WISSEMBOURG
Un jour, Stanislas écrivit à son ami le maréchal du Bourg : « Je soupire toujours après l'Alsace que vous m'avez rendue si agréable à me la faire regretter toute ma vie. » Il était sincère. Il n'était pas fait pour le métier de roi. Si la pension que lui avait promise la France lui eût été servie moins irrégulièrement, il eût goûté un plaisir sans mélange à cultiver son jardin de Wissembourg.
Quant à Marie Leszcynska, elle regretta peutêtre, elle aussi, ses jours d'exil, ses pantoufles, son confesseur, ses pauvres, l'insouciante gaieté de son père, le cordial sourire des bons Alsaciens et la vieille église de Wissembourg, où, chaque jour, elle demeurait longtemps agenouillée1.
* M. E. Altorffer a publié, dans la Strassburger Post du a octobre 1910, des extraits du journal d'un bourgeois de Wissembourg, Jean-Christophe Scherer qui fut d'abord cordonnier, puis hôtelier à l'enseigne de l'Ange et mourut eu 1788. Il m'a semblé qu'on lirait ici avec plaisir les naïfs souvenirs de ce brave Alsacien sur le séjour du roi de Pologne à Wissembourg et le mariage de Marie Leszcynska. « Ce roi Stanislas était un très bon seigneur, très beau et de forle stature. Il avait 1 habitude de s'asseoir sur la Salzbruck et d'y fumer une très grande pipe. Souvent il montait à cheval pour aller à la chasse avec les officiers. La princesse sa fille était fort belle et craignait Dieu. Il résidait dans la maison allemande qui appartient maintenant à M. de Weber. Bien que le train de maison du roi, lorsque celui-ci vivait dans nos murs, fût très médiocre et très obscur, le grand soleil de la France se leva pourtant un jour sur cette cour et lui rendit sa pleine splendeur, car, en l'année 1725, notre très gracieux roi Louis XV choisit pour épouse la princesse Marie, élevée dans la crainte pe Dieu. Cela causa dans la ville grand plaisir et grande joie,
I2Ô A TRAVERS l'aLSACE
car non seulement nous eûmes alors 1 honneur de voir ici les princes les plus distingués de la France, venus pour chercher l'aimable primasse, mais encore arrivèrent chez nous les ambassades de nombreuses cours étrangères qui apportaient de précieux cadeaux, tels que de beaux chevaux. Tout le inonde se rendit à la cour pour rendre ses hommages à l Altesse royale. Le magistrat de Wissembourg, les juges, le clergé des deux confessions, vinrent lui présenter leurs souhaits de bonheur. Le jour que l'on célébra cotte grande fête, un Te Deum fut chanté dans toutes les églises. L'après-midi, on distribua partout aux pauvres du vin et du pain, et du vin fut aussi donné aux cavaliers de la garnison. Le soir on alluma des feux de joie sur le Marché, sur la Place et près de l'église Saint-Jean. On tira des feux d'artifice dans le jardin de la maison allemande) la reine jeta de l'argent et fit des aumônes. Tout portait la livrée jaune de la reine ; les cocardes des chapeaux et les harnais des chevaux étaient à sa couleur; et, comme les rubans manquèrent, on se servit de papier jaune. Pendant quelques jours on ne travailla pas et la ville vécut magnifiquement et dans la joie. Tout était bon marché. Le muid d'avoine était à trois ou quatre livres, la livre de beurre à cinq sous. En ce temps-là on ne connaissait pas encore les nombreuses taxes et contributions dont malheureusement nous pâtissons aujourd'hui. Au moment du départ de la reine, on planta des mais depuis sa maison jusqu'à la porte de Haguenau. Devant la porte se trouvaient les enfants des écoles des deux confessions et les bourgeois rangés pour la parade ; à leur tête se trouvaient les jeunes gens de la ville avec musique et drapeaux. La reine en passant en voiture considéra ce spectacle avec satisfaction et écouta jouer sa marche favorite. Pleine de joie, elle se mit à rire et se frappa la poitrine. Ce soir-là nos jeunes gens s'amusèrent encore beaucoup. Mais la cour était partie et ce fut la fin de notre joie. »