine rayées de couleurs
sombres. Ils sont petits et trapus. Ils ont le teint olivâtre assez clair, une tendance à Tembonpoint, et je ne sais quoi d'alangui qu'ils doivent sans doute à leur existence passée en grande partie à Tombre, un ceil noir velouté d'une douceur rusée et d'une vive intelligence, le nez fort, un type voisin du type juif mais plus élargi, car eux aussi sont Berbères.
Us viennent d'un groupe d'oasis du sud de la pro-^ vince d'Alger, qui est un des coins les plus curieux assurément de toute notre colonie. En vertu d'une convention qui date de 1853, le M'zab forme un véritable État indépendant enclavé dans nos possessions. Quand il nous a payé un tribut qui s'élève à cinquante mille francs environ, il ne nous doit plus rien et se gouverne comme il l'entend. Le mystère qui l'enveloppait jusqu'ici va être dissipé, grâce aux travaux d'un jeune savant, M. Masqueray, auquel los études algériennes doivent déjà beaucoup. Après un voyage pénible, des fatigues sans nombre, des dangers sur lesquels il passe modestement, M. Masqueray a obtenu des Mozabites communication de leurs livres. 11 en a déjà publié un, la Ch?'onique.d'Aèou^^ Zakana, les autres vont suivre, et, histoire et doctrines, nous connaîtrons tout du- M'zab. Elles intéressent non-seulement ce petit peuple perdu dans ua pli du désert, mais l'histoire générale de l'islamisme et une époque de l'histoire d'Afrique sur laquelle Ibn- Kaldoun, notre grande source, est presque muet. Nous avons là un faible débris de la grande secte ibâdite-, de l'Irak elle s'est étendue autrefois dans l'Oman et jusqu'à Zanzibar qui lui sont restés fidèles,
et elle a couvert un moment los États barbaresques de ses adhérents. Les Berbères, tout frémissants encore de la conquête arabe , avaient accepté le schisme comme un moyen de libération et, sous couleur de religion, continuèrent la guerre contre les envahisseurs. Mais ils furent définitivement écrasés. Quelques milliers d'Ibadites se sont perpétués au Djebel- Nefousa dans la Tripolitaine , à Tîle Djerba dans la Tunisie et au M'zab. Ce dernier pays en contient à peu près 30,000, et on estime qu'il y en a à peu près 15,000 répandus en Algérie. Les divers groupes dlbadites ont des relations suivies entre eux ; nos Mozabites vont en pèlerinage dans l'Oman, et, il y a quelques années, des Zanzibarites se présentèrent au général Chanzy et lui demandèrent l'autorisation de visiter leurs frères du M'zab, ce qui causa une certaine surprise^ car on ignorait encore alors la communauté de croyance qui les unit.
Les Mozabites ne s'en tiennent pas à la lettre du Koran. Pour eux il n'y a de croyants que ceux qui se conforment surtout à l'esprit de la loi. Ce puritapisme leur a conservé des mœurs excellentes. Ils ont un grand respect de la parole donnée. Ils sont d'une probité proverbiale. Ils ont soin de leurs pauvres, et il n'y a point de mendiants parmi eux. Ils considèrent la fortune mal acquise comme un cas rédhibitoire du mariage, et ils ne sont pas loin d'admettre qu'une faute grave est un crime pire que l'hérésie. Leur dévotion a naturellement donné une grande puissance à leurs prêtres, qui ont accaparé toute l'autorité. Afin d'empêcher qu'elle ne leur échappe, ils
ont établi des institutions singulièrement rigoureuses. Pour que les influences extérieures n'amènent pas un relâchement de la ferveur religieuse, il est défendu aux Mozabites d'épouser une femme étrangère, et, pour qu'il leur soit impossible de se fixer définitivement à l'étranger, il leur est interdit d'emmener leurs femmes hors du M'zab. La confession existe chez eux. En cas de faute grave, le coupable est exclu de la communauté, et, pour y rentrer, il doit se soumettre à une expiation publique. Quand ils ont émigré, les Mozabites ne sont pas plus libres. Ceux qui commercent dans les villes algériennes sont placés sous la surveillance incessante de quelques inspecteurs ecclésiastiques. La corporation répond de chacun de ses membres ; en cas de mauvaises affaires, elle paie les dettes. Aussi n'en voit-on presque jamais devant nos tribunaux. Si l'un d'eux boit du vin, s'il fume ou s'il prise, s'il a des rapports avec une femme, il est dénoncé et exclu. Quelquefois les châtiments ne sont pas seulement moraux. L'année dernière un Mozabite de Sétif , au mépris de ses croyances, épousa une femme arabe. Quelques jours après, il disparut subitement. La pauvre femme, après de vaines recherches, s'adressa aux autorités françaises. La police ouvrit une enquête, et on découvrit son mari chez l'un des principaux Mozabites de la ville. Il était enfermé dans une cave où on le soumettait à toutes les tortures de la bastonnade et de la faim pour l'obliger à renoncer à l'union qu'il avait contractée. Ce farouche fanatisme s'usera au contact de notre civilisation. Déjà M. Masqueray
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signale au M'zab Texistence d'un parti laïque dont l'influence tend à contre-balancer l'influence du parti religieux.
Voici des nègres, un large sourire sur leurs grosses lèvres. Je ne connais pas de meilleures figures que celles de la plupart des nègres qu'on rencontre en Algérie. Une bonne humeur perpétuelle, une sorte de bonté enfantine les épanouissent. 11 semble qu'il entre si peu de calculs égoïstes dans ces bonnes têtes crépues ! Généralement leur costume n'indique pas une situation extraordinairement prospère; il se compose d'une simple gandourah. Mais ils la choisissent d'une couleur bien éclatante. Nous avons rencontré aux portes de Batna un superbe cantonnier noir qui, vêtu d'une chemise écarlate, arrondie sur sa robuste poitrine, et coifl'é d'un turban de la même nuance, me fit songer à certain roi mage de Rubens. Ces nègres étaient pour la plupart esclaves etont été libérés par la loi de 1848. En dépit de cette loi, il paraît certain que le Soudan, aujourd'hui encore, nous envoie des colons, et que l'esclavage n'a pas complètement disparu de l'Algérie. Oui, l'esclavage se perpétue en plein territoire français. M. Soleillet a constaté qu'il arrivait toujours dçs nègres du Soudan dans le M'zab, et M. Largeau en a vu également amener de Ghadamès dans le Souf. A Biskra même, des galopins de quatorze à quinze ans venaient nous demander :
— Monsieur, voulez-vous acheter une négresse ?
— Combien ?
— Cinq cents francs.
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Aucun de ifous n'a vérifié s'il s'agissait d'une simple plaisanterie arabe, et je n'ai pas pu obtenir des Européens de renseignements précis à ce sujet. Peut-être est-ce vrai, me disait-on.
Sur les 35,000 habitants de Constantine, les diverses races dont je viens de parler sont représentées par 17,500 individus. C'est la plus forte agglomération indigène existant actuellement en Algérie. Les Israélites sont également fort nombreux, puisqu'on en compte près de 5,000. Les juives de Constantine ont une réputation de beauté contre laquelle je n'oserais pas m'inscrire en faux, mais il me serait également difficile de la dire méritée. J'ai vu des veux admirables, mais la démarche est lourde et la taille est épaisse. C'est du reste un défaut commun à toutes les femmes indigènes. J'étais parti pour l'Algérie la tête pleine de tirades sur la beauté mauresque, j'en suis revenu avec bien des désillusions. Je l'avoue, au risque d'être conspué par les gens qui aspirent à l'Orient comme au pays de toutes les merveilles, et j'ai trouvé la plupart des Algériens de mon avis : ces femmes, d'une existence très-retirée, absurde, sans culture, n'ont ni la beauté vigoureuse que l'on rêve chez un peuple dont la moitié est nomade, ni les grâces spirituelles de la femme civilisée.
Les jeunes filles juives ont sur la tête une calotte dorée d'où pendent des sequins qui cliquettent autour du front. Leurs longs cheveux noirs sont emmêlés de tresses d'or. Elles portent une courte veste
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sans manclies, chamarrée d'or, ouverte et arrondie sur le devant pour laisser voir un corsage qui a souvent lui-même Tair d'une cuirasse de métal précieux. Autour des bras flotte une légère gaze blanche qui en laisse bien voir les contours. La robe est généralement faite de forte soie ou de velours. Partout où il est possible d'accrocher un bijou, on en voit briller un. Tant d'or, tant d'ornements font bien songera une châsse, et la femme semble un peu fagotée dans cet accoutrement ; cependant l'efTeten est original et agréable, et je regretterais que nos modes le gâtassent. Les femmes mariées sont mises beaucoup plus sévèrement. Elles se coupent les cheveux et se plaquent sur la tête un mouchoir noir qui indique assez qu'elles ont renoncé à plaire. C'est fort laid. Les vieux juifs s'habillent comme les Maures, mais dans des nuances beaucoup plus sombres. Les nouvelles générations portent nos costumes et y ont en général assez bonne mine.
Les juifs étaient autrefois les souffre-douleurs des Arabes, et ils sont encore aujourd'hui un sujet d'inépuisables railleries pour les conteurs des cafés maures. Les histoires de ces conteurs sont, en général, d'un salé qui les rend intraduisibles. En voici cependant deux, dans le nombre, qui peuvent s'entendre. Elles montreront avec quelle verve caustique les improvisateurs arabes savent mettre en scène les travers humains.
Une femme juive était près d'accoucher, et elle était si malade que son mari se décida à envoyer chercher un médecin de sa nation. Le médecin exa-
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mina le cas, hocha la tête et déclara qu'il n'osait s'en charger.
Le juif aurait voulu laisser opérer la nature; mais sa femme soufTrait tant qu'il envoya chercher un médecin français. Le médecin mit ses lunettes et, après avoir examiné la malade, il avoua qu'il se sentait incapable de l'accoucher.
Le talent du conteur consiste à multiplier les incidents de ce genre pour faire durer son conte et surexciter l'attention des auditeurs. Enfin, après avoir frappé à toutes les portes, consulté tous les médecins, rebouteurs et sorciers du pays, le juif s'adresse à un fameux marabout dont on lui a vanté la sagesse. Le marabout examine la femme à son tour.
— C'est grave, lui dit-il. Cependant je m'en charge, à une condition, c'est que vous allez me jurer que vous avez été toujours fidèle à votre mari.
— Je le jure, dit la femme.
— Alors, je réponds du succès.
Le marabout prit deux pièces de cinq francs, s'approcha du ventre de la mère et les frappa l'une contre l'autre. L'enfant s'élança aussitôt dehors en criant : A moi ! C'est à moi I
— Lui sorti, me dit mon traducteur naïf, lui sorti parce que lui bon juif.
L'autre histoire a trait à l'absence de courage que l'on reproche aux juifs algériens, défaut qui tient, je crois, à un long abaissement^ et non au génie môme de la race qui compte tant de pages glorieuses dans son passé, et qui fournit à notre propre armée
des officiers fort distingués. Charles-Quint assiégeait Alger et la ville était dans une situation si précaire que les juifs demandèrent à combattre. On leur.donna des armes et ils partirent un matin. Mais midi n'était pas encore arrivé qu'on les voyait revenir :
— Eh quoi ! leur demanda le gardien de la porte, les Espagnols sont-ils déjà en fuite?
— Non, dit le chef, nous n'avons pas pu les joindre, Nous avons rencontré une troupe de gamins qui nous jetaient des pierres et nous n'avons pas su comment passer.
Aujourd'hui les juifs s'amusent eux-mêmes de ces plaisanteries. Ils sont émancipés, ils sont Fraur çais, et ils peuvent rendre mépris pour mépris à leurs anciens oppresseurs. Je dirai, à ce propos, que les colons que j'ai consultés ne m'ont pas paru très-satisfaits du décret Grémieux qui les a naturalisés en bloc en 1870. Non pas que la mesure soit trouvée mauvaise en principe, mais elle a été fort prématurée. Avant d'en faire des Français, il aurait fallu les préparer à cet honneur. J'ai de la peine à reconnaître mon concitoyen dans un vieillard crasseux, vêtu en Turc d'opéra comique, qui ne sait rien de ma langue et qui marche humblement courbé comme s'il avait encore sur le dos la marque du bâton turc. Il arrive que cette masse d'électeurs parfaitement ignorants est tout entière dans la main de deux ou trois personnages influents qui en disposent comme ils veulent. Quelques semaijies avant l'arrivée de la caravane dans un quartier qui comprend
CONSTANTINE. «>a
sept cents électeurs juifs environ contre deux cents Français, on avait élu conseiller général un homme qui avait, six mois auparavant, été rayé des listes du jury pour une a cienne condamnation. Ce résultat humiliait les Constantinois éclairés. Mais le mal est fait, ils s'en remettent pour le guérir, à Tavenir, aux rares facultés d'assimilation de la race juive et à la sage décision qui oblige tous les jeunes soldats israélites à passer un au 6n France, ce qui leur permet de faire un peu connaissance avecl^ir nouvelle patrie.
Pour visiter les environs de Constantine, on sort par la porte Valée. Cette porte a son histoire» une histoire qui n'a rien de glorieux, mais qui se rapporte à un ordre de faits dont souffrent fort inutilement les colons. Aux débuts de la conquête, Tarmée représentait seule la France sur le sol algérien, il n'y avait pas encore de population civile. Elle s'installa à son aise, occupa les édifices qu'elle trouva vacants, et s'empara sans contestation de tous les terrains qu'elle jugea nécessaires à ses divers services. A cette époque,, cela ne pouvait gêner que les indigènes, mais on ne leur demandait pas leur avis. Aujourd'hui la population civile existe, elle devient chaque année plus nombreuse, et elle a aussi besoin de locaux et de terrains. Les nécessités militaires sont moindres, et les nécessités coloniales sont beaucoup plus grandes qu'autrefois ; cependant l'élément militaire ne veut rien céder à l'élément colonial. C'est le propre de toutes les administrations de se créer des intérêts spéciaux qui leur font trop sou-
»1 A TRAVERS LALGÉRIE.
vent perdre de vueTinlérêt général qu'elles ont mission de satisfaire. Dans des villes où l'espace manque aux habitants, on voit de vastes emplacements dévolus à des services militaires qui pourraient être parfois supprimés, ou tout au moins qui pourraient presque toujours être transportés sans ea souffrir en d'autres endroits moins encombrés. La fbrce de conservation que toute institution porte en soi pousse l'administration militaire à vouloir que les choses continuent à être ce qu'elles ont été ; elle ne veut rien céder, et, dans l'obstination de son système, elle en arrive à s'opposer aux améliorations les plus urgentes. C'est là une des causes principales, la principale peut-être, du conflit regrettable qui existe en Algérie entre l'armée et les colons. Le conflit est fait en grande partie de mille petits conflits locaux, où les passions sont d'autant plus ardentes que les intérêts personnels sont plus directement engagés.
Ainsi, pour en revenir à la porte Valée, cette porte ne rend aucun service, on ne saurait prétendre qu'elle est indispensable à la défense de la ville, puisque la véritable ligne de fortifications est au mont Koudiat- Aty. Ea revanche, elle obstrue la principale entrée de Gonstantine ; posée de biais entre la place et le square du même nom, les voitures sont obligées d'y faire un crochet qui cause sans cesse des accidents. 11 semble, n'est-ce pas? qu'il suffirait d'avoir pesé les raisons de la conserver qui sont nulles, et les raisons de la détruire qui sont impérieuses, pour que la démolition en fût aussitôt ordonnée. Tout le ' monde pense ainsi, mais il y a quelqu'un de plus
fort que tout le monde, c'est le mauvais vouloir d'une admimistration. L'empereur Napoléon III, le vice-amiral Gueydon, le général Chanzy , plusieurs ministres de la guerre, ont déclaré successivement que cette porte était absurde, et ont promis de la supprimer. "Et cependant elle est toujours debout. Le génie militaire a eu raison de l'empereur, de tous les gouverneurs de l'Algérie et de tous les ministres de la guerre. Avouez que des tracasseries de ce genre peuvent irriter à la longue les gens les plus paisibles.
Quand on a passé le square où la statue du maréchal Valée se dresse au milieu de beaux massifs de végétation, on aperçoit un immense bâtiment en fer et en verre. C'est le marché aux grains, le plus considérable de l'Algérie et l'un des plus considérables du monde. Les indigènes y viennent de très-loin avec des mulets et des ânes chargés de tellis gonflés. On les voit répandre leur blé sur le sol; l'acheteur européen passe, plonge la main dans le tas et soupèse le grain, généralement plus petit que celui de nos blés ordinaires. Certaines années, il s'y est trçiité pour vingt millions d'affaires en blé seulement. Mais depuis quelque temps ily a une décadence marquée. Ce marché, qui a rapporté jusqu'à 400,000 fr. de revenu annuel à la ville , n 'en donne plus que 180,000 actuellement. Diverses faillites , des spéculations aventureuses ont éprouvé la place. Le chemin de fer du Kroubs à Bone en a détourné le commerce de Test de la province, la construction de la ligne de Sétif à Bougie en détournera le commerce de l'ouest.
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Cependant on m'a paru envisager l'avenir avec confiance. Ce qu'une voie ferrée enlèvera à Çonslanline, une autre pourra le lui rendre. Pourvu qu^on prolonge, jusqu'à Batna la ligne qui l'unit déjà à Phîlippeyille* Constantine sera satisfaite. Si elle perd les foies dQ Sétif, elle trouvera uiie ample compensation dans les blés, les mines et les forêts de l'Anrès.
Les environs de la ville étaient autrefois absolument nusy d'cme nudité comparable à celle d''une plage de la mer. Aujourd'hui encore toutes les montagnes qu*on aperçoit sont sans arbres et ont un . aspçct de sauvage désolation. Le Mansourah fait seul exception. Pour rappeler aux Gonstantinois qu'il y a des bois en ce monde, le service forestier a planté à grands frais quatre-vingt-quatre hectares de pins d*Alep sur les pentes de cette hauteur. C'est une création de luxe où l'on a un peu forcé la nature. Chaque hectare est revenu 4é^ fr. environ, et on m'a racontç en plaisantaat qu'on avait arrosé les jeunes plants avec les soins qu'on aurait pris pour des fl0urg rares. Enfin l'entreprise a réussi, et j'avoue que, quand mes yeux étaient fatigués de l'aridité
générale du paysage, ils se reposaient avec délices
sur les pins du Mansourah. Dieu I que le vert est une couleur plaisante et gaie !Da même, on a créé dans les ravins du Bou-Merzoug et du Rummel des oasis de verdure qu'on ne soupçonne pas quand on sonde l'horizon du haut des parapets de€onstantine, et dont on jouit d^autant plus vivement quand on les découvre. Près du Çou*Merzoug, on va voiries ruines" d'un aqueduc romain. Il ^n reste quelques arches
gigautesqiies. Elles sont placées sur le flanc d'un coteau qui s'infléchit si brnsquement, et elles découpeat sur Taznr un profil si monstrueux qu'on reste effrayé des proportions colossales que devait avoir i'aqueiluc quand il franchissait le ruisseau pour aller s*appuyer sur Fautre rive.
Mais Texcursion que je recommande est celle de Sidi-M'eid. On sort par la porte Valée, et Ton côtoie pendant vingt minutes le rocher sur lequel est bâti Gonstantine. Aucune image ne saurait rendre l'impression que cause la vue de ces immenses parois de granit coupées à pic et le long desquelles plaii^nt des vautours, La masse est d'un seul jet, sans suture, compacte. On dirait l'extrémité d'un des piliers du monde souterrain qui aurait crevé la croûte terrestre. On dépasse les moulins Lavie et on arrive aux fameuses gprges ^du Rummel. Le torrent circule à travers le fossé de huit cents pieds de profondeur ?a'il s'est creusé dans le roc, passe sous quatre poiïts naturels dont aucun travail humain n'égalera jamais les hauts arceaux, et, s'échappant enfin de la montagne dans les entrailles de laquelle il gronde, s^ précipite par plusieurs cascades au fond 4'un cirque profond comme un gouffre et tapissé d'une exubérante végétation. Notre guide nous fit lever la tête pour liOQs signaler sur l'arête du rocher le point d'où les bourreaux de El*Hadj-Ahmed précipitaient celles de ses femmes qui avaient eu le malheur de luî déplaire. On liait les pauvres victimes dans un sac, on mettait le sac sur une planche, on plaçait un jjes bouts de la planche au bord de l'abîme, et les exécuteurs le-
valent doucement Tautré bout jusqu'à ce que le sac glissât et disparût dans le vide. Une effroyable catastrophe se produisit au même endroit lors de l'assaut qui nous rendit maîtres de la ville. Les habitants effrayés essayèrent de s'enfuir en descendant par des cordes, mais les cordes se rompirent et les grappes humaines qu'elles supportaient vinrent s'aplatir sur la pierre à quelques pas du Rummel.
On passe le torrent, on longe une autre montagne, et en quelques minutes on atteint un autre cirque où s'étale une végétation non moins exubérante que dans le premier. Autrefois il n'y avait là que quelques broussailles , le génie de rhoiînme y a créé une sorte de paradis où croissent pêle-mêle dans un fouillis charmant les essences les plus variées. Deux grandes piscines alimentées d*eau par des sources chaudes y offrent en toute saison des bains d'une température de 20 à 22 degrés. Sous des arbres qui n'avaient pas encore perdu une feuille, et qu'un souffle tiède faisait frissonner, au commencement de ce mois d'octobre déjà si froid à Paris, j'ai fait en cet endroit un déjeûner charmant avec quelques amis. Je sentais d'autant mieux la grasse vie de ce coin paisible que j'ai je ne sais quelle secrète horreur pour les spectacles comme celui que le Rummel venait de nous montrer. Ces tourments démesurés de la nature m'écrasent, aplatissent ma pensée. Cela décourage comme l'impression des ruines.
PHILIPPEVILLE
La culture des primeurs. — Les marbres du Filfila.
Pendant son séjour à Gonstantine la caravane est allée visiter Philippaville. Le chemin de fer, tracé presque sur tout le parcours eïi pays montagneux^ est par lui-même une curiosité. Il court le long des rochers, enjambe des ravins, plonge dans des tunnels. Goûteuse merveille Me kilomètre en est revenu, àWron, à 700,000 francs. Une jeune colonie, encore dans la pauvreté obligée des débuts, ne saurait se payer beaucoup de pareils travaux. Aussi aujourd'hui construit-on les voies ferrées à bien meilleur marché.
La réception a été particulièrement chaude. Toute la population attendait les députés à la gare, et, le soir, lorsque, musique en tête, elle lui a fait cortège a travers la grande rue à arcades illuminée, le spectacle n'était pas sans beauté. Philippeville, comme tant d'autres villes algériennes, a commencé par être un camp. Mais, de toutes celles qui ont été fondées de cette façon, c'est elle qui a le plus rapidement prospéré. Bien que ne datant que de qua-
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rante ans, elle compte aujourd'hui 14,000 habitants, dont ^,000 Français, 6,500 étrangers. Italiens pour la plupart, et 2,500 indigènes. Elle doit ce développement à la sollicitude de Constantine, intéressée à posséder un débouché plus direct que Bône. Elle n'avait autrefois qu'un mauvais débarcadère mal abrité du large, et les marchandises devaient aller à Stora. Aujourd'hui, grâce à d'immenses travaux qui ont coûté une quinzaine de millions, elle a un port, mis chaque semaine en relation directe avec Marseille par deux services de paquebots. Deux services, voilà qui fait frémir Bône, sa rivale, qui n'en a point. Au paysage près , beaucoup plus charmant à Bône, les deux villes se ressemblent : un plan régulier, des rues larges, des maisons neuves et bien construites, la ville moderne en un mot. Gomme Bône , Philippeville réclame un tributial de commerce. Elle demande en outre la construction d'un barrage qui distribuerait les eaux du Zeramna aux parties de la . vallée qu'on ne peut irriguer avijourd'hui.
Les environs de Philippeville sont très-fertiles et très-bien cultivés. La culture maraîchère y prend une grande extension. Grâce à la douceur de la température, la pomme de terre y pousse l'hiver. On la plante en automne, et dès le mois de février on a des tubercules comestibles. Pour la même raison, on a des petits pois, des haricots verts, des artichauts à peu près pendant toute l'année. On m'a dit qu'un hectare en cultures maraîchères suffit à faire vivre une famille et peut rapporter net jusqu'à 2,000 fr. par an. Qui ne voit quel avenir est réservé au com-
PHILIPPEVILLE
merce des primeurs dans de si heureuses conditions? B ne fait que naître encore en Algérie, et la valeur des légumes verts exportés n'y dépasse guère annuellemeut une moyenne de 250,000 francs. Mais, le jour où l'importance de la colonie seratelle qu'il y aura des services quotidiens entre ses principaux ports et la France, ce commerce centuplera. La commodité des transports abaissera les prix et les mettra à la portée des bourses moyennes, la rapidité et la régularité des envois introduiront l'usage permanent des légumes frais. La cuisine française et la cuisine européenne elle-même en seront améliorées, car les expéditions pourront se faire dans la plupart des grandes villes de l'Europe. L'Algérie deviendra indispensable aux gourmands.
Cet heureux port de Philippeville, aux avantages d'être le débouché de Gonstantine et le centre d'une région agricole florissante, joint celui d'être à proximité des riches carrières de marbre du Filfila. Jusqu'à présent la France a été tributaire de l'étranger pour les marbres et notamment pour le marbre blanc, le marbre de la statuaire. Les recherches faites dans les Pyrénées n'ont pas donné les résultats attendus, et l'État est toujours obligé de demander à Carrare la plus grande partie de celui qu'il fournit à nos sculpteurs. L'Algérie l'affranchira de cette sujétion. A huit kilomètres de Philippeville, on a retrouvé un gisement que les Romains avaient commencé à exploiter. La montagne du Filfila, qui a sept cents mètres de hauteur, est pour ainsi dire
faite de marbres de diverses couleurs. Rien que la
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couche de marbre blanc, que Ton voit à découvert et que Ton n'a littéralement qu'à débiter, est évaluée à dix-huit millions de mètres cubes. « Il est d'une rare beauté, dit M. Â. Dumont, de llnstitut. Le grain en est large, la teinte d'un blanc doux et agréable à la vue. Sa consistance permettrait d'essayer les détails les plus délicats, et sa transparence ajouterait un grand charme au travail de la sculpture. En un mot, il réunit toutes les qualités les plus appréciées par les statuaires. » On peut obtenir des blocs des dimensions les plus considérables ; une rivière située à proximité des carrières semble placée là exprès pour faire fonctionner la scierie ; enfin, la mer baigne le pied du Filfila, de sorte que les chalands venus du port de Philippeville peuvent charger sur le lieu même de l'exploitation.
On nous a annoncé à Philippeville que les bureaux des Beaux-Arts venaient de faire une première commande. Nul doute qu'après cet essai, ils ne délaissent Carrare pour demander tout ce qui leur est nécessaire à une entreprise nationale. Près de ce marbre blanc, il y en a d'autres : du jaune de Sienne antique, du bleu turquin, du pourpre numidique qu'on ne trouve que là. Le goût en architecture est aujourd'hui porté vers la polychromie. Les carrières du Filfila auront un rôle brillant dans cette nouvelle mode qui sera, je crois, durable, car elle est un produit de l'ardente curiosité qui pousse l'esprit de notre siècle aux recherches et aux raffinements de tous genres.
Toujours le plateau nu. — Batna. — Les ruines de Lambëse. — Le pénitencier. — Traversée de l'Aurès. — L'Algérie légen^ daire et la véritable Algérie. — Les caravanes en marche. — La gorge et Toasis d'El-Kantara. — L'oasis d'El-Outaïa. — Le col de Sfa. — Vue du désert.
Qu'on ne me vante aucun voyage ! Il n'en est pas de plus beau ni de plus intéressant que celui de Constantine àBiskra.La traversée des monts Aurès; la gorge d'El-Kantara, une porte entre deux mondes ; le sol de Sfa d'où le Sahara vous apparaît tout d'un coup semblable à la mer ; Biskra, la plus jolie des^ oasis : quatre merveilles l Ah ! Parisiens, qui croyez, spirituel de limiter votre monde entre le boulevard Montmartre et les stations de bains de la Normandie,, de quelles émotions vous vous privez !
L'administration militaire avait mis à la disposition de la caravane quatre fourgons d'ambulance ► Tristes engins I Les banquettes faisaient songer à la classique comparaison des noyaux de pêche. Les ressorts... Au fait y avait-il des ressorts? Que de fois un cahot qui nous jetait les uns sur les autres interrompait la conversation î Quand on déroulait
xl'
les tentures de cuir, on n'y voyait plus rien ; quand on les enroulait, la blanche poussière des routes algériennes vous faisait en quelques instants un masque de pierrot. Tantôt une mule ne voulait pas marcher; tantôt un soldat ne savait pas conduire. Si un harnais se rompait, on n'en avait pas de rechange ; si la nuit nous surprenait, on n'avait pas de lanterne. Les étapes s'allongeaient d'un tas de petits accidents irritants. Je me demande avec effroi : Si tout le train de notre armée est organisé de la même façon, que doit-ce être avec les services forcés d'une campagne? Et c'est ainsi que la moitié du voyage parlementaire s'est faite, ce voyage qu'on a appelé une partie de plaisir. Merci ! Bien souvent j'ai regardé d'un œil d'envie les superbes diligences qui nous croisaient. Au moment où la diligence est en train de disparaître , la diligence algérienne réalise l'idéal du genre. Je la recommande vivement à tous les voyageurs qui auront la chance de ne pas avoir de fourgons d'ambulance à leur disposition. On y est bien assis, les parois sont moelleusement capitonnées, on peut ou dormir ou regarder le pays. C'est une immense boîte à trois compartiments, véritable arche de Noé dans l'intérieur de laquelle vingt voyageurs tiennent à l'aise et sur laquelle on empile les indigènes sans les compter. C'est prodigieux ce qu'il peut tenir d'Arabes sous une capote d'impériale I Six ou huit chevaux , toujours au trot et vifs comme s'ils avaient du sang arabe dans les veines, entraînent cette lourde machine à raison de dix ou douze kilomètres à l'heure.
DE COXSTANTINK A BISKRA. , lo:.
La caravane va en chemin de fer jusqu'à El- Guerra, où elle monte dans les fourgons. Le beau voyage de Biskra a une préface du genre le plus ennuyeux. De Gonstantine à Batna, on est en plein dans cette Algérie que Musset aurait pu ajouter au catalogue des choses absolument nues. Ces hauts plateaux, disent les géologues, sont d'anciens fonds de lacs. Une plaine bordée de collines basses , voilà tout le paysage. Tantôt les collines sont si dénudées qu'il semble qu'on n'y trouverait pas de quoi faire un cure-dent ; tantôt elles sont tachetées de touffes d'alfa et de plantes épineuses que broutent des bandes de chameaux. La plaine est généralement cultivée ; mais, tandis que nos champs sont coupés de haies et de fossés, égayés d'arbres et de buissons, ici les cultures ont le vague , la tristesse de la propriété indivise, où personne n'a intérêt à marquer une limite. Aussi n'y reste-t-il pas un brin de verdure quand l'époque des moissons est passée.
Comme Guelma, Batna est une ville toute française; on y créa un camp en 1844 pour surveiller l'Aurès et la route du Sahara, et peu à peu une population civile assez nombreuse s'installa auprès des soldats. Lors du recensement de 1876, elle comptait 4130 âmes, dont 1423 Français, 331 Israélites, 1874 indigènes et 512 Européens étrangers. Aujourd'hui encore la garnison est une question d'une importance capitiile pour la ville. Si elle est peu nombreuse, les petits commerçants qui vivent des dépenses qu'elle fait périclitent. Si elle est composée de soldats indigènes dont les dépenses sont à peu
près nulles, il en est de même. En ce moment Batna se considère comme en disgrâce, parce qu'il est question d'y mettre des spahis à la place des chasseurs. Plus d'une ville en est encore là en Algérie, et inscrit au nombre de ses principaux revenus l'argent que la garnison lui apporte. Ce coin de la colonie est du reste fort [éprouvé. Pendant trois années de • suite , les récoltes ont manqué à cause de la sécheresse. Dans un toast porté à la députation, le maire a exposé combien la construction du chemin de fer qui doit relier Batna à Gonstantine modifierait cette situation précaire. Il existe dans l'Aurès de vastes forêts de chênes verts et de cèdres, que M. Girerd est allé visiter; la voie ferrée permettrait de les exjdoiter ; elle permettrait également d'exploiter des gisements miniers qui paraissent fort riches. Une compagnie anglaise a déjà obtenu la concession d'une mine de cinabre, et une autre compagnie s'occupe d'obtenir le privilège des mines qu'elle pourrait découvrir dans une grande exploration minéralogique qu'elle prépare. On est certain qu'il existe dans l'Aurès d'importants gisements de minerais d'argent, de cuivre et de fer. Les éléments de fortune ne manquent donc pas. Batna deviendrait un grand centre forestier et minier, et pourrait demander à l'industrie la prospérité que l'agriculture lui refuse. Tout dépend de la construction du chemin de fer, qui est décidée, mais qui ne se commence pas vite. En attendant, le pays tend à se dépeupler et les colons émigrent vers des endroits où les récoltes sont moins problematiques.il est temps d'aviser.
En un quart d'heure on visite la ville ; une enceinte rectangulaire, deux grandes rues qui se croisent, des maisons qui n'ont généralement qu'un rez-de-chaussée. Les environs ressemblent à une plaine de France. Les seuls arbres qu'on y voie sont des saules, des frênes, des peupliers, des ormes; c'est que, bien que le désert soit très-proche, la latitude est corrigée par l'altitude qui est de 1 ,021 mètres au-dessus de la mer. Batna doit à cette situation un climat excessif. En hiver il y tombe parfois un mètre de neige, en été le thermomètre s'élève jusqu'à 42 degrés au-dessus de zéro.
La députation est allée visiter les ruines de Lambèse à dix kilomètres de Batna. On dit ici Lambèse, et non Lambessa, comme l'a écrit Victor Hugo. En effet, les Romains disaient Lambœsis. La route longe un chaînon de TAurès à travers des champs où quelques fermes isolées se sont établies. On m'en a montré une dont le propriétaire a été assassiné une nuit par les Arabes , et une autre où un coup de feu a été tiré par la fenêtre sans tuer personne. Ici les indigènes ne se contentent pas de voler, ils assassinent. Aussi, dans son toast, le maire de Batna a-t-il demandé aux députés d'appuyer auprès de la Chambre le principe de la responsabilité collective. Je reviendrai dans un chapitre spécial sur cette grave question , une de celles dont on a le plus fréquemment entretenu la caravane dans la province de Gonstantine.
Les ruines de Lambèse s'annoncent de loin par une masse d'un beau ton roussâtre qui est ce
108 A' TRAVERS L'ALGÉElE.
qu'on a appelé le Praetorium sans trop savoir de quel monument il s'agissait. Les Suides que j'avais consultés avant d'y aller semblent avoir puisé leurs renseignements- dans Peyssonnel, lequel, comme je l'ai déjà dit, voyageait au siècle dernier et y avait vu les restes de quarante portes ou arcs de triomphe. A les en croire, on aurait le spectacle d'une grande ville qui viendrait d'être abandonnée par ses habitants. A moins que lesdits habitants ne fussent des troglodytes, il faut reconnaître que les Guides ont abusé de notre candeur. Lambèse n'est aujourd'hui qu'une plaine dont le fiol, composé, il est vrai, de toutes sortes de débris, est parfaitement uni. De cette plaine émergent le Praetorium et les restes de tr«is portes qui sont comme autant de jalonsr qui permettent à l'imagination de se représenter le vaste espace que couvrait la ville romaine. Avec un toiçbeau et les soubassements d'un établissetnent de bains , c'est en quoi consistent ces ruines fameuses. J'avoue avoir été fortement déçu. Le Praetorium a la grandeur banale d'une architecture qui cherchait avant tout la force et a rarement trouvé l'élégance et la grâce; excepté un morceau de frise de bon style et une statue mutilée dont les draperies sont d'un travail assez délicat, pas une des sculptures trouvées dans les fouilles et réunies dans son enceinte ne serait admise dans un de nos Salons. On sent bien qu'on était loin ici des grandes écoles et des beaux modèles, et je suis incapable d'admirer, comme je l'ai vu faire à tant de personnes; une pierre Slins beauté , uniquement
parce qu'elle a été taillée il y a deux mille ans. Ce qui m'a le plus séduit, ce sont deua mosaïques dont les vives couleurs ont conservé la fraîcheur qu'elles avaient quand elles sont sorties des taains de l'ouvrier. Les GuideSy qui ne doutent décidément de ri^n, prétendent que l'une d'elles représente les quatre saisons. C'est les cinq saisons qu'il faudrait dire, car il y a bien cinq médaillons de femmes. Il est vrai qu'il y en a deux qui sont en train de disparaître. 11 paraît que les Anglais, — ou ne rencontrel-onpas d'Anglais sur le globe? — il paraît que les Anglais ne manquent jamais d'emporter quelquesuns des petits cubes de la mosaïque à titre de sotivenir, et, si l'on n'y veille pas, bientôt il n'en restera plus rien.
En somme, ni la beauté artistique, ni la mélancolie propre aux ruines n'ont rien à voir dans Timpression qu'on rapporte de cette visite. Les réflexions qu'elle suggère sont toutes politiques. Eh quoi 1 une ville de cent mille âmes a existé autrefois aux portes du désert, dans cette plaine brûlée aujourd'hui parle soleil. Ce fait ne dit-il pas quelle récompense est promise à nos efforts en Algérie? C'est un pays miné, mais qui se reconstituera aisément, sinon rapidement. Il nous faudra refaire ce que l'Arabe a défait ou laissé défaire. Il est fort probable que l'Algérie n'a jamais eu beaucoup plus d'eau qu'au* jourd'hui, et les descriptions de Salluste et de Strabon me paraissent répondre encore fort exactement à son aspect actuel. Seulement, autrefois, pas
une goutte de cette eau ne se perdait. Par des ca-
io
IX, par des barrages, par des aqueducs, les Roins la distribuaient aux champs altérés et le sol it fécondé par ces travaux dont on retrouve de s côtés des restes ^ considérables. Les uns , été détruits par les'guerres civiles qui ont préé l'invasion musulmane, les autres par les Arabes, ceux qui avaient subsisté, abandonnés par l'inie des nouveaux maîtres du territoire, ont peu à L disparu. C'est ainsi que des vallées qui avaient fertilisées sont redevenues improductives et que noitié de l'Algérie a été frappée de stérilité. H is faut relever ces ruines. 11 y a de l'eau à peu s partout, mais elle se perd. Presque dans toutes localités que la caravane a traversées j'ai en- ^n la m&me demande ; << Messieurs, il nous fauit im canal pour amener telle rivière ; messieurs, lous faudrait un barrage à ici endroit. « Les Roins avaient mis cinq siècles à aménager ce beau s. Je suis convaincu qu'avant cinquante ans is l'aurons restauré.
.u pied de l'Aurès est bâti le petit village de ibèse , que masque à demi la longue façade pénitencier. Onze cent cinquante condamnés t actuellement enfermés dans cet établisscil ; la plupart sont indigènes. Ils sont re- 'ement bien nourris et bien logés, et, pour un be qui ne craint pas trop le travail , la vie qu'on ëne est loin de représenter un châtiment. Le cteur a raconté à quelques députés qu'il avait iris une lettre dans laquelle un détenu écrivait à ;amarade : « Nous sommes très-bien ici , tu de-
DE GONSTANTINE A BISKRA. 111
vrais te faire condamner pour y venir. » Les colons se plaignent beaucoup de ce qu'on loue aux fermiers des environs les prisonniers à des prix dérisoires qui avilissent la main-d'œuvre dans la région. Ils demandent qu'au lieu d'en faire pour eux des concurrents avec lesquels la lutte est impossible à soutenir, on en fasse des auxiliaires de la colonisation en les employant soit aux durs travaux de défrichement, qui rendent les débuts si pénibles dans certaines parties de l'Algérie , soit aux travaux d'irrigation qui sont réclamés de toutes parts.
11 y a 233 kilomètres de Gonstantine à Biskra, et Batna est à peu près à mi-chemin. Après y avoir passé un jour, la caravane se remet en toute, le 5 octobre, à trois heures du matin. Toujours même paysage : une plaine qui s'allonge entre deux chaînes de montagnes. Mais maintenant les montagnes . sont hautes et boisées. Nous entrons dans "le massif de l'Aurès.
Nous sommes tout somnolents encore à la suite d'une nuit écourtée. La nature elle-même est encore à demi assoupie, le regard incertain flotte sur des contours vagues; le spectacle a je ne sais quoi d'un rêve. On n'entend aucun bruit. Nos mules blanches trottent comme des fantômes "dans la poussière de la route; les feux des campements arabes piquent d'étoiles le flanc des hauteurs; la fumée, confondue avec les vapeurs du matin, traîne en nappe d'azur dans les plis de terrain ; des chameaux broutent les touffes sèches de l'alfa ; dans la lumière tremblotante, avec leur ventre qui porte
11! A TKAVKRS L'ALGÉRIE.
tout entier sur les jambes de devant et leur train
de derrière aminci et perdu dans la broussaille,
avec leur cou démesuré et leur petite tête, ils res-
:mblent de loin, à s'y tromper, à des autruches qui
icorent. Cependant la triomphante aurore nous
tveille. Par hasard, nous avons un beau lever de
)leil. Ma foi! je le dis bonnement, l'implacable ciel
(eu de l'Afrique m'a paru terriblement monotone,
; je préfère les féeries toujours changeantes de nos
uages. Généralement le soleil se lève dans un cota
s ciel couleur de cuivre et se couche dans la mSme
iinte sans avoir rencontré, de toute la journée, la
loindre tache dans l'uniforme azur, La lumière, il
tt vrai, est d'une indicible beauté ; elle enivre. Cette
lis, entre une montagne violette et un immense
uage noir dont les reliefs se colorent de lueurs sem-
labiés aux reflets d'un colossal incendie, une fourr
aise s'allume. Des rayons de flamme en jaillissent
t vont frapper les montagnes de l'autre côté de l'ho-
zon. En quelques minutes, il fait grand jour.
La route traverse Aïn-Touta, La plaine s'est res-
en vallée. Des barrages qui épanchent l'ean
es prairies vertes, des champs de mats an-
it des colons européens. Après un pays sau-
,pelé, cette vue fait plaisir. Bientôt nous aper-
les maisons dont les tuiles rouges et les
lurs blancs ne sont pas encore ternis; elles n'ont,
n effet, que cinq ou six ans. A voir les jeunes ar-
res trop faibles encore pour se passer d'un tuteur,
i cœur se serre : on n'aura de t'ombre que dans dix
n quinze ans, car le précieux eucalyptus ne pousse
il m'a fallu perdre deux jours pour aller à Gonslantine, et pendant ce temps ma femme et mes enfants étaient malades de peur. Nous avons bien des spahis, mais ce sont des indigènes, ils s'entendraient plutôt avec leurs compatriotes ; il nous faudrait une demicompagnie d'infanterie.
Faites la part de l'exagération dans ce discours 4'un homme aigri, mais il est un fait qui confirme trop éloquemment les souffrances de cette petite colonie. Au sortir du village, on aperçoit le cimetière sur la pente d'une colline. J'y ai compté quinze croix. Quinze morts sur trente familles et en quatre ou cinq ans! Certes, et fort heureusement, tous les centres de population n'ont pas des commencements aussi terribles; mais, en général, que d'énergie il faut aux hommes intrépides qui vont défricher les terres neuves I Ils ont tout contre eux : la nature qu'ils arrachent à ses habitudes de stérilité, le sol qui exhale les maladies sous le soc qui l'entr'ouvre, les anciens propriétaires sourdement hostiles aux nouveaux occupants. Quand on s'occupe des vrais colons algériens, des colons colonisants, de ceux <iui cultivent, qui fécondent cette belle terre d'Afrique de leurs sueurs et quelquefois de leurs dépouilles, n'en parlons jamais qu'avec une profonde sympathie. Si l'on contestait encore nos droits sur l'Algérie, nous n'aurions qu'à montrer ce qu'ils ont fait. Qu'était cette terre avant eux? Une lande stérile. Rien. Ils l'ont recréée après Dieu.
L'Oued-el-Kantara, dont les eaux fertilisent Aïn- Touta, s^enfouce ensuite dans une tranchée pro-
DE CONSTANTINE A BISRRA. lis
fonde.. Les parois de terre végétale (le ce grand fossé, curieusement ravinées par les averses d'hiver, reproduisent en petit la physionomie des grandes gorges de montagne. Il y a^là de prodigieux escarpements de deux mètres de haut, de sombres cavernes oi!i l'on ne cacherait pas le hras, des colonnes trapues qui mesurent quelques pouces, des amas simulant des rochers et qni surplombent d'un air terriblement menaçant à quelques pieds au-dessus du ruisseau. Cela dure pendant plusieurs kilomètres et cette miniature est du farouche le plus plaisant.
Sur leur chemin nos trois fourgons font ranger de nombreuses caravanes. C'est le moment de la grande émigration des nomades vers le Sud. Les pluies d'hiver vont faire reverdir lu drinn et l'alfa dans le Sahara, et les troupeaux y pourront pattre. Les gens riches sont à cheval, les pauvres vont' h pied, les deux mains accrochées aux extrémités d'un bâton passé derrière le cou, ce qui leur Hnnnn l'air d'Être en croix. Les cavaliers, en gens bie vés, saluent en portant la main au front; les p nous regardent curieusement et rient entre ei réflexions que nous leur inspirons. Quelquf ont des fusils à deux coups. Presque tous portent un couteau ou un pistolet pendu à un pli du burnous.
Les chameaux sont lourdement chargés : les tentes, les piquets, les rares ustensiles, les tapis et les ' guenilles qui meublent la tente d'un Sahari< bots dont on fera le feu à la prochaine hait sacs de blé qu'on échangera contre dos dattes, la fortune mobilière de la tribu en jnarcho. es
tassée sur leur dos. Sur quelques-uns, se dressent d'immenses palanquins fermés , dont Tétoffe rouge rayée de blanc tire Toeil de très-loin. Les riches cachent là-dedans leurs plus jolies femmes pendant leurs longues pérégrinations, et parfois nous apercevons un œil noir à travers la fente qu'entr'ouvre une main curieuse. Sur d'autres, sont accroupis les enfants, par deux ou par trois. Ils ont le corps engagé dans une sorte de sac ; leurs petites têtes noires soigneusement rasées , sauf la mèche par laquelle l'ange emporte les croyants au paradis, ressemblent à des pastèques regardées du côté où tient la queue; elles restent sans coiffure sous un soleil qui nous aurait foudroyés en cinq minutes. Comme à Constantine, je remarque leur gentillesse, bien que beaucoup d'entre eu!x aient je ne sais quel air de fierté cruelle. Leur teint, que le hâle commence à entamer, a de véritables tons d'or; leurs lèvres sont aussi rouges qu'un piment mûr et leurs yeux noirs pétillent d'intelligence. La basse-cour elle-même est installée sur des chameaux ; les malheureuses poules sont liées par une patte et comme le roulis de la bête les fait glisser,' il leur faut voleter sans cesse pour reprendre l'équilibre et elles battent deé ailes en gloussant douloureusement. Des chiens, au poil d'un blanc sale, aux oreilles droites, à. la mine sauvage; des lévriers sloughis, dont les mouvements ont la souplesse féline dû tigre; les troupeaux de moutons et de chèvres; les ânes, les chevaux, le» chameaux, les hommes, tout cela chemine pêle-mêle sur la route. Parfois, derrière une
DE CONSTANTIXK A BISKKA.
caravane, une pauvre femme qui se hâte péniblement en traînant ses babouches, cassée en deux, les vêtements serrés au-dessous du ventre, la gorge nue, les joues rougies par la sueur, les yeux agrandis par le kohl, les cheveux renflés sur les tempes par des bourrelets d'alfa, porte sur son dos un enfant qui se cramponne comme un petit singé dans les plis de sa robe et détourne avec étonnement la tête au bruit de nos voitures.
Avec son profil fuyant, ses petites oreilles dressées comme des houppes de poils, son nez camard, ses longues babines qu'il semble vouloir pincer avec malice, ses grandes dents, son dandinement perpétuel, le chameau a Tair d'une bêtise si prodigieuse qu'on ne s'y accoutume point ; ses gros yeux sont toujours en proie à l'ahurissement; à chaque instant il dresse la tête comme pour demander de quoi il s'agit. Et il a l'humeur quinteuse et grognonne des imbéciles prétentieux. Quand l'ordonnance qui veillait sur notre convoi allait en avant pour faire ranger les caravanes, nous entendions les chameaux crier avec colère parce qu'on les dérangeait. Ce cri rappelle le son qu'on obtient lorsqu'on souffle avec vigueur dans un tuyau de terre cuite. J'en demande pardon aux cent quatre-vingt mille chameaux de l'Algérie, mais ils m'ont paru des animaux peu aiittables. La pétulance des ânes et des chèvres fait agréablement contraste. La tristesse terrible du désert ne semble avoir aucune prise sur eux. Les ânes sont gros comme le poing; surmenés, battus, parfois couverts de plaies, ils
lia A TRAVERS l/AI.QÉRIE.
gardent une philosopbique bonne humenr et trottent vaillamment sous des charges plus volumineuses qu'eux. Des Arabes ne craignent pas de les monter et leurs longues jambes traînent par terre. Ces cavaliers nous paraissaient grotesques, mais l'Arabe ne semble pas avoir le sens du comique très-développé et reste toujours grave. Les chèvres sautillent comme si elles n'avaient pas le désert à parcourir; l'espèce en est petite également, à longs poils, avec les oreilles pendantes, les cornes écrasées sur le front et retombant en volute en arrière. Cha^ mantes bêtes, les uns elles autres! Instinctivement, la main caresse leur poil noir qui a un luisant de taupe malgré les privations, car le ciel d'Afrique lustre la robe de tous les animaux.
Nous avons ainsi entrevu la vie nomade, et, en regardant ces gens, qui, levés au point du jour, allaient marcher jusqu'à la nuit sous un soleil de feu, je songeais à l'injustice du reproche de paresse qu'on leur adresse si volontiers. Paresseux! Mais le portefaix qui peine quinze heures par jour ne voudrait pas échanger sa vie contre la leur. Un pays horrible, «adavre d'où la vie s'est enfuie ; des marches qu'il faut sans cesse allonger pour trouver de l'eau; une nourriture monotone et insuffisante; la faim et la soif toujours en perspective; beaucoup de fatigues pour aboutir à beaucoup de privations; une existence qu'il faut disputer à -chaque instant à une nature hostile, voilà ce qu'ils affrontent. Quand on a aperçu le désert, on ^dmire qu'i) y ait eu des hommes d'un corps et d'un cœur assez résistants pour
s'y aventurer, quand ils avaient des plaines vertes et de riantes collines derrière eux.
Je couche sur la terre dure, chantait déjà, il y a plus de quinze siècles, le Bédouin Chanfara, je couche sur la terre dure, le dos tenu à distance par des vertèbres sèches et saillantes ;
Et j'ai pour oreiller un bras maigre, dont les articulations se dressent comme les osselets lancés par la main d'un jouem\
Si tu me vois, comme le reptile des sables, exposé au soleil brûlant, pieds nus, à peine voilé d'un haillon ;
Sache que je suis l'homme de la patience^ que j'en revêts le manteau sur un cœur d'hyène et de loup, et que la fermeté me tient lieu de sandale.
Evidemment le nomade entend le bonheur autrement que nous, et je crois qu'il lui faut plus d'efforts pour être heureux à sa façon qu'il ne nous en faut pour l'être à la nôtre ; de sorte que ce n'est pas lui qui est le moins actif. Pour nous, la première condition du bonheur est le bien-être, la vie assurée et facile ; le nomade méprise ces choses comme des liens. Nous redoutons les aventures, lui les recherche.. La vie errante contente à la fois son amour de l'indépendance et son imagination.
Abd-el-Kader a essayé de définir cela dans une de ses poésies :
Deux choses sont belles en ce monde ; Les beaux vers et les belles tentes...
Nos mehara (chameaux de course) le disputent en vitesse aux biches sauvages ;.
DE CONSTANTIXE A BISKRA. 121
vent affecter les terrains et les montagnes. On dirait un écorché du sol qui en révèle tous les dessous : mamelons aux moelleux contours ; monts coupés à pic et pareils à une muraille de granit où il semble qu'un oiseau ne trouverait pas à se poser; pics désagrégés et ceints d'un glacis d'éboulements ; couches terrestres soulevées obliquement et figurant un tissu rayé; rochers lavés par les pluies et fendillés symétriquement par le soleil, de façon à figurer un dallage régulier. La nature de la pierre et les jeux de la lumière ajoutent une grande variété de couleurs à cette grande variété de formes. Certaines montagnes sont d'un rose délicat avec des ombres d'un bleu intense, ce qui donne un ensemble violet trèssurprenant. D'autres semblent teintes de vermillon presque pur, d'autres sont blanches , d'autres vert pâle. Mais je n'ose insister sur ces singuliers efi'ets, de peur d'avoir trop l'air d'un homme qui revient de loin. C'est ici la terre promise des impressionnistes. Et pas trace de vie dans ce vaste espace; le néant sous une forme palpable, la gravité de la mort, la solennité silencieuse d'un paysage lunaire.
De temps en temps nous retrouvons l'Oued-el- Kantara dont le mince filet d'eau fait verdir quelques lauriers-roses; mais leurs toufies rabougries ne dépassent pas la hauteur de la berge, comme si les souffles brûlants du désert les avaient rasés au niveau du sol. Des buissons d'aubépine qui jalonnent la route attirent notre attention par la quantité de guenilles qui sont accrochées à leurs épines ;
ils sont littéralement couverts de lambeaux d'étoffes
IM A TRAVEKS l.'AI.GKHIi:.
de toutes coulears. Les uns m'ont dit que ces buissons couvraient le tombeau d'un marabout, et que les guenilles étaient des ex-voto, témoins de la piété des croyants ; les autres m'ont assuré que ces chiffons étaient tout simplement des signes que les caravanes laissaient pour indiquer leur passage à celles qui venaient après elles. Peut-être les deui explications sont-elles égalemeïit vraies et les tombeaux des marabouts du désert servent-ils de poteaux indicateurs.
Ces tristes solitudes ont fait mauvaise impression sur quelques personnes de la caravane. Je les voyais oublier les fertiles régions du Tell que nous venions de quitter et se demander : Est-ce donc li l'Algérie? Mais non ! Et nous touchions du doigt une çrreur trop répandue dans le public. Les géographies enseignent que l'Algérie comprend 6G millions d'hectares, soit 12 millions de plus que la France. Naturellement, l'esprit est porté à déduire de l'étendue du pays le chiffre de la population qu'il peut nourrir. Si la France a trente -six millions d'habitants, pourquoi l'Algérie n'en aurait-elle pas quarante-cinq ou cinquante? Rien ne paraît plus simple , et cependant rien n'est plus spécieux. En faisant ce calcul, on manque au principe le plus élémentaire de l'arithmétique, qui veut qu'on ne compare entre elles que des quantités de, même nature. En parlant de l'étendue de l'Algérie, il conviendrait de faire observer que l'on comprend dans l'évaluation un territoire énorme qui n'est en quelque sorte qu'un appendice politique ajouté à la
colonie, sans aucune valeur pour la colonisation. Les régions du Tell et des Hauts-Plateaux, les seules qui soient cultivables, n'entrent, en ellet, dans le total, la première que pour 15 millions d'hectares, la seconde que pour 40. Encore celle-ci contientelle de larges espaces sans eau et, par conséquent, sans avenir. Quant au Sahara, auquel il faut adjuger les 41 millions d'hectares restants , nous ne l'avons occupé que pour assurer notre possession du Tell en contenant les nomades ; mais il suffit d'être allé à Biskra pour se convaincre que les oasis , c'est-àdire les rares endroits où le sol donne des récoltes, sont à l'ensemble du désert ce que la trace laissée par le bout d'une canne est à la place de la Concorde. Nous pourrions aller toutes les années plus loin dans le Sahara, additionner des millions d'hectares à des millions d'hectares, nous n'y posséderions toujours que le néant, puisque le pays ne peut rien produire. Une fois engagés dans l'Aurès, nous étions sortis de l'Algérie colonisable.
Les cartes trompent avec leurs coloriages grossiers, on ne saurait trop le répéter au public. Nous ne pouvons apprécier les résultats obtenus dans notre colonie qu'autant que nous nous faisons une idée exacte des proportions du cadre dans lequel s'exercent nos efforts. Nous sommes si disposés à nous dénigrer quand il s'agit de colonisation, qu'on ne saurait trop écarter tous les sujets de désillusion qui pourraient donner à cette déplorable manie l'occasion de s'exercer. Sachoiîs donc bien que notre colonie n'est pas un monde comme
124 A TRAVP^RS L'ALGÉRIE.
TAustralie ou comme les États-Unis, et qu'il n'en faut pas attendre ce qu'elle ne saurait donner. Une vingtaine de millions d'hectares en façade sur la mer, c'est-à-dire une terre qui pourrait nourrir dix à douze millions d'habitants, voilà la véritable Algérie. Les immenses espaces qui s'étendent derrière sont du pur mirage.
Les montagnes projettent des éperons qui étranglent la vallée que nous suivons. La route en contourne sept ou huit. Le dernier dépassé, on se trouve tout à coup en présence d'une haute chaîne rougeâtre dressée comme un mur gigantesque qui se continue à droite et à gauche jusqu'aux bornes de l'horizon. Ce serait un obstacle infranchissable, si une immense brèche ne l'avait fendue du haut en bas. Un air plus chaud vous avertit que vouB êtes en présence du Foum es Sahaj^a, la bouclée du désert, que les Français appellent la gorge d'El-Kantara. L'Oued s'étale en travers de la route; des ânes y boivent à longs traits, des femmes remplissent des outres en peau de chèvre ; nos mules se précipitent dans l'eau, heureuses de se rafraîchir les pieds.
Un peu de bonne terre s'est ramassée au pied de la montagne et une végétation opulente y prospère. Au sortir d'un pays brûlé, ce coin de verdure, à travers lequel murmure une eau claire, fait l'effet d'un bain de fraîcheur. Quatre maisons françaises s'y cachent sous les saules pleureurs, les cognassiers, les orangers, les abricotiers et les cédratiers. L'une d'elles est l'auberge de la mère Bertrand, fameuse dans toute l'Algérie. M"*® Bertrand est in-
stallée depuis ttne quinzaine d'années dans cet endroit perdu. Sous prétexte que le pays n'était pas sûr, Tautorité militaire tenta, à diverses reprises, de la faire déguerpir ; mais la brave femme tint bon et, • comme on l'a dit spirituellement, elle vainquit l'armée française. Elle a aujourd'hui des voisins ; son auberge est florissante, et nous y avons fait, à des prix très-modérés, un excellent et copieux dëjeûner. Les habitants de Biskra devraient lui voter des remerciements, car sans elle le voyage de Batna à l'oasis serait fort pénible. Près de la porte, je remarque une affiche annonçant une vente de quatre-vingt mille palmiers dans le Sahara. Quel monde différent du nôtre! Parmi les choses qui seront mises à l'encan, je vois : -f^ de palmier, un quart d'heure d'eau. Cela veut dire qu'il y a un palmier sur les produits duquel l'acheteur aura le droit de réclamer ^ et qu'il y a un ruisseau dont il aura le droit de détourner Teau pendant un quart d'heure. Ici l'eau est tout : elle se vend, s'achète, se transmet par héritage comme chez nous la terre : sans elle la terre n'est qu'un sable stérile.
A peine a-t-on fait quelques pas hors du bosquet d'arbres dont l'auberge est entourée, qu'on s'arrête cloué à terre par la surprise, en apercevant la gorge. On dirait que deux vagues de 700 pieds de haut ont été pétrifiées au moment où elles allaient se jeter l'une sur l'autre; les agents atmosphériques, en rongeant les parties tendres de la pierre, ont encore accentué le caractère sauvage de cet élan vertigineux; elles se menacent à travers l'étroit intervalle
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tomate dans la cuisine italienne. L'oasis est partagée «n jardins tout rayés de canaux qui distribuent Teau. Des- murs de briques sèches les entourent, et les passages qui y sont percés ne ressemblent pas mal aux trous que les bêtes font sous les haies. On devine que ces gens ne sont sujets ni à l'ankylose ni à l'obésité, et ce n'est pas sans inquiétude que je vis quelques gros personnages de la caravane s'engager dans des ouvertures aussi peu confortables. Cependant, tout s'est bien passé. Ces ouvertures sont closes de portes en bois que l'on ouvre avec dés clefs d'une simplicité qui nous a beaucoup réjouis. C'est un simple bâton à une extrémité duquel sont plantés trois ou quatre clous. On le passe dans un trou pratiqué dans la porte et, par une manœuvre dont chaque propriétaire a le secret, on pince avec les clous un verrou intérieur que Ton fait alors fonctionner à volonté.
Les indigènes nous ont permis de visiter leur» maisons. Ce sont des cubes de briques sèches qui ne sont crépis ni en dedans ni en dehors. Il n'y a pas d'autre ouverture que la porte basse, de sorte que l'intérieur terreux et mal éclairé fait songer plus à une tanière qu'à une habitation humaine. Des nattes, quelques pots, un coffre où l'on serre les vêtements et les objets précieux, voilà tout le mobilier. Gela donne l'idée d'une vie bien pauvire et bien dure. Les femmes sont jolies et se laissent voir sans difficulté. Les enfants sont toujours charmants, mais, pour la première fois, je remarque le peu de soins qu'on leur donne. Des essaims de mou-
ches leur couvrent le coin des yeux et de la bouche, et ils paraissent avoir renoncé à s'en défendre, car ils ^'essayent pas même de les chasser un moment d'un revers de main. Cette vue est pénible pour un Européen.
Nous arrivions au moment où les dattes commencent à mûrir ; de loin leurs régimes marquent d'une belle tache rousse le sombre éventail des palmiers, de près elles brillent comme des fruits d'or dans la verdure. Deux indigènes montèrent sur des palmiers pour nous en cueillir; avant de les avoir vus, je ne soupçonhais pas qu'on pût grimper autrement qu'on ne le fait dans nos campagnes, c'est-à-dire en enlaçant Farbre des jambes et des bras. Eux grimpent à la façon des singes, en appuyant l'intérieur du pied contre l'arbre et en s'accrochant des mains aux aspérités de l'écorce, ce qui est facile sur le tronc écaillé du palmier. La saison des dattes, qui dure près de trois mois, est une saison de bombance; la chasse est alors très-fructueuse : les porcs-épics, les lièvres, les gazelles raffolent de ces fruits, et on en prend beaucoup en tendant des pièges aux entrées de l'oasis par lesquelles ils tentent de pénétrer pour manger celles qui sont tombées par terre.
L'étape qui vient après El-Kantara est terrible. Le pays est plus désolé encore qu'avant, si c'est possible. En certains endroits, le sel de magnésie couvre le sol d'efflorescences blanches que le soleil pulvérise de ses lourds rayons. En d'autres, des écroulements de rochers, sur lesquels planaient des vautours, me faisaient songer à la ruine d'un monde.
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L'Oued, que Ton traverse plusieurs fois, a un lit large comme celui de la Seine, pour une quantité d'eau qui tiendrait à Taise dans celui de la Bièvre. Les cailloux blanchis, qui Tencombrent, ont des tristesses d'ossements éparpillés. Après un orage, la pluie tombée, n'étant retenue par aucune végétation, gonfle instantanément ce mince fljet d'eau qui, pour quelques heures, se change en un grand torrent furieux. La diligence est alors obligée d'attendre sur le bord que le flot soit passé; on nous a raconté que quelquefois elle stationnait toute une nuit, mais cela est fort rare.
L'oasis d'El-Outaïa repose un peu de cette aridité. Elle est située à l'entrée d'une plaine immense et unie comme un lac qui serait sans pareille au inonde pour la fertilité, si on pouvait l'arroser. Entourée d'un cirque de montagnes où se trouvent les plus hauts sommets de l'Aurès, elle s'est enrichie de tout l'humus dont ces montagnes ont été dépouillées. On a essayé d'y creuser un puits artésien ; à 150 mètres de profondeur, la sonde ramenait toujours de la terre végétale. Le puits en question est resté inachevé, les ingénieurs ayant déclaré qu'il faudrait encore 150 mètres de forage pour trouver une nappe d'eau. On a reculé devant la dépense et la plaine d'El-Outaïa, réduite à l'eau de rOued-el-Kantara , est toujours eh grande partie inculte. On se dispute les gouttes du précieux liquide. Un colon, qui a installé là une vaste et belle ferme oii il fait de splendides récoltes de blé, s'est plaint très-vivement de ce que les spahis du bordj
qui protège Toasis lui enlevaient une partie de ce qui lui en revenait. Chaque goutte est un pouce de terre de plus fertilisé. La propriété se mesure ici à la quantité de l'eau et non h la quantité de la terre qui surabonde.
A gauche de la route, on nous fait remarquer une montagne veinée de sillons blanchâtres et bleuâtres comme un marbre aux teintes passées. On la dit composée presque uniquement de sel gei^me. Nous en avons vu un bloc à Biskra ; le sel était fort blanc,
mais mêlé de sable. Il faudrait, pour le purifier, une opération peu coûteuse. Quand le chemin de fer transsaharien sera fait, voilà une montagne d'où Ton tirera des millions en la débitant aux Soudaniens.
Un dernier chaînon de TAurès limite l'horizon. On le franchit par le col de Sfa. Quand on débouche au sommet, nouvelle surprise d'un autre genre et plus grandiose que celle d'El-Kantara. On a devant soi un espace immense, une plaine pareille à la mer. Au premier plan, on découvre un sol nu et tourmenté qui ressemble à un rivage fouillé par les eaux ou encore à d'immenses carrières fraîchement remuées; les derniers contreforts de l'Aurès s'y profilent comme des promontoires ; au loin, l'horizon est limité comme celui de la mer par une ligne rigoureu-" sèment tracée, et les taches sombres des oasis dés Zibans simulent exactement des îles. On se croirait à l'extrémité du continent et l'efTet est si saisissant, qu'en 1844, nos soldats arrivant là pour la première fois, se mirent à crier : La tner ! la mer!
Le commandant supérieur de Biskra était vénii à
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la rencontré de la caravane jusqu'au col de Sfa. Je veux constater à ce propos que les députés n'ont eu qu'à se louer de nos officiers d'Afrique pendant leur voyage; je veux constater également que les députés n'ont négligé aucune occasion de rendre à l'armée la justice qui lui est due. Ah! s'il en pouvait résulter que le malentendu soit moins grand entre l'élément civil et l'élément militaire! J'ai souffert vivement de l'hostilité qui subsiste entre eux en certains endroits. Le mal vient de ce qu'un régime détesté, qui refusait toutes les libertés à l'Algérie, y a été représenté vingt ans par l'élément militaire. Déplorable résultat! le colon s'est habitué à voir dans le soldat presque un ennemi. Voilà une tradition maudite que je voudrais voir à tout jamais effacer! Colons, rappelez-vous que c'est aux soldats que vous devez cette terre; pour vous la donner, il leur a fallu la payer au prix de leur sang et de vingt campagnes ; avant que vous y mettiez vos os pour la féconder, ils y ont mis les leurs pour la conquérir; soyez-leur reconnaissants. Soldats, n'oubliez pas que ce qui fait la grandeur de votre héroïsme, c'est votre désintéressement; c'est pour l'agrandissement de la patrie que vous avez combattu ; chaque pas que fait la colonisation affermit votre œuvre, et, s'il restreint votre rôle, il accroît votre gloire. Aidez donc les colons sans arrière-pensées égoïstes., T eut-il jamais^ moment plus pressant pour un retour à la fraternité que celui où le relèvement du pays réclame tous les concours? Quand donc l'armée et le peuple seront-ils réconciliés ?
Projet d'une station de plaisance dans le désert. -* Le nouveau Biskra. — Les Européens. — Le quartier marchand. — Une boutique de curiosités. — Les indigènes parlent français. — M. Colombo. — Un gavroche biskrien. — Une soirée chez les Nalliennes. — Bâtonistes tunisiens. — Le vieux Biskra. — Les palmiers. — L'insurrection de l'Aurès. — La mer intérieure de M. Roudaire.
Biskra ! qui pourrait l'oublier après l'avoir vue? Quand un chemin de fer te reliera à Philippeville , tu seras à trois jours de Paris et tu deviendras la grande station de plaisance où tous les riches oisifs de l'Europe, chassés de leurs pays par les rigueurs de l'hiver, iront chercher un climat plus doux. Ton charme sauvage séduira ces imaginations blasées ; ils déserteront et Nice, et l'Italie, et Alger, pour l'omûre de tes palmiers. L'hiver chez toi est à la fois un automne et un printemps : c'est alors que mûrissent tes dattes plus succulentes que le miel le plus fin , et que tes grenadiers et les orangers se courbent sous le poids des fruits. Ton soleil est toujours chaud, ton air est toujours tiède, la vie ni la sève ne s'arrêtent jamais dans tes jardins, et l'eau
de tes mille canaux y murmure sans cesse sous une verdure éternelle.
Ne croyez pas que je déclame. Introduire dans les hautes classes européennes Thabitude d*une saison dans le désert , tel est le rêve des Biskriens. Et ils le réaliseront. Si les beautés de l'oasis ne suffisent pas pour les décider, Biskra leur offrira un autre prétexte pour venir, car elle possède dans la source d'Hammam -Salhin des eaux thermales que Ton emploie avec le plus grand succès contre les douleurs rhumatismales. Des raisons stratégiques imposent la construction du chemin de fer, et déjà les touristes intrépides que n'effrayent pas deux journées de diligence arrivent en assez grand nombre. Le vaste hôtel, qui s'est carrément appelé hôtel du Sahara en voit passer cinq ou six cents chaque année. Ce sont surtout des Hollandais, des Anglais et des Allemands. Dernièrement un des fils du maréchal de Moltke s'y présenta et ne trouva pas de place. S'imaginant que l'hôtelier voulait simplement prendre à sa manière une revanche de Sedan en le laissant à la porte, il fit une scène effroyable, mais toutes les chambres étaient prises et force lui fut de s'en aller.
Il y a trois villes distinctes dans l'oasis, la ville nouvelle, le village nègre et le vieux Biskra. A deux heures de l'après-midi , le 6 octobre, le thermomètre marquait 31 degrés à l'ombre, Au fort de l'été, il monte jusqu'à 48 degrés. L'hiver, la moyenne est encore de 18 à 20. C'est dire que le climat s'impose à tous. Les Français, qui modifient peu à peu toutes
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les villes algériennes et les européanisent assez malheureusement, sont bien obligés de subir ici les exigences du désert. Les constructions qu'ils ont élevées dans la ville nouvelle sont inspirées directement de la manière de bâtir indigène : d'épaisses murailles en briques sèches impénétrables à la chaleur, des maisons qui n'ont que le rez-de-chaussée et semblent s'accroupir sur le sol pour échapper aux rayons du soleil, des arcades qui empêchent la lumière d'arriver directement jusqu'aux fenêtres. Nous n'a- ' vons innové qu*en matière de confortable extérieur ; le commandant Crouzet, qui a fort remanié, nettoyé et embelli le nouveau Biskra, y a multiplié la verdure et les fontaines. De tous côtés on voit des jardins publics dont l'essence dominante est le gommier, le principal arbre du Sahara après le palmier. Son feuillage , pareil à celui de nos acacias mais beaucoup plus délicat, donne une ombre d'une fraîcheur délicieuse.
Les habitants européens sont au nombre de 200 environ , presque tous Français. On ne saurait dire que ce sont des colons. Quand j'ai demandé si quelqu'un d'entre eux, faisant comme MM. Fau et Fourreau dans l'Oued-Rhir, avait acheté de la terre et s'était livré à la culture du palmier , on m'a regardé avec surprise comme si je parlais une langue inconnue. Les uns s'occupent du commerce des dattes et de l'approvisionnement des oasis en denrées eurapéennes; les autres sont de ces petits commerçants qu'une garnispii attire nécessairement autour d'elle. Aussi y a-t-il rivalité entre Batna et
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Biskjra sur cette question de la garnison qui a une importance plus grande encore pour la seconde que pour la première. Batna prétend que Tété on devrait ramener en deçà de TAurès toutes les troupes françaises et ne laisser dans le désert que des troupes indigènes qui supportent mieux les chaleurs excèssives, Biskra soutient au contraire qu*il serait sage d'augmenter le chiffre de sa garnison et de le porter à ?,000 hommes afin de contenir à la fois les naontagnards de TAurès et les nomades du Sahara.
Le reste de la ville nouvelle se compose de marchands indigènes et d'Ouled-Naïl. Les boutiques sont généralement de petits réduits carrés où les marchandises sont empilées soit dans des rayons appliqués contre le mur , soit plus souvent dans des coffres qui servent en même temps de siège. On y trouve de beaux tapis qui viennent de l'oasis voisine de Lichana , des burnous , des haïks , des étoffes de Tunis, des babouches généralement apportées de Constantine , de grands chapeaux d'alfa ou de fibre de palmier , des coussins de cuirs , des djebiras en fllali élégamment brodées d'or et d'argent et deux fois grandes comme une des anciennes sabretaches de hussard, de petites glaces encadrées de cuir que les coquettes Sahariennes peuvent se procurer pour deux sous, des couteaux de fer grossièrement emmanchés de cuivre ou de bois , des bourses de laine ou de cuir brodées de soie , des ^asse-mouche en forme de hache qui sont d'un usage général; ils sont en fibre <ie palmier et agrémenté* de dessins faits avec de la laine de diverses couleurs; les plus
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gracieux viennent de Sidi-Okba. Ne vous imaginez pas cependant quelques-uns de ces bazars deConstantinople où s'entassent les merveilles d'un art très-ancien et très-raffiné. Nous confinons ici à la barbarie, tous ces objets ont peu de valeur et, sauf les tapis et les djebiras, ils sont plutôt bizarres que jolis. Un Français tient une boutique de curiosités sahariennes. On dirait un antre de sorcière, tant il y a réuni de choses fantastiques. Voulez-vous un lézard des palmiers? Il vous montre un saurien long d'une palme, à la peau granuleuse et sale, aux pattes fortement onglées , aux mouvements automatiques, un peu moins séduisant encore qu'un crapaud .Non ? Vous n'en voulez pas? Tenez, voici un poignard du Soudan dont le manche et le fourreau sont couverts de cauris. Gela ne fait pas votre affaire? Que penseriezvous de cette guitare nègre dont le ventre est fait d'une écaille de tortue, le manche d'un simple bâton et dont Funique corde est tout bonnement une corde de chanvre? Cela ne vous dit pas? J'ai là des cornes de gazelle. Non? Alors voulez-vous un scorpion vivant? Et il exhibe un bocal où s'agitent quelques-uns de ces ignobles insectes qu'on dirait remplis d'eau sale. J'ai passé là un bon moment en compagnie d'un mulâtre qui me servait de guide. Cet estimable personnage était borgne et louchait de l'œil qui lui restait. Il avait été condamné à huit mois de prison pour escroquerie quelques jours auparavant, et il proposait en arabe à notre compatriote de noua vendre les objets deux^foiâ leur valeur et de partager^ le surplus avec lui. Du reste, on
nous l'avait donné comme un homme de confiance.
J'ai acheté une djebira à deux heures du matin. Sous ce ciel admirable, les marchands après s'être ployés dans leurs burnous se couchent dans le sable sur le seuil de leur porte , ou bien sur leur terrasse. De sorte que vous n'avez qu'à les pousser du pied ou à appeler: Ali, Messaoud ou tout autre nom, pour les faire lever à n'importe quelle heure de la nuit. Je n'ai vu personne avoir le sommeil aussi complaisant. On allume une bougie, si on en trouve une, et le marché se débat. Ces marchands sont habitués aujourd'hui aux visiteurs européens, et il a suffi de quelques hommes de confiance comme le borgne pour leur apprendre à demander le triple de ce qu'un objet vaut.
La caravane a été agréablement surprise en découvrant que tous les indigènes de la ville nouvelle,— et ils sont bien de douze à quinze cents, — parlent peu ou prou le français et sans accent, comme j'ai déjà eu l'occasion d'eu faire l'observation. Les enfants parlent même en général fort bien. Beaucoup d'entre eux savent lire et quelques-uns se vantent d'écrire. Comme nous avions promis un sou à tous ceux qui pourraient tracer leurs noms sur le mur, une nuée de gamins revendiquèrent leur part à la distribution et se mirent à calligraphier, avec une sûreté de main que M. Prudhomme aurait louée, toutes les appellations musulmanes imaginables ; Sraour, Djabàllah, Saad, Yezid, Mohamed, Daoud, etc., etc., il fallut arrêter les frais. JLes murs de l'hôtel n'y auraient pas suffi.
Cet étonnant résultat estTœuvre personnelte d'un excellent homme, M. Colombo, qui, après être venu dans le pays comme soldat en 1844 , s'y est fixé comme instituteur et s'est donné la peine d'apprendre l'arabe pour enseigner aux indigènes. Il a toujours, outre les enfants français , une cinquantaine d'enfants musulmans dans son école. Ben- Briss, l'ancien et fameux agha d'Ouargla et dé Touggourt, est son élève, ainsi que les interprètes de Jemmapes et de Bône. Il a formé en outre deux instituteurs indigènes : Abd-el-Hag, qui vient d^ouvrirune école semblable à la sienne à Touggourt , et Mustapha-Hussein , qu'il garde auprès de lui comme sous-maître. Par ce que cet homme dévoué (1) a fait par sa seule initiative, on voit ce qu'on pourrait attendre d'un enseignement sérieusement organisé parle gouvernement. On parle souvent de lassimilation des indigènes. Hélas! nous n'avons rien fait encore pour la préparer.
Certes, les leçons de M. Colombo n'ont pas moralisé ses élèves. Ceux que nous avons vus nous ont paru d'aimables petits bandits qui n'avaient probablement aucun vice à envier à leurs compatriotes moins instruits. L'un d'eux, une espèce de gavroche de dix ans , aussi spirituel qu'un gavroche parisien , nous a amusé toute une journée par une série de mensonges qu'il enfilait avec une verve incroyable.
— Comment t'appclles-tu?
.(1) A la suite du passage de la cara^vane-, M. Colombo a été décoré. Récompense bien méritée!
— Mahomed-Ben-Zaoui.
— Que fait ton père?
— Je n'^n ai point.
— Et ta mère?
— Elle est morte.
— Comment vis-tu donc?
— Gomme je peux. Je porte des paquets , je gagne un sou ou deux et j'achète des dattes. Si j'étais assez riche, j'achèterais une boîte à cirer.
— Et où couches-tu?
— Au café Maure. J'aide à nettoyer et on me laisse une place.
— C'est là que sont tes affaires?
— Quelles affaires? Je n'ai que ma chemise et ma chéchia. Elle est bien sale , hein, ma gandourah? Si j'avais de l'argent, j'en achèterais une autre.
— Qu'est-ce que tu veux être?
— Je veux aller en France.
— Pourquoi faire, mon Dieu?
— Je cirerai des bottes. Et puis je serai soldai.
— Veux tu que nous t'emmenions ?
— Je veux bien. Ahl je voudrais bien. Emmenezmoi. Mais vous m'achèterez une autre chemise?
Du reste , infatigable et d'une humeur charmante* Il nous accompagna partout , très-fier d'avoir l'air de conduire quelques chefs français ; car nous étions tous des chefs à Biskra. Quand nous allâmes voir la vieille ville, il courut derrière la voiture. Enfin, séduits par sa gentillesse, nous nous cotisâmes pour lui achete'r une gandourah de vingt-sept sous. Dès lors il ne reparut plus et nous apprîmes qu'il n'y
avait pas un mot de vrai dans ce qu'il nous avait raconté. Qu'est-ce que cela prouve ?Ge n'est pas à la première génération que nous modifierons le génie d'un peuple. Il n'en est pas moins vrai que nous ne le modifierons qu'à condition d'avoir prise sur lui , et que nous n'aurons prise sur lui qu'autant que nous lui aurons appris le français. Rêver l'assimilation des indigènes en les laissant tout entiers à leur langue, c'est-à-dire à leurs idées, c'est, comme dit le proverbe arabe, vouloir prendre le vent dans un filet. Deux rues passablement longues du quartier marchand ont été abandonnées auxNaïliennes. Le jour, elles ressemblent à toutes les rues; mais le soir,' elles prennent un aspect singulier. Des lanternes allumées sont accrochées aux étroites fenêtres pour indiquer que le passant peut entrer. Des femmes, parées de tous leurs atours , attendent sur le seuil avec des attitudes de statue. Des clartés s'échappent des portes des cafés maures, et plaquent des nappes de lumière carrées sur le mur d'en face. On entend l'obsédante musique arabe des salles de danse. Des groupes où se succèdent, sans se mêler, les noirs vêtements des Européens, la veste rouge des spahis et le blanc burnous des indigènes, se promènent en causant bruyamment, tantôt inondés de lumière aux endroits éclairés , tantôt noyés dans une demiobscurité aux endroits sombres. On s'appelle, on rit, des femmes chantent xaxe chanson étrange pour attirer l'attention , de petits biskris courent faire une commission, et des agents de police, vêtus d'un uniforme pareil h celui (Jes sergents de ville parisiens.
circulent pour veiller à ce que tout se passe avec ordre et, au besoin, indiquent avec bienveillance à rétranger l'adresse qu'il ne peut découvrir.
Les Naïliennes appartiennent à une tribu qui parcourt le désert entre Bou-Sada et le M'zab, et qui fait exception à la jalousie traditionnelle des musulmans à l'endroit de la vertu des femmes. Les jeunes filles vont courir les villes du désert pour se ramasser une dot ; puis elles reviennent se marier au milieu des leurs , où la plus déshonorée est la mieux reçue. Leurs principales stations sont Biskra dans la province de Gonstantine, etDjelfa dans la province d'Alger. Cependant, d'après ce qu'on m'a dit à Biskra, les femmes qu'on dénigre sous le nom général de Naïliennes sont loin d'appartenir toutes à la tribu des Ouled-Naïl. Beaucoup de veuves, beaucoup de iPemmes divorcées adoptent ce genre de vie pour rester indépendantes. La femme de harem, souvent très-brutalement traitée, subit tous les caprices du maître; la Naïlienne, au contraire, petit imposer les siens à ceux qu'elle séduit. Le contraste leur fait aimer leur situation, qui du reste ne paraît pas être aussi méprisable aux yeux des indigènes qu'aux nôtres. On nous en a montré une fort jeune et fort jolie, qui avait refusé de devenir l'épouse d'un Ben-Ganah pour garder sa liberté. Chaque aimée , il en vient du Souf un certain nombre, dont les migrations sont réglées par les saisons comme celles dès oiseaux; elles arrivent avec l'été, et s'en retournent chez elles aux approches de l'hiver.
Quand un personnage de quelque importance
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vient àBiskra, que ce soit un homme ou une femme, onne manque jamais d'organiser en son honneur une soirée de Naïliennes. Vous voyez que nous sommes loin d'Europe, la curiosité l'emporte sur la pruderie. On en a donc offert une à la caravane parlementaire chez le plus important des kaouadjis (cafetiers). Figurez-vous une salle carrée assez grande, mais basse et blanchie à la chaux. Sous les pieds, la terre battue ; sur la tête , un plancher de roseaux simplement posés sur des solives; au milieu, pour soutenir la mdtresse poutre, un pilier entouré d'un banc de terre circulaire sur lequel s'étaient entassés des indigènes. Au fond , une galerie suspendue , sur la balustrade de laquelle d'autres indigènes étaient gra« vement accoudés ; vis-à-vis, c'est-à-dire vers l'entrée, d'autres indigènes encore se haussant sur la pointe de leurs babouches pour mieux voir. Au milieu de cette cohue de burnous blancs , une place avait été réservée sur le côté droit aux redingotes noires. En . face d'elles, deux gradins de terre s'appuyaient contre le mur de gauche. Sur le premier étaient assises une dizaine de danseuses. Sur le plus élevé se tenaient trois musiciens : un nègre avec la rhita, sorte de fifre ^ qui donne un son aigre pareil à celui par lequel se signalent nos marchands de robinets ; nn Arabe battant le sendouk, qui est une espèce de malle carrée remplissant l'emploi de nos grosses caisses, et un deuxième Arabe avec un bendir. Gé dernier instrument est une peau d'âne tendue sur nn cercle , il ressemble exactement à un tamis , et Thomme qui enjoué ressemble également à un bou-
langer qui tamise de la farine. U se le repasse d*une main à Tautre, et de celle qui est libre , il frappe la peau soit avec trois doigts, soit avec le poing. Cela fait beaucoup de bruit, et c'est tout ce qu'il faut.
Le kaouadji prend une femme par la main et ramène dans un espace laissé libre autour du banc circulaire. Le nègre enfle ses joues , fait saillir ses yeux blancs hors de sa tête et lance la phrase mélodique qu'il répétera incessamment. On ne sait quand il reprend haleine , tant le son perçant qu'il tire de son instrument est continu. Parfois on dirait qu'il s*enroue; alors il se balance comme un possédé, frappant le mur alternativement de chaque épaule. La rhit* siffle donc comme un reptile irrité , le bendîr ronfle avec fureur, le sendouk gronde comme de lointaines salves d'artillerie. Cette musique monotone, dans laquelle cinq notes reviennent implacablement' avec une sorte de rage, vous irrite étrangement les nerfs. En quelques minutes, on est pris de je ne sais quelle vague frénésie, on se sent d'humeur à frapper son voisin ou à danser la bamboula pour échapper aux crispations.
Cependant ce rhythme sauvage et surexcitant paraît sans effet sur la danseuse. Elle procède avec beaucoup de lenteur, elle se détire les membres dans des poses indolentes , elle semble insouciante, elle se refuse, elle tient à sa langueur ; ce n'est que peu à peu qu'elle se laisse gagner par l'attrait du plaisir, elle se défend comme une femme qui va succomber, puis les gestes se précipitent, puis ils deviennent s^cçad&, enfin des j^siiiës la secouent
et elle s'abandonne à demi pâmée. Mais toute Texpression est dans les mouvements dij corps , pas un muscle n'a bougé sur le visage , qui a gardé constamment un sourire résigné. Personne ne m'a paru prendre un plaisir bien vif aux divers exercices auxquels se sont livrées les danseuses qui se sont succédé ; exercices qui ont tous répété sans grande variante celui dont je viens d'essayer de donner une idée.
Et d'abord elles ont le plus déplorable des costumes : des nattes de cheveux qui leur élargissent démesurément la tête ; une épaisse mentonnière qui leur couvre les joues et le menton ; un voile qui achève de cacher ce qu'on pourrait devinw encore du cou; sept ou huit robes, soie, velours , laine , les unes par-dessus les autres, ce qui fait disparaître toutes les grâces de la taille : à proprement parler ce sont des paquets d'étoffes. Et par là-dessus, harnachées comme des mules de princes, avec des boucles^ d'oreilles larges comme des bracelets et retenues par une chaîne qui passe par-dessus la tête, des colliers,, des chaînes, des ceintures qui s'élargissent jusqu'à devenir des cuirasses, des mains de Fathma, des boîtes à parfums, des ornements de toutes sortes, accrochés un peu partout. Ces objets sont généralement en argent et font un cliquetis d'attelage au galop. Lo succès d'une femme se mesure à leur quantité. Aussi mettent-elles toute leur fortune à en augmenter le nombre.
Ensuite , la prétendue danse des Naïliennes n'est qu'une pantomime, et une pantomime qui ne peut convenir qu'à un peuple chez lequel les femmes ne
prennent point part à la vie publique. Le moindre raffinement de mœurs l'eût supprimée. Le nom qu'on lui donne , la danse du ventre , dit assez ce qu'elle figure : c'est la parodie grossière de l'amour brutal exécutée avec le visage impassible des femmes musulmanes qui mettent leur gloire à ignorer le plaisir. Gela est froidement indécent. Ce mot sent peut-être un peu le prud'homme, appliqué aux choses de Biskra. C'est celui que tout le monde avait sur les lèvres. Voilà un point sur lequel la littérature de voyage m'avait fort abusé.
Un autre soir, des bâtonnistes tunisiens donnèrent une représentation à la caravane parlementaire devant l'hôtel du Sahara. Une vingtaine dç porteurs de lanternes se disposèrent dans la rue, de manière à maintenir vide un espace carré où se placèrent les acteurs. Une foule énorme se pressa autour d'eux, avide de voir; les gamins s'accroupirent aux premiers rangs dans des poses de grenouilles guettant une mouche : étrange fond de tableau que ce grouillement de jambes nues, de gandourahs, de burnous et de têtes graves allumées par la curiosité, que les lueurs [des lanternes détachaient sur le noir manteau de la nuit. Le plus agile desdits Tunisiens était encore un nègre ; il simulait une attaque au sabre •contre un camarade qui, un genou à terre, se défendait lavec un bâton. C'était merveilleux de vmr les bonds de l'assaillant, la souplesse de son jarret, ses feintes, ses audaces, les tournoiements du sabre qui s'abattait parfois brusquement comme un éclair, et le calme patient de Tassailli , là précision ayec
laquelle son bâton arrivait à la parade. La soirée se termina de la manière la plus imprévue. Les gamins Biskris, mis en goût par la représentation, voulurent nous en donner une de leur façon et se mirent à faire tous les tours de nos acrobates de foire. Figurez-vous une légion de singes en gaieté : sauts périlleux, saut de carpes, roues en avant et roues en arrière, marches sur les mains, piles humaines, ils improvisaient tout avec un entrain de possédés. Les spectateurs en rirent aux larmes. J'ai entrevu là une dernière fois Mohamed-ben-Zaoui, le petit bonhomme à la gandourah. Il en avait noué les bouts entre ses cuisses, et, arqué sur le dos, le ventre en l'air, sautillant obliquement sur les pieds et les mains, il imitait la démarche du crabe.
Le vieux Biskra est à vingt minutes environ du nouveau. Pour s'y rendre, on passe parle village nègre, amas d'une cinquantaine de huttes en terre habitées par les familles des esclaves qu'à libérés la loi de 1848. Beaucoup de villes algériennes ont ainsi une annexe nègre provenant de la môme cause, Batna et Oran notamment. Un aspect de triste misère et une odeur insupportable en éloignent les visiteurs. Près de là est le lieu où s'arrêtent les caravanes. Une quarantaine de chameaux y étaient couchés quand j'y ai passé. Les Arabes les entravent en leur repliant une jambe de devant et en en attachant solidement le bas contre le haut, de sorte que l'animal ne marche plus que péniblement sur trois pieds. Quand il se couche , le chameau ramène ses quatre membres sous son corps, et de loin ses robustes ge-
148 A TRAVERS L*ALGÉRIB.
DOUX ressemblent aux tiges noueuses de quelque énorme liane. D étend de tout son long son long cou sur le sable, dans lequel il aplatit la tête. Il a ainsi un air d'accablement qui fait peine à voir. On dirait une bête près de mourir.
On visite ensuite la propriété fameuse de M. Landon, où ce millionnaire, autour d'une charmante habitation et de kiosques dans le goût mauresque, s'est donné le royal plaisir de réunir, à l'ombre des palmiers, des spécimens des plantes les plus remarquables de la flore tropicale. Le jardin est dessiné comme un parc anglais, ce qui, avec cette variété étonnante d'arbres et d'arbustes, donne des effets féeriques.
A l'entrée du vieux Biskra s'étalent les ruines de la Kasbah. Les briques crues effritées par le soleil se décomposent et retournent à la terre d'où on les avait tirées. Bientôt il n'en restera plus qu'un mamelon en tout semblable à la colline sur laquelle elle «e dresse. Des pans de murs les plus élevés, on a une magnifique vue de l'oasis. Au nord se dresse la chaîne de l'Amar-Khradou, « la montagne à la joue rose». « Elle touche à la voûte céleste et cache dans un voile de nuages sa tête couronnée d'étoiles, a dit Ibn-Khaldoub. Ses flancs servent de retraite aux orages, ses oreilles entendent les discours qui se prononcent dans le ciel, son faîte domine l'Océan, son dos sert d'appui au désert et dans son giron reposent les autres montagnes du désert. » A l'est, l'oasis de Sidi-Okba se dessine par une ligne noire sur le jaune tapis dii désert; au sud s'étend une fo-
rèt de cent cinquante mille palmiers. Baudelaire en a admirablement défini Teffet d'un mot, en disant que c'est une végétation architecturale. Un palmier est, en effet, rigoureusement pareil à son voisin. Sa svelte colonne, ses palmes irradiées dans toutes les directions comme une explosion de verdure, sont découpées sur un dessin invariable. Par-delà cette forêt, la solitude infinie entraîne la pensée jusque vers cette région mystérieuse que le Transsaharien ouvrira un jour à l'activité française.
Je n'avais rien vu encore d'une originalité aussi spéciale que le vieux Biskra. Les maisons de briques sèches éparpillent un peu au hasard sous les hauts palmiers leurs cubes marqués de trous comme un dé à jouer. Des murs élevés jusqu'à hauteur d'homme entourent les jardins. Ces maisons, ces murs et le sol d'oîi ils sont sortis, ont absolument la même teinte, quelque chose de fauve comme une peau de lion, ce qui fait ressortir avec vigueur les feuillages d'un vert cru qui se montrent par-dessus les enceintes. Des ruisseaux d'une couleur marneuse, et dont ni un caillou ni un brin d'herbe ne marque les bords, courent dans les principales rues, et on voit aux carrefours s'enchevêtrer des rigoles en bois de palmier qui distribuent leurs eaux entre les divers propriétaires. Pour des yeux habitués aux plans inclinés de nos toits, aux aspects variés de nos villes, il y a dans cette sobriété de couleurs , dans cette uniformité de construction, dans les lignes horizontales des terrasses qui se mêlent comme les hachures d'une eauforte, dans les mille indications qui révèlent une
culture et une vie inconnues, un pittoresque d'une nouveauté qui émeut vivement. Quand nous avons traversé le village^ le soleil de Taprès-midi inondait de lumière un côté des rues, tandis que l'autre restait noyé dans une ombre opaque. Les indigènes, sortis pour nous voir passer, s'appuyaient contre le mur épargné par le soleil ; des femmes se tenaient debout sur les terrasses, vêtues de ces étoffes teintes de garance et d'indigo, qui sont une fête pour le regard. Quelqu'un épris comme moi de ce grand virtuose qui s'appelait Fortuny aurait eu beau jeu pour répondre là à ceux qui lui reprochent le fini étonnant avec lequel il rendait les détails. Les détails? Mais cette accablante lumière du désert n'en dérobe pas un seul, elle les met tous en relief. Il semblait qu'on aurait pu compter les palmettes des dattiers, les feuilles des figuiers et jusqu'aux grains de sable des parties éclairées des rues.
Il y a à peu près 5,000 âmes dans le vieux Biskra, ce qui donne pour l'ensemble de l'oasis un total de 7,000 habitants. Elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut jadis, alors que les poètes l'avaient surnommée la perle du désert. Un seul fait donnera une idée de sa grandeur passée : la peste de 1683 y fit périr 71,000 personnes. Les pauvres héritiers de cette splendeur vivent aujourd'hui à peu près uniquement de leurs jardins. Ils cultivent sous leurs palmiers des navets , des carottes , des oignons , des piments, des courges, des pastèques, du coton, du tabac, du henné et de la luzerne. Ils possèdent 5,000 oliviers, de nombreux figuiers, des abricotiers, des grena-
diers, des vignes, des jujubiers et quelques orangers. Ils font un peu de blé qui donne des résultats dignes de la terre promise. D'après le docteur Seriziat, on y voit des chaumes de la grosseur du doigt et de deux mètres et demi de haut.
Mais la grande culture dç Biskrji est le palmier, et le fond de la nourriture des Biskriens est la datte. On compte soixante variétés de ces fruits dans Toasis,^ La variété Deglet-nour est la meilleure du désert, on dit qu'elle réussit encore mieux dans le Souf qu'à Biskra. Les dattes que l'on vend à Paris sont des dattes de qualités inférieures, que l'on est quelquefois obligé de plonger dans un sirop pour les rendre sucrées, ce qui fait qu'elles poissent les doigts quand on les mange. Elles ne donnent qu'une bien faible idée du fruit exquis qu'on nous a présenté à Biskra : c'est proprement du miel, et on ne peut en prendre qu'eu petites quantités quand on n'y est pas accoutumé. Je suis surpris de ce qu'il n'occupe pas encore une plus grande place dans notre alimentation ordinaire. Il est bien supérieur à la figue sèche et soutiendrait sans désavantage la comparaison avec nos desserts les plus estimés. Le docteur Seriziat, qui a donné une monographie si complète de l'oasis, assure bien, il est vrai, que toutes les dattes qu'on y récolte, et même celles du Souf, sont accaparées par deux maisons de Lyon; alors je me demande ce qu'elles deviennent, car on n'en voit guère. J'espère que la construction du chemin de fer entre Constantine et Biskra profitera aux ressources de la table française sur ce point. Le palmier donne encore du vin de
palme qu'on obtient en faisant couler la sève par des incisions pratiquées au sommet de Tarbre. J'ai youlu -en boire. On m'a apporté un liquide blanchâtre, trouble, d'une apparence peu appétissante. Comme goût on en aura une idée en mettant un filet de vinaigre dans de l'eau de savon.
Tout le monde connaît le proverbe arabe qui formule les principes de la culture du palmier : « Les pieds dans l'eau et la tête dans le feu. » Le feu, le soleil s'en charge et fournit libéralement aux dattes les 5,100 degrés de chaleur, sans lesquels, d'après M. Ch. Martins, elles ne sauraient mûrir. Quant à l'eau, c'est l'indigène qui s'efforce de la lui procurer. Il fait un creux autour du tronc et chaque jour y détourne pendant un certain temps la rigole qu'il possède. Quand il n'a point la quantité d'eau qui lui est nécessaire, le palmier ne meurt point, mais il ne produit plus de fruits. On dit qu'il y en a à N'gouça, près de Ouargla, vingt mille qui sont dans ce cas. Des coutumes qui ont force de lois fixent les droits et les devoirs des propriétaires. Ainsi la terre accordée à chaque palmier se détermine en décrivant autour de lui un cercle de onze pieds de rayon. Au delà, il y a lieu à procès. L'ombre d'un palmier se projetant sur un jardin voisin peut également donner lieu à un procès. Un palmier rapporte en moyenne une dizaine de francs. Il n'est en rapport qu'au bout de sept ou huit ans. Les premières années, il a l'air d'un buisson, les palmes semblent sortir directement de la souche ; mais à mesure qu'elles tombent par le bas, le tronc se dégage, et chaque
année il monte de quelques pouces jusqu'au point de devenir une mince et élégante colonnette écaillée de cent pieds de haut. On m'a dit qu*un arbre ne durait guère plus d'un siècle.
U est deux questions sur lesquelles je me suis efforcé de recueillir de mon mieux l'opinion des colons pendant que nous traversions la province de Gonstantine et particulièrement pendant que nous étions à Biskra : je veux parler de l'insurrection de l'Aurès et de la mer intérieure. Je commence par dire, à propos de l'insurrection, qu'il est bien difficile de se renseigner exactement sur une question qui, comme celle-là, touche aux principes mêmes de l'administration algérienne. En toute affaire- de ce genre, il se forme immédiatement dans la colonie deux opinions : ce qu'on pourrait appeler l'opinion civile et l'opinion militaire. Chacun, selon qu'il se rallie à l'une ou à l'autre, choisit les faits, accepte ceux qui lui conviennent, repousse ceux qui lui déplaisent, et finit par se faire de parti pris une idée très-fausse de la réalité. Un homme impartial est rare en Algérie. On aurait tort, je crois, de s'en émouvoir autrement, des passions juvéniles étant bien naturelles dans un pays neuf; mais cela ne rend pas les enquêtes aisées.
On se rappelle les événements. Le 30 mai 1879, une bande composée de gens des Ouled-Daoud, des Beni-bou-Sliman et de l'Amar-Khradou, s'insurgea à El-Hammam, chez les Ouled-Daoud, et, s'attaquant particulièrement aux chefs des tribus de l'Aurès, massacra celui des Beni-bou-Sliman, Si-Moustafa
Bachtarzi, à T^Kout, celui des Ouled-Daoud, Bou-Diaf, au campement d'Ël-Anasser, et le fils de celai des Ouled-Abdi,Çi-el-Hacen, au bordj de Taga, où un«ol dat français, six spahis et quinze serviteurs du caïd périrent également. Dans la nuit du 8 au 9 juin, elle attaqua le poste français de Rebaa et fut re^ poussée. Le gouvernement craignit un mouvement général , il assembla près de douze mille hommes qui marchèrent en trois colonnes vers le théâtre de la révolte. Après une rencontre insignifiante, les insurgés se soumirent, sauf cent cinqustnte ou deux cents hommes qui essayèrent de fuir et périrent de soif dans le désert.
Cette insurrection avait présenté des caractères singuliers. Les indigènes avaient frappé leurs chefs, et ils avaient ménagé les Européens qui se trouvaient sur leur territoire au moment de l'explosion. L'opinion civile décida aussitôt que le mouvement était dû aux exactions des grands chefs dont elle désire l'abolition. L'opinion militaire prétendit au contraire qu'il avait pour cause les prédications d'un fanatique nommé Mohamed-Amzian dit Mohamedben-Abderrhaman. Il faut avouer que la première avait les apparences pour elle bien plus que la seconde, et certains récits où l'on montrait le prétendu prophète faisant des miracles avec une marmite furent accueillis avec une incrédulité moqueuse dans la colonie. Deux enquêtes furent faites, l'une par une commission où dominait l'élément civil, l'autre par le général Forgemol, c'est-à-dire par un militaire. Est-il besoin de dire qu'elles aboutirent
à des conclusions diamétralement opposées? Le premier rapport rejette tous les torts sur les caïds. On yUt:
Tous les chemins de la montagne sont gardés par les gens des calds, nous disaient-ils (les témoins indigènes appelés à déposer), et, si nous nous plaignons, nous serons sûrement maltraités. L'un d'eux, que nous ayons vu trembler de tous ses membres, allait bien autrement loin dans ses sinistres prévisions : « J'ai peur, balbutiait-il, d'être jeté au silo. »
Il a fallu, pour mettre fin à cette panique, queil'autorité militaire Ht surveiller par des spahis la rentrée chez eux des déposants.
En dépit de ces obstacles, du mutisme, des réticences, on peut même ajouter des contradictions des témoins, la vérité s'est fait jour. C'est même, si nous ne nous trompons^ le premier témoin entendu, qui, après avoir si longtemps opposé la réserve et le silence à toutes nos questions, finit par laisser, malgré lui, échapper ce cri ; « Où donc trouverait-on un caîd qui n'opprimât pas ses administrés?» Et, à partir de ce moment s'est déroulé sous nos yeux un tableau bien fait pour surprendre et dont on trouverait à peine le pendant au moyen âge, aux plus florissantes heures du régime féodal. Abus de toutes sortes, tailles, corvées, amendes, rien n'y manque. Et, malheur aux récalcitrants, aux retardataires ; la bastonnade, la prison, quelquefois pire. Quand le chef, ou même simplement l'un de ses serviteurs, vient planter sa tente; dans la tribu, tous les jours c'est liesse pour ses parents, ses amis et ses gens. Chacun pourvoit à sa table, fournit la diffa^ àr son tour. Il faut que rien ne manque. Pour quelques œufs qui faisaient défaut, un déposant a subi vingt jours de prison. Et, si nous avions poussé plus loin nos investigations, il n'est pas bien certain que nous n'aurions pas découvert que cette diffa, en nature déjà si lourde, le contribuable la paie uûe deuxième fois en argent. Car, depuis la fin de nos séances publiques, nous avons relevé dans un document officiel ce fait, qu'en fin d'année les difias, soi-disant amieées par le calcl, sont réparties en forme d'impôt ordinaire sur toute la tribu... Ce qui est hors de doute, dès à présent, c'est que, quel que soit l'accident déterminant^ quelque parti qu'on ait cherché à tirer ultérieurement du fanatisme religieux,
la cause primordiale^ principale du mouvement, ce àont Us exactions des caïds; que c'est contre eux seuls qu*il a été onginairement dirigé ; que Ton n'entrevoit au début aucune intention agressive contre les Européens et leurs établissements, et que c'est au moment seulement où les colonnes françaises se portent en avant que les insurgés commencent à se préoccuper de nous et songent à nous attaquer.
Pour le second rapport, au contraire, c'est le fanatisme religieux qui a tout fait. Il constate qu'aucune accusation de concussion et d'abus d'autorité n'a été portée contre les caïds et ajoute :
Ce n'est donc pas dans le mécontentement résultant de faits administratifs et d'abus commis par les chefs indigènes qu'il faut chercher les causes du soulèvement ; il ne peut être considéré que comme une conséquence du fanatisme musulman et du désir qu'ont ces populations montagnardes de 'se soustraire à la domination du vainqueur, surtout parce que ce vainqueur est chrétien.
Tous les témoins entendus par les - officiers de police judiciaire chargés d'établir le dossier qui servira à traduire les principaux coupables devant les tribunaux compétents ne laissent, dans leurs dispositions dont il m'était rendu compte journellement pendant la colonne, aucun doute sur cette importante question. Tous disent que Mohamed-ben-Abderrahman n'a jamais précïié que la guerre sainte et que son but constant a été de faire croire à la mission qu'il avait de débarrasser son pays de la domination des chrétiens.
Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que le général Forgemol a signé les deux rapports. Après cela, devinez la vérité, si vous pouvez. Pour moi, j'étais fort perplexe, et j'avoue que les avis que j'ai recueillis tant à JAskra que dans le reste de la province de Gonstantine * n'étaient pas faits pour me fixer. Là, la question se complique de passions loca-
il*
les qui sont loin de contribuer à élucider les choses, On a absolument voulu englober parmi l^s fauteurs de l'insurrection les Ben-Ganah, grande famille de Biskra qui depuis deux siècles a fourni des chefs à diverses tribus ^e TAurès et du Sahara. Elle est *
aujourd'hui fort impopulaire auprès des colons, et, à la première nouvelle du soulèvement, on n'a pas manqué de supposer qu'elle y devait participer d'une façon quelconque. Il m'a semblé qu'il entrait beaucoup de parti pris dans les accusations dont elle a été l'objet.
— Mais, demandais-je, pourquoi les Ben-Ganah, qui occupaient diverses positions fort enviées, se seraient-ils exposés à les perdre en se mêlant à une insurrection dont ils prévoyaient certainement l'insuccès ?
— Oh ! ils ne s'y sont pas mêlés directement, me répondait-on, mais par leurs agents ils ont poussé les Ghaouïas (1) à se révolter. Ils convoitaient les caïdâts de l'Aurès, et, pour les avoir, ils commençaient par faire massacrer les caïds qui les occupaient.
Je crois que les indigènes en général poussent moins loin que nous le respect de la vie humaine, et qu'un ambitieux arabe est parfaitement capable de se débarrasser par des 'moyens violents d'un homme qui le gêne ; mais enfin je n'ai entendu citer aucun fait prouvant qu'on peut articuler contre les Ben-Ganah autre chose que des présomptions.
Depuis, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer
(1) Berbères de l'Aurès.
158 ' . • A TRAVERS 1.*At.GÉRIE.
M, Masqueray, le jeune savant dont j'ai déjà parlé, et cette obscure affaire de TAurès s'est enfin débrouillée pour moi. Il n'est probablement personne en Algérie qui connaisse le pays aussi bien que lui. , Il y a passé deux ans, parlant la langue des indigènes. Vivant sous leurs tentes, soigné par eux dans une maladie, pénétrant dans le fond de leur âme ^ussi bieft que dans les détails ïnlinaes de leur existencc (1). Il était encore parmi eux peu de temps avant rinsurrection, et j'estin^e que son témoignage vaut toutes les enquête*. Les enquêtes n'entendent que des discours apprêtés; Thomme qui partage deux ans la vie d'un peuple le voit sentir et penser sous ses yeux, et connaît les secrets mobiles de ses actions.
Eh bien, des renseignements que je tiens de de M. Masqu^ray, j« conclus que c'est bous, notre ignorance, nos fautes qui sommes la cause première de l'insurrection. Nous avons fait aux populations de l'Aurès une situation telle, que ce qui est surprenant, ce n'est pas qu'elles se soient révoltées, mais c'est qu'elles aient montré tant de patience. Quand nous sommes arrivés en Afrique, nous ignorions complètement à quelles populations, à quelles races, à quelles langues, à quelles institutions nous avions affaire. Pour mettre un peu d'ordre au milieu de la confusion qui suivit la conquête, nous avons impro-
(1) M. Masqueraj s^occupait de recherches archéologiques. Voir les brochures : Note concernant les Ouled-Daoud, Ruines anciennes de Khenchela à Besseriani, et divers travaux dans le Bulletin de la Société géographique.
BiSKRA. '• 159
visé d'urgence un régime administratif; ttn roaajge provient de l'inspiration personnelle d'un gouver- •*neur, un autre a été emprunté aux systèmes de* . conquérants qui nous avaient précédés. Tel quel^ nous lui devons la pacification du pays. Le tort <l été d'en rester à cette improvisation. Bonne connhe moyen provisoire, naus eussions dû nous appliquer à en corriger les imperfections. G^est ee que nous n'avons pas fiiit. Nousmvions commis au début une erreur énorme, en trailaitt l'Algérie comme un pays uni, d'une seule race eÇ d'une seule -langue. Et, cette erreur ét^At reconnue aujourd'hui, l'administration continue à s'en arranger.
11 y avait en présence deux laces principales : la race berbère et la race arabe, l'une conquise et l'autre conquérante. L'une avait réalisé ce grand progrès d'avoir constitué sa société en dehors de toute idée religieuse, de posséder des inStitûtione civiles. Par ces institutions et par sa langue qu'elle avait gardées sur un grand nombre de points, elle résistait encore à la conquête arabe. De plus, elle était la majorité, la grande majorité. L'autre formait une société dont la base était le Coran. Langue, mœurs, institutions, idées, tout lui venait de ce livre : toucher à l'une d'elle, c'était toucher à ses croyances. Pour transformer la première et nous l'assimiler, nous n'avions à vaincre que la répugnance que l'homme éprouve à changer d'usages. Pour transformer la seconde, il fallait surmonter l'obstacle autrement redoutable de la foi religieuse. La défense des institutions civiles n'inspire que des patriotes;^ la défense des
institutions religieuses fait des martyrs. On sait quels sont les plus obstinés : l'homme qui ne défend que les biens d'ici-bas peut composer, céder ; celui qui ' croit avoir à défendre son salut étemel est indomptable.
Le plus vulgaire bon sens indiquait que nous devions favoriser les Berbères, leur langue, leurs institutions, et nous efforcer de les éloigner encore des Arabes pour les rapprocher de nous. Or nous avons fait exactement le contraire. Nous avons sacrifié la majorité à la minorité, les assimilables aux irréconciliables, l'élément civil à l'élément religieux. Nous avons imposé la conquête arabe aux indigènes qui l'avaient repoussée , nous nous sommes faits les agents de l'islamisme, nous avons agrandi de nos propres mains l'ablme qui nous sépare des indigènes. Le fait peut paraître incroyable, il n'en est malheureusement point d'aussi facile à démontrer. Quand les Français ont débarqué en Algérie, ils étaient persuadés qu'ils n'allaient rencontrer que des Arabes, et, pendant longtemps, les documents officiels ont désigné tous les indigènes indistinctement sous ce nom. Nous avons pris nos mesures en conséquence, nous avons décidé qu'on emploierait la langue arabe pour parler aux indigènes et qu'on invoquerait la loi musulmane pour les régir; de sorte que, depuis cinquante ans, nous arabisons et nous islamisons des populations qui ne parlent pas l'arabe et qui ne reconnaissent pas la loi musulmane.
Voyez comment nous avons agi dans l'Aurès. Les
Berbères de ce pays s'étaient défaits de la loi musolmane; nous la leur avons réimposée en 1866, en leur imposant des cadis. Ils parlaient le chaouïa, dialecte du berbère, et nous ne communiquons avec eux qu'au moyen de Farabe, que nous les obligeons ainsi à apprendre. Ils avaient de petits saints locaux fort inoffensifs, nous leur avons fait la guerre et nous avons poussé les dévots vers les confréries des Khouans, ces foyers de fanatisme où s'alimente la haine du chrétien.
Notre ignorance fausse toutes nos mesures. Ne sachant pas l'histoire de TAurès, nous avons réuni des groupes autrefois hostiles pour former les Ouled- Abdi et et les Amâmra actuels , nous avons laissé subsister côte à côte des groupes divisés par de vieilles haines comme les Ouled-Daoud, les Ou-Djana elles Beni-bou-Sliman, et, pour commander ces tribus, nous avons pris des personnages indigènes de provenances extrêmement diverses. Le caïd des Ouled-Abdi est un ancien canonnier au service du bey de Gonstantine, le caïd Ben-Bachtarzi des Benibou-Sliman était petit-fils d'un tailleur, enfin le caïd des Ouled-Daoud, Bou-Diaf, était fils et petit-fils de personnages qui avaient été, au service des Turcs et au nôtre, les ennemis acharnés des populations que nous lui avions données à commander. Qui ne voit que des fonctionnaires de ce genre, détestés de leurs administrés pour des causes que notre ignorance nous empêche d'apprécier, ne peuvent se maintenir que par la menace de notre intervention, et qu'il est inutile de supposer qu'ils ont commis plus d'exac-
IK A TRAVERS L'ALGERIb:.
lions que les autres'pour expliquer une révolte contre eux ?
En contrariant ainsi les tendances des Berbères de l'Aurès, en leur imposant des chefs qu'ils ne peuvent aimer et qui ne peuvent nous faire aimer, notre domination leur a-t-elle du moins procuré quelque avantage matériel en compensation ? Aucun. Les Ouled-Daoud disaient à M. Masqueray :
— Pourquoi ne nous gouvernez- vous pas vousmêmes ? Nous ne nous plaignons pas de Bou-Diaf en tant que caïd, et d'ailleurs la paix présente vaut mieux que l'ancien temps; mais vous, vous êtes des gens de justice, des ckeurfa (nobles). Si vous vouliez dire seulement que Mabomed est prophète, vous nous précéderiez dans le paradis. Or nous ne communiquons jamais avec vous. Que faites-vous de nos contributions et de nos amendes? Ne pouve*vous donc pas nous donner des routes et des marchés, par exemple, un marché dans la plaine de Médina? »
Ni routes, ni marchés, ni écoles, nous n'avons rien fait pour eux, non plus que pour l'immense majorité des indigènes de l'Algérie. Pas un sou '^"'- contributions qu'ils paient depuis près de quate ans n'est retourné à eux sous une forme quelique. Ainsi abandonnés, la situation des iadigède l'Aurès a fort empiré depuis notre établissent en Afrique. Les produits que leur sol ne leur me pas et qu'ils sont obligés d'importer ont sidérablement enchéri, tandis que leur produc- 1, paralysée par le manque de routes et de mar-
chés, est restée stationnaire. Leur existence est devenue fort précaire, ils ont dû emprunter, et aujourd'hui Tusure les ronge. On s'est étonné que les Ouled-Daoud se soient révoltés au moment où leurs récoltes étaient encore sur pied. Et que leur importait si ces récoltes étaient saisies par les juifs ! Mieux vaut encore recevoir un coup de fusil que de mourir lentement de misère.
On voit que les deux rapports officiels ne donnent qu'une faible idée des causes multiples qui ont déterminé TéchaufTourée de TAurès en mai 1879. Qu'il faille accuser les exactions des chefs et le fanatisme religieux, c'est possible; mais accusons-nous aussi nous-mêmes. Je le déclare avec conviction et j'espère le démontrer plus loin dans un chapitre spécial, l'état d'ilotisme où nous tenons les indigènes de l'Algérie est une honte pour un pays qui s'est toujours glorifié de marcher à la tête de la civilisation.
Le projet de la mer intérieure peut être considéré comme abandonné, et il n'a jamais compté de nombreux partisans en Algérie, où en matière de travaux publics le nécessaire manque encore trop souvent aux colons pour qu'ils songent au superflu. L'idée en est assez ancienne, et Shaw, au commencement du siècle dernier, avait déjà émis l'avis que la dépression que l'on observe au sud de la régence de Tunis et de la province de Constantine n'était autre que l'ancienne baie Triton d'Hérodote.
Trois grands chotts occupent le fond de cette dépression : le chott Djerid, le chott Rharsa et le chott Melrhir. Il y en a encore quelques autres, mais
164 A TEAYERS L'ALGÉKIE.
beaucoup plus petits. La surface de ces chotts est une espèce de croûte sablonneuse couverte de sel blanc, assez dure en quelques endroits pour permettre aux caravanes de passer, et boueuse dans les autres. Les deux premiers sont situés dans la régence de Tunis et le troisième dans la province de Constantine où il commence à deux journées sudest de Biskra. On m'a dit que de Toasis on Tapercevait quelquefois comme un mince liséré bleuâtre. La dépression a une longueur totale de 350 kilomètres et occupe un espace d'environ 13,000 kilomètres carrés, c'est-à-dire que, sur une carte où Ton a de la peine à couvrir le Sahara avec la main, on peut la couvrir avec le bout du doigt. Quand donc on parle de mer du Sahara, il ne faut pas se laisser abuser par les mots, c'est une minime partie du Sahara qu'il est question de submerger; le projet n'a jamais eu la portée grandiose que j'ai vu bien des gens lui prêter; il garde un caractère tout local.
Dès 1849, M. Dubocq, ingénieur des mines, constata par (Jes relevés barométriques que le niveau du chott Melrhir était à 20 mètres au-dessous de celui de la Méditerranée, et peu de temps après, M. Virlet d'Aoust soutint qu'il serait possible d'y ramener les eaux de la mer. Plus tard MM. Charles Martîns et Duveyrier appuyèrent ces conclusions, que M. Pomel, alors conseiller général et depuis sénateur d'Oran, combattit en 1872 avec beaucoup de vigueur. Mais la question ne sortait point d'un cercle fort restreint de savants, lorsque, en 1874, M. le capitaine Roudaire la rendit populaire en la traitant
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dans un article de la Bévue dei Deiua-Mondes intitulé : Une me7' intérieure en Algérie: Un^ discussion fort animée fut aussitôt entamée, elle se poursuivit pendant trois ans et passionna un moment le public. M. Roudaire^ à Faide de fonds mis à sa disposition par le gouvernement, retourna deux fois en Afrique où il opéra le nivellement de la région des chotts dans toute sa longueur; la Société de géographie italienne et le gouvernement tunisien envoyèrent chacun de leur côté une expédition; M. de Lesseps môme se rendit à Gabès. L'Académie des sciences discuta ces travaux dans des séances où MM. Gosson, Houyvet et Naudin se firent remarquer parmi les adversaires de la mer intérieure, et M. Pomel revint à la charge dans une brochure qui parut concluante à beaucoup de gens. Le projet dé M. Roudaire est sorti du débat à peu près condamné .
Et d'abord est-il praticable ? Si la région des chotts est bien l'emplacement de l'ancienne baie Triton, ce qui n'est pas absolument démontré, les causes qui ont fait disparaître ce lac ne tendront-elles pas à faire disparaître la nouvelle mer? «11 ne suffit pas de rétablir une mer intérieure en Algérie, disait * M. Houyvet dans une communication à l'Académie des sciences, il faudrait la maintenir. Or, en supposant la jner établie au moyen d'un canal, cette mer perdrait tous les jours une énorme quantité d'eau par l'évaporation, sans qu'il lui arrivât une quantité d'eau douce équivalente. L'eau évaporée ne serait remplacée que par l'eau salée, amenée par le
canal, et bientôt la mer intérieure serait afrrivée à son maximum de saturation. L'évaporation continuant, il se ferait un dépôt de sel qui finirait par remplir la mer. intérieure, *de sorte que le projet soumis à l'Académie aurait pour résultat de créer une immense saline. » M. Roudaire a fait remarquer que la mer Rouge et la mer Méditerraaée ellemême perdent par l'évaporation ' beaucoup plus d'eau qu'elles n'en reçoivent par leurs affluents, et qu'elles sont alimentées par l'Océan sans que leur degré de salure en soit augmentée sensiblement. « Chaque fois, dit l'ingénieur Fuchs, que deux masses liquides (mers, golfes, lacs) d'inégale salure, et par suite d'inégale densité, sont en communication par ' tin canal, il s'établit un courant superficiel qui amené*" l'eau la mains chargée de sel dans le réservoir Je pîu& salé, et un autre courant de fond qui agit en sens inverse et qui tend d'une manière constante à rétablir l'équilibre. » Des courants de ce genre ont été constatés à Gibraltar et dans le détroi:l de Bab-el-Mandeb. Gependaat l'objection de M.^ Hoiiyvçt n'en reMô paç moins fort sérieuse. En effet,' ces cout'ajits ne peuvent s'établir qu'autant qae la profondeur du canal de jonction est égale à la profondeur dû bassin dans lequel l'évaporation a lieu. Pour obéir à cette nécessité le canal de jonction entre la mer întérietire et le golfe ^ Gabès devra avoir .25 mètres de profondeur au-dessous du niveau de la mer. Or, comme llsthme de Gabès qu'il faudra percer a une hauteur moyenne de 35 mètres, la trancb^e à creuser aura donc en