‹ À travers l'Algérie souvenirs de l'excursion parlementaire (septembreChapitre 7 sur 16 · LA TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE

Le mal dé mer. — Déceptions. — Pas de vaste mer ! Devant Alger. — Première vue de T Algérie.

La traversée est le gros ennui d'un voyage en Algérie. En trente-six heure» on éprouve tous les dégoûts de la mer, et quand, le cœur raffermi, on en comprendrait les attraits, on débarque. J'ai payé mon tribut à la Méditerranée, qu'il me soit permis d'en médire à mon aise.

A cinq heures du soir VAjaccio se détache du quai et sort doucement du port Les membres de la caravane parlementaire et 'les personnes qui doivent les suivre se réunissent sur la dunette. Les secrètes appréhensions de chacun mettent promptement toutes les conversations sur le même sujet. On se

demande : L'avez-vous? On parle des pastilles de

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qui n'y ont pas passé ne sauraient avoir une idée de, Xîequ'ilya d'ironie dans le fait de s'entendre inviter à manger quand on a le mal de mer. Les Compagnies maritimes combinent du reste les heures du départ ^et des repas très-ingénieusement pour vous rendre ce tourment plus sensible.

Le lendemain, le temps est très-calme. On s'habitue au malaise. Après avoir visité le navire, je m'assieds à la proue pour jouir de la mer. J'apportais une imagination enthousiasmée par les lectures, une âme a\ide d'émotions; je m'isole, je m'abandonne à mes impressions, et je reste profondément surpris d'être aussi peu intéressé. Je cherche en vain ce vaste horizon de la mer dont on m'a tant parlé. Le navire ressemble exactement à un jouet posé sur une table sous un globe de verre : la table, c'est la mer d'un bleu intense, surface plane parfaitement ronde et qui n'a rien d'immense, j'en vois le bord, à quelques kilomètres devant moi, se découper avec une netteté géométrique sur le fond clair du ciel ; le globe, c'est le ciel d'un a^ur implacable dans lequel le soleil a un flamboiement toujours égal. Pas de vaste mer! Tout le paysage est fait de cette surface- plane et de cette surface courbe, de ce bleu foncé et de ce bleu clair. Pas autre chose. C'est borné, c'est pauvre, c'est d'une affreuse monotonie.

La seconde nuit est meilleure que la première. Vers quatre heures du matin, à je ne sais quel frémissement qui parcourt le navire, je sens que nous sommes en face d'Alger. Les indispositions s'oublient comme par enchantement, il n'y a plus de

malades', tout le monde ,»e lè\'e et grimpe sur le pont. Un air tiède souffle de la terre d'^fiâque, la mer est comYne d'encre, une légère brume qui flx)tte au-dessus d'elle a des teintes de charbon,* les traits du navire m'apparaissent très-noirs ; on dirait du tout une marine au fusain un peu brouillée. Cependant le ciel est pur. En montant sur les banquettes, on aperçoit dani| le lointain, sur la droite, des lumières semblables à un chapelet d'étoiles égrené au bord de ce qui serait l'horizon sans le brouillard du matin. C'est Alger. Tous les désirs qui ont si souvent tourné mes pensées vers l'Afrique me remontent au cœur, et je sens une indicible satisfaction à songer que je vais les satisfaire en partie. Le capitaine du navire, par condescendance pour les voyageurs qu'il transporte, a arrêté son bâtiment et attend le lever du soleil pour nous donner, le spectacle fameux d'Alger étincelant de blancheur sur sa colline. Les lumières tremblotent, pâlissent et s'éteignent, la brume se dissout et tombe, le paysage émerge de la nuit et de la mer. D'abord des masses sombres, le Bouzareah adroite, les montagnes de l'Atlas au fond, les montagnes de la Kabylie à gauche, puis les grands détails apparaissent. Allons, voilà l'Afrique ! Ce qui m'attire vers elle, ce n'est pa^ la vieille terre semée des débris des peuples et des grands souvenirs de l'histoire, ce n'est pas même le pays pittoresque où d'illustres peintres sont venus rajeunir la verve appauvrie des anciennes écoles. Ce n'est ni en archéologue , ni en artiste que je veux lavoir, c*e^t en patriote. Notre siècle assiste à une nouvelle

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diskribution des races sur le globe. Les races euro-. péennes s'emparent du monde ; dans les régions où elles peuveBt vivre et se reproduire, elles se substituent aux races indigènes pour exploiter les richesses du sol; dans les régions dont le climat leur est funeste , elles établissent ces exploitations indirectes dont Tlnde et Java nous offrent les exemples les plus intéressants. Un jour viendra où la terre tout entière leur appartiendra. Les Espagnols dans l'Amérique centrale et dans l'Amérique du Sud ; les Portugais dans l'Amérique du Sud, les Russes en Asie, les Anglo-Saxons dans l'Amérique du Nord, dans l'Afrique australe et en Australie, se sont approprié d'immenses territoires où.leurs descendants pourront se compter par cent inillions d'hommes. Ces pays tardivement appelés à la civilisation revendiqueront dans le gouvernement du monde une part proportionnelle à leur nouvelle puissance ; Taire où se débattent les destinées de l'humanité s'agrandira sans cesse, et la vieille Europe, habituée depuis vingt siècles à la prépondérance , devra reconnaître des égaux dans ces enfants dont elle aura peuplé la terre. Évolution grandiose qui commence sous nos yeux! Qu'adviendrait-il de la race française, si elle se désintéressait de cette formidable expansion? Restant stationnaire, tandis que les races voisines grandiraient en nombre et en influence, elle perdrait son rang parmi les peuples. Son histoire répéterait celle de la race grecque. Écrasée par la disproportion, annihilée par soif infériorité numérique, n'ayant plus

de force réelle, elle n'aurait plus de rôle, et il ne lui

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resterait qu'un souvenir : le droit à la reconnaissance éternelle des nations pour sa glorieuse collaboration à la civilisation universelle (1); Coupables ceux qui disent que nous devons nous concentrer dans nos frontières, parce qu'ils nous condamnent à la décadence ! Coupables ceux qui disent que nous ne savons pas coloniser, parce qu'ils nous vouent à la mort! Non, il faut que la France se fasse une part digne d'elle dans la conquête du monde, et je viens chercher sur cette terre, que j'aperçois à travers la brume du matin, la preuve que nos facultés sont à la hauteur de cette ambition. Je sais que je l'y trouverai, et j'en tressaille d'aise. En dépit des calomnies dont nous nous faisons nous-mêmes les

(1) Voici quelques chiffres sur la population totale des grandes puissances européennes comparée, à diverses époques, avec ceUe <le la France. Fin duxvii® siècle : grandes puissances européennes (France, Allemagne, Angleterre), 50 millions d'habitants ; France, 20 millions, soit 40 p. 100. Fin du xviiie siècle : grandes puissances européennes (France, Allemagne, Angleterre, Russie), 96 millions d'habitants; France, 26 millions, soit 27 p. 100. Actuellement ; grandes puissances européennes (France, AUemajgne, Angleterre, Autriche, Italie, Russie), 265 millions d'habitants ; France, 37 millions, soit 14 p. 100 seulement. Il y a aujourd'hui de par le monde près de 100 millions d'individus pariant l'anglais, 80 millions parlant l'allemand, 65 millions parlant le russe et il y en a à peine 45 millioris parlant la langue Irançaise. Quel Français ne se sentirait pris d'angoisse en présence de cette disproportion croissante où no^^ race finirait par sombrer, si nous ne lui ouvrions des pays nouveaux où elle se multipliera? Voilà la grande raison d'être de l'Algérie. Compter ce qu'elle nous coûte, c'est prendre la question pa^ le côté mesquin qui n'est nullement le côté pratique. Tonte autre considération doit s'effacer devant l'urgence du résultat à atteindre : agrandir la France.

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