‹ À travers l'AlsaceChapitre 26 sur 36 · CHŒUR DE SAINT-NICOLAS DE HAGUENAU · texte numérisé non relu

CHŒUR DE SAINT-NICOLAS DE HAGUENAU

L'Alsace fut le champ de bataille où s'entrechoquèrent les armées de l'Europe, et l'histoire de chacune de ses villes n'est qu'une suite de sièges, de ruines et d'incendies. De toutes les petites cités alsaciennes, aucune peut-être n'a aussisouvent, niaussicruellementqueHaguenau, souffert des rigueurs de la guerre. Ville impériale, ville libre, ville française, Haguenau a été pris, brûlé, démantelé, puis rebâti et refortifié pour subir de nouveaux assauts et de nouveaux désastres. C'est au dix-huitième siècle seulement qu'il a commencé de connaître la paix et la sécurité. Pour le deviner, il suffit de se promener dans les rues et de considérer les architectures. Peu de constructions subsistent qui soient antérieures au règne de Louis XV. Quelques débris des anciens remparts, quelques tours, une grande arche de pierre sous laquelle passe la Moder. deux églises, deux ou trois logis de la Renaissance, tels sont les seuls vestiges de la ville

2l8 A TRAVERS L ALSACE

ancienne. Mais partout on voit des balcons arrondis, des masques souriants, de délicates ferronneries. Sur la grand'place, l'hôpital montre sa façade élégante. Ailleurs, de modestes maisons présentent des portes d'un dessin délicieusement contourné : ailleurs encore, des ovales de pierre sculptée encadrent les lucarnes d'une immense toiture alsacienne.

Wissembourg m'a, un jour, ravi par ses charmantes maisons du dix-huitième siècle. Haguenau n'offre ni un ensemble aussi complet, ni une physionomie aussi touchante. C'est une ville riche, car elle possède la forêt qui s'étend à ses portes et qui est la plus vaste de l'Alsace; depuis vingt ans, des constructions modernes se sont donc élevées, çàetlà, qui altèrent un peu le caractère de la ville d'autrefois. Malgré tout, l'empreinte de l'art français est ici trop profonde pour que nous n'ayons point un instant l'illusion de nous croire « chez nous ». La réalité, d'ailleurs, a vite fait de nous convaincre que nous sommes « chez eux ». La réalité, ce sont les enseignes, les affiches, les uniformes, c'est le colossal bâtiment d'un musée, formidable comme une citadelle ou une brasserie, c'est un palais de justice tout neuf où un architecte s'est appliqué à « faire du dix-huitième siècle », mais quel dix-huitième siècle î une sorte de barock-styl exaspéré que décorent ici de grosses guirlandes

d'une terrifiante lourdeur, là des vases pareils à de vieux casques bavarois, et que rehausse une indiscrète polychromie, car les encadrements des mansardes, les gouttières et même les tuyaux de descente sont badigeonnés de blanc et de bleu ! Et on ne sait lequel, du musée ou du palais de justice, est le plus oifensant dans cette petite ville, si gentiment ordonnée, le long de ses canaux, autour de ses places plantées de vieux arbres, et à qui les eaux, les verdures et le silence donnent un charme presque flamand.

Saint-Georges de Haguenau fut une belle église composée d'une nef romane et d'un chœur gothique. Mais de féroces restaurations et surtout de terribles peinturlurages l'ont affreusement défigurée. Les murs sont couverts de fresques, les voûtes revêtues d'un « décor floral », les chapiteaux alternativement coloriés en rouge et en bleu. Nous possédons, en France, quelques vieux édifices auxquels on a infligé ce traitement barbare : ils sont rares, heureusement. Mais la manie de repeindre les églises a sévi dans toute l'Alsace, depuis l'annexion. Saint- Pierre-le-Jeune de Strasbourg est le plus ridicule spécimen de cette méthode désastreuse. Cent monuments précieux ont subi le même sort. La charmante église ogivale de Walbourg (non loin de Haguenau) a reçu une décoration « dans le style du quinzième siècle », c'est-à-dire em-

220 A TRAVERS L ALSACL

pruntée à des livres d'heures, car ce sont des encadrements de manuscrits que Ton agrandit consciencieusement pour en orner les voûtes des églises ! Par bonheur, l'humidité mettra fin bientôt à ce carnaval archéologique. Avant cinquante ans, il ne restera rien de tous ces badigeonnages.

En attendant, les Alsaciens s'en offusquent et en font un thème d'incessantes railleries. Les Allemands en sont un peu déconcertés, car, du Rhin à la Vistule, ils ont peinturluré toutes leurs églises, et tiennent pour une maxime indiscutable que le goût de la couleur est un des signes où se reconnaissent l'énergie et la jeunesse de la race germanique. Néanmoins, malgré les exhortations de quelques esthètes pangermanistes, ils ne se sont pas encore avisés de peindre les portails de la cathédrale de Strasbourg.

A l'une des extrémités de Haguenau, près de la porte de ^Yissembourg. s'élève l'église gothique de Saint-Nicolas. Elle renferme de merveilleuses sculptures sur bois, les plus parfaites qui soient en Alsace, avec celles de l'église de l'ancienne abbaye de Marmoutier. Elles décorent le buffet de l'orgue, la chaire, les lambris et les stalles du chœur. La chaire, dont toutes les lignes s'infléchissent avec une délicate élégance, est couronnée de statuettes d'enfants d'une grâce et

HAGUENAU ET NEUBOURG 2'2i

d'une vérité inimitables. Quant au chœur, ses boiseries appartiennent à deux styles : celles de l'entrée avec leurs cadres rectangulaires, leurs guirlandes et leurs médaillons sont du pur Louis XYI, les autres qui garnissent le chœur proprement dit montrent la fantaisie et l'opulence du décor Louis XV Les miséricordes sont ornées tantôt de rocailles, tantôt de tètes d'anges. Quatre stalles sont surmontées de dais que forment des palmes et que soutiennent des cariatides. Tout cet ensemble trahit la main d'artistes sûrs et habiles ; mais on y distingue deux exquises cariatides, des anges en prière, qui, par un touchant accent de vérité et par une parfaite exécution, surpassent de beaucoup les autres sculptures.

Tout en admirant ces œuvres charmantes, on est obligé de remarquer qu'elles ne semblent pas avoir été faites pour la place qu'elles occupent : le buffet d'orgue a été diminué ; la chaire s'adapte assez mal au pilier à laquelle elle est accolée. On devine que, dans le chœur, certaines parties ont été rognées et d'autres rafistolées, et qu'il doit manquer ici quelques panneaux de la décoration primitive. On soupçonne que les épaves de quelque autre église détruite sont venues échouer à Saint-Nicolas. Alors on s'informe et voici ce que l'on apprend.

A deux lieues de Haguenau, à Neubourg, s'é-

levait jadis un monastère cistercien qui fut presque entièrement démoli en 1793. Plus tard, la bande noire acheva d'en raser les ruines. Mais, au commencement du dix-neuvième siècle, un curé de l'église Saint-Nicolas eut la pieuse pensée de sauver ce qui restait des décorations de l'église et fit transporter les boiseries à Haguenau. Il les plaça de son mieux dans son église et relégua dans un grenier les fragments qu'il ne put employer. Plusieurs de ces panneaux, de style Louis XVI, furent alors utilisés dans le chœur de Marmoutier; d'autres morceaux se trouvent maintenant au musée de Haguenau.

Il faut donc aller au musée, sans se laisser intimider par l'aspect germanique et redoutable du monument. A l'intérieur, de vastes salles bien éclairées renferment quelques beaux meubles et quelques souvenirs historiques ; d'autres, non moins bien éclairées, sont encore absolument vides... Le musée de Haguenau est un musée en expectative. C'est là qu'on a hospitalisé les restes des richesses de Neubourg : des panneaux sculptés, un bas-relief en bois daprès la Gène de Léonard de Vinci, deux statues d'enfants, une magnifique armoire de sacristie, etc.

Enfin, devant l'église Saint-Georges, au milieu d'un jardinet, s'élève une jolie fontaine que couronne un groupe d'enfants. Elle ornait jadis une des cours de Neubourg.

A la vue de tous ces débris, j'éprouve le désir de savoir s'il ne subsiste plus aucun vestige du monastère pour lequel furent créées ces précieuses sculptures. On m'affirme que tout a été abattu et rasé. Néanmoins, je suis la vallée de la Moder jusqu'à Neubourg.

Au milieu des prairies, sur le bord de la petite rivière, une vieille et solide muraille ferme encore de trois côtés l'enclos de l'abbaye. Un haut et noble portail en grès des Vosges marque l'entrée du domaine. Un vieux bâtiment d'écuries et la maisonnette du portier sont encore debout, et en voyant la petite porte qu'entourent d'élégantes moulures, on ne peut douter que cette construction ne soit contemporaine des boiseries de Saint-Nicolas. Et c'est tout. A la place des bâtiments du cloître et de l'église s'étendent des prés et des cultures. Rien ne reste du vieux monastère fondé, en 1128, par Renaud, comte de Lutzelbourg. Le particulier qui acquit Neubourg comme bien national, a achevé l'œuvre des pillards de la Révolution. Les paysans du voisinage se sont emparés des pierres pour bâtir leurs maisons. La bibliothèque et la galerie de tableaux sont tombées dans on ne sait quelles mains. Jusqu'en 1846, dit-on, l'on voyait encore au milieu des champs une sorte de petite chapelle gothique, surmontée Tune pyramide de pierre et flanquée de cio-

aa4 A TRAVERS L ALSACE

chetons; elle fut alors sauvagement détruite. Haguenau possède tout ce que les démolisseurs ont épargné.

Ces religieux de Neubourg qui avaient orné leur église de si belles boiseries, et dressé au milieu du cloître une si aimable fontaine, étaient infidèles à l'esprit de Citeaux, et les vandales modernes n'ont fait ici que venger saint Bernard. Ils Font trop bien vengé, et, quand on vient d'admirer les sculptures recueillies dans l'église Saint-Nicolas, on ne peut sans tristesse contempler ces lieux maintenant déserts.

Le site où prièrent les fils de saint Bernard et où, plus tard, quelques moines sans austérité goûtèrent, dans une élégante retraite, les plaisirs de la chasse ou de l'étude, est d'une mélancolie qui s'accorde avec le souvenir de ces dévastations. L'horizon, au delà de la Moder, est brusquement fermé par la lisière de la forêt de Haguenau. Ce matin d'automne où la curiosité m'a conduit à Neubourg, des flocons de brume flottent sur les prairies et sur les futaies jaunissantes de la « forêt sainte ». Un rayon de soleil les fait évanouir; mais le paysage, même dans la pleine lumière, reste grave et sans sourire.

Page 1