LE CHATEAU DE MARTINSBOURG
Mémoires, il nous a conté les inquiétudes et les tracas que cette caravane lui avaient causés tout le long de la route de Londres à Turin, le débarquement à Calais, la traversée de la France et le passage du Mont-Cenis. Il se moquait un peu de sa propre manie, mais ne dissimulait pas le plaisir de vanité qu'il trouvait à voyager en un tel équipage. Il arriva donc à Martinsbourg avec ces quatorze bêtes, et n'eut garde d'oublier « son beau fauve, son Fido lui-même qui, dans Rome, avait reçu plusieurs fois le fardeau de sa bien-aimée. »
Cette seconde réunion ne dura pas au delà du mois de décembre. La comtesse devait passer l'hiver à Paris. Alfîeri la conduisit jusqu'à Strasbourg, puis retourna s'enfermer dans le château de Martinsbourg. Là, il acheva trois tragédies, termina un poème, composa une tramélogédie, et un dialogue. Un jour, son amie lui ayant écrit qu'elle venait d'assister avec un vif enthousiasme à une représentation du Brutus de Voltaire, il sentit soudain son cœur et son esprit se remplir « d'une émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain », et il se dit : « Et quels Brutus ! des Brutus d'un Voltaire ? J'en ferai moi, des Brutus... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir à qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou de moi, ou d'un Français, qui, né du
peuple, a, pendant plus de soixante et dix ans, signé : Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. » Et, sur-le-champ, « avec la rapidité de l'éclair », il conçut ses deux Brutus. Cette effervescence d'imagination lui valut au printemps un terrible accès de goutte. Puis, son amie n'ayant pu venir le rejoindre à la date promise, il tomba dans un grand trouble d'esprit. Enfin, au mois d'août, le retour de la comtesse lui rendit la joie, la santé et l'inspiration.
Quelle fut leur vie dans cette solitude? On la peut imaginer d'après le tableau qu'Alfieri a tracé d'un séjour qu'ils firent ensemble, quelques années plus tard, dans une villa voisine de Florence. Nous étions, dit-il, « infatigablement occupés l'un et l'autre de l'étude des lettres ; car, assez forte sur l'allemand et sur l'anglais, également bien instruite dans l'italien et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre nations, et, de l'ancienne, les traductions qui ont été faites dans ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu'il faut savoir. Je pouvais donc m'entretenir de tout avec elle, et, le cœur et l'esprit également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand il nous fallait vivre tête à tête, loin de tous les soucis de l'humanité ».
Ils s'arrachèrent pourtant à cette heureuse solitude, et allèrent passer quelques mois à
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Paris, la ville qu'Alfieri exécrait entre toutes. Puis, encore une fois, ils furent passer l'été en Alsace. Alfieri faillit y mourir d'une attaque de dysenterie. A la fin de l'année 1787, il retournèrent à Paris, suivis de toute la cavalerie du poète. Jamais ils ne revinrent à Martinsbourg.
Les hasards de la destinée avaient condamné Alfieri à devenir l'hôte du peuple qu'il détestait. Cette haine de la France et de Paris en particulier peut s'expliquer par bien des raisons. La plus décisive, Alfieri lui-même l'a confessée : la première fois qu'il vint à Paris, il y essuya de continuelles averses, quinze jours durant. C'est ainsi que, chez les hommes impressionnables, naissent les préjugés les plus tenaces. Puis Alfieri reprochait à la France d'avoir corrompu la langue, les mœurs et le génie de sa patrie ; toute sa vie intellectuelle fut un long et douloureux effort pour se libérer de la tyrannie des mots et des pensées françaises. Il souffrit des entraves qu'une éducation toute française mettait au libre essor de son imagination ; il souffrit encore davantage de n'avoir jamais pu briser ces entraves, et de sentir que, dans la structure de ses tragédies et parfois même jusque dans son style, il restait asservi à
la discipline du goût français. Enfin, cet ennemi des rois, cet amoureux de la liberté, haïssait les Français, parce qu'ils lui semblaient parodier, caricaturer, insulter ses propres idées, ses propres croyances ; il avait écrit contre les tyrans des tirades forcenées, mais à la manière des républicains de la Rome antique, en aristocrate ; et quand il vit à l'œuvre les tigressinges, comme il appelait le peuple de Paris, il eut un sursaut de dégoût. Dès longtemps il avait senti quel abîme le séparait des disciples de Jean-Jacques Rousseau.
Mais pour comprendre et définir le misogallisme d'Alfieri, il faudrait étudier jusque dans son fond ce génie singulier qui porta toutes ses passions « à un degré d'énergie qui ne s'est peut-être jamais concentré dans un cœur d'homme depuis les fureurs du moyen âge1... » Et ce n'est pas le lieu à propos d'un pèlerinage à Martinsbourg.
Je me contente de noter l'indication du logis que prit Alfieri à Paris, lorsqu'il eut quitté l'Alsace : « ... Je cherchai une maison et j'eus le bonheur d'en trouver une très tranquille et très gaie, isolément située sur le boulevard neuf du faubourg Saint-Germain, au bout de la rue du
* Stendhal. Il y a, sur Alfieri, dans Rome, Naples et Florence (p. 35ç^ quelques pages d'une rare beauté que Stendhal dit avoir traduites des cahiers d'un ce* "Ma comte Neri.
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Montparnasse. J'y avais une fort belle vue, un air excellent et la solitude des champs. En un mot, c'était le pendant de la villa que j'avais habitée dans Rome, aux thermes de Dioclétien. » Et je demande aux personnes que passionne le jeu des anciennes topographies de bien vouloir chercher l'emplacement précis de la maison à laquelle Alfieri fit l'honneur de la comparer à la villa Strozzi.
Quant aux quinze chevaux, Alfieri en céda a presque la moitié à son amie qui en avait besoin pour son service ».
A Wettolsheim, le souvenir d'Alfieri et de la comtesse d'Albany resta longtemps vivant, dit-on, et les gens du village parlaient « d'une illustre princesse étrangère et d'un grand seigneur italien qui n'était pas son mari ».
Dans un charmant opuscule où Mme Lina Beck-Bernard a recueilli quelques souvenirs sur son arrière-grand-père, Théophile-Conrad Pfeffel, le poète aveugle de Golmar, j'ai lu un récit que je veux transcrire, car il nous fait pénétrer dans le salon du château de Martinsbourg, et nous peint au naturel la vie des hôtes.
C'est « la fille d'une amie de la famille Pfeffel » qui conte ses souvenirs sur Alfieri : « La
comtesse Albany me vit chez ma cousine de Maltzen ; j'avais alors six ans, des cheveux frisés, des joues roses. La princesse déclara que je ressemblais à l'Amour, et demanda à ma mère la permission de memmener à son château de Wettolsheim. Elle me fit mettre un maillot de soie rose tendre, une tunique de crêpe bleu céleste, au dos de laquelle étaient attachées des ailes de gaze diaprées de plumes de paon. Pour compléter mon équipage d'Amour, on me donna un arc et un carquois en bois doré, et, ainsi faite, on me déposait au pied d'un vaste sopha de damas jaune, surmonté d'un dais pareil. Sur ce sopha était étendu le comte Alfieri, enveloppé de pelisses, même au gros de l'été. La princesse et quelques dames de ses amies étaient assises à l'entour, pendant qu'Alfieri leur déclamait avec une fureur poétique des passages de ses tragédies. Ses gestes emportés, ses cris passionnés m'intimidaient au possible... » Le joli tableau que cet Amour décontenancé par les vociférations du poète, au milieu d'un cercle de femmes qui s'amusent de la mascarade !.
C'est sur cette vision qu'il faut quitter Martinsbourg et reprendre le chemin de Colmar.