TRAKEHNEN ET LE CHEVAL EST-PRUSSIEN
Le haras de Trakehnen mériterait une étude approfondie. Son éloignement m'a empêché de le visiter jusqu'ici mais j'ai pu cependant admirer des étalons et des produits de cet élevage presque partout. Trakehnen est le centre d'où
(i) A consulter la très intéressante brochure du distingué vétérinaire en chef de Beberbeck, AL Mieckler, intitulée Geschichte des K. Hauptgestut Beberbeck.
ont rayonné les étalons auxquels l'Allemagne doit son meilleur cheval de cavalerie, un des meilleurs de l'Europe peut-être, si on n'envisage que les chevaux de i m. 60 et au-dessus.
Trakehnen est situé en Lithuanie, tout près de la frontière russe. Cette situation explique le fond excellent que l'amélioration a exploité dans la race ancienne et indigène. Ce ne fut qu'en 1787 que cet établissement, avec ses 12 fermes (4150 hectares), chacune au nom célèbre dans l'Allemagne hippique, fut érigé officiellement en haras principal. Au début certains étalons orientaux et quelques anglais marquèrent de leur heureuse empreinte le vieux fond hippique lithuanien. A partir de 1808 seulement, fut appliquée la méthode d'élevage qui, à travers bien des vicissitudes et après quelques modifications, a créé et amené la race trakehnen jusqu'au point où elle est aujourd'hui.
On sait que, presque dès début, les juments ont été divisées en deux classes, légères et lourdes, selle et attelage, et chacune de ces quatre catégories séparées en des fermes différentes. Soit un groupe de 80 à 90 poulinières, de toutes robes, type selle noble et léger, un
groupe de 60 à 70 poulinières de toutes robes, type selle plus fort ; un groupe de 90 à 100 poulinières, toutes noires, selle fort et harnais; un groupe de 70 à 80 têtes, toutes baies, selle fort et harnais; un groupe de 50 a 60, toutes alezanes, selle fort et harnais; au total 350 poulinières.
Aucune méthode particulière ne distingue l'élevage de ces diverses catégories; aussi les produits sont-ils, seulement après examen, désignés comme selle ou attelage, lourd ou léger. Mais, au contraire de ce qui se passe en France, ici c'est d'abord le cheval de selle, le cheval militaire qu'on s'efforce de créer... et quand il se trouve réussi avec de la substance, de la masse, fait-il a fortiori \iv\ beau et bon cheval de voiture, mais sans actions hautes et relevées du genou, et sans vitesse excessive au trot, c'est-à-dire certainement pas en I m. 50, sauf exceptions, bien entendu. Le trakehnen n'étant pas sélectionné sur la vitesse au trot, ne peut être comparé même à un de nos ordinaires trotteurs qualifiés et il ne cherche pas à l'être. On se |montre, en Allemagne, très satisfait de citer une paire de chevaux qui fait 30 à 40 kilomètres au train de
14 à 15 kilomètres à l'heure. Ceci n'a pourtant rien d'extraordinaire. C'est ce que font trois fois par semaine, attelés à une voiture bien remplie, par des chemins affreux, nos locatis d'origine normande, réformes de régiments, en suivant les chasses de Compiègne ou de Chantilly. C'est ce que font journellement nos angloarabes en service chez nos bouchers, boulangers, entrepreneurs de notre Sud-Ouest. Je ne crois pas qu'il y ait, en Allemagne, une race de chevaux dont une douzaine d'échantillons puissent annuellement se réunir pour couvrir cinq ou six jours de suite cent kilomètres quotidiens au train fou de nos anglo-arabes de la course dite de la Petite Gironde. Seuls les chevaux hongrois dans l'Europe occidentale et centrale sont capables, je crois, de fournir aussi une vitesse longtemps soutenue.
Tout au commencement du dix-neuvième siècle, sur un troupeau d'environ 350 juments principalement indigènes et anglaises, on employa abondamment l'étalon oriental; mais, dès 18 14, le père, pur sang anglais, fonctionna régulièrement et en première place (de concert avec l'oriental jusqu'en 1840). Une sélection
sévère arriva peu à peu à unifier le modèle, tout en le grandissant et le fortifiant.
On peut donc dire que, quant aux origines, — et c'est l'avis de l'éminent professeur von Nathusius, — dans tout cheval trakehnen, le sang lithuanien indigène, amélioré par la sélection continue, compterait pour un quart, le sang oriental pour un quart et le sang anglais pour les deux autres quarts.
En 1890 — cette statistique fait lessortir l'importance attachée au sang pur — le haras comptait, sur 14 étalons, 7 pur sang, tous les autres étant des demi-sang trakehnen très près du sang. En 1910, la proportion du pur sang est plus grande puisque la monte du Haiiptgestût est assurée par 18 étalons dont 10 pur sang anglais parmi lesquels le fameux Red Prince, hunter de première classe, acheté en Angleterre, Monsieur Gabriel^ né en France, Agha, un Flying Fox, né en France, Monsieur Bergeret et Rhamsès, nés en France, un pur sang anglo-arabe français à 50 pour 100, Nana-Sahih, les autres de demi-sang, presque tous petits-fils de pur sang. A signaler Morgenstrahl, par Blue-Blood^ pur sang, et que les
amateurs s'accordent à trouver extrêmement beau et utile...
Nous avons dit que le sang oriental n'est plus employé directement, mais par l'intermédiaire de quelques juments anglo-arabes.
Les poulinières sont au nombre de 350 et les produits mâles et femelles, jusqu'à l'âge de quatre ans, dépassent un mille.
Depuis 1890, la sélection par le modèle est contrôlée (?) par des épreuves au trot et au galop. La course au trot a lieu au sulky et sert plutôt de prétexte à entraînement régulier et bienfaisant pour les poulains de trois ans.
Quant au galop, il y a des courses pour les jeunes étalons de quatre ans, pur sang exclus, élevés dans les haras privés, faisant la monte, et d'autres pour ceux des haras officiels ; on peut y relever des temps de i m. 41 à I m. 54, sous 72 kilogrammes sur i 400 mètres.
11 existe aussi pour demi-sang, disons-le en passant, des courses genre Cross Countries^ dites Jagd Rennen. Elles sont généralement courues sur 4800 mètres. Cette année la vitesse à Kônigsberg fut de 6 m. 29. Le gagnant portait 79 kil. 500.
On n'accorde pas en Prusse beaucoup d'importance aux courses de demi-sang, la sélection des étalons de demi-sang ne s'y faisant pas sur la vitesse, cette vitesse qui donne de la qualité mais allège le modèle, parce que les programmes sont trop souvent mal combinés. Ces courses, en effet, ne sont guère courues que dans l'Est-Prusse avec de minimes allocations. Ainsi, en 1907, il n'y avait que 21 demi-sang qui, en obstacle, eussentgagné chacun plus de 2000 marks, dont 2 du Hanovre, 9 de l'Est- Prusse, 2 de l'Ouest-Prusse, 2 de Graditz, i du Nord-Prusse, 5 de haras privés. Parmi ces vainqueurs, 12 étaient fils de pur sang par le père, les autres au moins petits-fils de pur sang.
L'État prussien n'accorde aux courses de pur sang que 2 665000 marks, dont 2434000 sont prélevés sur le pari mutuel. Quant aux courses de demi-sang, elles partagent, avec les primes aux reproducteurs appartenant à des particuliers, la somme de 593 42omarks. C'est peu, prétendent les Allemands s'occupant de l'élevage... En France les courses de demi-sang au galop sont encore moins encouragées qu'en
Allemagne. Nous ne sélectionnons pas nos étalons et demi-sang destinés à produire des galopeurs, pas même par le modèle — mais par la seule vitesse au trot, erreur inexplicable et prolongée contre laquelle on commence seulement à protester, et même à réagir.
La race trakehnen possède naturellement un Stud book spécial.
Tous les ans, on présente à une commission où est adjoint aux deux directeurs de haras, à l'officier supérieur des remontes, au grand écuyer président, un simple éleveur désigné par la Société centrale d'agriculture de Lithuanie. Sur 60 à 70 étalons de trois ans, déjà excercés depuis l'âge de deux ans, la commission en retient une cinquantaine. Les autres sont castrés et vendus. Les étalons retenus sont ensuite exercés pour les courses de quatre ans. Ils vont alors avec ceux achetés dans le commerce alimenter les haras provinciaux (i).
Les juments jugées aptes à la reproduction sont montées dès deux ans, à l'automne. Une
(l) Fûhrer durch dus Haiiptgestut Trakehnen. H. Klutke in Stallupônen.
dizaine environ sont entraînées pour les courses; les autres sont montées ou exercées aux travaux des champs, et même à la voiture. Certaines sont couvertes à trois ans, la plupart ne le sont qu'à quatre ans.
Une fois désignés, les 50 jum.ents et les 50 étalons réservés à la reproduction, l'écuyer en chef, délégué par l'Empereur, fait son choix (20 à 30) pour le Marstall, puis le directeur du haras, pour les chevaux de service et de labour. Le reste est vendu aux enchères.
Balance faite des recettes et dépenses, car chaque haras comporte un important fairevaloir, l'élevage des cinq haras principaux coûte à la Prusse i 241 174 marks, dont 571 520 pour Trakehnen seulement, ce qui met le prix de revient de l'étalon à un joli denier, moins fort cependant, semblerait-il, que celui de chaque étalon anglo-arabe fabriqué à Pompadour (i) par l'administration française, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer à propos de Beberbeck.
(i) Voir le Cheval de selle en France (Pion, éditeur).
La production est-prussienne, tributaire des anciens étalons de Trakehnen comme origine, et pour une certaine part des étalons actuels, se trouve presque tout entière (7/8 des 36000 poulinières) entre les mains du petit paysan. Certains élevages privés et riches sont admirablement entretenus, dont plusieurs très connus aux environs de Trakehnen-Gumbinnen, tels celui de Mme L. von Schônfels, M. V. Zitzewitz et d'autres que nous avons cités plus haut. En Prusse, le naisseur n'élève généralement pas; il vend ses poulains entre six et sept mois à l'éleveur proprement dit.
Chaque année 12000 chevaux environ sont présentés aux commissions de remontes militaires qui en achètent en moyenne 6000, c'està-dire plus de la moitié des présentés et plus de 60 pour 100 de la remonte totale de la cavalerie de l'Empire à un prix moyen de i 037 francs (i).
Si la taille minima du jeune cheval de re-
(i) Les 764 étalons de la Prusse orientale ont, en 1909, sailli 45 095 juments.
monte allemand est de i m. 53 pour les cuirassiers et gardes du corps, de i m. 49 pour uhlans, dragons, hussards de la garde ; de i m. 46 pour les dragons et hussards de ligne, alors qu'en France les tailles minima sont limitées par I m. 56 et I m. 48, la taille moyenne des chevaux de ces différentes subdivisions d'armes allemandes atteint respectivement, dans les cas précités, i m. 60 à i m. 62, i m. 54 à i m. 56, I m. 51 à I m. 53. Notons, en passant, que le poids du paquetage et de l'homme en tenue de campagne est estimé à environ 1 35 kilogrammes . Tous ces chevaux de remontes, même les plus amples, comme ceux des cuirassiers, — ces derniers spécialement produits auprès de Trakehnen même, — sont tout à fait les dignes fils, petits-fils et neveux des étalons trakehnen. D'ailleurs la façon dont est réglementé le Stud hook est-prussien montre quelles garanties sont réclamées aux ascendants du cheval de troupe prussien. En ce qui concerne les juments, ont seules droit à l'inscription les juments de pur sang, les juments de demi-sang trakehnen, les juments de demi-sang est-prussiennes, ces dernières sous certaines condi-
tions garantissant leur origine. D'autre part, qualifient leur descendance les étalons de Trakehnen et de Beberbeck, les étalons estprussiens achetés par l'administration, tous les étalons pur sang anglais ou orientaux.
On peut dire que tout cheval est-prussien possède 70 pour loo, en moyenne, de sang trakehnen. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de ce que les meilleurs est-prussiens ressemblent fort à des trakehnen purs.
Une région a encore échappé à l'amélioration, c'est celle de la frontière proche de la Russie, 011 le petit paysan élève le Kunter, poney de i m. 30, d'une rusticité à toute épreuve et qui remonte l'infanterie montée de l'Afrique allemande.
En France, sur la foi d'observateurs superficiels, ou trop habitués à juger le cheval de remonte d'après le gabarit français qui est celui du carrossier à allures trotteuses, le modèle du cheval trakehnen, et à plus forte raison de son dérivé, l'est-prussien, a été jugé peu favorablement en 1900 à l'Exposition universelle. A mon souvenir, bien que peu élégants, les chevaux prussiens exposés étaient d'une construc-
tion très sérieuse. Ils sont restés sérieux et après dix ans, quand on va les voir chez eux, on les retrouve dotés de plus de distinction. Certains même sont tout à fait élégants. Nous ferons cependant, au cours de cette étude, certaines restrictions, dont quelques-unes très sévères. Cependant, le jugement que portait sur eux, en 1902, dans sa brochure si substantielle (i), le parfait cavalier et connaisseur qu'était M. le capitaine Foache, est resté fort exact :
« La race trakehnen, écrivait-il, est vail- « lante, souple; elle brille par un bon dessus, « une encolure bien sortie, une tête fine et « expressive, une poitrine bien descendue, « une croupe carrée, souvent un peu droite et « des membres d'une trempe remarquable.
(( Elle convient à tous les services, fait un « cheval de selle remarquable et tend à devenir « un cheval d'attelage de luxe. »
Ceux qui, pour se faire une idée du cheval prussien, adopteront la façon de voir de M. le
(1) Le Cheval allemand, psLi' le baron Foache, 1900, chez Legoupy, Lecaplain et Vidal S", 5, bouIe\ard de la Madeleine, Pars.
capitaine Foache seront certes plus près de la vérité que s'ils s'en tenaient aux critiques inconcevables d'un directeur des haras français envoyé vers 1900 en mission outre-Rhin, et lequel, entre autres imperfections, dotait bien gratuitement les est-prussiens d'une « nervosité excessive », alors que le calme le plus rassurant est l'apanage de ces bêtes, excellentes, sûrement, quant au caractère.
Il faut, de plus, être persuadé qu'en Prusse — au contraire de ce qui se passait en France avant la crise carrossière — les meilleurs demisang sont dans l'armée. Il est vrai qu'un étalon dont la spécialité serait le record au trot ou le geste relevé du genou, se verrait, en Allemagne, ipso facto, écarté de la production, à moins, bien entendu, qu'il fût doté d'un modèle irréprochable.
Il y a pourtant des ombres à ce tableau flatteur de l'élevage prussien : un cheval de remonte reviendrait à son éleveur à i 146 marks alors qu'il est vendu, nous l'avons dit, une moyenne de I 037 marks 50 seulement. En lisant ces chiffres et ceux d'ailleurs que les éleveurs de tous pays mettent en avant pour obtenir les
encouragements compensateurs de l'État, on est en droit de douter un peu de leur exactitude. A qui fera-t-on croire que, par pur patriotisme, l'éleveur perde une centaine de marks en Allemagne et de cinq à dix louis en France sur chaque cheval vendu à la remonte? Un grand éleveur ne tiendrait pas le coup, à plus forte raison les petits éleveurs ne pourraient le supporter seulement deux ans de suite. Il est plus véridique de dire que le cheval de remonte, toutes les fois surtout qu'il s'agit de fortes races destinées à porter dupoids, rapporte peu, même si l'on fait entrer en ligne de compte toutes les petites primes précédant sa vente ; qu'il rapportera de moins en moins et que la masse des éleveurs, petit à petit, abandonnera une industrie dont le rapport n'est plus en proportion avec les capitaux engagés et les aléas à courir.
Aussi, l'administration militaire allemande constate avec une inquiétude non dissimulée l'envahissement de la zone d'élevage du demisang par celui du gros trait, au moyen des étalons danois, belges, clydesdale, oldenbourgeois, shire ; déjà, sur vingt et \xnQ Sociétés pinissieiines
d^ encouragement à l'élevage^ un quart se consacre exclusivement au trait. Le comte Wrangel, dans sa récente édition de Die Rassen des Pferdes, cite les chiffres suivants pour démontrer et expliquer cette poussée victorieuse du gros trait : en ce qui concerne le trait, la demande annuelle est de 150000, alors que l'offre n'est que de 32000. Au contraire, l'offre pour les chevaux de demi-sang est de 100 000, contre 40000 demandes seulement. La balance qui s'établissait par une soixantaine de mille têtes d'importations trait tendrait aujourd'hui à s'établir par une plus nombreuse production indigène trait.
L'idée de l'étalon cultural, c'est-à-dire de l'étalon demi-sang dont le sang est diminué au profit de la masse, m'a paru susciter moins de récriminations en Allemagne qu'en France.. Il est vrai qu'en Allemagne, l'étalon cultural n'a pas comme adversaires les concurrents commerciaux que sont nos étalonniers trotteurs.
On arrive assez facilement à produire en Hanovre, avec les étalons des haras de Celle, d'énormes demi-sang pesant jusqu'à 700 kilogrammes (Wrangel) et l'on voit des carrossiers
lourds oldenbourgeois peser presque autant qu'un belge de même taille (i).
Il est fort douteux, malgré cela, que la formule du demi-sang cultural ait plein succès en Allemagne. On trouve, en effet, qu'il est bien moins précoce que le trait, donc économiquement moins rémunérateur et moins patient de caractère que le Kalt Bliit, donc moins pratique par surcroît.
Pour en revenir au cheval est-prussien, nous synthétiserons sa race en disant qu'en Allemagne, elle occupe, avec un format supérieur et moins d'influx nerveux, la place que la race des anglo-arabes tient en France, au tout premier rang de la production cavalière.