LE CARDINAL ARMAND-GASTON DE ROHAN-SOUBISE
Gravure de Drevet. d'après une peinture de Rigaud.
Voyageant en Alsace, j'ai souvent admiré les monuments et les œuvres d'art du dix-huitième siècle que l'on y rencontre : châteaux et maisons, églises et palais, boiseries, meubles, ferronneries. Dans aucune province de France, on ne pourrait, je crois, découvrir des spécimens plus nombreux et plus précieux du style Louis XV et du style Louis XVI.
Mais toujours à mon admiration succédait un étonnement. Devant chacune de ces œuvres, curieux de savoir par qui elle avait été exécutée, dans quelles circonstances, j'ouvrais mon guide, comme fait tout bon touriste, et n'y trouvais jamais qu'une mention brève et sèche. Souvent même le guide négligeait de signaler cette église ou ces boiseries dont la vue venait de me ravir. Je consultais les grands ouvrages que des archéologues ou des historiens ont écrits sur l'Alsace : ils étaient aussi muets que mon guide. J'interrogeais enfin des Alsaciens qui connais-
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sent et aiment le passé de leur pays ; ils mettaient à me répondre un zèle obligeant, mais finissaient par me confesser leur embarras et qu'en cette matière tout était encore à découvrir, tout à étudier. (C'est eux, cependant, je dois le dire, qui m'ont fourni les quelques renseignements précis qui vont suivre).
Dédain et ignorance sont faciles à expliquer.
C'est la suite de la réaction absurde qui, durant une partie du dix-neuvième siècle, a détourné artistes, amateurs et critiques de l'art des deux siècles précédents. Ayant réhabilité les œuvres du moyen âge. le romantisme a renvoyé aux classiques le reproche de barbarie que ceux-ci avaient si longtemps adressé aux gothiques. Aujourd'hui, ces aberrations d'archéologues commencent, il est vrai, à passer de mode, et nous en venons à comprendre que sans cesser d'admirer Notre-Dame, on peut sentir la beauté de Versailles.
En Alsace, la question de goût s'est compliquée dune question politique. Depuis 187 1, l'Allemagne s'est efforcée d'effacer des mémoires alsaciennes tout ce qui pouvait rappeler le passé français. Pendant trente années, l'Alsace est restée muette et terrorisée, sans force pour réagir contre les assertions de la science allemande, et contre les entreprises du goût allemand. Or