‹ À travers l'AlsaceChapitre 10 sur 36 · MUR BAC H · texte numérisé non relu

MUR BAC H

déjà vu. Sans doute, les archéologues découvriront des particularités de plan ou de décoration pour justifier notre surprise. Mais la grande, la véritable originalité de l'architecture alsacienne à toutes les époques, c'est sa couleur ardente. Le grès des Vosges donne à chacun de ces monuments un accent unique.

Murbach. — La vallée de la Lauch, au-dessus de Guebwiller, s'appelle d'un nom charmant. C'est le Florival.

L'industrie n'a point enlevé toute sa grâce à cette délicieuse vallée. Sur la rive gauche de la petite rivière ondulent des coteaux fameux où l'on récolte des vins renommés, « parmi lesquels on distingue surtout le vin blanc, dit Olber, qui réunit à un bouquet délicieux, connu sous le nom <¥Eschgrieslery la vertu de s'opposer à la formation de la gravelle et même quelquefois de guérir cette douloureuse maladie1 ». Sur l'autre rive, les collines couvertes de forêts s'élèvent par des pentes rapides. Dans le fond de la vallée, partout où les usines l'ont permis, s'étendent encore des prés fleuris.

1 Dictionnaire topographique, historique et statistique du Haut et du Bas-Rhin, par Baquol (i865).

Bùhl : une jolie église neuve sur une butte escarpée, au milieu de la claire verdure des noyers...

Puis, on s'enfonce dans un vallon qui, près du village, débouche dans le Florival; on contourne un grand étang desséché; un ruisseau jacasse sous les arbres; on passe sous une large porte, et brusquement l'on découvre devant soi les deux tours d'une grande église en grès vosgien se dressant au milieu de la forêt. On ne peut oublier la soudaine vision de cette masse grandiose surgissant, toute rouge, parmi les bois touffus qui tapissent l'étroite vallée. C'est Murbach; c'est du moins tout ce qui subsiste de l'abbaye de Murbach, une des plus anciennes et des plus puissantes de l'Alsace.

Du monastère, il ne reste qu'une porte, quelques substructions, des souterrains. La nef de l'église a été démolie. L'abside, le transept et les deux clochers ont été réparés et demeurent seuls debout pour attester la gloire de Murbach, Ils sont du roman le plus beau, le plus pur, le plus imposant.

L'intérieur de l'édifice est presque nu. On y voit encore la tombe d'un comte d'Eguisheim : le gisant a une face ronde et cordiale, honnête et franche, une bonne face d'Alsacien. Dans l'autre bras du transept on a conservé un cénotaphe dédié au dix-huitième siècle à la mémoire

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de sept moines de Murbach massacrés en 929 par les barbares de Hongrie. Le reste de l'église est pareil à. une église de village.

Il faut gravir la pente follement fleurie de la montagne voisine, s'arrêter aux premiers sapins, et de là contempler la vieille basilique mutilée, mais, toujours et quand même, souveraine de la vallée. Au milieu de la nature qui maintenant reconquiert lentement le domaine des moines de jadis, elle apparaît si royalement dominatrice, si superbement tutélaire qu'elle suffit à évoquer la grandeur passée de Murbach. On pense à Chateaubriand et à ces phrases sublimes dont s'inspira Montalambert : « Une voix de gloire et de merveille s'éleva du fond des plus affreuses solitudes... Les plaines fertiles étaient en proie à des sauvages qui ne savaient pas les cultiver, tandis que sur les crêtes arides des monts habitait un autre monde, qui, dans ces roches escarpées, avait sauvé comme d'un déluge les restes des arts et de la civilisation. Mais, de même que les fontaines découlent des lieux élevés pour fertiliser les vallées, ainsi les premiers anachorètes descendirent peu à peu de leurs hauteurs pour porter aux barbares la parole de Dieu et les douceurs de la vie. » Murbach et les autres monastères d'Alsace furent les portes avancées de la civilisation. A plus d'une reprise, ils faillirent être détruits par les retours offensif de la barbarie,

venue de l'Orient. Mais on s'y accoutuma de repousser la force par la force. Autour de Murbach, toutes les crêtes sont encore couronnées des ruines des forteresses que les religieux élevèrent pour défendre leur couvent.

Ces deux tours, hautes et robustes, sont là comme l'emblème indestructible de la fierté du vieux monastère disparu, noble et illustre entre tous ceux de la chrétienté, car son abbé, prince du Saint-Empire ne relevait que du pape et de l'empereur, et nul n'y pouvait devenir moine, s'il ne prouvait seize quartiers de noblesse et ne fournissait la caution de sept chevaliers attestant son honneur sur l'Evangile.

Le soleil décline et, avant de disparaître derrière la montagne qui déjà s'assombrit, illumine les clochers de Murbach. Il faut reprendre le chemin du Florival dont, maintenant, au crépuscule, les hauteurs dessinent sur le ciel clair leurs courbes élégantes...

La nuit est venue quand je suis à Lautenbach. Encore une merveilleuse église romane en grès vosgien : on dirait que, dans l'obscurité tombante, elle garde des reflets de soleil couchant.

Le bureau de police.

Colmar est la patrie du baron Haussmann. Mais l'esprit du grand démolisseur n'a point soufflé sur sa ville natale : celle-ci a conservé ses vieilles rues, et ses vieux pignons, tout son caractère de vieille cité alsacienne. Gomme les grandes industries continuent de se grouper autour de Mulhouse, les quartiers neufs de Colmar s'élèvent lentement à côté des quartiers anciens, sans que ceux-ci soient bouleversés. Colmar, jusqu'à maintenant, s'est contenté d'une seule ligne de tramways.

Aussitôt que l'on pénètre dans Colmar, on se sent dans une ville d'histoire et de tradition, soucieuse, avant tout, de maintenir intactes les réserves précieuses que lui ont laissées les siècles, réserves de gloires, réserves d'art, réserves de liberté. Colmar fut une ville libre et ne Ta pas oublié. Colmar fut une ville française et s'en souvient.

Parmi les magnifiques ombrages du Champ-

de-Mars se dresse, au-dessus dune fontaine de Barlholdi, la statue de l'amiral Bruat ; plus loin, au milieu d'une vaste esplanade, celle du général Rapp. Ce sont des monuments de chef-lieu. Ailleurs, ces bronzes nous laisseraient peutêtre indifférents. Mais, comme la statue de Kléber à Strasbourg, ils sont ici les témoins, les indestructibles témoins du passé ; ils attestent clairement que Colmar fut chef-lieu du département du Haut-Rhin.

Par les caprices de son plan, par la variété de ses constructions, la vieille ville alsacienne est un délice. Tout y est irrégulier : les maisons n'y présententjamaislemême dessin ni la même hauteur; les places évitent obstinément toute symétrie; les rues y serpentent avec des détours singuliers Toutes ces saillies, tous ces angles, toutes ces courbes produisent des jeux d'ombre et de lumière inattendus et exquis. Tandis que les encorbellements projettent leur ombre sur la rue étroite, le soleil glisse brusquement entre deux pignons aigus, illumine les sculptures d'une façade et fait étinceler les vitres d'une échauguette.

Portes basses à large cintre, croisées à meneaux délicats, galeries de bois à balustres élégants, grisailles à demi effacées, consoles et poutrelles sculptées, fins médaillons enguirlandés de devises, tourelles et clochetons, bel-

védères et logettes, c'est ici tout le décor de la Renaissance. Au premier coup d'œil, on est tenté de dire : de la Renaissance germanique. Mais, si l'on y regarde d'un peu plus près et, surtout, si Ton se rappelle les maisons de Nuremberg ou de Rothenburg, on a vite fait de reconnaître dans les architectures ou les décorations de Colmar un instinct naturel de la proportion et de l'harmonie qui décèle un goût particulier, proprement alsacien. Ni les architectes qui bâtirent ces maisons, ni les sculpteurs qui les ornèrent ne furent peut-être des maîtres très illustres. Mais leurs œuvres reflètent d'une façon claire, saisissante, l'esprit avisé d'un peuple qui, dès l'antiquité, avait connu la culture latine et qui, au seizième siècle, ne découvrit pas, mais retrouva l'Italie. De telles impressions sont difficiles à justifier d'une façon précise, je le sais. Mais est-il possible de passer devant la délicieuse maison Pfister de la rue des Marchands, ou devant la maison des Têtes de la rue Vieille-des-Fondeurs, ou devant la gracieuse logette du bâtiment de police, sans penser que la Renaissance alsacienne n'est pas la Renaissance allemande ?

Ces maisons du seizième siècle, les unes conservant encore quelque chose de gothique, les autres imitant le dessin des palais vénitiens, voisinent avec de pures maisons alsaciennes à

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poutres apparentes, dont les hauts pignons dentelés ont des airs de pagodes avec leurs redans décorés de croissants et de petits obélisques. Ailleurs, ce sont de nobles constructions françaises du dix-huitième siècle : pilastres, frontons et guirlandes. Et tout ce pêle-mêle est charmant. Dans ce merveilleux ensemble, il n'y a qu'une note fausse. Les restaurateurs allemands, — cent fois plus terribles encore que les restaurateurs français, — se sont emparés de la vieille Douane de Colmar. C'était un curieux édifice du quatorzième siècle, remanié au temps de la Renaissance et au dix-septième siècle, très pittoresque parla diversité de ses styles et l'irrégularité de sa construction. On Ta dégagé, on l'a restauré, on lui a refait une belle toiture de tuile sombre avec des losanges verts, on Ta doré, on la peinturluré, on l'a défiguré... C'est un monument perdu.

Pour goûter tout le charme de Colmar, il faut traverser, à la nuit tombante, le quartier méridional que traverse la Lauch et gagner le pont Saint-Pierre à l'extrémité de la ville. Sur les deux rives, des maisons très anciennes semblent se hausser pour apercevoir la petite rivière pardessus les frondaisons de leurs jardinets. Des

auvents de tuiles protègent les petits lavoirs maintenant silencieux. Des barques plates s'alignent le long des berges. Les toitures qui chevauchent embrouillent leurs lignes dans le crépuscule, dominées par la tour de Saint-Martin. Çà et là des fenêtres s'allument.

Le grand silence est troublé par un très léger clapotis de l'eau, et l'on voit sous l'arche du pont lentement passer un long bateau chargé de légumes. A l'avant, une femme, armée d'une gaffe, gouverne l'embarcation qui suit le courant paresseux et disparaît bientôt entre les arbres et les logis taciturnes... Quelques instants après, une autre barque survient et s'éloigne avec un pareil chargement... C'est la flottille des maraîchers qui se rend au marché de Colmar.

La nuit est venue. Quelques étoiles brillent dans l'eau sombre de la Lauch. La ville n'est plus qu'une masse confuse piquée de quelques lumières ; et dans le ciel clair la tour de Saint- Martin dresse son étrange bonnet pointu.

L'église Saint-Martin (on a coutume à Colmar de l'appeler la cathédrale) est un édifice des treizième et quatorzième siècles, dont les proportions sont heureuses et dont la nef n'est pas sans

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élégance. Son portail méridional offre une construction assez étrange. Le tympan estformé d'une très belle ogive dans laquelle un cintre est inscrit. Sous cet arc un singulier bas-relief représente saint Nicolas, entouré de mendiants ; trois de ces pauvres hères semblent chanceler et s'abattre les uns sur les autres ainsi que des capucins de carte, sans que l'on puisse deviner si l'artiste a voulu exprimer par là l'état de faiblesse auquel la misère lésa réduits, ou s'il a tout simplement usé de cet artifice pour se conformer au dessin du tympan conçu par l'architecte. Ce sont d'ailleurs de fort belles sculptures.

Parmi les jolies statuettes de l'archivolte, on distingue celle d'un homme muni d'une équerre. C'est le maître de l'œuvre. A côté de son portrait, il a mis son nom : Maistres Humbret. Il était venu de TIsle-de-France. Notons-le en passant, et négligeons l'occasion — assez tentante — de ratiociner ici sur les origines de l'architecture gothique en Alsace.

Le trésor de Saint-Martin de Colmar, c'est la Vierge au buisson de roses, que l'on a coutume d'attribuer à Martin Schongauer. Si la madone et l'enfant ne nous émeuvent ni par leur beauté, ni par leur expression, l'ensemble de l'œuvre est d'une grâce et d'un éclat incomparables. Nous admirons la magnificence et la fraîcheur du coloris, la belle et simple ordonnance du tableau,

la délicatesse avec laquelle sont exécutés les oiseaux, les feuillages et les fleurs du buisson. D'ailleurs, nous sommes stimulés par les commentaires d'un sacristain enthousiaste et subtil... Mais nous allons retrouver Martin Schongauer au musée.

Le musée de Colmar est installé dans les bâtiments de l'ancien couvent de Dominicaines des Unterlinden. Ce monastère était, au moyen âge, riche et célèbre. Plusieurs de ses religieuses eurent des visions, et Ton y signala de nombreux miracles. En 1793, les révolutionnaires dévastèrent les Unterlinden qui furent, ensuite, transformés en une caserne. Vers le milieu du dixneuvième siècle, une Société d'amateurs et d'artistes se constitua sous le nom de Société Schongauer, et obtint de la ville de faire les travaux nécessaires pour placer les collections et la riche bibliothèque de Colmar dans les constructions de l'ancien couvent qui demeuraient encore debout.

Ce musée contient les reliques les plus précieuses de la vieille Alsace. Sous le cloître restauré on a rangé des sculptures, débris d'églises ou de couvents démolis. Dans l'ancienne chapelle sont exposées les peintures.

Le musée moderne n'est pas riche ; il serait pourtant injuste de ne pas signaler quelques

admirables tableaux de lajeunesse de M. Henner. Mais le musée ancien renferme les œuvres les plus caractéristiques de l'art alsacien, les Schongauer, les Grunewald et le célèbre retable d'Issenheim.

Jamais je n'ai mieux compris qu'à Colmar quelles ténèbres enveloppent et envelopperont toujours les origines de la peinture, et combien est vain le jeu des critiques acharnés à percer cette obscurité.

Schongauer était peintre et graveur. Toutes ses gravures sont signées de son monogramme. Mais nous ne connaissons pas un seul tableau de lui qui porte ce monogramme, pas un seul, qu'un irrécusable document permette de lui attribuer. Et cela n'empêche pas les critiques de disserter éperdument sur la peinture de Schongauer! Tel affirme que la Vierge au buisson de roses est incontestablement de Schongauer, et que cette Madone doit servir de terme de comparaison pour déterminer quelles œuvres seront données ou refusées au maître de Colmar. Mais tel autre fait remarquer judicieusement que, si séduisante que soit la Vierge au buisson de roses, rien, absolument rien, ne démontre que l'auteur en soit Schongauer, et il propose tout de suite un autre critérium qui n'est pas moins incertain. On allègue aussi des ressemblances indéniables entre certaines gravures de

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