‹ A travers l'Allemagne hippiqueChapitre 11 sur 23 · LE MARSTALL DE POTSDAM LES CHEVAUX DE SELLE · texte numérisé non relu

LE MARSTALL DE POTSDAM LES CHEVAUX DE SELLE

L'Empereur esta Potsdam et, naturellement, ses chevaux de selle personnels l'y ont suivi. On nous y attend. Nous nous y rendons par le Havel, immense lac prolongé, très fréquenté par les yachs, yoles, dampfschiffs. Dames mal fagotées, cygnes couvant, eiders plongeant, corneilles essayant de plonger, rives en petites collines très boisées, villas en château fort d'un goût douteux. Lumière crue sur le vert foncé des sapins... Mais voilà Potsdam, ville militaire par excellence. Le pont, orné à profusion de trophées et de statues militaires, le Vieux Palais, à gauche, d'un fort bon chic et, derrière lui, un marchfeld... Le capitaine comte Westphallen nous attend dans la carrière du Liistgaj^ien où il a réuni sept ou huit des plus beaux

chevaux de selle de l'écurie impériale. Il y en a là, intentionnellement, de toutes les origines. Voici Roland, un fort cheval très régulier de modèle auquel on attribue une origine irlandaise. Il pourrait tout aussi bien être anglo-normand, car son galop n'a pas le coulant que l'irlandais tient de sa très proche parenté avec le pur sang. Roland est monté par un fort sousofficier, très juste dans ses aides et qui lui fait franchir — très bien, ma foi — un gros tronc d'arbre. Les autres chevaux, une jument de Graditz très belle, distinguée, pas trop lourde, bien vivante; un trekehnen régulier et élégant; une jument de pur sang; deux cobs anglais tout à fait de voiture; tous manèges devant nous par des sous-officiers des écuries en culottes blanches, vareuse grise, et par des hommes d'écurie en livrée à l'anglaise très bien tenus. Tous montent les jambes près, trop près, car ils ne sont pas assez assis, raides, mais les coudes au corps, ce qui est une sûre garantie de bonne main. Ils font galoper leurs chevaux plus gaillardement que dans les régiments. Cette bonne note cavalière doit provenir de l'influence du capitaine comte West-

phallen, un vrai sportsman. Il monte aujourd'hui un grand alezan bien charpenté, musclé, à l'air d'un énorme pur sang ou plutôt d'un beau hunter de la formule moderne... C'est, en effet, un hunter anglais, Rubezahl, dont lord Lonsdale a fait présenta l'Empereur. Ce cheval écrase tous les chevaux allemands que j'ai vus, tant à Potsdam qu'autre part. Il met une note de sport, de sang évident, de certitude de qualité dans la monotonie des modèles si réguliers, mais sans la moindre marque d'énergie latente, sans « potentiel » supposable de tenue supérieure au gros ouvrage, tel un raid de Paris-Deauville ou Bruxelles-Ostende, par exemple.

Le Marstall de Potsdam situé tout contre le Vieux Château, en bordure du marchfeld, est un bâtiment ancien, un rez-de-chaussée de style sympathique, longue galerie assez étroite pour ne pouvoir loger les chevaux que sur un rang. Bien que la tonalité générale de ces écuries soit claire et nette à cause des nombreuses fenêtres et qu'une note très gaie soit donnée par le rouge vif et l'or des petites armoiries impériales qui surmontent chacun des poteaux de stalle en fonte grise, elles

donnent plutôt l'impression d'écurie de marchand de chevaux un peu bourgeois ; mais tout cela, quoique très simple, est bien tenu. Le revêtement des mangeoires est en faïence marron et blanche. Malheureusement, de grandes armoires et des coffres à avoine, peints en un vilain marron très commun, déparent cette claire simplicité, qu'eût au contraire relevé du chêne ciré.

Dans un passage, je note des piliers pour travail à pied, préparatoire de la haute école.

Il y a ici, en cette saisoh (juin), environ 95 chevaux, dont 6 ou 7 de pur sang; un bon tiers est sans origines, achetés au marchand fournisseur de la cour qui, naturellement, les prétend anglais ou irlandais. Cependant quelques-uns possèdent une origine britannique certaine, tel Oranier^ le gris monté par l'Empereur aux funérailles d'Edouard VII. Oranier n'a rien de très royal; c'est un cheval pour très gros poids, bien fait, mais assez « gros banquier » dans son ensemble placide. Et on ne comprend guère comment l'Empereur affuble en certaines occasions ce gros iveightcarrier gù'$> pommelé, toiletté court, d'une schabraque dix-

huitième siècle et d'un harnachement de pandour... Les autres hunters ont plutôt le type mecklembourgeois et hanovrien ; tous très bien corsages, membres, culottés, mais avec une forte tète et un ensemble ne dénotant pas une très forte dose de sang. Ces modèles-là, exception faite y^oMxRuhhezahl, n'ont rien à faire avec Red Sea, Elliot ou Wihsky, ces champions de Grande-Bretagne .

Les trakehnen et les est-prussiens, bien pris dans leur type d'anglo-arabes très forts, manquent de brio pour être complets. Mais comme il est joli, bien fait, sympathique, cet alezan du modèle vieux limousin des images, type Carie Vernet, moins les imperfections : Ophyr, un hongrois...

Plus loin, quelques bons cobs pour dames de la cour. Bons gros poneys du type morningcart. Voici un drôle de cheval, Harlequin, piebai, un hongrois encore, m'assure-t-on; il a l'air d'un cheval de cirque, très gras, à longue queue fournie et soyeuse, aux yeux vairons et au dos très vieux. C'est un des favoris de l'Empereur.

Je n'ai pas, cette année, revu un grand che-

val noir, bien décoratif malgré son aptitude à porter allègrement plus de too kilos, et dont Sa Majesté se servait pour les parades de la garde. Il avait été payé loooo marks. Car Sa Majesté monte selon l'occasion un cheval différent, à la couleur du régiment dont il porte l'uniforme.

La sellerie est bien tenue mais sans excès. L'Empereur monte en selle à nez coupé, sans bourrelets mais dont les faux quartiers sont bien rembourrés sous le'genou. Les brides dont il se sert, quand elles ne sont pas anglaises, ont leur bouderie dorée. Les mors sont anglais, gros, courts, sports.

A propos de selle, on ne sait peut-être pas qu'une des chaises favorites de l'Empereur, celle dont il se sert à son bureau, près de la fenêtre, précisément du côté du Marstall de Berlin, est composée d'un tabouret de piano dont le siège est formé par une selle anglaise sans quartiers... et fort culottée, ma foi! J'ai pu aussi constater, en allant admirer dans les appartements privés cette merveilleuse Enseigne de Ger saint, la simplicité des objets à l'usage personnel de l'Empereur : tout ce dont

il se sert est simple, nous dirions en France « bourgeois », un peu massif, mais pratique au plus haut point. Il semble être un des rares Allemands non atteints de cette rage d'étaler une richesse d'origine récente. Ce n'est pas, on le sait, qu'il ne saisisse toutes les occasions de faire resplendir sa gloire — méritée d'ailleurs — à la façon germanique, c'est-à-dire un peu insistée... Au-dessus de son bureau une sentence allemande est calligraphiée : « Crains les flatteurs. » Si jamais cette étude tombait sous les yeux de Sa Majesté, j'ai donc la certitude qu'Elle ne m'en voudra pas de ma franchise.

Mais les chevaux personnels de l'Empereur sont aux écuries du Palais Neuf. Une voiture de la cour nous attend pour nous y conduire. Grand landau découvert, un peu douairière, attelé de deux sages trakehnen noirs et menés par un cocher en tenue de jour, livrée noire aux galons blancs et noirs, à l'aigle double. Nous traversons tout le parc, grand, très vert, plaisant avec ses groupes d'arbres d'essences diverses aux feuillages diversement colorés, hêtres pourpres superbes et blancs négun-

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dos, etc.. Soudain, sur la droite, voici le château, rose et blanc, tout entouré de verdure, précédé de parterres très fleuris, et d'une terrasse remplie de statues et de becs de gaz tarabiscotés. Et tout cela pourtant, parc, jardin potager, fleurs, est très simple, tout comme les écuries, c'est presque d'un Louis-Philippe qui serait allemand, calme, reposant, mais sans raffinement, sans art.

Derrière le château, de grandes écuries, quelconques. Ici, les chevaux revenant du travail sont lavés et pansés au milieu de l'écurie même. Point de salles spéciales, pas même, autant que je m'en souvienne, de marquise protégeant l'entrée. C'est de l'hygiène, de la propreté de régiment, de régiment bien tenu, sans plus.

La douzaine de chevaux réservés au service personnel et habituel de l'Empereur, se compose de gros irlandais, de très forts trakehnen, d'un grand mecklembourgeois nommé Parsifal, très carrossier malgré ce nom héroïque, etc..

Dans une autre écurie plus petite, sont les chevaux de la Reine et de la Princesse, une vingtaine d'animaux dont un très bel alezan

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trakehnen, extrêmement distingué, un des rares chevaux allemands ayant véritablement de la branche et du chef que j'aie pu voir... et encore un élégant — sans plus — hongrois de I m. 58 monté par la Princesse, cheval qui, en comparaison des autres, a l'air d'avoir beaucoup de sang, mais qui n' « existerait » dans aucun des concours où fréquentent nos angloarabes de classe.

J'ai remarqué encore quelques poneys, dont une paire isabelle assez drôle, donnée jadis par le sultan. Ils ne servent plus, paraît-il, qu'à faire des commissions. Et c'est tout.

Comme on peut s'en rendre compte par cette courte étude, rien de sensationnel comme modèle, mais rien de mauvais. Ce sont là d'honnêtes chevaux dont les défectuosités, ou plutôt dont les absences de points de beauté supérieure seraient vite effacés si un peu de gaieté, d'influx nerveux, vivifiaient leurs attitudes et animaient leurs actions.

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