SAINT-JEAN-DES-CHOUX
qui clôt au loin l'horizon, et Ton se demande d'où vient cette harmonie imprévue entre le cadre et l'architecture.
Saint-Jean-des-Choux. — J'ai demandé à pénétrer dans la cure, où sont conservées de belles tapisseries du quinzième siècle, jadis propriété du monastère de Saint-Jean-des-Choux. Le curé est absent. L'une des sœurs de l'école vient m'ouvrir la porte du presbytère et, d'une voix très douce, dans le français le plus pur, elle m'explique le sujet des tapisseries. Elle me l'explique très longuement. Ensuite, elle tient à me mener à l'église, me fait admirer les vieilles pentures en fer forgé de la grande porte, me conduit dans le petit jardin qui, autour de l'église, a remplacé le cimetière. Là elle me montre les figures grotesques qui décorent l'abside, me signale, parmi des touffes de pavots, les substructions du cloître ; elle me désigne par leur nom tous les villages éparpillés dans la vallée de la Zorn... Je la remercie. « Ne me remerciez pas », faitelle simplement. « Ne me remerciez pas », cela veut dire : je suis contente d'avoir parlé français pendant un quart d'heure. Et la sainte fille de l'Alsace retourne dans la salle d'école, où elle enseigne l'allemand à de petits Alsaciens, parce que c'est la loi.
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Quelques voyageurs, traversant Strasbourg, y découvrent les ruines d'une vieille ville alsacienne et l'évidente prospérité d'une grande cité germanique. Ils parcourent avec admiration les quartiers neufs, où sont entassés des palais fastueux : palais de l'Empereur, palais de la Délégation, palais de l'Université, palais des Postes. Partout, dans les façades des constructions, comme dans le plan de la ville transformée, ils reconnaissent le goût particulier de l'Allemagne d'aujourd'hui, son amour du vieux-neuf, sa manie du peinturlurage, et surtout sa passion du « colossal ». Ils visitent des églises, comme Saint-Pierte-le-Jeune, bariolées de couleurs éclatantes, hurlantes, chefs-d'œuvre du style cacatoès, et où Ton a accumulé tous les pastiches, jusqu'à de fausses pierres tombales. Ils passent devant les bâtisses écrasantes des maisons de banque, et devant ces bazars démesurés que les architectes allemands se sont épuisés à
décorer gauchement des inventions les plus biscornues du moderne style. Ils voient l'ancien Strasbourg méthodiquement dévasté par politique et par spéculation. Ils s'arrêtent sur cette place du Broglie, qui avait gardé sa physionomie de vieux « cours » français et qui est maintenant marquée, elle aussi, de l'empreinte allemande, depuis qu'on y a élevé l'étrange monument où le sculpteur Hildebrand a symbolisé le Rhin par un personnage trivial, lourd et déhanché, inspiré sans doute des figures de Bœcklin, mais dont la posture incongrue excite la gouaillerie des Strasbourgeois. Ils constatent que les enseignes de toutes les boutiques sont écrites en allemand (la loi interdit les enseignes françaises). Ils entrent dans des brasseries allemandes. Ils entendent le verbe haut et bruyant des conquérants. Ils prennent pour de la résignation la réserve silencieuse des annexés... Derrière ce décor germanique, ils ne discernent pas la réalité ; et ils disent ou même écrivent de douloureuses sottises sur la germanisation de l' Alsace-Lorraine.
Qu'elle est pourtant facile à discerner, cette réalité, si l'on parcourt les campagnes et les petites villes alsaciennes ! Au cours de ces promenades, je l'ai déjà fait entrevoir. Mais, avant de quitter l'Alsace, je veux y insister.
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Les Alsaciens ont renoncé à la protestation farouche et révolutionnaire qu'ils firent entendre durant les années qui suivirent la guerre de »8;o. Ils cherchent loyalement à s'accommoder d'une situation qui leur est odieuse, mais qu'il n'est pas en leur pouvoir de changer. Ils ne se tournent pas du côté de la France d'aujourd'hui, ils savent qu'elle est obstinément pacifique. Ils sontsans illusion surles hommes etsurles choses d'outre-Vosges. Ils n'ont jamais cru aux déclamations théâtrales et au chauvinisme de café-concert par lesquels on pensait autrefois consoler leur douleur. Ils n'attachent pas non plus une grande importance aux songeries des humanitaires qui s'ingénient à découvrir la « solution pacifique ». Ils ont confiance dans l'avenir ; mais ils ne comptent que sur le temps et les événements. Or, comme en attendant ils veulent vivre, développer leur activité, exercer leur énergie, exploiter leurs richesses, ils sont bien forcés de s'entendre avec ceux qui les gouvernent.
D'ailleurs, depuis que la loi sur la dictature a été abrogée, l'atmosphère est devenue plus respirable en Alsace. La police prussienne n'a pas renoncé volontiers aux privilèges que lui donnait la législation ancienne, et elle continue,
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par tradition, d'inquiéter les suspects et d'encourager les délateurs, mais elle n'est plus toute-puissante. La presse demeure soumise à des règles compliquées qui rendent sa liberté précaire : fixés en principe par la loi de l'empire, ses droits sont restreints par les ordonnances de police locale sur l'affichage, la distribution, le commerce de la librairie, etc., et de vieilles lois françaises ont été maintenues en vigueur; mais tout citoyen allemand peut, aujourd'hui, sans autorisation préalable, fonder, en Alsace-Lorraine, un périodique dans n'importe quelle langue, même en Français, et la seule formalité qui lui soit imposée est le dépôt d'un cautionnement. Quant au droit de réunion, il est réglementé par une loifrançaisedu6juin 1868.
L'Alsace a vu avec joie finir le régime de terreur sous lequel elle vivait depuis vingt ans et elle a usé des demi-libertés qu'on lui accordait enfin. Ses vœux et ses plaintes ont pris alors un accent différent. Les relations ont été moins tendues entre les vainqueurs et les vaincus. Les premiers étaient moins tyra uniques ; les seconds furent moins intraitables.
Depuis cinq ans l'attitude des Alsaciens en face des Allemands s'est modifiée, mais l'attitude seulement. Le fond des cœurs n'a pas changé.
Aujourd'hui, comme hier, comme toujours,
les Alsaciens ne veulent pas être Allemands. Ils ont assisté au prodigieux essor de l'Allemagne après 1871 ; ils ont vu de près le développement extraordinaire de son industrie et de son commerce; ils ont admiré l'esprit d'entreprise de ses négociants, l'esprit d'ordre et de méthode de ses administrateurs, la sagesse de son peuple, la force de son armée, et il y avait entre eux et l'Allemagne trop de liens de parenté pour qu'ils demeurassent insensibles à l'effort des savants, des écrivains et des artistes de race
germanique Mais, avec un sang-froid, que
nous n'avons par toujours gardé, nous les Français de France, ils ne se sont pas laissé éblouir par ces prestiges étrangers. Alsaciens ils sont, Alsaciens ils veulent rester.
Contre les brutalités du gendarme prussien et contre les théories scientifiques des professeurs d'université, ils maintiennent opiniâtrement leurs droits et leur nationalité. Chez les paysans et chez les gens du peuple, la religion du passé se traduit par un instinct confus, mais irrésistible, qui les pousse a conserver leurs vieilles mœurs, leurs vieilles coutumes et leurs vieilles maisons. Les hommes cultivés opposent aux docteurs du pangermanisme l'histoire des origines de l'Alsace. Ils fouillent les tumuli des peuplades primitives, ouvrent les ossuaires du moyen âge, à Dambach, à Saverne, à Kay-
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sersberg, relèvent les constats des savants et prouvent qu'à travers les âges, malgré les envahisseurs, accourus de toutes parts, une même race a toujours peuplé la contrée entre le Rhin et les Vosges ; que cette race, par la forme de son crâne arrondi, large et haut, appartient au type celtique et n'a rien de commun avec les Germains. Ils invoquent encore l'ancienneté de la « culture » alsacienne; ils en montrent les innombrables témoins qui jonchent le sol de la province, tous ces débris de statues et de bas-reliefs gallo-romains, tous ces vestiges de la grande civilisation latine, florissante déjà dans la plaine d'Alsace à une époque où les conquérants d'aujourd'hui vivaient leur vie de sauvages dans les marais de la Vistule.
Tous, ouvriers, campagnards, hommes d'études, ils veulent garder leurs traditions, leur goût, leur culture, qui ne sont ni les traditions, ni le goût ni la culture de leurs maîtres. Aussi, partout où des Allemands se sont installés, deux sociétés distinctes se sont-elles formées : chacune avec sa vie particulière, ses promenades, ses brasseries et ses associations. En Allemagne, l'armée vit, en général, à l'écart de la population civile; ici, l'on dirait qu'elle campe dans un pays ennemi. Quelques Alsaciens ont épousé des Allemandes. Mais infiniment rares sont les Alsa-
çS A TRAVERS L ALSACE
ciennes qui se sont mariées avec des Allemands : les femmes se montrent les plus acharnées dans la protestation. Il y a des Alsaciens ralliés par intérêt ; il n'y a pas encore de ralliés par sympathie. Voilà l'état de l'Alsace, trente-trois ans après la conquête !
On demeure stupéfait de cet exemple de fidélité unique dans l'histoire des peuples, surtout quand on songe que pour modeler les intelligences et transformer les mœurs, un Etat moderne dispose de deux puissants auxiliaires : l'école et l'armée. L'Allemagne comptait sur l'une et l'autre pour venir à bout de l'obstination alsacienne. Elle a été déçue.
A 1 école, l'enfant d'Alsace apprend la langue et l'histoire allemandes. Jamais on n'y prononce devant lui un mot français, et tous les événements du passé lui sont présentés de manière à glorifier la patrie d'aujourd'hui et à humilier celle d'hier. Les maîtres sont rigoureusement surveillés. Mais la famille a vite fait d'effacer l'empreinte de l'école. La mère défend à son enfant de chanter à la maison la chanson allemande que l'instituteur lui a apprise. Le père, s'il sait le français, l'enseigne à son fils... En io,o3, on parle notre langue autant et peutêtre plus qu'on ne la parlait en 1870. Si, par hasard, l'on interroge un passant et qu'il s'exprime seulement en patois, tout de suite il va
HOHKŒMGSBOURG
Avant la restauration.
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chercher quelqu'un sachant le français, et le premier mot de celui-ci est pour excuser l'ignorance de sou compatriote. Parmi les questions posées aux habitants, lors de chaque recensement, figure la suivante : « Quelle est votre langue maternelle? » Indiquer le français, c'est encourir les soupçons de l'autorité ; aussi beaucoup d'annexés préfèrent-ils fausser les statistiques et vivre tranquilles. Cependant, au recensement de 1895, 159.732 personnes déclarèrent que le français était leur langue maternelle. En 1900, ce nombre s'éleva à 198.173. Les statistiques sont dociles ; mais je doute que l'on puisse tirer de celle-là un argument qui démontre la germanisation de l'Alsace1.
Pour transformer l'Alsacien, la discipline prussienne n'est pas plus efficace que l'enseignement de l'école. Les volontaires d'un an, libres de choisir leur garnison, accomplissent leur service dans leur province, c'est-à-dire dans le milieu natal, près de leur famille, près de leurs amis. Quant aux recrues, on les envoie en Prusse. Elles sont à l'âge où l'homme est le plus fortement soumis à la « loi de l'imitation ». L'Alsacien revient donc de la caserne avec les allures d'un soldat allemand, les épaules effa-
1 Ces chifFres sont empruntés à une publication officielle du gouvernement allemand, la Stiasshurger Correspondenz (9 septembre 1902).
cées, les reins creusés, la démarche saccadée, les cheveux lisses et partagés par une raie impeccable, la moustache cirée, et il manie sa badine à la prussienne Mais cette métamorphose dure peu. Le pays reprend son homme. Un an plus tard, le corps et l'âme sont redevenus alsaciens ; et, dans ce paysan à la démarche lente, solide et libre, que Ton rencontre, les dimanches d'été, sur les routes des Vosges, coiffé d'un haut de forme, sa redingote noire pliée sur le bras, il est impossible de reconnaître un fantassin prussien.
Les statistiques, les confidences des annexés, leur façon de vivre, leurs propos et leurs gestes, ne sont encore que de faibles indices de l'antipathie qui sépare les Alsaciens de l'Allemagne. La grande preuve est ce fait indiscutable que, depuis 1873, dernier délai de l'option, le mouvement d'émigration ne s'est point ralenti. De 1 87 1 à 1890, 220.000 réfractaires ont passé la frontière pour ne pas servir dans l'armée allemande ; de 1890 à 1900, il y en eut chaque année de 4 à 5ooo ; depuis 1900, de 3 à 4-ooo. Rien ne les décourage, ni la pensée qu'ils se ferment à jamais leurs foyers, ni la perspective d'être, dès leur arrivée en France, incorporés dans la légion étrangère, parmi les déserteurs de tous les pays ; car, si, depuis 1889, une loi permet aux jeunes Alsaciens-Lorrains de recouvrer la nationalité
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française par une simple déclaration et d'entrer directement, soit dans nos régiments, soit dans nos écoles militaires, cette loi est éludée, et, « sous prétexte que les jeunes volontaires n'apportent pas tous les papiers nécessaires exigés, on n'hésite pas à les incorporer dans la légion étrangère et à les envoyer prématurément mourir dans une colonie, alors qu'ils pourraient former un si excellent noyau de soldats de métier dans notre armée nationale ». Lettre de M. H. Relier, ancien député du Haut-Rhin, à la Libre Parole ; 4 mars 1902.)
Par cet exode incessant, les annexés manifestent qu'ils ne peuvent pas accepter la souveraineté allemande *.
Mais l'émigration est-elle sans péril pour l'existence de la nationalité alsacienne? Les Alsaciens se le demandent aujourd'hui avec anxiété. J'ai déjà rapporté les appréhensions des Mulhousiens entrevoyant le jour où leurs grandes industries manqueront d'hommes. Et ce n'est point là le seul danger. Depuis 1871, 45o.ooo Alsaciens-Lorrains ont abandonné leur pays Ceux qui sont restés ne se laissent ni inti-
1 La Société française de protection des Alsaciens-Lorrains (séance du 26 mai 1903) a constaté que, pendant le dernier exercice (1902), 4 696 personnes ont quitté l'Alsace-Lorraine, et elle connaît seulement celles qui ont recours à ses offices; en réalité, le nombre des émigrants est encore bien plus considérable.
mider ni séduire ; mais, étant chaque jour moins nombreux, ils sentent leur force de résistance diminuer. Et 35o.ooo Allemands se sont installés à la place des émigrés, ^do.ooo sur une population de 1.700.000 habitants1! Aussi les « bons Alsaciens » sefforcent-ils maintenant de retenir leurs compatriotes. Le mot d'ordre qu'ils se transmettent n'est plus de partir, mais de lutter sur place pour conserver l'Alsace alsacienne.
Dans l'esprit de ces hommes, il ne s'agit ni de violence, ni de révolte, ni de conspiration. Mais ils prétendent garder leur sol et leurs traditions. Pour vous faire entendre ce qu'ils souhaitent et ce qu'ils espèrent, je transcris quelques lignes tirées du programme d'une revue qu'un groupe de jeunes Alsaciens a fondée à Strasbourg en 1898, la Revue alsacienne illustrée 2 :
« Il y a un bien-être physique et moral à se plonger dans son milieu naturel.
« En effet, tous, nous sentons ce que nous voulons exprimer quand nous définissons 1 un d'entre nous en disant : « C'est un vieil Alsa-
1 A Strasbourg, où la population totale est aujourd'hui de i5o.ooo habitauts, on compte 70.000 Allemands immigrés.
2 Cette revue — qui est une œuvre absolument désintéressée — reflète toute la vie nationale de l'Alsace. La manière rare et délicate dont elle est rédigée, illustrée, éditée, suffit à démontrer qu il existe bien un goût « alsacien », et que celui-ci n'est pas le goût germanique.
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cien ! c'est un vrai type de la vieille Alsace! » Et nous sentons également qu'un de nos compatriotes est diminué, si Ton est amené à dire de lui, en secouant la tête : « Ce n'est plus un Alsacien I »
« Chez tous les Alsaciens, ce sentiment inné de piété ancestrale et d'attachement au sol existe, mais c'est insuffisant de demeurer, vis-àvis de l'Alsace, dans cette phase sentimentale : il faut que nos raisons d'aimer notre terre et nos morts nous soient tangibles, et il faut que nous comprenions de quelle manière nous pour/ ions le mieux dégager, maintenir et prolonger la tradition alsacienne.
« Nous voudrions surtout que, mieux renseigné sur sa nationalité, chaque fils d'Alsace contribuât plus sûrement à l'enrichir encore.
« Car l'assertion qu'une chose est bonne et vraie a toujours besoin d'être prouvée par une réponse à cette question : « Par rapport à quoi cette chose est-elle bonne ou vraie ? »
« Les choses ne sont bonnes ou vraies pour les Alsaciens que si elles sont le développement d'un germe alsacien. Du moins, si elles ne sont pas le fruit de notre race, il faut qu'elles acceptent les conditions de notre climat moral; oui, qu'elles se modifient, selon l'aspect, selon le climat, il n'y a pas d'autre mot, que nous ont fait des siècles de civilisation alsacienne. »
On reconnaît ici quelques-unes des formules chères à M. Maurice Barrés. Elles expriment à merveille le vœu des enracinés d'Alsace.
Pour défendre ainsi l'âme et la terre de leur patrie, les Alsaciens doivent être unis étroitement. Jusqu'à maintenant, rien n'avait encore troublé leur entente. Ils avaient assisté à toutes les vicissitudes que la France a traversées, à ses misères politiques, à ses scandales parlementaires, sans qu'un tel spectacle leur rendît jamais moins odieuse leur qualité de citoyens allemands. Protestants, catholiques, libéraux, tous étaient d'accord pour faire passer la cause de l'Alsace avant leurs intérêts de partis. L'affaire Dreyfus les avait partagés, et de terribles dissentiments avaient éclaté entre les familles, entre les sectes, entre les coteries, comme en France ; mais « la grande question » avait été réservée. « D'ailleurs, me disait un Alsacien, c'était encore pour nous une manière de vivre la vie française. » Depuis une année, il est visible, à de graves symptômes, que l'union se brise ; le faisceau va se dénouer.
La politique antireligieuse des ministres français a, de l'autre côté des Vosges, de terribles contre coups. Elle a révolté la conscience des prêtres catholiques qui étaient hier les plus ardents des protestataires.
D'autre part, l'Association des étudiants alsa-
ciens de l'Université de Strasbourg se réunit chaque année dans un banquet : on n'y fait point de discours ; mais, à la fin du repas, le président a coutume déboire à l'Alsace libre, c'est la formule traditionnelle; ensuite, les convives forment un monôme et, tête nue, dans le plus grand silence, font trois fois le tour de la statue de Kléber. Or, cette année, au toast habituel, le président a substitué celui-ci : A l'Alsace libérale!
Tels sont les germes de discorde que les anticléricaux de France ont jeté dans un peuple, hier encore si profondément uni par la communauté des épreuves et des espérances... Et ce qui augmente encore l'inquiétude des « bons Alsaciens », c'est l'habileté avec laquelle le gouvernement impérial tire parti de l'événement. Dans ces circonstances, les fonctionnaires prussiens qui administrent les provinces annexées eussent été fort embarrassés : ils sont protestants, c'est-à-dire mal disposés pour le clergé catholique, et ils sont fidèles à la tradition bismarckienne, c'est-à-dire mal préparés à pratiquer la conciliation. Mais par-dessus leur tête, sans se soucier de leurs étonnements ou de leurs préjugés, Guillaume II fait ici sa propre politique ; il s'efforce de séduire les opposants et d'énerver les résistances. C'est ainsi que naguère le petit séminaire de Zillisheim, lequel passait pour une
pépinière de protestataires, vient de recevoir inopinément le droit de conférer le brevet de volontariat d'un an, privilège réservé aux écoles du gouvernement.
Pour la première fois, le sentiment national de l'Alsace a fléchi. C'est la France, la France seule, qui en est responsable et elle doit être la dernière à s'en plaindre. Il est vain, je le sais, d'espérer que des considérations de ce genre puissent toucher nos politiciens. Les Alsaciens qui m'ont dit leurs anxiétés ne comptent, pour rétablir l'union, que sur le bon sens de leurs compatriotes. Après trente années d'héroïsme, un peuple ne peut pas renier une cause qui lui a coûté tant de sacrifices et tant de larmes.
Peut-être m'accusera-t-on d'avoir vu l'Alsace avec des yeux prévenus, des yeux français... Je demande seulement que l'on veuille bien se reporter à une brochure, parue récemment et où un Suédois, le docteur Anton Nystrôm, a réuni les articles qu'il a publiés dans un journal de son pays '. Cet étranger a parcouru l'Alsace, il a consulté les publications officielles, il ainterrogédes Allemands et des Alsaciens, et voici la conclusion deson enquêle : « Le conflit n'est pas à l'état aigu, c'est certain. Mais il n'en est pas moins évident
i Docteur Anton Nystrôm. L'Alsace-Lorraine, traduit du suédois. Préface de A. Millerand. député.
que la majorité des annexés ne se croit pas du tout réunie au sein de sa famille nationale et aspire, au contraire, au retour vers la France qu'elle considère comme sa véritable patrie. »
Un Alsacien m'a recommandé de ne point quitter F Alsace sans avoir été à Neuwiller. « Cette contrée, m'a-t-il dit, synthétise tout le passé de l'Alsace : château fort, église, ancienne abbaye, muraille d'enceinte, cimetières historiques, vieilles maisons, plaine fertile et colline boisée : tout y est réuni. » Et lui-même a voulu me servir de guide. Avec lui, j'ai vu l'église dont le chœur roman, la nef ogivale et la façade du dixhuitième siècle résument l'histoire de l'architecture religieuse en Alsace; j'ai vu les grandes prairies et les charmantes maisons, les places et les fontaines de Neuwiller. Avec lui, j'ai visité le cimetière fleuri, au pied de la colline qui porte les ruines du château de Herrenstein, et j'ai lu les inscriptions des tombeaux.
Ce cimetière est comme une nécropole de soldats français. Au centre, sur un piédestal orné d'unmédaillonetd'emblèmes militaires, sedresse une colonne de marbre surmontée dune urne : c'est le tombeau du maréchal Clarke, duc de Feltre, comte d'Hunebourg. On y lit ceci : « Tou-
jours fidèle à l honneur et à ses devoirs, il s éleva par son seul mérite à de hauts emplois et s'y distingua par son zèle et son intégrité; il fut bon père, bon mari, bon ami; après avoir supporté avec courage et avec une résignation vraiment chrétienne les douleurs d'une maladie longue et cruelle, etc.. » Cette épitaphe bourgeoise et incolore trahit assez bien rembarras de ceux qui eurent à la rédiger, sous le règne de Louis XVIII : la carrière de Clarke avait été si diverse !
J'aime mieux Tépitaphe de Charles-Bernard Annibal, baron de Reisenbach, ancien colonel d'infanterie, mort en 1861, et enterré sous un pinacle gothique. Elle est ainsi conçue : Wagram, Moscowa, Moscou, Krasnoë, Lutzen, Ba utzen, Jauer, Leipzig, tianau, Champaubert, Vauchamps, Moutmirail, F ère-Champenoise, Paris, Essonnes. — Guerres d'Espagne {1825) et d'Algérie {1836-1831).
Un amas de blocs de granit, sur lequel on a placé une croix, un obusier, des boulets, des armes et la Légion d'Honneur, marque la sépulture du baron Dorsner, lieutenant général d'artillerie.
Plus loin, sous une pierre tombale où sont sculptéesdesépaulettes,des lauriers, desépées et la croix, repose Augustin Pradal, général d'artillerie, commandeur de la Légion d'Honneur... Et voici encore les mausolées du colonel de
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Mandeville, du chevalier Léopold-Elisée Scherb, officier d'ordonnance de L'empereur, de Simon- Dominique Stockle, premier lieutenant d'infanterie légère...
Quand j'ai fini de relever quelques-unes de ces inscriptions, mon compagnon me dit : « Aujourd'hui, en io,o3, il y a encore en France cent quarante généraux alsaciens, soit en retraite, soit en activité ! ».
Nous sortons du cimetière. J'interroge : « Et combien y a-t-il d'Alsaciens dans le corps des officiers allemands ?
— Trois... Écoutez, d'ailleurs, l'histoire de l'un de ces trois officiers; elle vous apprendra ce qu'il faut entendre chez nous par le mot de germanisation. C'est un sous-lieutenant prussien. Son grand-père a servi sous Napoléon Ier. Son père était un propriétaire terrien. Ruiné par la dissipation et par la baisse de la propriété foncière qui a suivi l'annexion, il offrit ses services au gouvernement allemand et obtint une place; comme les appointements lui en paraissaient maigres, il en brigua une autre, mieux rétribuée. On la lui promit, mais a condition que le petitfils du général de l'empire, deviendrait officier dans l'armée allemande. 11 accepta. Le jeune homme contresigna le marché... Il se sert rarement de la langue allemande, qu'il sait très mal. A l'entendre parler et surtout à voir son
allure, on le prendrait pour un petit sous-lieutenant français... Un jour, sa belle-sœur se fiance avec un jeune Alsacien, et l'on fête les fiançailles par une partie de campagne. La compagnie est nombreuse et l'on dîne sur l'herbe. Après le repas, les jeunes gens s'amusent à mesurer leurs forces et à lutter. Le sous-lieutenant est aux prises avec son futur beau-frère : il est terrassé. Alors, on le voit devenir pâle de rage, sous le genou de son adversaire; et les assistants l'entendent avec stupeur, lui, l'officier allemand, cracher à la figure de son adversaire : « Sale Prussien ! » Il n'avait pas trouvé de pire outrage : c'était le cri de la race qui lui montait aux lèvres... On le changea de garnison... Mais vous comprenez pourquoi je vous ai conduit visiter les morts qui dorment dans le cimetière de Neuwiller. Ce sont eux qui nous interdisent d'être Allemands.