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SOULTZ-SOUS-FORÊTS. — LES LETTRES DE LA BARONNE DE BODE

Soultz-sous-forêts est une bourgade de la Basse-Alsace, à mi-chemin entre Haguenau et Wissembourg, à la lisière de la forêt de Haguenau. Avant la Révolution, Soultz était encore placée sous la suzeraineté de l'arehevêque-électeur de Cologne. C'était une de ces innombrables principautés sur lesquelles des princes étrangers avaient conservé leurs droits, bien que l'Alsace fit depuis un siècle et demi partie du royaume de France. Cette situation étrange compliquait singulièrement l'état des biens et des personnes entre les Vosges et le Rhin, et la carte de l'Alsace, avec ses vieilles divisions féodales, offre, en 1789, l'aspect d'une extraordinaire mosaïque.

Soultz, jusqu'en 1720, avait fait partie de la baronnie de Fleckenstein, puis était passée aux Rohan-Soubise. La mort du dernier des Rohan- Soubise avait laissé le fief vacant. L'archevêque de Cologne, en 1788, en investitle baron de Bode

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C'est l'histoire du dernier seigneur de Soultzsous-forêts que je voudrais résumer d'après un vivant récit qu'a publié M. F. Dollinger dans la Revue alsacienne illustrée*. Celui-ci s'est servi des lettres de la baronne de Bode qui a conté, avec un merveilleux naturel, les événements de sa dramatique destinée. En même temps, sa profonde connaissance des choses de l'Alsace a permis à M. Dollinger d'indiquer, clairement, mais sans y insister, tout ce que ces documents nous apprennent sur l'histoire de l'Alsace avant et pendant la Révolution.

Le baron Auguste de Bode est un Hessois. né à Fulda. Sans perdre sa nationalité, il s'est mis au service de la France. Il est lieutenant-colonel du régiment de Royal Deux-Ponts, en garnison à Lille, lorsqu'il y rencontre une jeune Anglaise venue sur le continent avec quelques amis, Mary Kinnersley, fille d'un gentilhomme du StafFordshire. Il l'épouse. Les ressources du ménage sont médiocres, et chaque année Mrae de Bode donne un enfant à son mari. Il leur faut trouver quelque moyen d'établir leur fortune. Le baron permute et devient lieutenant-colonel du régiment de Nassau-Infanterie qui appartient au

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prince de Nassau-Saarbrùck, mais qui n'en fait pas moins partie de l'armée du roi. Il prend ses quartiers à Sarrelouis et exerce à la cour de son souverain, le prince de Nassau, la charge de « grand-maréchal des voyages », tandis que sa femme devient dame d'honneur de la princesse. Maisle nombre de ses enfants augmente toujours, et les fonctions à la cour de Nassau sont surtout honorifiques. M. de Bode se décide à vendre sa charge de lieutenant-colonel et se met en quête d'une seigneurie dont il pourra exploiter les revenus.

Le fief de Soultz est vacant. Mais la charge de lieutenant-colonel n'a été payée que 125.000 livres. L'archevêque-électeur de Cologne en réclame 200.000 pour prix de l'investiture. Un beaufrère de la baronne de Bode offre d'avancer les 76.000 livres qui manquent. Le « grand-maréchal des voyages » se rend à Bonn; il y est accueilli le mieux du monde par Maximilien, archevêqueélecteur de Cologne, le plus jeune des fils de Marie-Thérèse, célèbre par son extraordinaire appétit. Pour avoir trop bien complu à son suzerain, il revient chez soi avec une fièvre bilieuse, mais féodalement investi de la seigneurie de Soultz. Cette investiture féodale ne suffît pas encore. Le roi de France exige que les vassaux des princes possession/les en Alsace lui rendent l'hommage et acquièrent la nationalité française.

« Cette plaisanterie, écrit la baronne, a coûté à Auguste plus de quinze cents livres » Enfin, au mois de décembre 1788, le nouveau seigneur se présente à la frontière de sa seigneurie.

11 est reçu en grande pompe. Salves d'artillerie, sonneries de cloches, harangues des notables. Les bourgeois ont revêtu des uniformes militaires bleu et rouge; les juifs sont costumés en dragons vert etécarlate. Dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, quatre fauteuils de damas ont été disposés pour le président du Conseil souverain d'Alsace, commissaire du roi de France, pour le nouveau seigneur et son épouse et pour le bailli de Soultz, M. Rothjacob. Sur une table recouverte d'un napperon, une touffe de gazon a été placée dans un plat d'argent. Après un beau discours, le commissaire du roi présente ce gazon symbolique au baron de Bode, lui signifiant ainsi qu'il peut prendre possession de son domaine. Des jeunes filles offrent des bouquets. Une jeune juive présente un parchemin enluminé qui porte une prière en allemand et en hébreu. On se rend à l'église. Le curé célèbre la messe. Le pasteur luthérien prononce un discours. Les quatre cents chefs de famille prêtent le serment. C'est le premier acte d'un opéracomique. Mais nous sommes en 1788, et les événements se chargeront bientôt d'accuser l'ironie de cet aimable prologue.

Pour le moment, le baron et la baronne de Bode s'abandonnent au divertissement de l'idylle féodale. Ce sont d'ailleurs de fort braves gens. Le mari est un militaire plein de bravoure et un excellent père de famille. Son cœur vaut mieux que son intelligence. Mais sa femme est là pour diriger et administrer les affaires de la seigneurie. C'est une femme de tête, pratique, raisonnable, d'un esprit vif et primesautier. Eile partagera la plupart des illusions de sa caste et de son milieu, un peu par vanité, mais surtout parce que le nouveau régime la ruinera, elle et les siens. Et qu'aurait pu comprendre à la Révolution française une Anglaise, mariée à un Allemand, transplantée en Alsace, sujette du roi Louis XVI, et vassale de l'archevêque de Cologne?

Sa joie éclate dans une des premières lettres qu'elle écrit de Soultz. (Les lettres de la baronne de Bode sont adressées à ses parents d'Angleterre.) » Soultz est notre capitale, outre laquelle nous possédons six villages. Nous sommes entièrement les maîtres et avons droit de haute et de basse justice. Nous fixons toutelajuridiction civile. Nous avons au moins une douzaine d'emplois à distribuer, et je dois dire que nous avons été bombardés de sollicitations depuis l'investiture. J'espère que cela va bientôt finir, parce que nous avons accordé presque toutes les places.

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Je puis difficilement vous en donner une idée, tant la forme du gouvernement est différente du gouvernement anglais. Le premier poste est celui de Bailli. C'est un poste très important, et quoiqu'il ne soit pas occupé par une personne de qualité, celui qui le détient a pourtant chevaux et voiture et une table aussi bien servie que celle d'un lord anglais. La seconde place est celle du Greffier, qui est le chef du bureau des registres et qui est aussi de la société. Ensuite viennent l'intendant, le maître d'hôtel, le trésorier, les huissiers, sergents, geôliers, gardiens, etc., tout entièrement à notre choix et à notre solde

« Vous saurez que Soultz a une jolie et agréable situation et que c'est un charmant et riche coin de terre. H y a une cathédrale, une église protestante et une synagogue. Nous avons ici trente-quatre familles juives qui sont tenues de nous payer une redevance pour la permission de vivre ici. Les dîmes, grosses et menues, nous reviennent de droit. Nos sujets sont tenus de nous pourvoir d'une quantité de poules, de poulets et de chapons, de grains, de foins et de pommes de terre telle que nous ne pourrons jamais la consommer. Il est impossible de vous dire tous les droits que nous avons. Nous ne les connaissons pas nous-mêmes. Chaque femme est obligée de filer pour moi deux livres de lin ou

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de chanvre par an, et chaque sujet mâle ou femelle est obligé de travailler pour nous dix jours par an. Chaque aubergiste est tenu de nous payer une certaine somme pour la licence d'avoir une enseigne et chaque mesure de vin qui entre dans notre territoire nous doit une redevance. Toutes les amendes nous reviennent de droit. Nous possédons aussi le droit d'aubaine et de beaux biens en quantité, tant terres arables que pâturages. La saline est un alleu; elle nous appartenait précédemment. Dansle fief, nous possédons une mine de charbon que nous comptons exploiter et qui nous promet un très gros bénéfice, puis une mine de goudron dont la veine a quatre pieds d'épaisseur. C'est une terre débordante de grain, d'huile et de vin... Si Dieu nous a envoyé beaucoup d'enfants, il nous a donné aussi en abondance de quoi les pourvoir. »

Voilà, en quelques lignes, un raccourci du régime féodal et le tableau d'une petite ville alsacienne à la fin du dix-huitième siècle, bon document historique, qui est aussi un bon document moral, car dans cette lettre on voit mêlés et l'ingénu contentement de régner sur un peuple de sujets mâles ou femelles et la satisfaction, si naturelle chez une bonne ménagère, d'être sûre de ses approvisionnements.

Donc on exploite la saline; on exploite la mine; on remplit la grange aux dîmes, et l'on

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s'installe dans un beau logis tout neuf. Le vieux château des barons de Fleckenstein est en ruine. On se fait construire une spacieuse résidence de famille (le seigneur a déjà huit enfants), une bonne bâtisse à deux étages que la baronne de Bode fera badigeonner et garnir de fenêtres à guillotine, à la mode anglaise; la serrurerie viendra de Londres. Cette maison existe encore, maistoutesles fenêtres y sont maintenantfermées par deux vantaux, comme d'honnêtes fenêtres alsaciennes. Il est probable qu'elles ont été modifiées au dix-neuvième siècle par un propriétaire peu anglomane.

Après la prise de la Bastille, il y eut quelques troubles dans la Basse-Alsace. Un tumulte éclata à Soultz : on pendit des paysans. Quelques jours plus tard, on apprenait que dans la nuit du 4 août, la noblesse venait de renoncer à ses privilèges. On devine comment cette nouvelle fut accueillie par la baronne de Bode qui naguère détaillait avec tant de joie tous les droits féodaux dont elle était nantie. En même temps, elle commençait de s'apercevoir que les pendaisons n'avaient point calmé les esprits : « Vous n'imaginez pas, écrivait-elle, l'insolence de la racaille. » L'heureux succès de son exploitation

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industrielle la distrayait un peu de ces appréhensions : « En somme, je trouve très amusante cette vie mouvementée et commerciale. » La mine et la saline prospéraient, elles ne cessèrent de prospérer pendant toute la Révolution; là, comme ailleurs, les ouvriers ne semblaient pas partager les passions haineuses et sauvages des paysans. Mais les événements de Paris et les votes de la Constituante redoublaient chaque jour les alarmes du seigneur de Soultz.

Les lettres de Mme de Bode nous montrent bien l'état d'esprit de ces nobles, isolés au fond de leur principauté, trompés par toutes les promesses qu'on leur prodiguait de l'autre côté du Rhin. « Nous autres Alsaciens avons encore de l'espoir, car il y a tant de princes étrangers impliqués dans nos pertes, qu'il n'est pas possible qu'ils supportent que nous perdions tous nos droits féodaux... et si la nation ne nous indemnise pas, il faudra que l'électeur de Cologne le fasse, car il a touché notre argent... Nous sommes tous victimes d'un pouvoir usurpé par une poignée de tyrans qui ont saisi les rênes du gouvernement. La France, qui était le plus heureux des pays, est devenu un repaire de brigands... Ce que nous possédons vaut certainement ooo.ooo livres, [n'oublions pas qu'ils l'avaient payé 200.000, deux années auparavant] et pourtant l'argent est si rare et le crédit de la

France est si bas que, même sur une bonne hypothèque, on ne peut se procurer de l'argent... » Une guerre semblait inévitable à Mme de Bode, et ce qui la réconfortait un peu, c'était que l'issue de cette guerre ne lui paraissait point douteuse : l'armée française était indisciplinée, partout on annonçait que des régiments s'insurgeaient contre leurs officiers. Et un jour, au milieu de toutes ces angoisses et de toutes ces espérances, elle laissait échapper ce cri d'orgueil nobiliaire : « Pensez quel respect on peut avoir pour leurs nouveaux évêques ! Celui qu'ils ont élu au siège épiscopal de Strasbourg en place du cardinal de Rohan est un de nos anciens vassaux dont le père, avant la Révolution, eut été tenu de charger notre fumier sur sa charrette et de le conduire dans nos champs, s'ils nous avait plu de Fordonner. »

Réfugiée dans le margraviat de Bade, elle répétait à ses correspondants la commune opinion de ceux qui l'entouraient : « Il y a trois cent mille hommes de troupes aguerries prêtes à marcher à notre secours. L'armée française est désorganisée... La garde nationale n'est qu'une poignée de paysans qui détaleront au premier coup de canon... On pense généralement que l'Alsace et la Lorraine redeviendront allemandes. Vous croirez aisément que nous le souhaitons. » Son mari qui était venu la rejoindre fut obligé de

rentrer dans sa capitale ; la loi du 23 mars 1792 contre les émigrés venait d'être promulguée. Un mois après, la guerre était déclarée. « J'ai confiance, disait Mme de Bode, que tout sera réglé et tranquille avant la fin de Tannée. »

Elle était alors à Garlsruhe et elle y voyait l'armée des alliés. Elle décrivait à ses correspondants la mine terrible des Pandours, les manières civiles des Hongrois, les jolies façons des Autrichiens, et sa confiance augmentait chaque jour. Son optimisme lui laissait pourtant quelque clairvoyance, et elle comprenait combien était dangereuse l'attitude des émigrés français : « Rien n'est plus maladroit que leur conduite, où qu'ils soient. Toutes les terribles leçons que cette malheureuse Révolution leur a prodiguées ne peuvent les corriger de leur frivolité naturelle... » Et, un peu plus tard, après que Jemmapes et Valmy lui auront enlevé ses illusions sur la supériorité des armées coalisées, elle écrira encore : « Les nobles français sont fort à plaindre. Il faut dire, il est vrai, qu'ils ont agi si inconsidérément partout, qu'ils ont fait perdre l'envie d'avoir pitié d'eux. Un grand nombre, un très grand nombre s'est introduit malencontreusement et sans nécessité dans les armées qui combattaient leur pays, et, de cette manière, s'est mis dans l'impossibilité de se réconcilier avec la nation. A présent, heureux ceux qui, fort

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prudemmentontobservélaneutralité. Maintenant nous ressentons les bons effets de la prudence et de la modération d'Auguste. Je désirerais seulement être saine et sauve de l'autre côté du Rhin, car je crois qu'en ce moment la France est le séjour le plus tranquille, et que Ton n'est en sûreté nulle part ailleurs... »

Les prudents et les modérés allaient payer la faute des écervelés. Le baron de Bode avait failli être mis à mort par une bande de forcenés qui avaient envahi sa maison de Soultz. Aussi, lorsque sa femme décida de rentrer en France, crut-il plus sûr de l'établir avec les siens à Wissembourg. La baronne n'y demeura que quelques mois. En septembre 1793, au moment où fut décrétée la levée en masse, les deux époux durent s'enfuir sous des déguisements et gagner le Palatinat. Mme de Bode a fait dans une de ses lettres un récit très émouvant de ces jours tragiques.

Un mois plus tard, les alliés sont vainqueurs. Wurmser emporte les lignes de Wissembourg; les patriotes battent en retraite jusque sous les murs de Strasbourg. Les fugitifs rentrent à Soultz. « Nous aurons, écrit la baronne, le plaisir de redevenir Allemands. » L'illusion est brève, floche prend le commandement de l'armée française ; d'abord battu à Kaiserlautern, il reprend les lignes de Wissembourg le 22 décembre 1793,

et reconquiert l'Alsace. Cette fois, tout est fini : il faut abandonner Soultz. Le baron s'enfuit dans le pays de Bade, la baronne se réfugie avec ses enfants au couvent d'Altenberg près de Wetzlar. Et de là elle écrit cette lettre qu'il faut rapprocher de celle que nous citions plus haut, et où elle disait ingénument ses joies de souveraine :

« Nous avons été élevés très haut par la fortune pour être précipités d'autant plus bas, car à présent nous ne pouvons plus avoir aucun espoir. Nous avons tout perdu : tout notre ravissant mobilier, toute notre musique, nos beaux pianos, plusieurs violons dont un très précieux de Crémone, toute notre charmante bibliothèque (tous les grands auteurs en plusieurs langues, plus de i.5oo volumes), tout notre linge, la plus grande partie des vêtements d'enfants, tous mes passe-temps, toute notre collection d'histoire naturelle et, chose que je regrette beaucoup, environ vingt cahiers de fleurs peintes par moi, l'ouvrage de tout un été (je les avais exécutées avec beaucoup de soin et très joliment, je puis le dire, et elles ont été beaucoup admirées), deux voitures, des fourgons, des harnais, des selles et tout ce qui concerne les écuries ; de la vaisselle d'étain, de la porcelaine, des cristaux, des quantités de belles glaces, deux paires de globes ; une très belle collection de cartes géographiques ;

bref, je puis difficilement vous dire ce que nous avons perdu. Nous n'avons sauvé que très peu de chose et ceci par hasard..,.

« En relisant ce que je viens d'écrire, cela me paraît une niaiserie de mentionner la perte de pareilles choses qui sont comme autant de gouttes d'eau dans la mer en comparaison des pertes immenses que nous éprouvons... »

Il faut se féliciter que Mme de Bode se soit seulement aperçue, sa lettre écrite, de ce qu'elle appelle sa niaiserie. Nous y avons gagné un amusant inventaire, grâce auquel nous pénétrons comme de plain-pied dans sa maison et son existence ; nous savons quel était le train de vie d'un seigneur de Soultz.

« Le monde est assez grand! écrit la courageuse Anglaise, si nous avons perdu nos biens dans un pays, peut-être en trouverons-nous de meilleurs dans un autre. » Elle part pour la Russie et obtient de Catherine une propriété sur les bords du Dnieper. Son mari meurt. Elle va s'installer en Finlande avec ses enfants. Mais elle pense toujours aux biens qu'elle a abandonnés en Alsace et, en 1802, elle s'imagine que Theure est favorable pour adresser ses réclamations au gouvernement français. La voici

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revenue à Soultz avec sa fille. Les biens ont été mis sous séquestre, une partie a été vendue. Le reste, propriété nationale, a été donné à bail à l'ancien intendant du domaine. Celui-ci est un honnête homme qui fait bon accueil à la dépossédée et lui promet son secours. Mais depuis le départ du baron de Bode les dettes se sont accumulées. Les créanciers montrent les dents. Les deux femmes redoutent d'être mises en prison et gagnent Paris. La. baronne s'imagine que sa qualité d'Anglaise lui assurera la protection de l'ambassadeur d'Angleterre. Mais elle arrive à un moment où les relations sont tendues entre la France et la Grande-Bretagne. L'ambassadeur ne peut rien pour elle. Elle retourne en Russie où elle établit ses enfants, et meurt en 1812.

Son fils parvint, après de longs procès, à se faire restituer les terres, la saline et la mine de Soultz. Mais les créanciers étaient trop nombreux. Tout fut vendu.

Au dénouement de l'aventure, comment ne point songer à cette touffe de gazon que M. le commissaire du roi, assisté de M. Rothjacob, bailli de Soultz, offrit au baron Auguste de Bode, le jour que celui-ci entra dans sa capitale, au son des cloches et au milieu des bénédictions de ses sujets mâles ou femelles?

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Au milieu d'une aimable et fraîche campagne doucement ondulée, voici un village aux blanches façades coupées de petits auvents. La gaieté d'une fête foraine remplit aujourd'hui toutes les rues; partout de petits marchands ont dressé leurs boutiques ; les fenêtres ouvertes des auberges laissent voir les buveurs attablés ; la foule des paysans va et vient devant les tourniquets et les musées de cire. Je suis à Reichshoffen, et ce mot a conservé une sonorité si tragique, il évoque dans nos imaginations tant de visions héroïques et funèbres qu'un moment j'ai peine à croire que cette bourgade en liesse soit la même d'où, il y a quarante ans, nous vinrent les premières nouvelles de notre premier désastre... A vrai dire, la bataille qui, en France, porte le nom de Reichshoffen n'a pas été livrée à cette place. On se battit le matin à 'YYœrth et dans l'après-midi à Frœschwiller , qui est à quatre kilomètres d'ici. C'est à Morsbronn et

dans les environs d'Elsasshausen que les cuirassiers chargèrent et moururent. J'ai tout à l'heure traversé ce champ de bataille, où il est encore si facile de suivre les phases du combat, car des monuments et des tombes y marquent les positions successives qu'occupèrent les deux armées. Mais Reichshoffen a vu l'épouvantable déroute de l'armée de Mac-Mahon, et de tels souvenirs font un poignant contraste avec le spectacle de la nature souriante et des villageois en fête...

A l'extrémité d'une des rues, un grand donjon, débris impitoyablement restauré d'un ancien château fort, se dresse à l'entrée du château moderne. Celui-ci montre tout de suite ses nobles et simples architectures de la fin du dixhuitième siècle. C'est un grand corps de logis que flanquaient autrefois deux ailes symétriques, terminées chacune par une colonnade d'ordre dorique. L'une de ces ailes a été abattue pour laisser pénétrer le soleil dans la cour d'honneur ; une terrasse fleurie l'a remplacée. Point de sculptures sur la façade nue dont la beauté résulte de la justesse des proportions et de l'harmonieuse distribution des ouvertures. L'autre façade, celle qui est tournée vers le parc, montre la même grandeur et la même sobriété. Mais, de ce côté, le tableau, lorsqu'on s'éloigne du bâtiment, prend une grâce merveilleuse.

Le parc avec ses pelouses, ses eaux courantes et ses massifs de grands arbres, environne l'édifice, bâti tout entier en grès des Vosges. Les frondaisons d'automne font un cadre d'or à ce château rose, devant lequel d'immenses pelouses déroulent leur tapis d'humide verdure. Admirable tableau qui, par ses lignes et ses couleurs, nous offre le parfait modèle d'une certaine beauté que l'on peut dire proprement alsacienne. L'accord intime de la maison et du paysage, la robuste simplicité de la construction, la délicate harmonie des feuillages et du grès des Vosges, tout cela forme la séduction même de l'Alsace. Nulle part je ne l'ai plus vivement sentie.

Derrière ces façades sévères, des meubles charmants et de précieuses peintures trahissent la recherche du luxe et de l'élégance, et cette opposition est encore un des caractères du goût alsacien. Des sièges, des guéridons et des consoles du dix-huitième siècle conservent aux appartements leur physionomie d'autrefois. Une des cheminées porte une magnifique pendule signée Caffieri dont le cadran repose sur le dos d'un éléphant : elle a appartenu à Marie-Antoinette; un des gardes suisses échappé au massacre l'enveloppa dans un sac, l'apporta jusqu'à Bâle sur une brouette, et la vendit à un officier suisse qui la céda depuis à un des pro-

priétaires de Reichshoffen. Quelques bons tableaux ornent les salons du rez-de-chaussée : un triptyque de l'école du Rhin, une esquisse de Rembrandt, deux portraits de Cuyp, un délicieux petit portrait de Sébastien Bourdon. Et toutes ces œuvres d'art ne sont pas ici des « objets de collection » ; ils sont véritablement la vie et la parure du vieux et magnifique logis.

Alsacienne encore, profondément alsacienne est cette noble demeure par son histoire et par les noms de ceux qui l'ont habitée. Reichshoffen avait appartenu tour à tour aux évêques de Strasbourg et aux ducs de Lorraine. Il était la propriété de François de Lorraine, lorsque celui-ci devint empereur et le vendit à Jean de Dietrich, maître de forges de Niederbronn, qui, anobli par Louis XV et créé baron de l'empire, fut seigneur de Reichshoffen, d'Oberbronn et de Niederbronn, comte du Ban de la Roche, seigneur d'Angeot, etc.

Jean de Dietrich ne conserva qu'une tour du vieux château féodal, et se fit bâtir un château neuf par Salins de Montfort, le même architecte qui, quelques années plus tard, devait reconstruire Saverne pour le cardinal de Rohan. De cette maison, celle que nous avons sous les yeux, il fit, grâce à son immense fortune, une résidence princière. De grandes fêtes y furent

célébrées. La baronne d'Oberkirch nous a laissé l'amusant récit des réjouissances qui accompagnèrent l'étrange mariage du petit prince de Nassau-Sarrebrùck avec MUe de Montbarey.

L'épousée avait dix-huit ans et son mari en avait douze. « On convia toute la province, toutes les cours environnantes; ce fut magnifique. Les chasses, les repas, les promenades en voiture durèrent trois jours. M. d'Oberkirch et moi nous nous y rendîmes. J'y rencontrai beaucoup de personnes de ma connaissance, tant allemandes que françaises. Le mari ne voulut pas danser avec sa femme au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il continuait à crier comme une chouette et lui donner, au contraire, un déluge d'avelines, de pistaches, de dragées de toutes sortes pour qu'il consentît à lui donner la main au menuet. Il montrait une grande sympathie pour la petite Louise de Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui, et retournait auprès délie aussitôt qu'il parvenait à s'échapper. Je ne puis dire combien nous avons ri de la figure de ce petit bonhomme. »

Le fils de Jean de Dietrich, Frédéric, était maire de Strasbourg à l'époque de la Révolution. Le père fut incarcéré, le fils envoyé à l'échafaud. Reichshoffen fut acheté à vil prix par un certain Mathieu qui le garda jusqu'en 1811, et, par bonheur, ne s'avisa pas de démolir

le château. Il le vendit à Paul-Athanase Renouard de Bussierre, d'origine berrichonne, mais qui dès lors se fixa en Alsace, ayant épousé Mlle Frédérique de Franck, descendante par sa mère de la famille de Tùckheim. Son fils aîné, Théodore de Bussierre, lui succéda dans la propriété du château. Une fille de Théodore de Bussierre épousa le comte de Leusse, d'une famille dauphinoise, et qui, à son tour, devint le maître de ReichshofFen. Si j'insiste sur ces détails généalogiques, c'est que l'exemple des Bussierre et celui des Leusse montrent comment l'Alsace a attiré et retenu chez elle tant de familles venues, au dix-neuvième siècle, des autres provinces françaises.

Le comte de Leusse rendit à son pays d'adoption d'éclatants services par les améliorations qu'il apporta dans l'exploitation de ses richesses agricoles et forestières. Il avait fait la campagne de Grimée, et en avait conservé un goût très vif pour les choses militaires. Il aimait les lettres et l'histoire, et fut un des plus fervents disciples de Gobineau1.

Elu en 1869 député pour les arrondissements de Haguenau et de Wissembourg, le comte de Leusse était revenu à Reichshoffen au moment

1 Dans une étude de M. F. Dollinger qn'a publiée la Revue alsacienne illustrée (1906), on trouvera un très vivant portrait du eomtc de Leusse.

de la déclaration de guerre. 11 se trouvait donc chez lui, lorsqu'à la nouvelle de la défaite de Wissembourg, Mac-Mahon quitta brusquement Strasbourg, vint concentrer son armée autour de Reichshoffen et établit au château son quartier général. Le maréchal passa la nuit du 4 août dans une chambre du rez-de-chaussée, et il y dormit sur un magnifique lit de parade de style Louis XV : Blucher et Wellington avaient autrefois occupé la même chambre.

Toute la journée du 5 août, il reconnut la contrée, guidé par le comte de Leusse; il ne croyait pas la bataille imminente. Mais les gardes forestiers annonçaient que des masses ennemies étaient en marche, et leurs rapports inquiétaient le comte qui avait pleine confiance dans la sagacité et l'expérience de ces vieux soldats. Mac-Mahon étant allé passer la nuit suivante à Frœschwiller, le comte de Leusse alla le rejoindre dès le lever du jour, et le supplia de refuser le combat, mêlant ses instances à celles de Ducrot et de Raoult. Le maréchal hésitait encore lorsqu'on entendit quelques détonations : les avant-gardes étaient aux prises... et l'on sait le terrible dénouement.

Le comte obtint la permission d'accompagner l'état-major et, durant toute la journée, demeura aux côtés de Mac-Mahon. Quand commença la déroute, il rentra en hâte à Reichshoffen qu'allait

envahir l'armée allemande. Il était maire de la commune, et la comtesse de Leusse avait établi une ambulance dans le château. Bientôt les ennemis apparurent dans les rues du village. A la tête d'un peloton de soldats prussiens, un jeune sous-lieutenant, ivre de fureur, hurlait en brandissant son sabre : « Le maire ! Le maire! » Il criait qu'on avait d'une fenêtre tiré sur ses hommes, qu'il rendait le maire responsable du guet-apens et qu'il allait le faire fusiller séance tenante. Avec un admirable sang-froid, le comte remontra à ce forcené qu'il violait les lois de la guerre, et que son devoir était au moins de réunir un Conseil de guerre. Un peu intimidé, l'officier fit mine de s'éloigner. Mais le comte, le regardant bien en face, continua : « J'ai été soldat comme vous, et j'ai le droit de vous dire que votre conduite est indigne des épaulettes que vous portez. Vous prétendez commandera ces hommes, et vous êtes incapable de vous maîtriser. Officier, vous alliez vous conduire comme un soudard. » Alors le sous-lieutenant baissa la tête, ses nerfs se détendirent, et il se mit à sangloter.

Le comte de Leusse est mort en 1906. Mme la comtesse de Leusse et ses enfants continuent d'habiter Reichshoffen, et l'on respire toujours, dans le château de Jean de Dietrich, le doux et salubre parfum de l'Alsace.

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