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Le gouverneur propose de partager ce nouveau territoire civil en cinquante-trois communes mixtes qui seraient administrées comme le sont les communes mixtes actuellement existantes. Cette création a paru passablement illogique à bien des gens. On a jusqu'à présent appelé communes mixtes des circonscriptions administratives où les colons sont trop clair-semés parmi les indigènes pour constituer un centre municipal de plein exercice. Le maire est remplacé par un administrateur nommé par le gouverneur, et le conseil municipal par une commission choisie dans tous les éléments de Ja population et nommée par le préfet. Bien que les Algériens aient plaisamment appelé ces commissions la tribu des Beni-oui-oui , il est évident que les Européens qui y figurent exercent sur Tadministrateur une heureuse influence par leur connaissance des besoins du pays et un certain contrôle par l'obligation où il est de délibérer avec eux. Le mot mixte suppose nécessairement une population mêlée ; il deviendra un non-sens dans les circonscriptions nouvelles où il n'y a aucun Européen, — et c'est le cas du plus grand nombre. Quel contrôle et quelles lumières attendre d'une commission d'indigènes que Ton ne pourra nommer que sur les indications de l'administrateur et qui sera par conséquent à sa discrétion? Nous revenons par un autre chemin à l'autorité absolue des bureaux arabes. Trouvera-t- on en Algérie, en dehors de l'armée, cinquante-trois personnes suffisamment instruites de la langue et des mœurs des indigènes , des principes et des formalités de l'ad-
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ministration, et présentant assez de garanties d'honorabilité pour diriger cinquante-trois communes mixtes dans d'aussi mauvaises conditions? M. Albert Grévy en est convaincu, mais les Algériens en doutent. Déjà le personnel des communes mixtes actuellement existantes est loin de passer pour parfait. Que sera-ce quand on devra le doubler?
Les sentiments d'une partie des colons à ce sujet se sont fait jour dans le rapport qui a été présenté au conseil général de Gonstantine sur le projet de M. Grévy. Voici, en effet, ce qu'on y lit : « Les difficultés de trouver le personnel administratif suffisant nous auraient seules fait reculer, si M. le gouverneur général ne nous affirmait qu'il trouvera tous les agents nécessaires et qu'il n'a à cet égard aucune préoccupation. Nous avions besoin de cette assurance formelle pour abandonner toute inquiétude à ce sujet, car, s'il existe dans le personnel actuel un noyau autour duquel pourront se grouper les nouveaux agents , nous croyons que la difficulté du choix et les conditions à imposer seront telles, que tous les anciens agents ne pourront pas être maintenus ; il en est , parmi ceux-ci , qui n'ont aucune des aptitudes voulues. » Comnae on voit, le conseil n'est pas très-rassuré.
Un autre point qui inquiète est l'intention de M. Grévy de conférer à ces administrateurs des pouvoirs arbitraires. « Il est essentiel , dit-il dans une circulaire aux préfets de l'Algérie , il est essentiel que l'administration civile se fasse désormais d'une façon qui en assure le succès; il ne faut plus
DE QUELi^TJES AUTRES RÉFORMES. 307
qu'elle fonctionne dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de Tadmlnistration militaire en territoire de commandement. Les agents du commandement, pour administrer les indigènes, sont armés de pouvoirs qui manquent à nos administrateurs civils dans les communes mixtes; c'est à Tusage de ces pouvoirs que les bureaux arabes ont dû leur influence. Sous la réserve d'un contrôle nécessaire dans l'application , mon intention est de donner à nos administrateurs ces moyens d'action reconnus indispensables par ceux qui connaissent les populations indigènes. »
La discussion qui a eu lieu dans les conseils généraux nous a éclairés sur ce que M. Grévy entendait par ces moyens d'action. Il veut investir les administrateurs civils du droit d'appliquer des peines de simple police variant de un à cinq jours de prison et de un à quinze francs d'amende. Les accusations de prévarication dirigées contrôles bureaux arabes provenaient précisément presque toujours de ce que le pouvoir administratif et le pouvoir judiciaire étaient confondus dans leurs mains. Aussi peut-on prévoir que, si les idées de M. Grévy étaient appliquées, les administrateurs civils seraient promptement en butte aux mêmes soupçons. Le régime civil ne saurait .être un régime d'exception; ou il est le règne du droit commun, ou il ne signifie rien du tout. Avouer que le droit commun serait impuissant sur un territoire, c'est reconnaître que le moment n'est pas encore venu d'y introduire le régime civil. 11 faut éviter de déconsidérer celui-ci et ne
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pas se donner Tair d'accomplir une grande réforme pour n'aboutir, comme Ta spirituellement 4»t un conseiller général d'Alger, qu'à remplacer un pantalon rouge par un pantalon noir.
Qu'y a-t-il donc à faire? Les Algériens qui désapprouvent le projet du gouverneur m'ont paru partagés ^ntre deux systèmes. Les uns, reculant devant la mesure radicale qu'ils ont longtemps réclamée comme tous leurs compatriotes , estiment que Ton devrait procéder avec plus de sagesse, ne rien improviser, opérer les rattachements au territoire civil à mesure que l'extension et les besoins de la colonisation l'exigeraient, former progressivement un personnel civil assez instruit et assez intègre pour ne pas faire regretter le personnel militaire. Les autres sont d'avis qu'il n'est pas impossible de rattacher immédia-» tement le Tell tout entier au territoire civil, mais à la condition de l'organiser autrement que ne le propose M. Albert Grévy. Au lieu de ces communes mixtes, qui ne seront pas mixtes et qu'on livrera à l'arbitraire d'un administrateur, quelques-uns demandent qu'on appelle hardimeat les indigènes à la vie municipale et qu'on organise chez eux la commune proprement dite. Dans ces conditions , le régime civil ne serait plus seulement un mot, mais une réalité, un véritable régime de liberté. Quelle que soit la solution à laquelle on s'arrêtera définitivement, la question demande à être promptement tranchée. Les bureaux arabes sont actuellem:ent dans la situation de gens qui entendant discuter la façon dont on les fera mourir. Ils sont bien excusables s'ils se rtlâ-
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chent dans leur service, et on m'a souvent répété pendant le séjour de la caravane en Algérie que Tadministration des indigènes tombe dans un état de désorganisation qui finit par devenir alarmant pour la sécurité du pays.
Beaucoup de colons émettent un vœu qui me paraît fort digne d'attention. Ils considèrent le remplacement définitif du régime militaire par le régime civil comme l'avènement d'un ère nouvelle qui implique, une refonte générale des institutions algériennes. Ce qui convenait à un régime ne saurait convenir à l'autre qui sera animé d'un esprit tout différent; il est peu de branches de l'administration auxquelles il ne faille toucher, il est peu de lois qui ne doivent être remaniées. Les colons voudraient que M. Grévy, au lieu de présenter ses projets séparément, les groupât en un ensemble homogène et coordonné qui réglerait simultanément toutes les questions coloniales et toutes les questions indigènes, et à l'examen duquel le Parlement se consacrerait entièrement pendant quelques semaines. Notre colonie mérite l'honneur d'une pareille solennité, et j'estime que par sa grandeur même un tel débat aurait pliis de chances d'être mis promptement à l'ordre du jour que des discussions isolées qui frapperont beaucoupi moins l'attention. Pour réaliser ce vœu il faudrait qu'au lieu d'établir des catégories dé questions et de réclamer d'abord la solution de celles seulement qui lui paraissent les plus urgentes, M. Albert Grévy embrassât dans \m vaste projet général toutes les réformes qui sont à faire. Voici, d'à-
près les indications que j'ai recueillies, les principales lacunes du programme qu'il a fait coniiaître jusqu'à présent.
1° Abolition du régime des décrets. Sous l'empire, le gouverneur général, n'étant responsable que devant l'empereur, jouissait d'une autorité absolue et réglait par décret tout ce qui ne concernait ni la justice, ni la marine, ni l'instruction publique et les cultes qui ressortissaient directement à leurs ministères respectifs à Paris. Depuis 1870, les gouverneurs ont continué à jouir de ce droit qu'ils n'ont plus exercé qu'avec modération, et que. M. Albert Grévy n'a pas exercé du tout depuis qu'il esta Alger. Mais enfin le principe subsiste. La loi de 4874 sur les conseils généraux n'a été promulguée qu'en 4875 en Algérie. Pour prévenir le retour de pareils faits, les colons demandent qu'on précise rigoureusement ce qui dans la colonie sera désormais du domaine de la loi et ce qui sera du domaine des décrets.
2° Création d'un sous-secrétariat d'État de l'Algérie au ministère de l'intérieur. Faute d'un ministère des colonies , cette création est indispensable. L'Algérie n'est pas représentée au sein du gouvernement et ses services en souffrent tous les jours. Qu'on parcoure les nombreux programmes ministériels qui se sont succédé depuis dix ans; elle n'y figure jamais. Cet oubli est très-^nsible aux colons et aurait été évité si l'un des membres du gouvernement était spécialement chargé de leurs intérêts.
3° Réforme de l'impôt européen. Une cause de gêne pour la colonie . provient de la faiblesse et du
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défaut de fixité de son budget. Elle ne paye guère jusqu'à présent que des impôts indirects ; le moment est venu d'y introduire avec prudence nos impôts directs. Il y a aux environs de Bône, de Philippeville, d'Alger et d'Oran, des propriétés qui valent 3 et 4,000 francs l'hectare : un cadastre où l'on ne comprendrait que les terres en plein rapport fournirait dès maintenant une base à l'impôt foncier. Dans la plupart des villes, les maisons ont acquis une assez grande valeur; l'impôt sur les portes et fenêtres y pourrait donc être appliqué.
4° Réforme des impôts arabes. C'est ici que la fixité manque absolument. Les recettes sont basées sur la valeur de la récolte et sur le nombre des tètes de bétail. Que la récolte soit mauvaise, que le typhus ravage les troupeaux, et il se produit un écart énorme entre les recettes d'une année et celles de l'année suivante. Pour arriver à pouvoir compter sur des ressources assurées, on propose soit de changer l'assiette de l'impôt en taxant chaque tribu d'une somme invariable dont elle répartirait le payement entre tous ses membres, soit de constituer comme en France un fonds de non-valeurs pour parer aux mécomptes.
5* Création de nouveaux départements. Avec l'extension du territoire civil et le progrès croissant de la population, la division de l'Algérie en trois départements est devenue complètement insuffisante. Quand le Tell sera rattaché au territoire civil, le département de Gonstantine aura l'étendue de six départements français. Le bon fonctionnement des
services administratifs et judiciaires est impossible avec les énormes distances qu'une pareille surface comporte. En outre il s'est créé autour dé nouveaux centres des intérêts considérables dont Tessor est gêné par Tobligation de se référer à un chef-lieu lointain. On propose de partager TAlgérie en sept départements qui porteraient les dénopoinations suivantes : la Tafna, chef-lieu Tlemcen ; Oran, cheflieu Oran ; le Ghélif, chef-lieu Orléansville ; Alger, chef-lieu Alger; la Kabylie, chef-lieu Bougie ou Sétif; Constantine, chef-lieu Constantine; laSeybouse, chef-lieu Bône. Des études faites ont démontré que chacune de ces circonscriptions aurait des ressources suffisantes pour subvenir aux besoins des services départementaux. Les colons se plaignent beaucoup actuellement du trop fréquent renouvellement du personnel administratif. A peine un préfet a-t-il eu le temps de s'initier aux affaires? du pays, qu'il est rappelé en France, et remplacé par un autre qui a tout à apprendre et s'en ira de nouveau juste au moment où il commencera à savoir. Avec sept départements on pourrait établir une hiérarchie et constituer une administration algérienne où un agent ferait toute sa carrière.
6*^ Augmentation de la représentation algérienne au Parlement. Cette augmentation serait une conséquence naturelle de l'augmentation du nombre des départements. Cependant, à mon avis, sept députés ne suffiraient pas encore. Il faudrait, ou qu'il y en ait deux par département, soit quatorze, ou mieux encore un par arrondissement suivant, le principe
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même de la loi électorale, soit seize députés en tout. Pour TAlgérie, il ne faut pas regarder seulement au nembre de ses citoyens français, qui est de cent quatre-vingt dix mille actuellement. 11 faut songer à la grandeur du pays, à Timportance , de ses intérêts,, àl'avenir qu'on lui prépare, aux deux millions six cent mille individus qui sont derrière les électeurs français. Deux chiffres feront sentir qu'à quantité égale d'électeurs l'Algérie mérite une représentation beaucoup plus considérable. Le commerce total de la France s'élève à environ 9 milliards, soit pour 37 millions de Français 243 francs par tête ; le commerce total de l'Algérie s'élève à 367 millions, soit pour 190,000 Français 1984 francs par tête. Je sais bien que les Français n'ont qu'une part dans le commerce algérien, mais ils ont seuls qualité pour le représenter au Parlement et le représentent par conséquent tout entier. Trois voix sont complètement perdues dansune grande assemblée. Seize voix composeraient un groupe qui imposerait ses désirs.
7® Suppression du Conseil supérieur. Le Conseil supérieur est une assemblée fort anormale composée de dix-huit délégués nommés par les conseils généraux algériens, c'est-à-dire issus du suffrage au second Jegré, et de dix-huit fonctionnaires.il a été créé à l'origine pour assister le gouverneur dans la con-> fection du budget colonial, puis ses attributions se sont .étendues, et il examine aujourd'hui les diverses, propositions que lé gouverneur compte soumettre soit ^u Parlement soit au ministère. Quand; seize députés représenteront l'Algérie à la Chani^>
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bre , ils feront avec autant de compétence et avec plus d'autorité la besogne actuelle du Conseil supérieur; le budget, par exemple, avec seize députés et un sous-secrétaire d'État pour l'Algérie, sera aussi bien préparé à Paris qu'à Alger. Cette institution, dont l'utilité a été souvent contestée, sera donc alors d'une inutilité incontestable. J'ajouterai qu'elle est dès maintenant dangereuse, en servant de point de ralliement au parti autonomiste, comme je vais l'expliquer.
8** Préparation de l'assimilation des indigènes. M. Albert Grévy a déjà formulé l'important projet relatif à la constitution d'un état civil chez les indigènes. J'ai indiqué dans un chapitre précédent les autres mesures demandées : suppression de la justice musulmane , suppression des collecteurs d'impôt indigènes, application de nos lois de succession aux indigènes, organisation de l'instruction parmi les indigènes , accélération de la constitution de la propriété individuelle.
Toutes ces réformes ne créeront encore à l'administration et à la législation algériennes qu'un état provisoire. Ce ne sera que la seconde des trois périodes par lesquelles l'Algérie doit passer. La première a été la période du pouvoir militaire qui va finir; les besoins de la conquête et de la défense y primaient tous les autres intérêt3. La seconde sera celle du pouvoir civil fonctionnant avec une législation spéciale. Elle prend l'Algérie à demi barbare et à demi inculte ; sa mission est de l'arracher à l'inculture par la colonisation, de- l'arracher à la bariwi-
rie en appelant les indigènqs à notre civilisation et d'en faire ui} pays vraiment français. Quand cette grande transformation sera achevée, la législation spéciale par laquelle elle se sera accomplie n'aura plus de raison d'être ; alors la troisième période, l'état définitif commencera, et l'Algérie, complètement assimilée à la mère-patrie pour l'administration comme pour la législation, en partagera désormais étroitement les destinées.
Un des grands/ avantages qu'il y aurait à discuter ensemble toutes les réformes algériennes, c'est qu'on pourrait leur imprimer une tendance bien décidée vers cette assimilation à la France qui doit être le but suprême de nos efforts en Algérie. Il est nécessaire de le faire pour étouffer dans l'œuf le parti autonomiste, car il existe un parti autonomiste dans notre colonie, un parti qui rêve pour elle une existence à part à côté de celle de la France, un parti qui ne parle pas encore de la séparation, mais qui inconsciemment voudrait la préparer. C'est, je crois bien, la seule impression absolument mauvaise que la caravane ait rapportée de son voyage. Les idées de ce parti répugnent, il est vrai, aux sentiments patriotiques de la majorité des colons, mais il n'en est pas moins fort remuant et il compte un représentant parmi les trois députés de l'Algérie, M. Jacques, qui, dans son fameux discours du 19 octobre à Oran, s'est fait l'organe de ses prétentions. La chose est donc plus grave que ne permet de le supposer Fignorance à peu près ccgpûiplète où le public français est resté de son existence jusau'à présent;
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Oh I pour le moment, le programme du parti est d'apparence bien modeste ! Même les plus timides repoussent ce mot d'autonomiste comme trop bruyant. On se contente de demander que le Conseil supérieur soit élu par le suffrage universel. — Mais, leur fait-on remai-quer, ce Conseil supérieur élu sera à proprement parler un Parlement algérien. — Si vous voulez^ répondent-ils; mais il aura simplement voix consultative. 11 préparera les projets concernant rAlgërie et le Parlement français décidera ensuite ; ce dernier jugera toujours en dernier ressort. On pourrait se demander ce que deviendraient les sénateurs et les députés algériens dans cette combinaison. Est-ce auprès d'eux, est-ce auprès du Conseil supérieur qu'il faudra chercher l'expression des vœux de l'Algérie ? En cas de dissentiment, qui devra l'emporter? Etrange confusion de pouvoirs où se manifeste l'inutilité du Conseil. Et puis il faudrait une forte dose de naïveté pour croire qu'une semblable organisation pourrait fonctionner longtemps. Le soleil d'Afrique fait des tempéraments ardents; les Algériens apportent dans les afiaires publiques une propension bien marquée à l'impatience. Si déjà aujourd'hui ils contestaient la compétence du Parlement français dans les matières qui les concernent, que serait-ce si, pour une raison ou pour l'autre, ce Parlement rejetait des projets préparés par l'assemblée de leurs élus? Pour le coup, ils renieraient son autorité. L'opinion française soutiendrait le Parlement français ; l'opinion algérienne soutiendrait le Parlement algérien, et un an-
tagonism^ naîtrait entre les deux ]»ays. Je ne veux pas même songer à ce qui pourrait suivre.
Les partisans du Conseil supérieur élu invoquent l'exemple des colonies anglaises. Voyez TAfrique australe, l'Amérique du Nord, les colonies australiennes , elles ont chacune leur parlement ! C'est vrai. Mais quels rapports peut-on établir entre ce» colonies et l'Algérie ? Pour laquelle d'entre elles l'Angleterre a-t-elle dépensé les dix milliards que nous a coûtés notre possession africaine ? Les colonsanglais tirent de leurs propres ressources tout ce qtii est nécessaire au fonctionnement des sociétés nouvelles qu'ils ont fondées. En Algérie, au contraire,, ports, routes, chemins de fer, c'est la France qui a tout créé de toutes pièces ; après s'être imposé les. sacrifices les plus lourds pour la conquête du pays, elle y entretient encore aujourd'hui cinquante mille hommes. Les mêmes raisons qui donnent aux coloç» anglais le droit de se gouverner eux-mêmes donnent à la France le droit imprescriptible de garder l'Algérie comme une partie intégrante d'elle-même. L'Irlande aussi est une colonie anglaise et qui ressemble à l'Algérie par plus d'un côté : l'Angleterre lui a-t-elle donné une constitution spéciale? Et puis, comment comparer des possessions qui sont à des milliers de lieues de la métropole avec un pays qui en est à trente heures (par Port-Vendres) ? Legouvernement direct est matériellement impossible pour les • premières et l'autonomie une nécessité! Soutiendra-t-on sérieusement que cette raison existe pour l'Algérie? Non. Nous poursuivôi^s en
Afrique un but •très-précis qui est, comme on l'a fort bien dit et commef on ne saurait trop le répéter, celui de prolonger la France au-delà de la Méditerranée. Quiconque rêve un gouvernement particulier pour TAlgérie attente à l'unité française.
Mais, disentles autonomistes, pouvez^vous méconnaître les profondes différences géographiques,ethnographiques, économiques et sociales qui distinguent l'Algérie de la France? Ne nécessitent-eJles point des institutions spéciales? Nos populations ont des besoins et des intérêts généraux sans analogie en France et pour lesquels, par conséquent, les lois françaises n'ont pas été faites et ne valent rien. Ces besoins, ces intérêts, qui les connaît mieux que nous. Algériens? Nous seuls sommes capables de résoudre les questions qu'ils soulèvent. Je répondrai d'abord à ce dernier argument. Dans la plupart des questions spéciales à l'Algérie, il y a deux intérêts en présence : l'intérêt de la colonisation et l'intérêt des indigènes. Certes, dans les préoccupations gouvernementales, le premier doit toujours primer le second, mais sacrifier systématiquement les indigènes serait aussi contraire à l'humanité qu'à la prospérité définitive de la colonie. Or, ce n'est point faire injure aux colons que de dire qu'il leur serait bien difficile d'être justes envers une population à laquelle ils disputent la possession du pays. L'équité n'est possible qu'en France, loin des passions qui les soutiennent dans la lutte qu'ils poursuivent vaillamment pour établir notre race sur le sol africain. Compétence et capacité, sont deux termes différents,
etleiir compétence, que personne ne songe à contester, s'exercera tout aussi bien dans le Parlement Français que dans un Parlement algérien. Dès à présent, toute faible qu'elle est, la représentation algérienne a une influence prépondérante dans les débats spéciaux à l'Algérie ; à plus forte raisoil Tauraitelle si elle était quintuplée.
Ensuite est-il bien démontré qu'en dehors des besoins de la colonisation qui cesseront dans un temps qu'on pourrait dès à présent calculer, il y ait autant de besoins et autant d'intérêts qui soient communs à toute l'Algérie ? Les villes qu'a traversées la caravane parlementaire se sont empressées de lui faire connaître leurs vœux, et ce qui m'a trèsvivement frappé dans ce pays qui date en quelque sorte d'hier, c'est la force de l'esprit local, résultat de la divergence des intérêts. Bône veut divorcer avec Gonstaiitine ; Bougie et Sétif sont en querelle ; Oran jalouse mortellement Alger, qu'elle accuse de tout faire pour l'étouffer ; Tlemcen, de son.côté, se plaint d'être perpétuellement sacrifiée à Oran et demande à s'en détacher. C'est exactement le contraire d'un pays uni, et la vérité est qu'il n'y a pas d'Algérie, ce n'est qu'une expression administrative. Le pays est très-divers, comme j'ai essayé de le montrer dans mes descriptions ; la diversité de la nature fait la diversité des intérêts et des tempéraments. Cette force de l'esprit local s'affirme jusque dans les questions générales par une extraordinaire 'variété d'appréciations. C'est un fait dont les Algériens conviennent eux-mêmes : il n'y a pas de pays
au monde où, la question politique mise à part^ Topinion soit aussi divisée, je devrais dire aussi éraiettée, preuve que cette solidarité de besoins et d'intérêts, dont les autonomistes se font un argument, n'existe pas. Que Ton parcoure les journaux de la colonie, qu'on suive les délibérations des conseils généraux, et Ton aura une idée de ces dissentiments profonds.
Enfin, les autonomistes croient-ils avoir fait une découverte en prétendant que l'Algérie a besoin d'institutions spéciales? Mais les institutions qu elle possède ne sont-elles pas des institutions spéciales? Son régime municipal, son régime départemental, presque tous les traits de son organisation actuelle ne sont-ils pas différents des institutions françaises ? Où a-t-on jamais vu que la France ait commis la folie de vouloir plier inflexiblement un pays tout nouveau aux lois d'une vieille société? Mais ne partez pas de là pour vous écrier que vous avez raison d'être autonomiste, puisque l'autonomie existe déjà implicitement. Tant que le gouvernement algérien sera une simple émanation du gouvernement français, celui-ci pourra le modifier à son gré et le supprimer au besoin. Le jour où il aurait pour base le sufî'rage universel, il deviendrait indéfectible, il serait l'égal du gouvernement français et, entraîné par la logique même de cette situation, il tendrait à s'émanciper de sa tutelle. Les institutions spéciales actuelles ont un caractère essentiellement ^.emporaire, elles disparaîtront avec les besoins quT les justifient. B^jà on a pu rattacher directement aux
ministères à Paris un certain nombre de services algériens ; à mesure que les œuvres parallèles de la colonisation européenne et de Tassimilation des indigènes s'achèveront, on pourra les rattacher tous. Alors l'incorporation de l'Algérie au territoire fran- ' çais sera complète, et le but que nous avons pour* suivi dans sa conquête sera atteint : notre pays sera agrandi, sa population augmentée, ses forces accrues. Les institutions spéciales que demandent les autonomistes seraient, au contraire, définitives; il serait atout jamais interdit à l'Algérie d'être complètement française. En deux mots, un programmé prépare l'union intime des deux pays, l'autre prépare leur séparation.
On demandera sans doute si le mal est bien sérieux, s'il faut s'en préoccuper dès maintenant. Je • pense qu'on ne saurait s'y prendre trop tôt poui^ enrayer un mouvement qui menace de désalfectionner de la mère patrie une population française. Dès maintenant donc, ne laissons subsister aucun doute sur notre but, marquons nettement dans toutes les réformes qu'elles ne sont qu'un acheminement à la complète assimilation de l'Algérie à la France. Quelques-unes de celles que j'ai indiquées plus haut auront pour effet de transférer à Paris une partie des pouvoirs actuellement concentrés à Alger. C'est le gouvernement général qui donne à l'Algérie une apparence d'unité sur laquelle spéculent les autonomistes : la fixation des matières abandonnées au régime des décrets l'affaiblira au profit du Parlement; la création d'un sous-secrétariat d'État au
ministère de Tintérieur Taffaiblira au profit du pouvoir central ; l'augmentation de la représentation transportera dans les bureaux de la Chambre le siège des intérêts qu'on voudrait grouper autour du Conseil supérieur. Les autres réformes contribueront également, à leur manière, à l'assimilation. La division du pays en sept départements fortifiera l'esprit local, source où se retrempe le sentiment national ; h Bône, chef-lieu de département, on sera Bônois et Français ;.de même à Bougie, à Tlemcen ; les villes, émancipées d'anciennes sujétions, renieronttoutjoug îilgérien et ne se sentiront vraiment libres que dans le sein de la grande patrie française. La réforme des impôts effacera quelques-unes des différences qui existent entre la colonie et la métropole. L'assimilation des indigènes fera disparaître les mesures spéciales dont ils sont l'objet actuellement. Voilà la voie où il faut marcher sagement, mais résolument, sans se presser, mais sans tarder. Elle conduira à supprimer l'Algérie comme expression administrative, et à faire de ses sept départements sept départements purement et simplement français. Qu'on le sache bien, et qu'on cesse de prononcer ce mot d'autonomie qui blesse cruellement une oreille patriote.
Boufarik. — L'eucalyptus. — Blidah. — Millanah. — Le plus grand fleuve de TAlgérie. — Deux cents kilomètres de plaine. — Orléansville. — Oran, sa prospérité, ses plaintes contre Alger. — L'émigration espagnole.
Le 17 octobre, la caravane parlementaire quitta Alger et alla coucher à Médéah. Une indisposition m'empêcha de la suivre et m'ôta le plaisir de voir cette ville qu'on m'a dit être fort pittoresquement posée sur le bord d'un haut plateau. Son vœu était
de devenir sous-préfecture; un décret récent l'a satisfait.
Je rejoignis les députés à Blidah, le lendemain. En quittant Alger, la voie longe un moment la belle baie que la houle qui déferle frange d'une blanche dentelle d'écume, puis elle s'enfonce dans la grande plaine de la Métidja, que les poètes arabes ont tant célébrée. Là^ plus que partout ailleurs, on peut juger de la transformation que nous opérons en Algérie. Cette plaine fameuse, nous l'avons trouvée
noyée de marais et, pendant longtemps, elle a pu
servir d'argument aux pessimistes qui prétendaient
324 A TRAVERS L'ALGÉRFE.
que notre race ne s'acclimaterait jamais en Afrique. Les premières générations de colons y ont* été effroyablement moissonnées par la fièvre. L'histoire particulière de Boufarik pourrait servir de type à rhisloire générale de la colonisation dans cette partie du territoire. Fondé en 1835, ce centre n'avait encore que 429 habitants en 1841, et sur ces 429 habitants, 106 moururent dans le cours de l'année. Tous les autres furent plus ou moins atteints par la fièvre. On changeait de prêtre tous les quatre mois. Un jour, le colonel du 11® de ligne, ayant voulu passer en revue une compagnie de son régiment, il ne trouva debout que trois hommes : un fourrier, un caporal et un tambour. Cependant, avec un courage admirable, les Français, séduits par la beauté du pays et la richesse de la terre, n>n continuèrent pas moins obstinément les travaux d'assainissement, drainant les eaux marécageuses et plantant des arbres. Les arbres ont absorbé leà poisons que contenait le sol, les marécages se^ sont transformés en champs plantureux, et l'homme a fini par vaincre la nature. Boufarik est aujourd'hui le: plus grand marché de chevaux et de bestiaux qu'il y ait en Algérie, une ville de 15,00G âmes, qui grandit chaque jour, dans l'espèce de grand bocage que les plantations lui ont fait. Chose à; peine, croyable, l'effort du colon à tellement changé le climat que Boufarik est devenu une station sanitaire: on y envoie leâ malades. L'indigène > a'apas moins changé que son pays. Entre Boufarik et Blidah campait autrefois une des tribus les plus
belliqueuses de TAlgérie, les Hadjoutes. Que sont-ils devenus? Cultivateurs ou petits commerçants, leurs descendants sont aujourd'hui les plus paisibles des hommes. Et vous ne croiriez pas à la transformation des Arabes, quand un court espace de cinquante années vous fournit un tel exemple ?
Il faut nos plus grasses campagnes normandes pour donner une idée de l'opulent aspect de la plaine jusqu'à Blidah. Les plantations qu'on y a multipliées pour assainir en font aujourd'hui l'ornement et lui donnent des airs de parc arrangé pour l'agrémenl des yeux : c'est un fouillis charmant de platanes, d'eucalyptus, de pins d'Alep, d'ailanthes, de caroubiers sur les dômes desquels des cyprès s'élèvent comme de noirs obélisques. L'un des arbres qu'on a le plus plantés depuis une quinzaine d'années est le célèbre eucalyptus; on en a mis partout, en bordures le long des chemins et de la voie ferrée, en bosquets autour des maisons, en bois dans les basfonds. Dans telle commune que nous traversons, comme Hussein-Dey , on en a planté plus de 50.000 pieds. Avec son feuillage ébouriffé qui a toujours l'air de sortir d'un coup de vent, ses feuilles qui sont ovales et d'un bleu métallique, ou lancéolées et d'un vert pâle, selon qu'elles poussent sur- les branches hautes ou les branches basses, son trône dont le bois est généralement tordu en spirale, son écorce au ton vineux qui s'effrange et pend aux nœuds des branches en paquets de guenilles, cet arbre a une physionomie désharmonique qui surprend singulièrement l'œil. On est un peu revenu
326 * A TRAVERS L'ALGERIJE.
sur son compte. Dans les premiers moments, lorsque M. Ramel eut introduit dans la colonie cet émigranl australien et Teut fait connaître, on n'en parlait que sur le ton du dithyrambe. Non-seulement il assainissait les endroits où on le plantait, mais son écorce et ses feuilles guérissaient de toutes les maladies, son bois était dur, imputrescible et pouvait servir aux plus grandes constructions ; bref, il avait toutes les qualités et encore quelques autres. Aujourd'hui ses propriétés assainissantes, bien que contestées encore par de rares personnes, semblent définitivement acquises ; mais on a reconnu à Tusage <jue Ton ne pouvait pas faire grand'chose de son bois. 11, n'a pas de fil et se gâte rapidement. On n'en continue pas moins à propager l'eucalyptus ; il y en a environ deux millions de pieds plantés à l'heure actuelle, et les fanatiques * soutiennent qu'on ne devra s'arrêter que quand il y en aura quinze millions en Algérie. N'eût-il que l'avantage de fournir promptement de la verdure aux lieux qui n'en ont pas, que ce mouvement devrait être encouragé. On nous a montré des eucalyptus de douze ans qui étaient des arbres d'une très-belle venue. Le malheur est qu'ils demandent de la chaleur et beaucoup d'eau, de sorte qu'ils ne poussent point partout.
La députation a trouvé à Blidah une ville contente de son sort et qui n'avait rien à lui demander, ou à peu près rien. Le discours du maire a été udè petite apologie du pays qu'il administre* En aucun eûdroit, en efTet, je n'ai vu de dehors plus riants, plus d'indices de prospérité que dans cette
gracieuse ville de 16,000 âmes située aux pieds de coteaux couverts de vignes et mollement assise au milieu des orangers. Cinquante mille de ces arbres lui font une ceinture perpétuellement verdoyante et parfumée que les fruits mûrs piquent, à partir du mois de décembre, d'innombrables taches d'or. Je dis arbres, quand je ferais peut-être mieux de dire arbustes, car l'oranger n'atteint point de hautes proportions, même dans son pays de prédilection. La moyenne des exportations annuelles de Blidah est de dix millions d'oranges et de mandarines : les prétendues valences des marchandes de Paris viennent souvent tout bonnement d'Afrique et n'en sont pas moins bonnes pour cela. Une trop courte promenade aux environs de la ville a ravi la députation ; les orangeries sont, à proprement parler, des jardins, et vous voyez ce que peut être un jardin de 300 hectares. Le terrible vent du sud leur avait nui quand nous les vîmes. Mon cocher me dit :
— Médiocre année, monsieur, le sirocco a mangé les oranges.
Les pieds d'orangers sont alignés au cordeau, les eaux qui les arrosent courent de tous côtés dans de petits canaux de briques à ciel ouvert ; il y a partout des fleurs ; d'épais tapis de volubilis bleus sont jetés sur les haies et pendent des plus grands arbres : c'est la féerie de l'agriculture heureuse.
De jolies villas sont bâties aux abords des cultures. J'ai noté là d'intéressants essais d'arcHlecture locale, un compromis avec le style mauresque, sa polychromie et ses faïences. C'est un des regrets
du voyageur de voir que nous introduisons bêtement partout en Algérie la manière de bâtir de nos pays du nord. Tout ce que nous y faisons ressemble invariablement à des casernes. Certes, les constructions arabes, faites pour des gens sans mobilier et qui tiennent à cacher leur intérieur à tous les yeux, - ne conviennent pas à notre civilisation; mais les
nôtres ne conviennent pas davantage au climat algérien. Où est le grand artiste qui donnera la formule nouvelle? On Ta cherchée à Blidah,et la tentative me paraît assez heureuse pour qu'on la renouvelle.
La ville entretient, sous le nom de Bois Sacré, un jardin public d'une grande beauté. Les oliviers séculaires y font les plus charmants ombrages qu'on puisse voir. Les Blidiens en sont fiers et répandent le bruit qu'ils sont les plus gros de l'Afrique; mais '^ nous en avons vu de plus gros encore à Bougie et à
Tlemcen. Un blanc marabout dédié à Sidi-Yacoub, le saint propice à la fécondité des femmes qu'on retrouve par toute l'Algérie, donne au jardin je ne sais quel air de mystère qui ajoute à son charme et explique son épithète de sacré. Nous y vîmes plusieurs femmes musulmanes que la stérilité ne devait pas amener à ce pèlerinage, car elles étaient accompagnées de nombreux enfants. A l'ouest d'Alger, les femmes ne se cachent plus le visage de la même façon qu'à l'est; ici, au lieu d'un voile posé au-dessous des yeux, elles se contentent, quand un homme approche, de serrer avec la main sur leur visage les deux pans de la longue pièce d'étoffe blanche don telles
se couvrent la tète; on n'aperçoit plus alors qu'un œil qui brille comme une escarboucle au fond de l'étroite fente qu'elles laissent entr'ouverte, et elles fontsongeràdes enfants jouant à «coucou, le voilà! •> Nous ne pouvions nous empêcher de sourire à les voir ainsi arrangées, et, comme ce sont des Êtres faciles à amuser, souvent elles riaient de bon cœur de notre propre gaieté.
A quelques kilomètres de Blidah, la ChilTa s'ouvre un passage à travers la chaîne de montagnes qui borde la plaine de la Metidja. C'est un lieu de promenade célèbre que ne manque jamais de faire le visiteur qui vient à Alger. La caravane y passa en allant à Médéah. C'est, in'a-t-on dit, une gorge qui rappelle en petit le Chabet-el-Akhra et qui est plus agréable parce que la végétation y est beaucoup plus vigoureuse. Les singes de la Chitfa font partie des curiosités de l'Algérie ; on raconte qu'ils sont à demi apprivoisés et viennent manger le pain qu'on leur jette; cependant ils furent moins aimables que ceux du Chabet et ne se dérangèrent pas pour se montrer aux députés. Une autre curiosité est le tombeau de la Chrétienne, dont on voit le cône se profiler comme un énorme clocher dans le lointain, sur les collines qui séparent la Metidja de la mer; c'est la sépulture de quelques anciens rois maures.
La caravane se remit en route par un train qui avaitamené le gouverneur général. M. Albert Grévy n'avaitpas encore visité la province d'Oran, etprofltait de l'occasion pour faire avec les députés un voyagevivement désiré par la population. A partir d'EI-
Affroun la voie entre dans une région montagneuse. On retombe dans l'inculte. Les hauts mamelons sont couverts d'un manteau de maigres broussailles que des landes désertes criblent de trous. Après Bou- Medfa on pourrait se croire revenu aux environs de Constantine, tant les pentes sont nues. Il a fallu trois tunnels pour franchir le massif; le dernier débouche sur le bassin du Chelif où pour un moment la nature redevient riante.
Passer de Blidah ^ Milianah, c'est passer de l'Andalousie dans la Touraine. Milianah est perché à micôte du Zaccar, et, pour l'atteindre de la gare d'Affireville qui la dessert, il faut gravir une pente de six cents mètres. On devine quels circuits il a fallu faire décrire à la route pour la rendre praticable avec une telle inclinaison. Par un hasard curieux, ces circuits, vus de la terrasse de la ville, dessinent exactement la figure d'un chapeau de gendarme. Comme Blidah, Milianah est au milieu d'un immense verger; la terre manquant pour la grande culture, tout le pied du Zaccar a été converti en jardins; mais le climat, grâce à l'altidude, se rapproche de celui de la France ; il neige abondamment l'hiver, et nos fruits, qui viennent généralement assez mal en Algérie, y réussissent à merveille. On y récolte des raisins exquis, des coings, des cerises, des noix, des noisettes, des châtaignes, des pommes et des poires qui sont excellentes. Le seul fruit algérien qui y prospère est la grenade, qui y est énorme; c'était justement Té* poque de la maturité, et nous avons pu voir W minces rameaux des grenadiers plier jusqu'à terre
SOUS le poids de fruits gros comme les deux poings. Milianah est une ville en décadence. Négligemment, elle a laissé passer le chemin de fer assez loin d'elle, alors qu'un tracé qu'elle aurait pu faire adopter le rapprochait jusqu'à quatre kilomètres de ses murs. Tout le commerce et toute l'industrie descendent à Affreville. Un fait indique la rapidité de cette ruine : il y a quelques années, trois maisons se faisaient concurrence pour la correspondance avec la gare ; aujourd'hui il n'y a plus qu'une diligence, et elle ne fait pas de brillantes affaires. Les eaux mêmesqui jaillissent de tous côtés des flancs de la montagne et qui font tourner quatorze moulins entre Affreville et Milianah ne défendront pas cette ville de l'abandon; on commence à faire moudre ailleurs; l'industrie cherche le voisinage des voies rapides. L'agriculture n'offre non plus aucune ressource, car^ comme je l'ai dit, il n'y a pas de terre aux environs. TjC peu qui existait est livré depuis longtemps aux arbres fruitiers et aux cultures maraîchères. Il ne restera à Milianah que son site charmant, d'où l'on doit s'éloigner difficilement quand on y est accoutumé, ses vergers, les beaux platanes de ses rues et sa garnison, qui est pour elle, comme pour tant d'autres villes, un de ses revenus les plus clairs. Gela suffira-t-il pour lui retenir ses 7,000 habitants?
Où il n'y a plus d'eau et plus d'arbres, là commence la province d'Oran, dit un proverbe arabe. . A ce compte, elle commencerait dès Affreville, car c'est ce gros bourg qui inaugure le triste paysage qui ne change plus jusqu'à Oran. Une plaine brûlée
33« A TRAVKAS LULGÉRIE.
et poudreuse, tantôt abandonnée encore aux palmiers nains et aux chétifs oliviers sauvages qui la tachètent de noir, tantôt défrichée, mais complètement dépouillée ju moment où nous y passions; dans le lointain, des montagnes dénudées et d'un rose sale, tel est le spectacle désolé que nous avons eu sous les yeux pendant deux cents kilomètres. Dans cette plaine Tété est torride et Thiver glacial ; au milieu d'octobre, la chaleur v était encore assez forte.
Quelques minutes avant d'arriver à Duperré, Lemay, qui, en sa qualité de vieil Africain, nous faisait les honneurs de l'Algérie et dont l'inaltérable bonne humeur se plaît à cacher un grand savoir sous une forme enjouée, nous fit mettre la tête à la portière.
— Messieurs, attention! Permettez-moi de vous présenter le Chelif . Voyez ! Le plus grand fleuve de l'Algérie 1 Pas une chopine d'eau.
Il est de fait qu'il n'y en avait guère. Quelques flaques étamées par le reflet du ciel dormaient au fond d'un lit de sable marneux, reliées les unes aux autres par un filet d'eau si mince qu'il semblait s'égrener comme les perles d'un chapelet. La Seybouse, l'Oued-Sahel, le Sebaou, pour être moins longs, nous avaient montrés des lits beaucoup : oiieux remplis.
Cependant il ne faut pas se laisser prendre à son impression. Ce n'est pas ici le désert. Loin de là; le sol est fertile, il ne lui manque que d'être convenablement arrosé pour rivaliser avec les plus féconds, et par des aménagements, — coûteux, il est vrai, — mais dont les résultats compenseront brillamment
les dépenses premières, on arrîveta à Ipi donner de Teau presque partout. Cette immense plaine sera un jour une des grandes terres à blé de TAlgérie. Les centres qui y sont déjà établis permettent dé se figurer la métamorphose que la colonisation lui fera subir; Orléansville, Relizane, le Sig, le Tlelat, que leurs habitants ont su entourer de verdure, apparaissent de loin en loin comme d'aimables oasis.
La caravane parlementaire s'arrêta dans la première de ces villes, le temps de prendre une légère collation et de permettre aux habitants d'exprimer leurs vœux que le gouverneur promit de satisfaire. Le Ghelif étant impropre à la navigation, on devrait en employer jusqu'à la dernière goutte à l'arrosage. Le fleuve, à quelque distance au-dessus de la ville, s'encaissant dans une gorge, on a conçu le projet d'eu couper le lit par un barrage de douze mètres de haut et d'en répandre l'eau sur les deux rives. On pourrait irriguer ainsi près de dix mille hectares de bonnes terres, ce qui ferait d'Orléansville un grand centre agricole. Les travaux ont commencé il y a dix ans ; on y a dépensé 800,000 francs et il fallait encore 200,000 francs pour les achever, lorsque l'administration décida qu'elle ne continuerait l'entreprise qu'autant que les colons intéressés se cous- . titueraient en syndicat et fourniraient cette dernièit|;^ somme. Les colons, avant de s'engager, voulurent qu'on éprouvât les ouvrages déjà faits et qui leur paraissaient défectueux. On lâcha l'eau dans les canaux, et l'un d'eux s'efTondra, tandis que d'autres restaient à sec. Ceci se passait peu de temps avant
te voyage de la* caravane. Les habitants ont demandé qu'on prenne au plus vite les mesures nécessaires pour leur livrer promptement un barrage qu*ils ont déjà tant attendu. Ils ont demandé également que Ton tire enfin du triste état de décadence dans laquelle il est laissé le port de Tenez, qui est leur débouché naturel sur la mer. Des travaux étudiés dès 1844 y ont été commencés en 1868, puis on les a interrompus en 1872, de sorte que les trois millions dépensés sont restés à peu près inutiles. Il faut y ajouter trois millions et demi encore (1) etconstruire la voie ferrée qui est dès maintenant classée entre t)rléansville et Tenez. L'importance croissante d'Orléansville, la nécessité de donner un point d'embarquement aussi rapproché que possible aux produits de la vallée du haut Chelif, le développement des exploitations minières du voisinage rendent ces travaux indispensables. Ils seront tout à fait urçents si l'on crée le département du Chelif et si Orléansville devient chef-lieu.
La députation a rencontré à Oran ce qu'elle avait trouvé à Bône, des passions locales très-surexcitées. Oran se plaint d'être perpétuellement sacrifiée au reste de l'Algérie. Les habitants étaient mécontents du gouverneur, parce qu'il était allé visiter la province de Gonstantine et qu'il n'était pas encore venu chez eux. Ayant appris que les députés ne passeraient qu'un jour parmi eux, ils voulaient voir dans ce fait une nouvelle preuve de la mauvaise volonté
(1) Un mois après le passage de la caravane, on a adjugé pour 1,100,000 francs de travaux.
systématique dont ils prétendent être les victimes. Les députés ^ont restés deux jours, et tout s'est apaisé. Malgré l'abandon où on la laisse, la province d'Oran se glorifie d'être la province la plus prospère de l'Algérie ; son sol est moins bien arrosé ; le palmier nain, ce désespoir du défricheur, y abonde, et cependant les colons y réussissent. Us ont trouvé dans l'émigration espagnole des auxiliaires précieux, les indigènes eux-mêmes les secondent, tout le monde travaille et s'enrichit. Fiers de leur activité, les Oranais prétendent faire de leur province la première province et de leur ville la première ville de l'Algérie. Déjà ce sont eux qui comptent la plus forte population européenne (1), ce sont eux aussi qui possèdent le plus de vignes, ils ont à peu près le monopole de l'alfa, et ils se vantent de produire dès aujourd'hui plus de blé que la province de Gonstantine, assertion dont il est difficile de vérifier l'exactitude, car ces vaillants colons poussent la manie d6 la persécution jusqu'à accuser les statistiques officielles d'être falsifiées à leur détriment. Oran espère dépasser prochainement Alger en grandeur, sa population a doublé en vingt ans, et elle atteint déjà près de 50,000 habitants. Elle veut également que son port dépasse en activité celui de sa rivale, et son ambition n'est pas loin d'être réalisée ; déjà il exporte davantage (42 millions contre 37 en 1878), et il est arrivé parfois qu'il a importé autant (68 millions seulement contre 87 en 1878).
(1) Population européenne diaprés le recensement de 1876 : Oran, 116,661; Alger, 112,764; Constantine, 82,002.
Peut-être les Oranais doivent-ils cette activité qui les distingue précisément à l'abandon dont ils se plaignent. La députation n'a eu que trop souvent Toceasien de constater que Thabitude de compter sur la protection officielle paralysait Tinitialiv? chez les populations. Cependant ils ne peuvent tout faire par eux-mêmes, et il est certains travaux qu'ils ont le droit de réclamer de l'État. Le port d'Oran n'est pas digne d'une ville par laquelle se fait le tiers du commerce algérien. Il est d'une exiguïté fort gênante; ses quais ne sont pas achevés, et il lui en faudrait quatre fois autant qu'il en a. Au moment des grands départs de blé, les sacs s'entassent au bord de la mer au point de rendre la circulation impossible. Les travaux à exécuter sont évalués à 3,200,000 francs, et la Chambre de commerce offre d'avancer cette somme à l'État. Si Fon s'étonne qu'avec cette facilité les choses ne bougent point, les habitants s'écrient : C'est Alger qui étouffe no» réclamations. Ce port si maltraité est fort mal desservi; les routes qui y amènent les produits de l'intérieur sont généralement en mauvais état. Hélas I nos reins en savent quelque chose. Et on les avait arrangées pour le passage de la députation I Qu'estce donc en temps ordinaire? Aussi la bête noire de la population est- elle l'administration des ponts et chaussées, et n'est-il sorte d'injures qu'elle ne lui adresse dans le cours des conversations ordinaires.
Oran était autrefois une place de guerre, aujourd'hui c'est une grande ville de commerce. Autrefois
, D'ALGER A ORAX. ' 337
comme aujourd'hui, on sacrifiait tout à Tutile; c'est dire qu'en dehors du spectacle de ses rues, elle n'offre rien de bien curieux. Quand on a parcouru la charipante promenade de Letang qui longe la mer au milieu des arbres et des fleurs et d'où l'on a plusieurs vues remarquables des côtes qui se dessinent jusqu'à Mers-el-Kebir, on n'a plus qu'à monter sur tuie des hauteurs voisines pour contempler le panorama de la ville. Je l'ai vu du fort Saii\t-Grégoire, et j'en sais peu d'aussi intéressant, d'aussi particulier. Le sol, avant d'arriver à la baie, s'affaisse brusquement en un vaste creux triangulaire où les maisons sont comme entassées. La ville est si basse qu'il semble qu'^n l'a littéralement sous les pieds ; les plans inclinés des toits dominent, attestant l'origine et la prépondérance européenne ; cependant les minarets de Sidî-el-Haouri et de la mosquée du Pacha rappellent les vieux souvenirs musulmans. Les hauteurs qui bordent le triangle sont couvertes d'une si prodigieuse quantité de fortifications que l'œil en est tout surpris. Les Espagnols, qui ont occupé Oran pendant trois siècles, en avaient fait un bagne, et, pendant trois siècles, les forçats furent occupés à maçonner et à bâtir. Il semble que les gouverneurs mettaient leur orgueil à ajouter quelques murailles à celles qu'avaient laissées leurs prédécesseurs. A travers l'atmosphère que la chaleur faisait trembler, nous distinguions confusément en suivant le contour de la ville les tours rondes du Château-Neuf, imposantes comme des rocs de granit, des bastions en fer de lancé, des courtines, des redans, des cré-
neaux, des forts en étoile, d'épais ouvrages carrés, des lignes de mur tantôt droites, tantôt en dents de scie, et près de nous les lourdes masses de laf Kasbah. Jamais on n*a entassé plus de pierres.
La belle couleur rousse dont le soleil a doré toutes ces constructions, l'aspect brûlé des champs, voisins, les tons ferrugineux des montagnes qui montrent à la mer leur flanc affreus^tnent nu, le palmier qui se dresse dans la cour de la préfecture, les pâles cactus épuisés qui languissent sur les rochers, donnent à Oran un caractère terriblement africain. On sent un ardent climat dont aucune autre ville du Tell ne donne idée. Pour égayer un peu les environs, il a fallu créer artificiellement une forêt de pins d'Alep sur la montagne de Santà-Cruz. Une jeune dame française, qui n'était en Algérie que depuis quelques mois et ne s'était pas encore accoutumée à ce fauve spectacle, nous disait avec un sourire de regret: Je donnerais bien mille francs pour voir un peuplier.
On nous fit remarquer, près de la Kasbah, d'énormes pans.de mur éboulés qui furent jetés à bas par le tremblement de terre du 9 octobre 1790, dont il existe, du reste, bien d'autres traces encore, à ce qu'on m'a dit. Je ne connais pas dans l'histoire de situation plus tragique que celle où se trouva le gouverneur Gumbre-Hermosa après cette catastrophe. Oran était à peu près détruite, un incendie formidable dévorait ses ruines, trois mille personnes avaient été écrasées sous les décombres ; menacé de la famine parce que les vivres avaient disparu et de la peste à
cause de l'infection des cadavres,, au milieu des flammes et de la fumée, avec les débris d'une population affolée de terreur, avec une garnison dont la moitié avait péri, derrière des fortifications écroulées ou entr*ouverteô, il lui fallut résister aux Arabes qui se ruèrent par milliers sur la malheureuse cité pour Fachever.
L'Algérie tout entière contient près de cent* mille Espagnols. Les deux tiers habitent la province d'Oran, et, dans la ville môme, il y en a vingt-cinq mille tandis qu'il n'y a que onze mille Français. L'émigration va croissant, les paysans de Valence et de Murcie ne sont qu'à quelques heures de mer; ' qu'il arrive une mauvaise saison comme celle de 1879, et les barques les amènent par centaines. Ils couchent le long du port ou sur les places, et, s'ils ne trouvent pas à se louer comme portefaix ou jardiniers, s'en vont dans la campagne se livrer aux travaux des champs et à la récolte de l'alfa. Ce sont de bons cultivateurs, sobres et laborieux, fort entendus aux soins que réclame la terre algérienne, qui reste improductive sans irrigations. Ils ont dans les veines du sang de ces Maures qui apprirent à l'Espagne à aménager les eaux. L'émigration leur coûte d'autant moins qu'à Ûran ils peuvent se croire encore dans leur pays, les deux bords de la Méditerranée se ressemblent trait pour trait, et ils se . retrouvent au milieu de leurs compatriotes qui ont une colonie jusque dans les moindres villages de la province. A Oran même, la mairie rédige ses affiches dans les deux langues, et l'espagnol est aussi fré-
340 A TRAVERS L'ALGÉHïK.
quent sur les enseignes que le français. Dans le populaire, le costume qui domine est lè leur : le mouchoir noué autour de la tête, la courte Teste noire, la large ceinture passée sur le gilet et le pantalon, les guêtres boutonnées. Quelques-uns portent le large sombrero. Cette importance de l'élément espagnol accentue encore le caractère africain d'Oran ; les teints y sont bistrés comme da euir de Gordoue, les yeux sont noirs et sombres.
A Constantine et à Alger, des colons nous disaient : Un des points inquiétants pour l'avenir est rinvasion espagnole dans la province d'Oran ; si Ton n'y prend garde, la colonie ne sera bientôt plus une colonie française. A Oran, on envisage la question d'une façon toute différente, et ladite invasion, au lieu d'être regardée comme une calamité, est considérée comme un bienfait. J'ai déjà dit que les ouvriers espagnols ont fait la fortune de cette province en lui fournissant à très-bon marché une main-d'œuvre de première qualité; ce sont eux qui livrent au palmier nain la rude guerre qui lui permet aujourd'hui de rivaliser avec Constantine pour la production du blé. Au point de vue économique, on ne peut donc que se féliciter de les voir venir en grand nombre. Au point de vue national, j'estime qu'on peut également s'en réjouir, car les enfants de ces colons deviennent en grande partie Français. La convention franco-espagnole du 7 janvier 1862 porte que tout Espagnol né sur le terril toire français doit, quand il a atteint l'âge de la conscription, produire un certificat constatant qu'il
D'AUGKR A ORAN.
3il
a satisfait à la loi du recri^ment en Espagne, faute de quoi il est ebligé de tirer au sort en France. Les statistiques annuelles montrent que nombre de jeunes Esjpagnols satisfont à la loi militaire en Algérie. 11 y en a eu 289 dans ce cas en 1878. C'est autant d'acquis pour l'élément français.
Les routes de la province d'Oran. — La mosquée de Bou-Médine, — Les ruines de Mausourah. — Le minaret d*Agadir. La légende de Sidi-Yacoub. — Tlemcen. — Beautés naturelles de ses environs. — Le chemin de fer transsaharien, r- Avantages du tracé par la province d'Oran. — Nécessité de rectifier la frontière franco-marocaine. — Sidi-Bel-Abbès. — L'alfa. — Les chemins de fer en Algérie. — Départ de la caravane.
La députation termina son voyage en Algérie par une excursion à Tlemcen. On lui avait parlé à Oran du mauvais état des routes , elle put en juger par elle-même. Sur une longueur d'une centaine de kilomètres, immédiatement à partir d'Oran^ la chaussée installée sur un sol très-meuble et empierrée de cailloux blancs eux-mêmes très-ftiables , est couverte d'une couche de poussière (jui en certains endroits a plus de dix centimètres de hauteur. Par un fâcheux hasard, le trajet s'opéra au milieu d'un ouragan comme on n'en avait pas vu depuis longtemps dans la contrée. Vous pouvez juger de l'effet. Un voyage dans la farine ! Les roues soulevaient d'épais tourbillons de poussière que le vent emportait au loin dans la campagne; voitures, mules, députés, journalistes, buissons, sol, tout était parfaitement blanc. C'eût été cowme un rêve
^ TI-EMCKN ET? SIDI-BEL-ABHÈfc. 313
absolument fantastique si nos bronches endolories ne nous eussent rappelé au sentiment de la réalité. On aurait rebâti Carthage en béton rien qu'avec ce que j'ai avalé pour ma part. Une des mules, aveuglée , buta dans un des trous de la route , le cavalier qui la montait roula sous le fourgon qui s'arrêta juste au moment où la roue lui montait sur la figure. Le malheureux eut la mâchoire brisée. Si Ton demande des crédits pour les routes de l'Algérie, on peut être certain que les députés qui étaient de la partie les voteront des deux mains.
Je ne saurais parler du pays que nous avons ainsi traversé. Je n'en connais que ce que j'en aurais vu par un brouillard à couper au couteau. Je me rappelle vaguement un endroit où nous avons fait trois ou quatre ablutions sans arriver à nous débarbouiller et où on nous a servi à déjeuner. C'était Aïn- Temouchent. On nous a parlé de cent soixante hec-; tares de vignes qui sont en pleine prospérité , comme toutes celles qu'on a plantées dans la région. Puis nous sommes rentrés dans la poussière , dont nous n'avons été délivrés qu'à l'approche de la nuit; la route montait alors d'une façon décidée, nous grimpions le plateau de Tlemcen; l'air était plus vif, Teau paraissait plus abondante, et la végétation était plus verte et plus vigoureuse.
Nous avons trouvé à Tlemcen ce qui manque aux autre» villes algériennes : des monuments. La ville avec ses environs forme comme un musée de l'art mauresque. La plus gracieuse des architectures a produit en Andalousie des édifices plus considéra-
34i ♦ A TRAVERS I/AtOKRIE.
bles; elle n'en a pas inspiré de plus parfail que quelques-uns de ceux qui se rencontrent là. La mos- " quée de Bou-Médine, dont le minaret avait été copié pour le pavillon de TAlgérie à l'Exposition universelle de 1878, Bou-Médine peut soutenir la comparaison avec n'importe quel chef-d'œuvre. Elle s'élève sur un mamelon à deux kilomètres de la ville , près du tombeau du saint personnage auquel elle doit s.on nom. On y accède par un parvis en carreaux de faïence. Les lourds battants qui ferment sa belle porte ogivale sont couverts d'un revêtement de cuivre fort curieusement ouvragé. Ce travail a sa légende; du reste chaque chose a sa légende à Tlemcen ; le peuple, qui y a manifesté la vigueur de son imagination dans tant de charmants monuments, en a laissé d'autres preuves dans la foule de contes merveilleux dont il a peuplé le pays. L'intérieur, nu comme celui de toutes les mosquées, se recommande par l'élégance de. ses quatre rangées d'arcades, et le mirhab est digne de celui de la mosquée de Gordoue dont on montrait il y a quelques années une reproduction à Paris. On appelle mirhab une espèce de Biche pratiquée dans le mur au fond de la mosquée et orientée vers la Mecque ; c'est là que l'imam se place pour dire les prières. Cette nichç est^iécoupée sur le patron de l'ogive renflée si chère aux architectes musulmans. Elle est encadrée dàas une bordure carrée d'une ornamentation exquise : sur un fond tantôt bleu , tantôt rouge , se détachent vigoureusement en relief des arabesques en stuc colorées elles-mêmes de nuances différentes et figurant des
TLKMCKN ET SIDI-BEL-ABBÈ^.
versets du Koran, des fleurs et de simples dessins géemétriques. Rieu ne saurait rendre Tharmonieuse variété, la belle fantaisie de cette décoration.
Du haut du minaret la vue s'étend sur le fertile pays qui entoure TleHicen jusqu'à la- plaine de la Tafûa. Au pied s'étale le village fondé autrefois par les disciples qu'attirait le bruit des vertus de Bou- Médine. La plupart des maisons s'effondrent, les propriétaires ne voulant pas les vendre parce qu'elles ont appartenu à des personnages révérés, et étant trop pauvres poiir les réparer. Au moment où nous les regardions , des épis de maïs., des piments rouges, des tomates, des citrouilles séchaient sur les terrasses ; des femmes misérablement mises vaquaient aux soins du ménage dans les cours. Une indicible tristesse se dégage du contraste de cette pauvreté et des témoignages d'une grandeur disparue , entre ces murailles à demi ruinées^ et l'exubérante végétation, presque sauvage, qui essaye de les recouvrir. La mosquée même est en mauvais état; le toit est effondré en un endroit.
— Monsieur le Domaiueastvenu, nous dit l'Arabe qui nous guidait, et il a. dit qu'il faudrait vingt milla francs. Nous nous recommandons à vous pour nous les faire donner.
Les colons, de Tlemcen eux-mêmes se plaignent de cet abandon où on laisse un monument qui est une des gloires de leur ville. Ils estiment qu'avec quelques dépense^ l'État pourrait rendre à ce sanctuaire musulman son ancien prestige. Il y gagnerait au point de vue pécuniaire, en retenant dans le
pays un million d'aumônes qu'y glanent aujourd'hui les marabouts marocains; il y gagnerait davantage encore au point de vue politique , en plaçant sous sa main un foyer de propagande religieuse qui échappe actuellement entièreihent à son contrôle.
Bou-Médine est au sud-ouest de Tlemcen; à Topposé, au Bord-ouest sont les ruines colossales de Mansourah. Un roi du Maroc était venu assiéger Tlemcen. Gomiaeles opérations se prolongeaient, il résolut de transformer «oo camp en une ville, afin de bien montrer qu'il ne repartirait que lorsque les assiégés se seraient rendus, et il bâtit Mansoumh. A voir ce qui reste de cette cité improvisée, on peut se demander si 5on arméte était composée de géants. Une enceiote de quatre Jtilomètres, flanquée de deux cents tours, le tt^ut 6Q murailles de pisé mêlé de briques , de deux ou trois mètres d'épaisseur et de dix ou*quinze de haut, représente une somme ^e travail que de siqiples humains seraient incapables de s'imposer pour toe installation provisoire. Les restes d'une mosquée immense et d'un minaret de quarante mètres de haut en complètent l'efTet grandiose. Un petit village, des jardins, des plantations prospèrent dans cette enceinte, et rien ne saurait rendre l'effet de ces énormes murailles fauves aa milieu de cette verdure, et de ce formidable attirail militaire au milieu ïl6 ces paisibles champs cultivés.
A l'est de Tlemcen et toujours à un ou deux kilomètres seulement, on trouve l'emplacement d'une troisième ville , Agadir, qui avait elle-même succédé
à uni établissement romain. Il n'en reste qu'un haut minaret qui présenté cette particularité curieuse que la base est construite avec des* pierres tumulaires romaines. Les inscriptions de quelques-unes sont tournées en dehors et peuvent encore se lire. Agadir vous reporte aux Romains; mais on peut remonter plus haut encore : sur les flancs des deux montagnes qui font muraille à Touest de Tlemcen s'ouvrent des grottes où logèrent des Troglodytes , probablement' les premiers habitants de la contrée. Le passé a ainsi laissé des monuments durables des * dh'erses périodes de son histoire.
Les promenades que Ton fait pour se rendre dans ees divers endroits inspirent la plus haute idée de ce cpie devait être Tlemcen au temps de sa splendeur. Partout on rencontre des ruines intéressantes, débris des sept enceintes qu'a eues successivement la ville, tours démantelées, portes ogivales, mosquées à moitié abattues, marabouts abandonnés. Ceiix-ci sont en général percés d'arcades tréflées qui leur dontient une élégance que n'ont pfts les lourds kofubas que l'on voit dans le reste de l'Algérie. Ils «ont aussi plus grands , et la coupole, au lieu d'être arrondie, affecte légèrement la forme plus gracieuse d'un cône renflé. Le moindre morceau d'architecture porte du reste la marque d'un rare génie artistique, La situation de Tlemcen, où l'on a toutes les beautés du ciel africain sans en avoir les énervantes chaleurs, est pour beaucoup sans doute dans cet épanouissement artistique, et je suis persuadé que, les mêmes causes agissant dans l'avenir, la ville
reprendra un jour une des premières places dans le mouvement intellectuel algérien.
La vue de toutes ces ruines, reportant la pensée vers des splendeurs éclipsées, ne va pas sans mélancolie. Qu'est devenu le peuple qui eut assez de goût pour imaginer ces remarquables monuments, assez de puis&ance et de fortune pour les construire? ]y(ftures, ranimé par le nôtre, votre génie ne revivra-t-il point? Cependant les alentours si singulièrement variés de la ville comportent des points de vue dont le cîiarme est sans tristesse. Je mettrais au premier rang la promenade qui conduit au marabout de Sidi-Yakoub. Ce marabout n'est qu'une kouba moderne pareille à toutes les koubas de TAlgérie, c'est-lHiire indigne de figurer à côté detant d'autres que nous venions de voir. Mais sa masse blanche est d'un si joli effet au milieu des gigantesques térébintbes où elle est placée qu'on ne songe plus à son insignifiance.
Quand nous le visitâmes, quelques femmes musulmanes y étaient assises et causaient. Un jeune homme de Tlemcen, avec lequel nous avions eu la bonne fortune de nous lier pendant la traversée et qui était le cicérone le plus aimable et le plus instruit qu'on pût désirer, leur demanda la permission d'entrer, ce qu'elles accordèrent sans se faire prier. Mais le gardien du marabout survint et se mit à nous injurier avec une feinte violence et une verve merveilleuse.
— Il nous prend pour des étrangers, dit notre ami, et il veut nous arracher une pièce de vingt sous. Vous allez voir.
* TI>JSMCEN ET SlDI-BEL ABBES. 349
Il parlait arabe aussi bien que TArabe lui-môme, et il lui fit observer qu'il avait demandé la permission d'entrer. En entendant sa langue, le vieillard parut un peu interloqué, mais il ne baissa pas encore le ton ; alors notre ami haussa le sien et la conversation se termina de la façon la plus plaisante.
— Pourquoi nous injuries-tu? Nous somme» des Français. Et n'est-ce pas le gouvernement français qui te paye pour garder le marabout? .
. —Oui.
— Tais-toi donc, ne vois-tu pas qui nous sommes? — '■ Ah, sidi, à la forme de vos chapeaux (nous
avions des casques), j'avais deviné tout de suite que vous étiez des chefs. Protégez-moi. Voyez la grosse branche de ce térébinthe, elle va renverser le marabout. Faites-la couper.
Notre ami, qui prépare sur Tlemcen et ses mille légendes un livre qui sera d'un vif intérêt, nous raconta celle de Sidi-Yacoub, et je ne saurais me tenir de la répéter pour donner un nouveau spécimen de l'esprit caustique des contes arabes, dont la traduction édulcorée de Galland n'offre qu'un pâle reflet. Sidi-Yacoub ne s'est pas toujours occupé de la fécondité des femmes ; il avaif jadis une autre spécialité et était le gardien de leur fidélité. Un jour qu'il planait dans les airs, il entendit un mari reprocher à sa femme de l'avoir trompé. La femme niait. . — Alors jure-moi que tu m'as toujours été fidèle. . — Je jure n'avoir jamais connu d^autres hommes que ceux que je vois en ce moment.
• Le mari regarda de tous côtés et n'aperçut pas
l'amant qui était cacbé dans un buisson. Se croyant seul aimé, il s'écria joyeusement :
— , Jure-le par Sidi-Yacoub.
— Par Sidi-Yacoub, je le jure.
— Voilà donc à quoi on fait servir mon nom, se dit tristement Sidi-Yacoub. Et, dégoûté, il alla trouver Allah : Seigneur je ne puis pas rester plus longtemps dans un pays où j'ai couvert un parjure, permettezmoi de transporter mon marabout ailleurs.
— Prends ton marabout dès que l'aube pointera, lui répondit Allah, et tu parcourras le monde pour choisir la place où tu désires te transplanter. Seulement tu n'as qAi'une journée : si tu ne t'es pas décidé AU moment où on ne distingue plus un fil noir d'un fil blanc, ton marabout tombera à l'endroit où tu te trouveras.
Toute une journée, Sidi-Yacoub avec sa chapelle sous le bras parcourut le monde, et partout il ne voyait que des femmes parjures et des ménages désunis. Il commençait à désespérer, la nuit approchait, lorsqu'il entendit un homme qui disait à sa femme :
— Il n'y a point d'autre femme comme toi. Toi seule sais aimer ton mari. Tu es ma joie et ma bénédiction.
Et la femme répondait :
— Oh I oui, je t'aime, personne ne saurait dire combien.
— Enfin , soupira Sidi-Yacoub avec satisfaction, voilà un couple fidèle et un ménage où l'on s'aime. C'est' ici que je m'établirai. Et il laissa tomber son marabout par terre. Mais, diWl, en examinant le
TLEMCEN KT SIDl-BEL-^BBÈb. 351
paysage, il me semble que je connais ces arbres, et, regardant les deux causeurs , il me semble que je connais ôet homme et cette femme. En effet, il se trouvait près de Tlemcen, exactement à l'endroit d'où il était parti le matin, et c'était le couple qui l'avait chassé qui l'avait aussi fait revenir.
— Allons , pensa-t-il philosophiquement, la fidélité n'est pas de ce monde. Et, de gardien d'une vertu impossible à découvrir, il se fit protecteur d*ttne qualité qu'à son avis les femmes avaient plus^ de chances de se procurer. Voilà pourquoi aujourd'hui, par toute l'Algérie, il préside à leur fécondité.
Une des musulmanes venait précisément lui offrir un sacrifice et nous fûmes témoins d'une scène curieuse. Elle appela le vieillard qui brûlait de l'encens au fond d'une petite marmite placée dans le creux d'un térébinthe, et lui donna un poulet qu'elle avait apporté. La terre devant le marabout était jonchée de plumes qui indiquaient que cette sorte de cérémonie doit se répéter fréquemment. Le vieillard pluma le cou du poulet , tira un long couteau pointu, lui ouvrit la gorge et le jeta par terre. Tous deux suivirent alors avec une grande attention les palpitations de la pauvre bête, et il lui en commentait le sens à voix basse. Le poulet agonisant battit des ailes et la femme effrayée se mit à crier avec lui ; puis, quand il fut bien mort, elle parut éprouver une vive satisfaction. Notre ami lui demanda pour qui elle consultait le saint, mais iL n'en put tirer autre chose sinon qu'elle avait une amie possédée du démon qu'elle voulait délivrer.
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A TRAVERS L'ALGKRIE.
L'intérieur de Tlemcen contient quelques monuments qui ne sont pas indignes de ceux des environs. La grande mosquée est un peu banale, mais son mirhab, pour être assez sobre de décoration, n'en est pas moins charmant, et la Medreça qui Tavoisine est de beaucoup supérieure à celle de Bou-Médine qui est (^^pendant fameuse. C'est un véritable bijou, et les détails en sont d'une finesse et d'une élégance qu'aucun autre art n'a jamais dépassées. Il y a des minarets dans presque toutes les rues, e'est encore un témoignage de l'ancienne prospérité, et l'aspect général de la ville a un peu de la mélancolie des ruines des environs. On y sent combien sous le régime turc avait déchu l'opulence passée, et les traces de la décadence de l'ancienne capitale, des Beni-Zyan sont loin d'avoir disparues. Certains quartiers ont l'air accablés de vieillesse et décrépits, les maisons branlent, d'autres paraissent abandonnées, les terrasses sont découronnées et des fagots de broussailles pansent mal les fentes et les trous des murs éventrés. La rue des Orfèvres, bordée de mauvaises huttes de terre toutes noircies par la fumée des forges, est à elle seule un poème de misère et de saleté pittoresque; c'est un haillon de rue, quelque chose qui est à une rue véritable ce qu'une guenille de mendiant est à un manteau de roi. Je la recommande à nos peintres d'Orient , le tableau est tout fait et étrangement original. En revanche la grande rue de Mascara est très-vivante, elle est remplie de boutiques où les marchands indigènes vendent toute çspèce de produits de l'industrie locale, des tapis,
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des nattes d'alfa, des bijoux, des poteries, % des cuivres marocains et cent autres objets. Devant chaque étalage, toute la journée on voit des groupes qui causent ou qui marchandent, de sorte qu'on pour- » rait se croire au milieu d'une foire.
La perfection et Tabondance de ses monuments suffiraient à classer Tlemcen parmi les villes les plus curieuses à visiter de l'Afrique ; cependant la nature y a joint encore des beautés de premier ordre. A' six kilomètres par la route de Sidi-bel-Abbès, les cascades du Saf-Saf tombent au milieu d'un cirque de rochers qu'on a comparé à celui de Gavarnie pour la grandeur. Il est rempli dune épaisse végétation dont. les tons variés" ressortent sur le fond presque rouge de la montagne. De minces filets d'eau se. glissaient au travers à l'époque de notre passage;; mais, quand la rivière est grossie par les pluies, c'est un torrent écumant qui se précipite, et le spectacle, qui est d'un grand effet en tout temps, devient sublime. Il y a là des cerisiers célèbres dont il est d'usage de venir manger les fruits le lundi de la Pentecôte. Quelques kilomètres encore plus loin,, toujours sur la même route, on trouve les grottes, des Hal-el-Oued, qui n'ont pas encore- toute la réputation qu'elles méritent. Quelques membres de la caravane qui allèrent les visiter en revinrent enthousiasmés. On n'en a jaaaais trouvé le fond, et on prétend qu'elles communiquent avec d'autres grottes qui se trouvent dans le voisinage de Sebdou. Elles consistent en une série de salles . plus vastes- que la grande nef de la plus vaste.
A TRAVERS LALGÉRIE.
cathédrale, avec des colonnes de concrétions calcaires, des stalactites et des stalagmites prodigieuses. Utte personne qui a parcouru à peu près le globe entier affirmait qu'on ne peut leur comparer au monde que les fameuses grottes du Mammouth aux États-Unis.
La région agricole dont Tlemcen est le centre est des plus riches, parce que Teau , ce grand principe de la fertilité en Algérie, y abonde plus qu'en toute autre partie du pays. Les oliviers y atteignent à la taille de nos chênes. Le blé et la vigne y viennent bien. On y pourrait livrer à la colonisation 600,000 hectares qui nourriraient 50,000 colons. Malheureusement elle a toujours été délaissée dans les programmes officiels. Peut-être hésite-t-on à appeler les émigrants sûr un territoire où il est difficile d'assurer la sécurité. Le voisinage du Maroc, qui ofiTre un refuge à tous les fugitifs, stimule les instincts de déprédation chez les indigènes. Il y a le long de la frontière des bandes de maraudeurs qui vivent uniquement de rapines à nos dépens : quelques jours avant l'arrivée de la députation, on avait encore assassiné deux soldats du train près de Sebdou. Aussi l'un des principaux vœux exprimé» par les habitants a-t-il été qu'on prît des mesures* envers le Maroc. S'il ne peut faire la police chez lui, allons l'y faire, a dit l'orateur qui était leur organe. Cette proposition a paru effrayer la députation. M. Girerd, dans sa réponse, a invoqué les difficultés , diplomatiques qu'une semblable intervention sou- ^ lierait. Les Tlem'cenois estiment qu'on abuse un
peu trop desdites difficultés diplomatiques pour nerien faire, et j'avoue que je me rangerais volon-^ tiers à leur avis. Il me semble que Ton compte beaucoup trop avec un État dont le souverain n'a d'autorité immédiate que sur quelques villes et ne peut sortir de sa capitale sans être escorté d'une armée de dix mille hommes. Toutes les fois qu'une injure grave est commise, il envoie des excuses et paye une indemnité , comme il vient de le faire encore poujr cette affaire de Sebdou. Faire payer le mal est bien,, mais le prévenir serait encore mieux.
Il faut constater que cet état d'insécurité n'anime point les habitants de sentilnents hostiles à l'égard des indigènes en général. J'ai vu avec plaisir que les idées de refoulement ont fort peu de partisans parmi eux, et que les idées d'assimilation en ont au contraire beaucoup. 11 est vrai que les 13,000 indigènes qui peuplent Tlemcen (1) appartiennent > en grand nombre, à une race qui nous a été toujours fort dévouée* C'est celle des Goulouglis, descendants^ des Turcs qui occupaient autrefois l'Algérie. Étrangers comme nous dans le pays, en butte aux mêmes^ haines et aux mêmes dangers, ils ont été tout naturellement portés à chercher notre protection^ une fois que leur puissance a été brisée. C'est ainsi qu'en 1833 ils ont défendu Tlemcen pour notre compte contre les Marocains. Depuis, il nous ont toujours été fidèles, et la plupart de ceux qui le
(1) Tlemcen compte .22,000 habitants dont 3113 Français^ 3,0i2. Israélites, 13,356 indigènes et 2,461 étrangers.
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peuvent font donner une éduc^^tion française à leurs enfants.
Parmi les autres tobux que Tiemcen a expriaiés à la caravane parlementaire, se trouve celui de devenir la tête de ligne du chemin de fer transsaharien. II avait déjà été question de cette grande entreprise à Biskra et en diverses autres villes, mais c'était la première fois qu'une population algérienne exprimait par un vœu précis sa confiance de la voir prochainement accomplir. Aussi m'étais-je réservé de parler ici d'une idée qui m'était chère longtemps avant qu'elle eût obtenu la faveur du public. Le projet d'un chemin de fer transsaharien se motive par les mêmes considérations qui me faisaient saluer dans l!Algérie un gage d'avenir pour notre race. La France, affaiblie par ses désastres, est condamnée pour longtemps à une politique résolument pacifique en Europe. Elle a pour voisins de petits États auxquels elle ne désire rien enlever et un autre État ' plus considérable qui n'est nullement disposé à l'aider à reprendre dans le monde la place qu'il lui a fait perdre. Si elle veut employer les forces d'expansion qu'elle contient dans son sein, si elle veut faire de la politique extérieure active, si elle veut vivre, et la vie d'une nation ne s'entretient que par l'action, il luifaut donc sortir de l'Europe et songer à quelqu'une de ces grandes entreprises coloniales qui ont fait la fortune de l'Angleterre et doublé le territoire de la Russie.
Il suffit d'un regard jeté sur une mappemonde pour voir de quel côté nous devons nous tourner.
TLEMOEN E^ SIl>.i-BEL-ABBÈS. ' 357.
Une doublft raison nous appeUe en Afrique : d'abord ce continent est à peu près vierge de toute influence euisopéenne, et nous n'y rencontrerons aucun con-. current : ensuite nous y avons déjà pris solidement pied par nos colonies de TAlgérie et du Sénégal que Ton a souvent et avec raison comparées à deux portes ouvertes sur l'intérieur. Oii irions-nous, si nous avions la volonté de pousser en avant en partant de nos possessions? Au Soudan, immense pays sept ou huit fois grand comme la France, peuplé, d'après les évaluations les plus modérées, de treijte à quarante millions d'habitants , imparfaitemeAt connu encore, il est vrai, mais sur lequel nous possédons cependant assez de données pour nous faire une idée suffisante des richesses qu'il renfexme.
Si le commerce européen ne s'est pas encore emparé de ce vaste marché, c'est que l'accès en est fort difficile. Les côtes sont insalubres et bordées de peuplades hostiles aux étrangers, soit par suite de leur barbarie, soit parce que, appréciant fort bien les avantages du transit qui s'opère parleur territoire, elles entendent s'en réserver le monopole. Au nord, où le climat est plus sain et par où les négociants méditerranéens auraient dû tout naturellement arriver, le Sahara oppose une barrière insurmontable au transport des marchandises un peu volumineuses ; insurmontable avec les moyens primitifs employés jusqu'ici, mais la civilisation mo-* derne est capable de supprimer l'obstacle.
L'idée d'un chemin de fer qui franchirait le désert et relierait l'Algérie au bassin du Niger, émise
il y à une vingtaine d*ânnées par M. Mac-Carthy, reprise il y a quelque temps avec une conviction contagieuse par M. Paul Soleillet, étudiée avec swn par un ingénieur distingué, M. Duponchel, tantôt traitée de chimère et tournée en ridicule, tantôt défendue par les personnes les plus autorisées, a enfin reçu une consécration officielle. Une commission chargée de Texaminer a été nommée en 1879 par M. de Freycinet, alors qu'il était ministre des travaux publics, et j'ai vu avec joie que cette commission, considérant le projet comme adopté en principe, s^est uniquement occupée des moyens de le mettre à exécution; Du coup, l'idée a enfoncé là j>orte des journaux fort indifférents jusqu'alors et s'est emparée de l'opinion. Elle est servie parle l)i0soin pressant que nous avons de retrouver un peu de notre prestige ; et elle est assez grande, elle mirait des résultats assez glorieux, sinon pour nous oeusoler de nos désastres, du moins pour nous faire prendre en patience le temps de la réparation.
Ce n'est pas que la conviction soit faite encore dans tous les esprits. Nous avons une horreur naturelle pour les choses neuves, et il nous faut du temps pour nous y accoutumer. La défiance du public s'abrite derrière une foule d'objections qu'il n'est pas bien difficile de réfuter et dont les apparences sérieuses s'évanouiront peu à peu à mesure que l'idée deviendra plus familière. On dit : Mais c'est une entreprise chimérique, comme on n'en a jamais vu, c'est impossible. On répond : De New- York à San-Prancisco, il y a 5,614 kilomètres; les
TLEMCEN ET SIDI-fiEL-ABBÈS.
Américains ont fait un chemin de fer à travers ies déserts du Far-West; d*Alger à Tombouctou il n'y a que 2,600 kilomètres; pourquoi ne ferions-nous pas un chemin de fer à travers le Sahara? D'Omafaa à Sacramento, c'est-à-dire pour une longueur égale de 2,600 kilomètres, le chemin de fer du Pacifique a coûté 500 millions. Le Transsaharien, qui n'aurait pas deux hautes chaînes de montagnes à franchir, ne coûterait probablement que 400 ipillions. En quoi cette entreprise est-elle donc chimérique? On ;t déjà fait beaucoup plus grand. -
On dit : Que transportera votre chemin de fer? * L'exportation actuelle du Soudan vers J'AfriqiJÇB du Nord consiste en un peu d'or, de Tivoire et des plumes d'autruche: cela vaut cinq ou six mâlionsLCt quatre trains par an suffiraient. On répond : Anssi n'est-ce pas pour ces produits que nous ferons la
ligne. Aujourd'hui, pour qu'une balle de marchandise arrive du Niger à Mogador ou à ih'ipoli, il lui ,* faut un voyage de trois ou quatre mois à dos de chameaux. Dans ces conditions, il n'est possible de transporter avec profit que les marchandises qui ont une grande valeur sous un petit volume. Ce que nous irons demander au Soudan, ce sont, au contraire, les produits encombrants, les matièr€f& premières que nos industries tirent aujourd'hui de pays étrangers. Parce qu'on sait de cette région, on peut prévoir qu'elle sera sans rivale au monde pour la production des matières oléagineuses, le bassin du haut Niger n'est qu'une forêt de «BassiaParkii^), l'arbre qui donne le beurre végétal ; l'arachide et la se-
same y sont cultivés partout; elle fera concurrence à rinde pour le riz et l'indigo; aux Antilles et au Brésil pour le sucre et le café; aux États-Unis pour le coton; le maïs, le mil, le sorgho, le chanvre, y réussissent admirablement, et il semble que ses mines d*or sont assez abondantes pour remplacer un jour, lorsque nous y aurons introduit nos procédés d'extraction, les placers épuisés de la Californie et de FAustralie. Trente millions de noirs nous fourniront ces objets d'échange et consommeront le sel et les produits fabriqués que nous leur apporterons.
On dit : Les noirs n'ont pas de besoins, ils ne travaillent pas. On répond : C'est une légende. qui s'est formée d'après les nègres des côtes que nous avions préalablement abrutis d'eau-de-vie. Les voyageurs signalent par tout le continent des populations commerçantes et industrieuses. Les Bambaras sont fort laborieux, et les caravanes des Mandingues sillon- ' fient dès maintenant le haut Niger. Du reste, voyez ce qui s'est passé au Sénégal : ily a vingt ans, il n'en sortait pas une gousse d'arachide; aujourd'hui on en exporte pour sept ou huit millions. Qui les fournit? Ce ne sont pas les blancs, puisqu'il n'y en a point ; ce sont donc les noirs qui se sont mis à travailler lorsqu'on leur a fait des offres d'échange. 11 en sera de même dans le bassin du Niger, dont les habitants sont déjà plus avancés en civilisation.
On dit : La construction de la voie sera impossible ; il y a des dunes tte sable mouvant, il n'y a pas d'eau. On répond : Le pays est connu depuis Alger jusqu'au Touat; on «'y rencontre qu'une seule
TLEMCEN ET SIDI-BEL- ABBEb\ HQl
bande de dunes, qui en un endroit voisin d'EI-Goleah n'a pas plus de quatre kilomètres de largeur. On voûtera au besoin la voie sur une longueur de quatre kilomètres; est-ce là un obstacle? Du Touat au Niger, aucun Européen n'a relevé la route; le seul qui Tait suivie, le major Laing, a été assassiné près de Tombouctou, et ses papiers sont perdus, mais on possède de nombreux itinéraires de caravanes arabes, et aucun d'eux n'indique de dunes. Les tempêtes de sable sont de purs effets littéraires que la constatation de la réalité a démodés pour toujours ; le désert présente presque partout une surface caillouteuse et dure qui exigera peu de grands remaniements de terrain et peu de travaux d'art. Quant à l'eau, il est possible qu'elle manque en certaines parties du parcours; on fera des conduites pour l'y amener; cette dépense est prévue dans la dépense totale de 400 millions. On se préoccupe également* de la chaleur; mais les. chemins de fer égyptiens sont établis dans des conditions thermométriques identiques, et ils fonctionnent parfaitement.
On dit : Les populations du Sahara seront hostiles. On répond : Cela n'est pas bien démontré.. Notre domination est acclamée comme un bienfait dans les oasis de l'Oued-Rhir auxquelles nous avons rendu la vie par nos puits artésiens. Des influences, du même genre pourront agir dans le Grand Désert. Et puis-, fussent-elles hostiles, serait-ce une raison aussi mince qui pourrait nous arrêter? On estime à 300^000 le nombre des Touaregs. qui. vivent sur un.
espace de 200 millions d'hectares représentant quatre fois l'étendue de la France. S'ils sont si disséminés, si peu nombreux , c'est parce que la quantité de points cultivés d'où ils tirent leur subsistance est excessivement restreinte. Ces points occupés, il ne leur resterait qu'à se soumettre ou à périr de faim. Avec cinq ou six postes, nous tenons tout le Sahara algérien ; il ne serait pas plus difficile de contenir le Grand Désert. On dit encore : Les noirs aussi seront hostiles. On répond : Cela non plus n'est pas bien démontré. Nous nous présenterons u eux en marchands, leur apportant l'abondance; pourquoi nous recevraient-ils mal? Mais, au cas où des difficultés s'élèveraient, la disposition naturelle du Soudan occidental nous est singulièrement favorable. Ce ne sont pas les faibles barques des indigènes qui oseraient disputer à nos vapeurs la possession du Niger. Or, ce fleuve, c'est l'artère, le cœur du pays* La vie ne circulera qu'autant que nous le voudrons bien.
A bout d'arguments, quelques Algériens vous disent enfin : Pourquoi éparpillernos efTorts? Pourquoi ne pas nous occuper exclusivement de l'Algérie où il y a tant à faire encore? On répond ; Le rôle de rÉtat en Algérie est limité. Quand il a donné des terres aux colons et pourvu généreusement aux travaux publics, il a fait à peu près tout cecfu'il peut légitimement faire. Aller au delà dans sa sollicitude pour les colons, ce serait prendre l'argent dans la poche des- travailleurs de France pour le mettre dans ta poche des travailleurs d'Algérie, ce que ni
les uns ni les autres ne sauraient souffrir. Le Transsaharien, ne nuisant à aucun service de la colonie, ne frustrera donc aucune de ses espérances. Et puis, qui profitera plus directement et plus promptement que l'Algérie de cette grande entreprise? Ce qui a fait la constante fortune de Gonstantinople et d'Alexandrie, c'est qu'elles sont les traits d'union entre l'Europe et l'Asie. Pense-t-on que la fortune de l'Algérie ne s'en ressentira pas si elle devient le lieu de transit entre l'Afrique et l'Europe? Mais rien que les travaux de la voie y attireront une abondance d'ouvriers et de capitaux qui y resteront. Plus tard elle bénéficiera quotidiennement du mouvement qui entraînera la spéculation vers les régions nouvellement ouvertes. Quand il se fait de grands déplacements d'intérêts, les stations intermédiaires en recueillent toujours quelque chose.
C'est ce que m'a paru avoir compris la majorité '>/>
de la population algérienne, et, ce qui le prouve, c'est la rivalité qui a éclaté entre les trois provinces aussitôt que le projet du Transsaharien est devenu officiel et que la question du tracé a été posée. D'où partira le chemin de fer? De Philippeville, d'Alger, ou d'Oran? Chaque province fait valoir ses raisons, et toutes trois en ont de fort sérieuses ; la commission du Transsaharien, sans cependant engager son opinion, a paru peiicher pour le tracé par la province de Constantine ; Alger pèse de toute son influence de capitale pour devenir tête de ligne ; Oran met en avant des arguments d'un grand poids. Ce sont naturellement les mêmes que Tlemcen a exposés àla caravane.
301 A TRAVKKS I/ALGÉRIK.
La discussion porte uniquement sur le trajet entre la côte et le Touat où les trois tracés qu'on propose viennent se rejoindre. Au-delà le pays étant inconnu, tout débat serait oiseux jusqu'à nouvel ordre. Le tracé que recommande la province de Gonstantine passerait par Biskra, Touggourt et Ouargla; celui que réclame Alger se dirige sur le Touat par Affreville et Laghouat; celui d'Oran traverse Tlemcen et gagne le Touat par la vallée de rOued-Saoura(l). Les avantages que présente ce dernier sont nombreux. Il est le plus court puisqu'il n'a que 1,310 kilomètres, tandis que celui d'Alger en a 1,494 et celui de Gonstantine, 1,650. Étant le plus court, il sera naturellement le meilleur marché. La traversée des montagnes présentera, il est vrai, des difficultés entre Tlemcen et Sebdou, mais des difficultés du même genre enchériraient la construction de la voie sur les deux autres ; par Gonstantine, il faut franchir l'Aurès, et par Alger il faut traverser de vastes espaces ou l'on devrait dépenser dix millions rien que pour amener l'eau.
Il est le plus avangeux au point de vue du trafic, Tlemcen est, en effet, la seule ville algérienne qui ait gardé de grandes relations commerciales avec le Sahara. Les Hamyanes et les Trafls font chaque année en laines, en dattes et en blé pour plusieurs millions d'affaires entre elle et le Touat : ce
(1) Comme tous leg Oueds du désert, celui-ci porte plusieurs noms. On le trouvera sur les cartes désigné de Tune des façons suivantes : Oued-Sou sfana, Oued-Messaoura, Oued-Ghir, Oued- Messaoud, Oued-Saoura,
serait un premier élément de recettes pour le Transsaharien. Ensuite le sol des régions traversées offrira de nombreuses ressources^ car oh signale sur la route des gîtes de sel et de salpêtre, des mines de fer, d'antimoine, de manganèse et de cuivre. Enfin le cours de TOued-Saoura est un chapelet ininterrompu d'oasis, la voie passerait à travers 50(),000 palmiers et auprès de 33 ksours (1) dont la population assez nombreuse alimenterait un trafic local d'une certaine importance. Cette ressource serait moins considérable sur le& lignes de Gonstantine et d'Alger.
La seule objection grave que l'on ait faite au tracé de la province d'Oran est qu'il emprunte une partie de son parcours à un territoire que l'on considère comme appartenant au Maroc. Mais il faut observer que le Touat aussi est nominalement placé sous la protection du Maroc, et que, comme les trois tracés y aboutissent, si la question diplomatique doit être soulevée, elle le sera forcément quel que soit le trâcd qu'on adoptera. Cette nécessité étant commune aux rois projets, celui d'Oran se recommande encore ici par deux raisons : la première, c'est qu'il nous obligera à demander enfin au Maroc une rectification de frontière qui aurait dû être opérée depuis longtemps ; la seconde, c'est qu'il assurera la pacification du sud. de la province d'Oran, que nous n'avons pas pu obtenir jusqu'ici.
Le traité franco-marocain, conclu en 1845^ à la
(1) Ksar, pluriel ksour;, centr» de population dans le Çahara.
:Wfi A TRAVERS I/aLTtKRIE.
suite de la bataille d*lsly, fixe la frontière des deux empires depuis la mer jusqu'à un point de la région des Hauts-Plateaux appelé Teniet-el-Saci. Le sud étant alors fort mal connu, on crut inutile de pousser plus loin la délimitation. « Dans le Sahara, dit l'article A du traité, il n'y a pas de limite territoriale î\ établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert de pacage aux Arabes . des deux empires qui viennent y camper pour y trouver les pâturages et les eaux qui leur sont nécessaires, )i On se contenta de désigner les tribus et les ksours qui dépendraient de la France et , ceux qui dépendraient du Maroc. L'expérience a démontré tous les inconvénients de ce traité : dans la partie où elle est délimitée, notre frontière n'étant couverte par aucun accident naturel, il nous est impossible de la garder contre les maraudeurs qui la violent incessamment; dans le sud, où elle n'est pas fixée du tout, le désordre est permanent. Les tribus qui avoisinent notre territoire sont par le fait indépendantes; elles n'obéissent point à l'autorité du sultan du Maroc et la plupart ne lui ont jamais payé aucun impôt; elles vivent à leu|: guise dans un état de brigandage qui en fait d'intolérables voisins. 11 n'est pas d'année où l'Algérie n'ait quelque attaque, quelques coups de main à subir de leur part. Elles trouvent aisément des complices parmi nos indigènes, car ceux-ci sont assurés de l'impunité; Tarticle 7 de cet intelligent traité porte en effet que « tout individu qui se réfugiera d'un État dans l'autre, ne sera pas rendu au gouvernement qu'il aura
quitté par celui auprès duquel il se sera réAigié, tant qu'il voudra y rester ». Il est de notoriété publique qu'il y a à Ouchda, à quelques heures de notre frontière, deux ou trois cents de ces réfugiés algériens qui vivent uniquement des rapines qu'ils commettent sur notre territoire. Depuis 1864, la grande tribu oranâise des Ouled-sidi-Gheikh est en révolte dans le Sahara marocain, d'oîi chaque hiver ses cavaliers viennent exécuter des razzias sur les tribus qui nous sont fidèles. Nous passons pour un peuple peu endurant ; pourtant, je ne crois pas qu'il y en ait un autre au monde qui embourserait aussi patiemment toutes les avanies qu'il plaît à quelques milliers de barbare3 de nous infliger.
De loin en loin , quand on estime que la mesure est pleine, on ordonne une expédition. Les habitants de Tlemcen, en demandant à la caravane que nous allions faire la police au Maroc, ne proposaient pas une nouveauté, car. souvent déjà, et notamment en 1852, en 1855, en 1856, en 1859 et en 1870, nos colonnes ont passé la frontière et sont allés châtier des tribus marocaines. Cela coûte très-cher et a peu d'effet. Nous tuons quelques individus, nous brûlons quelques villages, nous revenons, et le lendemain c'est à recommencer, car les maraudeurs, convaincus que si nous quittons leur territoire, c'est parce que nous n'osons nous y établir, reparaissent à la frontière aussitôt que nos soldats l'ont quittée. On a vu que, quelques jours avant le voyage de la caravane, ils ent eu l'audace d*attaquer un détachement du train sur la route de Sebdou à El-Aricha. Nous avons
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