FERRETTE
Précédé d'un perpétuel son de cloche, un petit train suit la route d'Altkirch à Ferrette. A travers des villages fleuris et souriants qui s'allongent sur les bords de 1*111, le petit train chemine si lentement qu'il nous laisse le loisir d'examiner les paysages du Sundgau et de remarquer combien ils diffèrent des autres paysages de la Haute-Alsace. Cette large et paresseuse vallée, où s'étendent de belles prairies et que ferment au loin des coteaux boisés, contraste avec les étroites vallées des Vosges dont les pentes rapides sont vêtues de forêts. Les villages ont changé d'aspect. On ne voit plus ici la grande ferme alsacienne ouvrant son porche cintré sur une vaste cour bordée de bâtiments à galeries et à auvents. Des chalets isolés annoncent le voisinage de la Suisse.
Parvenu au pied des contreforts du Jura, toujours tintant, le petit train s'engage dans
un vallon plus resserré, et, au milieu des hètraies, gagne Ferrette.
Dans un repli de terrain se cachent les premières maisons, le « faubourg », comme disent les Ferrettiens. Le village même reste encore invisible, accroché, un peu plus haut, au flanc de la colline dont le sommet porte un vieux château ruiné, et rien n'est imprévu comme le pittoresque de cette bourgade à trois étages.
Ferrette ne compte que cinq ou six cents habitants, mais fait mine de petite ville. Il possède une vieille église dont la tour est surmontée d'une toiture en bâtière, en forme de bonnet de police, disent les vieux Alsaciens, et cette sorte de couverture, que nous sommes accoutumés de rencontrer dans les églises de l'Ile-de-France et de la Normandie, nous surprend un peu en Alsace où presque tous les clochers se terminent en bulbe ou en pyramide. Sur la place du « faubourg », au pied de l'église, s'étend une large place où une singulière façade à fronton montre d'étranges allégories. Ici vécut un original dont le nom est resté populaire à Ferrette : Philippe-Xavier Desgrandchamps, qui mourut en 1880, à l'âge de quatrevingt-six ans. Il exerçait la profession de notaire, mais s'adonnait volontiers à la mécanique, à l'architecture, à la sculpture et à la poésie. Il a inventé des machines pour imprimer
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les dessins en couleur sur l'étoffe et le papier, des machines à percer, des machines à raboter, un « célérifère » rotatif pour personnes impotentes, un phaéton mécanique, et écrit plus de six mille vers allemands; je ne les ai pas lus, mais un poète jurassien, Napoléon Vernier, tout en regrettant que Desgrandchamps ne respectât pas assez la syntaxe et la rime, Ta loué d'avoir écrit
Deux volumes de vers d'un composé charmant. Qui sont bien le reflet d'un naturel aimant.
Il était, en effet, plein de bonté et plein de zèle pour le bien de ses compatriotes et tâcha, sans succès, d'introduire à Ferrette l'industrie de l'horlogerie. Il voulut décorer sa ville natale et orna sa propre maison de sculptures : le statuaire, malheureusement, n'était pas supérieur au poète. Mais il est amusant, quand on débarque à Ferrelte, de croiser l'ombre de ce brave homme de notaire, bienfaisant et imaginatif. La rencontre nous aide à deviner l'existence paisible et industrieuse que menaient au siècle dernier les bourgeois du Sundgau.
L'unique rue de Ferrette, de la « ville » de Ferrette, forme une terrasse qui domine le vallon ; elle est bordée de gentilles demeures à l'air cossu, et on y voit un hôtel de ville du seizième siècle. Un tribunal tout neuf et d'un
style trop germanique dépare un peu ce charmant tableau.
De là, une chaussée en lacet gravit la côte et pénètre dans l'enceinte du château dont les quatre tours n'ont pas encore péri tout entières. Plus haut, se dressent les ruines déchiquetées du doujon seigneurial. La vieille demeure des comtes de Ferrette était restée debout jusqu'à la Révolution. Louis XIV, en 1669, avait donné cette seigneurie à Mazarin, et, aujourd'hui encore, on trouve dans les forêts voisines des bornes aux armes du cardinal. Les Valentinois héritèrent du domaine, puis les Grimaldi, et le prince de Monaco porte, parmi beaucoup d'autres titres, celui de comte de Ferrette.
Ce fut après le 14 juillet 1789 que commença la destruction du château. Alors des bandes, qui venaient de saccager l'abbaye de Murbach, se présentèrent à Ferrette; elles incendièrent la maison du bailli et firent un feu de joie de toutes les vieilles chartes que leur livra le greffier du bailliage. On racon*e que les brigands découvrirent un coffre rempli d'argent et que, n'ayant pu le forcer, ils se contentèrent d'y pratiquer un trou : chacun y devait plonger la main et emporter sa prise ; l'un d'eux ayant tenté de renouveler l'opération, un autre le vit faire et, d'un coup de cognée, lui coupa la main
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qui resta dans le coffre. Puis on pilla le château. Le temps, là comme ailleurs, a achevé l'œuvre des révolutionnaires.
De la plate-forme du château le regard découvre un des spectacles les plus grandioses et les plus émouvants que puisse offrir la terre d'Alsace, la lumineuse trouée de la vallée du Rhin, entre les Vosges et la Forêt-Noire. Plus près ondulent les plantureuses campagnes du Jura alsacien. Au pied de la hauteur qui porte cet admirable belvédère, des bois de hêtre, cachent dans leur ombre épaisse des rochers et des grottes que l'imagination populaire a peuplés de légendes.
La grâce et la bonhomie d'une petite villedans le cadre d'un joli et surprenant paysage, des ruines qui évoquent les tragiques souvenirs de la guerre de Trente Ans, des forêts dont chaque clairière est embellie d'un conte de fée, c'est de tout cela que se compose le charme de Ferrette. Peut-être l'aurais-je goûté moins vivement si un vieil et charmant Alsacien ne me l'avait rendu sensible par ses propos et ses récits. Mêlant ses propres souvenirs à ceux qu'il a recueillis de la bouche des anciens, vivante chronique de Ferrette, il m'a fait comprendre de quel trésor nous a appauvris l'abus des livres. Car il est maintenant perdu, l'art de ces conteurs par qui se perpétuaient les traditions de
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chaque village. Jamais je ne pourrai songer à Ferrette sans me rappeler les paroles du bon M. Vogehveid, ces paroles tâtonnantes et nuancées auxquelles l'accent alsacien donnait un tour de si savoureuse malice, sans revoir ce coup d'ceil madré dont chaque mot s'assaisonnait, et j'entendrai ce délicieux vieillard faire en trois phrases le portrait d'un des anciens seigneurs de Ferrette, décrire le passage de Benoît Labre dans une hôtellerie, s'attendrir sur les vertus du notaire Desgrandchamps, narrer d'admirables histoires de contrebandiers et rapporter comment, en 1860, Jude, un Ferrettien, Jude, le mystérieux assassin du président Poinsot, brûla la politesse aux gendarmes qui l'avaient enfermé dans une chambre de l'hôtel de ville...
A une demi-heure de Ferrette, dans la petite vallée de la Luppach, s'élevait avant la Révolution un couvent de franciscains fondé au quinzième siècle. L'église a été démolie en 1 854, et il n'en reste qu'une crypte qui servait à la sépulture des moines; une chaire et un retable qui proviennent de Luppach ont été placés dans l'église de Bouxwiller, le village le plus voisin. De<= ^n^iens bâtiments conventuels il subsiste seulement les communs et un cadran