LA TRADITION ALSACIENNE
Par une fine matinée de septembre, sous un ciel d'azur pâli qui s'accorde bien avec la grâce pensive de l'Alsace, je suis venu à Obermodern, village de la vallée de la Moder, à une dizaine de lieues au nord de Strasbourg. Un Alsacien, qui connaît et aime son pays, m'a affirmé que je verrais dans ces parages les plus beaux spécimens de l'architecture rustique de l'Alsace et, lui-même, m'a conduit de village en village, me contant, au hasard de la promenade, l'histoire des maisons et la vie de ceux qui les habitent.
Nous avons traversé Obermodern, Zutzendorf, Schalkendorf, Bueswiller, Ettendorf épars dans une belle contrée qui déjà n'est plus la montagne, n'est pas encore la plaine et semble une houle désordonnée de longues ondulations et de larges vallonnements, — contrée heureuse et féconde, mais qui, rançon de sa richesse, semble
faite pour des passages et des déploiements d'armées. Gomme toutes les fertiles campagnes de l'Alsace, elle a été vingt fois foulée par la guerre.
Avec leurs capuchons de tuiles et leurs guirlandes de vignes, ces jolis villages ont même figure, même air d'aisance et de tranquille félicité, même sourire de bon accueil. Quelques indices, soit dans le plan, soit dans l'ornement des logis, semblent pourtant révéler que chacun d'eux a voulu garder sa singularité : la tradition populaire n'est forte que si elle est diverse et se ramifie à l'infini ; c'est par mille racines que monte la sève de l'Alsace. On peut, en passant, deviner ces différences, maison redoute un peu de les préciser.
Voici des contrastes plus accentués et plus frappants, car le visage des hommes est plus expressif que la physionomie de leurs demeures. Dans chacun des villages que j'ai visités, j'ai vu les mêmes types et les mêmes costumes : partout, sous les larges coques de ruban noir, les mêmes yeux clairs, limpides et parlants; partout de beaux vieillards secs et robustes, aux regards de malice et de bonté, les mains dans les poches, la veste courte, la démarche roulante et ralentie par les sabots; partout d'adorables bambins, la figure ronde et fraîche épanouie en un gros sourire silencieux; partout la même atmosphère de
cordiale bonhomie. A Obermodern, à Schalkendorf, à Bueswiller, cette bonhomie a je ne sais quoi de grave et de réservé. Mais, soudain, en entrant à Ettendorf — qui n'est pas à une demi-lieue de Bueswiller — on est étonné de trouver plus libre, plus familier le rythme des gestes, de la démarche et des propos. Sous les coques noires les yeux parlent un langage plus ardent; autour des puits et des fontaines on entend causer plus haut; les galoches des bambins claquent plus fort sur le pavé des rues; c'est toujours le même peuple, mais moins fier et plus gentil, avec un rayon plus vif au fond du regard. D'où vient la métamorphose? J'interroge et la seule explication que l'on puisse me donner __ elle me suffit — c'est qu'Obermodern, Schalkendorf et Bueswiller sont des villages absolument luthériens, tandis qu'à Ettendorf toute la population est catholique. Mais comment se fait-il que, séparés par une si faible distance, deux villages appartiennent chacun à une religion différente ?
Une telle particularité n'est point rare en Alsace, et toujours il faut lui chercher une raison historique. Entre Ettendorf et Bueswiller passait, avant la Révolution, la frontière de la petite principauté de Hanau Lichtenberg. En 1D70, Philippe V, comte de Hanau Lichtenberg introduisit la Réforme dans ses états. La princi-
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pauté demeura indépendante, même après l'occupation française, même au dix-huitième siècle, quand elle eut passé entre les mains du prince de Hesse-Darmstadt. Depuis plus d'un siècle, la frontière politique a disparu, mais la frontière religieuse ne s'est pas effacée. Victime déplorable des querelles de l'Europe, l'Alsace n'a point cessé de vivre sa propre histoire, on le reconnaît, à chaque pas, sur cette terre de malheur et de fidélité...
En parcourant ce petit canton de la Basse- Alsace, j'ai rencontré plus d'un joli tableau : la grande rue où devant les maisons est étalée, comme un tapis de verdure ternie, la récolte du houblon qui sèche et répand par tout le village son odeur âpre et forte ; — au revers d'un coteau, devant l'entrée de sa hutte de terre battue, le gardeur d'oies de Schalkendorf qui, de sa longue baguette, gouverne son immense troupeau; — la grande cour de ferme où des artilleurs allemands en manœuvres astiquent et fourbissent, tandis que, sur la muraille, un graffito, datant de quarante années, représente un petitmilitaire français avec la capote serrée à la taille et le shako démesuré des soldats du second empire ; — à Ettendorf, la sortie des vêpres, la marche lente des
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femmes et des filles qui s'avancent sur une ligne, en se tenant par la main, riantes et jacasseuses, sous les grandes ailes de leur coiffe secouées par la brise... Mais je n'ai pas perdu de vue l'objet de ma promenade. J'étais venu ici pour connaître la maison du paysan alsacien, et c'est elle que je voudrais décrire, — sans m'arrèter aux légères différences que Ton peut observer d'un village à un autre. Où l'homme révèle-t-il plus clairement son caractère, ses goûts, son esprit que dans l'aspect et l'aménagement de sa demeure?
Sur la rue du village la ferme présente son haut pignon, égayé par la blancheur du crépi et la fantaisie de la charpente, encadré dans la large saillie de la couverture de tuiles. Le toit semble, d'un mouvement gracieux, incliner son faîtage et redresser ses rempants pour écarter des murs le soleil et l'averse. Sous cet abri se nichent des galeries de bois dont les balustres trahissent l'âge de la maison; minces et fuselés, ils semblent comme les derniers témoins des temps gothiques ; plus trapus et de forme quadrangulaire, ils datent des dix-septième et dixhuitième siècles. Ailleurs, les galeries ont disparu et de simples auvents protègent les fenêtres de chaque étage. Partout des pampres courent sur les murailles.
A côté de ce bâtiment, une grande porte
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cochère formée d'un cintre de pierre et close de vente aux pleins, donne accès dans la cour. Plus loin, une porte bâtarde, surmontée d'une ouverture que grillent quatre balustres. Presque toujours, un écusson de pierre avec une date et des attributs orne l'entrée principale. Parfois, sur le linteau de la petite porte, on a gravé un laboureur et sa charrue. Parfois, on a, sur les pilastres du portail, sculpté toute une décoration naïve où apparaissent des fleurs de tournesol, des feuilles de tabac, des tiges de houblon, la flore de la campagne prochaine.
Dès que Ton pénètre dans la cour de la ferme, on est frappé par un certain air d'ordre et de grandeur. Dans une description de la France, publiée en i835, je trouve ce jugement sur les paysans du Bas-Rhin : « Le paysan se lève avec le soleil, travaille toute la journée, ou dans ses champs ou dans ses granges. Il a pour se reposer une habitation spacieuse, entièrement séparée des écuries et des étables. » Aujourd'hui encore, cette séparation est le caractère le plus surprenant de la ferme alsacienne. Un des côtés de la cour est occupé par l'étable et l'écurie, un autre par un grand hangar qui repose sur de beaux piliers de bois ou de pierre et qui abrite la meule, les chariots et le pressoir à vis; le troisième est réservé à l'habitation de la famille q^ui n'est pas ici, comme en d'autres campagnes,
une pièce unique, à la fois cuisine, salle à manger et chambre à coucher, et où les bêtes ont, comme les gens, droit de cité. C'est un logement propre, confortable et divisé dont, d'ailleurs, le plan reste immuable.
Gravissons le perron qu'abrite un auvent et que décorent de vieux balustres. Entrons : les maîtres du logis font bon accueil à notre curiosité. Sur le carré s'ouvrent trois portes : la première donne dans une petite pièce où sont les huches, et oùlon range les provisions, la seconde dans la cuisine, la troisième dans la salle principale. Cette dernière salle, les peintres et les décorateurs de théâtre l'ont cent fois représentée. Nous connaissons les grosses solives moulurées qui soutiennent le plafond, les fenêtres carrées par où passe la lumière qui va jouer sur les escabeaux et la table bien cirée, la longue banquette de bois fixée à la muraille, le grand buffet et la petite étagère qui forment pan coupé dans deux coins de la pièce, le grand poêle de fonte, le fauteuil voisin où les vieux viennent se chauffer, le séchoir pendu au plafond, la double alcôve séparée par une grande horloge, et, derrière les rideaux de cretonne imprimée, les lits très hauts à quadruple matelas, les lits dont les bois sont couverts de fleurs peintes et dont la tête porte un cœur enflammé avec le millésime du mariage et les noms des
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époux... Mais ce que les images les plus fidèles ne peu ventnous faire soupçonner, si nous n'avons pénétré dans quelques-uns de ces intérieurs, c'est la grâce intime de ces choses simples, harmonieuses et séculaires.
Un art populaire — prenez dans son acception la plus simple et la plus commune ce mot auquel nos esthètes-politiciens ont donné des sens si divers et parfois si saugrenus — un art populaire est toujours vivant en Alsace. Peutêtre, en d'autres temps et en d'autres lieux, le peuple a-t-il montré un goût plus délicat et plus varié pour bâtir et parer sa maison. Mais ces temps sont passés, et il serait malaisé de faire des comparaisons, maintenant que partout ailleurs nous en sommes réduits à recueillir les rares épaves de l'art populaire d'autrefois et à les cataloguer dans nos musées. La passion de la laideur et la rage de l'uniformité ne se sont pas encore emparées de ces paysans alsaciens. A mille recherches, les unes charmantes et les autres grossières — mais ce mélange même caractérise tout art populaire — on sent qu'ils aspirent confusément à une certaine beauté, pour eux inséparable de la tradition. Tout le révèle : ces images qu'ils gravent sur leurs portes, ces sculptures dont ils décorent les poutres et les cadres de leurs galeries de bois, les gentils lanternons dont ils coiffent leurs tuyaux
de cheminées et jusqu'aux croquis enfantins qu'ils dessinent sur le crépi de leurs maisons.
Jadis il y avait, dit-on, dans ces demeures des meubles d'une rare beauté : ils ont disparu; la brocante a passé par là, l'ignoble brocante qui a dévasté tous les vieux logis et perverti le goût populaire en le privant de la leçon quotidienne et familière que lui donnaient les jolies choses du passé, désormais remplacées par des « articles » de bazar. Mais dans ces fermes alsaciennes, la brocante n'a accompli qu'une partie de ses méfaits. Après qu'elle eut emporté son précieux butin, les paysans mirent, à la place des meubles qu'ils avaient vendus, d'autres meubles de même forme et de même caractère, si bien que l'apparence du décor héréditaire n'a point changé. La pacotille des bazars n'a pas déshonoré ces intérieurs. Il est d'ailleurs remarquable combien la « ville », pourtant si proche, paraît étrangère à ces campagnards : ils ne lui empruntent rien; ils gardent les costumes qui leur conviennent et les meubles qui conviennent à leur maison. C'est que Strasbourg n'eut jamais sur l'Alsace le rayonnementd'une capitale. Chaque village est défendu contre les influences du dehors par un rempart de traditions.
Ces maisons où nous avons pénétré ne sont pas, toutes, deconstructionancienne. Mais toutes sont à peu près bâties et distribuées de la même
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façon. A Bueswiller s'élève une des fermes les plus vieilles de l'Alsace; on lit sur sa porte la date de i5o,5 ; elle est en tout conforme au type que j'ai décrit. La guerre de Trente Ans dévasta la contrée : les villes et les villages furent ruinés, pillés, incendiés; puis l'Alsace se releva lentement de ses ruines. Les fermes que l'on bâtit au dix-septième et au dix-huitième siècle, sont semblables à celle de Bueswiller. (La seule différence, je l'ai indiquée, est dans le dessin des balustres de bois.) Celles que l'on a élevées durant le dix-neuvième siècle, reproduisent toujours le même plan. Si un millésime n'était écrit sur le linteau de la porte, on serait fort en peine de deviner leur âge... Ainsi se manifeste encore la puissance de la tradition.
Ce mot de tradition revient sans cesse sous ma plume. Gomment l'éviterais-je ? C'est le secret de toutes les vertus et de toutes les beautés par où l'Alsace nous enchante et nous émeut.
Cette journée m'a fait entrer plus avant dans l'intimité de l'Alsace. Je comprends mieux, maintenant, ce que veulent dire quelques jeunes Alsaciens, lorsqu'ils parlent de « dégager, maintenir et prolonger la tradition » alsacienne. Je voyais clairement la noblesse de leur tâche;
j'admirais la piété réfléchie avec laquelle ils entendaient défendre les idées et les mœurs de leur patrie contre la conquête étrangère. Mais je n'avais point encore senti à quel point leur entreprise est vraiment alsacienne dans son principe comme dans ses fins. Ils peuvent, avec confiance, exprimer leur ambition de « dégager, maintenir et prolonger la tradition ». Dans leur pays, un tel désir n'est point chimérique; ce qu'ils souhaitent peut s'accomplir sans miracle. Dans nos provinces, nous avons aussi nos « traditionnalistes » : j'aime leur rêve et suis bien près de partager leurs illusions ; mais je crains qu'ils ne se penchent sur un cadavre, capables de le galvaniser un instant, impuissants à le ressusciter. Ici l'esprit de vie anime encore l'organisme, fait penser le cerveau et réagir les muscles.
Ces Alsaciens sont nés après l'annexion. Ils ont grandi sous la domination allemande. Ils ont été, dans leur enfance, témoins des affreuses déceptions qui accablèrent leurs pères, quand ceux-ci, après avoir longtemps attendu la délivrance, durent — sans rien oublier, sans rien renier, — se courber sous la loi du vainqueur. Quand eux-mêmes sont arrivés à l'âge d'homme, ils ont regardé autour d'eux, ils ont regardé du côté des Vosges, et ils ont compris : le temps des protestations héroïquesétait passé. L'œuvre utile,
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urgente, indispensable, c'était de conserver à leur patrie sa personnalité séculaire, ses ressources morales, son caractère intellectuel, l'originalité de sa culture ; il fallait défendre le trésor héréditaire contre les Allemands qui, pour mieux sceller la conquête, voulaient tout germaniser des Vosges au Rhin ; il fallait aussi la défendre contre les Alsaciens eux-mêmes, car, depuis 1871 l'émigration incessante avait appauvri la province et diminué sa force de résistance. Ils se mirent à la tâche. Ils s'efforcèrent de donner à l'Alsace un sentiment plus vif de ses origines ethniques, de son histoire, de son art. Mais ils ne se contentèrent pas de parler aux lettrés et de proclamer obstinément les droits de l'esprit alsacien, du goût alsacien, de la civilisation alsacienne. Ils encouragèrentla fondation d'un « théâtre alsacien ». Ils poussèrent les paysans à s'attacher toujours davantage à leurs vieux costumes et à leurs vieilles maisons. Ils répandirent partout l'image de ces choses anciennes par des photographies, des estampes etdes cartes postales. Ils encouragèrent leurs peintres, leurs sculpteurs, leurs architectes à s'inspirer des productions de l'art indigène. Enlin ils fondèrent à Strasbourg le Musée alsacien où ils exposent, non pas des œuvres rares et précieuses, mais tout ce qui, depuis des siècles, constitue le décorde la vie populaire et bourgeoise : meubles, ustensiles
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de ménage, jouets, vêtements, etc.. Et ce n'est point là un musée de reliques bon pour amuser la curiosité bibelotière ou sentimentale des amateurs : je vous ai montré tout à l'heure que ce passé revit dans le présent. Groupés dans la jolie maison que la Société du musée vient d'acheter sur le quai Saint-Nicolas, à deux pas de la célèbre et charmante hôtellerie des Corbeaux, tous ces objets donneront aux étrangers la notion et aux Alsaciens la conscience d'une belle et puissante tradition nationale.
Pour avoir ainsi poursuivi depuis cinq années cette œuvre de dévouement et de patriotisme, il faut que ces jeunes Alsaciens aient été d'accord avec le sentiment intime de leurs compatriotes, qu'ils aient vraiment accompli le vœu secret de tous les cœurs. Les épreuves et les embarras ne leur sont point ménagés. Je ne parle ni des conseils et exemples de prudence qui leur sont donnés d'une façon plus ou moins désintéressée, ni de la mauvaise humeur de la police allemande, toujours active et tracassière malgré l'abolition delà dictature. Les grandes tristesses leur sont venues d'ailleurs. Ils ont vu l'Alsace divisée contre elle-même, les querelles politiques envenimées par la discorde religieuse, l'œuvre d'union compromise par les rivalités confessionnelles, le clergé catholique exaspéré par les actes du gouvernement français et prêt à
abandonner ce qu'il considérait, la veille encore, comme la dignité même de l'Alsace, les esprits égarés et les courages abattus au milieu de la confusion des partis. Ilsontcependantpersévéré, convaincus que ces orages n'agitent point l'âme alsacienne jusque dans ses profondeurs. D'ailleurs ils connaissent une douleur, plus amère encore que celle d'assister aux déchirements de leur pays, le jour où un Français, traversant Strasbourg, vient les interroger sur aies progrès de la germanisation » et accueille le récit de leurs admirables efforts d'un sourire poli et ironique.
Rosheim. — La longue rue passe sous trois vieilles portes à clocheton pointu ; devant la maison de ville, le puits porte sa jolie couronne à triple pinacle; les auvents des pignons abritent les fines balustrades des galeries extérieures. C'est le décorde la bourgade alsacienne ; les éléments en paraissent partout semblables ; mais les caprices des hommes, du site et de la lumière le diversifient à l'infini.
L'église Saint-Pierre et Saint-Paul est un bel édifice roman ; le grès jaune dont elle est bâtie lui donne une physionomie originale parmi toutes les églises rouges de l'Alsace. Sa triple nef se termine par un chevet irrégulier ; tandis que la nef du Nord et la nef centrale aboutissent à deux absides arrondies, celle du Midi se prolonge par une construction rectangulaire qui, peut-être, fut la base d'une tour inachevée; et ies restaurateurs ont eu le goût de ne point bâtir à la pla^e une troisième abside. L'intérieur
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est faiblement éclairé ; l'ombre y dissimule les décorations modernes que l'on y a prodiguées, et elle accroît encore la majesté des robustes colonnes à larges chapiteaux.
D'étranges sculptures racontent la légende de cette église : au bord de la toiture, quatre loups de pierre tiennent chacun un enfant entre leurs pattes; un aigle se dresse sur l'acrotère du fronton dominant le pignon de la façade ; un chevalier apparaît sur la couverture du chœur, et un personnage tenant une bourse à la main est accroupi au pied du clocher qui s'élève a la croisée de la nef et du transept. Voici l'explication du rébus : un certain comte de Salen avait quatre enfants, qui, tous les quatre, furent mangés par les loups ; comme la pensée de n'avoir plus d'héritier lui causait une grande peine, il consulta un saint ermite : celui-ci lui promit que sa femme lui donnerait de nouveaux enfants, lorsqu'il aurait élevé une église dans le lieu que lui indiquerait un oiseau de la forêt ; or, le comte vit un jour un aigle qui tournoyait autour de lui et, à cette place, il entreprit de bâtir une église. La suite est mystérieuse : l'ermite avait-il fait de fausses promesses ? ou bien le comte, ayant vu ses souhaits exaucés, se parîura-t-il en n'accomplissant point son vœu jusqu'au bout? Bref, la construction fut interrompue faute d'argent, et, pour achever l'édifice, l'archi-
tecte dut aller demander l'aumône aux bons chrétiens : c'est lui-même qui, assis sur le toit de son église, sa bourse de quête à la main, reproche, depuis sept siècles, au comte de Salen, sa crédulité... ou bien sa félonie.
L'histoire de Rosheim présente une série effroyable de pillages, d'incendies et de massacres ; elle est pareille à celle de toutes ces petites villes d'Alsace qui, depuis le jour où Arioviste passa le Rhin, jusqu'à la paix de Nimègue, ont vécu, sans connaître vingt années de trêve, au milieu des horreurs de la guerre. C'est en lisant le récit de ces incessantes catastrophes que je suis tombé sur une page admirable tirée de la Chronique de Sénones et où le moine Richer conte une scène d'ivrognerie et de carnage dont Rosheim fut le théâtre au commencement du treizième siècle. C'est un chef-d'œuvre de vie, de couleur et qui respire vraiment la passion lorraine. Je veux le transcrire, d'abord à cause de sa pittoresque beauté, mais aussi parce que le tableau s'encadre à merveille, même aujourd'hui, dans le site de Rosheim : les vieilles portes et la vieille église sont encore debout, et les vieilles caves sont encore pleines du généreux Kielber dont se soûlèrent les soldats lorrains.
L'empereur avait repris Rosheim au duc de Lorraine après le lui avoir donné en gage Le fils du duc franchit la vallée de la Bruche et le
grand maître de sa maison, Lambyrin, conduisit sa troupe jusqu'à Rosheim... « et parce que là contre le val n'y avait aucune deffence, entra subitement en la ville. Quoy voyans, les habitants du lieu se retirèrent en leur église, et ainsy Lambyrin avec ses gens occupa la ville, et iceux ayant trouvé beaucoup de munitions, comme vins et autres viandes, chacun en prit à sa volonté. Iceux voyans que nul ne les contredisoit, entrèrent aux caves et les trouvèrent pleines de vin, s'assirent, mangèrent et burent tant qu'ils voulurent. Et comme cette sorte de gens rustiques a de coutume, ayant trouvé quantité de vin, de s'enivrer d'autant qu'en leur logis ils en boivent peu souvent, ceux-ci s'enivrèrent tous, et chancelans à toutes démarches se heurtaient partout et tombaient parterre. Ce qu'ayant aperçu quelque gentil soldat, nommé Otton, qui était de la ville mesme, et ayant assemblé la plus grande partie de ces cobourgeois, leur dit : « Courage, amis, voyez-vous pas ces rustiques tous morts ivres. Prenez donc vos armes, car sans difficulté nous les estrillerons bien. » Iceux donc tous forcenés (comme les Allemans ont cette façon de faire) sortans de leurs maisons, sejettèrentsur les rustiques qui pensans mettre la main aux armes, ne purent, d'autant qu'ils ne savaient seulement se tenir debout. Quelquesuns pensans se gaigner à pied, tombaient lour-
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dément à terre. Les autres voulans se rendre à leur mercy, beguayoient si fort qu'à peine pouvaient-ils proférer un bon mot. Et pour ce que les Allemands ne scavent pardonner à aucuns sur les quels ils ont le dessus, commencèrent à ravager si impétueusement sur eux, que comme ivrognes ils les outrèrent et massacrèrent de leurs coutelas jusques au nombre de sept
vingts. »
Bœrsch. — En i328, Berlhold, évêquede Strasbourg — ceci fut gravé dans la pierre — transforma en une ville le village de Bœrsch. Le signe d'une telle métamorphose, c'était toujours une ceinture de remparts et de tours crénelées. Bœrsch eut donc ses remparts, ses tours, ses portes, et il les possède encore — un peu ébréchés. Mais, malgré tout, il a gardé la mine d'un village, d'un gentil village à qui ses vieilles défenses donnent un air présomptueux et charmant. D'ailleurs, quelle singulière place de guerre ! Elle est nichée au creux d'un vallon étroit et, de toutes parts, les coteaux dominent ses vaines fortifications. ïl est donc probable que, si les évêques de Strasbourg voulurent ainsi protéger Bœrsch, c'était moins pour le garer de l'assaut que pour défendre contre les maraudeurs
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les tonneaux alignés dans les celliers des vignerons.
Derrière leurs remparts, ces vignerons étaient riches et fiers. Ils avaient un bel Hôtel de Ville ; ils aimaient à décorer les poutres de leurs demeures et à faire sculpter sur le linteau de leur porte les emblèmes de leur état. Quand nous nous arrêtons devant un joli puits, ou bien que nous entrons dans la cour d'un vieux logis, sans s'étonner de notre curiosité, un pa}Tsan nous dit en souriant : « Ah ! vous venez voir les anciennetés de Bœrsch ! »
Et maintenant, écoutez l'histoire du satrape de Bœrsch! Car cette ville a eu un satrape, que dis-je?une dynastie de satrapes.
Le bailliage appartenait au grand chapitre de Strasbourg. Au dix-huitième siècle, les fonctions de bailli furent exercées de père en fils, par une famille Bartman. Or, sur la muraille méridionale de l'église, on peut lire l'épitaphe de Charles Bartman qui, âgé de soixante-dix sept années, remit son âme à son Sauveur L'inscription célèbre, dans un latin médiocre, mais touchant, les vertus de cet honnête homme, sa sollicitude pour les pauvres et les veuves, son courage à défendre les orphelins, sa piété, son intrépidité dans la maladie, et l'amour qu'il inspirait à son peuple. Comme il fallait aussi indiquer sa fonction et traduire en latin le mot de bailli, amtmann
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on trouva toparcha... Mais, après la mort du toparque, François-Joseph Bartman lui succéda. Gomme il était en fonctions, il perdit sa femme Marie-Odilie Behr. Celle-ci fut enterrée dans l'église et on lui composa une épitaphe. On la loua, elle aussi, de son amour pour les pauvres et de sa fermeté dans la maladie. Mais lorsqu'on dut écrire à côté de son nom, le nom et le titre de son époux, on jugea que ce mot de toparque, malgré la majesté que lui communique son origine hellénique, ne convenait pas encore à la gloire et à la dignité d'un bailli. On chercha ; on fouilla les dictionnaires; peut-être même en référa-t-on au chapitre de Strasbourg. Et voici — enfin — ce que l'on écrivit sur les murs de l'église :
Sub hoc tumulo requiescit in Domino
MARIA ODILIA BEHR
Francisçi Joseph Bartman satrapaa
In Bersch
Conjux dilectissima.
Là-dessus, j'ai quitté Bœrsch; j'ai passé sous la vieille porte du quatorzième siècle; je me suis retourné pour voir encore une fois les débris des remparts émergeant delà verdure. A ce moment, j'ai croisé une vigneronne qui, la hotte au dos, passait sur la route. « C'est une descendante de satrape », me dit l'aimable Alsacien qui
m'a fait les honneurs de Bœrsch. Et je songe que, il y a un siècle et demi, le satrape, lui aussi, devait aller à ses vignes, la hotte au dos. Rien ne change en Alsace, ni les maisons, ni les gens... Mais quia bien pu imaginer de traduire bailli par satrape ? Est-ce un chanoine de Strasbourg qui avait dans les veines un peu de sang provençal ? Est-ce le curé de Brersrh, qui pensait flatter le chapitre en le comparant au roi des Perses P1
Saint-Léonard. — Jadis, une collégiale se dressait sur le petit coteau tapissé de vignes au pied duquel le ruisseau de l'Ehn coule parmi les saules. Autour d'elle se groupaient les maisons des chanoines qui, dès le moyen âge, avaient remplacé en cet endroit les moines bénédictins. La Révolution supprima le chapitre et rasa l'église. Quelques épaves de la collégiale furent recueillies dans la chapelle des capucins d'Ober-
1 Depuis, on a mis sous mes yeux une très intéressante étude de M. Paul Albert Helmer sur les Manufactures d'armes blanches d'Alsace. (Ces manufactures étaient établies à Klingenthal, surle territoire de Bœrsch). J'y ai trouvé une décision du Grand Chapitre de Strasbourg (28 mars 1733) soumettant les habitants de Klingenthal à la juridiction du bailli de Barsch : conclusum fuerit satrape memorati loci Bœrsch, etc.. L'appellation était donc consacrée. Elle est tout de même extraordinaire.
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nai. Quant aux maisons, elles furent les unes démolies, les autres vendues. Depuis, le petit hameau de Saint-Léonard n'a point dépassé les limites de l'ancienne clôture, et il a gardé une apparence presque canoniale. Au milieu des grands vignobles, on dirait un îlot heureux où tout invite à goûter la grâce de la campagne et la magnificence des horizons.
Ici finit la plaine. Une demi-lieue plus loin, ce sont les brusques escarpements des Vosges, les vallées étroites et profondes, les sommets couronnés de châteaux en ruine, et, au fond d'un large hémicycle de forêts, le mont Sainte- Odile. C'est de Saint-Léonard qu'apparaissent, dans toute leur perfection, le dessin et les formes harmonieuses de cette montagne prédestinée, par sa beauté, à devenir le lieu sacré de l'Alsace.
Dans ce hameau habite M. Charles Spindler, aujourd'hui le plus célèbre des artistes alsaciens. Depuis l'Exposition universelle de 1900, où ses œuvres furent tant admirées, son nom est connu du public français. Il est peintre et dessinateur. Il a exécuté pour les Oberlé de M. Bazin une suite de touchantes images. Les compositions qu'il fit naguère pour illustrer l'émouvante ballade de M. Jacques Flach, le Chevalier du Rosemont, témoignent qu'il sait traduire la poésie des vieilles légendes de son
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pays. Mais il consacre le meilleur et le plus original de son talent à dessiner, construire et décorer des meubles. L'art où il est passé maître, c'est la marqueterie.
Il est l'émule souvent heureux de Galle et de Majorelle. Il assortit avec un coup d'œil presque infaillible les nuances des pièces qu'il assemble. Il excelle à utiliser, soit pour le fond de ses tableaux, soit pour le ciel de ses paysages, les dessins naturels du bois, les caprices des veines et des fibres. C'est la matière même qui, délicatement étudiée, lui fournit les effets les plus heureux de ses panneaux. Virtuosité admirable, mais qui produirait seulement de précieux bibelots, si le goût n'obéissait ici à une forte discipline.
Cette discipline fut pour Spindler la conscience et le respect de la tradition alsacienne, de cette tradition dont j'ai tenté de montrer la survivance en pénétrant dans quelques logis de paysans. La force de l'artiste a résidé dans son attachement à sa patrie, dans sa tranquille obstination à demeurer alsacien.
Il est né, à quatre pas d'ici, dans un vieux logis de Bœrsch. Il vit à Saint-Léonard, dans sa petite maison canoniale. C'est un homme simple, réfléchi et blond, parfait exemplaire de sa race dont il a les yeux clairs, la démarche lente et la bonhomie contenue. lia réuni et formé quelques
artisans qui rabotent et menuisent dans un grand atelier. Là il m'a conté en peu de mots ses essais et ses procédés; il m'a parlé de ses travaux pour l'Amérique, et cela semblait un invraisemblable paradoxe dans cette retraite silencieuse, au pied du mont Sainte-Odile ! Mais celui-là peut sans péril travailler pour l'Amérique. On le devine si puissamment enraciné dans sa terre natale qu'on ne redoute pas pour lui les séductions de l'exotisme.
Il ne s'est point contenté d'emprunter à la flore et aux paysages de l'Alsace les motifs de ses marqueteries. Il s'est inspiré de l'art populaire de son pays. Il a ajouté la grâce d'un décor plus raffiné, d'un goût plus rare aux formes qu'il avait sous les yeux. Mais il est bien le continuateur de ces menuisiers de village qui ont, depuis des siècles, maintenu à la maison alsacienne son immuable et charmante beauté. Je disais tout à l'heure qu'il créait et construisait des meubles. Le mot n'est pas tout à fait exact. L'intérieur alsacien — je l'ai décrit dans un précédent article — comporte très peu de meubles, à proprement parler : seulement une table et quelques escabeaux. La longue banquette et toutes les armoires adhèrent à la boiserie qui tapisse toute la pièce, M. Spindler s'efforce de conserver cet aménagement qui, je l'avoue, s'adapterait mal à nos appartements,
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véritables campements de nomades, mais qui, par son caractère de durée et de fixité, convient à un logis héréditaire.
Cette fidélité à la tradition l'a sauvé du grand péril qu'ailleurs ne surent éviter des artistes, peut-être mieux doués, peut-être plus cultivés que lui, mais sans défense contre les surprises de la mode. Le « style moderne » a échoué contre le bon sens solide et narquois de l'Alsacien. Il a pu parfois influer très légèrement sur les premières œuvres de Spindler : on y pourraitdécouvrir quelques-unes de ces lignes grêles et indécises qui sont le propre de l'école du tortillage. Mais cette semence de folie ne pouvait germer dans le salubre climat de Saint-Léonard. M. Spindler construit des chaises où l'on peut s'asseoir tout entier, des tables robustes qui sont solidement établies sur leurs quatre pieds et de loyales armoires où l'on peut ranger linge et vaisselle. Quant au décor, il faut avoir vu dans les quartiers neufs de Strasbourg les échantillons du « style moderne » germanique, ces effarantes combinaisons du bric-à-brac altdeutsch et du tcenia belge, pour comprendre la véritable originalité de M. Spindler... et de l'art alsacien.
Ottrott. — Comme j'entrais dans le village
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d'Ottrott, je vis exposé, devant la porte de Tauberge du Cygne, le cercueil d'un officier français. On avait placé sur la bière son képi de capitaine d'artillerie, son sabre, sa croix de la Légion d'Honneur, sa médaille militaire, ses médailles de Grimée et d'Italie.
Quelques instants plus tard, le cortège funèbre se déroulait dans la longue rue montante, précédé de la croix et du prêtre. Sauf quelques forestiers en uniforme gris et vert, et l'employé de la poste, sanglé dans sa tunique, coiffé du casque à pointe, les hommes qui suivaient le cerceuil portaient, tous, le chapeau haute forme et la redingote noire. Puis venaient, sur deux files régulières, les femmes en grand deuil. Les hommes étaient très graves et n'échangeaient aucune parole entre eux ; les femmes pleuraient.
Parvenu à l'église qui se dresse sur une haute terrasse, le convoi gravit lentement la pente, sous les arbres, toujours dans le même ordre, toujours du même pas, et disparut sous le porche. La solennelle observance des rites donnait à cette scène une indicible grandeur.
Toute la marmaille d'Ottrott entassée sur la place se taisait en regardant le vieux képi, le sabre, les médailles...
J'ai voulu savoir qui était cet officier dont on portait ainsi la dépouille au cimetière d'Ottrott,
trente-trois ans après qu'Ottrotta cessé d'être terre française. On m'a répondu : « Il s'appelait M. de Boxtel et avait servi dans l'artillerie; il avait fait la campagne de Grimée, la campagne d'Italie, la campagne de 1870 : plus tard, lorsqu'il eut pris sa retraite comme capitaine, il revint en Alsace et se retira à Ottrott où son frère avait une pension de brigadier forestier. Il épousa la fille d'une aubergiste. Lorsquesabelle-mère fut morte ce fut sa sœur qui tint l'auberge du Cygne, et il demeura dans la maison. Le capitaine, comme nous l'appelions, ne paraissait dans la salle d'auberge que pour y faire une partie de piquet avec quelques vieux amis. Il était touchant de voir avec quel soin il cherchait à sauvegarder sa dignité d'ancien officier. Il n'avait rien d'un gentilhomme cabaretier, et les étrangers pouvaient le prendre pour un client du Cygne. Nous l'estimions et nous l'aimions beaucoup... C'est un débris de la vieille Alsace qui disparaît. »
Sainte-Odile, — C'est une grande tristesse de revenir dans un lieu que Ton a autrefois admiré et de le retrouver saccagé par la sottise des hommes.
Si vous avez jamais goûté l'émouvante beauté de cette grande- terrasse de Sainte-Odile d'où,
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comme d'une falaise, la vue s'étend sur toute la plaine d'Alsace jusqu'à la flèche de Strasbourg, conservez cette image dans votre souvenir et ne cédez pas à la tentation de la raviver par un nouveau pèlerinage. Déjà, depuis quelques années, le couvent s'était transformé en hôtellerie, puis rhôtellerie en pension de famille, et tout cet appareil de villégiature troublait un peu la paix et le recueillement que Ton eût souhaités, près du sanctuaire de l'Alsace, devant le sublime horizon. Cependant, l'an dernier un passant pouvait encore écrire : « On a vite secoué cette fâcheuse impression sur la terrasse, la merveilleuse terrasse d'où l'on domine un véritable chaos de forêts, et d'où l'on aperçoit, dit-on, vingt villes et trois cents villages... » C'est fini. Cette année le même passant n'a point reconnu la merveilleuse terrasse. Sur l'un des côtés on a construit une immense baraque qui intercepte la vue, une effroyable salle de restauration germanique avec des carreaux de couleur ! La vénérable plate-forme, consacrée par la légende est transformée en une affreuse guinguette. Qui a bien pu décider les religieuses-hôtelières à un pareil sacrilège?1
1 Depuis lors, la profanation a continué. Dans la cour du couvent on a édifié un grand hôtel dont la muraille revêtue de zinc offusqua la vue, d'aussi loin qu'on aperçoit le sommet de Sainte-Odile. Sur la terrasse, la salle de la restauration a été changée de place et n'en est pas moins horrible. Et je ne
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Je suis descendu à travers les bois jusqu'au fond d'un large vallon. Là, au milieu de la prairie, se dressent les débris du couvent de Niedermùnster. L'arc roman de l'église ruinée encadre un site tranquille et mélancolique. C'est un paysage fait à souhait pour la songerie, et j'y pense aux jours que je viens de passer à parcourir l'Alsace, et durant lesquels j'ai subi si docilement son charme. Car sa séduction est irrésistible, et on ne saurait la quitter sans lui laisser quelque chose de soi-même.
Elle plaît par le contraste de ses grands aspects : aperçu de la plaine, le dessin des Vosges sur l'horizon est un chef-d'œuvre de noble et fière élégance; plus admirable encore, le spectacle que l'on découvre des pentes de la montagne, l'immensité de la plaine sur laquelle on voit, tour à tour, flotter des brumes d'argent et courir l'ombre tragique des nuages. Elle plaît en même temps par la fine ordonnance des tableaux qui s'offrent d'eux-mêmes au revers des coteaux, aux détours des vallées, à la lisière des forêts. Elle plaît par la perfection de son paysage, la douceur tremblante de sa lumière, la fraîcheur de son vin parfumé.
Elle possède l'attrait singulier d'un pays où
dis rien des écriteaux qui, de toutes parts, signalent aux pèlerins les chapelles, les points de vue et le reste. Les Alsaciens ne sont pas les derniers à protester contre ces abominations.
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la vie du présent se confond avec la vie du passé. On ne la peut comprendre si l'on n'interroge l'histoire. Pour découvrir la raison de ses destinées il faut sans cesse remonter le cours des ans et même des siècles. Ailleurs, ies monuments d'autrefois n'évoquent souvent que des traditions abolies et des mœurs disparues ; ils ne sont plus bons qu'à exciter la sentimentalité du poète ou la curiosité de l'antiquaire. Ici rien ne meurt. Il est passionnant de déchiffrer le secret d'aujourd'hui, peut-être celui de demain, dans des vieilleries qui ailleurs seraient pâture d'archéologue. L'Alsace nous intrigue et nous retient encore par l'originalité de son tempérament et de sa culture. Parfois on n'a voulu voir dans son génie qu'un composé du caractère français et du caractère allemand. On a dit que sa sensibilité était germanique et son intelligence française; qu'elle pensait en français et chantait en allemand ; que sa vie publique la rapprochait de nous, tandis que sa vie sentimentale la rapprochait de ses voisins d'outre-Rhin. Ily a quelque vérité dans cette façon de marquer certaines nuances et certaines oppositions. Mais quand nous écoutons les Alsaciens et considérons leurs façons d'être, de sentir et de penser, la même remarque nous vient cent fois à l'esprit : « Gela n'est ni allemand, ni français ». Je n'oserais définir toutes les particularités qui sont proprement alsaciennes: chemin
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faisant, j'ai pu seulementen pressentir quelquesunes. Mais la pensée que Ton va pénétrer dans un « petit monde » inconnu donne ici à toute promenade, à toute causerie, un intérêt extraordinaire.
Tout cela, qui enchanterait les yeux, l'imagination et la curiosité de n'importe quel étranger, devient, pour nous Français, une cause de trouble et d'émotion. Nous ne saurions parcourir l'Alsace en touristes indifférents et amusés : il y a entre elle et nous de l'ineffaçable, de l'indissoluble. En face d'elle, notre premier sentiment est de tristesse et de confusion. La vue de tant de richesse et de tant de beauté réveille la douleur de l'inguérissable blessure, et nous rougissons de notre peu de mémoire devant ces hommes qui n'ont rien oublié. Combien d'entre nous ont été détournés de visiter l'Alsace, se demandant s'il ne serait pas pour eux aussi cruel de la voir obstinée dans ses souvenirs que de la trouver ralliée à ses nouveaux maîtres ! Ils ont eu tort. Longtemps elle a cru que la France allait venir la délivrer et la reprendre. Si cette conviction n'avait pas été au fond de tous les esprits, le nombre des émigrés eût été bien plus élevé encore dans les années qui suivirent l'annexion. La France n'est pas venue, et l'Alsace a vécu sa vie sous la domination allemande, repliée sur elle-même, n'attendant plus rien que de sa
propre énergie et des hasards de l'histoire. Du moins elle réclame de nous cette fidélité du cœur qu'elle nous a si bien gardée, et prétend que nous ne feignions pas de l'ignorer. Ses yeux ne nous reprochent plus rien. Elle nous accueille d'un sourire, et retrouve au fond de sa mémoire ce parler français que les maîtres d'école allemands ne sont pas parvenus à lui faire désapprendre. Un vieil Alsacien me disait, l'autre jour, pour excuser son terrible accent : « Depuis trente ans, il ne me passe par la gorge que des mots carrés ! » Et voilà, je crois, ce qui est pour nous le charme suprême de l'Alsace : ici, dans tous les regards, nous lisons un souhait de bienvenue et une assurance d'amitié.