‹ À travers l'AlsaceChapitre 12 sur 36 · SCHLESTADT · texte numérisé non relu

SCHLESTADT

la Renaissance, elle devint un des grands foyers de l'humanisme. Sa fierté se résigna malaisément à la conquête de Louis XIV. Pendant la Révolution, elle fut en proie aux factions. Elle oubliait pourtant ce passé turbulent et glorieux, satisfaite de sa destinée de sous-préfecture française et contente de sa prospérité industrielle, quand laguerrede ^oetTannexion lui portèrent un coup funeste Depuis ce temps, son industrie a dépéri, sa population a décru... Elle demeure taciturne et morne.

Elle a ses reliques : sa tour peinte et ses deux admirables églises de Saint-Georges et de Sainte-Foy. Sous les voûtes de sa belle bibliothèque, elle garde les livres vénérables que l'illustre humaniste Beatus Rhenanus a légués à sa ville natale. Mais ses rues sinueuses sont le royaume du silence. Ses places s'étendent, désertes, comme des cours de béguinage. On entend, de très loin, résonner sur son pavé les souliers d'un passant. Devant Saint-Georges, au moment où je traverse le parvis, j'aperçois à une fenêtre, derrière un rideau qui se soulève, une figure de vieille femme curieuse : elle examine avec surprise l'étranger, l'inconnu. Quelques minutes plus tard, je reviens au même endroit, je vois encore le même rideau se soulever ; mais la main maigre et jaunie le laisse aussitôt retomber, et ce geste brusque et décou-

ragé veut dire très clairement : vit-on jamais, devant Saint-Georges, deux visages nouveaux dans une après-midi?

Le petit musée de Schlestadt possède un buste de femme d'une étrange et douloureuse beauté. Il y a quelques années, comme Ton restaurait l'église Sainte-Foy, on découvrit d'anciennes sépultures. Sur le corps d'une femme ensevelie à cette place avait été jetée une couche de chaux où s'étaient modelés tous les traits du visage et tous les détails du vêtement. L'empreinte était aussi parfaite que celle des cadavres retrouvés dans les cendres durcies de Pompéi. On vida le moule formé par la chaux, on y coula du plâtre et l'on obtint l'image de la morte. Naturellement quelques personnes désirèrent que celle-ci ne demeurât pas anonyme; elles lui découvrirent un nom et soutinrent que cette femme était une pestiférée. Un côté de la face semblait rongé par la maladie, et ainsi s'expliquait, disait-on, l'ensevelissement à la chaux. Des archéologues moins imaginatifs ont attribué les marques de la figure aux imperfections du moulage ; ils ont prétendu que le corps avait été inondé de chaux pour être séparé d'autres cadavres enfermés dans le même tombeau, qu'il fallait renoncer à toute légende, et que l'on ne connaîtrait jamais le nom de l'ensevelie... Il convient de bénir les archéologues

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qui nous laissent tranquillement rêver devant cet admirable morceau de sculpture que Ton dirait ébauché par Verocchio. Chacun est libre d'inventer sa réponse à l'énigme de ces traits purs et tristes et de bâtir, selon sa fantaisie, le roman de cette noble créature à qui la mort semble avoir donné la paix, mais non l'oubli de la souifrance terrestre.

Hohkœnigsbourg. — Le château de Hohkœnigsbourg couronne une montagne escarpée, en avant de la chaîne des Vosges. Il domine de très haut les donjons qui se dressent sur toutes les crêtes voisines, et semble commander la plaine d'Alsace. Aussitôt qu'on Faperçoit, on comprend la pensée de Guillaume II, élisant cette vieille forteresse pour en faire l'emblème de la souveraineté impériale sur la province conquise.

En 1899, le Hohkœnigsbourg n'était qu'une ruine, magnifique etémouvante, mais, qui, chaque jour, s'écroulait davantage : les sculptures s'effritaient; les toitures s'étaient effondrées; la végétation avait tout envahi. Pour défendre ces admirables débris, la ville de Schlestadt, propriétaire du château, était trop pauvre. En 1899, elle offrit le domaine à l'empereur, qui accepta le présent : « Puisse, écrivait-il au bourg-

mestre de Schlestadt, ce cadeau devenir un nouveau lien de confiant amour entre moi et l'empire, et leHohkœnigsbourg contempler toujours à ses pieds un pays paisible et une population heureuse ! »

Guillaume II entreprit de restaurer, ce qui veut dire en allemand comme en français, de rebâtir le Hohkœnigsbourg. Il en confia le soin à un architecte qui passe pour fort habile dans ce genre de travaux, M. Bodo Ebhart. Tous les Allemands n'approuvèrent pas alors le projet de leur empereur. Quelques-uns protestèrent contre cette restitution et soutinrent qu'on allait, en cette affaire, dépenser beaucoup d'argent pour détruire une ruine grandiose qu'il eût suffi de consolider. Mais de telles idées — qui sont peu répandues en France — paraissent en Allemagne le plus saugrenu des paradoxes. Aucun peuple d'Europe n'est autant que l'allemand possédé de la manie du vieux neuf et de la passion du pastiche. D'ailleurs, si, en politique, Guillaume II ne redoute pas les volteface les plus soudaines et les plus inattendues, son esthétique demeure imperturbable. Il a dans son goût une confiance que rien n'ébranle, et ce goût est médiocre. Donc, l'on restaure le Hohkœnigsbourg. Consciencieusement on recommence ici ces dispendieuses niaiseries que Napoléon III permit à Viollet-le-Duc de commettre à

masque d une femme ensevelie dans l'église sainte-fov de schlestàdt

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Pierrefonds. J'ai sous les yeux les photographies du Hohkœnisbourgen 1899 : quel désastre !

Les travaux sont menés activement. Les ouvriers sont nombreux. On se promène difficilement au milieu des vagonnets et des échafaudages qui encombrent les cours du vieux château. Une grue électrique, installée au sommet du donjon, enlève les matériaux. Et c'est un spectacle d'un comique délicieux que tous ces engins modernes employés pour construire une forteresse médiévale. Jamais je n'ai vu aussi clairement que sur les chantiers du Hohkœnigsbourg, l'infinie puérilité des restaurations. Tant d'efforts, tant de science, tant d argent dépensés pour bâtir un décor de théâtre! La beauté, la formidable beauté de ces vieux donjons du moyen âge, c'était surtout notre imagination qui la créait, quand nous songions au terrible labeur des hommes qui ont ordonné ces masses de granit. Toutes ces tours, toutes ces fortifications construites à l'électricité et à la vapeur ne sont qu'un pastiche ridicule, glacial et muet !

Nous sommes en 1908 : un architecte, qui peut-être n'est pas dépourvu de talent, consacre son ingéniosité à reconstituer un donjon du treizième siècle et des murailles du quinzième ; des maçons maçonnent des créneaux et des mâchicoulis, de telle sorte que les projectiles puissent ricocher, décrire des courbes,

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et décimer la troupe assiégeante; des menuisiers fabriquent des volets de bois pour garnir les créneaux, et des peintres peignent ces volets de couleur noire, dans un but mystérieux et que mon ignorance des règles de la fortification m'empêche de deviner ! Et quand tous ces ouvriers auront terminé leur besogne, arrivera une armée de « professeurs » qui brossera sur les murailles du château des batailles historiques. Que tout cela est imbécile !

Photographieren verboten, est-il écrit à la porte du Hohkœnigsbourg. Pourquoi cette interdiction? Est-ce que, par hasard, les restaurateurs du château auraient conscience de la drôlerie de leur grue électrique perchée sur une tour féodale, et voudraient éviter que Ton ne conservât le souvenir de cette phase un peu ridicule de leur entreprise? Ou bien veut-on empêcher quelque « puissance étrangère » de connaître le secret des créneaux et des mâchicoulis du Hohkœnigsbourg? On ne peut croire ni à tant de pudeur, ni à tant de prudence. Alors pourquoi, pourquoi ce photographieren vetbotcn ?

Sainte-Odile.— Ce sont ici les lieux saints de l'Alsace. Tout y est légendaire et sacré : les arbres, les rochers et les sources. Un peuple entier y vient sans relâche interroger les témoins de sa plus ancienne histoire, retremper sa foi et assurer son espérance. Sous les mousses de la forêt, il découvre les blocs de la muraille derrière laquelle ses ancêtres abritaient leurs dieux et leurs enfants, lorsque les barbares surgissaient dans la plaine. Sur la tombe de sainte Odile, de la douce héroïne qui, pour demeurer fidèle à ses vœux et mériter les promesses divines, brava les persécutions, il vient écouter la voix de la vierge chrétienne, qui lui enseigne l'irrésistible puissance des volontés opiniâtres et des cœurs indomptables.

Omaia si perdas, verbum cœleste réserva. A cette injonction, que l'on voit encore gravée dans la pierre sur l'une des tours d'Obernai, l'Alsace n'a point cessé d'obéir.

De grandes forêts enveloppent la montagne dont le sommet porte le monastère de Sainte- Odile. Taine les a décrites dans quelques pages auxquelles j'ai plaisir à vous renvoyer; car elles forment un des tableaux les plus magnifiques et les plus achevés que nous ait donnés cet admirable artiste1.

« Les cnoses sont divines : voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses : chaque paysage a le sien, sombre ou serein, mais toujours grand.» Tel est le thème de cet admirable morceau. Il est d'un sentiment tout à fait gœthéen et précède une brève étude sur Iphigénie en Tauride... Or, comme je relisais naguère Vérité et Poésie, je tombai sur le passage suivant : « Je me rappelle encore avec plaisir un pèlerinage à Ottilienberg, entrepris avec cent ou même avec mille croyants. Dans ce lieu, où se voient encore les fondements d'un castellum romain, une jeune et belle comtesse s'était, disait-on, retirée, par une pieuse inclination, au milieu des crevasses et des ruines. Non loin de la chapelle où les pèlerins font leurs dévotions, on montre sa fontaine, et Ton conte de gracieuses légendes. L'image que je me faisais d'elle et son nom se gravèrent pro-

*■ H. Taine. Derniers Essais de critique et d'histoire. On trouvera une première esquisse de cette belle peinture de la forêt de Sainte-Odile dans les Carnets de voyage de Taine.

fondement dans ma mémoire. Ils m'accompagnèrent longtemps ; enfin, je donnai ce nom à Tune de mes filles tard venue, mais non pas moins chéries (Ottilie dans \qs Affinités électives), qui fut accueillie avec une grande faveur par les cœurs pieux et purs. »

Le lyrisme descriptif de Taine rapproché du prosaïsme un peu sec de Gœthe, voilà un beau sujet de méditation pour les promeneurs à qui, dans la forêt de Sainte-Odile, la fraîcheur des ravins et les caprices de la lumière sur les troncs argentés des sapins, ne rendraient pas odieuse toute littérature. On pourrait ainsi mesurer tour à tour l'influence de la culture germanique sur Taine et celle de la culture française sur Gœthe. . .

Après avoir traversé les lignes de cette enceinte mystérieuse que l'on a coutume d'appeler le mur des païens et qui fut une sorte de camp de refuge établi par les Celtes1, on pénètre dans le monastère de Sainte-Odile. Des tilleuls séculaires ombragent la grande cour d'entrée.

L'église, située au fond de cette cour, communique avec une très ancienne chapelle où,

1 Die Heidenmauer von St. Odilien, ihre prœhistorischen Steinbrùcke und Besiedelungsreste , par le Dr Forrer. Les découvertes du Dr Forrer ont été résumées par M. Auguste Thierry-Mieg dans le Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, juillet 1901.

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dans une châsse, les reliques de la sainte sont exposées à la vénération des pèlerins. On y voit aussi, dans un sarcophage vitré, la statue peinte de la patronne de L'Alsace : son visage est rose, ses cheveux couleur de lin. et le corps est enveloppé dans un grand manteau violet.

De l'ancien couvent, maintes fois incendié, il ne reste plus que deux bas-reliefs vénérables et grossiers que Ton a encastrés dans la muraille de l'un des corridors et qui paraissent remonter au douzième siècle. Les constructions actuelles ne datent que du dix-septième. Elles sont simples et sans caractère.

Propriété de l'évèché de Strasbourg, le monastère est occupé par les Sœurs du tiers ordre de Saint-François. Elles y tiennent un véritable hôtel : et, pour être servie par des religieuses empressées et souriantes, la table d'hôte n'en est pas moins, dans cette « pension », la morne, la lugubre table d'hôte de toutes les « pensions » où, l'été venu, s'accomplissent les rites mélancoliques de la villégiature en commun.

On a vite secoué cette fâcheuse impression sur la terrasse, la merveilleuse terrasse d'où l'on domine un chaos de forêts, et d'où Ton aperçoit, dit-on, vingt villes et trois cents villages. Je ne les ai point vus : des nuées épaisses traînaient de montagne en montagne tout autour de Sainte-Odile. La plaine n'apparais-

sait que dans de brusques éclaircies entre de lourdes vapeurs d'orage. Et j'ai gardé de ce spectacle un souvenir presque tragique.

C'est sur cette plate-forme que M. René Bazin a placé la scène la plus émouvante et la plus grandiose de ses Oberlê. C'est là qu'il a montré les pèlerins assemblés, la veille de Pâques, pour entendre monter de la plaine la sonnerie de toutes les cloches de l'Alsace : « voix de petites cloches et voix de bourdons de cathédrales; voix qui ne cessaient point, et, d'une volée à l'autre, se prolongeaient en grondements; voix qui passaient légères, intermittentes et fines, comme une navette dans la trame; chœurs prodigieux dont les chanteurs ne se voyaient point l'un l'autre; air d'allégresse de tout un peuple d'églises; cantiques de l'éternel printemps, qui s'élançaient du fond de la plaine voilée de nuages et montaient pour se fondre tous ensemble au sommet de Sainte-Odile. » Admirable tableau où le romancier a traduit avec une tendresse passionnée toute la beauté, toute la foi et toute la tristesse de l'Alsace.

Puisque j'ai cité les Oberlé, je veux, en passant, affirmer la vérité des peintures de M. René Bazin. J'ai reconnu les lignes, les couleurs et le parfum des paysages qu'il a décrits. J'ai interrogé les hommes : j'ai trouvé sur leurs lèvres les mêmes mots et dans lent- cœur les mêmes

sentiments qu'il leur a prêtés. Ses personnages sont vraiment les Alsaciens d'aujourd'hui. Ceux-ci l'attestent, et, lorsqu'ils parlent des Oberlé, ils certifient la ressemblance morale des portraits. Sur deux points seulement on a, devant moi, exprimé quelques réserves. On m'a dit : « Jean Oberlé a tort de déserter; son devoir est de rester chez lui pour conserver son Alsace. » J'ai répondu que Jean Oberlé se trouve mêlé à une terrible tragédie, et que le drame conçu par M. René Bazin ne pouvait avoir d'autre dénouement que cette désertion. On m'a dit encore : « Il y a en Alsace des exemples de ralliement, mais il n'y a point un seul industriel alsacien qui ait commis toutes les trahisons d'un Joseph Oberlé. Voici, par exemple, M. X..., il a accepté de l'empire honneurs et dignités, mais il ne tolérerait point que l'on parlât allemand dans sa maison, et il n'a jamais reçu à sa table un officier allemand. Ceux que Ton cite toujours comme de parfaits ralliés n'étaient point de vrais Alsaciens, attachés à leur pays; ils avaient des mœurs et des âmes de chambellans dès longtemps façonnés à la servilité. » J'ai répondu qu'un romancier est oblige de créer des types, que M. René Bazin a fait de Joseph Oberlé le type du rallié et qu'il a dû, pour le composer, combiner des observations diverses.

Au fond, ces deux critiques se ramènent au même reproche qui est un peu vain, dès qu'on l'adresse à un romancier, celui d'avoir écrit un roman. L'Alsace qui a lu les Oberlé ne s'y est pas trompée. Elle a su gré à un écrivain français d'avoir si bien parlé de sa douleur et de sa fidélité.

Obernài, — Chaque fois que, dans la Haute- Alsace, on quitte les Vosges pour la plaine, c'est la même succession de tableaux : les futaies de sapins, puis une vallée fraîche et étroite, où une petite rivière fait tourner des moulins, puis des vignobles, enfin, au pied du dernier coteau, les tours et les clochers de la petite ville. Quand on descend de Sainte-Odile, la vallée s'appelle le Klingenthal, la rivière TEhn, la petite ville Obernai. Celle-là est charmante, entre toutes ses sœurs.

Elle a un nom dont la sonorité est douce et claire. Elle est la patrie de sainte Odile, fille d'Atticus, duc d'Alsace. Elle a de grandes fortifications du treizième siècle qui l'ont défendue contre les compagnies anglaises, contre les Armagnac et contre les paysans révoltés. Elle ravit l'oreille, les yeux et l'imagination.

Elle possède un beffroi élégant, un puits dont le baldaquin de pierre est soutenu par trois co-

lonnes corinthiennes délicatement ornées, une église neuve, lourde et disgracieuse, mais qui renferme un magnifique autel du seizième siècle. Son hôtel de ville est une merveille où. comme dans les autres monuments d'Obernai, la fin du gothique et le début de la Renaissance s'har" monisent de la façon la plus imprévue et la plus délicieuse : la loggia avancée de la façade est une des plus fines qui se puisse voir en Alsace; les serrureries des portes ont d'extraordinaires complications; et, dans l'ancienne salle de justice, un peintre sans génie a représenté sur les murailles des scènes de l'Ancien Testament qui symbolisent les dix commandements de Dieu. Dans un caveau de l'hôtel de ville sont enfermées les archives d'Obernai : un historien, le chanoine Gvss, en a classé les 2.3.000 pièces, dont la plus célèbre, sinon la plus authentique, est l'arbre généalogique d'Atticus, père de sainte Odile.

La chapelle de l'hôpital d'Obernai renferme quelques vieilles peintures de l'école alsacienne ; une d'elles étant signée : i5o8. H. H., on les attribua à Hans Holbein ; on eut tort.

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