‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 9 sur 64 · CS TS · texte numérisé non relu

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Greytown, où j'abordai le 14 mars, après une traversée de 26 jours qui n’en exige plus aujourd’hui que 21, est une ville de 4 à 500 âmes, bâtie en bois comme Funtarénas et Blewfield, dont les maisons rangées sur la plage, au fond de sa baïe et à l'embouchure du San Juan, ressemblent plus à des chaumières qu’à des palais, et dont l'encadrement de forêts vierges donne plus l’idée d’un refuge indien que d’un marché cosmopolite. Ses rues tirées à angles droits sur une pelouse de sable noir, ne connaissent ni la poussière, ni la boue. Une délicieuse lagune, de trois milles de long et de trois cents mètres de large, alimentée par le fleuve, lui forme une enceinte inviolable du côté de la terre, et pourrait être à la fois un admirable port intérieur et le plus vaste des bassins de construction. Son climat est le plus salubre de la côte, malgré sa chaleur humide de 30 degrés centigrades et ses ondées presque quotidiennes. Ses habitations ne sont que des bazars ; ses habitants ne sont que des marchands, appartenant à toutes les nationalités et à toutes les races. On n’y vit que des produits du dehors; et tout y languit depuis dix ans. Mais sa position devait en faire une place de commerce de premier ordre, et ce serait l’un des . plus agréables séjours de l’Isthme, si elle n’avait pas toujours été la première victime des passions et des violences qui l’ont bouleversé:

La dernière épreuve que Greytown avait subie, n’avait pas encore trois mois de date. C'était la tentative de Walker, si heureusement arrêtée par le commodore Paulding. Un autre aventurier moins connu, le colonel Kinney, devait essayer, trois semaines plus tard, de s'emparer de la ville de vive

force, sous prétexte que le traité Cass-Irizarri, dont on annonçait la ratification à Managua, donnait aux Américains loccupatien militaire de l’Isthme. Ce traité Cass-[rizarri, imaginé à New-York par le machiavélisme de la compagnie du Transit, et signé à Washington par une complaisance coupable (1), était en ce moment l’objet des délibérations du congrès et des inquiétudes de la population. M. Mirabeau Lamar avait été envoyé tout exprès pour l’imposer au général Martinez, et l’on attendait d'heure en heure la nouvelle de son acceptation, comme le dernier acte du drame de la destinée manifeste dont Walker n’avait été que l’impitoyable exécuteur. |

(1) C’est ce traité de M. frizarri, dont la signature coïncidait avec la dernière expédition de Walker, qui a servi de modèle aux conventions conclues, depuis, avec le Nicaragua, par la France et par l’Angleterre. Elle prouve simplement que les chancelleries sont des machines bureaucratiques où les affaires les plus sérieuses se décident sans connaissance des faits comme sans souci du droit. L'article 16 donnait aux États-Unis le droit de débarquer des troupes et d'occuper militairement le pays toutes Îles fois que la sécurité de leurs nationaux leur paraîtrait compromise. Chez une nation européenne, un pareil droit serait la négation de sa souveraineté ; au Nicaragua, où presque tous les actes de violence contre les personnes, judiciairement constatés, provenaient des Américains, c'était la consécration légale de l’invasion. Personne dans l’Isthme ne l'appréciait autrement, et le ministre de Costa-Rica à Washington, M. Luis Molina, bien placé pour connaître le but réel d’un pareil acte, n’avait point hésité à déclarer à son gouvernement qu'il le considérait comme l’annulation de la neutralité centre-américaine et une menace flagrante pour l'indépendance nationale.

« Dans ma pensée, écrivait-il officiellement le 48 novembre 1857, « avec ou sans modifications, le traité est l'annulation absolue des « droits de Costa-Rica sur le transit, et la livraison du pays à la dis- « crétion des États-Unis. C'est la protection du Nicaragua, au profit « exclusif du protecteur, conire l'indépendance et tous les intérêts vi- « taux du Centre-Amérique, qui n'aura plus ainsi que le triste privi- « lége de servir de champ de bataille à toutes les guerres de ses pré- « tendus garants. » — Voilà ce qu'on approuvait pleinement à Paris et ce qu'on conseillait au général Martinez de ratifier.

Mon arrivée au milieu de cette crise suprême fut un événement dont je ne compris pas moi-même toute la portée, parce que j'ignorais le bruit qui s’était fait autour de mon nom depuis six mois. Une rumeur qui avait pris naissance aux États-Unis, peut-être dans le seul besoin d’excitement de leurs journaux, m'avait signalé comme ayant été chargé par mon gouvernement de régler avec sir William Ouseley, le nouveau représentant de l’Angleterre, toutes les questions relatives à l'Amérique centrale. C'était le New- York Herald, dont l'hostilité contre la France avait le plus insisté sur cette prétendue mission, la présentant comme une intervention déguisée de l'Empereur dans les affaires de l’Isthme. On était alors dans toute la ferveur de l’alliance anglo-française que venaient de cimenter les triomphes de la guerre d'Orient, et il était très-naturel de penser que les deux inséparables ne se sépareraient pas dans le règlement de la question d'Occident, plus importante encore pour leurs intérêts. Mais que je fusse mêlé à ces arrangements, dont je ne savais pas le premier mot, une seule chose me l'explique, le retentissement obtenu en Amérique par une publication antérieure, où je défendais la cause des nationalités de race latine. La nouvelle en avait été, du reste, accueillie avec d’autant plus d’empressement dans la presse locale qu’elle répondait au vœu le plus ardent de ces populations opprimées, le protectorat de la France. Elle avait pénétré jusqu’à Paris, où le Journal des Debais s’en était fait l'écho (1); et, bien que plusieurs fois démentie par des

(4) Voici comment se terminait son bulletin du 16 décembre 1857, dont je n’ai eu connaissance que plusieurs mois après :

« Nous ne pouvons quitter les États-Unis sans dire quelques mots « des nouvelles difficultés auxquelles donne lieu le règlement des af- « faires de l'Amérique centrale. On sait que le traité particulier, tout « récemment conclu entre les États-Unis et le Nicaragua, est générale- « ment considéré comme une dérogation au célèbre traité Clayton-

organes mieux informés, elle était restée dans les imaginations centre-américaines comme une promesse ‘de l’avenir, dont il devait sortir une ‘garantie efficace pour leur indépendance (1).

Bulwer, qui interdisait également aux États-Unis et à l'Angleterre de prendre pied dans l'Amérique centrale. Quelques journaux attribuent en outre à M. Buchanan l'intention de proposer au congrès l’abrogation du traité Clayton-Bulwer. Ces diverses circonstances ont déterminé le gouvernement anglais à envoyer un nouveau négociateur chargé, dit-on, de tenter encore une fois le règlement de cette question si délicate. Le choix du gouvernement anglais, qui a toujours l'intention de se montrer animé de dispositions conciliantes envers les États-Unis, s’est arrêté sur sir William Gore Ouseley, qui a épousé une Américaine, et qui est lié, dit-on, tout particulièrement à M. Buchanan. Le gouvernement français, qui paraît prendre un cerlain intérêt à l'établissement d’un équilibre durable dans l'Amérique centrale, a envoyé aussi un négociateur. C’est M. Félix Belly, qui, selon le New-York Herald, aurait publié une comparaison étendue entre les États-Unis et les républiques de l’Amérique centrale. Le New-York Herald reproche à M. Felix Belly une excessive partialité en faveur de ces malheureuses républiques, et il extrait de son article plusieurs passages qu'il traduit peut-être inexactement, et qu'il déclare injurieux envers le peuple et le gouvernement des États-Unis. Nous espérons que le nouvel envoyé du gouvernement ne tardera pas à effacer de semblables préventions. Il réussira sans doute à détruire les impressions défavorables qu’auraient pu laisser sur lui dans l'esprit des Américains les attaques si violentes du New-York Herald. »—PRÉVOST-PARADOL.

(4) On en jugera par l'extrait suivant de la Cronica de Costa-Rica,

du 23 décembre 1857 :

« Nous savons positivement que les gouvernements de France et d'Angleterre se sont concertés avec celui des États-Unis pour régler définitivement toutes les parties du Centre-Amérique, en envoyant des commissaires spéciaux, revêtus des pouvoirs les plus étendus. La France sera représentée par M. Félix Belly, écrivain distingué, qui a souvent employé sa plume bien taillée en faveur des Centre- Américains; sir Ouseley, représentant de l'Angleterre, jouit de la meilleure réputation comme diplomate ; et pour les États-Unis, nous aurons peut-être le colonel Hugues, de l'État du Maryland, personnage considérable et de talents supérieurs. Une commission composée d'hommes {caballeros) aussi respectables et aussi distin-

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On devine l'effet produit par ma présence subite sur la plage de Greytown, après l’éclat de la combinaison dont j'avais été l’objet à mon insu. Au premier mot que m'en toucha le consul d'Angleterre, je ne devinai pas du tout l'importance de la question, et je répondis, simplement et sans phrases, ce que devait répondre un honnête homme. La modestie d’ailleurs de mon équipage s’accordait mal avec un caractère officiel. Ce n’est pas l'habitude de nos ambassadeurs de se rendre à leur poste incognilo, sans secrétaires et sans domestiques. Je n’eus donc aucune peine à faire tomber sur place toutes les suppositions qui tendaient à me faire le collègue de sir William Gore Ouseley. Mais, à dis- “tance, cette première impression persistait, sinon dans la pensée des gouvernéments, du moins dans celle du public. Le New-York Herald m'avait d’ailleurs rendu l'immense service, en publiant les pages les plus accentuées d’un travail de 1856 sur l'équilibre américain (1), de me désigner à la race espagnole comme son défenseur le plus énergique, et de fortifier ainsi les titres que je pouvais avoir à sa bienveillance. Je n'étais donc indifférent pour personne. Je me présentais à une heure qui semblait décisive. La coïncidence de mon arrivée avec la gravité des circonstances ouvrait la porte à toutes les interprétations imaginables. Je fus accueilli par tous avec distinction, par les hommes éclairés avec une vive curiosité, et par les Américains du Nord avec une profonde inquiétude (2) sur mes projets

« gués nous pénètre des meilleures espérances et révèle l'intention « formelie de ces gouvernements de voir se terminer les affaires du « Centre-Amérique d’une manière honorable, équitable ct perma- « nente. »

(1) Inséré dans la Revue contemporaine du 15 juin 1856.

(2) Témoin ce début d’une correspondance adressée de Greytown au New-York Herald, dont j'ai déjà cité quelques passages, à propos des mines des Chontalès : « Peut-être éclaircirai-je un peu le mystère

secrets; car je m'étais bien gardé de les laisser deviner.

Aussi, ces derniers n’eurent-ils rien de plus pressé que d'écrire au général Lamar d’enlever le traité Cass-[rizarri coûte que coûte. La pirogue indienne, chargée de porter le

courrier anglais dans l’intérieur, allait partir dans la journée;

et j'en savais assez pour comprendre que la ratification de ce traité ruinait par la base toutes mes espérances. J’écrivis donc de mon côté au général Martinez la lettre suivante, dont l’unique objet était d'empêcher tout engagement avant qu’il me fût possible d'intervenir : .

Monsieur le Président,

J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence que je viens d’arriver à San Juan del Norte avec l'intention de visiter tout le Nicaragua, et de faire connaître à la France toutes les richesses et tout l'avenir de ce beau pays. Mon voyage se rattache à de vastes projets que je m’empresserai de soumettre à Votre Excellence et pour lesquels je lui demande d’avance son bienveillant intérêt.

Dévoué depuis plusieurs années à la cause de l'indépendance et de la prospérité de l'Amérique centrale, il ne dépendra pas de moi que Je triomphe de cette cause ne soit le résultat naturel et immédiat de mon voyage (1).

Une lettre plus courte et de pure politesse partit le même jour pour Costa-Rica, à l’adresse de M. Mora. C'était par Costa-Rica que j'avais projeté de commencer ma négociation. Il y avait là toute une stratégie que le succès a justifiée, et qui reposait principalement sur la connaissance

« qui enveloppe le voyage de M. Belly, Français savant et distingué, « dans les territoires de Costa-Rica et Nicaragua; voyage dont le mys- « ière a bouleversé toute la presse américaine. »

(1) J'ai été si odieusement calomnié et si indignement traité par le ministère des affaires étrangères que je suis bien obligé de publier les pièces textuelles. Les lecieurs me pardonneront ces longueurs quand ils sauront plus tard comment j'ai été récompensé de tant d'efforts.

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