‹ À travers l'AlsaceChapitre 18 sur 36 · PAR M. MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

PAR M. MAURICE BARRÉS

Pour pénétrer le secret des destinées de l'Alsace, aucun lien n'est plus propice que la montagne de Sainte-Odile. De ce promontoire escarpé, le regard embrasse la plaine immense que, depuis l'âge préhistorique, couvrirent le flux et le reflux des invasions. Ici, des pierres mystérieuses, des ruines, des légendes attestent l'antiquité des combats où s'entrechoquèrent deux races, deux civilisations. L'émouvante majesté des forêts et de l'horizon y rend la rêverie plus ardente; et, à voir les pèlerins qui, chaque jour, gravissent en foule les sentiers de la montagne, on comprend que Sainte- Odile est la gardienne des souvenirs et des traditions d'un peuple.

Il était donc naturel que, avant d'étudier « la longue tragédie qui se joue sur le Rhin entre le Romanisme et la Germanie », un écrivain commençât par faire le pèlerinage de Sainte-

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Odile et interrogeât les pierres, les forêts et jes pèlerins du mont sacré. M. Maurice Barrés n'y a point failli, et, tout un automne, il s'est attardé dans les bois de la Hohenburg. Il en a goûté la persuasive beauté. 11 a suivi et noté, en spectateur passionné, les jeux du soleil et des nuées sur la plaine d'Alsace, la modulation des teintes et le passage des brumes au déclin de la saison. Selon une méthode qui lui est chère, — à ses peintures, comme à son lyrisme, se mêle toujours de la dialectique, — il a exprimé tout ce que ces paysages contenaient de sentiment et d'histoire. Puis, dans ce cadre merveilleux, il a évoqué la légende de sainte Odile, de cette fille de païen qui, au septième siècle, voua l'Alsace au christianisme et la soumit au génie latin. Cette légende lui est alors apparue comme le symbole des volontés permanentes de l'Alsace. « Odile, dit-il,... représente un idéal de paix, de charité, de discipline, de moralité enfin, que l'analyse peut séparer du catholicisme, mais qui, formée à l'ombre des églises, porte à jamais leur marque... Odile, c'est le nom d'une victoire latine, c'est aussi un soupir de soulagement alsacien : une commémoration de salut public. » Et cette méditation s'achève par la formule suivante qui, pour M. Barrés, résume toute l'histoire du peuple alsacien : « La romanisation des Ger-

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mains est la tendance constante de l'Alsacien- Lorrain. »

Si telle est bien la leçon donnée par l'histoire, la légende et l'archéologie, si la mission héréditaire de l'Alsace est de constituer la « marche » de la civilisation latine, comment, aujourd'hui, pourra s'acquitter de cet office un peuple qui, depuis trente-quatre ans, subit la loi du vainqueur, et sur qui l'Allemagne pèse de tout le poids de sa puissance et de sa gloire ? Quand on consent à regarder de sang-froid les choses de l'Alsace, on ne peut fuir cette question.

M. Barrés n'a pas été le premier à se la poser. Mais il a établi les données historiques et morales du problème avec la vigueur et le pathétique qui lui appartiennent : ces pages sur la montagne de Sainte-Odile seraient une admirable ouverture — lui-même nous suggère cette expression — propre à magnifier le drame de conscience qu'elle annonce, si, par un caprice de composition assez déconcertant, elles ne s'intercalaient dans l'œuvre, au lieu d'en former le frontispice.

Quant à la solution même, un jeune bourgeois alsacien se charge de la fournir à M. Barrés. Son portrait et ses confidences font la matière de ce livre qui n'est point imagination de romancier, ceux qui connaissent l'Alsace d'aujourd'hui peuvent l'attester.

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Paul Ebrmann est né au Logelbach, près de Colmar, en 1880. Son père, directeur d'usine, avait refusé d'émigrer au lendemain de la guerre ; fidèle au souvenir de la France, il avait cependant pensé que son devoir d'Alsacien était en Alsace. L'enfant a suivi les classes du gymnase de Colmar, mais il a reçu dans sa famille une éducation française. Autour de lui, il a vu dénoncés, humiliés, affamés ceux de ses compatriotes qui se rendaient coupables d'un regret ou d'un espoir. Il a grandi dans une atmosphère de conspiration et de terreur et, de toute la force de ses instincts héréditaires, il a réagi contre l'influence et les menaces du conquérant. Il a fait ses études médicales à l'Université de Strasbourg et est parvenu à Tâge où il doit, durant six mois, servir dans un régiment allemand.

« Ma vie, dit-il, jusque-là n'avait été qu'un prologue : en octobre 1902, le drame commença... » C'est ce drame que M. Barrés nous a conté laissant la parole au héros lui-même. Mais, auparavant, pour nous présenter le personnage et nous faire mieux entendre le sens de ses confidences, il a imaginé une anecdote où sont marquées avec un art délicat les nuan-

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ces du caractère alsacien, purement alsacien, de Paul Ehrmann.

Dans une auberge de la petite ville lorraine de Marsal, un sportsman français, M. Pierre Le Sourd prononce devant M. Ehrmann cette phrase : « J'estime plus, quoiqu'il advienne deux par la suite, les pauvres b... qui passent la frontière, que les renégats qui, par peur de la légion étrangère, portent le casque à pointe. » A quoi M. Ehrmann réplique : « Je suis un bon Alsacien. Dans huit jours, j'entre à la caserne à Strasbourg, Monsieur, je dois vous demander de retirer les mots de renégat et de peur que vous venez d'employer. » Le Français déclare que ce qui est dit est dit ; une rencontre est décidée. Pour ne pas divulguer l'affaire, le duel a lieu dans le parc du château où demeure M. Le Sourd, et qui appartient à sa sœur, la comtesse d'Aoury. A la première reprise, le sportsman est piqué au bras. M. Ehrmann passe une journée au château. Pour le dédommager des ennuis de l'aventure et pour expier la lourde insolence de son frère, Mme d'Aoury met en œuvre ses gentillesses de Parisienne.

La scène est charmante et vaut un traité de Vœlker psychologie : « Au cours de ce repas, les ondulations de son esprit, son tact, sa souplesse, en un mot son art que des Allemands eussent méconnu et traité de frivolité, se fai-

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saient encore plus sensibles par le contraste même qu'elle offrait avec ce jeune Alsacien qui ne pouvait rien dire que d'amplement expliqué et qui semblait même expliquer son silence, tant, au début, il marqua fortement qu'il se taisait. On eut dit de l'un et de l'autre deux caricatures, mais chargées d'intelligence et de sympathie. Bien qu'il eût de nombreuses manières d'être germaniques, M. Ehrmann ne méconnaissait point, cela se vit peu à peu, le chef-d'œuvre français qu'était cette jeune femme. Il devint même touchant, avec sa force et sa jeune raideur, d'ébahissement devant cette reine.T. Bientôt, il eut tout à fait oublié qu'aucune autre personne fût là. Et, quand Mme d'Aoury disait des choses bizarres et charmantes, il se renversait un peu, en riant trop fort, pendant une bonne minute. » Puis l'âme naïve et sérieuse d'Erhmann dévoile ses enthousiasmes devant cette jeune fem ue nerveuse, diverse, fantasque et raisonnable. Sur le point de partir, au lieu de baiser la main qui lui est tendue, l'Alsacien la retient dans ses deux mains et dit avec une émotion dont Mme d'Aoury est déconcertée, car elle craint le ridicule : « Il n'y a que les Françaises pour être si généreuses et si délicates. »

Quelques instants plus tard, comme il traverse au soleil couchant le parc du château, il

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ne peut se tenir de l'aire cette remarque à ses compagnons : « Imaginez dans ce parc, en place de Mme d'Aoury une grosse prussienne ! Quand même, sous ce ciel bleu pâle, les mômes bâtiments, les mêmes dessins de prairies et de bois demeureraient, ce dont je doute, où serait cette délicatesse et cette fierté qui se répandent sur tout le domaine? » Et un autre Alsacien, glacial et taciturne, qui a suivi M. Ehrmann, pour lui servir de second dans son duel, se décide enfin à rompre le silence qu'il garde depuis le matin : « J'étais un petit garçon quand nous sommes devenus Allemands ; vous êtes trop jeune, Ehrmann, vous n'avez pas vu... moi, je me rappelle les uniformes français sur le Broglie et sur le Gontades. Gela faisait une harmonie, comme la voix et les gestes de Mme d'Aoury dans une vieille propriété lorraine. »

Huit jours après, Ehrmann revêt l'uniforme allemand et, comme il le dit lui-même, le drame commence. On n'en saurait imaginer de plus poignant, de plus douloureux.

Une insurmontable aversion le sépare des Allemands. Sans doute à ce sentiment il ne mêle aucune pensée de représailles : il est né dix ans après le siège de Strasbourg, il ne connaît ni les colères, ni les ressentiments de ceux qui furent témoins de la défaite ; il ne peut non plus regretter le régime français qu'il n'a point

vu. Ce qu'il déteste, c'est moins le pouvoir politique de l'Allemagne établi sur le sol de sa province que la contrainte exercée sur ses goûts, sur ses aspirations, sur son âme entière, par un vainqueur auquel il a la fierté de se croire supérieur, tandis qu'il se sent rattaché à la France par tous les liens de la race, de la famille, de l'éducation. Il est avant tout Alsacien, et la fidélité au génie français lui apparaît comme le premier devoir de l'Alsace.

Ne va-t-il pas manquer à ce devoir en acceptant d'être un soldat de l'armée allemande ? Ne va-t-il pas trahir sa patrie intellectuelle et morale en s'associant par tous ses gestes à la défense de l'Alsace germanisée ? Pourquoi ne point déserter, comme tant d'autres le font chaque jour?

11 repousse cette pensée, car son père, en restant sur la terre d'Alsace, lui a tracé sa voie. Il se considère comme un « héritier » ; il n'a « ni l'envie ni le droit d'abandonner des richesses déjà créées ». Sachant la grandeur de son sacrifice, il entre à la caserne. Mais, dès le premier jour, lorsqu'il se trouve en face de l'affreuse réalité, lorsqu'il se voit seul au milieu de ces étrangers au visage hostile, lorsqu'il se sent, « pieds et poings liés, un otage de la France, au plus épais de la populace ennemie », l'idée de la désertion l'assaille de nouveau.

D'un dernier effort de volonté il écarte la tentation.

Maintenant, son parti est pris. Mais comment pourra-t-il se gouverner pour que son acceptation ne prenne point la couleur d'une honteuse hypocrisie ? Comment obligera-t-il au respect ces Allemands, qui, ayant bientôt pénétré ses sentiments intimes, sont prêts à humilier en sa personne l'orgueil de l'Alsace rebelle ?

Grâce à son bon sens français et à sa probité alsacienne, Ehrmann a vite discerné la seule route où il puisse désormais cheminer avec honneur. « Je resterai, me dis-je. Ce sera plus dur que je n'imaginais, très dur, même. Eh bien ! je me donnerai beaucoup de mal. Toutes mes révoltes que je contiendrai me bonifieront, et la haine me fera plus de virilité... Puisque ce lieutenant a sur ma personne tous les droits, parmi lesquels le droit de m'humilier, il n'y a qu'un moyen, c'est que je sois un excellent soldat et que je conquière son estime de militaire. Je suis seul de mon pays parmi tous ces Allemands : il sera tenté de me dire : « Prenez exemple sur vos camarades. » Mon ambition doit être de renverser les rôles et qu'il reconnaisse les qualités militaires de l'Alsace. » Et Ehrmann ajoute : « Tout cela est chétif, monsieur, je le sais. Je préférerais, comme fît mon grand-père, le soldat de la grande armée, entrer dans Berlin victo-

rietisement ; mais tout ce que Ton peut exiger d'un homme, c'est qu'il se batte pour le mieux sur le terrain où le pose sa destinée. »

Ehrmann « se bat » avec une énergie tenace. Rien ne le distrait désormais de son dessein. Soldat ponctuel, intelligent et agile, il s'exalte chaque fois qu'un incident de la vie de caserne lui montre sa propre nature opposée à celle de ses officiers ou de ses camarades. Il s'acharne à cultiver en lui-même les qualités dont ils sont privés. Il tressaille d'orgueil si son humanité, sa « gentillesse » le font reconnaître pour un franzos. Il s'absout de porter l'uniforme allemand à la pensée que les hommes parmi lesquels il est condamné à vivre, le tiennent pour un « étranger » et l'estiment sans le bien comprendre.

C'est le procès-verbal de cet effort de volonté que M. Maurice Barrés a mis sous nos yeux. Je citerai seulement le dernier trait de cet admirable récit; il suffit à montrer quelles consolations pouvait réserver à Ehrmann sa résignation héroïque. Le jour même où il quitte la caserne, ayant appris qu'un sous-officier vient de perdre sa petite fille, il fait déposer une couronne sur le cercueil de l'enfant. « Une couronne? lui disent ses camarades, mais pourquoi faire? Vous quittez le service aujourd'hui. » Le lendemain, le sous-officier se précipite dans sa

chambre et, lui pressant les deux mains : «Vous êtes vraiment un grand cœur, Monsieur Ehrmaiin. Au moment où je ne peux plus servir de rien ! Monsieur, on doit le dire, les Français ont plus d'humanité que les autres. » Et Ehrmann ajoute : « Il m'a traité de Français! C'est le dernier mot que j'ai entendu de cette caserne et l'un de ceux qui de ma vie m'aura le plus donné de plaisir. »

J'ai voulu longuement analyser Au service de V Allemagne et transcrire plusieurs des passages où M. Maurice Barrés a clairement précisé le sens de son livre. Car cet ouvrage n'est point seulement une belle œuvre d'art, peut-être la plus achevée qu'ait produite son auteur, relie où il a exprimé l'énergie et la complexité de sa pensée, avec le plus de force, avec le plus d'aisance, de la manière la plus continûment harmonieuse, c'est aussi un document historique.

Voici une image de l'Alsace propre à choquer les sentimentalités françaises et les préjugés germaniques. Sans doute, elle ne surprendra pas ceux qui, depuis quelques années, suivent avec attention ce que l'on dit et ce que l'on écrit au delà des Vosges. Mais nul écrivain n'avait encore montré sous une forme concrète,

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vivante, dramatique, les répugnances éternelles de l'Alsace et sa tactique nouvelle. Oberlé, en passant la frontière française, obéissait encore à cette discipline sentimentale que s'était imposée, depuis l'annexion, l'élite du peuple alsacien. Ehrmann conçoit son devoir autrement : consentant de servir dans une caserne allemande, il ne croit pas payer ainsi d'une trop lourde rançon le droit de demeurer fidèle au foyer et au génie de ses ancêtres, de maintenir les goûts, les mœurs, les façons de vivre, de sentir et de penser qui sont, pour lui, l'essence même de l'Alsace.

Les Français n'ont point à se prononcer entre Ehrmann et Oberlé ; ils ont perdu le droit de juger les Alsaciens. Mais il faudrait plaindre celui qui n'admirerait point la noble conduite d'Ehrmann et ne comprendrait pas les avantages qui peuvent en résulter pour l'Alsace, peut-être pour la France.

Ce personnage de l'Alsacien qui, sous le casque prussien, conserve une cervelle française, pourra paraître à quelques-uns de nous invraisemblable, ou du moins exceptionnel. Sans doute, il serait puéril de croire que tous les jeunes Alsaciens qui subissent le service militaire dans des régiments allemands, sont conformes au type dessiné par M. Barrés. Des hommes d'un caractère aussi mâle et d'une

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conscience aussi aiguisée sont très rares ; on n'est point accoutumé de rencontrer tant d'intelligence unie à tant de passion. Mais que les sentiments et les pensées incarnées dans Ehrmann soient aujourd'hui communs à un grand nombre de jeunes bourgeois alsaciens, mille petits faits que j'ai déjà relevés dans mes promenades en Alsace, le prouvent.

On remarquera que cet Ehrmann ressemble à M. Barrés d'une manière bien surprenante qu'il reproduit avec une assiduité singulière, les théories, les formules et jusqu'au langage de l'écrivain nationaliste, et, jugeant que le peintre a mis beaucoup de lui-même dans ce portrait, on soupçonnera la peinture d'être infidèle. Cette méfiance serait assez naturelle, mais elle serait très injuste. La ressemblance que Ton relève ici entre l'auteur et son héros est un trait de vérité. En France, la thèse traditionnaliste de M. Maurice Barrés a fait quelques disciples fervents ; mais elle a été bientôt ravalée au plus bas, c'est-à-dire au niveau des arguments politiques ; ceux-là mêmes qui l'acceptaient le plus volontiers comme une bonne règle de sensibilité, une salutaire discipline d'intelligence, se sont révoltés contre les corollaires que les partis en voulaient déduire. En Alsace, au contraire, les idées de M. Barrés ont tait fortune, parce qu'elles s'adaptaient en per-

fection à l'état d'un petit peuple obligé de réagir perpétuellement contre des influences étrangères et de renouer chaque jour les fils de la tradition brisés par le vainqueur. Ce que voulaient confusément ces jeunes Alsaciens, c'était s'attacher à leur terre, continuer l'œuvre de leurs morts, s'enraciner. Ils trouvèrent dans les livres de M. Barrés de très belles formules, claires et commentées avec une insistance de doctrinaire, une opiniâtreté raisonnante qui n'était pas pour déplaire à des têtes alsaciennes. C'est pourquoi leurs écrits et leurs propos sont imprégnés de « barrésisme ». M. Ehrmann pense et parle en bon disciple. Cela est tout à fait conforme à la réalité.

Ce personnage n'est donc pas un être de fantaisie. Mais on se demandera alors s'il ne poursuit pas une chimère : après trente-quatre ans de domination allemande, que peut contre l'école et la caserne, contre tous les prestiges et toutes les puissances du vainqueur, contre ses brutalités, contre ses habiletés, contre l'esprit de parti qui divise le peuple alsacien, contre le spectacle démoralisant des choses de France, que peut une volonté, même héroïque? L'Alsace, dira-t-on, n'a plus avec la France de liens ni

politiques, — la conquête les a rompus — ni économiques — le protectionnisme français a supprimé tous rapports commerciaux — ni religieux — le clergé catholique est presque tout entier affilié au parti du Centre allemand; en face de ces réalités, à quoi bon continuer de lutter contre la « germanisation » ? Elle est faite.

C'est une façon lourde et grossière d'entendre la question alsacienne : elle est trop répandue en France. Ehrmann raisonne d'autre sorte. « Il ne place pas la qualité française de l'Alsace dans le fait qu'un préfet français administre l'Alsace, ni dans le fait qu'un régiment français occupe la caserne de la place d'Austerlitz, ni dans le fait que les manufactures de Mulhouse écoulent leurs produits sur Paris. Ce sont là des faits politiques, militaires, économiques... » En dehors et au-dessus de ces contingences reste la seule chose qui, pour un Alsacien, vaille la peine d'être protégée et maintenue, la civilisation alsacienne.

Cela n'est point un mot creux et dénué de sens.

Tous les Allemands qui ont émigré en Alsace depuis l'annexion ont éprouvé que cette province était douce et bonne à habiter, mais, tous, ils ont senti qu'ils y étaient des étrangers. Si dans chaque ville, deux sociétés se sont

formées, vivant à l'écart l'une de l'autre, les ressentiments des annexés furent d'abord la cause de cette séparation. Mais le temps passe et les barrières sont toujours dressées. Quand elles s'abaissent, par hasard, ce n'est point qu'un Alsacien s'est germanisé, c'est qu'un Allemand est parvenu à se donner des mœurs, des goûts alsaciens, une « culture » alsacienne, ce qui veut dire, les Allemands n'en font pas mystère, une « culture » française.

11 y a quatre ans, M. le professeur Werner Wittich de l'Université de Strasbourg, — un Allemand, — a écrit sur la culture allemande et la culture française en Alsace, une étude d'une rare finesse et d'une belle impartialité. Il y a analysé le génie des deux races et montré ce que les Alsaciens tenaient de Tune et de l'autre : Germains, selon lui, par la formation morale et intellectuelle, Français, par le sentiment démocratique et par ce qu'il nomme « la culture des sens » (art, vêtement, cuisine, etc.). Or, à son avis, si l'Allemagne peut développer avec succès les germes allemands qui sont au fond de la nature alsacienne, elle ne saurait imposer à l'Alsace son esprit monarchiste et aristocratique, ni lui faire oublier ce qu'elle doit à l'art, aux usages et au goût de la France. « Ce nest pas tant, dit-il, du mouvement, du génie alsacien dans le sens du génie

allemand que de révolution du génie allemand dans le sens du génie français que dépendra la plus ou moins rapide disparition des différences qui séparent V Allemagne du génie alsacien. »

Que l'on médite cet aveu d'un savant allemand qui connaît bien l'Allemagne, l'Alsace et la France, et l'on comprendra qu'elle n'est ni vaine ni chimérique, l'œuvre de défense pour laquelle de jeunes Alsaciens s'obstinent à demeurer dans leur patrie. Ils y continuent, selon l'expression de M. Barrés, la besogne des légionnaires romains sur le Rhin et d'Odile à la llohenburg.

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