‹ À travers l'AlsaceChapitre 25 sur 36 · FERRETTE · texte numérisé non relu

FERRETTE

solaire. On a élevé quelques constructions modernes, et l'on y a établi un hôpital où la Caisse des malades de Mulhouse envoie des convalescents.

En 1792, le prieuré de Luppach fut déclaré bien national, et les derniers religieux en sortirent, les vieux chantant le Te Deuin et les jeunes criant : « Vive la nation! » Du monastère on fit un hôpital militaire ; mais cet établissement se trouvait à l'écart de toutes les routes, et il était difficile d'y transporter des blessés. Il n'y avait donc dans la maison qu'un économe et un cuisinier. Or, en 1795, ces deux fonctionnaires reçurent la visite d'un étranger replet, myope et grêlé, qu'accompagnait une dame dont on ne savait si elle était sa gouvernante, sa nièce ou sa femme : c'était l'illustre abbé Delille, l'auteur des Géorgiques et du poème des Jardins.

Il s'était lui-même exilé de Paris après le 9 thermidor, c'est-à-dire à une époque où il y pouvait demeurer sans péril. La date de son départ dément donc la légende selon laquelle il aurait encouru le ressentiment de Robespierre pour avoir flétri les oppresseurs dans un dithyrambe composé à l'occasion de la fête de l'Être suprême. Sans avoir éclairci cette période très obscure de la vie de Delille, Sainte-Beuve a remarqué que celui-ci n'était pas homme à méri-

2<>8 A TRAVERS i/ALSACE

ter le courroux des révolutionnaires, mais il a ajouté équitablement : « Les serins chantent en cage, a dit Marie-Joseph Chénier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant de sang des maîtres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le à son honneur, fut triste et ne chanta pas. »

Ce n'était donc pas en fugitif que Delille, après avoir séjourné quelque temps à Saint- Dié, patrie de sa gouvernante, arrivait dans le Sundo-au. On s'est demandé la raison de son exil volontaire. On a conté qu'il avait pris peur, un de ses amis ayant feint de lui mettre la main au collet, au nom de la loi. On a prétendu que le béotisme des gens du Comité de salut public l'avait dégoûté de vivre à Paris. On Ta soupçonné d'avoir cédé à un mouvement de dépit, à la nouvelle que, pour les récompenses nationales, le poète Le Blanc lui avait été préféré On a dit encore que par cette attitude d'émigrant il voulait se ménager l'avenir... Quoi qu'il en fut, la retraite de Luppach lui plut, et, comme l'hôpital était vide, l'économe se chargea de l'héberger, et le cuisinier de le nourrir.

Il demeura à Luppach pendant une année et y composa, dit-on, son poème de YHomme des Champs. Les gens de Ferrette conservèrent la mémoire de son passage parmi eux. On a coupé, il y a quelques années, dans un bois voisin de

FERRETTE aoo,

Luppach, un hêtre creux où le poète se mettait à l'abri des averses. Aujourd'hui encore, sur la façade d'un des bâtiments de l'ancien prieuré, on lit cette inscription :

IMMORTALI VIRO, LUPPACA DELILIO

Selon une tradition dénuée de vraisemblance, Delille se promenait souvent dans la campagne, s'abandonnant à l'inspiration avec des gestes tumultueux qui causaient aux villageois une profonde stupeur. On a peine à s'imaginer dans ces attitudes byroniennes un versificateur aussi tranquille et aussi spirituel. Le spectacle de la nature ne jetait pas dans une pareille frénésie les descriptifs des temps classiques.

Delille, d'ailleurs, décrivait-il d'après nature ? Ses tableaux ingénieux et glacés n'en donnent pas l'impression. La rime seule commande ses épithètes. Il a pu parfois sentir et même exprimer le charme d'un jardin. Les beautés de la campagne étaient étrangères à ce poète de salon. Les Sundgoviens voudraient que ces vers,

Dans le sein ténébreux de ce bois écarté, Contemplez ces débris d'une abbaye antique, Monuments oubliés du faste monastique.

aient été écrits à la vue des ruines de Luppach. et que ceux-ci,

Tantôt d'un vieux château s'offre la masse énorme Pompeusement bizarre et noblement informe,

aient désigné le château de Ferrette. C'est possible, mais il faut reconnaître qu'un autre monastère et un autre château auraient pu inspirer le même choix d'adverbes et d'adjectifs. Le procès que les poètes de i83o ont fait à Delille n'est pas à reviser.

Un jour, l'Institut national ayant été reconstitué, Delille fut invité à revenir prendre sa place parmi ses anciens collègues de l'Académie française. Il répondit : « Je me suis si bien trouvé de mon obscurité et de ma pauvreté, durant le règne de la Terreur, que j'y reste attaché, ne fût-ce que par reconnaissance ; on m'annonce que ce refus pourra m'attirer quelques persécutions; si cela arrive, dans ce cas je dirai comme Rousseau : Vous persécutez mou ombre. Personne, à vrai dire, ne songea à persécuter ni Delille, ni son ombre. De Luppach, l'abbé et sa gouvernante s'en furent en Suisse, puis en Angleterre. On ne sait pourquoi ils étaient venus dans le Sundgau, et l'on ignore pourquoi ils le quittèrent.

Jean -Henri Schwindenhammer naquit, le 14 juillet 1 76 1 , à Ferrette, où son père exerçait les fonctions ôC archigrammateus , c'est-à-dire de secrétaire du tabellionage. Il reçut une éducation

FERRETTE ail

toute française, puis fit un long séjour en Allemagne. Il y rencontra Schiller, son aîné de deux ans. Il est probable que les deux jeunes gens se connurent à Mannheim, à l'époque où Schiller y fit représenter les Brigands. Sehwindenhammer conçut alors la plus grande admiration pour le poète allemand.

Après avoir parcouru une partie de l'Europe, il revint à Paris et rêva d'écrire des pièces de théâtre. Son terrible nom alsacien eût sonné assez mal aux oreilles parisiennes; il le traduisit en français, et en fit celui de La Martelière.

Sa première œuvre fut, en 1787, une imitation très libre des Brigands de Schiller, sous ce titre : Robert, chef de brigands. La version primitive de ce drame ne fut point celle qu'on représenta plus tard, car cette dernière contient les allusions les plus claires aux événements de la Révolution française. Mais l'accent révolutionnaire qui de l'original avait passé dans la pièce de La Martelière, suffît à expliquer pourquoi Robert ne fut d'abord joué sur aucune scène. La môme raison décida de son succès, lorsque, après l'abolition de la censure, il fut donné au théâtre du Marais, le 6 mars 1792. Ce succès se répéta sur plusieurs théâtres de province.

Lorsqu'on lit ce mélodrame déclamatoire, il est difficile de ne pas trouver justifié le jugement d'Etienne et Martainville, les auteurs de V Histoire

du Théâtre Français : « Nous n'hésitons pas à regarder la représentation de cet ouvrage comme Tune des causes qui ont détruit dans le peuple tout sentiment d'humanité, et enfin, pour le juger en deux mots, nous sommes persuadés qu'il a poussé vers le crime une foule d'hommes égarés et qu'il n'en a pas ramené un seul dans le sentier de la vertu. » Plus tard, pour se disculper, La Martelière disait : « Ma pièce a été faite trois ans avant la prise de la Bastille. Ni elle ni moi nous ne sommes cause de la Révolulion. » Sa pièce n'en était pas moins devenue, grâce aux circonstances, une véritable apologie du tribunal révolutionnaire. Ainsi l'interprétait tout le public, car, après Thermidor, les comités de salut public et sûreté générale jugèrent prudent de l'interdire, et ils reçurent alors de La Martelière la pétition suivante qui fut renvovée au Comité de législation, le 29 brumaire an III :

« Citoyens,

L'amour du bien public vous a déterminés à faire arrêter les représentations d'un ouvrage donné jusqu'ici sous le titre de Robert, chef de brigands.

« Je n'ai pas été le dernier à m'apercevoir combien le changement des temps et des circonstances avait rendu cette mesure juste et indispensable. J'aurais prévenu vos ordres en retirant moi-même cet ouvrage, si la pureté de mes intentions ne m'avait caché jusque-là ce qu'il pouvait contenir de dangereux.

« Il ne m'est donc resté que le mérite de la soumission,

FERRETTE 2i3

mais si vous remontez à l'époque où il a été fait (en 1 787), j'aurai peut-être quelque droit à votre indulgence pour avoir osé écrire dans un temps de servitude ce qu'on a pu entendre sans peine sous un régime répubicain.

« Quoi qu'il en soit, je ne connais d'autre intérêt que celui du peuple, d'autre volonté que celle de ses représentants. Je me fais donc non seulement un devoir, mais un vrai plaisir de renoncer à cet ouvrage, quoique son produit ait fait, depuis la suppression de ma place (l), toute ma fortune et celle de ma famille.

« Cette considération me détermine à vous demander un emploi, soit dans une bibliothèque nationale, soit dans quelque autre partie de l'instruction publique où la connaissance des langues et l'étude des belles-lettres puissent m'être de quelque avantage. J'attends votre décision avec confiance, persuadé que vous ne laisserez pas dans l'inaction un père de famille qui ne demande que l'occasion de se rendre utile.

« Quant à mes autres ouvrages, je les soumets ainsi que ma conduite à toute la sévérité de votre censure. Si l'on y trouve des erreurs, on y reconnaîtra à coup sûr des intentions pures et les principes d'une âme républicaine qui, même avant la Révolution, était ennemie de tous les genres de tyrannie.

« Je m'en rapporte au surplus au témoignage des comités révolutionnaires des sections de la Fraternité et de l'Homme armé où j'ai demeuré depuis le commencement de la Révolution.

« La Martelière, »

Rue du Chaume, n° ar.

Gomment fut accueillie cette pétition ? La Martelière obtint-il la place qu'il sollicitait? Tout

1 On iguore quelle place.

2l£ A TRAVERS LALSACK

ce que nous savons de sa vie pendant la période révolutionnaire est contenu dans ce document. La pétition de l'an III était d'ailleurs le commencement d'une sage conversion qui devait le conduire loin, très loin de la Révolution. Nommé en i8o3 à un poste dans l'administration des droits réunis, il passa ia dernière partie de son existence à composer d'honnêtes comédies, de vertueux mélourames et des romans égrillards. En 1816, il se signala par son zèle royaliste; certains biographes ont même affirmé que, quand il mourut, en i83o, il était M. de La Martelière... Cette destinée ressemblerait à celle de beaucoup d'autres gens de lettres qui débutèrent au temps de la Révolution, s'accommodèrent de l'Empire et s'enthousiasmèrent pour la Restauration, et elle ne mériterait pas grande attention, si La Martelière n'avait joué un rôle dans l'histoire littéraire de son temps, en révélant Schiller à la France. De Robert, chef de brigands, George Sand a tout dit : « Ce n'est qu'une misérable imitation des Brigands de Schiller et pourtant cette imitation a L'intérêt et de l'importance, car elle implique toute une doctrine. C'est le système jacobin dans son essence : Robert est un idéal de chef de la montagne, et j'engage mes lecteurs à le relire comme un monument très curieux de l'esprit du temps. » La Martelière avait du reste négligé de prononcer à cette occa-

FERKETTE ai 5

sion le nom de Schiller; « drame imité de l'allemand », telle était la seule mention qui suivait le titre de son ouvrage. Quand, sur la liste des étrangers auxquels l'Assemblée législative décernait la qualité de citoyens français, quelqu'un fit ajouter le nom de Schiller, « publiciste allemand », qui, transformé par un scribe en Giller, devint Gilleers au Moniteur et tout bonnement Gille au Bulletin des Lois, La Martelière fut-il l'inspirateur de cet hommage ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais, quelques années plus tard, en 1799, il publia, sous le titre de Théâtre de Schiller, la traduction d'Intrigue et Amour, de la Conjuration de Fiesque et de Don Carlos. Dans la préface qu'il avait mise en tête de ce recueil, il montrait le grand intérêt que les Français devaient prendre au théâtre allemand, et en particulier aux drames de Gœthe et de Schiller qu'il mettait au-dessus de ceux de Shakespeare. En 1801, il fit représenter un drame Y Amour et l'Intrigue ou il s'écartait beaucoup moins du texte de Schiller qu'il ne l'avait fait en imitant les Brigands. Il a donc devancé Mme de Staël, et. grâce à lui, les imaginations françaises ont pour la première fois subi le prestige du romantisme allemand.

Observons que cette initiation a été l'œuvre d'un Alsacien. Avec La Martelière commence cette longue série d'écrivains qui, nés entre le

■ilO A TRAVERS L ALSACE

Rhin et les Vosges, se sont chargés, un siècle durant, de faire connaître aux Français les idées et la littérature de l'Allemagne. Possédant les deux langues et pénétrée du génie des deux peuples, l'Alsace était l'intermédiaire naturel par qui devaient s'opérer ces échanges intellectuels. Elle n'a jamais failli à cette mission, pas même après l'annexion, car c'est encore par des Alsaciens que, depuis quarante ans, nous sommes instruits de l'art et de la pensée germanique : ai-je besoin de rappeler les excellentestraductionsdeNietscheparM. Henri Albert, les belles études de M. Lichtenberger sur Wagner ou sur Nietsche ?

Le Ferrettien La Martelière a inauguré cette entreprise dont les deux nations tirent un égal profit. C'est pourquoi j'ai insisté sur sa vie et ses travaux ^2).

1 Sur Ferrette, sur Delille à Luppach. sur La Martelière, j'ai consulté et mis à profit un travail très intéressant publié par M. L. Manhart dans l'Express de Mulhouse (1904-1905). Sous forme de récits familiers, c'est une suite d'études précises et consciencieuses où l'auteur a présenté avec émotion l'histoire et les légendes du Sundgau. M. L. Manhart ma communiqué la curieuse lettre de La Martelière que j'ai citée et qui était, jusqu'à présent, inédite.

Page 1