SAVERNE. — MARMOUTIER. — BIRCKENWALD, SAINT-JEAN-DES-CHOUX
Saverne. — Un grand village autour d'une grande caserne qui fut au dix-huitième siècle l'un des plus superbes palais de France, celui des cardinaux de Rohan, princes-évêques de Strasbourg.
Un officier me refuse très courtoisement Tentrée de la caserne. Je ne sais donc, si, dans l'intérieur de l'édifice, des vestiges du passé ont survécu aux dégradations, restaurations et remaniements. Du château, l'on ne peut voir aujourd'hui que les deux façades grandioses décorées de pilastres, les terrasses à balustres qui s'élèvent sur le bord du canal de la Marne au Rhin, et un quinconce planté de grands arbres, seuls débris des jardins d'autrefois1. Mais cela suffit pour faire revivre en notre imagination les magnificences, toutes versail-
1 On trouvera plus loin quelques notes sur le château de Saverne.
laises, qui francisèrent le goût de l'Alsace, avant que les guerres de la Révolution et de l'Empire n'eussent francisé son cœur.
Autour de Saverne, la campagne est fraîche, riante et diverse. Ce n'est plus le paysage de la H uite-Alsace avec ses contrastes violents et admirables : la plaine ne vient plus, unie comme un grand lac, mourir au pied d'une falaise abrupte ; la montagne cesse de présenter un glacis brusque et rapide, et la forêt ne ressemble plus à une armée marchant en bataillons pressés à l'escalade des sommets. La plaine ondule, se creuse en larges vallons, se relève en petites collines ; la montagne s'abaisse lentement; au moment de se lancer à l'assaut, la foret laisse derrière elle des retardataires, et ces bouquets d'arbres forment, au milieu des moissons, des archipels de verdure.
Marmoutier. — C'est la plus ancienne des abbayes de l'Alsace ; c'est aussi une de ses plus belles et de ses plus étranges églises. La façade appartient au roman le plus puissant et le plus grave. Elle est trouée d'un porche bas à trois arcades. Entre deux tours octogones se hausse un robuste clocher carré. La nef est ogivale. Le chœur a été construit au dix-huitième siècle, dans un certain style gothique qui doit nous rendre indulgent pour le gothique des archi-
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tectes du dix-neuvième. (On rencontre souvent dans les églises alsaciennes cet ogival du temps de Louis XV.) Mais ce chœur malencontreux est orné des plus rares, des plus fines, des plus exquises boiseries, et celles-là sont du franc dix-huitième siècle et du meilleur. Les jolis panneaux où sont sculptés en trophées les attributs des Arts, de la Religion et de la Poésie ! les adorables guirlandes de fleurs et de feuillage ! Tout autour du chœur, sur l'entablement de ces boiseries, est placée une série de statuettes représentant des jeux déniants : chacun des groupes est un chef-d'œuvre de grâce. J'ignore quel sculpteur exécuta ce merveilleux ensemble. Mais j'imagine qu'un Kohan s'est intéressé aux religieux de Marmoutier et leur a fait ce royal cadeau... Marmoutier! c'est le nom de l'abbaye de Touraine où Louis de Rohan reçut de Louis XVI la permission d'aller oublier les frimas et les mélancolies de la Chaise-Dieu.
Birckenwald. — Le château est une énigme, La date de sa construction ne peut faire aucun doute; elle est gravée dans la pierre de la muraille : i5Ô2. On sait aussi le nom du seigneur qui l'a fait bâtir : Nicolas-Jacques d'Ingersheim. Mais d'où vint à cet Alsacien l'idée d'élever un château qui ne ressemble à aucun autre château d'Alsace ?
Qu'on se figure une construction à un seul étage, flanquée de tours, et dont Je plan irrégulier rappelle d'une façon frappante celui des châteaux de la pure Renaissance française. Mais c'est surtout dans le décor que la ressemblance est manifeste. Les portes et les fenêtres sont encadrées d'emblèmes, de rinceaux et d'allégories tout pareils à ceux que Ton voit sur les murailles des monuments du seizième siècle, en Touraine ou en Normandie. Taillés dans le grès des Vosges, ces ornements prennent ici un accent particulier, et les guirlandes qui entourent les énormes soupiraux du château ont une lourdeur un peu germanique... Cependant, il serait surprenant qu'un architecte français ne fût pas venu à Birckenwald, en i522.
Au dix-septième siècle, le fief de Birckenwald, qui dépendait du monastère d'Andlau, fut donné par l'abbesse à un certain gentilhomme normand, Gabriel du Terrier, que Louis XIII avait nommé gouverneur de Saverne. Ce Xormand dut se retrouver chez lui à Birckenwald ; et, même s'il fut insensible au style français de son logis, il dut éprouver quelque plaisir à découvrir de ses fenêtres un paysage qui lui était familier. En effet, par une étrange rencontre, le site s'adapte merveilleusement à l'aspect du château. C'est, au delà d'une petite rivière sinueuse, une grande prairie s'élevant en pente douce jusqu'à un bois