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LA VIERGE AU BUISSON

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Schongauer et certaines peintures de la même époque. Mais ces gravures avaient alors un grand renom et il est probable que de nombreux peintres s'en inspirèrent autour du maître, peutêtre sous sa direction.

Ce qui semble échapper à toute controverse, c'est qu'au quinzième siècle il y eut en Alsace une école de peinture très abondante, école qui était d'inspiration bien plutôt flamande que germanique ; et encore ce mot de flamand n'est-il pas exact, puisque l'artiste dont Schongauer paraît le plus voisin, c'est Roger de la Pasture, lequel était de Tournai.

D'ailleurs la critique allemande, qui se rend compte de ces parentés trop compromettantes, s'intéresse moins, aujourd'hui, à Schongauer. Elle s'exerce de préférence sur Mathias Grunewald d'Aschaffenbourg, et veut faire de lui le père de la peinture allemande.

Les tableaux attribués à Grunewald sont la gloire du musée de Colmar. Longtemps on les crut d'Albert Durer. Puis leur auteur s'appela Hans Baldung Grien. Aujourd'hui il s'appelle Mathias Grunewald. Comment s'appellera-t-il demain i ?

1 Si l'on désire connaître toute la littérature à laquelle ont donné lieu les tableaux de Schongauer et ceux de Grunewald, il faut recourir à l'excellente Bibliographie de la ville de Colmar publiée sous les auspices de la Société industrielle ac

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Peu importe le nom du peintre extraordinaire, à qui nous devons la plus tragique et la plus douloureuse représentation que jamais artiste ait conçue de la scène du Calvaire, la burlesque et terrifiante tentation de saint Antoine, l'image lumineuse et légère du Christ ressuscité, le grave et sublime entretien des deux ermites dans la solitude, la noble figure de saint Antoine revêtu du costume épiscopal, le délicieux concert d'anges célébrant la Vierge couronnée, les magnifiques draperies du manteau de saint Sébastien ! Que l'auteur de ces étranges chefs-d'œuvre soit un Allemand, c'est probable, et nommez-le Grunewald, si tel est votre bon plaisir.

11 a le don le plus original et le plus caractéristique du génie germanique ; car chez lui la passion du rêve s'accorde avec la fureur de la vérité, et l'une et l'autre sont portées à l'excès, la première jusqu'à l'hallucination, la seconde jusqu'à la puérilité. C'est un visionnaire et c'est en même temps un terrible réaliste : il entoure les êtres sacrés de halos mystérieux, il les spiritualise , il les divinise, et cela ne l'empêche point de peindre avec une minutie répugnante les plaies, les ulcères et les chancres, comme s'il illustrait un traité de médecine. Mais cet

Mulhouse et de la ville de Colmar par M. André Waltz. (1902. Colmar ; imprimerie Jussy et Cle.)

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Allemand n'est point demeuré en Allemagne : il a vu l'Italie. La magnificence des draperies, la fine beauté de certains visages, la chaleur prodigieuse du coloris, je ne sais quelle liberté de dessin et d'accent, tout révèle qu'il a connu, compris, aimé les maîtres vénitiens et les maîtres lombards. Un inconnu qui vit ces peintures en 1789, dans le couvent où elles étaient placées, les décrivit en quelques pages et lit le premier cette remarque très juste (à propos des deux ermites conversant dans la solitude) : « A mon avis, ce tableau est, après celui du Crucifiement, le plus remarquable, parce que le paysage est supérieurement peint et tout à fait dans le goût du Titien^ ». L'auteur d'une très remarquable étude sur le musée de Colmar, M. Charles Goutzwiller, a été plus loin. Ayant observé que l'abbé du couvent d'Issenheim, qui commanda ces peintures, était un Italien, il a émis l'hypothèse que l'auteur des tableaux a pu être un artiste appelé d'Italie et qui dut se contenter pour modèles des paysans d'Alsace... Voilà, tout de même, un Italien dont le goût se serait bien brusquement germanisé !

Enfin, au fond de la chapelle des Dominicaines,

1 Ces pages curieuses écrites en allemand et dont le manuscrit appartient à la Bibliothèque de Colmar ont été traduites et publiées par M. Goutzwiller à la suite de son étude.

transformée en musée, on a installé les restes d'un admirable maître-autel, qui provient aussi du couvent des Antonites d'Issenheim. La peinture qui décore le soubassement de l'autel est, à n'en point douter, de la main de Grunewald, si Grunewald est l'auteur des œuvres dont je viens de parler. Au-dessus de l'autel sont rangés les bustes des douze apôtres, sculptures assez banales du seizième siècle. Plus haut, entre saint Augustin et saint Jérôme, est placée une grande figure de saint Antoine ermite dune majesté surhumaine.

Comment ces peintures et ces sculptures sont-elles venues échouer dans le musée de Colmar ? L'histoire mérite d'être contée.

Elles appartenaient au couvent des Antonites d'Issenheim, situé à quelques lieues de Colmar, à l'entrée de la vallée de Guebwiller. Ce couvent passait pour un des plus opulents de la chrétienté. Au dix-huitième siècle, des voyageurs venaient de toute l'Europe pour le visiter. Les richesses recueillies dans le musée de Colmar ne donnent qu'une faible idée de la magnificence du monastère.

La Révolution fut impitoyable dans le Haut- Rhin. Le commissaire de la Convention nationale était Hérault de Séchelles. Je viens de lire

le rapport qu'il fît sur sa mission. On y voit en plein et l'homme et la besogne qu'il accomplit. « Un orateur avait prononcé, peu de temps avant mon départ, à la tribune des Jacobins de Paris, ce mot fameux, le seul qui nous ait délivré de nos ennemis, que la terreur soit à V ordre du jour. Ce qu'il a dit, je l'ai fait. » Ailleurs : « Par là tout a été concilié, la sûreté et les principes ; par là j'ai opéré presque à la fois dans le Haut-Rhin la guérison révolutionnaire : hommes et choses, tout a plié sous la loi... » Lisez encore cette phrase significative : « Un mouvement nouveau s'était communiqué dans la France ; on voyait s'écrouler les autels devant lesquels tant de générations étaient venues s'agenouiller; les prêtres, les évoques renvoyaient leurs patentes; aussi embarrassés du choix de leur état que les nobles du hasard de leur prétendue naissance, ils s'excusaient d'avoir été. Les reliques, les saintes métalliques, les cloches tombaient dans le creuset national; les vieux temples nus, dépouillés de leurs richesses d'or et d'argent, et surtout des richesses de l'imagination et des sens, réduits à leurs colonnes et à leur sombre obscurité, s'intitulaient les sanctuaires de la raison... »

Les couvents furent abandonnés et dévastés, celui d'Issenheim, comme les autres. Mais, la tourmente passée, on eut quelques remords du

vandalisme de la veille. Le 24 vendémiaire de Tan III, le directoire du district de Colmar chargea les citoyens Marquaire et Karpff, dit Casimir, de rechercher tous les « objets d'arts ou de sciences », pour les faire transporter à la Bibliothèque nationale du district. Ces deux bons Alsaciens s'acquittèrent de leur tâche avec beaucoup de goût et de zèle. Karpff était un dessinateur, élève de David.

Marquaire et Karpff (leur rapport manuscrit se trouve à la Bibliothèque de Colmar) déclarèrent au directoire du district que leur recherche avait été fructueuse. « Mais, ajoutaient-ils, en faisant d'heureuses découvertes, nous avons eule regret de remarquer que, d'un côté, l'ignorance avait détruit des objets très précieux qu'elle prenait pour des vestiges de la féodalité, et que, d'un autre côté, l'insouciance des commissaires en avait laissé détourner le plus grand nombre... Nous passons sous silence la destruction d'une immensité d'objets qui existaient dans les églises des districts et dont nous n'avons trouvé que d'inutiles débris... L'insouciance des commissaires a fait perdre à l'instruction publique presque toutes les peintures et gravures qui se sont trouvées dans les maisons nationales et des émigrés... » Voilà le bilan du vandalisme. Nous ne suivrons pas Marquaire et Karpff dans l'inventaire de toutes les richesses qu'ils ont sauvées

Contentons-nous de reproduire les quelques lignes qu'ils consacrent à l'autel d'Issenheim, elles sont assez inattendues sous la plume d'un élève de David et font grand honneur à son goût : « Il n'est point de monument plus digne de fixer l'attention que la sculpture de cet autel, qui est une production du ciseau du même Albert Durer, et qui est encore sur pied dans l'église des ci-devants Antonites à Issenheim. Rien de plus élégant dans le goût gothique. Les ornements d'architecture qui décorent cet autel et qui consistent en bois doré, imitent tellement la fonte du métal qu'il semble y voir toute la légèreté dont il est susceptible. Quoique un peu endommagé par l'enlèvement des figures et peintures en relief, on est surpris qu'un ouvrage aussi fini et aussi délicat ait pu résister aux injures de plusieurs siècles et se conserver dans l'état de perfection où il est encore aujourd'hui. La dislocation des figures et des peintures de cet autel serait inexcusable, si ce n'étaient les dangers auxquels il était exposé pendant que le vandalisme exerçait toutes ses fureurs... A l'égard de l'autel, il paraît nécessaire de le rétablir dans son ensemble, qui, seul, caractérise toute sa beauté et sans lequel on ne pourrait transmettre à la postérité que des fragments qui, pris et considérés isolément, ne prêteraient à aucun effet et ne seraient autre

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chose que l'histoire d'un monument inutile ... » Le vœu de ces deux hommes ne fut qu'à demi écouté, car on raconte que deux chariots de sculptures peintes et dorées provenant d'Isscnheim furent transportés dans une province voisine et vendus.

N'est-il pas digne d'admiration, le zèle des commissaires de Tan VIII, à qui nous devons les tableaux et les sculptures du musée de Colmar?

Colmar est en fête. Les Sociétés de gymnastique de la Haule-Alsace viennent concourir sur le Champ-de-Mars : Turnfest. Guirlandes de feuillage, musiques, bannières, cartes postales. De toutes parts, des oriflammes claquent au vent. Les unes sont vertes et rouges : ce sont, me dit-on, les couleurs de Colmar. D'autres sont rouges et blanches : ce sont les couleurs de Strasbourg. D'autres encore sont de pure fantaisie. Sur cent drapeaux, il n'y en a pas trois qui soient aux couleurs de l'Allemagne. Le drapeau allemand n'apparaît que de loin en loin sur un monument public, à la porte d'une hôtellerie, d'un restaurant, d'un grand magasin, et encore n'y pend-il jamais seul. Une oriflamme verte et rouge mêle toujours ses plis aux plis noirs, blancs et routes.

AMMERSCHWIHR, KAYSERSBERG ET RIQUE- WIHR. —VOLTAIRE EN ALSACE. — SCHLES- TADT. — HOHKŒNIGSBOURG.

Au pied des Vosges, dans des vallons couverts de vignobles renommés, Ammerschwihr, Kaysersberg, Riquewihr, trois petites villes charmantes de l'ancienne et opulente Alsace, blottissent leurs grandes tours, leurs maisons pittoresques et leurs jolies fontaines.

A partir de Colmar, des clos luxuriants bordent la route. La vigne en fleurs parfume la campagne.

Ammerschwihr. — Ammerschwihr est au pied du dernier contrefort de la montagne, à l'endroit où la Weiss, venue du val d'Orbey, entre dans la plaine.

C'était, autrefois, la cité de Cadet-Roussel. Elle avait trois suzerains : l'empereur, le seigneur de Ribeaupierre et le seigneur de Hohlandsberg. Elle avait trois prévôts, chacun de

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ses maîtres nommant le sien. Elle avait tr portes. Elle avait trois tours.

Elle garde ses trois tours où nichent les cigognes.

Elle garde aussi ses logis à pans de bois, ses échauguettes, ses tourelles, ses toits pointus, ses escaliers tournants, ses fontaines, ses grands crucifix, son antique charnier et ses petites places où Ton dirait qu'un artiste subtil a tout aménagé pour l'amusement des yeux, tout : les rosiers, les pignons, les auvents, les sculptures et la lumière. Elle garde encore son hôtel de ville où une salle vénérable semble attendre la venue des trois bourgmestres et des six conseillers du temps jadis et où un lustre colorié, en forme de sirène, pend au plafond de noyer verni.

Me voyant le nez en Tair, occupé à examiner le tableau de sa petite ville, un Ammerschwihrois s'approche de moi et offre de me servir de guide. Avant tout, il tient à me montrer qu'il parle français : que de fois en Alsace j'ai rencontré pareil empressement chez des gens du peuple et de la campagne ! Il veut aussi me montrer qu'il sait l'histoire de la Révolution. Il me fait voir sur un grand nombre de maisons des écussons où les sculptures ont été grattées, et me raconte que sous l'ancien régime les impôts étaient lourds et injustes à Ammerschwihr. Il me parle avec indignation, comme si ces

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choses dataient d'hier, de la dîme payée aux moines des Unterlinden de Colmar; il m'affirme que les maisons décorées de ces écussons étaient exemptes de l'impôt, et que les révolutionnaires ont voulu faire disparaître les traces du privilège. Évidemment cet homme ne blâme pas les révolutionnaires, mais il ajoute avec tristesse : « C'est dommage tout de même d'avoir détruit ces antiquités ! C'était bien joli ! »

Kaysersberg. — Ville libre de l'empire, Kaysersberg fit partie de la décapole de l'Alsace. Maintenant, c'est un chef-lieu de canton, avec l'air d'aisance et de gaieté d'un beau chef-lieu de canton de « chez nous », et avec la grâce capricieuse et irrégulièred'unepetite ville alsacienne. Le gros donjon de son château dresse au-dessus des pampres de la colline sa tête ébréchée. La grande rue aligne — ou à peu près — ses pignons dentelés. Sur la place, devant le portail roman, un vieux saint barbu qui tient une grande croix dans ses bras, surmonte la fontaine du marché. A l'intérieur de l'église, décorée de rameaux de sapins, on voit des peintures qui furent attribuées, sans raison, à Holbein et un beau Saint-Sépulcre de pierre où une Madeleine énigmatique semble presque sourire en présentant les parfums. Plus loin, un pont en dos d'âne franchit la Weiss; et, sur les deux bords du

ruisseau, les lignes des toitures s'enchevêtrent dans le plus fantasque des embrouillaminis.

Kaysersberg possède une rue singulière et charmante : des deux côtés, devant les façades des maisons, des caisses sont rangées où l'on a planté des lauriers, des grenadiers et d'autres arbustes. Cette voie fleurie mène à l'hôpital...

Riquewihr. — Il est en Europe quelques petites villes, où, le hasard ayant maintenu intact le décor du passé, nous entrons, comme de plain-pied, dans la vie des hommes d'autrefois : tels Rothenburg en Bavière, San Gimignano en Toscane, Cordes en Albigeois, Ypres en Flandre, etc.. Riquewihr est un de ces lieux rares et exquis : rues et maisons y conservent aujourd'hui le même aspect qu'au temps de la Renaissance.

D'où vient que les siècles ont si peu modifié la physionomie de Riquewihr?

D'abord, jusqu'à la Révolution, Riquewihr n'a pas suivi la destinée du reste de l'Alsace. C'était le chef-lieu d'une petite seigneurie qui, depuis le quatorzième siècle, appartenait aux ducs de Wurtemberg et de Montbéliard, et, même après la paix de Westphalie. ceux-ci continuèrent de gouverner leur domaine, sous la souveraineté de la France. Riquewihr vécut donc isolé jusqu'au jour où il fut incorporé à la République

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française, et encore la déchéance de la maison de Wurtemberg ne fut-elle consacrée qu'en 1801, parle traité de Lunéville. Cette sorte d'isolement politique contribua donc à l'aspect particulier de la minuscule principauté.

Ce n'est point la seule raison de cette originalité. Si le Riquewihr d'aujourd'hui ressemble tant au Riquewihr du seizième siècle, c'est que les hommes n'y ont, depuis ce temps-là, changé ni leur existence, ni leurs mœurs, ni leur industrie. Vignerons ils étaient, vignerons ils sont restés. Ils continuent de récolter le vin blanc le plus léger, le plus parfumé, le plus frais et le plus traître de toute l'Alsace, le Riesling. Sur leurs coteaux, leurs belles vignes, cultivées en quenouilles, décrivent, à perte de vue, de grandes courbes symétriques, très espacées, et que l'on nomme des franconis, parce qu'un écuyer doit pouvoir faire sauter son cheval à travers les rangs d'échalas. A peine entré dans la ville, on aperçoit, accrochée à toutes les façades, l'enseigne d'un courtier en vins : Weinsticher -Gourmet; c'est l'expression française : gourmet piqueur de vin, dont la loi allemande a exigé que l'on germanisât la moitié. Bref, de temps immémorial, Riquewihr n'a qu'une pensée, Riquewihr n'a qu'une fortune : la vigne. Une telle perpétuité de tradition attache les hommes au logis familial, et leur rend chères les vieilles

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pierres de leur cité. C'est pourquoi les anciens logis sont debout et les vieilles pierres sont à peu près respectées1.

A peu près ! car vers le milieu du dix-neuvième siècle, on a jeté par terre les anciennes églises. Et voilà que maintenant on construit des maisons neuves autour de l'enceinte, de vilaines maisons neuves î et le sous-secrétaire d'Etat des postes vient de doter Riquewihr d'un bureau de poste dont lui-même, dit-on, dessina les plans, et qui, mélange à'alt-deutsch et de modem style, ressemble à une brasserie.

Riquewihr était bien défendu contre les pillards tentés de venir goûter le vin de ses caves ; il était protégé par une double ligne de remparts et deux hautes tours carrées surmontent encore les portes du côté du couchant; la herse est en place.

Les rues offrent le même ensemble pittoresque, — mais ici plus complet et plus riche — qui nous a déjà ravi dans les autres petites villes de l'Alsace : poutres décorées, fines tourelles et logettes à balcons de pierre. Toutes les maisons des bourgeois de Riquewihr sont d'ailleurs construites d'après un même plan. Sur la rue, s'élève une gracieuse façade ornée

1 Le bourgmestre de Riquewihr. M. Birkel. et quelquesuus de ses compatriotes ont fondé une Société pour la protection des antiquités de Riquewihr.

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de devises et d'encadrements de bois. Une largre porte enchère donne accès dans une cour qu'emprisonnent le bâtiment d'habitation et de hautes murailles, souvent crénelées, car chaque demeure formait une petite forteresse. Dans une élégante tourelle, accolée à la maison, et que termine un toit pointu, se déroule un escalier en vis. Près de là, un puits dresse ses montants de pierre finement sculptés. J'ai pénétré dans l'une de ces demeures où l'on a pieusement conservé les lourdes et magnifiques boiseries de jadis. J'ai vu la grande salle du premier étage qui prend jour par les fenêtres de la logette avancée, les portes massives, le plafond à caissons, le poêle de faïence, et j'ai respiré dans ce vieux logis alsacien je ne sais quoi d'opulent, de cordial et d'immuable.

Je venais d'errer à travers les rues, les places et les ruelles de Riquewihr, j'avais fait le tour des anciens fossés de la ville, aux bords desquels s'arrêtent les derniers plants de vigne, je venais de donner un coup d'œil à l'ancien château des ducs de Wurtemberg, aujourd'hui restauré, hélas! et converti en école, lorsque je tombai dans la rue Voltaire.

La rue Voltaire, à Riquewihr!... Déjà, quelques jours auparavant, à Colmar, on m'avait montré la maison de Voltaire. Les Alsaciens n'ont donc pas perdu le souvenir du séjour que

lit chez eux l'auteur de la Henriade. Comme tout le monde n'a point aussi bonne mémoire que les Alsaciens, ouvrons un volume de la Correspondance.

Voltaire demeura quinze mois en Alsace, d'août 1753 à novembre 1754. Ce ne fut le temps ni le plus heureux ni le plus glorieux de sa vie.

Il venait de se brouiller avec Frédéric. Brutalement arrêté à Francfort, sur un ordre du souverain, il n'avait recouvré sa liberté qu'après avoir renvoyé à Potsdam sa clef de chambellan, ses décorations et l'œuvre de poëshie de son royal disciple. Un séjour d'une quinzaine de jours chez l'électeur palatin, Charles-Théodore, le réconforta un peu. A la petite cour de Sclrwetzingen, on lui donna des louanges et des fêtes. De là il se rendit à Strasbourg, accompagné de son secrétaire, Collini.

Il traversait alors une passe difficile. Sa rupture avec Frédéric lui fermait l'Allemagne. Quelque bien que lui voulût Mme de Pompadour, il ne pouvait songer à gagner Paris. Ne découvrant aucun asile où reposer sa vieillesse et soigner ses maux, il décida de rester en Alsace. D'ailleurs il y était engagé par un double motif. Il avait promis à la duchesse de Gotha d'écrire un précis de l'histoire de l'Allemagne,

sous le titre à' Annales de l'Empire, et pensait trouver en Alsace toutes les ressources nécessaires pour achever son ouvrage. D'autre part, l'occasion lui était favorable de surveiller de près ses intérêts : en 1735, il avait prêté un capital de 3oo.ooo livres au duc Charles-Eugène de Wurtemberg contre une rente viagère de 7.300 reichsthaler, et cette créance était hypothéquée sur des vignobles de Riquewihr. Il n'était pas fâché de s'assurer par lui-même que le gage était bon et les vignobles sagement administrés.

Après quelques semaines passées à Strasbourg, il vint à Golmar et s'y installa dans une maison de la rue des Juifs appartenant aux époux de Goll. Le logement qu'il occupait — deux pièces au rez-de-chaussée — sert maintenant de magasin à un droguiste. Les deux fenêtres qui s'ouvrent sur la rue sont garnies de jolies grilles. Sur le mur, point de plaque cornmémorative, mais l'affiche d'un dentifrice.

« J'habite, écrit Voltaire, une vilaine maison dans une vilaine ville. » Tout de même il s'accommoderait de la maison et de la ville : ses hôtes sont bons et attentifs; des hommes érudits et charmants viennent le visiter, comme cet avocat du barreau de Colmar, M. Dupont, « homme d'une grande indépendance dans les idées, aimable, doué d'une imagination vive et

enjouée et grand amateur de littérature » ; Collini fait chaque soir sa partie d'échecs; la jeune cuisinière Babet, bavarde et fille d'esprit, a pour lui des « prévenances que les domestiques n'ont point ordinairement pour leurs maîtres » ; enfin, il a sous la main les livres et les hommes qu'il lui faut pour se renseigner sur l'histoire de l'Allemagne, et l'imprimeur Joseph Schœpflin, frère de l'historien, édite ses Annales de V Empire. Dans tous les cas, il s'accommoderait de l'Alsace, car il rêve de se faire bâtir une jolie maison sur les ruines du château de Horbourg, qui appartient à son débiteur, le duc de Wurtemberg. Comme « cette vénérable masure» est l'objet d'un procès, il y renonce : « Je n'irai pas, écrit-il, bâtir un hospice qui aurait un procès pour fondement » ; mais il se met à la recherche d'un autre domaine. Malheureusement, en Alsace, comme ailleurs, Voltaire ne peut échapper aux trois ennemis qui troublent partout son bonheur : la goutte, les contrefacteurs et les Jésuites.

11 a coutume de faire le malade : c'est son procédé pour se délivrer des fâcheux; mais, surtout, en se disant moribond, il pense exciter la compassion de ses amis et donner à ses ennemis le rassurant espoir d'une prochaine délivrance. Il ne faut donc pas être dupe de ses éternelles doléances, et ne point le prendre

trop au sérieux quand il écrit à Mme de Fontaines : « Peignez-vous d'après le nu, Madame, et avez-vous des modèles ? Quand vous voudrez peindre un vieux malade emmitouflé, avec une plume dans une main et de la rhubarbe dans l'autre, entre un médecin et un secrétaire, avec des livres et une seringue, donnez-moi la préférence. » Néanmoins, le climat de l'Alsace est pour lui trop rigoureux. Il passe quelques jours à Luttenbach, dans la vallée de Munster, quelques semaines dans les Vosges et à Plombières ; le reste du temps, il demeure claquemuré dans son petit appartement de la rue des Juifs, souffrant de la goutte, mais travaillant sans relâche.

Au mois de décembre 1753, il écrit à Mme de Pompadour : « Le roi de Prusse est bien né pour mon infortune. Je ne parle pas des tendresses inouïes qu'il avait mises en usage pour m'arracher à ma patrie. Il a fallu encore qu'un manuscrit informe, que je lui avais confié en 1739, ait été pris, à ce qu'il dit, dans son bagage, à la bataille de Sohr, par les housards autrichiens ; qu'un valet de chambre l'ait vendu à Jean Néaulme, libraire de la Haye et de Berlin, qui imprime les ouvrages de Sa Majesté prussienne ; et qu'enfin ce libraire l'ait imprimé et défiguré. Cependant, Madame, le roi est très humblement supplié de considérer que ma nièce

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à Paris est mourante... Le roi est plein de clémence et de bonté ; il daignera peut-être songer que j'ai employé plusieurs années de ma vie à écrire l'histoire de son prédécesseur et celle de ses campagnes glorieuses ; que, seul des académiciens, j'ai fait son panégyrique traduit en cinq langues. » Et Voltaire demande qu'il lui soit permis de venir à Paris pour arranger ses affaires et « assurer du pain à sa famille ». En rédigeant sa supplique, il sait bien qu'elle ne sera point exaucée et qu'on ne le laissera pas venir à Paris; mais il veut établir qu'il désavoue l'édition de V Abrégé de l'Histoire universelle publié sous son nom par le libraire de la Haye et de Berlin, car dans cette édition contrefaite il n'y a pas que des inepties et des fautes de copie, il y aussi des interpolations et des suppressions habiles, qui, modifiant la pensée de Fauteur, doivent faire le désespoir de ses protecteurs et la joie de ses ennemis.

Le danger n'est pas imaginaire. Les Jésuites sont puissants en Alsace. Quatre ans auparavant, sur la place de Colmar, on a brûlé le Dictionnaire de Bayle, et un avocat général a lui-même jeté son exemplaire dans le bûcher. Voltaire connaît Fanecdote. Il sait aussi qu'un certain Jésuite, le P. Mérat, intrigue contre lui. Poui écarter le péril, il juge politique d'écrire unelettre assez plate à un autre Jésuite, le P. iVlenoux.

Celui-ci ne croit pas un mot des protestations de Voltaire, se moque de lui, et termine ainsi sa réponse : « Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime ! » La situation devient critique. Ce n'est plus seulement le P. Mérat qui réclamel'expulsionde l'hérésiarque. Le P. Kroust et le P. Ernest, mortels ennemis de Voltaire, sont du complot; le prince-évêque de Bâle lance contre lui les Jésuites de son collège... Mais brusquement la tempête s'apaise, et, au mois d'avril 1754, espérant désarmer pour toujours les Jésuites qui sont à ses trousses, Voltaire fait mander un capucin, s'enferme avec lui, et va faire ses Pâques.

Quelle église de Colmar fut le théâtre du sacrilège ? L'église paroissiale de Saint-Martin ou la chapelle du couvent des Capucins? Collini, le secrétaire fidèle, ne nous l'a pas dit ; mais il nous a laissé sur ce sujet dix lignes qui font tableau : « J'avoue que je profitai d'une occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant un acte aussi important. Dieu me pardonnera cette curiosité et ma distraction. Au moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel comme pour l'implorer, et je jetai un coup d'œil subit sur le maintien de Voltaire; il présentait sa langue et fixait les yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ces regards-là . En rentrant, il envoya

aux Capucins douze bouteilles de bon vin et une longe de veau » *.

Cette « première communion » fit un grand scandale et n'arrêta pas la persécution. Six mois après. Voltaire dut quitter l'Alsace, n'ayant point trouvé le sûr asile qu'il rêvait pour sa vieillesse. Il alla d'abord à Lyon, puis gagna la Suisse.

A Colmar, il avait achevé les Annales de CEmpire et écrit Y Orphelin de la Chine. Les Annales ne sont pas le meilleur de ses ouvrages historiques V Orphelin n'est pas le meilleur de ses drames. Cela d'ailleurs importe assez peu aux vignerons de Riquewihr. Ceux-ci sont fiers que leurs vignes aient garanti les créances de Voltaire, et que les revenus de leurs clos aient peut-être servi à satisfaire les fantaisies de M- Denis2.

Schlestadt. — Srhlestadt a la mélancolie des villes déchues. Entre toutes les villes libres d'Alsace, elle se distingua jadis par sa passion de l'indépendance et de la guerre. Au temps de

1 Mon séjour auprès de Voltaire, par son secrétaire Corne- Alexandre Collini (Paris, 1807 .

2 M. Heid. dans une conférence quil fît à Munster le 24 avril 1897, a tracé un joli tableau du séjour de Voltaire en Alsace [Bulletin de la Société des sciences, agriculture et arts de la Basse-Alsace. Fascicule n° 8, octobre 1897).

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