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que j'avais du caractère et des dispositions personnelles de M. Mora. Je sentais qu’il me fallait un point d'appui, un homme sûr, un patronage puissant, dont la décision fit autorité ; qu’en présence surtout de l'invasion légale préparée par le traité Cass-Trizarri, il me fallait un cœur assez haut placé pour recommencer, au besoin, l'expédition de Rivas. Je savais, d’ailleurs, à n’en pouvoir douter, que toutes les sympathies de M. Mora m'’étaient acquises. Je ne restai à Greytown que le temps nécessaire pour les préparatifs de la double traversée du Sarapiqui et des Alpes costariciennes, et Le 21, je pris place dans le canot qui devait me conduire jusqu’au pied du massif inconnu que j'avais à escalader.
Mes lecteurs connaissent déjà par quelques pages précédentes les caractères-et les prestiges de cette ascension-du plateau de San José. J’en étais au troisième jour d’une marche assez lente, malgré mon impatience, et je venais de franchir un pittoresque ruisseau, nommé la Paz, qui doit être un des affluents du Sarapiqui en pleine montagne, lorsque, au détour du ravin, mon guide s'arrêta devarit une autre caravane composée de trois mules et de deux personnes. C'était notre première rencontre autre que celle du eourrier. Le chef de la caravane m’apportait la réponse de M. Mora, et mettait en même temps deux mules à ma disposition. Cette réponse, écrite avec la plus affectueuse courtoisie, m’assurait « de toute la considération que méritaient mes travaux » et me promettait une réception aussi cordiale que je pouvais la désirer. L’envoyé racontait qu’on l'avait fait verir au milieu de la nuit au palais national pour lui donner l’ordre d’aller au-devant de moi, avec ces deux mules choisies, dont une était sellée. La lettre, datée du 25 mars, ne faisait aucune allusion aux bruits qui avaient couru sur,ma mission diplomatique. Mais, le lendemain; le journal officiel publiait en tête de ses colonnes,
avec l’annonce de mon arrivée, cette flatteuse déclaration, que, de quelque manière que je me présentasse, avec ou sans titre officiel, ma présence était d’un heureux augure pour le pays.
__ Le jour suivant me ménageait une autre surprise. Nous étions enfin parvenus au point culminant, où l'horizon se déroulait jusqu’à la ligne argentée du Pacifique, et ce spectacle inattendu m'avait jeté dans une profonde rêverie, lorsque j'en fus brusquement tiré par un bruit confus de voix étrangères. Plusieurs femmes, sorties d’une maison, expliquaient à mon avant-garde que deux officiers supé-
rieurs, venus de San José, m'attendaient à l’hacienda
voisine. Je fus abordé, en effet, cinq cents pas plus loin, par une nouvelle escorte, dont le chef, le colonel Don Pedro Barillier, me remit une lettre de félicitations du ministre des affaires extérieures (1). Il était accompagné d’un jeune homme de bonne mine, le fils du vice-président de la république, M. Escalante. Tous deux portaient un élégant costume militaire ressemblant à celui de nos officiers d'état-major; et M. Barillier, ancien capitaine de zouaves au service de la république, était chargé de m'expliquer tout ce que ces honneurs inusités, même pour les ministres
(1) Dont voici le texte :
San José, le 26 mars 1858.
Monsieur,
S. Exc. le président de la République, désirant témoigner à M. Félix Belly l'estime et la considération que lui ont méritées ses importants travaux en faveur des droits et des intérêts de ce pays, non moins que ses éminentes qualités, m'a ordonné de commissionner MM. le lieutenant-colonel Don Pedro Barillier et le commandant Don Clodomir Escalante, pour qu'ils le saluent en son nom et qu'ils lui expriment toute la satisfaction qu'a causée à S. Exc. l’heureuse arrivée du défenseur distingué des États centre-américains. |
Je profite de cette occasion pour offrir à M. Félix Belly, etc.
Signé, NAZARIO TOLEDO."
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. étrangers, témoignaient de sentiments exceptionnels de la part de M. Mora. Il m'avait amené un cheval frais que je m’empressai de monter ; puis, nous nous mimes à descendre la montagne, par une route large et poudreuse, un peu plus vite que je ne l’avais fait jusque-là.
Nous laissâmes bientôt derrière nous les grands bois dont les ombrages ne m’avaient pas quitté depuis San Juan del Norte, pour entrer dans un pays ouvert, trop ouvert même à mon gré, où chaque conquête du travail s’annonçait par un abatis de troncs noircis par le feu. A cette limite incertaiñe commençait la zone des cultures et des habitations, d’abord clair-sémées, plus nombreuses ensuite et plus riches à mesure que nous approchions de la première ville, Alajuela. Je n’avais encore aucune notion de ce que pouvait être une ville centre-américaines mais les haciendas et Les maisons de cultivateurs que j'avais rencontrées m’avaient paru plus confortables à l’intérieur que ne le sont les chaumières de nos paysans, et je m'attendais à des constructions d’une certaine apparence, sinon au luxe monumental de l’Europe. Je ne fus tiré de mon erreur qu’en me irouvant, sans le savoir, au milieu même d’Alajuela. Mais, par une compensation qui me fit oublier le reste, toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux costa-riciens (1), mêlés à quelques drapeaux français confectionnés à la hâte, et l’air de fête de la population, groupée autour de ses demeures, dont quelques-unes étaient garnies de feuillage, ne me permit pas de douter un instant que ce ne fût encore une manifestation de l’inépuisable bienveillance de M. Mora.
Je mis pied à terre devant l’unique hôtel d’Alajuela, et j'entrai avec les deux officiers dans le petit salon de l’éta-
(4) Le drapeau de Costa-Rica est tricolore comme le nôtre, mais formé de cinq bandes horizontales, le rouge au milieu, le bleu sur les bords. — Celui de Nicaragua est blanc et bleu.