‹ À travers l'Algérie souvenirs de l'excursion parlementaire (septembreChapitre 13 sur 16 · ISKRA · texte numérisé non relu

ISKRA

tout 60 mètres de profondeur, travail énorme que les indications de M. Houdaire ne faisaient pas prévoir. Sur combien de kilomètres devra se poursuivre ce déblai? Le nivellement géométrique de M. Roudaire a abouti à cette découverte, que les chotts Melrhir et Rharsa sont seuls plus bas que la Méditerranée, et que le chott Djerid, au contraire, est à une hauteur moyenne de 21 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer, de sorte que le bassin saharien actuellement inondable commence non pas à 17 kilomètres comme on le supposait d*abord, mais bien 143 kilomètres de distance du golfe de Gabès. 143 kilomètres de canal pour amener la mer au lieu de 17, cela change singulièrement les choses. Il est vrai que M. Roudaire prétend que Télévation du Djerid > n'est qu'apparente et qu'un imm^^nse lac soutecraîn existe sous la croûte de sable et de sel qui forme le fond actuel du chott. Il cite différents faits à l'appui; il a vu, dit-il, la croûte du chott osciller sous un grand vent ce qui prouve qu'elle n'adhère pas' an . fond du bassin ; quand on creuse un trou dans cette croûte, il se remplit immédiatement jusqfu'au bord d'une eau limpide et pîus salée (Jiie celle' de la mer ; enfin, les historiens arabes parlent de plusieurs caravanes qui ont disparu englouties*dans les gouffres du chott à la soite d'une rupture de la croûte qui les portait. M. Pomel répond avec raison : La superficie du chott est de 5,000 kilomètres cari*és ; paV quel miracle le sel et le sable, au lïm. d'obéit aux lois de la pesanteur et de tomber au fond de votre grétendu lac, se maintiennenMïs à^a surftoe? Où trouve-t-on

dans la nature un exemple qui puisse aider à croire à une pareille anomalie? Ce qu'il y a au fond du Djerid, c*est de la boue, et, si vous mettiez ce chott en communication avec le chott Rharsa, celui-ci serait aussitôt rempli par la vase qui s'échapperait de l'autre.

Si la praticabilité de la mer intérieure est fort problématique, son utilité l'est encore davantage. M. Roudaire a montré beaucoup d'imagination dans rénumération des résultats qu'elle produirait, mais les savants ont mis quelque obstination à ne pas se laisser convaincre. Le plus important serait « une amélioration profonde du climat de l'Algérie et de la Tunisie». D'après M. Roudaire, il arriverait au nord de la mer intérieure ce qui est arrivé au nord des lacs Amers. Depuis que ceux-ci ont été remplis d'eau par l'ouverture du canal de Suez, des améliorations importantes se sont produites aux environs.

. Dans un pays où il ne pleuvait jamais il y a vingt ans, tombent maintenant chaque année des pluies

• considérables qui proviennent de l'évaporation des -iaôs. 11 en serait de môme en Algérie; l'évaporation moyenne qui se produirait sur la surface de la mer intérieure serait de 39 millions 150,000 mètres cubes par jour. Cette énorme masse d'eau, en essayant de remonter les pentes de l'Aurès, se refroidirait, se condenserait «en nuages, et retomberait en pluies qui fertiliseraient le versant méridional de la chaîne et y transformeraient les torrents actuels en rivières permanentes. De Ghegga à la frontière tunisienne, s'étend une plaine de 450 kilomètres de

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long sur 40 de large qui deviendrait une immense oasis où réussirait admirablement le coton. Et les bienfaits de la mer intérieure ne seraient pas limités seulement à cette région, ils s'étendraient à toute la province de Constantine. Le sirocco, qui dessèche aujourd'hui les moissons quand il souffle, se chargerait de vapeurs en passant au-dessus de la nouvelle mer; de nuisible il deviendrait bienfaisant, et les hauts-plateaux qui manquent également d'eau seraient abondamment arrosés. Il n'y aurait plus de sécheresses et toute la province serait verdoyante.

Le tableau est séduisant, mais M. Roudaire oublie que les pluies sont le résultat de deux causes : l'évaporation qui fournit l'eau et les vents qui la distribuent. Il ne suffit pas qu'un pays soit à proximité d'une surface d'évaporation pour qu'il ait des pluies. Les îles du cap Vert sont vouées à la sécheresse au milieu de l'Océan, les rivages de la mer Rouge sont une des régions les plus désolées du monde, ceux mêmes du golfe de Gabès ne sont pas beaucoup mieux arrosés. A priori, il n'est donc nullement démontré que le voisinage de la mer intérieure donnera des pluies aux territoires algériens qui en manquent actuellement, et, après sérieux examen, les savants ont conclu que les vents qui dominent dans cette partie du Sahara portent vers le Sud, de sorte que les vapeurs, au lieu de se diriger vers l'Aurès, iraient se perdre dans la région des grandes Dunes.

Les savants ne croient point non plus que la mer intérieure puisse avoir une influence heureuse sur les conditions hygiéniques du pays. En effet, sous

les climats chauds, la race blanche supporte assez bien la chaleur sèche, mais elle s'énene et dépérit avec une chaleur humide. Déjà, dans les oasis de rOued-Rhir, qui sont soigneusement irriguées, les noirs seuls peuvent résister à Tété, tandis que les Arabes et les Berbères sont obligés de se réfugier dans des vallées tout aussi chaudes, mais plus sèches. Que serait-ce lorsque la mer intérieure existerait? Quant aux autres avantages que M. Roudaire prêtait à son projet, tels que l'ouverture d'une nouvelle voie commerciale pour les caravanes de l'intérieur de l'Afrique et les facilités données à la défense de l'Algérie, par ce fait que nos troupes pourraient débarquer au sud de Biskra, ils seront obtenus par des moyens moins extraordinaires. Le chemin de fer de Biskra transportera nos troupes dans le désert beaucoup plus rapidement que des navires obligés d'aller passer par le golfe de Gabès , et le chemin de fer transsaharien constituera pour le Soudan un moyen de transport qui fera négliger tous les autres.

La question de la mer du Sahara peut donc être considérée comme vidée. Idée hardie qui a frappé les imaginations, elle n'aura pas été absolument stérile. Elle a contribué à faire connaître le sud algérien, et il en restera les beaux travaux de nivellement que M. Roudaire a conduits avec une intelligence et une activité qui justifient pleinement les récompenses dont il a été l'objet.

rr

Les Abd-en-Nour. — Sétif. — Le Châbet-el- Akhra. — La vallée de rOued-Aguerioun. — Bougie.

La caravane parlementaire revint de Biskra à Constantine par le chemin qu'elle avait suivi à l'aller. Elle quitta définitivement cette dernière ville le 9 octobre. La compagnie du chemin de fer de Constantine à Sétif avait mis un train spécial à sa disposition.

La voie traverse dans toute sa longueur la vaste plaine des Abd-en-Nour, dont on évalue la superficie à plus de 110,000 hectares. Le paysage est le môme qu'entre Bordj-Sabat et Constantine, Constantine et Batna. Toujours même nudité. Pas un arbre, pas un buisson. Une plaine sans fin faiblement ondulée par endroits, où les nuages traînaient des ombres immenses. C'est au printemps, alors que le. blé la couvre d'un manteau vert, qu'il faudrait la voir; mais en octobre qu'elle est triste et comme l'œil s'y ennuie I Un dicton indigène dit de ce morne pays : c'est une terre qui produit do l'or. Les céréales y donnent en efTet de splendides récoltes, à condition

toutefois qu'il tombe suffisamment d'eau. Or, les pluies ayant manqué depuis trois ans, les colons se • plaigneht dans les stations où nous nous arrêtons.

La grande tribu des Abd-en-Nour offre au philosophe le curieux exemple d'une population en train de passer de la vie nomade à la vie sédentaire, qui franchit ce que nous regardons comme la seconde des trois grandes étapes de la civilisation, et de pastorale devient agricole. Si attaché que soit le nomade à son genre d'existence, il finit donc par se laisser séduire au contact des sédentaires ; l'amour du bienêtre et le désir des richesses ont aussi prise sur son cœur; la prose d'une vie régulière, assurée, plantureuse, a raison de la poésie des aventures. Si divergentes que soient les façons dont ils y tendent, les hommes n'ont qu'un but : le bonheur, autrement dit la satisfaction de leurs besoins. Il faut croire que les besoins matériels l'emportent toujours tôt ou tard sur les autres, et, comme il n'y a qu'une façon de les contenter, tous les groupes de l'humanité finissent par suivre la même route dans leur marche progressive.

Au moment de la conquête française, les Abd-en- Nour vivaient encore sous la tente. Ils consacraient tous leurs soins à leurs troupeaux, parmi lesquels on voyait plusieurs milliers de chameaux, et ils n'ensemençaient de leurs terres que juste ce qui était indispensable pour les nécessités les plus urgentes. A mesure que nos négociants leur ont demandé du blé et leur ont offert en échange des marchandises qui \es tentaient, ils ont semé davantage. Puis, pour mieux surveiller leurs cultures, ils se sont peu à peu

fixés auprès d'elles et se sont bâtis des cabanes per- . manentes. La transformation s'est opérée assez rapidement. Ils ont vendu leurs chameaux pour les remplacer par des chevaux et des mules, et aujourd'hui on voit dans la plaine de nombreux villages de quarante |i cinquante maisonnettes faites de pierres ou de briques séchées au soleil. La plupart d'entre elles sont accompagnées de petites tours rondes de deux à trois mètres de haut qui intriguent passablement les voyageurs. Ce sont des magasins d'oukid. L'oukid est de la bouse de vache que l'on met en mottespourla faire sécher, et qui sert de combustible dans ce pays privé de bois. Ces villages arabes sont bien mal outillés; leurs propriétaires, qui, hier encore, parcouraient les vastes espaces inondés de soleil, ne sentent pas le besoin des ombrages et n'ont pas planté un seul arbre ; il n'y a point de chemins, point de places, point de mosquées, point d'édifices publics. Ces paHvres maisons, éparpillées au hasard comme des tentes que l'on a dressées un soir au lieu de campement, ne sont point égayées par ces jardins où l'homme depuis longtemps attaché à la terre cultive les légumes qui varient sa cuisine, élève des arbustes fruitiers, sème quelques fleurs. Elles sont toutes poudreuses du sol pulvérisé d'où elles émergent nues et tristes ; l'absence de tout embellissement aux alentours les fait paraître abandonnées. Ce sont bien des habitations sédentaires, mais on sent que ceux qui les habitent sont d'anciens nomades qui n'ont pas encore appris à les aimer. Des villages européens prospères sont entrés en

174 A TRAVERS L'ALGÉRIB.

concurrence, depuis quelques années, avec les Abden-Nour. Nous avons vu en passant Saint-Donat et Saint- Arnaud. Ce premier nom appelle une remarque qui pourra anmser les chercheurs de curiosités étymologiques. Saint-Donat est tout bonnement une corruption au mot arabe Saadouna. Nos compatriotes sont responsables de plus d'un à-peu-près de ce genre. Kef-el-Moktar est devenu café de Moka; Bou- Zacraïa, le bois sacré. Mulev Abd-el-Kader a toujours été pour nos soldats le mulet d'Abd-el-Kader, appellation qui finira par prévaloir.

Qui a vu Guelma a vu Batna, qui a vu Batna a vu Sétif. Le génie avait un plan uniforme pour les camps militaires, et, quand la population civile est venue s'installer auprès des garnisons, elle s'est guidée dessus. C'est l'histoire des trois villes que je viens de citer. Une enceinte rectangulaire, quatre portes et deux rues en croix; leur description est bientôt faite. Il fatit ajouter pour Sétif que ses rues sont plantées d'énormes mûriers qui lui font de beaux ombrages. Un jardin extérieur où l'on a aligné des débris de colonnes et des pierres tombales, derniers restes de la Sitifis romaine, un fort pour lequel on a utilisé les murs d'un castellum romain, une jolie mosaïque trouvée à Aïn-Temouchent , constituent à peu près toutes les curiosités de la ville. Les environs sont plats, comme tout le reste du pays, et par conséquent sans pittoresque.

Sétif a exprimé deux vœux à la députation ; elle demande que l'on crée un département de la Kabylie» et elle voudrait en être le chef-lieu. Le principal titre

qu'elle fait valoir est qu'elle est le centre de la région à blé la plus riche de l'Algérie . Cette région commence à peine à être exploitée. Les premiers colons y vinrent en 1847, mais l'absence de communications y paralysa vingt-cinq ans tout développement. Bougie, le port le plus rapproché, était séparé d'elle par le massif des Babors, qui semblait infranchissable; Philippeville était à 210 kilomètres, et il ' n'y avait point de route pour y aller. Les 100 kilos de blé se payaient 11 francs surplace, et il en fallait dépenser 1 5 pour les transporter sur ce point. A quoi servait la fertilité du sol, puisqu'on n'en pouvait écouler les produits? Aujourd'hui la situation a heureusement changé : un chemin de fer conduit à Philippeville, une bonne route mène à Bougie. La confiscation des biens de Mokrani et de la tribu des Hachem, à la suite de l'insurrection de 1 871, a fourni dans l'arrondissement 25,000 hectares de bonnes terres à la colonisation. Les produits de la Medjana et du Hodna affluent sur le marché. Plus de dix mille indigènes y viennent chaque dimanche, amenant du blé, de l'orge, des cuirs, des laines, des bestiaux. La ville n'a encore que 9,000 habitants environ, dont à peine 2,000 Français, mais tous les Algériens m'ont para d'accord pour lui prédire un brillant avenir.

A Constantine , on se plaint de la Société Algérienne ; à Sétif, on gémit sur la Compagnie Genevoise. C'est une société étrangère, le gouvernementimpérial ne lui en accorda pas moins, en 1853, 20,000 hectares de biens domaniaux, à la condition qu'elle ferait venir, et qu'elle installerait, en avançant les frais

des cojastructions, ciaq cents familles de colons européens à chacune desquelles TÉtat concédait 20 hectares de terres, plus Tusage de :2,000 hectares de iKonmunaux. Il s'est trouvé que l'État et la Société ont fait également un^ mauvaise affaire, et il paraît bien démontré aujourd'hui que les grandes compagnies donnent de piètres résultats en matière de ■ colonisation. La Compagnie Genevoise construisit ses maisons avec un luxe fort inutile dans le pays, et impo^ fax colons une redevance annuelle pour se faire rembourser. De bons Suisses, apprenant qu'on mettait 20 hectares à leur disposition, et jugeant de la valeur de ces terres par celles de leur pays, accouruçent. Les premières années tout alla bien. La Russie, en guerre avec la France, n'exportait plus; une hausse factice régnait sur les grains ; le territoire des environs de Sétif se couvrit de moissons, la terre presque vierge donna jusqu'à treize hectolitreg et demi à l'hectare, on vendit à un bon prix et on gagna de l'argent.

Mais, avec la paix, la valeur des grains revint au taux normal ; le rendement des terres, promptement épuisées, tomba à neuf hectolitres par hectare; les colons , obligés de payer une rente trop lourde à la Compagnie, se ruinèrent, et, ne pouvant emprunter sur des propriétés ainsi grevées, quittèrent le pays découragés. On remplaça les Suisses par des Savoyards et des Piémontais, qui ne purent pas davantage payer leurs redevances et se retirèrent à leur tour. Il n'en resta pas le dixième dans l'arrondisse" ment de Sétif. La Compagnie se trouva avec cinq

DE CONSTANTINE A BOUGIB.

Ut

millions de capitaux engagés, des maisons dont elle n'avait pu se faire rembourser le prix, et des terres qu'elle ne trouva pas à vendre, pour cette excellente raison que l'État en distribuait gratuitement aux colons dans les environs. Dégoûtée de l'exploitation directe par le double échec qu'elle avait essuyé, elle s'est décidée à louer tout simplement ses propriétés à des Arabes, qui en obtiennent de modestes téooltes de quatre à cinq hectolitres à l'hectare. L'entreprise n'a donc abouti finalement qu'à immobiliser «ntre les mains de la culture indigène fo,000 hectares de bonnes terres domaniales. C'est exactement le contraire du résultat que l'on avait en vue. Aussi les colons demandent-ils qu'on exproprie la Compagnie pour rendre ses biens à l'activité européenne. Quattro ou cinq cents familles en pourraient vivre aisément. A quelques kilomètres de Sétif, la route de Bougie s'engage dans la petite Kabylie. Le pays est toujours nu, mais il est très-accidenté. La route court comme une mince entaille sur le flanc d'une montagne, dont les nombreux contreforts lui font décrire mille ondulations. Le sol est noir comme s'il était fait de poussière de charbon, et, quand ils sont rafraîchis par la rosée du matin, les chaumes, que les indigènes laissent fort longs, brillent sur ce fond sombre comme autant d'aiguilles d'or. A Takitount, nous descendons dans un ravin où Ton nous montre une source qui s'échappe du rocher par un tuyau de bois. C'est une eau minérale d'un goût agréable qui rappelle certaines sources de Vichy. Un industriel en avait entrepris l'exploitation avant 1871; mais l'insurrec-

tion incendia son établissement, qui n'a pas été relevé. On m'a raconté que l'Etat, auquel elle appartient, veut à tout prix s'en faire un revenu. Avec la charge d'une redevance, l'exploitation n'est pas rémunératrice; mais sans redevance, point de revenu pour l'État. On n'fest pas encore parvenu à sortir de ce dilemme, et l'eau de la source s'en va se perdre dans le ruisseau voisin , en attendant qu'un administrateur de génie ait trouvé la solution. Les colons m'ont assez souvent parlé de l'eau de Takitount, et paraissent disposés à en faire leur eau de table préférée, mais encore faudrait-il qu'on leur en fournisse. Au même endroit, l'un de nos camarades fut fort étonné. Il avait lu sur son guide : Takitount, commune indigène de 24,000 âmes. Diable ! se disait-il, c'est une grande ville indigène ; je ne soupçonnais pas qu'il y eût d'aussi fortes agglomérations en Algérie; les voyageurs n'en ont pas parlé. Et il cherchait sa ville, et il ne trouvait qu'un bordj sur l'arête d'une hauteur, une auberge où se faisait le relais, et une grande et haute maison sur laquelle je ne répéterai aucune des médisances que j'ai entendues.

— Mais Takitount? demandait-il.

— Le voilà/ lui répondit-on.

Il fallut lui expliquer que les mots commune mixte, commune indigène, ne désignent pas un centre communal, mais des circonscriptions administratives très-vastes. Quelques-unes de ces dernières sont plus grandes que des arrondissements français. Celle de Biskra a plus de 100,000 ha})itants.

A partir de Takitount la route descend rapide-

ment, on marche sur la massive chaîne des Babors, la plus imposante, je crois, que j'aie vue en Algérie ; la crête en est très-sauvagement découpée. Le village de Keratas, où nous nous arrêtons pour déjeûner, est situé au pied, à l'entrée de la gorge du Chabet-el-Akhra, le défilé de l'agonie, que l'on re* garde comme une des merveilles naturelles du monde. Les anciens gravaient les faits remarquables sur la pierre, mais les temps modernes n'ont pas le génie des inscriptions. Un pauvre placard lithographie, collé sur le mur de l'auberge, apprend aux passants ce qu'il a fallu de travaux pour le rendre praticable. Le commandant Gapdepont reconnut le premier, il y a une quinzaine d'années, ce ravin extraordinaire et conçut l'idée d'y faire passer la route par laquelle on cherchait à relier Sétif à Bougie. Ce fut une œuvre colossale qui demanda sept ans de travaux et ne fut terminée qu'en 1870. On employa 100,000 kilos de poudre à faire sauter des rochers; on déblaya 200,000 mètres cubes de pierre ; on utilisa 274,000 journées d'ouvriers et on dépensa 1,630,000 francs. Au milieu du ravin même U fallut construire un pont de sept arches pour franchir rOued-Aguerioun, et à quelque distance de l'entrée on a dû couvrir la route d'un tunnel pour la j)rés^ver des avalanches de pierres.

Le Chabet-el-Akhra a 6,200 mètres de long. Les montagnes qui le surplombent ont en un point jusqu'à 1,600 mètres de haut. Parfois en pourrait se croire au fond d'un puits immense et on ne voit qu'un petit coin de ciel. Les bouleversements

géologiques ont accidenté de mille manières les parois de cette gi^ntesque fissure. Tantôt elles s'élancent en pic« aigus, tantôt- en tours à demi ruinées; tantôt on dirait une façade polie', tantôt une muraille qui s'écroule. L'Oued-Aguerioun coule au fond au milieu de gros blocs déchaussés que ces eàuxlorrentueuses ont polis et blaachis. Des brousîîliilles, à travers lesquels volent des milliers de pigeons, poussent dans les anfrairtuosités et adoucis- ^ sfent un peu 4a mine terrible de ces colosses de pierre. En' quelques endroits où la pente est moins vdrj^icall^, elles s^t très-drues, et des arbres, le pied pris^ai^d«s fentes,' se penchent au-dessus du gouffre comme attirés par te vertige. L'air est lourd. Une sorte de majesté redoutable vous oppresse. Cependant, je n'admire décidément que par réflexion ces spectacW qu'on ne contemple qu'en se tordant le cou. J>ri senti là la même impressionqu'aux gorges ilu Rummel : je n'aime pas que l'horizon me manque , et que d'énormes masses me menacent stupidement. Le Chabet est un des endroits de l'Algérie où il existe fencore des singes. Une petite troupe de cinq pithèquf s se montra à nous^sur l'autre bord du ravin. Je -ne ^is si elht avait été commandée d'avance, mais eÙfe se conduisit de la façon la plus convenable. Ses cinq membres défilèrent lentement les uns après les autres, nous donnant, avant de se perdre sous bois, teutle tçmps d'examiner leur museau noir et leur t)elage roux* Onleur tira un coup de fusil et llun d'eux poussa l'esprit d'à propos jusqu'àboiter en se retirant. \ Enfin, nous rentrons dans l'Algérie verdoyante! Un

ti »

superbe bosquet de citronnier nous avertit que, bien que nous allions vers le nord, nous arvons changé de climat et rencontré un^cfelplus clément. C'est que Sélif est élevé de plus de 1,00© mètres au-dessus de la mer, et qu'en 80 kilomètres on descend jusqu'au bord de la Méditerannée. Nous suivons l'Agueiioari jusqu'à son embouchure au milieu' d'^ine exubérante végétation. En Un moment nous voyons plus d'arbres qu'il n'y en a dans toute la partie des hauts plateaux que nous avons parcourue.. Quel fouillis .. ' de verdure ! 11 semble que c'est une patrie que nous^ retrouvons. Les oliviers sauvages, îes caroubiers,, les chênes, les trembles et yingt autres esjjtenc^s se pressent sans s'étouffec» Et , nous nous écrions ; — Gomment ce beaju pays n'estril pas encore défriché?» " • .

Un colon nou& montre des lauriers-ros^îfe qui , ' V bordent la rivière. -

— Tous voyez ces buissons?

— Oui. : /*

— C'est la plante de la fièvre. Partout où vous * * ' verrez des lauriers-roses, l'eau est mauTaise,,et les

premiers colons qui s'installent assainissent â leurs

dépens. . . . '

Au bord de la mer, c'est une nouvelle séried'enchantements i Nulle part nous n'avons vi^ une aussi opulente nature. La vigne s'accrtîche an folles gujrlatides dans les arbres, le sous-bois e^ tapissé de bruyères en fleurs, le luisant de la plu-' part des feuillages ajoute à l'air général, de grasse fertilité, de bonnes senteurs emplissent Tair, ,de&.'

centaines d'oiseaux se font entendre dans les buisjns. La baie de Bougie s'étale en un immense cere dont une dizaine de promontoires bossuent la }urbe, et après chacun d'eux nous voyons une jrge verdoyante s'ouvrir dans l'intérieur du pays. a mer est bleue, les montagnes sont vertes, lalulière est limpide, le ciel est d'une adorable pureté, : paysage est gracieux sans mollesse, vaste sans être ;cablant et d'une variété infinie. Il semble qu'on y irait heureux, sans s'y efTéminer. Ah ! que voilà ien l'endroit où l'on voudrait vivre et mourir! La reine de ce petit paradis. Bougie, passe avec ùson pour une des plus jolies villes de l'Algérie. Moi, ! dirais la plus jolie. Sans conteste, il en est peu 'aussi pittoresques. Le peuple, qui a choisi l'empla- Ement des villes>en Algérie, paraît avoir affectionné articulièrement les pentes raides sur lesquelles les laisons s'étaient en amphithéâtre auxyeux du marin, e mont Gouraïa s'avance en longue presqu'île entre i mer et la baie. Sur le versant qui regarde la baie st bâtie Bougie, dont l'assiette aune telle inclinaison ne le cinquième étage de certaines maisons est de lain-picd avec la rue qui passe derrière. La ville est Errée et comme encadrée entre la Kasbah, fortiBation espagnole en briques, et le fort Abd-el-Eader, onstruction arabe si massive qu'on la dirait taillée ans un' rocher. Le long du port subsistent quel- 'ues pans d'une épaisse muraille de briques dont ss Sarrasins avaient autrefois entouré la place. M n reste même une porte dont on voit de très-loin n mer le haut arc ogival. Les Arabes racontent

qu'autrefois, quand on rouvrait, le bruit s'en entendait jusqu'à Djidjelli^ aujourd'hui, des buissons ont poussé dans ses interstices, et un marchand de fruits a établi à son abri 30Û petit étalage. Ces fortifications et ces ruines rouges, semées un peu partout, les toits de tuiles dévorés par Je soleil, la peinture orange des façades donnent à l'ensemble de la ville une teinte saumon très-agréable à l'œil, déjà charmé par l'opulente verdure des micocouliers et des oliviers sous laquelle les maisons disparaissent à % demi.

Les Bougiotes m'ont paru tenir de leur pays. Leur . accueil a été particulièrement affable. Ils ont voulu . loger chez eux. les membres de la caravane'. Pour moi, recru de fatigue, ^yant plusieurs nuits de sommeil à rattraper, je me rappelle avoir dormi seize heures à poings fermés dans un lit qui me fut obligeamment cédé et qui me parut si doux que la Belle au bois dormant n'aurait plus voulu en sortir.

Comme Sétif, Bougie a demandé à la députation la création du département de Kabylie ; mais, comme Sétif aussi, elle demande à en être le chef-lieu. A laquelle des deux rivales donnera- t-on la pomme f Si la question de plaisance pouvait être de quelque poids en matières administratives, Bougie l'emporterait sans conteste. Peut-être l'emportera-t-elle aussi sur la question des intérêts quand on fera quelque chose pour elle. Ce joli bijou de ville perdu dans l'un des plus ravissants coins de la terre a été, en effet, fort négligé jusqu'à présent. Elle ne connaît

encore les bienfaits du gouvernement central qu'en promesse.

Il y a neuf ans, le vice-amiral de Gueydon avait conçu le projet d'y créer un grand port militaire en construisant une jetée de six cents mètres qui partirait du cap Bouak. S'appuyant de Tune à l'autre côte, Bougie et Toulon auraient commandé la Méditerranée. Alors, ainsi qu'aujourd'hui encore, la ville était une sorte de cul-de-sac qui possédait une 'Seule voie de communication avec l'intérieur, la route de Sétif ; comme complément de son projet grandiose, l'amiral, tout en promettant des chemins • de fer dans un avenir prochain, ordonna la construction d'une route de Tizi-Ouzou à Bougie, qui aurait fait de ce port ce qu'il doit être, le grand débouché des produits de la Kabylie. Cette route fut commencée par les deux bouts à la fois. Bougie, qui a été une des premières villes du littoral méditerranéen, se crut à la veille de renaître. Mais l'amiral quitta l'Algérie, les travaux de la route furent arrêtas, le projet de port militaire abandonné, et Bougie n'est point sortie du marasme où elle végète. Si elle n'a pas renoncé à devenir un grand port de guerre, elle ajourne cette espérance. Son ambition se borne aujourd'hui à obtenir la construction des chemins de fer qui la relieront à Sétif et à Beni-Mansour et l'achèvement de la route de Tizi-Ouzou. Le jour où des voies de communication rapide en feront le port d'embarquement des céréales de Sétif, des produits de rOned-Sahel, des figues, de l'huile et des lièges de la Kabylie, elle représentera une somme d'intérêts

DE gONSTANTINE A BOUGIE. 185

qui fefont pencher la balance en sa faveur dans la question de la préfecture. Que Sétif me pardonne,mais' mes voeux ne sont pas pour elle : Bougie m'a séduit.

Le 11 octobre, la caravane parlemeîitaire se divise. Quelques députés vont directement à Alger par la mer. M. Albert Joly, avec trois compagnons, s'engage à travers la Kabylie par le col d'Akfadou. Le reste se résigne à trois nouvelles journées de- fourgon et se dirige sur Alger par Akbou, Beni-Mansouret Palestro. Nous remontons la vallée de TOued- Sahel par une route dont l'extrémité n'est pas encore achevée. Ici la colonisation ne datç que de 1871. La grande insurrection fit sentir le besoin d'isolei: la petite Kabylie delà grande, et les deux Kabylies des. tribus du sud. On résolut de créer d'Alger à Sétif une série continue de villages européens sur laquelle s'embrancherait un autre cordon de villages qui irait de Beni-Mansour à Bougie. Ce vaste projet est aujourd'hui presque exécuté, du moins dans cette dernière partie. On a mis le séquestre sur les propriétés des Kabyles possesseurs de la vallée qui s'étaient insurgés, et on a créé huit centres : la Réunion, Oued-Amisour, El-Kseur, Ilmaten, Sidi-Aïche, Iser-Amokhran, Akbou et Tazmat qui sont aujourd'hui plus ou moins prospères. L'administration avait donné, en souvenir des villes que nous avons perdues, les noms de Bitche et de Metz à El-Kseur et à Akbou, mais les appellations indigènes ont prévalu.

Des Alsaciens-Lorrains avaient été installés dans la plupart de ces villages. Ils n'y ont poiitt réussi, non plus que dans le reste de l'Algérie. Il est venu .4^ns:

la colonie environ cinq on six mille Alsaciens-Lorrains au moment du grand exode qui a suivi l'annexion. Sauf dans le Dahra, où M. de Lamolhe m'a raconté qu'il avait trouvé quelques villages florissants dans une excursion qu'il venait de faire au moment où il rejoignit la caravane, ils ont échoué à peu près partout. Si j'en crois ce qu'on m'a dit, ce n'est pas faute d'encouragements , mais plutôt parce qu'ils ont été entourés de trop de sollicitude. Des sociétés patriotiques leur avaient fourni les premiers fonds nécessaires à l'installation, et leur faisaient divers avantages. Se seqtant soutenus, assurés de trouver toujours des secours, ils se mirent au travail sans l'ardeur de l'homme [qui sait que sa vie dépend de son activité. La terre d'Afrique demande à être traitée avec énergie, sinon elle reste stérile. Rebutés par les médiocres résultats qu'obtenaient des efforts trop peu vigoureux, ils se découragèrent, et, sitôt qu'ils eurent leurs titres de propriété définitifs, la plupart les vendirent et émigrèrent de nouveau. Plus d'une fois les colons m'ont dit : « Ah, si on en avait fait autant pour nous I » Amis, vous auriez fait comme eux. Dans ce dur combat contre la nature inculte^ rien ne vaut l'homme qui ne compte que sur son bras.

On m'a fait remarquer aussi que la plupart des Alsaciens-Lorrains qui ont quitté leur pays étaient des ouvriers des manufactures; les paysans, attachés au sol par le puissant lien de la pro^priété, ont beaucoup moins bougé. Or un ouvrier ne fait pas un laboureur du jour au lendemain.

La question des terres. — La question du crédit. La question de la sécurité.

Les réclamations adressées par les colons agricoles à la caravane ont été beaucoup plus vives dans la province de Gonstantine que dans les deux autres. Aussi crois-je devoir m'y arrêter avant de la quitter. Elles ont porté principalement sur trois points : les terres, le crédit, la sécurité.

Le grand but auquel tendent les efforts du gouvernement colonial est le peuplement de l'Algérie par clés colons français, et Tunique moyen dont il dispose pour les attirer est de leur offrir des terres. Le problème ainsi posé a l'air fort simple, il semble qu'il n'y ait qu'à dire aux émigrants : « Voyez et prenez. » Ce qui le complique, c'est la nécessité d'empêcher que la spéculation ne s'empare du sol, ou que l'incurie ne le laisse en friche, pans l'intérêt de la colonie, il a fallu limiter le lot de chaque colon et Tobliger à le cultiver. Celui qui accaparerait deux lots enlèverait un colon à la colonie, celui qui ne défricherait point en supprimerait un également

en laissant un lot improductif. De là est née une législation spéciale vingt fois modifiée depuis quarante ans. On a essayé tous les systèmes : concession des terres gratuite et sans condition, concession gratuite avec conditions de résidence et de mise en valeur; vente sans condition, vente avec conditions, vente aux enchères, vente à Tamiable. Le système actuellement en vigueur consiste dans la concession gratuite des terres, avec condition d'y résider et de mettre en exploitation dans un délai de cinq ans. Chaque année le gouverneur général compose ce qu'on appelle le programme de colonisation. Il décide que tant de villages déjà créés seront agrandis de tant de lots nouveaux et que tant de villages nouveaux avec tant de lots seront créés. Les émigranls qui demandent des concessions dans Tannée sont pourvus d'un lot sur uil des points ainsi désignés.

Ce système est de tous celui qui a donné les résultats les plus satisfaisants. Cependant on n'en est pas encore satisfait, et MM. Jacques, député d'Oran, et Gàstu, député d'Alger, demandent qu'on en revienne à la vente avec conditions. Je ne ferai qu'une objection, c'est que ce système a été expérimenté de 4861 à 1871, et qu'il n'en est point qui ait été moins favorable au développement de la colonisation. Les statistiques officielles en font foi. Elles constatent, en effet, que la population rurale s'est accruede40,913 âmes de 1841 à 1851, de 44,045 âmM de 1851 à 1861, de 32,209 âmes seulement de 1861 à 1871, et de 40,405 âmes de 1871 àl877. Ges^hiffres^ jugent les projets des deux députés.

Mais je me demande pourquoi on a la manie d'enfermer l'adininistration dans le cercle étroit d'un système spécial. Pourquoi ne la laisserait-on pas libre d'user selon l'occasion de ceux qu'on a essayés jusqu'ici? Ils avaient tous leur bon côté dont elle tirerait parti. Un émigrant arrive avec un capital, il désire s'installer à son gré et être libéré immédiatement de toute obligation ; vendez-lui sa terre. Un autre moins riche se présente qui ne peut l'acheter ; donnez-la-lui en lui imposant, en échange, l'obligation de la mettre en valeur dans un délai donné. Et, pour grossir le courant d'émigration, qu'on répande davantage les programmes de colonisation. Les Américains, si entendus en matière de publicité, dressent chaque année et tirent à un grand nombre d'o^cemplaires une carte où les territoires qu'ils veulent livrera la colonisation figurent quadrillés d'une multitude de petits carrés qui représentent les lots à concéder. Chacun peut choisir à distance l'emplacement qui lui convient. Pourquoi ne ferait-on pas afficher, au moins dans tous les cantons de France, une carte semblable, avec l'exposé des démarches à faire pour obtenir une concession? On offre bien le texte du programme annuel de colonisation à quiconque en fait, la demande, mais nos populations agricoles, chez lesquelles il serait si désirable de voir se recruter une partie des colons algériens, ne lisent pas, ne sont pas renseignées. Il faut aller à elles, les solliciter par des documents placés sous leurs yeux. Et, une fois qu'elles seront décidées, concédez ou vendez selon qu'elles le désireront elles-mêmes.

190 A TRAVERS L*ALGK«IE.

Da reste, le mode de distribution des terres nlntéresse guère que les nouveaux arrivants, et les coloiks sont assez indifférents à la question. Leurs réclamations portaient sur d'autres points. On pense bien que Tapplication successive des vingt systèmes dont je parlais plus haut a amené de grandes inégalités dans leurs situations respectives, selon qu'ils ont eu la chance de s'installer à telle époque ou à telle autre. Et môme sous le même système combien différemment les villages ont été traités à leur création! Dans tel village, les lots de fondation étaient de huit hectares seulement; dans tel autre ils ont été de soixante-quinze, de cent et môme de cent cinquante hectares. Le colon qui n'a eu que huit hectares et qui en voit donner cinquante à son voisin se considère naturellement comme victime d'une injustice. Il se plaint et il s'aigrit de voir ses plaintes rester vaines. La caravane parlementaire a été à ce sujet assaillie, dans la province de Constantine, d'un concert de réclamations qui l'étourdissait un peu et qui l'a souvent émue. En certains endroits,, comme à Aïn-Touta, près de Batna, à Saint-Arnaud entre Constantine et Sétif, à la Réunion près de Bougie, ce cri : Nous manquons de terre ! avait quelque chose de poignant. De braves gens venaient dire aux députés : « Nous avons trois, nous avons quatre enfants; on ne nous a donné que vingt hectares de terre, et, sur ces vingt hectares, il y en a douze dont nous ne pouvons tirer parti. Gomment pourrions-nous nourrir notre famille avec huit hectares? On nous condamne à mourir de faim. » Qui ne se serait senti

touché de plaintes ainsi formulées? Je voyais les députés s'entre-regarder avec étonnement. Ils ne s'attendaient pas à cela.

Depuis quelques années, les terres se distribuent avec plus de générosité, et les nouveaux colons n'auront plus sujet d'être mécontents. Mais l'important n'est pas seulement d'amener des émigrants en Algérie, c'est aussi de les y garder; je crois donc que le gouvernement agirait sagement en ouvrant une enquête sur les plaintes que la caravane parlementaire a recueillies. Il en est beaucoup dans le nombre qui méritent d'être écoutées. Ainsi, si je suis bien renseigné, les trente-six villages créés en 1848 à la suite d'un décret de l'Assemblée nationale l'ont été avec des lots de huit à dix hectares seulement. Insuffisants pour une famille, ces lots se sont réduits à rien quand il a fallu les partager entre plusieurs enfants. Et cependant, à ce qu'on m'a assuré en maints endroits, ces enfants n'ont jamais pu obtenir une nouvelle concession pour eux-mêmes. On voit bien dans les programmes de colonisation qu'un tiers des lots sera attribué chaque année à des familles algériennes. Je ne sais ce que devient ce tiers, mais tous les colohs sont d'accord pour dire qu'une fois qu'on est installé dans le pays, il est impossible de rien obtenir de l'administration ; tout est pour les nouveaux arrivants. Les enfants des colons de 1848 n'ont donc eu pour vivre d'autres ressources que de se faire manœuvres ou domestiques. On m'en a cité plusieurs qui ont émigré à la Plata. N'est-ce pas là tinè perte déplorable pour la colonie, et n'est-ii pas

192 A TRAVERS VAtaERIE.

urgent d'en prévenir de nouvelles? Il faut pour cela procéder à une révision générale des concessions, faire disparaître des inégalités choquantes, et assurer à chaque famille au moins ce qui lui est nécessaire.

Je voudrais aussi que l'administration se débarrassât d'une tendance fâcheuse à donner la même étendue à tous les lots quel que soit le pays. Dans les régions où il y a de Teau pour irriguer, on est à peu près assuré d'une récolte moyenne chaque année; dans les régions où les récoltes dépendent des pluies, elles manquent souvent deux ou trois années de suite à cause de la sécheresse. Si, dans un cas, vingt hectares suffisent à une famille, il est clair que dans l'autre il lui en faudra soixante ou quatre-vingts pour compenser les chances. Enfin on devrait tenir compte aussi de l'éloignement de certains centres ■et de la vie difficile à laquelle les habitants y sont condamnés. A Aïn-Touta, par exemple, qui est comme perdu dansl'Aurès, au milieu d'un pays passablement sauvage, les colons auraient le droit d'être traités autrement que ceux qu'on installe dans les environs d'Alger. On devrait les retenir par de plus grands avantages. Cependant on- ne leur a donné que vingt hectares à chacun. Cela n'est pas équitable.

A côté de ces situations si dignes d'intérêt, d'autres le sont beaucoup moins. Je veux tout dire, et, à mon avis, il y avait à prendre et à laisser dans les réclamations ad^asêées à la députation au sujet des terres. Ce qui le prouve, c'est que, très-vives dans la province de ^onstantine* elles ont diminué dans la

province d'Alger et sont devenues fort rares dans la province d'Oran. Cependant les trois provinces sont soumises au même régime et aux mêmes règlements, et leurs terres jouissent d'une égale fertilité. Je crois que la différence de sort provient de la différence d'habitudes, et que dans la première on travaille moins et moins bien que dans les deux autres. Je m'explique. Le nombre des colons venus de France avec une connaissance suffisante des travaux agricoles est malheureusement assez restreint. Les gens qui émigrent viennent plutôt des villes que des campagnes. Ils débarquent, obtiennent une concession, entendent parler de terres à blé et à vigne, et, quand ils se transportent sur leur propriété, ils éprouvent une profonde déception en se trouvant en face d'un terrain le plus souvent inculte, couvert de broussaiiles, et qui ne ressemble absolument en rien à ce qu'on appelle un champ en France. Il faut défricher ou, si le terrain a déjà été cultivé par les indigènes, il faut améliorer, ce qui exige une somme de travail qui les effraye. Pour peu qu'ils aient quelques ressources, ils cherchent des aides autour d'eux pour faire ce gros œuvre. Et, selon ceux qu'ils se procurent, ils ont une bonne ou une mauvaise exploitalion. Dans la province de Gonstantine ils ne trouvent à peu près que des indigènes. Ceux-ci ont des procédés de culture tout à fait primitifs et fort défectueux; le maître qui les emploie, ignorant lui-même des procédés plus perfectionné*, ô6t bien obligé de s'en contenter. Cultivée à l'européenne, sa propriété lui eût donné l'aisance ; cultivée à l'arabe , elle ne

suffit pas aie faire vivre. Alors il crie qu'on le laisse mourir de faim. Qu'y peut pourtant le gouvernement ?

Dans U province d'Oran, au contraire, les colons ont trouvé pour auxiliaire Témigration espagnole, qui leur fournit d'admirables ouvriers, patients, laborieux, sobres et peu exigeants. On me disait à Sidi-Bel-Abbès que la moyenne de la journée était encore aujourd'hui de deux francs. Les Espagnols défoncent la terre , extirpent les palmiers nains, bien autrement tenaces que les jujubiers de la province de Gonstantine , transforment les landes en champs de céréales qui feraient honneur à la Beauce, ou en vignobles dont ils améliorent chaque, année ^ les produits. Les habitudes du manœuvre influent «dr celles du propriétaire. Dans la province de Gonstantine, les colons se livrent plus volontiers au petit commerce, se font aubergistes, épiciers, abandonnent le soin des terres, et souvent se contentent de les louer purement et simplement à l'indigène, en se rései*vant les trois cinquièmes des récoltes. Dans la province d'Oran, ils mettent la main à la charrue, et tout le monde peine et travaille. Aussi, tandis que la première, avec une population agricole européenne de 28,041 âmes seulement pour 462,868 hectares (1), se plaint et végète, la seconde,

(1) Il faut remarquer, il est vrai, que la proyince de Gonstantine contient d'immenses domaines concédés à des compagnies financières telles que la Société algérienne et la Compagnie genevoise, et que, comme je Tai dit plus haut, ces domaines bonstituent trop souvent une noù-valeur pour la cplopisçitioii.

RÉCLAMATiaNS DÉS COLONS AGRICOLES. 19t)

qui n'a que 315,879 hectares pour 47,600 agriculéurs, vit fière d'uuQ. prospérité * qui va croissant tous les jours.

J'ai entendu plusieurs dialogues da ce genrçf entre colons et députés :

— Nous n'avons pas assez de terres.

— Combien vous a-t-on donné d'hectares?

— Vingt seulement.

— Vingt hectares. La terre est bonne. Vous avez del'eay. Il me semble...

— - C'est insuffisant, nous ne pouvons pas vivfe.

— Mais y a-t-il ici de nouvelles terres qu'on puisse vous distribuer?

— Oui, cette belle plaine que vous avez vue en arrivant.

— Elle appartient au Domaine?

— Non, elle appartient aux Arabes.

— Alors on n'en peut pas disposer?

— On pourrait exproprier.

— C'est un moyen bien violent. Combien faitesvous donc d'hectolitres de blé à l'hectare, si vingt hectares ne vous suffisent pas?

— Six, sept.

— Pas plus. Et vous cultivez vous-mêmes?

— Non. Je n'ai pas le temps avec mon commerce. Je loue aux indigènes moyennant les trois cinquièmes de la récolte, cdmme c'est l'usage.

— Mais songez-vous bien à ce que vous demandez? Si vous faites cultiver par des indigènes, on aurait beau agrandir votre propriété, la colonisation n'y gagnerait rien. Et, si on exproprie les Arabes pour

l'agrandir, et que vous fassiei cultiver par eux aux trois cinquième*^ on les aura tout simplement dépouillés dee trois cluquièmes de leurs revenus pour vous en 'enrichir. Ne serait-ce pas odieux?

Ou bien encore... C'est M. Girerd qui parle à m maire :" <

-^ .Vous dites que vous n'avez pas assez de terres. A qui appartiennent les broussailles que nous venons de voir?

— A nous.

— Eh bien? On dit que les terres où poussent les lentisques sont de bonnes terres.

— Oui, mais il faudrait que l'État nous les défrichât.

Quelle idée certains colons se font-ils du rôle de rÉtat, pour s'en remettre à lui dii soin de défridtfr leurs terres? L'État leur fournit une propriété, mais il n'a nullement mission de leur faire des rentes. L'État n*a pas d'autres ressources que celles que lui fournissent les contribuables. Or, quand un contribuable paie cinq francs à l'État, c'est qu'il espère que l'État loi rendra pour cinq francs de service. Si l'État les lui prenait pour les dosnner à un colon algérien, il serait frustré et aurait le droit de se plaindre. Quand donc des colons s'adressent à l'Etat et lui disent: «Défrichez-nous nos terres », c'est comme s'ils disaient aux conttibuables français : « Cultivez-moi mon chanïp ». A quoi les contribuables français pourraient fort bien répondre : « Nous nous sommes imposé de lourdes charges pour la ,t conquête et l'occupation du pays dont on vous a

RÉCLAMATibNS DES COLONS AGRICOLES. 197

donné un morceau. Nous Tavons faitWaas murmurer parce que nous l'avons cru utile à I^ griindeur de la France dont nou» profitons tous. Maîs^ après vous avoirpayê votre champ, vous voudi;îezencorerqîïe nous TOUS le cultivions ? Non, car alors qui cultiverait le nôtre? » C'est ce que les laborieux comprennent fort bien. Je me souviens qu'à El-Kseur, sur la ro'utef de Bougie à Akbou, un vieux paysan, fin bonhomme et goguenard, après avoir laissé quelques-uns de ses compatriotes se plaindre, nous dit avec une pointe de malice : « Moi, j'ai trois garçons, on ne m'a donné que vingt-cinq hectares, et il n'y en a que dix-sept qui soient bons ; mais nous travaillons tous et nous ne sommes pas malheureux. » Il faut travailler, voilà le grand mot, et travailler avec l'acharnement, avec l'amour du paysan qui, comme disait' Michelet, épouse sa terre. L'Algérie n'est pas "un" royaume de Cocagne où les moissons poussent tou-» tes seules ; ce n'est point non plus une Californie où un coup de hasard peut faire de grandes fortunes; c'est simplement un pays fertile, mais qui ne livre ses trésors qu'au prix^d'un labeur patiejit. L'aisance y est promise à quiconque veut travailler. Distinguons donc avec êoin celui qui ne l'obtient point parce que le champ qu'on lui a donné est trop petit, et celui qui ne l'obtient point parce que son champ est mal cultivé. 11 ne faut pas que les plaÎHtes de l'un fasse englober les plaintes de Tautre dans une commune accusation d'exagération.

Avant de quitter cette question des terres, je veux

dire quelques mots d'une proposition qu'on discute périodiquement dani, les journaux. Il y a une école qu'on pjourrait appeler l'école américaine, parce qu'elle a sans cesse l'Amérique à la bouche^ qui propos»^ ^admettre fes étrangers aux distributions de terres/au même titre que les Français. J'ai trouvé quelques colons de cet avis, mais dans les villes seulement, j^armi les gens qui ne connaissent pas le prix delà terre. Pour moi, j'estime qu'une pareille mesure léserait la nation. Le champ de la colonisation est loin d'être illimité, et nous n'avons aucune raison pour en être prodigues. En chiffres ronds, on estime qu'il y a actuellement un million d'hectares , entre les mains des colons, et on calcule que le Domaine leur en pourra livrer tout au plus deux millions encore. C'est bien peu auprès des vastes régions ipie les États-Unis, l'Australie et la Plata offrent aux émigrants, à peine l'espace suffisant pour 60 ou 70,000 familles, c'est à dire 300,000 habitants (1). Ayant si peu à donner, pourquoi ne garderions-nous

(1) Il va de soi que ce chiffre de 300,000 âmes n'est pas un maxfmum au-delà duquel l'Algérie ne pourra plus recevoir d'émigrants. Il n'y a pas que les terres appartenant à l'État,

' il y a aiïftgi celles que l'Etat et les colons pourront acheter aux , ; ';jâ#abes et qui étendront indéfiniment le domaine de la coio- , ni§||rtion. Et puis, il faut compter sur les progrès de la calture quij d'extensive, deviendra intensive et permettra de nourrir éeux et trois fois plus d'habitants sur la même étendue de ", territoire. Enfin l'industrie, à peine née aujourd'hui en Algérie, • fournira un jour des moyens d'existence à une nombreuse classe d'individus. Je répète que, la densité de population de la France étant prise pour €ype, l'Algérie -est capable de nourrir dix à douze millions, d'habitants.

pas tout pour les nôtres ? La population augmentera un peu moins vile. Qu'importe? Je l'aime mieux un peu moins forte, et vraiment française d'origine, de cœur et d*esprit. Il me semble que, pour peu qu'on s'y arrête un moment, il ne saurait y avoir'deux avis là-dessus. Quant aux rêveurs qui songent à introduire des Chinois en Algérie, je crois* inutile de m*arrôter à leur projet, qui ne paraît pas sivoir été jamais pris fort au sérieux. Quand nous nous serons établis au Soudan, où le blanc ne peut se livrer aux travaux manuels, nous pourrons faire appel à la race jaune. Tant que nous resterons sur les bords de la Méditerranée, nous n'aurons point de place pour elle. Il est bien inutile de nous mettre de gaieté de cœur sur les bras les difficultés qui menacent d'ensanglanter la Californie.

La question du crédit est intimement liée à la question du mode de distribution des terres. En effet, selon que le titre de propriété délivré à l'émigrant est définitif ou provisoire, il trouve ou ne trouve pas à emprunter. J'ai expliqué plus haut que le mode actuellement en vigueur est celui de la concession avec condition résolutoire. S'il ne réside pas pendant cinq ans et s'il ne défriche pas pénitent ce délai, le colon est exproprié. C'est-à-dire que pen*dant cinq ans il n'est que propriétaire provisoire, ^t. qu'il lui est bien difficile d'emprunter. Le Code civil dispose, en eflet, que l'hypothèque est soumise aux mêmes conditions que l'immeuble sur lequel elle est consentie, de sorte qu'elle disparaît si le débiteur ne devient pas ou ne restô pas- propriétaire. De

l'argent prêté dans de pareilles conditions est fort aventuré; non-seulement il faut p^yer l'intérêt, mais il faut payer encore les risques qu'il court, et l'on arrive à des taux usuraires absolument ruineux.

Un émigrant débarque, il est fort et vigoureux, il est résolu, il sait son métier de laboureur et il obtient une concession. Seulement il n'a point de fortune. S'il travaille sa terre, il mourra de faim, car il lui faudra deux ou trois ans pour la mettre en rapport ; et s'il ne la travaille point et fait le mercenaire pour vivre, il perdra sa concession, car il ne remplira point les conditions de résidence et de défrichement exigées. Le voilà donc qui a à choisir entre deux conduites également impossibles. S'il avait cinq ou six mille francs d'avance, il défricherait, et en peu d'années serait à la tête d'une exploitation prospère. Il cherche à emprunter. Les grands établissements de crédit lui demandent :

— Quelle garantie offrez-vous?

— Ma terre.

— Merci! Et si vous n'obtenez pas un titre définitif de propriété, quel gage nous restera-t-il? Aucun, et nos avances seront perdues.

. Si le colon se décourage, il ira grossir V armée roulante (1), cette plaie de l'Algérie. S'il essaie des usuriers, ce sera pis : il s'endettera pour le reste de sa

(1) On appelle armée roulante des bandes d'ouvriers nomades français et étrangers qui vont de localité en localité se louant pour un temps et pour un travail déterminés. Ils sont exigeants, indisciplinés, irréguliers, misérables, et donnent parfois raison au proverbe qui dit que la misère est mauvaise conseillère. Us

RÉCI^AHATIONS DES COLONS AGRICOLES. 201

vie. De toutes façons, voilà un bon colon perdu pour la colonie.

Un autre émigrant arrive et obtient également une concession. Il se met aussitôt à Touvrage. Celui-là a apporté un petit pécule ; il calcule de façon à tenir deux ou trois ans, il s'est renseigné et il sait, qu'une exploitation créée de toutes pièces ne saurait entrer en rapport avant ce délai. Les trois ans se passent; son domaine commence à prendre tournure, grâce à un travail acharné. Mais ses économies sont épuisées ; la pluie a manqué ; Tannée est mauvaise et les rentrées sur lesquelles il comptait ne se font pas. Le voilà sans ressource et ne sachant comment attendre la récolte prochaine. Il est honnête et laborieux, sa conduite depuis trois ans le démontre ; son bien défriché a déjà quelque valeur. S'il pouvait encore tenir deux ans pour devenir propriétaire définitif! Il s'ingénie, il cherche, mais pas plus que l'autre il ne peut trouver à emprunter à des taux raisonnables. Il faut qu'il en passe par les usuriers. On lui fait payer le crédit dix et douze et même quinze pour cent. Il prend quand même pour sauver sa propriété. Hélas! s'il surmonte cette crise, il ne fera plus que végéter, écrasé par les lourdes charges qu'il aura contractées. S'il est à bout, il faut qu'il abandonne sa concession, qu'il ne peut pas même vendre puisqu'elle n'est pas encore à lui. Pauvre homme qui a tant peiné, trois ans de travail, ses

prennent généralement leurs quartiers d'hiver dans les hôpitaux d'où on est obligé de les éloigner par des règlements méticuleux.

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espérances, ses chances d'avenir, tout est anéanti. Et voilà encore un bon colon perdu pour la colonie. Cette impossibilité de trouver du crédit fait échouer beaucoup de débutants et pèse lourdement sur la colonisation. On a déjà essayé diverses mesures pour y remédier. La dernière est un décret du 30 septembre 1878, qui autorise les colons à conférer sur leurs concessions une hypothèque ferme et définitive, à l'abri de toute résolution vis-à-vis de l'État. Mais, pour que l'hypothèque soit valable, il faut : 1** Que l'acte d'emprunt constate que les sommes empruntées sont destinées à des travaux de construction, d'améliorations utiles et permanentes des terres, d'acquisition de cheptel ; 2"* que l'emploi des sommes à ces destinations spéciales soit ultérieurement établi par quittances et autres documents justificatifs. C'est-à-dire que le prêteur serait obligé..de surveiller l'emploi de son argent. Voyez-vous un établissement de crédit faisant inspecter les propriétés de ses débiteurs? Je n'ai pas besoin de dire qu'aucun n'a voulu prêter dans de' telle? conditions : le colon est livré plus que jamais aux usuriers. Et c'est le vrai colon qui est ici en cause, l'élément le plus digne d'intérêt de lap(^ulation algérienjie; c'est lui qu'il s'agit d'aider. Il aura bien mérité de ta colonie, le gouverneur qui exaucera ce vœu que la caravane parlementaire a recueilli partout où elle a passé : Donnez-nous le crédit à bon marché. M. Albert Grévy espère résoudre le problème par l'institution d'un privilège spécial au bénéfice dtt prêteur hypo- * thécaire et il a préparé un projet-^ cp *eiis, d'autres

pensent qu'on réussirait plus sûrement par la création

d'un établissementde crédit particulier. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question, mais, pour Dieu ! qu'on fasse enfin quelque chose !

Par une coïncidence qui n'est peut-être pas purereraent fortuite, c'est également dans la province de Constantine que les réclamations au sujet de la sécurité sont le plus ardentes. La prospérité engendre la bienveillance, et le» colons de la province d'Oran vivent généralement en bons rapports avec les indigènes. Les plaintes à propos des terres émouvaient; les plaintes à propos du manque de sécurité ont quelquefois effrayé. Eh quoi! il existe tant de haines entre races qui vivent côte à côte? Elles ont commencé à Guelma, et jusqu'au sortir de la Kabylie la caravane les a entendues répéter. Au-delà d'Alger elles sont devenues plus rares :

— Nous ne sommes pas protégés, disait-on aux dépotés; quand nous avons un beau champ de blé, les Arabes viennent la nuit et votent les épis ; quand nous avons une belle vigne, Hs y amènent leurs bêtes et la saccagent. Nous ne pouvons jamais nous reposer. Alors que nous avons travaillé tout le jour et que nous devrions dormir, il nous faut prendre nn fusil et veiller dans nos champs si nous voulons garder nos récoltes. Les meilleurs chiens ne servent de rien; les voleurs arabes se mettent nus et les effrayent.

K souvent la conversation se termii^it par cette réflexion où se trahissait une arrièrç-pensée qui me peinait vivemeoi :

20i A. TRAVERS L'ALGERIK. i

— Voyez-voiis, tant qu'il y aura de ces gens-là dans le pays, nous ne serons pas tranquilles.

A Batna, le ressentiment s'aggravait de ce que deux assassinats avaient été commis dans le voisinage depuis quelques années. A.Aïn-ïouta, comme je l'ai dit, un Alsacien, père de sept enfants, avait également été tué dans sa maison d'un coup de couteau, quatre eu cinq ans auparavant. Je me hâte d'ajouter que, malgré ces tristes exemples, les meurtres ne sont pas plus nombueux en Algérie qu'en France. Quant aux vols, on ne saurait aier qu'ils ne soient très^fréquents. .

Les colons ne voieat qu'un Remède à cet état de choses, l'application de la responsabilité collective. Quand un délit Ou un crime «çrait commis, .tes tribus du voisinage seraient obligées de livrer le coupable; si elles n'étaient pas en état de le faire, elles payeraient une amende proportionnée au mal commis. Je crois ne pas m'avancer beaucoup en disaat que jamais il ne se trouvera une. Chambre française pour voter une pareille monstruosité légale. C'est pour le coup que l'Algérie deviendrait la terre des abus! ^■

' Les bureaux arabes ont essayé de la responsabilité collective^ et le chef de l'un d'^ux me racontait quels résultats elle donnait. Voici un trait entre vingt. Un jour un meurtre fut commis sur le territoire d'une tribu de la province d'Oran, et la tribu fut menacée d'une grosse amende si elle ne découvrait pas l'assassin; les principaux chefs de tente s'assemblèrent, et, après avoir délibéré, ils écrivi-

rent à un Arabe réfugié depuis plusieurs annjées au , Maroc pour un ancien méfeit, qu'il était gracié et qu'il pouvait rentrer. Il revint en effet. Les chefs le firent saisir, et, jugeant qu'il valait mieux garder leur argent que cet homme, ils le livrèrent comme étant l'assassin cherché. On produisit contre lui autant de faux témoins que les juges en désirèrent pour s'édifier, et le malheureux allait être exécuté lorsque, par hasard, on mit la main sur le véritable coupable. Voilà à quoi la responsabilité collective expose la justic«.

Qui ne sent quel beau jeu elle donnerait aux vengeances? En dénonçant un faux coupable^ on pourrait à la fois se débarrasser d'un ennemi et éviter ram^EMle. Double profit! Et parmi les colons euxmêmes n!y aurait-il point d'abus? On a vu des armateurs faire perdre leurs navires afin de toucher la prime d'assurance. Ne se trouverait-il. pa# un colon assez peu scrupuleux pour faire disparaître une bête hors de service, par exeipple, et se la faire payer comme una bonne par les tribus voisines?

11 faut songer à d'autres moyens moins barbares. C'est plutôt par une série de mesures que par une mesure générale qu'on améliorera la situation. Les unes dépendent des conseils généraux, comme la création d^une trentîfîne de gendarmeries nouvelles que pfopose le gouverneur général. Contradiction singulière et qui ferait suspecter la légitimité des plaintes! Dans la province de Gonstantine, où Ton gémit tant sur l'insécurité, le conseil général, à qui M. Albert Grévy demandait d'en créer quinze, a re-

connu qu'il n'y en avait que quatre d'urgentes. On se plaint des voleurs et on refidse des gendarmes! Expliquez cela.

D'autres mesures devront être délibérées par le Parlement. Telle serait celle qui consisterait en une modification du Code pénal en vue des procès indigènes. La prison est une peine fort légère pour l'Arabe; il y est presque toujours mieux logé et beaucoup mieux nourri que dans sa propre famille. On en a vu se faire condamner exprès pour y retourner, et j'ai cité plus haut un curieux passage d'une lettre d'un détenu de Lambèse. De plus, elle n'est point un déshonneur. Au contraire, aux yeui de ses compatriotes, le condamné prend aisément un air de martyr. Il faudrait donc appliquer d^utres peines aux indigènes; par exemple, les travaux forcés sur les routes ou sur les terres à défricher, qui leur sont fort péhibles; en cas de récidive, la déportation, qu'ils redoutent beaucoup.

L'administration, de son côté, pourrait s'épargner des bévues qui obligent littéralement les indigènes au vagabondage. Trop souvent, en effet, on a séquestré les terres d'un village et on les a distribuées à des colons, mais sans toucher au village même. On devine ce qui est arrivé. Privés de toutes ressources, pleins d'un ressentiment que la vue de leurs terres données à d'autres ravive tous les jours, persuadés qu'ils sont victimes d'une spoliation, les indigènes reprennent la nuit en détail ce que le séquestre leur a enlevé d'un coup. On aurait dû, ou leur laisser la part de terrain qui leur était indis-

pensable, ou, si on ne voulait pas le faire, les transporter dans des régions où ils auraient pu se reconstituer un patrimoine. Mais on leur ôte les moyens de vivre et on les laisse à côté de ceux dont on les a dépouillés : qu'on ne soit pas surpris s'ils volent! On peut comparer à ce sujet ce qui se passe dans deux centres qui sont à peine à quarante kilomètres l'un de l'autre, dans le même pays, au milieu des mômes populations, à Bou-Khalfa et à Fort-National. Dans le premier on a dérobé une soixantaine de bœufs en quatre ans, dans le second on n'a jamais pris un poulet.

Mais, k mon avis, il ne fa«t attendre ni de ces mesures, ni de toutes celles qu'on pourra imaginer, une efficacité absolue. Le mal a sa racine profonde dans la situation même que nous faisons aux indigènes, et rien ne pourra l'extirper tant que nous n'aurons pas modifié complètement cette situation. Nous les traitons aujourd'hui en vaincus et en ilotes ; n'en attendons pas les vertus des gens libres. Nous pesons sur eux de tout le poids de notre force ; ils se vengent avec les armes des faibles, la ruse et les actions furtives. Je croirais avoir rendu un grand service à notre pays si, dans le chapitre spécial que je me propose de consacrer aux indigènes, je parvenais à démontrer que la prospérité définitive et la sécurité de l'Algérie dépendent de leur assimilation, qu'on ne s'est encore jamais occupé de préparer.

Notre caravane. — Aspect de la Kabylie. — Chellata. — L'Asif Tifilkount. — Hommes et femmes kabyles. — Tifilkount. — La vie kabyle. — Merveilles de culture. — Chez Mohamed- Saïd-ben-Tahar. — Surprises. — Fort-National.

J'avais un vif désir de traverser la grande Kabylie. Si souvent j'avais entendu £)pposer le Berbère à l'Arabe que je voulais le voir dans la contrée oti il a le mieux gardé son originalité. Le voyage nécessitait deux journées de mulet, et cette fatigue nouvelle avait fait reculer quelques députés dont les fourgons éprouvaient déjà suffisamment l'âge. L'itinéraire de la caravane avait donc été tracé de façon à suivre les grandes routes, et les grandes routes contournent la Kabylie sans y pénétrer. Ayant trouvé dans M. David un charmant compagnon décidé comme moi à ne point perdre l'occasion de voir un pays célèbre et que l'on visite trop peu, nous quittâmes la caravane pour quelques jours, et nous allâmes à Fort-National parle col de Chellata. Combien je me félicite aujourd'hui de ma résolution et quelle étonnante variété d'aspects présente l'Algérie ! On n'a pas à y craindre la satiété des paysages.

■ 1 i^j'-PB," y r.-

Les plantureuses vallées du Tell, les plateaux nus, les déserts, les oasis, la nc^ontagneuse Kabyïie, autant de régions entièrement différentes. Je voudrais que tous les arabophages qui rêvent Textermination des indigènes allassent passer quelques jours dans ce dernier pays. Ils en reviendraient avec d'autres opinions.

Le capitaine Leroux, chef du bureau arabe d'Akbou, prépare avec un cordial empressement notre petite expédition. Il envoie un spahis en avant pour nous faire préparer les vivres et le coucher dans les villages oii nous nous arrêterons. Un autre spahis nous servira de guide. C'est un grand gaillard aux gestes lents et solennels, dont la barbe et les cheveux sont du plus beau roux. Notre train se compose de deux mules pour nous, une pour le guide, deux pour les muletiers et une pour les bagages. On a un muletier et un mulet pour trois francs par jour, ce qui permet de voyager à bon marché. Le cheval du spahis nous accompagne, et, sans cavalier, libre, trotte comme un chien autour de notre troupe. Les selles sont larges comme les selles des écuyers de cirque, elles vous tiennent les genoux très-écartés, il n'y a point d'étriers ; on passe simplement les pieds dans les coins des tellis jetés par-dessus la bête. Je recommande cet attirail aux acrobates qui étudient la dislocation, m^^is quelle torture pour un simple voyageur I Au bout de quelques heures on a les jambes plus courbaturées que si on avait subi le supplice du brodequin.

Nos muletiers poussent leur cri guttural : Arrhi l

et nous nous mettons en route. Je veux prendre la bride de ma mule pour la guider, mais la bonne bète n'aime pas les avis et va donner droit dans une haie. Ce départ, je le confesse à ma honte, dut passablement compromettre notre prestige aux yeux des indigènes que j'entendais rire franchement derrière moi. Je laissai dès lors ma monture aller à sa guise, et nous fûmes bons amis. Quand elle ralentissait le pas, je me contentais de lui battre les épaules des talons comme j'avais vu faire aux Arabes. A part la manie commune à toute la race de choisir son chemin aussi près que possible du bord des précipices, ce qui ne laisse pas que de donner des émotions à un novice, je n'ai rien à lui reprocher. Elle était pleine de vaillance et avait le pied très-sûr. Notre spahis se tenait en avant; David lui avait confié son parapluie, et, la journée étant claire et chaude,il n'avait rien trouvé de mieux que de l'ouvrir. Ce grand diable, solennel comme un marabout, drapé dans un splendide burnous rouge et s'abritant sous un parapluie couleur prunelle, nous mit en bonne humeur. De Bougie à Akbou nous avions longé la chaîne du Djurdjura, qui ne répond guère à l'idée qu'on se fait d'une montagne. Peu de rochers, point d'escarpements, des cultures et des plantations d'arbres fruitiers presque jusqu'au sommet. D'Akbou, nous nous engageons directement dans la montagne. Un sentier très-raide nous conduit en deux heures au col de Chellata. On monte à travers les oliviers et les figuiers. Dès moutons et des chèvres paissent, .sous les figuiers, les feuilles sèches qu'on entend

craquer sous leurs dents ; d'autres troupeaux se reposent à l'ombre plus épaisse des oliviers ; des bergers chantent ou jouent d'une petite flûte en roseau. Partout des sources, fortune et vie de ce pays, rayent les pentes rouges de leur petit ruban argenté. A mi-côte sont perchés quelques villages. On a un avant-goût de la grande Kabylie. En nous retournant, nous apercevons à nos pieds la grande vallée de rOued-Sahel, au milieu de laquelle le piton isolé d'Akbou s'élève comme un formidable pain de sucre» Dans le fond, les lignes tourmentées du massif des Babors font songei* à une mer irritée aux vagues pointues.

Aux approches du col, les plantations cessent. Des touffes de diss jaillissent du milieu des rochers, si drues que, de la plaine, nous les prenions pour des buissons rabougris. C'est une herbe très-verte, roche et coupante comme nos herbes de marais, et les troupeaux n'y goûtent que quand l'hiver les a affamés. Le pic de Tizibert, pareil à une vieille muraille qui s'écroule, domine le passage à droite. Le col franchi, l'admirable panorama de la Kabylie se déroule sous nos yeux, limité à gauche par les pics décharnés du Djurdjura et s'étendant à perte de vue de tous les autres côtés. C'est un écheveau de montagnes si embrouillé qu'on n'y reconnaît aucune ligne générale ; les lignes capitonnées par la terre végétale en sont fort adoucies. Des milliers et des milliers d'arbres, isolés les uns des autres, tigrent leurs flancs de leurs masses vertes dont une ombre noire prolonge. la silhouette sur le sol. D'étroits et

profonds vallons, noyés d'ombre et de fraîcheur, les sillonnent. De tous côtés on aperçoH des villages; tantôt leurs maisons blanches sont perchées sur les crêtes, plus serrées que des mouettes sur un rocher; tantôt elles s'entassent les unes par-dessus les autres dans un pli de terrain, à mi-côte comme les quariers de roc que les eaux roulent dans un creux. Jamais elles ne descendent jusqu'au fond des vallées, d'où la crainte de la fièvre et de la servitude écartait les Kabyles. Le beau soleil fait resplendir ces villages comme des blocs de marbre^ on pourrait croire que ce sont des groupes de petites villas au milieu d'un immense verger. Émerveillés, nous nous exclamions, David et moi : Voyez donc I Encore un ! Encore un! C'est en vain que nous essayâmes de les compter; nous en oubliions toujours quelques-uns qui nous obligeaient à recommencer. On dit qu'on en voit une soixantaine. Involontairement, en présence de ce pays où tout atteste le labeur patient de l'homme, on se prend à songer aux misérables gourbis arabes, que l'on a vus à quelque distance de là, déshonorant les terres les plus fertiles de l'Algérie, et on commence à comprendre la différence qu'il y a entre les deux races.

Le premier village que l'on rencontre, Ghellata, ne prépare pas à cette bonne impression. C'est un des plus misérables, en même temps que l'un des plus célèbres de la Kabylie. Les petites maisons en pierre, contrairement à ce que nous avons vu dans le reste du pays, ne sont pas crépies, et des amas jf^ moellons que l'on rencontre à chaque pas leur

donnent l'air d'être à demi minées. Nous nous y sommes cependant arrêtés pour visiter la zaouïa dont on prononce avec vénération le nom dans toute l'Afrique septentrionale. Une zaouïa est la sépulture d'un personnage vénéré ou d'une famille illustre, auprès de laquelle se crée généralement une école. Sur la réputation de celle de Ghellata et d'après ce qu'on m'en avait dit, je m'attendais à trouver de beaux tombeaux et des bâtiments considérables. Quelle déception! Nous avons vu une cour assez grande, dallée de larges pierres, ombragée de deux grands noyers, au- milieu de laquelle se trouvaient quelques planches noircies et uséçs par le temps et ressemblant assez à des caisses rectangulaires dont on aurait enlevé le couvercle. Voilà les tombeaux des ancêtres d'Ali Cherif. Où sont les grands architectes mauresques de Tlemcen et de l'Espagne?

Quant à l'école, c'est une sorte de hangar qui occupe un côté de la cour. 11 est divisé en cinq ou six compartiments, «et le toit en tuiles est si bas, qu'un homme de haute taille ne s'y tiendrait pas debout. 11 y a actuellement cent vingt talebs, jeunes gens de vingt à trente ans. Us payent pour les leçons de leurs maîtres et pour leur nourriture la modique somme de onze francs ; la zaouïa se soutient surtout par les dons que lui font les personnes pieuses et par les aumônes que quelques-uns de ses marabouts recueillent parmi les musulmans. Une cinquantaine d'élèves étaient dispersés dans le hangar et sur les dalles de la cour dans toutes les postures que peut prendre un homme couché ou assis. Ils tenaient.-

tu A TRAVERS L^ALGÉRIE.

devant eux une plauchette en bois sûr laquelle étaient écrits des textes arabes qu'ils lisent à haute voix et très-vite, jusqu'à ce qu'ils les sachent par cœur. On eût dit un énorme essaim de bourdons. lU apprennent ainsi le Coran et un peu de grammaire, après quoi ils en savent assez pour passer euxmêmes marabouts. Ces zaouïas sont généralement des foyers de fanatisme. Le gouvernement en a supprimé un grand nombre en Kabylie.

Au-delà de Chellata, on commence à redescendre et le sentier serpente le long de la montagne. Parfois il passe par de tels escarpements que nos mulets ont vaguement l'air de mouches appliquées contre un mur; d'autres fois, il emprunte le lit d'un torrent et nous sommés enterrés de toute notre hauteur dans un fossé sur lequel les oliviers se penchent comme nos saules sur un ruisseau. Il s'éloigne peu des crêtes afin de se tenir à la portée des villages, et deux fois seulement en deux jours , lorsqu'il s'est agi de passer d'un système de montagnes à l'autre, il nous a fait descendre jusqu'au fond d'un vallon. La première fois, c'était dans le ravin de l'Asif Tifilkonnt. En Kabylie, le mot berbère Asif remplace le mot arabe Oued, et a la même signification. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour me remémorer cet endroit, un des plus délicieux dont je me souvienne. Nous venions de descendre un des sentiers encaissés dont j'ai parlé plus haut; il était si raide et tellement encombré de gros blocs de rochers, que notre spahis nous avait conseillé d'abandonner nos mules et d'aller à pied. Nous sautions d'un bloc à l'autre, et,

BN KABYLIE. 215

quand nous fûmes arrivés au bas du couloir, nous nous trouvâmes dans un vallon dont la fraîcheur nous parut si exquise que nous décidâmes spontanément tous deux de nous arrêter. Il est très-resserré, et les arbres, pour trouver abondance d'air et de lumière , ont dû s'allonger plus que de nature. Le soleil n'arrivait jusqu'à nous qu'à travers le crible de leur feuillage, et la verdure, à leur abri, était restée d'un tendre charmant. Un petit moulin était à moitié enterré sous des buissons de figuiers. Une eau abondante rebondissait sur la roue^ et murmurait sur les cailloux du ruisseau, si claire, si appétissante que nous ne pûmes résister au plaisir d'en boire. Le spahis avait fait un tour dans les vergers du chemin, et rempli le capuchon de son burnous de petites figues presque noires qui ont une telle saveur que les indigènes en mangent jusqu'à s'en enivrer. Avec un peu de pain, nous fîmes un repas-kabyle que nous trouvâmes le meilleur du monde ♦

En remontant l'autre pente du ravin, on atteint en quelques minutes le village de Tifilkount.

-— Beaucoup d'eau , pays riche , nous dit notre spahis. â

Les oliviers ont, en effet, des allures de chênes ; i les frênes, les ormes sont d'une vigueur extraordi- > naire. Des vignes exubérantes mêlent à leur feuillage leurs pampreâ que l'automne a rougis. A notre approche, les femmes s'écartent un peu; on dit que leurs maris leur font les contes les plus extraordinaires pour leur inspirer la terreur des Européens, Cependant elles ne s'éloignent qu'autant qu'il faut

21rt A TRAVERS L'ALGÉRIE.

pour bien voir encore, ce qui nous permet de les exa? miner de notre côté. Dans toute la Kabylie elles ont le visage découvert, contrairement à Tusage presque général parmi les peuples musulmans, et elles auraient bien tort de le Cticher, car elles m'ont paru mieux loties que toutes les femmes indigènes que nous avions vues jusque-là. Elles ont les joues pleines, le nez rond et sans finesse, les yeux et la bouche bien découpés, le menton rond également. Cela ne constitue pas une physionomie bien distinguée, mais elles ont l'air doux et aimable, etles jeunes filles sont d'une

fraîcheur et d'une santé qui me faisaient songer à nos montagnardes auvergnates. Celles qui sontmajiées et qui ont eu un garçon ont sur le front une espèce de large broche d*argent garnie de boutons de corail. Autant de garçons, autant de boutons, m'a-t-on dit. Elles ont un mouchoir de couleur aulour de la tête, et une robe, presque toujours bleue, serrée à la taille par une large ceinture rouge. Nous en avons rencontré beaucoup allant à l'eau ou en revenant, tantôt avec des outres noires et luisantes, tantôt avec de grandes cruches rougeâtres historiées de dessins géométriques assez jolis. Elles portent ces cruches sur la tête , sur l'épaule bu sur la hanche. Dans ce dernier cas, elles prennent une pose en équerre aussi bizarre que disgracieuse.

Les homnjes, au contraire, viennent nous voir passer, mais sans curiosité importune. Ils nous crient avec un sourire, bonjour, bonjour, ou selon l'heure de la journée, bonsoir. C'est probablement tout ce qu'ils savent de français. Je leur réponds par tout

ce que je sais de leur langue, encore est-ce un mot qu'ils ont emprunté à Tarabe, S'iam, et cela paraît les amuser autant que moi. Ils n'ont généralement pour tout vêtement qu'une chemise retenue à la ceinture et une petite calotte plaquée sur le sommet de la tête. Ils ont les épaules trapues, la poitrine développée, les muscles saillants, le teint rouge. Moi qui connais bien les robustes paysans de TAin, je suis vivement frappé de voir combien ces gens leur ressemblent. Il me semble retrouver sur leur visage la marque des mômes habitudes d'esprit, des mêmes passions et des mêmes qualités. Une branche d'arbre ayant enlevé mon chapeau pendant que je regardais un groupe sous un hangar, un homme s'en détacha, le ramassa et me le tendit avec bonhomie.

Tifilkount est sur un dos d'âne, des jardins l'entourent, et la déclivité est si forte de chaque côté qu'il nous semblait que, si nous avions détaché de sa tige une des innombrables courges que nous apercevions dans les potagers, elle aurait roulé jusqu'au fond du ravin. Gomme je l'ai dit, la plupart des villages kabyles sont bâtis dans des sites pareils. A une courte distance, ceux que nous avons visités étaient encore jolis; les murs étaient blancs; sur tous les toits rouges des figues séchaient sur des claies de roseaux; les jardins, avec leurs courges, leurs maïs, leurs tomates, leurs bosquets de grenadiers, de pruniers et d'abricotiers, leurs haies vertes, avaient un air d'aisance qui faisait plaisir. Mais, sitôt qu'on s'engage dany les ruelles intérieures, l'impression

;, change complètement. Le Kabyle est sale, et sa maison est aussi noire au-dedans qu'elle est blanche au dehors. Aucun soin d'hygiène, aucun souci du confort. Les ordures s'étalent devant les portes, les portes sont trop basses, les appartements sont trop

î petits, il n'y a point de fenêtres, l'écurie pleine de puanteurs ammoniacales touche au logis de la famille; bêtes et gens, les hommes, les ânes, les chèvres, les bœufs, vivent dans une dégoûtante promiscuité. Ce sont nos paysans, mais nOs paysans d'il a un siècle.

Nous traversons trois de ces villages avant d'arriver à Summeur. Je n'ose en transcrire les noms, notre spahis les désignant d'une façon, et d'autres personnes d'une autre. Souvent, en effet, je crois remarquer que ce qu'on nous donne pour le nom d'un village est simplement celui d'une tribu. Ils sont comme Tifilkount charmants à l'extérieur. Les habitants ont toujours le même air de bonhomie. Les Européens qui fréquentent un peu le pays et que j'ai consultés sont du reste tous d'accord pour reconnaître qu'ils sont foncièrement obligeants. La crainte suffirait à les rendre empressés, mais ils mettent quelque chose de plus dans les services qu'ils ont l'occasion de rendre.

En route, tout nous dit la vie kabyle. Nous ne rencontrons guère que quatre espèces d'arbres, des oliviers hauts comme des arbres de futaie, des figuiers dont les rameaux bleuâtres font de loin l'effet de ces vapeurs matinales où se complaisait Corot, des chênes à glands doux dont les indigènes les plus

économes se nourrissent afin de pouvoir vendre leurs figues, et des "frênes qui constituent à. proprement parler les prairies du pays. Dans ces montagnes où le général Hanoteau assure «qu*il n'est pas rare de voir des gens se suspendre par la ceinture à des cordes, pour cultiver ainsi des terrains d'un accès difficile ou dangereux », il n'y a en effet aucun j ■ pacage. Les frênes y suppléent. Nous voyons les Kabyles grimpés dans leurs branches, enlever les feuilles qu'ils mettent dans un filet de corde pour les rapporter à leurs bestiaux; les feuilles du figuier s'emploient du reste de même. Tous ces arbres admirablement soignés parviennent à une grande vieillesse, et les plus gros bâillent aux passants par de larges crevasses. Les frênes surtout sont énormes et ont une physionomie saisissante ; le tronc se divise très-près du sol, les grosses branches sont grossies encore par les bosses, dont l'usage de couper tous les ans les rameaux les fait enfler. Dépouillées de leur verdure, elles ont l'air de dresser vers le ciel de gigantesques moignons. Les statistiques offi-. cielles indiquent un certain nombre d'hectares de vignes cultivés par les indigènes ; nous n'apercevons pas de vignobles proprement dits, mais fréquemment nous admirons des ceps démesurés montant dans les oliviers.

Aucune symétrie ne préside à la distribution des arbres qui sont à peine espacés de quelques pas les uns des autres, et au désordre avec lequel ils sont répandus on pourrait s'imaginer que la nature seule ^n a soin. Mais on se détrompe bien vite. Nous dé-

couvrons des pépinières de figuiers dans les endroits ombreux et bien arrosés ; les jeunes pousses transplantées dans les champs sont protégées par des chapes en frondes de fougères; les petits oliviers sont également couverts de cages faites de bois épineux. Sous cet immense verger qui se prolonge du Djurdjura à la mer et de Bougie jusqu'à Tisser, les Kabyles sèment du blé et surtout de Torge. On a peine à croire qu'il soit possible de labourer des pentes qui ont souvent 40 degrés d'inclinaison, cependant on nous l'a affirmé de toutes parts et j'ai assisté à une fantasia d'un genre inédit qui m'a aidé à m'en convaincre. Nous venions de dépasser le village d'Aït-Azis, qui- est situé «entre Ghellata et Tifilkount, lorsque nous vîmes un troupeau de bœufs qui semblaient pris de folie. C'étaient des bêtes de petite taille, le garrot court, les jambes courtes, très-trapues et de formes lourdes- Elles descendaient avec une vitesse vertigineuse un ravin escarpé, bondissaient au milieu de tourbillons de poussière, s'arrêtaient brusquement sans même qu'on vît fléchir leurs jarrets, puis reprenaient leur élan. C'était à la fois effrayant et superbe. Nous étions tout haletants^ nous attendant à les voir rouler vingt fois dans l'abîme. Mais, quand ils se furent assez détiré les membres dans des exercices qui eussent intimidé des chèvres, ils se mirent à paître paisiblement.

11 faisait nuit noire quand nous arrivâmes à Summeur. Nous venions de traverser un nouveau ravin; la rampe qu'il fallait remonter était si abrupte, que nous étions-despcendus de nos mules pour les soula-

ger. Les pauvres bêtes, fatiguées, essayaient d'escamoter la pente par de nombreux zigzags, s'arrêtaient souvent, découragées, et se mettaient à trembler. Les muletiers les encourageaient par des o^tAi amicaux. De grands arbres épaississaient encore l'ombre autour de nous, et je ne sais quand nous serions jamais arrivés, si heureusement le frère de Mohammed-Saïd ben Tahar, auquel nous étions annoncés, ne fût venu à notre rencontre avec des gens qui portaient des torches. Mohammed-Saïd était à Fo.rt-National pour le règlement de quelques affaires, et son frère, qui parlait passablement le français, nous fit les honneurs de sa maison. Il nous fit remarquer avec orgueil une salle qu'il avait fait construire pour les voyageurs. Luxe inconnu des indigènes, il y avait trois fenêtres pourvues de vitres et une cheminée. Le chef me dit qu'il n'avait employé que des ouvriers kabyles, mais quelques-uns d'entre eux avaient travaillé dans les villes pour le compte des Français. Leur inexpérience se reconnaissait, à ce trait, que la porte d'entrée, comme celle de toutes les maisons indigènes, était trop basse. Nos casques en moelle de millet en surent quelque, chose.

Les murs étaient soigneusement passés au lait de chaux. Le mobilier se composait de quelques chaises de paille pt d'une table de bois blanc. Une grisetle de Paul de Kock n'en eût pas voulu, mais le chef en était fier.. Trois verres et une carafe étaient posés sur la table, ainsi qu'une bouteille portant une étiquette**sur laquelle je lus imprimé en belles.

-22^ A TRAVERS I/ALGÉRIP:

lettres vertes le mot « absinthe » . Au cœur de la Kabylie ! Le chef en versa au fond des verres qu'il remplit ensuite d^eau à petits coups comme aurait pu le faire un habitué des boulevards ; nous trinquâmes, et le ôls des croyants vida son verre avec autant de plaisir que nous. Je dois dire que j'avais déjà vu et que je devais encore voir jusqu'à la fin du voyage la plupart des musulmans notables s'embarrasser fort peu de la prescription religieuse qui leur interdit les boissons alcooliques. Ils en sont même au •deuxième degré de l'impiété, car ils ne se cachçnt point, et on les voit consommer le péché sur le devant des cafés algériens en présence de leurs coreligionnaires.

Le souper fut servi dans des plats, des soupières et des assiettes de provenance française. Les cuillers et les fourchettes de fer laissaient fort à désirer, mais nous eûmes chacun une serviette. En revanche le repas fut d'une couleur locale terrible. La cheurba, espèce de poulet au riz, le couscoussou et les diverses viandes qui défilèrent n'avaient qu'un goût : celui du piment rouge qui y était répandu à profusioiv. Il faut avoir un palais triplement cuirassé pour avaler ce feu; sinon, à la quatrième bouchée, on s'avoue vaincu. Le pain kabyle nVst pas levé, on dirait de grosses crêpes trop peu salées ; c'est fade, lourd et indigeste. Je me rejetai ^ur les tourta et les rnkrout, espèces de beignets sucrés frits dans l'huile qui me semblèrent délicieux. 'Le vin, car notre musulman avait une cave , le vin que nous ;buvions était un des meillelirs que «ous eussions

trouvé jusqu*alors en Algérie. Le spahis mit le comble à notre surprise en noas. disant :

— Fait par lui.

— Gomment fait par lui? .

— Oui, dit notre hôte, c'est moi qui ai fait ce vin.

Nous demandâmes toutes sortes d'explications qui 'finirent par nous convaincre. Non-seulement Mohammed-Saïd et son frère boivent du vin, mais encore ils en font avec les raisins de leurs vignes. Je ne comparerai pas cette découverte à celles de Livingstone ou de Stanley, cependant elle n'est pas sans importance, et elle a paru si extraordinaire aux Algériens auxquels j'en ai fait pai:t, que bon nombre sont restés incrédules. Le chef avait même du cognac, et lui fit honneur comme aux autres boissons.

Le frère de Mohammed-Saïd fit dérouler par terre deux matelas, deux véritables matelas; nous donuA à chacun un drap et des tapis pour nous couvrir, et nous souhaita le bonsoir. Quelle nuit inoubliable ! Je m'étais endormi du sommeil de plomb d'un homme qui vient de passer sa première journée à mulet, lorsque, vers dix heures du soir, un vacarme efTroyable nous réveilla. On eût dit que le diable était dans notre chambre. Les assiettes pirouettaient sur ellesmêmes avec un son métallique ; les chaises dansaient; la table frappait du pied comme un guéridon spirite; on entendait des corps mous et souples bondir et retomber sur le parquet; des gueules s'oumient et se réfermaîent avec des craquements ; des

V'JliW

yeux phosphorescents brillaient dans Tombre. Je crus tenir l'aventure sans laquelle il n'y a point de voyage complet. Nous nous armâmes de nos chaussures, et tout en nous tenant prêts à montrer ce dont spnt capables deux Français armés de leurs bottes, nous allumâmes du feu. Hélas ! il n'y eut pas de lutte héroïque. Les chiens du village, flairant les reliefs du souper, avaient forcé notre porte, et il y en' avait une bande en train de nettoyer les écuelles. Ils décampèrent à la première lueur et nous nous recouchâmes en pestant. Mais des hôtes innombrables y qui n'avaient pas été invités^ pullulaient sur nos matelas, et nous firent sentir si cruellement leur présence, que nous ne pûmes nous rendormir. Pournous distraire, toute la nuit nous entendîmes glapir des centaines de chacals. On ne saurait imaginer clameurs plus lugubres; on dirait des enfants qui pleurent mêlés à des chiens qui hurlent au perdu. Il fallut l'aube pour faire taire ces lamentables geigneurs. Sitôt qu'on vit clair, nous fûmes sur pied et nous fîmes autour du village une petite promenade dans l'air frissonnant du matin. Déjà les figuiers étaient pleins de bruissement?; des Kabyles en calotte rouge, des femmes, les cheveux ébouriffés sur les yeux, de jolis enfants cueillaient des feuilles pour les bêtes. Gomme tout ce monde paraissait actif! Dans une cour, un tourneur était à l'ouvrage et tournait de grosses coupes en bois d'aune sur lesquelles on dresse les plats de couscoussou; des mulets chargés sortaient du village allant au marché; des hommes, des femmes passaient affairés avec

le pas alourdi des paysans ; d'autres sortaient pour nous voir et causaient vivement de nous sans qu'aucune trace de malignité se montrât sur leurs figures ; des femmes nous montraient comme des personnages extraordinaires aux enfants qu'elles portaient sur leurs bras. Sur une petite place à l'abri d'un frêne gigantesque, j'examinaî un pressoir à huile. Il se composait de deux pièces, une grossière meule à bras pour piler les olives et le pressoir proprement dit. Celui-ci était des plus rustiques : une simple vis en bois tournant dans une poutre fixée sur deux solides montants. Cette vis, en descendant, pèse sur une planche sous laquelle on place lés olives pilées et mises dans un sac de joncs. Il y a dans la Bour» gogne de vieux pressoirs à vin exactement pareils.

Nous partîmes au milieu des bonjours d'apparence fort cordiale d'une vingtaine des habitants de Summeur. A quelques kilomètres du village, nous gagnâmes la grande route du col de Tirourda qui doit relier un jour Fort-National à Beni-Mansour. Il n'y en a encore que la moitié de faite, et il serait urgent qu'on la terminât. Le pays est le même que la veille, cependant en certains endroits l'eau manque, les arbres ne peuvent pousser et sont remiflacés par des broussailles ou de maigres fougères. En d'autres, il est vrai, nous revoyons le spectacle qui nous avait tant émerveillés une première fois : trente ou quarante villages blancs et rouges apparaissant à la fois sur les crêtes et sur les pentes.

On sait que Fort-National a été fondé en 1857 pendant l'expédition qui mit fin à l'indépendance de

œ .1 TRAVERS L'ALGERIE.

la grande Kabylie. Il est au centre du pays et le domine tout entier. Du col de Ghellata notre spahis nous l'avait montré comme un point blanc. Depuis 1871, on en a agrandi encore l'enceinte qui englobe aujourd'hui tout le plateau de Souk-el-Arba. Quand on posa la première pierre , un vieux chef kabyle demanda :

— Sidi maréchal (Randon) va-t-il donc habiter Souk-el-Arba ?

— Non, c'est un bordj qu'il fait construire.

— Un bordj ! oui, on m'avait bien dit la vérité. Regardez^moi , quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin (chef) des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir (1). »

La liberté kabyle ne s'en est pas relevée en effet ^t ne s'en relèvera pas. L'insurrection de 1871, •dont les masses désordonnées sont venues se briser contre la forteresse, a montré une fois de plus aux indigènes que le drapeau français qui la surmonte, et qu'ils aperçoivent sans cesse de toutes les cimes de leur pays, est invincible pour eux. Les insurgés avaient deux canons qui avaient été enterrés à Koukou au moment des guerres d'indépendance ; ils parvinrent à en tirer quelques coups contre le fort. Pour empêcher les indigènes de s'enorgueillir du fait, on a bâti depuis deux tours sur les emplacements où les pièces avaient été mises en batterie.

Fort-National est un poste purement militaire, nullement une colonie. Les habitants civils qui sont

(1) Emile Carrey, Récits de la Kabylie,

venus s*y fixer, au nombre de 287, sont obligés de résider dans l'enceinte. Tout est sacrifié aux nécessités de la défense, et les constructions militaires occupent les deux tiers de remplacement. Rien de particulièrement curieux à signaler, si ce n'est l'abondance des arbres et les bibelots indigènes que l'on trouve à acheter. Ce sont des sabres aux lames de fer et aux manches en bois, des couteaux de mêmefabrique, des fusils incrustés d'argent et de Corail, des bijoux d'argent, des poteries et des objets en bois sculpté, tels que des couteaux à papier, des cuillers et des fourchettes, des pupitres, des matraques. Tout cela est un peu barbare. Il est vrai que c'est également bon marché.

Une anecdote qui nous amusa montre quels petits sacrifices la vie coloniale peut imposer aux Algériens qui sont éloignés des grands centres. L'un des habitants de Fort-National, homme instruit et aimable, auquel nous étions recommandés, voulut absolument que nous passions une' soirée chez lui. Nous n'avions point de valises, partant ni linge ni vêtements de rechange, mais l'excuse ne parut pas sérieuse. On ne lâche pas ainsi des étrangers de passage à Fort-National^ et, bien que nous fussions faits comme des voleurs, il fallut nous rendre à l'invitation.

La jeune fille de la maison se mit au piano. Aux premières notes nous nous regardâmes avec effroi : l'instrument désaccordé sonnait horriblement faux. La musicienne n'en exécuta pas moins bravement un morceau, puis un second, puis un troisième. La

Qui se fera l'apôtre de la Kabylie? — Notre honneur et notre iatérét exigent Tassimilation des indigènes. — Les indigènes ne disparaîtront pas de l'Algérie. — Preuves qu'ils ne sont point réfractaires à notre civilisation. — Arabes et Berbères.

— Ilotisme actuel des indigènes. — Vainqueurs .et vaincus. —

— Comment on encourage les naturalisations. — Nécessité de mettre les indigènes en rapport avec le gouvernement par des délégués élus. — Il faut détruire la société arabe. — Constitution de la propriété individuelle. — Constitution d'un état civil des indigènes. — Suppression de la justice musulmane. — Suppression des collecteurs d'impôts indigènes. Des écoles ! Partout des écoles !

Tout en rêvant dans la diligence de Tizi-Ouzou à Alger, je me disais : « Voilà une des races les plus laborieuses du globe, elle a fait d'un pâté de montagnes un immense verger, et chaque jour elle le dispute aux eaux des pluies qui en entraînent la terre ; elle est aussi sobre que patiente, et cinq cent mille habitants vivent sur un territoire d'où trois cent mille Européens auraient peine à tirer leur subsistance. Et une race douée de pareilles vertus ne serait pas perfectible? Mise en contact avec notre civilisation, au lieu d'en profiter, elle devrait disparaître devant elle? Non, ma raison, aussi bien que mon cœur,

proteste contre une pareille idée. Le paysan qui aime sa terre aime aussi tout ce qui la rendra plus productive ; le sédentaire qui aime sa maison aime aussi tout ce qui Tembellira ; Thomme qui vit de son travail doit finir par aimer un régime qui lui en assure les fruits. Aucun préjugé, aucune conviction même ne tient éternellement contre un intérêt évident. Je connais l'histoire de la transformation de nos villages de TAin. Depuis quarante ans, on s'est mis à tamiser la farine, et au lieu d'un grossier pain noir on a fait peu à peu de bon pain blanc, on a pris l'habitude de la viande une ou deux fois par semaine , on a acheté du linge et de meilleurs vêtements, on a remplacé la terre battue par des carreaux de brique , on a crépi l'intérieur des maisons. Les vieillards protestaient, inquiets de ces recherches de bien-être où ils voyaient des présages de ruine, mais les jeunes gens se sont donné à eifx-mêmes ce que leurs pères s'étaient obstinés à se refuser. Pourquoi? Parce que, en même temps que la facilité croissante des transports augmentait la valeur de leurs produits, et par conséquent leur fortune; ils étaient pénétrés par la grande diffusion d'idées qui s'est faite dans la première moitié de notre siècle. Us avaient appris, ils savaient. Qu'en coûterait-il aux Kabyles pour avoir dès à présent un pain mieux fait, des charrues meilleures, des maisons plus propres? Rien que d'apprendre et de savoir, et croit-on qu'ils ne seraient pas reconnaissants à ceux

qui leur apprendraient? Qui donc se fera l'apôtre de la Kabylie ? Enseigner aux Français ce qu'ils gagne-

raient à rapprocher d'eux les indigènes, enseigner aux indigènes ce qu'ils gagneraient à se rapprocher des Français, réconcilier les deux races, faire entrer les vaincus dans la grande famille des vainqueurs, oh î je voudrais qu'un homme éloquent se consacrât à cette glorieuse mission î Serait-il possible d'employer plus noblement sa vie? Où est cet homme? Qu'il parle. Je sens, je sais qu'il se ferait écouter parmi nous. » *'

Encore un arabophile, diront certains Algériens pour qui arabophile veut dire hostile aux colons. Non pas, mais un Français qui aime autant que personne ses compatriotes de l'autre côté de la Méditerranée. Je ne suis pas un partisan du royaume arabe, je ne demande pas qu'on laisse les indigènes ileur barbarie ; au contraire, je demande qu'on les en arrache et malgré eux, au besoin, en usantdenolre autorité de vainqueurs, s'il le faut. De même que rÉtat revendique le droit de diriger l'éducation de la jeunesse, je voudrais qu'il s'arrogeât celui de former l'esprit de ces autres enfants. Il faut qu'on prenne une série de mesures dans le but précis de préparer les indigènes à l'assimilation, c'est-à-dire à recevoir lin jour le titre de citoyens français. Notre honneur et notre intérêt nous le commandent à la fois.

Notre honneur. La France s'est toujours glorifiée de marcher à la tête de la civilisation. Ce serait un scandale et une honte si elle considérait comme étemel l'état d'ilotisme où ces deux millions et demi d'individus sont réduits aujourd'hui. Quand nos troupes ont débarqué sur la côte d'Afrique, nous

invoquions, pour légitimer la conquête, la nécessité de mettre fin à la barbarie qui y régnait. Eh bien, la barbarie y règne toujours. Seulement, ce n'est plus le drapeau turc qui Tabrite, c'est le drapeau français. Pour moi, je me sentirais profondément humilié dans mon amour-propre national, s'il étatt entendu qu'il en sera toujours ainsi.

Notre intérêt. Tout fait prévoir que les indigènes garderont une supériorité numérique sur les colons pendant longtemps encore, pendant plus d'un siètle peut-être. Il s'agit donc de savoir si les colons auront pour voisins des fanatiques ignorants ou des gens civilisés, des amis ou des ennemis. Tant que les indigènes seront séparés d'eux par la langue, par les mœurs, par les traditions et les rancunes que leur isolement conserverait indéfiniment, la grande question de la sécurité sera insoluble, parce que le vol au détriment des vainqueurs sera toujours méritoire chez des vaincus. Si Ton persévère dans le système adopté depuis la conquête, c'est l'insécurité à perpétuité, la menace permanente de nouvelles révoltes, l'Algérie restant éterndlement on camp. Si l'on se décide à tenter sérieusement et vigoureusement l'assimilation, c'est l'espoir de voir les haines de races disparaître, et la France compter un jour deux millions de sujets de plus. L'Algérie présente deux problèmes étroitement liés, et l'un ne saurait être tenu pour résolu tant que l'autre ne le sera point. La colonisation européenne sera toujours menacée, précaire, tant que l'assimilation des indigènes ne sera point faite.

Je sais quelles objections, on oppose à ces idées. On dit : Pourquoi nous occuper des indigènes? Les races inférieures devant fatalement disparaître devant les races supérieures, ils s'éteindront peu à peu. Or, rien n'est moins démontré que cette prétendue loi naturelle qui condamne les races inférieures. Voilà trois cents ans que la race indigène du Pérou est en présence de la racg espagnole , et cependant elle forme toujours la majorité de la population du pays. Le dernier recensement des possessions anglaises dans l'Afrique australe a révélé que le chiffrede la population noire augmente rapidement. En Algérie même, il ne m'est pas prouvé que les indigènes soient en décroissance. D'un recensement à l'autre, les statistiques constatent des écarts énormes. Le recensement de 1872 avait indiqué une diminution de plus de 600,000 âmes, celui de 1876 indique une augmentation de 330,000 âmes. Je crois que cela montre seulement que nos statistiques sont mal faites et méritent peu de confiance.^ On les dresse sur les simples déclarations des chefs de famille, qui tantôt comptent et tantôt ne comptent pas leurs garçons en bas âge et leurs filles. En réalité, de l'avis des officiers et. des administrateurs civils qui ont pu surveiller une certaine étendue de territoire pendant quelques années, le nombre des indigènes tend à croître, ce qui s'explique surabondamment par la paix, la sécurité et le bien-être qui sont les résultats de l'occupation française. Que les colons règlent donc leur conduite sur cette conviction qu'ils sont destinés à vivre éternellement au

331 A TRAVl^RS L'ALUËItlE.

milieu d'eux, et qu'ils ont tout à gagner à entretenir avec eux de bons rapports, et tout à perdre à bd avoir de mauvais.

On dit encore : jamais vous n'assimilerez les Berbères, encore moins les Arabes. Le musulman est absolument réfraclaire à notre civilisation. Il a pour nous non-seulement de la haine, mais encore du mépris : on n'imite pas un peuple qu'on méprise, Cette objection paraît plus sérieuse que l'autre, mais je ne la crois pas mieux fondée. Rien n'est immuable en ce bas monda, ni le i s peuples. Les générations d'une idées à deux sources : dans les ti reçoivent de leurs ancêtres et < i elles vivent. Si le milieu changt leqoe l'esprit de la race ne se modifie pas aussi. Je ïoddrais que quelqu'un connaissant bien le passé de l'Algérie la parcourût avec soin dans le but de noter les différences qui existent entre les mœurs et les habitudes indigènes d'il y a quarante ans et celles d'aujourd'hui. Je suis certain qu'on serait surpris des changements qui se sont déjà opérés.

Dès maintenant j'en pourrais citer quelques-uns en passant. A Bône et à Oran, on nous a fait remarquer' qu'il n'y avait ' pas de jeunes gens parmi tes Arabes venus pour la fantasia qui terminait les courses ; d'où je conclus qu'un état de paix général et permanent ayant succédé aux guerres perpétuelles d'autrefois, les exercices guerriers tombent en désuétude. Nous avons désarmé toute la population, nécessairement les jeunes gens ne peuvent plus ap-

LA QUESTipN INDIGÈNE. 235

prendre à so servir des armes. Les Abd-en-Nour ont quitté la tente pour bâtir des maisons, la vie pasto**'raie pour la vie agricole; d'où je conclus que le ao- . made qui a à sa disposition un territoire fei^tile deviendra sédentaire quand les gains que lui procurera la culture de ce territoire seront suffisants pour letqnter. Avant 1869^ les indigènes n'ensemençaient que quinze à dix-huit cent mille hectares et ne possédaient que sept millions et demi de têtes de bétail; aujourd'hui ils ensemencent deux millions et demi d'hectarçs et élèvent près de quatorze miliions de tôles de bétail ; avant la conquête ils ne produisaient de la laine qu'autant qu'il leur en fallait pour leurs besoins , aujourd'hui ils en exportent pour quinze à dixhuit millions; d'où je conclus qu'ils ne sont pas rebelles au travail et que l'amour du gain peut vaincre leur paresse. Quelques Kabyles ont adopté notre charrue pour obtenir des labours plus profonds; d'où je conclus que l'indigène est parfaitement capable d'apprécier la supériorité de nos outils. J'ai trouvé à Summeur une maison bâtie à la française, des meubles et des ustensiles français, d'où je conclus que l'indigène se laisse fort bien séduire par notre confortable. Nous avons rencontré une foule d'indigènes parlant bien ou mal le français, d'où je conclus que, si on se donnait la peine de le leur apprendre, il y en aurait encore bien davantage qui le sauraient. Si je consulte YÉtat actuel de VAlgériey je vois que 839 musulmans se sont fait naturaliser depuis la conquête et que 431 autres ont demandé la naturalisation sans l'obtenir; c'est peu, mais je n'en

t36 . A TRAVERS L*ALGÉRIK; .

conclus pas moins que Ton peut être musulman et n'avoir pas pour la nationalité française une horreur insurmontable. Les volontaires ne manquent jamais pour remplir les cadres de nos régiments de turcos et de spahis, et j'y vois une preuve de plus qu'il n'existe pas de répugnance invincible entre les indigènes et nous. Enûn tout le monde s'accorde à reconnaître que depuis la conquête de déplorables habitudes d'ivrognerie tendent à s'introduire parmi les indigènes; certes, ce n'est pas une modification dont nous ayons lieu de nous vanter, mais enfin elle vient à l'appui de ce que je disais en commençant: quand les conditions d'existence d'un peuple changent, ses mœurs changent aussi.

N'imaginons donc pas que nous avons affaire à une matière impossible à forger. Elle n'est pas fort malléable, j'en conviens, mais elle l'est et cela suffit pour que nous ne désespérions pas. Groyez-vous que les indigènes nous emprunteront le matériel de notre civilisation sans en prendre aussi l'esprit? En même temps que nos outils, nos ustensiles, nos meubles, notre confort et notre manière de vivre, nos idées pénétreront chez eux et d'autant plus rapidement qu'elles auront pour véhicule notre langue répandue par de nombreuses écoles. Si quelqu'un en doute, je répondrai: Qu'en savez-vous? A-t-on jamais essayé? Qu'a-t-on fait jusqu'à présent pour les rapprocher de nous? Rien. Attendez au moins un échec

Si les dépenses qu'entraîneraient les mesures propres à préparer l'assimilation faisaient hésiter, on pourrait faire une expérience sur un territoire

LA QUESTION lîiDlGÈNE. 237

restreint) et je n*en vois pas de plus propice que la Kabylie. Le public français, accoutumé par une erreur trop longtemps officielle à appeler Arabes tous les indigènes, croit volontiers qu'il n'y a que des Arabes en Algérie, et, bien que le fait ait été signalé depuis longtemps, je suis sûr d'étonner encore plus d'un de mes lecteurs en lui apprenant qu'ils ne représentent qu'une assez petite minorité de la population. En chiffre rond, on estime le nombre des indigènes de la colonie à 2,500,000. Dans ce total, les Arabes purs ne comptent que pour 500,000, c'est-^àdire pour un cinquième ; ce sont les descendants des tribus de la grande invasion du xi* siècle. Les deux millions restants sont les fils des habitants primitifs que les Carthaginois et les Romains avaient déjà trouvés établis dans cette partie du monde et qu'aucune conquête n'a pu en chasser. On les divise en Berbères purs, c'est-à-dire ayant gardé leur langue en même temps que leurs coutumes, et en Berbères arabisés, c'est-à-dire ayant adopté la langue arabe depuis la conquête musulmane. Chacune de ces deux catégories comprend à peu près un million d'individus. La première se compose pour une moi- . tié de la population de la grande Kabylie. Grâce à la configuration d'un pays montagneux presque inaccessible aux armées, c'est là que la race a le mieux conservé sa langue, ses traditions et son originalité à travers les siècles.

Le parallèle entre le Kabyle et l'Arabe a été souvent fait, je ne saurais me dispenser d'en rappeler les traits principaux. La différence capitale qui

."iiv^Liujiigy

233 A TRAVKRS L'ALGERIj:.

, existé entre eux provient du fait que j'ai déjà signalé dans ce que j'ai dit de l'insurrection de l'Aurès. La société arabe est purement religieuse ; la société kabyle repose, au contraire, sur des traditions civiles. L'Arabe tire toutes ses lois du Koran; pour lui, elles ne répondent pas seulement à une nécessité sociale, elles sont des articles de foi. Le Kabyle a conçu la vie sociale en dehors de la religion. Au moment où la conquête lui a imposé l'islanisme, il était en possession d'institutions civiles auxquelles il s'est attaché avec passion. S'il a dû accepter le Koran comme doctrine, il l'a rejeté comme code pour garder ses traditions légales et politiques. Chez le Kabyle les réformes n'atteignent que le citoyen , chez l'Arabe elles atteignent le citoyen et le croyant ; de là double résistance au progrès chez ces derniers.

Mahomet a comme pétrifié la société arabe dans l'état où il l'avait trouvée, et il l'avait trouvée constituée d'une façon très-primitive. La tribu vit sous le régime patriarcal; le chef dispose d'un pouvoir sans contrôle ; la plupart des biens sont en commun ; les individus sont noyés dans la collectivité. Dans la société kabyle, au contraire, la propriété est individuelle ; le pouvoir se déléguait par l'élection, les droits de chaque individu étaient nettement définis. Je parle au passé, parce que nous avons eu le tort de détruire leurs institutions au lieu de nous en servir. On peut voir chez les Arabes les efi'cts de l'irresponsabilité, et chez les Kabyles les effets de la responsabilité. La comparaison est de la plus haute portée philosophique. L'Arabe est

mauvais cultivateur, pourquoi travaillerait-il? Il n'a pas le stimulant du gain personnel; ce qu'il fait profite à la collectivité, non à lui. Le Kabyle a son champ à lui, et poqr en tirer le meilleur parti possible se lève de bonne heure, sue toute la journée, le tourne et le retourne. L'Arabe se soucie peu d'amé- | liorer les cultures ; ce n'est pas son bien ; ce n'est pas lui qui aurait le bénéfice des améliorations. Le Kabyle, qui aime sa terre, recherche ce qui pourrait la rendre plus féconde. L'Arabe, n'étant attaché au sol par aucun lien particulier, préfère la vie nomade. Le Kabyle, qui a une propriété, préfère la vie sédentaire. L'Arabe, qui n'en a pas l'habitude, n'aime pas les travaux manuels. Le Kabyle est un laborieux agriculteur, on pourrait presque dire un jardinier. Le caïd arabe, n'étant retenu par aucun frein, se rend trop souvent coupable de rapines et d'oppression. L'amin kabyle, dépendant d'une élection, était soumis au contrôle permanent des électeurs et restait juste pour garder leur estime. L'Arabe, n'ayant aucun droit et sachant que sa fortune dépend de la faveur du maître, se fait souple, ruse et intrigue pour la gagner; il est fourbe. Le Kabyle, dont la fortune dépendait de l'opinion publique, essayait de se donner les vertus qu'il prisait chez les autres. Il est droit et tient sa parole. Volontiers, si on a l'air de suspecter sa bonne foi, il demandera : Me prends-tu pour un Arabe?

On pourrait pousser plus loin ce parallèle de l'influence que les divers modes de propriété peuvent avoir sur les mœurs des peuples, ces indica-

to

tions suffiront à mes lecteurs (l).J'ajoutemi seulement encorô que la condition des femmes est meilleure chez les Kabyles que chez les Arabes. Ce n'est pas qu'elle soit encore bien brillante. La femmo s'achète comme une pièce de bétail, et il arrive trop souvent qu'on rompt le marché quand il a cessé de plaire. Cependant, tandis que l'Arabe la regarde comme un être inférieur, une bête sans âme, le Kabyle la traite avec plus d'égalité. Elle garde son foyer et elle y a conquis une place et une certaine dignité. Elle sort librement et le visage découvert, et elle est presque toujours épouse unique; les Kabyles polygames sont de très-rares exceptions. Elle compte dans la société et jusque dans les conseils politiques. Laprophétesse Lella-Khedidja a joué un rôle célèbre dans l'insurrection de 1857. Des femmes ont régné sur des Berbères à diverses reprises, Dans cette même insurrection de 1857, chaque tribu tinta se mesurer avec nos troupes, même lorsque tout espoir de succès fut perdu; comme on demandait le motif de cette déraisonnable résistance, les Kabyles répondirent : Nos femmes n'auraient plus voulu nous faire le couscous, si nous n'avions pas eu notre journée de poudre.

Disposition au prpgrès, vie sédentaire, goût du travail, probité, respect relatif de la femme, autant de traits qui comblent l'abîme qui nous sépare des

(1) Voir, sur les intéressantes coutumes kabyles, les mémoires du maréchal Randon, les travaux du D^ Warnier, du prince Bibesco, du baron Aucapitaine, et surtout le beau livre de MM. Hanoteau et Letourneux.

Arabes et rapprochent de nous les Kabyles. Tous ceux qui oîit connu ce dernier peuple l'ont aimé : le docteur Warnier avait Tespoir qu'il se convertirait un jour en masse au catholicisme ; le baron Aucapitaine estimait qu'avant un siècle il serait absolument français. Il est évident, si on veut faire un essai sqr un théâtre restreint, qu'il faut choisir la Kabylie où le terrain est mieux préparé que nulle autre part. Elle est assez grande et assez peuplée pour former un beau département où on pourrait se livrer. à la plus intéressante des expériences. Mais, à mon avis, on ferait mieux d'appliquer du premier coup à toute l'Algérie les réformes qui amèneront progressivement l'assimilation des indigènes.

Ces réformes, je n'ai point la prétention de les indiquer moi-même, je n'ai aucun système à recommander. Je me contenterai de résumer les impressions que j'ai gardées des conversations que j'ai eues à ce sujet avec de nombreux Colons. Ce sont leurs propres idées que je vais rapporter. Elles ont trait aux mœurs, aux habitudes administratives et aux lois.

D'abord, réforme des mœurs. Nos colons en général devraient modifier leur manière d'être avec les indigènes. Non pas qu'ils aient en aucune façon démérité la réputation de bonté acquise à notre nation. Les crimes et les délits commis par des colons contre des indigènes sont très-rares. Les bureaux de bienfaisance algériens donnent sans distinction de race; on admet les indigènes dans les sociétés de secours mutuels et les hôpitaux leur sont toujours ouverts. Le > colon a la main généreuse, et cette

phrase, que le docteur Wamier écrivait il y a quinze ans, n'a pas cessé d'être vraie : (damais un indigène ne se trouve avoir besoin de secours à portée d'un Européen, sans que celui-ci ne lui vienne en aide. » Mais, si l'on convient que nous avons bon cœur, on dit aussi que nous avons mauvaise tête. Nous aimons à marquer notre supériorité, à faire les jnattres. Cette disposition d'esprit porte le colon à rappeler à l'indigène qu'il est un vaincu, et, je le dis sinfcèrement, il m'a semblé quelquefois que nous étions des vainqueurs bien désagréables. A Bône j'ai vu un enfant de quatorze ou quinze ans expulser à coups de pieds de la gare un Arabe à barbe blanche. Le vieillard défilait gravement sous la grêle de coups du gamin, et personne ne s'est interposé pour mettre fin à cette scène qui m'a humilié. A Fort-National nous étions allés visiter le marché, un Kabyle avait laissé sur la route son petit garçon, âgé de trois ou quatre ans, juché sur un cheval. La bête, sans être attachée ni entravée, se tenait immobile avec l'admirable patience de sa race; l'enfant, encapuchonné dans son burnous, nous regardait d'un air de gravité fort curieux. Un colon de notre groupe trouva drôle de troubler cette tranquillité et sangla d'un vigoureux coup de badine le cheval qui partit au galop. L'enfant effrayé se mit à crier; le père ne fit qu'un bond hors du marché et courut à son secours. Quand il repassa devant nous, il nous regarda d'un œil plein de haine en murmurant des imprécations que nous ne pouvions comprendre. N'êtes-vous pas d'avis qu'il eût mieux valu, pour le colon, donner

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une caresse au petit garçon qu'un coup de fouet à la bête?

A Oran, le 19 octobre, un grand banquet fut donné au gouverneur de TAlgérie et aux membres de la caravane. On y avait invité quelques-uns des princicipaux chefs des environs. Devant ces hommes qui étaient des hôtes, M. Jacques, député du département, prononça un discours dans lequel il déclara que tous les grands chefs étaient des traitres qu'il fallait faire disparaître si on voulait asseoir définitivement notre domination en Algérie. A cette injure qui leur était lancée en plein visage, un des Arabes se mit à pleurer. L'incident causa une pénible impressions à tous les assistants, et Si-Ahmed-Ould-Gadi, bach-agha de Frendah, grand officier de la légion d'honneur, Si-Mohamed-ben-Daoud , agha des Douairs, commandeur de la légion d'honneur, et Si-Ahmed-ben-Ahmed, agha des Ouled-Riah, officier de la légion d'honneur , protestèrent avec inidignation dans VÉcho d'Oran contre cette accusation de trahison. Leur lettre est un document à conserver; les indigènes n'ont point de presse, et il arrive bien rarement que l'expression de leurs sentiments soit rendue publique i Je pense qu'on me saura gré d'en reproduire les principaux passages :

Si M. Jacques connaissait les hommes et les choses de notre pays, ce n'est point devant nos barbes blanches qu'il eût parlé <ie trahison, car il saurait que, depuis notre enfance, c'est-àdire depuis que les Français ont débarqué en Algérie, nous sommes venus nous ranger spontanément sous leur drapeau, «t que, fidèles serviteurs, nous avons versé notre sang sur tous

les champs de bataille où il a plu aux chefs français de nous conduire.

Mais M. Jacques ignore notre histoire : il ne nous connaît pas, il ne nous a pas vus à l'œuvre, il ne nous a pas suivis dans les expéditions. D'autres soins Font appelé en Algérie, d'autres occupations l'ont retenu dans les villes. Ce n'est pas vous, monsieur le directeur, ni ceux qui, comme vous, nous ont discutés quand nous étions grands et foris, qui vous abaisseriez à nous insulter, aujourd'hui que nous sommes vieux et déchus dQ notre grandeur.

Les temps sont bien changés. Autrefois notre devoir était d'obéir à l'autorité militaire et d'aller nous faire tuer en combattant contre nos frères, pour assurer à la France la conquête de l'Algérie.

Aujourd'hui que la conquête est achevée, que la paix et la tranquillité régnent dans le pays, on nous oublie, on nous met de côté, on ne veut pas nous traiter comme les Français ni comme les Européens ; bien heureux encore quand on ne nous injurie pas publiquement par paroles ou par écrits! Et cependant nous continuons à assurer cette tranquillité du pays qui permet le développement de la colonisation et du commerce. Comme les colons qui s'installent chaque jour à côté de nous, nous défrichons, nous cultivons, nous plantons des arbres, même de la vigne, nous assimilant peu à peu leurs procédés, ^Mirs instruments.

M. Jacques en fait-il autant? Pouvons-nous admettre que cet homme soit notre représentant, à nous indigènes? Que pouvoHs-«ous attendre de son intervention dans les questions qui nous touchent?

Quand un député, dont la sortie a du reste été vivement regrettée de la population oranaise, quand un député donne l'exemple de pareilles vexations, on peut bien penser que le simple colon ne se met pas toujours en peine de ménagements. Si un indigène ne se range pas assez vite sur le passage d'une voiture, on le cingle d'un coup de fouet accompagné de quelque gros mot railleur; on dérange

d'un air d'autorité les ouvriers qui travaillent pour les faire examiner par un ami ; on goûte aux fruits des étalages; on en cueille dans les jardins en passant ; on ne résiste guère à l'envie de faire une mauvaise plaisanterie si l'occasion s'en présente. Bref, c'est une sorte de guerre à coups d'épingle qui continue; l'indigène sourit d'un air résigné, mais savezvous ce qu'il ressent? Il n'y a, au fond, point de méchanceté dans tout cela; mais ces petites humiliations n'en entretiennent pas moins la haine dans un cœur fier en lui rappelant chaque jour la situation où l'a mis la conquête. Un détestable préjugé veut que l'indigène ne respecte que la force; je doute cependant qu'on se le concilie jamais par de mauvais procédés^En nous voyant les traiter avec égard, plus d'un nous a dit : « Vous, vous êtes des Français de France», ce qui semblerait indiquer qu'ils ne sont pas aussi insensibles à la douceur qu'on voudrait le croire.

Vous en parlez bien à votre aise, me diront quelques Algériens ; on voit bien que vous n'êtes ^p^ toutes les nuits exposés à être volés, sinon vous ne

parleriez pas si posément. Eh ! mes amis, mon avis n'en est que plus désintéressé. Il s'agit de résoudre la question de la sécurité et j'en reviens là : Voulez- Yous que les indigènes restent vos éternels ennemis ? Il est de toute évidence que vous ne sauriez répondre affirmativement. Ne vous lassez' donc pas de leur faire les avances, puisque votre intérêt l'exige. Mettez-vous à leur place. Jusqu'à présent ils n'ont aucune raison de nous beaucoup aimer. N'est-ce pas

à VOUS de faire les frais, d'une réconciliation dont vous serez les premiers à bénéficier ?

Et je crois qu'il entre beaucoup de parti pris dans le langage des gens qui prétendent que cette réconciliation est impossible. A Bône, ayant besoin d'un portefaix pour porter nos malles, nous interpellâmes un Kabyle qui passait. Quand il sut de quoi il s'agissait, bien que ce fût un pauvre ouvrier du port, il nous dit : « Pour faire plaisir, je les porte- Tai; pour de l'argent, non. » AConstantine, comme nous nous promenions un matin dans la ville arabe, je m'informai du nom de certains fruits jaunes que je voyais dans une corbeille, l'indigène qui les vendait me dit gracieusement : « Tu peux en goûter, si tu veux. » On m'a dit que le Kabyle voulait tout simplement se faire prier afin de demander plus cher et que le marchand espérait me vendre ses fruits. Ce ' ;$ont des suppositions, pourquoi n'aurais-je pas cru à ' leur sincérité? Pendant que nous étions à Blidah, le Tell, journal de cette ville, publia la note suivante:

Le nommé Mohammed Bou Setta, propriétaire à Milianah, •de passage ffH notre ville, a trouvé sur le marché européen un •porte-monnaie contenant une somme assez ronde en or.

Il s'est empressé d'en faille le dépôt à la police, qui tient l'objet trouvé à la disposition du propriétaire.

On est heureux d'avoir à porter un pareil acte de probité à la connaissance du public.

La dignité, l'amabilité et l'honnêteté ne sont donc pas inconnues dçs indigènes. Dès lors il me paraît moins difficile de nous en faire peu à peu aimer. •Cultivons ces qualités en eux, nous gagnerons les

meilleurs, et, une fois cette élife acquise à notre cause, il se formera parmi eux une opinion publique de moins en moins favorable aux sentiments de sourde hostilité que la masse garde contre nous. Le

' brigandage a été à certaines époques une manifestation du patriotisme en Italie, on en pourrait dire autant actuellement du vol en Algérie. Aussi, le jour où les voleurs ne pourront plus se faire un mérite aux yeux de leurs compatriotes d'avoir volé un Européen, le nombre en décroîtra inévitablement.

Ensuite, réforme des habitudes administratives. Elles sont naturellement le reflet des mœurs de la population coloniale. Les indigènes n'ont que la bienveillance des administrateurs pour garantie de la justice de l'administra ti on. Celle-ci dispose contre eux d'un arsenal de lois et de décrets qui leur font une situation singulièrement précaire. J'en citerai un exemple que je crois topique. Qu*Bst-ce qui tieat le plus au cœur de la plupart des hommes sinon la maison où il est né et le champ que ses aïeux lui laissent? Eh bien, actuellement, on peut dire d'une manière générale que pas un indigène, en se* couchant le soir, n'est assuré que son bien sera encore à lui le lendemain quand il se lèvera. En pleine paix, on le lui prendra pour les besoins de la colonisation, on l'expropriera. L'art. 19 de Jaloi du 16 juin 1851 porte en effet : « L'expropriation peut être prononcée pour la fondation des viiles, villages ou hameaux^ ou pour l'agrandissement de leur en-

. ceinte ou de leur territoire. » Quand vouS lisez dans les journaux qu'on vient d'affecter un crédit de tant

à Tachât de terres destinées à ê'tre livrées â la tolonisatian, cela veut dire qu'on va déposséder de leurs terres un certain nombre dlndigènes. G*est un droit que nous tenons de la conquête, et ce n'est pas moi qui en contesterai la légitimité, mais il est parfois, bien cruel à exercer. Tant qu'on n'exproprie qu'une partie des terres que beaucoup de tribus ont en trop grande abondance, c'est bien; mais, quand on touche à l'installation même des indigènes, à leurs villages, quand on oblige des populations à se déplacer comme je l'ai vu faire en Kabylie, que de douleurs! On répond: Nous les indemnisons. Hélas! je le demande , si on disait à des paysans de France : Voici le prix de vos terres, allez-vous-en; est-ce le coeur content qu'ils partiraient? L'indigène aussi s'éloigne le cœur plein de rancunes ; bonne graine d'insurgé pour le prochain mouvement. Par cela même que le droit nous vient de la conquête, en continuant à en user nous continuons les hostilités. Alors comment espérer l'apaisement? Ce que je désirerais, ce n'est pas qu'on y renonçât dès maintenant, j'ai un trop vif désir de voir la colonisation s'étendre; c'est que dès maintenant on fixât les limites dans lesquelles on l'exercera encore. Qu'une* commission, embrassant l'Algérie tout entière dans un vaste programme, fixe définitivement les points que nos colons doivent envahir. Au moins le coup sera porté d'une fois à la population indigène; les propriétaires que n'aura pas atteints le programme seront certains de jouir en paix de leur propriété et ne se verront plus frappés

I^A QUESTION INDIGENE. / 249

de ces expropriations imprévues qui d'anuée en année ravivent les haines (1).

On s'accoutume si bi^n à ne pas tenir compte des indigènes, qu'on ne ménage même pas ceux qui se rapprochent spontanément de ncuis. Nous avons été escortés à Fort-National par un spahis qui avait fait vaillamment son devoir daiis nos rangs pendant l'insurrection de 1871. Savez-vous comment on Ta- Tait récompensé ? En englobant sa propriété dans le séquestre prononcé contre les rebelles. Après huit ans le pauvre homme pleurait encore en' nous racontant qu'il n'avait pu la ravoir. Tout Kabyle qu'on soit, on peut tenir à la maison de son père. Il se nomme Bel-Kassem, on peut se renseigner sur son compte à Fort-National. A Alger, j'ai plusieurs fois causé avec un ancien capitaine de spahis, homme très-intelligent, parlant admirablement français, fort au courant des affaires en général, etdes affaires algériennes en particulier. Lui s'est fait naturaliser : «Je croyais, me disait-il, m'assurer la sécurité, à^ moi et aux miens, en me mettant à l'abri de vos " lois. Qu'y ai-je gagné ? D'être suspect à mes compatriotes sans aucune compensation de votre part. On continue à me faire payer l'achour comme aux Ara-?; bes;j'ai réclamé, mais je me suis vite fatigué à me promener dans les bureaux. On a fait mieux : pour créer un village européen, on vient de m'exproprier comme un simple indigène. N'y a-t-il pas de quoi

(1) Les colons de leur côté réclament ce programme général qui permettrait d'éviter les tâtonnements dans la confection des programmes annuels de colonisation et renchérissement des terres-.

UM^^^MM^^Hta

m'indigner et de quoi dégoûter à jamais ceux qui seraient tentés de devenir Français ? »

Enfin et surtout réforme des lois. [1 serait immoral quô Tétat dllotisme où sont réduits actuellement les indigènes se perpétuât. Je viens de dire ce qu'ils ont à subir et à craindre ; il faut ajouter qu'ils n'^ont aucun moyen de se plaindre et de faire connaître leurs vœux. Ils n'ont pas de journaux pour

se faire entendre du public, et ils n'ont pas de représentants pour se faire entendre du gouvernement. Ils élisent, bien, avec les étrangers, un tiers des membres du conseil municipal dans les communes de plein exercice. Mais cela n'intéresse qu'une minime partie d'entre eux et pour des questions purement locales. Le principe électif est inconnu dans les communes mixtes et dans les communes indigènes. D'autre part les six membres musulmans qui figurent dans chacun des trois conseils généraux sont nommés par le gouvernement. Deux millions et demi d'individus n'ont donc pas d'organe autorisé auprès du pouvoir qui les gouverne. Deux millions et demi d'individus paient un impôt qui se répartit sans qu'ils soient consultés. Il n'est pas soutenable qu'une exception ainsi contraire au droit moderne doive toujours subsister dans un pays français.

Quelques personnes pensent qu'il conviendrait de donner aux indigènes les libertés municipales et de constituer par toute l'Algérie des communes sur le modèle des nôtres. Je n'oserais émettre un avis sur l'opportunité d'une mesure aussi considérable, bien que je sois persuadé que tôt ou tard nous y vien-

drons. Mais je crois qu'il serait sage de faire dès maintenant élire par leurs compatriotes les membres musulmans des conseils généraux. N'est-il pas iadispensable que nous connaissions leur» 'besoins si nous voulons les bien administrer? Pour ne citer qu'un fait, croit-on que nou3 nous serions efforcés d'arabiser les Berbères de la Kabylie et de l'Aurès, s'ils avaient eu auprès de nous des représentants qui nous auraient prévenus de notre erreur?" A moins qu'on ne nie la puissance de la civilisation, on reconn^^îtra que nous y avons un autre avantage encore. Il esta présumer que les élus appartiendront à l'élite de la société indigène. Nous les. initierons aisément aux affaires, et ils comprendront bien vite l'immense intérêt que leurs compatriotes auraient à ne point se tenir obstinément à l'écart de notre société. Je crois même pouvoir dire que les hommes sur lesquels se porteraient très-probablement les suffrages le comprennent déjà. Ils deviendront un des canaux les plus sûrs par lesquels nos idées pénétreront dans la société indigène. Venant d'un chef imposé par un pouvoir antipathique, des idées d'assimilation seraient repoussées par elle comme des conseils de trahison ; répandues par des mandataires, elles paraîtront l'effet d'une nécessité inéluctable. Aucune propagande ne vaudrait celle qu'ils feront ainsi par la force des choses. J'ai pendant'le voyage causé longuement avec trois assesseurs (1), et j'ai été surpris de la netteté de

(1) Les membres musulmans des conseils généraux portent le nom d'assesseurs.

252 A TRAVERS L»ALOÉRIE.

leurs vues sur les besoins de leur race. Mais, nommes par nous, ils doivent être suspects aux yeux de leurs compatriotes ; élus par eux, ils auraient au contraire la plus grande influence. Songez donc à une agitation électorale, à des échanges d'opinion, à des discours, à des professions de foi parmi les indigènes! Il serait impossible que Tassimilation n'ait pas immédiatement ses partisans ; ils Tentendraient autrement que nous sans doute , mais Tidée en germerait toujours et elle grandirait, car les indigènes n'ont pas d'autres moyens de sortir de la situation inférieure où ils végètent aujourd'hui. L'instinct le plus irrésistible de l'homme est celui qui le pousse à assurer son existence ; il est aussi impérieux en Afrique qu'en Europe ; vous le verriez agir à mesure que l'évidence deviendrait plus éclatante. Pour moi, je mets ma confiance dans sa force.

Étant admis le principe que les indigènes ont le droit de délibérer sur la répartition des impôts qu'ils paient, il en découle cette conséquence qu'ils doivent être représentés jusque dans le Conseil supérieur, si cette institution est appelée à durer. Les conseils généraux établissent les budgets départementaux, le Conseil supérieur établit le budget général delà colonie. Les indigènes sont fort négligés dans tous. De l'Etat, ils connaissent la main qui prend, mais ils ignorent celle qui donne. Ils fournissent au Trésor bien près de la moitié des recettes algériennes, et, en dehors des bienfaits de la sécurité que nous leur assurons, ils n'en reçoivent rien directement. Ils peuvent demander, comme les Chaouïas de TAurès à M. Mas-

LA QUESTION INMeÈSB. 253

queray : Que faites-vous donc de nos contributions? Us sont actuellement dans la situation de vaincils qui payent un tribut. Gela n'est pas fort digne de la France. Un ou deux délégués musulmans au Conseil supérieur suffiraient à rappeler que ce sont des sujets qui ont droit dans les dépenses à une part proportionnelle à leur apport dans les recettes. Ne craignons point de les appeler dans nos discussions; encore une fois, notre but doit être d'éveiller en eux la conscience de leur véritable intérêt qui est de se rapprocher de nous le plus possible.

Pour hâter cet éveil et ce rapprochement il faut arracher les indigènes au passé. Gomme je Tai déjà dit, au lendemain de la conquête nous avons organisé d'urgence le pays mal connu que nous oc-^ cupions. Intimidés par notre ignorance, nous avoni^ touché le moins possible à la société arabe. Nous lui avons laissé ses lois civiles, la polygamie, la propriété indivise, ses écoles, ses chefs, ses juges, ses collecteurs d'impôt, trop heureux de trouver tout établies des fonctions où nous n'avions qu'à nommer des titulaires. La société arabe et la société européenne ayant ainsi chacune leurs organes , propres vivent juxtaposées sans se pénétrer. Co * n'est pas en laissant l'esprit des nouvelles générations indigènes se former dans les vieux moules que nous obtiendrons une population assez façonnée à notre image pour nous être assimilée. Depuis quelques années on a touché à cette société arabe : l'extension du territoire civil restreint sans cesse le rôle des chefs indigènes, la propriété collective est

abolie en principe, et un essai a été fait en Kabylie pour soumettre les indigènes aux juridictions françaises ; mais il y faut porter la main plus hardiment •encore et en jeter à bas toutes les institutions.

Avec la propriété collective, le progrès est impossible. Les braves utopistes qui la prônent comme la première condition de la félicité humaine feraient tien d'aller passer quelques semaines en Algérie. S'ils ont des yeux, ils verraient la propriété collective •chez les Arabes et la propriété individuelle chez les Kabyles, ils compareraient et reviendraient con- ' vaincus. L'homme qui travaille pour tout le monde n'a qu'un but, c'est , comme on dit , d'en faire le inoijis possible; il compte sur les autres. Le sol négligé ne donne que de maigres moissons, et la misère où croupit la population arrête son développement. Les colons eux-mêmes souffrent de cet état de choses. La quantité de terres domaniales qu'ils peuvent posséder est limitée par la loi ; s'ils veulent s'agrandir, ils ne peuvent le faire que par des achats aux Européens, occasion assez rare, ou aux indigènes, ce qui est à peu près impossible avec la propriété collective(l). Au contraire, une fois la propriété individuelle constituée, les transactions impossibles

(1) Il est tellement difficile de préciser les droits d'un copropriétaire arabe »ur un domaine indivis, que, quand l'Etat vend les terres d'un individu séquestré, il ne veut endosser aucune responsabilité concernant l'étendue, la contenance et, ce qui est plus fort, l'existence même des biens vendus. Voici queUes étranges réserves il stipule dans les affiches annonçant les ventes. « La vente est faite à forfait, aux risques et périls des ^adjudicataires, sans garantie d'origine, de quotité de droits

LA QUESTION INDIOBNK. 255.

avec la collectivité deviennent faciles avec les particuliers. Dans certaines régions , les Arabes vendent volontiers leurs terres. C'est à cela que Sidi-Bel- Abbès doit sa grande prospérité. Aussitôt èa possession de leurs titres, les indigènes s'en sont défaits, et les colons ont pu se constituer des domaines^ qui ont jusqu'à cinq ou six cents hectares d'étendue La loi du 26 juillet 1873 qui ordonne la constitution de la propriété individuelle par toute l'Algérie est donc un avantage pour tout le monde , pour les colons, comme pour les indigènes. Seulement, il faudrait l'exécuter. Au 31 décembre 1878, c'est-à-dire quatre ans et demi après la promulgation, le nom- , bre des hectares de terre dont les titres de propriété définitifs avaient [été délivrés s'élevait au chiffre dérisoire de 69,688. Si cela continue, on aura fini dans trois ou quatre cents ans. Il est urgent de simplifier les trop nombreuses formalités dont on a entouré les opérations des commissaires enquêteurs.

Mais le tout n'est pas de découper le sol de l'Algérie en petites parts pour les assigner chacune k un propriétaire spécial. Pour que la propriété soit solidement établie, il faut que la loi sache en

« de consistance, de valeur, de contenance et de limUes. — Il K ne sera délivré aucun plan ou croquis des biens vendus. — « En aucun cas et pour une cause quelconque , il ne pourra « être exercé respectivement aucun recours en résiliation de « contrat, indemnité, réduction ©u augmentation de prix. — « Tout adjudicataire sera censé bien connaître les droit»- « qu'il aura acquis. — Il ne pourra pas exiger de mise en pos- « session. » Il faut être hardi et ne pas craindre les procès ponr acheter dans de telles conditions.

ISS A TRAVERS L'AI.OËRIE.

quelles mains en réside le titre, il faut un état civil aux indigëues. La famille chez eux est actuellement un chaos dontnous ne saurions nous faire une idée. ; un individu par un nom auquel il ajoule npère : Mohamed-beu-Abdallah, Mohamed llah ou Abdallah'beU'Mohamed, Abdallah lamed. Or, comme le vocabulaire de ces issez pauvre, ce sont toujours les mêmes nent. Il y a des tribus où l'on trouverait Mohamed-ben-AbdalIah et cinquante Ab- -Mohamed. Comment distinguer un indivi* u de cette masse de gens du mCme nom?

suivre les transformations d'une famille el uent le sort d'une propriété alors que chaprend un nom particulier et qu'on ne sait na!t, ni quand il se marie,ni quand il meurt? ■t Grévy, répondant aux vœux des colons ^t à ceux des indigènes éclairés, a préparé deux projets de loi qui mettront de l'ordre dans cette confuîion. Tous les indigènes musulmans seront obligés ie choisir un nom patronymique, et, s'ils s'y refusent, an leur en imposefa un d'office. Une fois pourva»de :e QOih, ils seront astrefnts, pour les naissances, les mariages et les d(cÈs, aux mêmes déclarations et lux ratmes fonnalités que les citoyens français. Les mmes, délits et contraventions en matière d'état :ivil seront punis conformément à la loi française, le n'ai pas à discuter m le^ dispwitions de ces projets de lois dont le texte n'est connu que depuis le •etour de la caravane en France. Je puis dire seulenent qu'à en juger par l'accueil que leur a fait la

LA QUESTION INDIGENE." 257

presse algérienne et par les correspondances privées que j'ai reçues, elles ont satisfait l'opinion.

Bon nombre d'Algériens sont d'avis qu'il conviendrait également de soumettre les indigènes à nos lois de succession. Les lois musulmanes établissent des inégalités entre les enfants d'un même père, sacrifient les femmes et favorisent les tendances des indigènes à laisser les propriétés indivises quand il y a des copartageants mineurs. Voulons-nous relever la femme et par conséquent la société musulmane, ces lois doivent disparaître. Si la loi du 26 juillet 1873, qui a posé en principe que l'établissement, la con-, servation et la transmission contractuelle des immeubles en Algérie étaient régis par lo« lois françaises, si cette loi était en vigueur par toutQ la colonie et si la réforme des lois de succession était accomplie, les indigènes n'auraient plus de législa- " tion spéciale qu'en ce qui (joncôrne le mariage. Il m'a semblé qu'on regardait l'assimilation sur ce deN nier point comme bien difficile cjiez les populations arabes, mais comme beaucoup plus aisée chez les poptdations berbères. J'af là-dessus Fopinion de deux juges de paix de la Kabylie, les hommes les pl«8 aptes assurément à juger de là malléabilité de l'esprit indigène. Les Kabyles sont presque tous monogames ; à peine citemit-on quelques grands chefs qui ont deux ou plusieurs épouses. L'interdiction de la polygamie leu* serait d#nc fort indifiTérente et leurs contrats de mariage n'ont rien que ne puiss^t sanctionner nos lois. La seule i»cdification qu'il g^ rait nécessaire d'apporter à notre, code consisterait -

dans rétablissement du divorce, que les habitudes locales font regarder comme indispensable par tous les gens que j'ai consultés.

La suppression des lois musulmanes entraînera la suppression de la justice musulmane. Il n*y auraK même aucun inconvénient à ce que celle-ci précédât celle-là. Actuellement, la presque-totalité ^le TAlgérie est divisée en circonscriptions dans lesquelles sont institués des tribunaux indigènes (mahakma) composés d'un cadi, d'un ou plusieurs bachadels (suppléants), d'un ou plusieurs adels (greffiers), d'aouns (huissiers) et d'oukils (mandataires non obligatoires). Le cadi juge en dernier ressort les affaires jusqu'au chiffre de deux cents francs et en premier ressort les affaires au-dessus de ce chiffre. Les indigènes n'ont en lui qu'une confiance fort restreinte. Leurs conteurs racontent qu'un cadi avait une tabatière, deux plaideurs s'étant" présentés il leur offrit une prise. Le premier au lieu de prendre du tabac glissa un douro dans la boîte. Mais le second, qui n'était pas moins avisé, en glissa deux. Bon, dit alors le cadi, je sais qui a raison. Et c'est le second qui gagna le procès.

Il est de fait que toutes les années quelques membres des tribunaux musulmans comparaissent en cours d'assises pour prévarication. Dans une affaire de ce genre, qui se présentait au mois de juillet 1879 devant la cour d'assises d'Alger , un officier du bureau arabe d'Aumale, le ■ lieutenant Gorberon, appréciait ainsi la justice des cadis :

« Nous sommes intimement convaincus qu'un

LA QUESTION INDIGENE. 25»

grand nombre de leurs actes sont faux, mais nous^ ne pouvons rétablir. Le cadi et ses adels ne font qu'un; ils partagent les bénéfices* secrets au prorata de l'importance de la fonction. Le cadi ne pourrait seul produire un faux, puisque la signature des^ adels doit être apposée sur les actes. Le faux accompli, il ne peut y avoir révélation de la part des adels, qui sont solidaires et responsables. Que se passe-t-il en pareil cas ? Un indigène vient trouver un cadi et lui demande de rendre en sa faveur un jugement clandestin. Le cadi pose ses conditions et le marchéest conclu, le magistrat prend toutes ses précautions, il s'assure que son client a sous la main uni certain nombre de témoins qui, le cas échéant, déclareraient qu'ils étaient présents quand l'acte a été rédigé et quand la transaction a été consentie par les intéressés. Au bout d'un certain temps, s'il s'agit d'un terrain, le porteur de l'acte faax vient en prendre possession et oppose aux protestations du propriétaire le titre établi par le cadi.

«Le propriétaire dépouillé adresse réclamations^ sur réclamations au bureau arabe, à la justice de paix, au parquet, à la division, au gouvernement général, souvent même il va à Alger soumettre ses récriminations. Une enquête est prescrite, et l'on fait venir le plaignant et son adversaire. Le premier prétend qu'il n'a jamais vendu son terrain et que Tacte est faux. On lui demande des preuves , il fait . entendre un certain nombre de témoins qui ne peuvent dire qu'une chose, c'est que la transaction n'est pas à leur connaissance. Le second dit, au con-

traire, que le terrain a été vendu volontairement, et que Tacte a été passé régulièrement. A l'appui de ses dires, il indique des témoins qui affirment qtte l'acte a été passé en leur présence. Par conséquent, aux dénégations vagues du propriétaire, on oppose <les déclarations précises. Le cadi arrive à son tour, il affirme que la vente a eu lieu du consentement des parties, invoque l'autorité de son caractère de magistrat, le témoignage de ses adels, et exhibe un acte régulièrement établi et enregistré. L'enquête conclut dès lors, forcément, à l'authenticité de l'acte, et confirme involontairement la spoliation consommée par le cadi.

« J'ajoute que si dans le cours de l'information les investigations prennent une tournure inquiétante pour le cadi. celui-ci recrute des témoins parmi ceux qui ont été précédemment l'objet de ses criminelles <îomplaisances, et aux preuves produites par son client ajoute l'appoint de ses propres témoins. Chacun sait combien il est facile à un indigène de trouver des gens qui viendront jurer qu'ils ont assisté à une transaction, qui cependant n'a jamais eu lieu; c'est tout au plus une affaire d'argent. En principe, un indigène riche et influent trouve autant de témoins qu'il veut. Or les cadis sont généralement riches, et ils sont toujours redoutés, puisqu'ils peuvent, par un acte faux, disposer à leur caprice de la fortune d'autrui. Voilà comment et pourquoi lin cadi peut le plus souvent être assuré de l'impunité. » . Une institution qui encourt de pareilles critiques ^st unç institution condamnée. L'essai qu'on a fait

de la justice française dans les arrondissements de Tizi-Ouzou et de Bougie a complètement réussi. Depuis 1874, nos juges de paix y connaissent de toutes les affaires indigènes. On avait pu craindre que les Kabyles ne préférassent porter leurs affaires devant des arbitres de leur choix et ne laissassent nos prétoires vides. Au contraire, ils montrent une confiance absolue dans Timpartialité et les capacités des magistrats français. On peut donc sans crainte étendre la réforme à toute l'Algérie à mesure que l'on aura le personnel nécessaire.

L'impôt est aujourd'hui perçu par des agents français en territoire civil. En territoire militaire les chefs de tribus sont chargés de la collection de l'impôt. Il faut effacer en même temps que les autres ce dernier vestige de l'organisation arabe. L'indigène est ignorant, il ne sait ce qu'il a à payer et paye toutes les fois que le chef l'exige. De là des exactions extraordinaires. Écoutez un autre officier du bureau arabe , le capitaine Hugonnet : « Le chef est chargé de distribuer annuellement les terres ; il le fait en donnant les meilleurs morceaux à ceux qui payent le mieux. On demande des cavaliers pour les goums , les courses : le chef s'adresse à un grand nombre et finit par forcer à l'accompagner ceux qui ne peuvent rien donner. Au printemps, il fait la récolte du beurre ; chaque tente donne une certaine quantité. Puis ce sont les laines, les grains, les dattes, les olives ou les fruits, selon le pays, le bois, etc. Le chef fait des cadeaux , la tribu paye ; le chef feît bâtir, la tribu paye ; le chef reçoit des récom-

2flî A TRAVERS L'ALGÉRIE.

penses des Français, la tribu paye en signe de joie; au contraire, il est puni, la tribu paye en dédommagement; le chef voit des enfants lui naître, la tribn réjouissances; il perd des membres de aa a tribu paye les larmes ; le chef se met en ir un long voyage, le pèlerinage, par eiemibu paye le départ; elle paye encore le rest toujours le même refrain à toute espèce ts, bons ou mauvais, dans l'existence des chefs (1). u Est-il besoin de dire que les indigènes supportent impatiemment ces abus et qu'ils nous sont reconnaissants d'y mettie fin ?

Ce qui est étrange, c'est que, excepté l'admission de membres musulmans aux conseils généraux et au Conseil supérieur, l'immense majorité des colons est favorable à ces réformes et qu'elle n'en veut pas admettre la conséquence finale. On leur demande ; Êtes-vous partisans de la constitution deli propriété collective? Ils répondent : Oui. De la constitution d'un état civil ? Oui. De la réforme des lois de succession ? Oui. De la suppression de la justice musulmane? Oui. De la suppression des commandements indigènes? Oui. De la suppression des collecteurs d'impôt îndigënes70ui. Et quand vous ajoutez : Vous êtes donc 'partisans de l'assimilation des indigènes? Us répondent : Non. Ils considèrent les indigènes comme des concurrents sur la terre d'Afrique et semblent craindre d'avoir à lutter avec eux à armes égales. Us vous disent : L'assimila-

(!) Souvenirs tTun chef de bureau arabe.

LA QUESTION IMUGÉNE. lea

tion est impossible, l'Aralje sera toujours l'Arabe. Mais, quand esl indigènes seront régis par nos lois, administrés par nos administrateurs, jugés par nos juges, que leur manquera-t-il pour devenir de vérf" blcs Français? De savoir noire langue. Est-il d( impossible de la leur apprendre? Nullement : b loin d'avoir des répugnances pour nos écoles, indigènes de l'Algérie, sans distinction de race envoient spontanément leurs enfants, quand ils peuvent. Ils se rendent fort bien compte des avantages générau;^ de l'instruction, et ils sont assez intéressés pour rechercher les avantages particuliers qu'elle leur procure dès maintenant, tels que l'accès aui fonctions de garde champêtre, de khodja, d'interprète, etc., ou, s'ils ont une ambition plus haute, l'espoir d'un grade dans nos troupes indigènes. A Tlemcen, un Goulougli me prenant pour un député me disait : « J'ai cinq garçons, un au lycée d'Alger et un à l'école ici ; mais cela me coûte trop cher, je ne pourrai faire élever les trois autres. Vous devriez donner l'instruction pour rien. » Partout où l'on a bien voulu s'occuper d'eux d'une façon spéciale, le succès a été certain. On a vu qu'à Biskra un homme de cœur, M. Colombo, a appris le français à tous les enfants de l'oasis, depuis une vingtaine d'années. A Djema-Saharidj, au centre de la Kabylie, les jésuites ont ouvert en 1873 une école qui compte aujourd'hui 120 élèves. M. Albert Joly et les membres de la caravane qui l'ont visitée en passant en ont été très-frappés. Les enfants parlent notre langue sans aucun accent et montrent autant de connaissances

et une intelligence aussi vive que ceux de n'impcH'te^ laquelle de nos écoles. Il ^ste quatre autres écoles congréganistes en Kabylie et il y en a quelques-unes dans le Sahara. Toutes obtiennent les mêmes succès. LÈtat actuel de V Algérie, pour Tannée 1878, constatait que 2,081 garçons musulmans et 201 filles musulmanes en territoire civil, et 610 garçons mu- "'^ sulmans en territoire de commandement, fréquen-

j(aient nos écoles primaires. De plus, il y avait ïr^^228 élèves musulmans dans les lycées et les collé- ?i^^ç ges. Cela fait un total de plus de 3,000 écoliers indi- ' gènes. Et on peut dire que c'est bien d'eux-mêmes que les parents les ont envoyés à nos instituteurs, car ce que nous avons fait jusqu'à présent pour les ^ solliciter et rien, c'est à peu près la même chose. Sur 627 écoles primaires existant en territoire civil, il n'y a que 20 écoles franco-arabes qui ne coûtent pas même 70,000 francs.

Cette jeunesse que nous négligeons, qui l'élève? Les marabouts musulmans, c'est-à-dire l'élément le plus fanatique, le plus r.éfractaire à nos idées, le plus hostile à notre domination qU'il y ait en Algérie. C'est à eux que nou« abandonnons ces nouvelles générations dont il ne serait cependant pas bien difficile de nous emparer. Un peu de grammaire, le Koran, la haine de l'infidèle et du Français, voilit tout ce qu'on appi'end aux enfants. Si nous cherchions à rendre impossible toute réconciliation entre les indigènes et nous, nous ne pourrioûs faire mieux que de laisser subsister cet enseignement. Mais on ne le supprimera qu'en le remplaçant. Pour

cela il faut ouvrir partout des éôoles pour les indigènes. On objectera la dépense. Je répondrai que les indigènes qui contribuent pour une forte part au payement des impôts ont quelque droit de figurer pour une forte part également à la répartition des dépenses. Et puis les insurrections ne coûtent-elles rien? On objectera encore les -difficultés pratiques; je conviens qu'à Tbeure actuelle il est à peu près impossible d'organiser l'enseignement parmi les tribus nomades ; mais commençons par les populations sédentaires. En Kabylie, par exemple, les villages se touchent presque les uns les autres, et rien ne sera plus aisé que d'y installer de grands centres scolaires sans avoir à embrasser une grande étendue de territoire. Pour conclure, j'en reviens à mon point de départ. Le problème algérien est fait de deux éléments : la question de la colonisation française et la question de l'assimilation des indigènes. Négliger l'une, c'est rendre l'autre insoluble, car elles sont solidaires. Notre conquête ne sera défiiritivement assise que Jorsqu'elle sera non-seulement reconnue, mais encore appréciée comme on bienfait parles indigènes. Arrachons-les donc^ résohimcnt à leur barbarie; montrons-leur l'instruction et l'acquisition de nos idées comme un moyen d'émancipation ; favorisons les naturalisations; que l'administration respecte mieux qu'elle ne l'a fait jusqu'ici les droits de ceux qui entreront dans la famille française, et que nos colons sachent traiter comme leurs concitoyens ceux qui auront demandé à l'être et qui auront été admis à cet honneur. Alors, donnant le signal, vous

*"P?"*PPWI

verrez les Kabyles réaliser les prévisions du baron Aucapitaine. L'idée de nationalité n'existe pas chez ce rude peuple contre lequel tous les conquérants de l'Algérie se sont brisés avant nous ; le sentiment qui le rendait indomptable dans ses montagnes, c'était l'amour de l'indépendance, né lui-même de l'amour de la terre qu'il fertilise au prix d'un si rude labeur. L'indépendance, il l'a à jamais perdue; mais, s'il n'y a plus de Kabylie libre, les Kabyles peuvent retrouver tous les droits de l'homme libre dans la société française. Ce n'est qu'en se faisant Français qu'ils retrouveront la sécurité comme propriétaires. Qu'on le leur apprenne et surtout qu'on le leur prouve, et nous n'aurons pas besoin de mesures coercitives pour préparer l'assimilation; eux-mêmes la rechercheront avec empressement. Tout nous commande de les élever jusqu'à nous: l'humanité et l'honneur national cruellement froissés de l'état de servage auquel ils sont réduits actuellement, la nécessité de donner une base indestructible à notre établissement en Algérie, le souci de préparer le succès de nos futures entreprises dans l'intérieur de l'Afrique. Il s'agît pour notre nation d'acquérir de nouveaux citoyens qui compléteront admirablement l'ensemble de ses aptitudes. Eux seuls pourront nous fournir une armée capable de résister au climat du Soudan; quand, après avoir accompli la grande œuvre du Transsaharien , nous les entraînerons à notre suite dans le bassin du Niger, ils y retrouveront leurs frères les Touaregs établis sur les bords du fleuve depuis des siècles.

Flâneries dans Alger. — Fromentin. -^ Physionomie d'Alger.

— La ville européenne. — La ville arabe. — Les monuments.

— Les réclamations des habitants. — Environs. — Les parcs d'autruches. — Alger, station d'hiver.

Constantine et Oran ont un caractère tranché qui saisit le voyageur du premier coup. Alger est au contraire fort complexe : résumé du monde barbaresque et résumé du monde méditerranéen à la fois. Je crois qu'il y faudrait passer de longs mois pour arriver à démêler les mille influences qui vous mettent sous le charme dès qu'on y a posé le pied. Je n'y ai passé que quelques jours pendant lesquels j'ai beaucoup flâné dans la plus heureuse disposition d'esprit où je me sois jamais trouvé. Un de nos confrères s'était mis à notre disposition avec une aimable complaisance, mais nous ne songions point à nous faire conduire, et en réalité il errait avec nous à peu près au hasard. Que nous importait? Nous trouvions l'Orient dans les moindres choses; et ITiumble ébéniste de la rue de Staoueli qui peignait de fraîches roses sur des étagères mauresques.

le nègre qui tressait des corbeilles d'alfa au coin de la rue Porte^Neuve, le boueur dont les petits âne8 noirs descendaient les ordures de la ville arabe par les rues en escalier, nous intéressaient aussi vivement que le palais du gouverneur ou la mosquée de la Pêcherie. Nous absorbions du spectacle tout ce qu'en pouvaient prendre nos yeux, sans songer à choisir sur la foi d'un Guide ou d'un montreur de curiosités. Comme je demandais à notre compagnon s'il y avait quelque mouvement littéraire à Alger, il me dit : Non, il fait si bon vivre ici ! Et quand, retiré à l'hôtel de la Régence, j'essayais de mettre mes notes en ordre, j'entendais, sur la place du Gouvernement, le vent de la mer faire bruire les palmes des dattiers et écheveler les frondes jdes bambous emmêlées comme des écheveaux de peluche; je me mettais à ma fenêtre, un souffle tiède circulait dans l'air qui était d'une transparence indicible, je voyais le coin du golfe d'un bleu métallique, les contours onduleux des montagnes qui cerclaient l'horizon, le ciel limpide, et je blasphémais la littérature : «Pourquoi ces gens se tortureraient-ils le cerveau? Pour chercher des sensations? Cela est bon pour nous, gens du Nord qui péririons d'ennui l'hiver, si nous n'avions les ressources infinies de la pensée. Eux n'ont qu'à voir, qu'à se laisser vivre pour goûter plus de jouissances que jamais aucun assemblage de mots n'en pourra donner. Quelle description vaudra jamais la vue de cette baie d'Alger? Quelle pensée ravira jamais l'âme autant que^ l'impression de suave harmonie que cause cette belle lumière?»

Peut-être qu'alors un peu de sirocco portait à l'indolence !

Je me souviens d'Alger comme d'un plaisir exquis que je me sens incapable d'analyser, j'aime mieux renvoyer le lecteur à Fromentin. Ce grand homme lui apprendra d'Alger et de la Metidja tout ce que la plume en peut dire. A la vérité, les deux tiers de ce que contient Une année dans leSahel\ons échappent si Ton n'a pas vu l'Algérie ; ce style de tant de science et de tant de naturel à la fois a la subtilité ' des parfums qui évoquent si énergiquement les souvenirs ; il faut avoir des souvenirs pour le comprendre entièrement, autrement on ne peut sentir tout ce que l'écrivain ramasse d'observations dans un mot qu'il applique avec la sûreté de touche d'un peintre consommé. Mais le tiers du livre, qui est accessible à tous, est encore ce qu'il y a de meilleur sur le sujet. Je suis môme persuadé que jamais plus on ne fera aussi bien, car un pays ne trouve pas deux fois un grand artiste aussi expressément doué pour le comprendre.

Il y avait sympathie absolue entre Fromentin et l'Algérie ; entre son âme d'une singulière distinction et le peuple arabe si grand par son histoire et par ses malheurs ; entre ses goûts d'élégance et cette race qui « porte sur son visage, comme un air de noblesse, la beauté même de sa destinée » ; entre son instinctive horreur du vulgaire et ce type sémite qui n'est jamais ni bête, ni grossier, ni ridicule ; entre sa vive imagination et ces gens si épris d'aventure et de merveilleux ; entre son ennui un peu hautain

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des platitudes de notre civilisation et ces mœurs effrénées et violentes; entre ses tendances à la rêverie et ces larges paysages aux lignes fuyantes et aux horizons illimités; entre son esprit affamé de curiosité et de pittoresque et ces mœurs et ces costumes si nouveaux; entre son goût des colorations claires et ce ciel sans vapeur et ce pays du clair et de la pure lumière; entre cette fiferté atteinte de je ne sais quelle secrète blessure qui jette sur toute son œuvre une enveloppe mélancolique, et ce peuple frappé à mort qui défend obstinément son genre de vie fantaisiste et précaire, brillant et misérable, contre le bien-être que nous lui apportons.

Comme peintre, il n'a pas atteint son but, qui était d'arriver au grand art par TOrient. Je crois que rOrient décevra toujours une pareille ambition. Sous peine de n'être plus lui, il faut qu'il reste local et curieux. Il éblouira toujours trop les yeux pour parler clairement à l'âme, et restera à la grande peinture ce que la fantaisie est à la logique et la rêverie à la pensée. Sa beauté de second ordre est faite de choses secondaires qui disparaîtraient dans une généralisation ; tenter de la formuler, ce serait la faire évaporer ; l'accessoire y a autant d'importance que la figure humaine, et c'est pourquoi elle n'exige pas seulement la vérité, mais encore l'exactitude incompatible avec la grande peinture. Heurevisementpour son œuvre que, quand Fromentin prenait son pinceau, l'instinct du peintre rectifiait les tendances de l'ambitieux. Comme écrivain, je le crois sans rival. Je mettrais au-dessous de lui jusqu'à Gautier, le

maître impeccable. Il décrit avec autant de certitude, il possède une langue aussi riche, mais, étant plus sensible, il est plus varié, et il le domine de toute la distance qu'il y a entre un penseur et un simple paysagiste. Il aime en effet à raisonner, à remonter aux causes, et ses idées témoignent d'un esprit aussi pénétrant que profond. Le peintre en lui était doublé d'un critique et le voyageur d'un philosophe.

La physionomie d'Alger a peu changé depuis trente ans qu'il en a parlé, bien que la ville européenne se soit fort agrandie et embellie. Elle est au sud de la ville arabe et se prolonge le long de la mer en un vaste faubourg. Les villas se serreront bientôt à se toucher sur la colline de Moustafa et formeront une autre ville qui se confondra avec la première, en englobant l'industrieux bourg de l'Agha. Quand on débarque, la blanche ville de marbre qu'on a admirée delà mer disparaît; on n'a devant les yeux que les maisons à six étages du boulevard de la République, et le voyageur déçu qui s'imaginait arriver en Afrique peut croire un moment qu'il n'a pas quitté la rue de Rivoli. Mais cette impression s'évanouit dès les premiers pas. Les rues de Bab-el-Oued et de Bab- Azoun, les places du Théâtre et du Gouvernement ont beau affecter des airs français, la végétation tropicale qui les orne, les boutiques mystérieuses qui les envahissent et l'étrange population qui les remplit protestent contre cette malheureuse pl^étention. J'ai retrouvé là tous les types indigènes que j'avais étudiés à Constantine et d'autres encore, maure, arabe, kabyle, mozabite, coulougli, Israélite,

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tunisien, marocain, nègrp, et de plus tous les types du monde méditerranéen. Sur les ;i2,708 habitants recensé«en 1876, on comptait 18,216 Français, 11,013 musulmans, 7,098 juifs et 16,381 étrangers européens. Les deux tiers d« ces derniers étaient Espagnols; venaient ensuite par importance les Italiens, les Maltais, les Allemands et les Grecs. Quelles confusions de langues, quelles mêlées de costumes,, quelles variétés d'attitudes, quelles différences de démarche ! Gela tient de la vision. Un soir je m'arrêtai longtemps sur un des escaliers qui montent à la place Randon. Il y avait là, assis sur une des marches, un de ces monstres comme n'en produit que la monstrueuse Afrique. C'était un nain nègre, un bonhomme de trois pieds de haut avec une grosse tête, des yeux ronds en émail, un nez tuberculeux, une moustache de chat, une bouche tirée vers les oreilles par un rictus formidable et bon enfant, une noirceur du plus brillant vernis. Les mascarons les plus grotesques n'en auraient pas voulu pour frère. Cette créature boufTonne était obèse et se tenait impassible et énigmatique, l'œil fixe et perdu comme si un rêve eût bourdonné sous son crâne hydrocéphale. J'avais souvent feuilleté dans mon enfance un exemplaire des Mille et une Nuits illustrées par Nanteuil. Les gnomes y sont dessinés sous cette forme, et tous ces contes merveilleux me revenaient à la mémoire devairt ce personnage qui m*en tombait brusquement sous les yeux.

Oettç foule bigarrée d'Alger se meut et se mêle sans lêmoimlre heupt entre les éléments hétérogènes qui

lacomposent.Il semble qu'une convention tacite impose Tamabilité. Il est probable que les Maures, le peuple te plus poli de la terre, y auront beaucoup contribué. Ajoutez à cela la gaieté française, l'en* train méridional, la voluptueuse beauté du climat et le charme du spectacle incessant que la population se donne à elle-môme. Fromentin appelle l'Alger européen «la ville la plus vivante et la plus joyeuse de la terre » . Il est de fait que les corricolos qui sillonnent ses rues ont toujours l'air de partir poîir une fête. Ce sont de grandes carrioles où l'on met six ou huit personnes ; le cocher fouaille et tempête avec des cris gutturaux, car il est Espagnol ou Maltais ; les chevaux maigres et nerveux vont toujours au grand trot, les glaces claquent dans leurs étuis, les roues rebondissent sur le pavé et l'équipage file comme le vent. Chaque corricolo a son nom, et ce nom généralement décèle une ville qui n'a pas l'humeur bien sévère. En voici quelques-uns que j'ai relevés : l'Inversable, le Canotier de la Seine, le Berceau d'Amour, Plaisir des Dames, la Petite Eugénie, De Suite, la Frégate italienne. Les indigènes, graves et peu remuants, accentuent par contraste le bruit européen et ajoutent aussi leur note personnelle à la gaieté du tableau: les Maures, qui adorent tes fleurs, aiment à s'en poser une sur l'oreille, et rien n'est plaisant, dans le bon sens du mot, comme de voir de grands jeunes gens vaquer à leurs affaires avec une branche de jasmin contre la joue. Quant aux Mauresques, elles constituent le trait le plus original de ce monde d'une si franche origina-

lité. Je ne sais pourquoi j'ai lu partout qu'elles sont rares, nous les rencontrions par centaines dans une journée. Leur vêtement de ville est tout entier de fine laine blanche. Avec le grand voile qui leur enveloppe la tête et les épaules, leur large pantalon à la turque serré au-dessous des genoux, leurs babouches qui leur permettent de glisser sans bruit, elles ont l'air d^apparitions sous le blanc soleil d'Afrique. Une voilette leur cache le visage, et on n'aperçoit d'elles que deux très-beaux yeux noirs dont le regard est exalté par cet ajustement, deux yeux qui sourient et qui invitent, car les musulmanes qui sortent ainsi sont rarement des vertus bien farouches. Les premiers jours on a quelque peine à ne pas se croire en carnaval.

La ville arabe est, sur le penchant de sa colline, comme une troupe de naufragés réfugiée sur un îlot. L'Europe, pareille à la mer, l'assiège de toutes parts, mais la raideur de la pente sur laquelle elle est bâtie la protège contre une complète submersion. Seul le peuple indigène peut s'accommoder d'une pareille déclivité. Il n'a point de voitures, il n'a à transporter aucun des gros fardeaux de nos industries ; dès lors que lui importe une forte inclinaison? Elle est plutôt une condition de propreté que recherche son indolence. On lui a pris le long de la mer à peu près tous les terrains où il était possible de bâtir à notre façon, et le blanc triangle de murs et de terrasses qu'El-Bahadja montrait autrefois de loin aux navigateurs ne descend plus jusqu'au port ; un cordon de toits de tuiles et de mai-

Sons à grandes fenêtres Ten sépare aujourd'hui. Mais il lui reste le flanc même de la colline où elle s'étale, tellement compacte qu'on dirait une immense pierre ponce dont la pioche ne saurait détacher un morceau. La singulière figure que font les constructions européennes sur la côte à pic de la rae de la Kasbah démontre assez qu'on ne la remplacera pas.

Quand on monte dans la ville arabe, le bruit de la ville européenne vous suit un moment, la plupart des rues qui relient les deux villes ont des airs de marché, puis on retrouve cette solitude qui m'avait si fort impressionné à Gonstantine ; on dirait qu'on voit toujours le derrière des habitations et jamais le devant ; des portes basses aux lourds battants verromllés, point de fenêtres, des guichets montrant dans leur bâillement de solides barreaux de fer. Les maisons sont à la fois prison et forteresse, prison où l'on cache les femmes, forteresses où l'on cache les biens mobiliers. Comme à Gonstantine, on erre à travers des rues en corridors, des couloirs étranglés, des passages voûtés, des escaliers interminables qui semblent monter jusqu'au ciel. Mais l'aspect général n'a point la rudesse de la capitale numide. Le Maure, un peu amolli généralement, est ici plus efTéminé que partout ailleurs. Ge peuple, qui paraît ne jamais sentir l'aiguillon du besoin, est plein d'affabilité, de race et de nonchalance. On le voit, le teint mat et le regard singulièrement doux, soit s'occuper sans se presser dans de petits ateliers et de petites boutiques à de petites

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industries et de petits commerces, soit fumer, oisif et rêveur, assis sur le seuil des portes ou devant les cafés. Si ce sont là les descendants des farouches pirates qui écumaient jadk'les mers, ils sont devenus bien paisibles, on pourrait presque dire bien bourgeois. Ils dégustent la vie comme ils boivent leur café, à petites doses, en gens délicats qui se parfument d'essence et cultivent les fleurs. Après cela, peut-être avait-on calomnié lesdits pirates. Ils s'enrichissaient des dépouilles du monde qu'ils enlevaient dans leurs courses et avaient accumulé d'immenses trésors à Alger. Richesse, mollesse. Le bon Shaller, consul américain qui habitait la ville au commencement du siècle, note le trait suivant qui indique assez qile la douceur des mœurs n'y date pas de 1830. Les habitants, dit-il, « sont bien loin d'être les féroces barbares dont le nom algérien réveille l'idée. Ils ont dans leurs manières quelque chose de prévenant, et, dans les relations ordinaires de la vie, je les ai toujours trouvés civils, polis et humains » . Autre part il dit encore : « Les cafés, les boutiques des barbiers, l'exercice d'une branche quelconque de commerce, ou la culture de leurs jardins, espèce de distraction qu'ils essayent tous de se procurer dans quelque asile champêt7*e, interrompent ou allègent pour les hommes la triste monotonie de leur existence. »

Je ne sais s'il y faut voir un signe des temps, mais on m'a dit qu'on ne trouvait plus d'aimées à Alger, etqueles Aïssaouas qui accomplissent encore les tours de force de la secte sont de vulgaires sal-

timbanques qui se font payer à tant la soirée. En gens qui veulent tout visiter, nous allâmes entre journalistes prendre quelquefois le café chez des Mauresques. L'appartement est presque toujours composé d'une pièce au rez-de-chaussée réservée à la servante, une négresse généralement, et d'une ou deux pièces au premier étage. L'ameublement est des plus simples : des tapis, des chaises françaises, un coffre à serrer la garde-robe, une glace dont le cadre doré est enveloppé de gaze pour le préserver des insultes des mouches, et quelques lithographies qui représentent des personnages contemporains des premiers temps de la conquête. Le général Sébastiani et M. Guizotse rencontrent plus fréquemment. Les planchers sont très-bas, ce qui sert de fenêtre mérite à peine le nom de meurtrière, les marches de l'escalier sont inégales et étroites , les pièces sont petites ; on est tellement serré par les murs, par la pierre, qu'on éprouve la môme sensation que dans une chambre de caverne. Il fait frais et obscur, c'est ce que l'architecte arabe a sans doute cherché.

Un jour, remarquant que la négresse parlait fort bien français, je l'interrogeais. Soit par déférence, soit que la pose lui plût, elle se tourna vers le mur et me répondit sans me regarder.

«Comment t'appelles-tu?

— Nakla.

— D'où es-tu?

— D'Alger.

— Alors, tes parents, d'où étaient-ils?

— Mon père était du Sahara, ma mère était du Soudan.

— Esclave?

Elle ne répondit pas.

— Et qui t'a appris si bien le français?

— r J'ai été élevée. dans une famille française. Mais, pas de chance 1 Ils sont tous morts et je suis restée seule.

— T'es-tu mariée?

Elle était grande et forte, mais bien laide. Il est vrai qu'elle avait plus de trente ans.

— Oui. Pas de chance l Le mari est mort, mais j'ai mon garçon.

— Tu as un enfant? Où est-il donc?

— Oh! je ne veux pas qu'il vienne ici. Il est chez " mon beau-frère, qui est charbonnfer rue de la

Kasbah.

— Et que fait-il?

— Il va à l'école. Il apprend bien. Tu verras, monsieur, ce sera un savant, » dit-elle avec fierté.

Cette pauvre et brave négresse m'émut profondément. Me trompé-je? Il me semble que l'écrivain algérien qui se donnerait la peine de recueillir une centaine de traits de ce geiire en composerait le livre le plus propre à nous faire connaître les sentiments de la population indigène.

Ce qu'il y a de plus curieux à Alger, ce dont on ne se lassera jamais, c'est Alger même, les promenades dans ses rues. Je mets les monuments bien au-dessous, il n'y en a point de premier ni peutrêtre de second ordre. Nous faisons fleurir le style caser-

nique dans la plupart des constructions que nous y élevons; le théâtre seul est joli; la cathédrale est la plus étrange aberration architecturale qu'on puisse rêver. Les édifices civils qui restent de la ville arabe sont des palais particuliers où nous avons logé la plupart de nos grands fonctionnaires et de nos services, le gouverneur général, Tarchevêque, la cour d'assises, le musée. Quelques-uns viennent de la famille Moustafa qui a laissé son nom à deux faubourgs d*Alger dont les terrains lui appartenaient également en partie. Le dernier prince Moustafa vit encore, m'a-t-on dit. Après avoir gaspillé l'immense fortune de ses ancêtres, il subsiste d'une pension que lui fait le gouvernement, modeste compensation qui lui était bien due pour la naïveté enfantine de certaines spéculations par lesquelles s'il est dessaisi \. de Siies biens. On a appliqué au palais du gouverneur une façade sans grâce et d'un style qui résiste à tout classement et à toute comparaison. Les autres ont gardé leurs anciennes entrées que rien ne signale à l'œil du passant, sinon une porte un peu moins basse que les portes ordinaires. Tous sont bâtis sur un plan uniforme et consistent en une cour intérieure carrée, plus ou moins vaste, et entourée de deux ou trois étages de galeries superposées que supportent des arcs en ogive posés sur de jolies colonnettes de marbre blanc. Les appartements sont distribués sur les quatre faces et s'ouvrent et prennent jour sur la cour. Le génie de l'architecte, qui était en môme temps un décorateur, se manifeste dans l'harmonip du plan général, dans l'élégance des arcs, dans la

légèreté des colonnettes dont le fût torse a quelque cbose de vaporeusement aérien, dans le choix des faïences appliquées sur le plein des murs, dans la délicatesse des sculptures des rampes en bois tourné qui bordent les galeries supérieures, dans l'arrangement du petit jardin qui ombrage la cour et au milieu dnquel souvent un filet d'eau murmure dans une vasque de marbre. Ces palais sont assez dilTérents dans leur apparente uniformité pour faire plaisir les uns après les autres. On n'inventera jamais rien de plus frais, ni de mieux approprié au climat, ni de moins commode pour les services publics qu'on y a installés. Le musée notamment est placé dans une série de salles* dont le demijour devait paraître charmant aux anciens habi- '""'" " s où il est à peu près impossible d'examiijets qu'on y a réunis. A l'archevêché el alais du gouverneur, les murs de quel, îs sont couverts d'arabesques moulées Luc d'un effet ravissant. On dirait que l'appartement est tendu d'une fine dentelle aux dessins capricieux.

En 1830, Alger comptait 176 édifices consacrés au culte musulman; il en reste aujourd'hui à peine une vingtaine. Beaucoup ont disparu dans le remaniement des parties de la ville dont la population ■ européenne s'est emparée. D'autres ont reçu une autre destination. C'est ici le lieu de placer une remarque à l'adresse des gens qui s'imaginent qu'il suffirait de toucher à une des institutions delà société indigène pour provoquer une explosion de fa-

natisme. Les indigènes ont supporté avec résignation qu'on touchât à leur organisation religieuse, c'est-àdire précisément au point le plus sensible pour leur foi. Avant la conquête, tous les édifices du culte avaient des biens particuliers provenant de dons ou de legs pieux. Les revenus en étaient consacrés à leur entretien. En 1848, le gouvernement français a remis ces biens au Domaine et s'est chargé lui-même de l'entretien des édifices. C'est l'argent donné par l'infidèle qui fait vivre les mosquées. Quand une pareille réforme s'est opérée sans qu'il y ait eu un coup de fusil tiré dans toute l'Algérie , il n'en est aucune qu'on ne puisse tenter.

Le premier monument qu'on aperçoit en débarquant est la mosquée de la Pêcherie, posée sur un coin de la place du Gouvernement comme un énorme monolithe de craie. C'est une admirable note blanche au milieu de toutes les blancheurs d'Alger. Une grande coupole ovoïde fort élégante, entourée de quatre dômes de même forme mais plus renflés, lui donne une silhouette originale. Le minaret, — c'est une simple tour carrée, le svelte minaret rond des mosquées de Turquie et d'Egypte n'existe pas en Algérie, — le minaret, qui est assez élevé, a reçu le parafe de l'administration française dans la personne d'une horloge à trois cadrans, installée dans son clocheton. La mosquée de la Marine, dans la rue de ce nom, à quelques pas de la précédente, s'annonce par un péristyle mauresque un peu ronflant qui a été construit en 1837. La mosquée môme passe pour la plus ancienne d'Alger, et les ar-

cades intérieures sont d'une irrégularité barbare bien étrange. On peut encore aujourd'hui voir le cadi rendre la justice dans la cour avec le patriarcal appareil de la loi musulmane comme au temps de Fromentin.

La Zaouïa de Sidi-Abderrhaman. est située à l'extrémité de la ville du côté de Bab-el-Oued. C'est un endroit charmant pour rêver; on a la mer en face de soi, Alger, à sa droite et à ses pieds le jardin Marengo sur les terrasses duquel s'étage une luxuriante végétation tropicale. La Zaouïa se compose de divers bâtiments, une petite mosquée dont le minaret est encadré de grêles colonnettes et de carreaux de faïence, une kouba, le tombeau de Sidi-Abderrhaman, plusieurs habitations. Tout cela, blanc et propre, mêlé de marbre çt de faïences vernies, est au milieu de buissons et d'arbres dont la verdure se détache crûment sur la blancheur des murailles. C'est un plaisir toujours nouveau pour un homme du nord que de voir la précision du dessin des plus minces lignes et la netteté de la moindre tache de couleur dans ce pays. Quelques députés étaient venus à la Zaouïa avant nous et avaient été conduits dans leur visite par un des marabouts qui y résident. Ce personnage, sachant à qui il parlait, leur adressa des demandes fort inattendues. Il avait entendu dire que les Français allaient fermer les mosquées et abolir le culte musulman ; il réclamait la protection des « déboutés ». On le rassura. Quand il fit ses adieux à ses visiteurs, il leur remit, pour se rappeler à leur souvenir, devinez quoi... Une belle carte de visite

sur laquelle étaient gravés ces mots : Abdallak-ben- Hamdany marabout de la Zaouîa de Sidi-Abderrhaman" et'Tsabli. Décidément la vieille Algérie est bien entamée!

La caravane parlementaire était arrivée à Alger le 14 octobre. Le lendemain, un graiid banquet lui fut donné par la municipalité à THÔtel de Ville. Le maire prononça un discours où il fit connaître les vœux de la ville. Un décret de 1848 édictait que toutes les communes de plein exercice de TAlgérie seraient dotées ; Alger a été exceptée dans Texécution, de sorte qu'elle se trouve dans cette situation peut-être unique en France d'une commune sans biens communaux. Au moment de la conquête, rÉtat s'empara naturellement de tous les immeubles du beylick. Il n'en a rien cédé jusqu'à présent et la ville n'a rien ; elle ne peut pas même obtenir un terrain pour déposer ses ordures. Autre chose. Alger est fortifiée ; son enceinte, asses large il y a quarante ans/ rétouffe aujourd'hui. Il n'est pas admissible que la capitale de l'Algérie soit pour toujours limitée à «n espace sur lequel cent mille habitants ne pourraient tenir. Une non moins bonne raison pour ne point garder ces fortifications surannées, c'est qu'elles sont devenues inutiles contre les Arabes et qu'elle? seraient insuffisantes contre une armée européenne. En les démolissant, on donnerait deux cents hectares de terrain aux habitations particulières. On pourrait les reconstruire sur un vaste plan conçu d'après les progrès les plus récents de l'artillerie et qui engloberait Moustafa. En attendant la population s'entasse

tu A TRAVERS L'ALGÉRIE.

dans rétroite enceinte actuelle au détriment de la sécurité. Divers vœux d'Alger se confondent en un seul. La ville voudrait obtenir l'autorisation de con^ tracter un emprunt de quinze millions pour augmenter sa provision d'eau, pour «^croître le nombre de ses écoles, pour unifier sa dette et pour exécuter des travaux édilitaires indispensables. L'eau est d'un besoin urgent. Un mois après le retour de la caravane en France, trois grands incendies qui éclatèrent coup sur coup terrifièrent la population et montrèrent combien la réclamation du maire était fondée. Six personnes y périrent. Un jour les pompes restèrent pendant une heure un quart inactives devant le feu qui gagnait, faute d'une goutte d'eau à jeter dessus.

Les environs d'Alger sont aussi charmants que la ville même. Le bonShaller explique que leur embellissement est un résultat des richesses que les pirates avaient amassées en pillant. « Ces lieux naturellement beaux et romantiques, dit-il, ont été ornés de charmantes villas, dont le nombre est au moins de mille. Quelques-unes de ces retraites sont de jolies maisons de campagne, dans le style mauresque. » Et il ajoute naïvement : « La magnificence de ces heureux brigands a au moins un avantage, c'est de procurer aux agents étrangers qui résident à Alger de beaux logements à la ville et à la campagne, à des prix trèsmodérés, et tous les fruits et les légumes qu'ils peuvent désirer. » La Méditerranée était un coupe-gorge; mais Shaller était bien logé, Shaller était content.

11 y a deux excursions plus particulièrement intéressantes, l'une pour l'économiste qui étudie les

conditions de notre établissement en Algérie, l'autre pour le sîtople touriste en quête de plaisir. La première consiste à visiter Guyotville et Staouëli. On longe la mer jusqu*à la'ppintePescade, où il est de mode chez la jeunesse algérienne d'aller faire des parties. La route est d'abord des plus agréables ; on traverse le joli village de Saint-Eugène aux maisons tapissées de verdure; plusloin, les flancs du montBouzaréah curieusement ravinés cachent de nombreuses villas qu'on aperçoit derrière des haies de lentisques, de cactus et d'aloès d'un caractère africain très-séduisant. Au delà, le paysage a moins de grâce; la montagne est plus abrupte et les habitations deviennent rares. On m'a parlé de grottes préhistoriques que je n'ai pas eu le temps de visiter. Guyotville m'attirait à cause d'un intéressant article où un journal algérien s'en servait comme d'argument pour prouver que le peirplement de l'Algérie ne s'arrêterait point lors qu'il n'y aurait plus de terre à donner aux émigrants. 11 y a vingt ans, le territoire de la commune n'était qu'un maquis livré aux hyènes et aux chacals. Des Français et des Espagnols sont venus, ont arraché les brousailles, défoncé le rocher, amendé le sable, installé des norias, planté de la vigne, et aujourd'hui c'est un centre de 600 habitants qui porte sur sa mine, bien qu'elle soit peu pittoresque, le signe de sa prospérité. Le voisinage d'Alger permet de faire, en même temps que du vin, des primeurs qu'on expédie en France. Tel colon venu avec sa pioche, ayant à peine de quoi subvenir aux premiers frais, ne donnerait pas pour cinquante mille francs le bien qu'il î^ arraché à la

nature inculte. On en cite un qui, en dehors de sa production vinicole, expédie chaque année pour dix mille francs de primeurs et de raisins secs. On en cité un autre qui loue trois hectares à raison de 2^,000 francs par an à une famille mahonnaise. Deux hectares font vivre une famille qui en est propriétaire, tant la culture maraîchère est de bon rapport. Qui ne voit par cet exemple que, lorsque toute la terre disponible sera occupée dans la colonie, il se fera, partout où Tabondance de Teau et la facilité des transports la rendront possible, une grande évolution dans la culture ?D'extensive, elle deviendra intensive. Produisant plus et demandant plus de soins, elle appellera plus de bras, c'est-à-dire de nouveaux colons. Avec vingt hectares, une famille se plaint aux environs de Sétif; avec deux hectares, elle arrive à Taisance aux environs d'Alger.

Staou&li confirme cette opinion. Les trappistes qui y ont obtenu la concession de mille hectares, en 1843^ ont transformé la lande déserte qui couvrait le plateau en une des plus admirables exploitations agricoles de l'Algérie. Leurs jardins et leurs vergers ont l'étendue d'un parc. Pour l'élevage du bétail, pour les procédés de culture, pour la fabrication du vin, pour l'exploitation de tous les produits qu'on peut tirer du sol, ils ont donné l'exemple do progrès; ils possè-

'. dent cent hectares de vignes et leur vin est réputé. Le Sahel d'Alger paraît, du reste, appelé à prendre un

' des premiers rangs parmi les régions vinicoles de l'Algérie. Douera et Koléa ont des crus qu'on cite. Ce pays nourrira un jour une population très-dense;

il possède une élasticité de ressources qui dérmite Tapplication des satistiques générales.

La seconde excursion se fait de l'autre côté d'Alger, vers le sud. On monte à travers les .villas ce coteau de Moustafa qui serait digne de servir de cadre à une féerie. Des jardins où tous les tons du, feuillage se mêlent, depuis le pourpre jusqu'au vert argenté, descendent la côte dans un charmant désordre. On aperçoit Alger de profil, poussant jusque dans l'eau bleue ses blanches maisons; la vaste plaine de la mer, s'élevant doucement vers l'horizon, élargit démesurément le paysage et lui donne une grandeur singulière. On passe devant le palais d'hiver du gouverneur, assemblage de gracieux pavillons bâtis pour la plupart depuis 1830. M. Albert Grévy y donna un dîner à l'arrivée de la caravane. Les élégantes colonnades des galeries paraissaient plus élancées encore aux lumières ; des lanternes vénitiennes étaient accrochées aux arbustes des jardins ; à la silhouette insolite des arbres, on devinait une végétation exotique ; des musiques étaient cachées dans les bosquets ; une odeur de jasmin embaumait l'air; un vent frais montait de la baie, et le ciel criblé de millions d'étoiles resplendissait devant nous. Nous venions de débarquer, tout était nouveau pour moi en Afrique ; cette soirée fut un enchantement.

La colonne Voirol rappelle que c'est à l'armée qu'est due, comme tant d'autres en Algérie, la route qu'on parcourt. Puis on entre dans le célèbre ravin de la Femme Sauvage; il est d'une fraîcheur délicieuse, et le lit de l'Oued-Khrenis disparaît sous les

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roseaux, les peupliers et les saules. Les points de

vue y soDt très-variés; en certains endroits des

cimes couronnées de pins aux troncs rouge&tres et

' aux tètes d'un vert sombre font songer aux paysage)'

qu'affectionnent les artistes japonais. Près de fiir<

mandreïs, un Anglais a sculpté sur le flanc du rocher

" ' -reliefs représentant Eve au paradis

B tête de bédouin. On les trouverait

maient de l'Inde et qu'on pût y voir

n du génie d'un peuple ; ils ne sem-

ijues, quand on sait qu'ils sont sim-

e d'un original. De loin en loin on

moulins; ils sont cbarmants, àdemi

la verdure; mais ils n'ont pas d'eau

ler leur roue, car l'Oued est à sec la

ée; une'raésange n'aurait pas pu s'y

„ ^ d nous l'avons vu.

M.LouisSay, qui était des nfitres dans cette promenade, nous emmena jusqu'à Kouba pour nous montrer le parc d'autruches de M"' Courrière. L'élevage do ces énormes oiseauj: est devenu, en quinze ans, une industrie prospère dans la colonie anglaise du Cap. En 1865, il n'y existait que 85 autruches privées; dix ans plus tard , on en comptait 32,000 et aujourd'hui il y en a 160,000. Cette prog^ession estraordinaire indique assez qu'elle est stimulée par de grands bénéfices. En effet, une autruche a vingt grandes plumes à chacune des siles; on les arrache tous les ans , et elles se vendent couramment en Europe de huit à dix francs Ja pièc4, fce qui donne un revenu de trois cent cinquante à quatre cents

r~ rv»*,- ■ *■

francs par autruche. De plus, on peut compter chaque année sur une douzaine d'autruchons dont les prix sont en ce moment très-élevés à causé de la rareté des sujets. Les conditions climatériques sont à peu près les mêmes au Gap qu'en Algérie, Taotruche est indigène dans les deux pays : ce qui enrichit l'un pourrait donc aussi enrichir l'autre.

Depuis longtemps le Jardin d'acclimation d'Alger possède des autruches domestiquées. 11 a la spécialité d'en fournir à tous les jardins zoologiques d'^prope. Mais, d'après ce qu'on m'a dit, il tient ses procédés secrets et semble ne s'être pas soucié de répandref le goût de l'élevage dans la colonie. On nous a signalé d'autres essais de parcs d'autruches dans une ferme des environs d'Alger dont j'ai oublié le nom et à Miserghin près d'Oran, où l'on m'a raconté qu'on s'amuse à les atteler et même à les faire labourer. Le parc de M"® Gourrière est, je crois, de tous, celui qui contient le plus de bêtes. Il y en avait une trentaine au moment où nous l'avons visité. Elles sont sur une pente semée de buissons, en face de la mer, réparties par familles dans des enclos, à raison de deux ou trois femelles pour un mâle. On les voit se dandiner sur leurs jambes flexibles, balancer le cou, picorer, s'étendre paresseusement dans la poussière; les mâles sont noirs et ont le cou et les cuisses nus etd'un rouge sanglant; ils ont l'air importants et brutaux ; chaque enclos a une case couverte de chaume qui sert d*abri. Lé tableau est curieux, et nous fit à tous un vif plaisir. L'autruche est un s^nimal passablement stupide et qu'A faut surveiller

attentivement; les herbes filandreuses Tétouffent en se pelotonnant dans son estomac qui ne digère pas^ tout, quoi qu'on en dise; cependant elle ne sait pas les distinguer, et M""^ Courrière l'apprit à ses dépens en en voyant périr deux d'indigestion. Elle nourrit ordinairement les siennes avec des raquettes de cactus hachées. Une autre fois elle avait fait venir je ne sais plus quel petit chien d'Angleterre pour les garder; ces pauvres bêtes, qui casseraient la jambe à un cheval d'un coup de pied, et lui fendraient la tête d'un coup de bec, ne surent pas se défendre contre ce roquet qui en étrangla trois dans une nuit.

Pour la nourriture de ses autruches, pour les soins à leur donner, pour l'incubation artificielle des c^fs, M"*® Courrière n'ayant aucun guide n'acquiert ainsi l'expérience qu'au prix de tâtonnements coûteux. M. Louis Say, qui est propriétaire d'une partie du troupeau, a fait de son côté des frais considérables pour la réunir. Les grandes chasses ont à peu près complètement détruit l'autruche dans le Sahara algérien ; pour s'en procurer, il est allé résider deux ans à Ouargla et a pris à son service des Touaregs qui battent pour lui le grand désert. Au moment où nous étions à Alger» il venait de recevoir l'avis que ses hommies étaient de retour avec une quinzaine d'oiseaux capturés. Le gouvernement devrait encourager ces efforts qui, s'ils réussissent, ne profiteront pas ■seulement aux personnes qui les tentent, mais encore à toute la colonie qu'ils doteront d'une noavelle et lucrative source de revenus.

Au retour nous nous arrêtâmes au Jardin d'accU-

mation où nous passâmes une après-midi. Les Algériens se plaignent de ce qu'il est négligé aujourd'hui : tel quel, c'est une merveille^ qui n'a assurément pas sa pareille en Europe. Le but qu'on s'est proposé en le créant est de former une pépinière de tous les végétaux étrangers que l'on peut acclimater en Algérie. Une allée est bordée de gigantesques bambous qui frissonnent sans cesse, une autre de palmiers-dattiers et de yuccas, une autre de cocotiers aux troncs lisses, d'autres d'arbres et de fleurs inconnus. On rencontre des champs de bananiers, ^es bosquets de dragonniers dont les feuilles resseniblent à des paquets de serpents, des arbres à suif ^t des arbres à savon, des chorisia dont l'écorce verte, tendue à éclater, est toitfe hérissée de dures épines, des touffes de strelizia qui ont presque l'opulence des bananiers, des ficus, — le modeste caoutchouc des salons parisiens, — qui sont ici des arbres grandioses aux troncs multiples, des bois d*araucarias et de cèdres, des papyrus qui pressent leurs têtes rondes ^ur un lac dont les parties découvertes sont brochées de milliers de petites fleurs blanches. Mais à quoi bon continuer cette énumération? Je n'oserai jamais transcrire certaines indications que portent les plaques de fonte fichées en terre auprès des plantes. On aperçoit une fleur charmante, on se penche pour en savoir le nom, et on recule comme à la vue d'un crapaud. On a lu : Pùtosporum angustifolium. Je ne sais rien dé barbare comme un botaniste. Nous finîmes par admirer toutes ces beautés sans chercher à peçcer leur mystère. De la Chine ijous passions

aux Indes, des Indes au Brésil, du Brésil aux Andes, des Andes en Australie. En quelques instants nous fîmes le tour du monde végétal.

Après m'avoir lu, conçoit-on Alger comme un des plus séduisants séjours qu'on puisse rêver? Alors je suis parvenu à en donner une idée. Blanche comme une Mauresque de ses rues , toute parée de ses environs, toute parfumée des odeursde leurs jardins, toute baignée de la plus belle lumière du monde, toute épanouie de son heureux climat, mêlant les contrastes les plus imprévus dans la rencontre de deux mondes, animée et indolente, étonnamment variée, mais tou^ jours aimable, gracieuse, voluptueuse, ne lâchant aucun de ceux qu'elle a pris sans lui laisser des regrets, la sirène à demi couchée ajir sa colline appelle les oisifs européens par la voix de ses journaux. « Vous qui allez à Nice, à Monaco, à Naples, passez la mer. L'hiver m'est inconnu , le soleil ne me fuit jamais, mes coteaux sont toujours verts, la nature y est toujours en fête, et ma jeunesse, sans cesse renouvelée, garde un éternel sourire. » Lesdits journaux sollicitent même les appétits d'une nature moins poétique. Voici ce que je coupe dans le Moniteur de l'Algérie: « Ce qui est luxe en France , c'est-à-dire le§ primeurs, est ici monnaie courante et accessible à tous. Allez donc demander au mois de janvier, en France, des petits pois, des choux-fleurs, des pommes de terre nouvelles, des oranges, des bananes, des asperges, des mandarines à profusion; c'est une collection qui ne se trouve que chez Véry^ Véfour, les Frères provençaux, et qui à Alger couvre toutes

les tablas; c'est le menu des plus humbles restaurants, et chaque matin les ménagères n'ont que l'embarras du choix sur la place de Chartres ou au marché de la Lyre. Le gibier abonde à un prix moitié moindre qu'en France. Le reste est à l'avenant. »

Ces invitations sont loin d'être perdues ; les villas se multiplient aux environs d'Alger; les Anglais, ces grands explorateurs de la terre, y accourent en foule ; les malades y cherchent un air plus clément. Quiconque est venu une fois part enivré pour le reste de sa vie et revient. On nous annonça avec une certaine fierté que la ville s'outillait de façon à pouvoir recevoir quarante mille étrangers par hiver. Une preuve de cette faveur, c'est que Nice en est jalouse: on l'a surprise en flagrant délit de fausse nouvelle, annonçant que le choléra avait éclaté chez sa rivale.

Nécessité d'une administration civile. — Les bureaux arabes. — Faute commise par M. Albert Grévy. — Rattachement du Tell au territoire civil. — Nécessité de coordonner tous les projets de réforme. — Lacunes du programme de M. Albert Grévy. — Il faut indiquer dès maintenant que le but final des réformes est Tassimilation complète de l'Algérie à la France. — Existence d'un parti autonomiste en Algérie.

Depuis un an TAlgérie est en pleine réorganisation.. Elle passe du gouvernement militaire au gouvernement civil, et ce changement radical doit nécessairement entraîner de profondes modifications dans les services qui Tadministrent. Au moment où la caravane parlementaire se trouvait à Alger, les projets de M. Albert Grévy relatifs à ces modifications commençaient précisément à être connus. Aussi ne causait-on guère d'autre chose, et crois-je devoir résumer, comme je Tai déjà fait pour d'autres sujets, les impressions que j'ai recueillies tant dans les conversations auxquelles j'assistai alors, que dans les discussions fort animées auxquelles la presse algérienne s'est livrée depuis, et dans les correspondances que je suis heureux d'entretenir avec quelques Algériens.

Quand on parle d'administration algérienne, il faut tout d'abord écarter ce lieu commun que l'Arabe ne respecte que le sabre et n'obéira jamais à un habit noir. C'est là une de ces légendes qui ont malheureusement beaucoup de force dans un pays comme le nôtre, où tant d'opinions se fondent sur des mots tout faits. Il y a à peu près un million d'indigènes en territoire civil et un million et demi en territoire militaire : or aucune insurrection n'a jamais éclaté en territoire civil. Voilà qui permet d'aborder la question sans prévention. Nous avons dépensé une dizaine de milliards en Algérie:

est-ce pour en faire un camp, ou pour en faire une colonie? Le simple bon sens se charge de la réponse. Le but que nous y poursuivons est la prolongation de la France au-delà de la Méditerranée ; c'est donc pour le colon et non pour le soldat que nous nous sommes imposé les frais de la conquête et de l'occupation. Dès lors il va de soi que les citoyens français, en venant peupler la colonie, doivent y transporter les droits et les libertés de la mère-patrie. Les en priver, c'est les punir de contribuer à l'accomplissement d'une œuvre nationale et décourager d'une main l'émigration qu'on encourage de l'autre.

Si évidente que soit cette vérité, il lui a fallu bien longtemps pour s'imposer. Les colons n'ont Obtenu des conseils municipaux élus qu'en 1866, des conseils généraux élus et des députés qu'en 1871 ; l'élection des conseils généraux ne leur est même régulièrement assurée que depuis 187 5. Encore cette

émancipatioi^ politique. n'est-elle pas achevée; défijaitive en territoire civil, elle n'est que relative en territoire militaire où le colon continue à être administré par une autorité d'exception.

A Torigine le territoire militaire englobait* toute l'Algérie. La colonisation n'existait pas, et il était nécessaire que tous les pouvoirs fussent concentrés entre les mains des généraux chargés de l'extension et de l'affermissement de notre domination. Agissant dans l'inconnu, n'ayant ni une bonne carte du terrain ni un bon livre sur les indigènes, les "chefs de notre armée sentirent vivement le besoin d'intermédiaires entre eux et les populations auxquelles ils avaient à faire. Uiî arrêté ministériel de 1844 institua officiellement les fameux bureaux arabes ^ui existaient de fait depuis plusieurs années. Us étaient composés de jeunes officiers qui s'étaient donné la peine d'apprendre la langue arabe et d'étudier le pays. Leur mission « consistait à renseigner les généraux sur le nombre, la qualité, la position de l'ennemi, sur les directions générales, les sentiers à suivre, sur l'état présumable des pays où l'on devait opérer, et enfin si des partis hostiles, des chefs musulmans, demandaient à faire des conventions provisoires, à préparer, discuter et conclure ces arrangements. Plus tard, lorsque nous eûmes des contingents indigènes à notre service, les officiers chargés des affaires arabes eurent, indépendamment des fonctions susdites, le commandement de ces contingents; ils jouirent de l'insigne faveur, bien que dans un grade relativement infé-

DK QUELQUBS AUTRES REFORMES. ^ 297

rieur, de pouvoir, à la tête des goums arabes (1), tenter des coups de main trop risqués, des pointes trop aventureuses pour être conffiés à des troupes françaises, que Ton aurait pu compromettre (2) » .

On le voit, les bureaux arabes ont commencé par être une institution purement militaire. Après la soumission d'Abd-el-Kader en 1847 , TAlgérie se trouvant conquise et pacifiée, il fallut Tadministrer. Les généraux commandants de division firent office de préfets, les commandants de subdivision office, de sous-préfets , les commandants de subdivision et les commandants de cercle office dé maires. Le rôle des bureaux arabes changea et s'agrandit singulièrement. Ils étaient seuls au courant des affaires indigènes, Tautorité militaire se déchargea sur eux de tout le soin de l'administration des tribus. J'emprunte à la circulaire du 21 mars 1867 la copieuse nomenclature des attributions qui leur furent successivement conférées : « La préparation de la correspondance (du cercle militaire) et la réunion des documents concernant la politique, le personnel des affaires arabes, l'organisation politique des commandements indigènes,le personnel des chefs indigènes, les notices biographiques et les renseignements sur les chefs et les familles influentes indigènes, les documents historiques sur les tribus de la province, les renseignements géographiques et topographiques , la statistique, l'établissement

(1) Contingents fournis par les tribus.

(2) F. Hugonnet, Souvenirs dun chef de bureau arabe.

208 A TRAVERS LAtGÉRlE.

des bases de Timpôt et la constatation des matières imposables, Texécution du sénatus- consulte relatif à la constitution de la propriété dans les tribus, les questions diverses se rapportant à Tirnpôt arabe et au domaine de TÉtat en pays arabe, la maison des hôtes, le budget des centimes additionnels àTimpôt arabe, lesprestations en nature applicables àTouververture et aux réparations des chemins dans les tribus, la police des routées et des marchés, la constatation des crimes et délits commis en territoire militaire par les indigènes et les recherches des auteurs, la surveillance des corporations religieuses et des zaouïas, les commissions disciplinaires, les pénitenciers indigènes, les prisonniers arabes détenus par mesure politique ou administrative, Tinstruction publique dans les tribus, la justice musulmane, la justice en pays kabyle. »

En un mot, ils furent investis d'une autorité absolue sur les indigènes ; nomination des chefs, impôts, justice, police, tout fut à leur discrétion. Us •devinrent, comme on Ta dit, les sultans des Arabes. Un pouvoir si excessif exercé sans contrôle amena des abus que la rumeur publique a fort exagérés; * Taffaire Doineau, où l'on vit un capitaine de bureau .arabe faire massacrer dans une diligence un chef indigène qu'il avait intérêt à supprimer, a jeté sur l'institution un discrédit dont elle ne s'est jamais entièrement relevée. Je n'ai pas à défendre nos officiers contre les accusations passionnées dont ils sont couramment l'objet en Algérie : on les calomnie en vertu de l'axiome qui dit que quand on veut

tuer son chien on le déclare enragé. Un jour viendra où Ton sera plus juste pour eux; on reconnaîtra ce qu'ils apportaient de savoir et de zèle dans leur service; ils ont assuré la pacification complète de TAlgérie et maintenu la sécurité dans la mesure du possible, ce ne sont pas là de petits mérites; et je sais plus d'un Algérien qui se demande, non sans quelque inquiétude, combien il faudra de temps aux administrateurs civils pour acquérir une expérience aussi consommée que la leur.

Ce n'est donc pa$ la conduite des hommes placés à leur tête qui explique les haines de la population civile contre les bureaux arabes ; leur grand vice est l'esprit général qui les anime et qui en fait les adversaires naturels de la colonisation. Une ordonnance du 28 décembre 1847 a organisé le régime communal en Algérie et établi que, quand un centre contiendrait une population française suffisante, il serait érigé en fcommune de plein exercice. L'année suivante, un décret du 9 décembre a institué trois préfectures sur le modèle des préfectures de la métropole (i). C'est de ce jour que date le territoire civil dans la colonie. Il était alors bien restreint, reserré autour des principales villes et comme noyé dans l'immense étendue du territoire militaire; mais, à mesure que la population coloniale s'est accrue, les centres capables d'être érigés en communes lui

(1) Le territoire civil constitue le département, Tensemble du territoire civil et du territoire militaire constitue la province. Il y a donc à la fois un département et une province d*Alger^ d'Oran et de Constantine.

300 A TRAVKRSp L'ALGÉRIE.

ont été rattachés, et il n'a cessé de s'agraudir, tandis que le territoire militaire ne cessait de décroître. Par un phénomène qu'on peut vérifier tous les jours, sitôt qu'une institution est créée, il s'y introduit ce qu'on appelle l'esprit de corps qui lui donne une existence propre, elle devient en quelque sorte un organisme vivant qui obéit aux lois naturelles de la conservation et s'efiForce de durer. La royauté des bureaux arabes ne s'exerçant qu'en territoire militaire, diminuer ce territoire c'est leur enlever quelque chose de leur raison d'être, et, d'instinct, ils soût devenus antipathiques à tout ce qui pouvait amener cet amoindrissement, c'est-à-dire à tout ce qui pouvait favoriser la colonisation et l'extension du territoire civil.

Dès 1857, Jules Duval signalait cet antagonisme entre les bureaux arabes et les colons. « En se détachant, par une émancipation silencieuse, mais persévérante et continue, du sein du commandement politique, pour former en dehors une institution à part identifiée de cœur, d'esprit et de langage avec la société arabe, ces bureaux, disait-il (i), se sont fait une situation contraire aux développements de la colonisation européenne» L'intelligence et le patriotisme de quelques officiers peuvent bien triompher çà et là des instincts de leur position ; mais de telles victoires sur soi-même ne sauraient être fréquentes, car elles supposent la vertu d'une haute abnégation. Aucun pouvoir, et surtout le pouvoir

(1) V Algérie et les colonies françaises:

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