GÉNÉRALITÉS
Tous les ans une Wanderaustelhuig der Deutschen Landzvirtschaft-Gesellschaft, ou grand concours agricole, s'installe pendant cinq ou six jours dans une ville nouvelle. Il y a trois ans, j'ai pu le visiter à Dusseldorf, cette année (1910) à Hambourg; en 191 1, il aura lieu à Cassel.
On y voit, sous l'égide d'une organisation quasi officielle, des échantillons de tous les produits animaux et végétaux des pays allemands ainsi que tous instruments d'agriculture et échantillons d'industries s'y rapportant.
Une foule énorme s'y presse pendant quelques jours. Pas un moyen cultivateur, à cinquante ou cent kilomètres à la ronde, pas un
gros propriétaire allemand, même des provinces éloignées, pas un éleveur marquant surtout, ne voudrait manquer cette occasion de s'instruire, de commercer, tout en dégustant de bonne bière avec de bons amis qu'on ne rencontre guère qu'à cette Austellung, C'est là l'avantage particulier de ce concours « roulant » que de se mettre à la portée de toutes ces provinces de l'Empire, successivement. Voilà certes de l'excellente décentralisation. Cela oblige, par contre, le Comité à bien des frais; ainsi, il doit faire voyager un immense matériel, car j'ai reconnu les monumentales portes en bois peint — figurant un porche, moyenâgeux naturellement — déjà franchies à Dusseldorf.
Bien entendu, ce qui nous intéressait plus particulièrement, beaucoup plus que l'élevage des ovins, des bovins, des canins, des caprins, voire d'extraordinaires cyprins, était les spécimens très nombreux de tous les élevages chevalins. Comme à notre Concours central de reproducteurs à Paris, on rencontre à \ Austellung des étalons, des poulinières et leurs produits, tant de trait (Kalthlut) que de demi-sang (Halhlut; Edelsucht) . Non seulement
les particuliers par leurs propres moyens, ou surtout par l'entremise de syndicats d'élevage ou de vente, présentent leurs élèves, mais encore — parfois, comme il y a trois ans, du moins, à Dusseldorf — l'État y expose quelques-uns de ses meilleurs étalons régionaux.
Cette année, à Hambourg, se sont trouvés réunis 698 chevaux ou juments appartenant exclusivement aux races allemandes.
En ces sortes de concours, les chevaux de demi-sang forment trois catégories principales :
i" Chevaux légers de selle ou de harnais (Leichter Reit iind Wagenschlag) ;
2° Chevaux plus forts, de selle ou de harnais (Starker Reit iind Wagenschlag) ;
3° Carrossiers.
Le premier groupe — chevaux légers — se trouve surtout composé d'animaux provenant de la Prusse orientale, de la Prusse occidentale, de Westphalie (nouvelle sous-race dont tous les pères sont hanovriens) et de quelques hanovriens légers.
Dans le second groupe — chevaux moyens
— presque tous des hanovriens, quelques est-prussiens, la grande majorité des holsteinois.
Dans le troisième — carrossiers — tous les oldenbourgeois, une forte minorité de hanovriens et quelques holsteinois.
On remarquera que, dans les concours allemands, les chevaux ne sont pas classés par races, mais par types, par volume en quelque sorte.
De là, sans doute, l'inutilité aux yeux des Allemands d'indiquer la taille dans leurs catalogues, extrêmement complets d'autre part.
Néanmoins on peut inscrire les tailles entre I m. 55 et I m. 60 pour les chevaux légers, I m. 60 et I m. 63 pour les plus forts, et i m. 65 et I m. 67 pour les carrossiers. Ce sont là des moyennes. A noter que les Allemands semblent abandonner les trop grandes statures.
A propos de taille, on doit remarquer que le vieux type carrossier mecklembourgeois — complètement disparu, m'assure-t-on — est remplacé par un type d'un format moyen, plus utilisable de toutes façons.
A noter aussi que beaucoup d'Allemands, au
lieu de mesurer leurs chevaux à la toise, le font au ruban, en appliquant un mètre en ruban au sommet du garrot et en descendant ainsi jusqu'à terre. Cela donne toujours, au moins, lo centimètres de plus qu'à la toise et les chevaux gras sont fortement avantagés. On comprend difficilement qu'un peuple aussi scrupuleusement scientifique que les Allemands se serve de méthodes aussi empiriques.
Les origines, citées méticuleusement au programme, remontent à plusieurs générations. Des signes conventionnels excessivement pratiques, bien nets (XX pour les pur sang anglais, OX pour les pur sang arabes , X pour les pur sang anglo-arabes, absence de signe pour les demisang), font ressortir immédiatement, sans recherche de lecture, le degré de sang. Regrettons vivement que les Anglais n'aient pas cette notation, nous l'eussions adoptée il y a longtemps.
Si les Allemands sont sagement revenus aux tailles moyennes, ils en sont restés aux poids lourds. Ils aiment, même chez le cheval léger, beaucoup de substance et ils n'ont pas tort quand ils n'exagèrent pas, mais ils ont tendance à exagérer. Tous leurs chevaux, même les fils
de pur sang, même les anglo-arabes pur sang élevés à Neustadt, même les trakehnen si près du sang, tous leurs chevaux, en un mot, sont dotés d'une sorte d'épaisseur de tissus et d'une masse relative auxquelles l'étranger occidental, d'abord étonné, s'habitue, et que, à cause de l'ambiance artistique, architecturale, technique, ambiance composée de monumental, de lourdeur, de massivité et, faut-il le dire, de commun, il finit par trouver nécessaire et naturelle. Mais sitôt que le visiteur est rentré en France, au premier régiment de dragons rencontré , au premier régiment de cavalerie légère surtout, il est de nouveau repris par le modèle dégagé, la finesse des tissus, l'influx nerveux, le sang en un mot de nos races françaises, même de celles qui en sont le moins dotées sur le papier. Car, j'y insiste, à tout observateur retour d'Allemagne, un cheval de troupe français, jugé si sévèrement par lui naguère, paraît cousin germain du pur sang, non seulement comme format, mais comme qualité, — j'en excepte, bien entendu, les bourdons sans origine, trop nombreux encore dans nos régiments de cuirassiers.
La manie du gros et la propension naturelle à tout « mathématiser » a poussé les techniciens d'outre-Rhin à pratiquer des mensurations les plus minutieuses et à en tenir compte, trop absolument, semble-t-il. Puissions-nous ne jamais tomber dans le même défaut. Bien entendu, j'approuve fort les travaux de mensuration statistiquée, tels que ceux de M. le vétérinaire principal Joly, de Saumur, et ceux du professeur von Nathusius, d'Iéna. Ce sont là (i) des documents co^nparatifs de la plus haute valeur, mais dont les maladroits et les ignorants peuvent abuser, s'ils en font le critérium de leur jugement. Savoir toutes les minuties de la grammaire et de l'orthographe n'a jamais fait un bon littérateur, de même ne juger un cheval que le centimètre à la main ne peut convenir qu'à un ignorant de la chose hippique.
Les Allemands accordent particulièrement une très grande importance au tour du canon. Par la sélection des étalons et, dans les haras
(i) Messungen an Hengsten, S tut en, zind Gehrauchspferden, parle D'' S. von Nathusius, professeur à l'Université de léna. Berlin, Dessauer Strasse, 14 (Deutsche, Landwirtschaft-Gesellschaft) .
de rÉtat^ des poulinières, on est arrivé à avoir dans les régiments une membrure qu'on assure trop volontiers supérieure à celle de nos chevaux; à tout prendre, après en avoir vu défiler une grande quantité, après avoir pris connaissance de tableaux de mensurations officiels, je ne vois pas que cette membrure soit de beaucoup supérieure à celle de nos chevaux. Ce qui est surtout à remarquer, c'est qu'on écarte des remontes, plus sévèrement en Allemagne qu'en France, les membrures ultralégères acceptées parfois chez nous sous prétexte que le sang rachète tout.
Cette hantise d'un fort tour de canon est légitime dans les pays du Nord où la lymphe prédomine et où le tissu osseux est beaucoup moins dense qu'en France ou qu'en Angleterre; il est tout naturel qu'une poutre en bois blanc destinée à soutenir une masse donnée soit d'un diamètre supérieur à celui d'une tige d'acier. Or, en Allemagne, le lymphatisme est le défaut dominant. Le pur sang lui-même n'y échappe pas; dès la deuxième génération, l'indigénat lui fait perdre bien souvent de la qualité. Le fait est connu des éleveurs de chevaux de
Est-prussien, troupe, cinq ans, au dressage, 14'' hussards
Est-prussien, troupe, 14'' hussards
courses. Autre exemple : A Neustadt^ nous l'avons vu, on fait depuis quelque temps de l'anglo-arabe pur sang. Les reproducteurs issus de la jument de pur sang anglais et de l'étalon pur sang oriental sont sélectionnés à la taille, au tour de canon, etc. ; aussi n'a-t-on retenu pour la reproduction que de grands chevaux, d'un modèle parfait, mais sans aucun de ces symptômes de trempe qui classent notre angloarabe français en tête des chevaux les plus généreux, les plus résistants d'Europe. Aussi on peut prédire à l'avance que la production de ces anglo-arabes allemands, créés eux-mêmes avec tant de soin, de science et d'argent, ne sera guère plus « allante » et n'aura pas de tempérament plus généreux que tous les autres chevaux nobles que nous avons pu voir de l'autre côté du Rhin.
L'obsession du gros a inspiré les Allemands dans leur élevage de chevaux de trait, mais, à tout prendre, en des proportions moindres.
On peut partager en trois grandes classes les chevaux de trait allemands :
r Celle de race rhénane-helge-française de moyen et de gros format;
2" Celle du Schleswtg danois;
3° Celle dérivée du trait anglais, shire.
C'est naturellement Vétalon belge, le plus viandeux, le plus épais, le plus lourd, qui a toutes les faveurs comme étalon. On trouve de son sang dans presque toutes les races de trait allemandes; dans les provinces du Rhin, en Westphalie, en Thuringe, etc.. Il a mis son empreinte particulière sur les races locales. Elles sont obligées d'avoir constamment recours à lui... Pourquoi pas à nos étalons français, si « qualiteux » en comparaison du belge? On ne veut pas de nos boulonnais parce qu'ils ne transmettent pas, m'a-t-on assuré, de type fixe; pas de nos percherons parce que leurs produits dégénèrent rapidement. On n'y connaît encore pas assez nos trait bretons, trop nouvellement améliorés, géographiquement trop éloignés aussi, et que le petit ardennais, plus voisin, remplace très bien.
D'autre part, l'importation étalonnière et de chevaux de service est tout entière dans les mains de plusieurs marchands allemands, lesquels ont partie liée avec des fournisseurs belges. Nos éleveurs français sont mauvais
vendeurs, insuffisamment accommodants, peu souples et défiants en affaires, mal organisés en syndicats de vente. Les tarifs douaniers, favorables aux échanges allemands-belges, la proximité de la souche brabançonne, tout cela explique pourquoi nos trait sont délaissés. C'est à peine si 3 150 ont passé la frontière en 1909.
Nous ne connaissons guère en France V étalon jutlandais ou danois, très employé en Schleswig, dans le Brandebourg, en Saxe, en Thuringe. C'est un animal de format moyen, I m. 50 à I m. 60, peu corsage, plutôt long, avec une encolure courte et ronde, une tête assez légère, de robe baie ou alezane. On s'efforce — à cause de l'engouement pour la masse — de grandir et d'alourdir cette race dont les étalons produisent, avec les juments indigènes allemandes plus ou moins améliorées, des chevaux de travail, d'un poids moyen, très appréciés puisque, en sus de cette production, l'Allemagne emploie une vingtaine de mille de danois importés, contre un petit peu plus de belges. Naguère encore, des danois, assez légers mais bien roulés, étaient attelés aux tramways des grandes villes. A
6o A TRAVERS L'ALLEMAGNE HIPPIQUE
Berlin, certains omnibus sont encore attelés de petits danois fJVasserdàne?ij danois des îles). Mais ce débouché se fermant devant eux depuis le développement de la traction mécanique, aussitôt les danois se sont mis à évoluer vers le gros trait.
Notons que le Clydesdale, trait anglais, a quelques fidèles clients, surtout en Saxe, voire en Prusse orientale. Les produits que j'en ai vus étaient médiocres.
L'élevage du cheval de trait, seul rémunérateur, sans grands risques, ici comme partout, se répand de plus en plus. Sauf en Prusse orientale, l'élevage du cheval de qualité est, dans l'Empire, économiquement tout à fait artificiel, c'est-à-dire maintenu à coup d'argent et en somme dirigé par l'Etat, éleveur lui-même d'étalons de sang. On doit remarquer que l'élevage du simple bidet de paysan n'est pas assez rémunérateur pour que les Allemands ne s'adressent pas à Texportation. Ils reçoivent de Russie tous les ans environ 15 ooo poneys dans les I m. 40 et presque sans valeur. Le paysan d'outre- Rhin ne tient même pas à faire le « voiturin » démocratique, puisque c'est encore la
A TRAVERS L'ALLEMAGNE HIPPIQUE 6i
Russie qui lui en cède annuellement plus de 25000; il n'est donc pas étonnant que, sur une population chevaline de 4 195 361 chevaux, près de 80 pour 1 00 soient des chevaux d'agriculture. A cause de cela même, la question de l'avenir des remontes militaires serait en Allemagne beaucoup plus grave qu'en France, n'était la ferme et solide direction qu'une volonté unique, persistante et consciente de ses devoirs sait imprimer, voire imposer à tous les facteurs de la défense nationale... Et cependant, malgré le développement de son élevage trait, l'Allemagne achète à l'étranger des chevaux pour environ 54 millions de marcs.
Au sujet de nos exportations françaises en Allemagne, un auteur connu, M. Lavalard, a cité le chiffre de 16000 têtes. Or, je n'ai jamais pu me faire confirmer ce chiffre en Allemagne. Voici la statistique officielle pour 1909 qui m'a été directement communiquée par l'administration allemande et confirmée par notre attaché commercial à l'ambassade de France à Berlin :
Chevaux importés de France i çoç
Chevaux et juments pour trait léger (sic). . Chevaux et juments de travail, lourds . . .
Etalons de trait, hongres, etc
Chevaux carrossiers, de selle et de courses .
Total
Ce qui est peu sur une importation générale dont voici le tableau :
'Si
Trait léger, juments
Trait léger, entiers et
Trait lourd, juments
Trait lourd, entiers et
Etalons d'élevage légers..
Étalons d'élevage lourds..
Harnais, selle, chasse
Chevaux d'une valeur maximum de 3oo marks (I m. 40)
Poulains d'un an. trait.. .
Poulains de lait