LE CHATEAU DE MARTIN SBOURG
un encouragement et un exemple pour tout ce qui était bien ; j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors je me livrai éperdument à elle »
11 rompit tout lien avec sa patrie, le Piémont, et se fixa à Florence, afin de poursuivre auprès de son amie ses études et ses travaux. Le jour que les brutalités de Charles-Edouard rendirent la vie commune insupportable à la comtesse, et qu'un bref de Pie VI permit à celle-ci de se retirer à Rome, Alfieri l'y suivit. Elle demeurait dans la maison de son beau-frère, le cardinal d'Yorck ; lui, habitait la villa Strozzi, située aux thermes de Dioclétien. « Le soir, je descendais dans la villa habitée, et, quand je m'étais reposé des fatigues de l'étude avec la vue de celle pour qui seule je vivais, pour qui seule j'étudiais, je retournais content à mon désert où je ne rentrais jamais plus tard que onze heures. »
Les parents du comte d'Albany s'émurent du scandale de ces visites quotidiennes. Devançant l'ordre de quitter Rome qu'il allait sans doute recevoir, Alfieri partit. La séparation dura plus d'une année. Le poète voyagea en Italie, en France, en Angleterre, jusqu'au jour où il apprit que le prétendant avait fini par consentir à la séparation a mensà et thoro, et que la comtesse, désormais libre, allait se rendre en Suisse et, de là, en Alsace. Il était alors à Sienne En
douze jours, par Trente, Inspruck et la Souabe, il arrivait à Golmar. Alors il se retrouva « tout entier de cœur, d'esprit et dame » et, « presque sans s'en douter », il conçut trois tragédies nouvelles : Agis, Sophronisbe et Myrrha.
Dans un des salons du château de Martinsbourg, on a suspendu deux petites gravures représentant Tune Alfieri et l'autre la comtesse d'Albany. C'est une pieuse pensée. Cependant un souvenir nous embarrasse, si disposés que nous soyons à « voir les choses humaines comme elles sont », ainsi que nous le conseille Sainte- Beuve, dans son joli portrait de la comtesse d'Albany : ces images ont été sans nul doute dessinées d'après des peintures de Fabre.
Stendhal, dans Rome, Naples et Florence a glissé cette phrase perfide : « Il y a d'excellents portraits d'Alfieri par M. Fabre, jeune peintre français qui habitait la même maison. » Depuis, on a déchiré tous les voiles. Et sans doute, Sainte-Beuve a bien raison, quand il écrit : « Le seul tort bien involontaire de la comtesse fut de vivre et de survivre : « Je vis parce que je « ne puis pas mourir », disait-elle. Du moment qu'elle vivait, elle dut arranger sa vie. Peut-on lui en faire un tort et une tache ? Seulement elle
LE CHÀTEA.U DE MARTINSBOURG 19 1
obéit à la loi des ans et au déclin des saisons. Elle baissa d'un cran... » Tout de même, il est ennuyeux d'être obligé de songer à Fabre, dans ce château où Alfieri fut si parfaitement aimé.
Ecartons ces pensées désobligeantes. Si nous voulons connaître les hôtes de Martinsbourg, voici deux portraits que nous pouvons contempler sans scrupule : tous deux sont de la plume d Alfieri.
« Des yeux très noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à une peau très blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé et auquel on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans, un goût très vif pour les lettres et les beaux-arts, un caractère d'ange... » Telle était apparue la comtesse d'Albany aux yeux d'Alfieri, le jour de leur première rencontre — sept ans avant Martinsbourg.
Quant au poète, dans un fier sonnet de ses dernières années, il se dépeignait ainsi luimême :
« Sublime miroir de pensées sincères, montremoi en corps et âme tel que je suis : — cheveux maintenant rares au front, et tout roux; — longue taille et la tête penchée vers la terre ; — un buste fin sur deux jambes minces ; — peau blanche, yeux d'azur, l'air noble ; — nez juste, belles lèvres et dents parfaites ; — plus pâle
de visage qu'un roi sur le trône ; — tantôt dur, amer, tantôt pitoyable et doux ; — courroucé toujours et méchant jamais ; — l'esprit et le cœur en lutte perpétuelle; — le plus souvent triste, et par moment très gai; — tantôt m'estimant Achille, et tantôt Thersite. — Homme estu grand ou vil ? Meurs et tu le sauras. »
Je n'ai pas de chance : ayant recopié ce sonnet, je m'aperçois qu'il est dédié à Fabre — toujours Fabre ! — à l'occasion du portrait que celui-ci entreprit, six mois avantla mort d'Alfieri... Décidément Sainte-Beuve avait raison. Le plus sage est de voir les choses humaines comme elles sont.
Les deux amants demeurèrent deux mois à Martinsbourg. Ils se quittèrent de nouveau. Il reprit le chemin de la Toscane. Elle alla passer l'hiver à Bologne, puis, décidée à ne plus retourner à Rome, gagna la France. Au mois d'août suivant, ils se retrouvèrent en Alsace. Cette fois, Alfieri apportait ses papiers, une partie de ses livres, etamenait avec lui toute sa cavalerie...
Ce poète avait deux passions, la haine des tyrans et l'amour des chevaux. Dans son dernier voyage en Angleterre, il avait acheté quatorze chevaux de race, en souvenir des quatorze tragédies qu'il avait déjà composées. Dans ses
ALFIERl
Par Fabre.
(Musée des Offices).