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CHAPITRE V

LE MARSTALL OU LES ÉCURIES DE S. M. l'empereur

Quand avant d'aller visiter les écuries impériales, je demandai à mes correspondants allemands de m'envoyer des documents à étudier préalablement afin que je pusse éviter de poser d'oiseuses questions à d'aimables cicérones, il me fut répondu qu'il n'y avait rien d'écrit sur la question, vu que, trop souvent, ce qui était tout près de l'observateur n'excitait pas sa curiosité. Le fait est que la bibliographie sur le Marstall est fort rare; j'en regrette davantage la brièveté de mes notes personnelles...

Il y a trois ans, le très courtois accueil du Vice Oherstallmeister Freiher von Esebeck et les compétentes explications de M. le vétérinaire militaire D' Goldbeck, auteur de tant de livres si appréciés, me permirent une documen-

tation que je pus augmenter en 1910, grâce aux indications du lieutenant prince ^von Thurn u. Taxis pour les chevaux d'attelage et du capitaine Graf Westphallen pour les chevaux de selle. Car ces deux officiers, détachés de leurs corps, sont sous les ordres du lieutenantcolonel vice-grand écuyer von Esebeck, lequel lui-même a comme supérieur à la cour \Oherstallmeister (grand écuyer) baron von Reichach. Seuls, les trois premiers officiers s'occupent effectivement du Marstall et assurent un service plutôt compliqué.

Ce service est assez dur pour le personnel du Marstall, car les chevaux ne « moisissent » pas à l'écurie. On s'en sert sans plus de ménagements que de vulgaires fiacres. Ils ne s'en portent que mieux d'ailleurs, bien que beaucoup soient fatigués dans leurs boulets. Une cinquantaine de voitures sortent tous les jours pour les services de la cour. Si les chevaux travaillent, les cochers en font autant. 11 n'y a point de sinécures au Marstall. Chaque cocher a sa paire de chevaux à panser et à exercer. Il lave sa voiture et fait ses harnais. Quatre paires de chevaux forment un Zug dont le plus ancien

cocher est le chef. A chaque Zug est adjoint un aide. Le tout est dirigé par huit Wagenmeister. Les deux capitaines, prince von Thurn u. Taxis et Graf Westphallen, paraissent avoir, sous l'autorité du colonel v. Esebeck, une initiative dont ils usent avec intelligence et un grand dévouement. Cette initiative doit être cependant limitée par un budget calculé, m'at-il semblé, à la manière dont usait le Grand Frederick.

Sans entrer en des détails statistiques précis, je dirai que les écuries de l'Empereur contiennent environ 300 chevaux, dont 204 d'attelage et 96 de selle, 600 voitures, un millier de harnais. Il faut de la place pour loger tout cela. Aussi le Marstall est-il très grand. C'est un vaste bâtiment de construction récente, majestueux d'extérieur et tout à fait en rapport avec le palais royal auquel il fait face et dont il paraît être une réplique. L'intérieur est plus simple, mais a tout de même grand air. Sur une cour de moyenne dimension s'ouvrent la plupart des services de voitures, de harnais et de la trentaine d'automobiles impériales. Signalons le très vaste hall destiné à l'attelage

et au dételage des voitures et les pratiques et grandes salles de lavage et nettoyage. Une rampe assez douce permet aux chevaux d'accéder au premier étage, car presque toutes les écuries sont au premier étage, tandis qu'un ascenseur hisse les voitures au deuxième. Tout cela est vaste, simple, clair, très propre, sans aucun raffinement d'élégance. Point de chemins de sables colorés avec chiffres ou dessins au pochoir, pas même de tresses de couleur pour border la litière comme chez le moindre de nos amateurs de chevaux. Nous sommes en été, les couvertures de coutil à carreaux bleus, galons rouges, et couronnes impériales, sont de la qualité confection courante. Très peu de chevaux portent des bandes en flanelle bien que beaucoup, par contre, marquent quelque fatigue des synoviales aux boulets causée par un service prolongé sur le sol dur des rues. Les chevaux sont en stalle. Quelquesuns, très peu, en boxe, dont ceux des théâtres impériaux et, notamment, les montures des Walkûres.

Les écuries au premier étage sont de longues galeries à double colonnade, d'un majestueux

effet, vastes, très aérées, sans aucune odeur. Le passage central, très large, est recouvert d'un épais tapis de jute. Un revêtement de carreaux blancs et verts surmonte le mur au fond des stalles. La tonalité générale est blanche, lumineuse, gaie et, je le répète, sans aucune ornementation inutile. Des domestiques en gilet rouge, à manches et tabliers blancs, s'inclinent très bas à notre passage. Ce sont des gardes d'écuries. On se croirait à l'hôpital à cause de ce tapis, de ces tabliers blancs, de cette clarté et de ce silence, car aucun cheval ne bouge. Ah! qu'il doit être facile de commander à ce peuple de chevaux et à ce peuple d'hommes, l'un et l'autre calme, pondéré, raisonnable, naturellement discipliné !

L'écurie de selle est, généralement parlant, maintenue à Potsdam ; il ne reste donc ici que les chevaux de harnais. Ils se ressemblent tous ; c'est la première chose qu'on remarque. En Allemagne, quand dix, vingt, cent, huit cents chevaux sont réunis pour le même service, leur caractéristique est de se ressembler et surtout, en service, d'être du même pied. Les paires de chevaux d'attelage doivent donc être assez fa-

ciles à réussir comme appareillement. Les carrossiers, qu'ils soient est-prussiens, hanovriens ou mecklembourgeois, sont bien tous du même modèle. Réguliers, sérieusement construits, mais, disons-le tout de suite, peu sympathiques à notre mentalité hippique française, simplement, je crois, parce qu'ils manquent tous de bonne humeur. Cet air triste, ils le conservent attelés. Ils sont plus majestueux que fiers. Les noirs, surtout, sont peu plaisants, car, pour supporter cette éprouvante couleur, il faut qu'un cheval soit admirablement modelé et brillant, non dans son poil, mais dans ses allures.

Afin de leur permettre de mieux résister au travail, ce qui ne prouve pas beaucoup de qualité, la plupart des chevaux de harnais du Marstall sont entiers, mais d'une placidité vraiment exaspérante. Aucun brio, aucun chic, aucune très belle action, — je parle de la moyenne, de l'ensemble et non pas de quelques paires hors de l'ordinaire, car j'en ai admiré de tout à fait remarquables. . . Les bais sont, à nos yeux, plus plaisants. Cependant voici un attelage qui a bon chic. Ce sont deux anglais... En voici

un autre : deux normands, de i m. 62, âgés et dont se sert la princesse.

— En est-on content?

— Très, me répond le prince de Thurn et Taxis.

— Pourquoi n'avez-vous pas plus de chevaux français en service, puisque vous achetez au grand marchand berlinois Voltmann> tous vos chevaux, ou presque, sans vous soucier des origines?

— C'est que vos normands sont trop gais, très souvent peureux, et qu'à cause de cela, ils ne tiennent pas notre asphalte.

— Et ces jolis gris-là?

— Ce sont des hongrois. Quand on veut aller vite et longtemps on attelle des hongrois. Ils ont beaucoup de sang et excellent caractère. L'Empereur en usait souvent jadis. Maintenant, il préfère l'automobile.

La remonte des écuries impériales se fait, soit par envois des haras principaux, soit encore par achats directs. Toutes les races allemandes y sont représentées : hanovriens, trakehnen

surtout, est-prussiens, des mecklembourgeois, Neustadt (Brandebourg), Beberbeck (Hesse), quelques hongrois — gris la plupart du temps — et plusieurs anglais. Ici, d'ailleurs, tout ce qui est grand, osseux et sans origines assurées est qualifié « irlandais ». Quelques-uns viennent de chez Roy, le marchand français.

Une remarque, en passant : à Potsdam, d'après une vieille tradition, on n'emploie que des juments et des hongres, tandis qu'à Berlin ce sont les entiers qui dominent.

Le nombre des chevaux livrés annuellement par les haras ne dépasse pas 40 ; ils sont payés environs 3 000 marks par tête de quatre à cinq ans.

Le Marstall réunit 78 trakehnen et estprussiens entiers et noirs, 41 juments ou hongres de mêmes origines, noirs ou alezans, 1 1 chevaux gris hongrois, 75 bais, hanovriens, 10 hongrois, 5 normands, 6 anglais.

Les entiers noirs sont réservés à Leurs Majestés pour les cérémonies et sorties officielles. En dehors de ce protocole, l'Empereur se sert volontiers, pour l'attelage, me dit-on,, de ses chevaux hongrois gris.

Les entiers noirs sont à la disposition de la suite de l'Empereur et les bais à celle de la maison de l'Impératrice. Les princesses et les princes étrangers, en visite, sont traînés par les noirs ou les bais, suivant les circonstances. Les trakehnen sont donc en nombre. Ils l'ont toujours été au Marstall. Le major v. Schoenbeck raconte que jadis la reine Augusta, ayant désiré avoir quatre chevaux blancs pour atteler à la daumont, on fut obligé de les acheter dans le commerce parce que Trakehnen ne pouvait en fournir de cette couleur. Frédéric-Guillaume IV attelait à la daumont quatre trakehnen noirs. L'empereur Guillaume I" n'attelait qu'à deux, et n'employait que des trakehnen, soit à la voiture, soit à la selle. Il ne les voulait ni gros ni épais et les appréciait fort pour leur sagesse, surtout lorsque, vieilli, il ne pouvait plus monter à cheval. Sa voiture venait-elle à être dépassée, presque bousculée aux manœuvres par une furieuse charge de cavalerie, il disait de ses chevaux : « Ils ne bougeront pas, ce sont mes trakehnen! » L'impératrice Augusta faisait atteler sa voiture avec des étalons bais assez sages pour qu'elle les surnom-

mât amicalement : « mes vieux chevaux ». L'Empereur actuel veut aller vite. Dans ce cas il attelle, nous l'avons dit, des hongrois, ou saute en automobile, ce qui, déjà il y a quatre ans, désolait un vieux piqueur, lequel me faisait ses confidences, en vitupérant certain yacht blanc amarré au quai de la Sprée, le long du palais royal : — « Ça et ça, disait-il en désignant ici l'appontement et là le garage avec un geste de désespoir méprisant, ça ne vaut pourtant pas ça! » et il continuait à faire trotter en cercle un poney pie, boiteux ce jour-là et qu'il me déclarait être le favori de Sa Majesté. Peutêtre retrouverai-je un jour le brave homme... chauffeur î

Les trakehnen méritent, répétons-le encore, la préférence dont ils jouissent en Allemagne, à la selle et au harnais. Au Marstall on n'en trouve point, dans la catégorie harnais, qui ne soient très réguliers de conformation et bien dans leurs aplombs. Mais la grande majorité est lourde non seulement dans le modèle, mais encore dans l'attitude; lourde aussi ou plutôt « indifférente », traînante dans son action et même parfois un peu « pompes funèbres ».

Quelques alezans sont plus gais et le prince m'en fait présenter une paire très élégante, du meilleur chic et même « fringants ».

La moyenne de taille de ces trakehnen m'a paru être i m. 65. L'administration du haras de Trakehnen doit annuellement livrer au Marstall 40 jeunes chevaux de préférence noirs et quelques alezans. Si ce nombre de 40 ne peut être atteint, le Marstall touche une indemnité de I 700 marks par tête de manquant, ce qui est insuffisant à notre époque pour pourvoir à l'achat dans le commerce d'un cheval de maître.

Les mecklembourgeois ont la spécialité des tailles encore plus grandes. Ce sont des chevaux sérieux, bien conformés, très ennuyeux, avec de la majesté, lourds et lymphatiques. Il y en a peu au Marstall.

Parmi les hanovriens, j'ai pu remarquer quelques paires fort honorables et quelques sujets assez élégants, à tout prendre; ces derniers, surtout dans la toute nouvelle remonte, chargée de remplacer les deux réformes annuelles. Cette année (1910) dix jeunes chevaux hanovriens sont entrés au Marstall, tous très

« comme il faut », un seul véritablement élégant, facile et léger dans ses mouvements sans être pour cela aussi remarquable, loin de là, que nos premiers prix de race anglo-normande, au concours hippique de Paris. Ces jeunes chevaux sont exercés dans la petite carrière de la cour centrale, où des piqueurs, fort bien en selle, les manègent assez serré, trop serré même, selon la mode allemande.

Au Marstall les chevaux de cinq ans sont dressés montés la première année, — nous ferions sans doute le contraire en France, — mais ces poulains allemands étant très sages et non moins sages les cavaliers, la méthode peut se défendre. Les chevaux de six ans reçoivent un dressage minutieux à la voiture, ils sont fin prêts à servir à sept ans. On les ménagera cependant encore, car on ne considère le grand trakehnen bien formé que vers ses huit ans.

Ces grandes précautions ne sont point ridicules. Elles ne le seraient nulle part, surtout pas chez nous, où à cause de leur emploi pré-

coce nos chevaux de service sont vieux usagés dès huit ans.

Si de tous ces carrossiers assez semblables entre eux on dessinait un type moyen, on pourrait faire d'eux ce portrait : grand cheval, sans exagération, d'une conformation théoriquement bonne. Aplombs antérieurs bons, aplombs des postérieurs excellents, jarrets bien placés, membres suffisants, bonnes articulations, croupe longue et puissante, rein fort, dos suffisant sans plus. Encolure plutôt courte, mais sortie en bonne direction d'un très beau massif antérieur. L'épaule, à la vérité, pourrait être plus couchée et la cuisse moins maigre. Trot étendu, sans action très relevée; beaucoup d'entre eux trottent très en cheval de selle. Pas de ce « coup de piston » du trotteur normand engageant avec énergie ses postérieurs pour pousser la masse en avant; pas de brio, ni de cette joyeuse amplitude de nos anglo-arabes, mais, par contre, des allures carrées, allongées, régulières. Un tel cheval ne billarde jamais, ne se coupe jamais à cause de ses parfaits aplombs.

Avec cela, franc du collier, très sage et point peureux, facilement tenu en état, malgré parfois un travail de longue durée, avec un poids sérieux à tirer, mais de vitesse plutôt ralentie; en bonne condition avec la ration moyenne de 6 à 7 kil. 500 d'avoine, 7 kilogrammes de foin, 3 à 4 kilogrammes de paille et de la litière à discrétion. (On donne aussi de la mélasse quand cela est nécessaire, en supplément.) Ce sont là les caractéristiques de très bons chevaux, à tout prendre.

Le plateau d'un large ascenseur nous monte àl'étage des voitures, car les voitures de service courant restent seules en bas. Les remises sont de vastes et longues galeries disposées comme les écuries de l'étage inférieur. En entrant, à droite et à gauche de la vaste allée centrale, on aperçoit, en impressionnante enfilade de caisses miroitantes, d'abord une douzaine de traîneaux modernes très sobres d'aspect, puis une quantité de coupés et de victorias, bleu foncé avec rechampis argent pour celles de Leurs Majestés^ marron rouge et noir pour

celles de la cour. Ce dernier assemblage de couleur est bien laid. Relativement, peu de ces véhicules sont à la dernière mode du jour, bien que le grand écuyer ait naguère déjà transformé tout le vieux stock. Mais on s'efforce de renouveler petit à petit les modèles. Est-il bien nécessaire, d'ailleurs, que les voitures de rois et d'empereurs suivent la mode de si près ? Et les Majestés ne devraient-elles pas donner le ton? Je ne vois pas ce que les voitures de l'Empereur allemand gagneraient en ressemblant tout à fait, comme modèle, à celles de quelque lord anglais, ces dernières n'étant pas, d'ailleurs, attelées toujours avec le goût qu'on leur prête bien gratuitement. Toute l'Angleterre, en effet, s'extasie aujourd'hui sur le clinquant de mauvais aloi de parvenus américains qui viennent faire primer leur « esbroufe » aux concours hippiques de Paris et de Londres.

La plus grande partie des coupés etvictorias est d'un type plutôt léger, mais la carrosserie, toute allemande, m'en a paru de premier ordre. Depuis peu, beaucoup de roues ont été caoutchoutées en plein et une plus petite quantité garnies de pneumatiques.

11 y a encore des voitures de chasse de toutes formes, des breaks, des mails, un char à bancs extraordinaire, transformable en chaloupe pour partie de pêche, cadeau « bien pratique » du roi Edouard VII, et dont on n'a jamais osé se servir. Pas aperçu de morning-carts, ni de tonneaux, mais de petites charrettes de chasse à deux roues, très rustiques, basses, portant une sorte de mât de signaux à boules rouges et noires et usitées dans les chemins montagneux de Norvège pour indiquer, m'a-t-on dit, si le sentier est libre.

Plus loin, le train de campagne impérial, fourgons à vivres, cuisines, voitures à bagages de la cour, dont beaucoup ont servi en 1870.

Voici dans une grande salle spéciale, à coupole, le fort beau et riche carrosse du sacre et d'autres de grand gala; les calèches de gala, les calèches de demi-gala dont les plus anciennes ont leurs lignes principales rehaussées par un jonc d'argent torciné. Cet ornement, sobre pourtant et de bon goût, disparaît sur les voitures modernisées. Faut-il louer cet embourgeoisement de la voiture de cour? Un demi-gala modernisé ne rime pas à grand'chose.

et la vue de ces véhicules, en tout semblables à celles d'un quelconque Chauchard anglomane, me fait penser à nos croquemorts voulant quitter le cérémonieux et convenable habit à la française et le tuyau de poêle pour la vareuse d'infanterie de marine et la casquette de chauffeur...

On me dit le prix d'une housse de siège brodée aux armes impériales : trois mille marks. Je les trouve, d'ailleurs, ces housses, assez mal brodées; ce n'est certes pas là le bel ouvrage d'un de nos passementiers français.

La garde-robe du personnel consiste en une grande salle très bien tenue, garnie d'immenses armoires. On m'en tire une livrée de grand gala, long habit à la française rouge et argent avec les galons aux couleurs, aigle noir sur fond d'argent, aiguillettes, bicorne; et de gala numéro deux, noir et argent, avec cape de jockey et, pour l'hiver, la houppelande à pèlerine. Le petit gala pour attelages à la daumont consiste en une veste bleu et argent avec un chapeau de soie à cocarde. La livrée ordinaire est à l'anglaise, redingote foncée — gros bleu, je crois — à boutons d'argent, culottes

blanches, bottes chantilly ou pantalons. C'est sobre et comme il faut.

Un coin d'une des salles des voitures renferme une sorte de petit musée de la carrosserie royale et impériale. Il réunit quelques pièces dignes d'être mises plus en valeur ou plus au large pour qu'on puisse les examiner de plus près, notamment les très jolis traîneaux anciens, dorés, peints ou en vernis martin. Plus loin sont des voitures à âne et à poney, touchants souvenirs familiaux, la voiture impériale lors de l'attentat de Nobeling, la berline de Guillaume III, celle de Frédéric P', énorme œuvre de charronnage.

Et voici deux grosses voitures, l'une ancienne, l'autre plus moderne. Mon guide passe devant elles, discrètement. Mais je les reconnais sans les avoir jamais vues : l'une est la forte berline, aux gros cuirs, haut suspendue, aux soupentes en C qui emporta au galop le roi de Prusse fuyant devant Napoléon l" jusqu'à Kœnigsberg; l'autre, sorte de duc massif à l'aspect solide et brutal, servit à un autre roi de Prusse, mais victorieux celui-là, à suivre les campagnes de 1866 et de 1870...

Autres souvenirs, assez émotionnants dans leur naïveté. Dans de vastes vitrines, empaillés, mangés aux mites, harnachés, Condé, le grand cheval arabe de Frédéric le Grand, et la jument noire trakehnen, très arabe aussi, de Guillaume I" à Sadowa.

Une porte-fenêtre s'ouvre au bout de la galerie, d'où l'on domine un ravissant manège, très haut de plafond, très clair, « petit Louis XV » de style, c'est-à-dire 17-18* siècle allemand, dont les tribunes, sont ménagées dans l'entre-deux des vastes fenêtres et sur une sorte d'îlot central de maçonnerie comme aux vieux cirques romains. Des trophées guerriers en stuc surmontent les deux portes d'entrée monumentales. On raconte que l'Empereur, la première fois qu'il les vit, les déclara laids. Il les voulut en marbre avec attributs équestres et donna des ordres en conséquence. — « Mais oui, mais oui, mais oui... » dit l'Impératrice. Et le soir : — « Savez-vous, demanda-t-elle à l'Empereur, ce que, d'après l'architecte, coûterait cette rectification? Trente mille marks. »

L'Empereur ne d't rien et n'en parla jamais plus.

Le souverain passe de temps à autre dans ses écuries et bien qu'il monte assez régulièrement à cheval, il est tout à la marine, au yachting et à l'automobilisme.

Nous n'avons pas visité le garage. Les automobiles impériales, au nombre d'une trentaine (i), sont reconnaissables à la livrée des chauffeurs, livrée largement galonnée, ainsi qu'au ruban des casquettes aux couleurs impériales. On reconnaît aussi l'auto où se trouve un membre de la famille impériale à ce qu'un valet de pied fait retentir un petit cor de postillon, au son duquel tout se range à droite et à gauche, comme à Paris devant la sinistre trompe d'appel des pompiers. La trompe impériale donne les quatre notes sol , do, sol, mi, d'un motif wagnérien. Pendant longtemps cette fanfare automobiliste resta le privilège de la famille impériale. Aujourd'hui, son emploi est autorisé pour quiconque, sauf dans les grandes villes.

De vastes pièces très bien tenues, garnies

(i) Soit 19 Mercedes (60 HP), dont 2 ouvertes à Corfou ; 2 Adler, 2 Bentz, 2 Fiat, i N. A. G., i Opel, 2 Daimler (pour lourdes charges) ; toutes ces voitures onc entre 60 et 50 HP.

de vitrines, contiennent un millier de harnais aux bouleries d'argent.

Les harnais de grand gala, de modèle ancien, lourds et rutilants de cuivres assez médiocrement ciselés, sont pourtant du meilleur effet à cause de leur cuir rouge incrusté de cuir vert foncé.

Les harnais ordinaires simples, peu voyants, de bon goût, sont de genre anglais. Les diverses pièces de harnachement désuètes, inutilement larges ou lourdes sont peu à peu modernisées selon le goût très sûr du colonel von Esebeck et du lieutenant prince von Thurn u. Taxis.

Les fouets de gala s'alignent, noir et argent, très funèbres, à côté des petites couronnes impériales d'argent qu'on visse les jours de gala sur les lanternes. D'autres vitrines conservent les selles anglaises, qui, toutes établies en Allemagne, paraissent bien faites. Plus loin de merveilleux harnachements turcs, persans, arabes, dons du schah et du sultan, rutilants de pierreries, de couleurs chatoyantes, de teintes fondues, tout à fait « ballet russe ». Ils n'ont jamais servi, naturellement. Sa

Majesté ne s'étant pas encore costumée en Grand Turc!

En résumé, le Marstall est un vaste établissement, très décoratif à l'extérieur, très simple à l'intérieur, très propre, de bon goût, très « comme il faut », cossu mais « bourgeois », sans aucun luxe, sans assez de luxe même, ni comme matériel, ni surtout comme chevaux. Il paraît être militairement, strictement et économiquement administré par les officiers détachés de leur corps à cet usage et dont l'accueil si courtois nous a par deux fois, après autorisation supérieure, bien entendu, permis de visiter les écuries de Sa Majesté d'une façon si profitable.

Au moment où nous prenons congé de nos guides, nous nous croisons avec le groupe quotidien des visiteurs populaires conduits par un cocher en livrée, majestueux et très bavard...

Qui de nous, en France, oserait jamais demander à visiter les écuries de la Présidence, même sous la direction du premier piqueurTroude?

Amaroso, demi-sang du haras de Celle, par Aiuiiraih, pur sang arabe.

Alba, demi-sang, nec en Holstein, petite-fille à'Aviiii'ai pur sang arabe.

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