‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 11 sur 64 · FM · texte numérisé non relu

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blissement. Presque aussitôt on annonca le gouverneur, puis le conseil de la ville, le général qui la commandait, enfin toutes les autorités civiles et militaires. Le gouverneur, en habit noir, était un homme de cinquante ans, qu’on eût pris pour le maire d’un de nos chefs-lieux d’arrondissement. Il m’exprima en termes touchants toute la sympathie que j'avais inspirée à ses compatriotes par la défense que j'avais prise, comme publiciste, de leurs intérêts. Dans cette entrevue pleine d’effusion, je remarquai pour la première fois ce mélange de modestie, de dignité et de bonté qui fait le fond du caractère costa-ricien. On invoquait à tout propos la France comme la grande réparatrice des iniquités de la force, comme l’étoile du matin des peuples opprimés, comme la sœur aînée des races latines, comme le palladium du droit des nationalités dans les deux mondes. On me priait, on me suppliait, en me serrant les deux mains, de dire à mon pays, à l’Europe, si éloignée et si indifférente, combien l'Amérique centrale avait besoin de son intervention, Le colonel Barillier, qui voulait bien me servir d’interprète, en était ému jusqu'aux larmes. Je n’avais pas, quant à moi, à me défendre du crédit qu’on me supposait; on ne discute pas avec l’attendrissement. La cause était juste, je promis tout, car je croyais pouvoir tout tenir, et j'étais loin de supposer que je serais écarté des sphères officielles le jour même où j’apporterais un traité glorieux pour mon pays, avec les preuves matérielles d’une véritable conquête pour ses intérêts et pour son influence morale,

Mais, lorsque, retiré le soir dans ma chambre, je repassai les incidents si inattendus de cette journée, je fus épouvanté à l’idée que le gouvernement de Costa-Rica me supposait un titre, une mission, une autorité personnelle que je n'avais pas. Ces deux officiers supérieurs en costume, cette ville si subitement pavoisée, quelques señor ministro que j'avais entendus, et d’autres circonstances d’abord

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inaperçues me faisaient craindre un malentendu regrettable. Je ne pus rester une heure de plus sous le coup de cette fausse position. J’écrivis à l’instant même au président que j'étais vivement touché de laccueil extraordinaire qui m'avait été fait, mais que, « simple particulier, sans mandat et sans titre officiel, je n’avais droit à aucun de ces témoignages publics; » et ce n’est qu’en voyant partir le courrier

qui devait lui remettre cette lettre deux heures après, que

je me sentis soulagé du poids énorme de la responsabilité que ma conscience et ma raison repoussaient également.

Je devais arriver le lendemain à San José, qui n’est qu’à trois ou quatre lieues d’Alajuela. En remontant à cheval, je retrouvai mon escorte augmentée de toutes les autorités de la ville. Le gouverneur tenait à m'accompagner jusqu’à moitié chemin, et $on insistance affectueuse ne me permit pas de m’opposer à cet acte de déférence excessive. Il n’y avait que deux uniformes dans la cavalcade, ceux des officiers de la veille. Le général lui-même portait un habit moir comme les autres, et sa physionomie, pleine de bonté, n’annonçait rien de militaire. J’ai su depuis que ces commandants de province ne sont que des généraux de milice, sans solde comme sans service actif, négociants pour Ja plupart ou grands propriétaires, et ne ressemblant en rien à nos autorités divisionnaires. Les chefs mêmes de l’armée active de Costa-Rica ne portent point d’uniforme: c’est un luxe individuel, assez mal vu du reste et qui tend à disparaître ; car si la république compte assez sur le patriotisme de ses enfants pour en faire du jour au lendemain, à l’appel du salut public, des soldats et des généraux, elle est trop pauvre ou plutôt elle est trop sage pour les couvrir de dorures, et elle n’exige d’eux que du dévoüment.

Nous marchions alors, par un soleil assez chaud, sur un chemin sablonneux bordé d’haciendias et de maisons blanches pleines de femmes et d’enfants. Les enfants presque

nus, les femmes en chemisette serrée à la ceinture et en jupe blanche. De petites caravanes à cheval nous croisaient de temps en temps, allant d’un trot égal au marché d’Alajuela. Des chariots rudimentaires, à roues d’une seule pièce et traînés par des bœufs, comme ceux de la route de Puntarénas, portaient des sacs de riz, de cacao ou de café. Les conducteurs de ces équipages primitifs, comme les cavaliers qui laissaient après eux une poussière noirâtre, ne ressemblaient en rien aux paysans de uos campagnes. Uniformément vêtus d’un pantalon blanc, d’une chemise et d’un chapeau de paille, les pieds nus dans leurs étriers, ou chaussés seulement de vieux éperons espagnols, ils donnaient tous l’idée d’une race libre, polie sans obséquiosité et pleinement à son aise. Pas un seul de ces Campagnards ne marchait à pied. Tous saluaient l’étranger avec une simplicité digne. De pauvres, de mendiants, de ces déshérités si communs sur nos grandes routes à l’approche des villes, je n’en voyais nulle trace. Costa-Rica ne connaît pas même de nom cette plaie du paupérisme qui nous dévore. Un seul mendiant m'a tendu son bras mutilé dans les rues de San José. C'était un soldat de la dernière guerre à qui tout travail était désormais interdit, et qui recevait en échange dans chaque maison un accueil fraternel dont il n’usait qu'avec réserve.

Quant aux femmes, le contraste qu’elles offraient avec n05 paysannes était plus saisissant encore. La couleur de leur teint, variant du bronze florentin à la pâleur mate du sang espagnol, ne comportait pas cette beauté particulière qui résulte chez nous de la fraicheur et de la transparence du tissu ; mais combien cette imperfection, si imperfection il y a, était généreusement compensée par l'élégance de la taille, la richesse des épaules et la pureté marmoréenne des attaches des bras! Leurs traits, toujours réguliers, toujours animés par de beaux yeux noirs et encadrés dans une opu-

lente chevelure, plaisaient assez par la bienveillance qu’ils respiraient pour qu’on ne leur demandäât pas plus de finesse.

Nous approchions de San José, quand un cavalier, couvert d’un poncho péruvien et accompagné d’une autre personne, m’appela par mon nom et me tendit la main. C’était un Francais, M. Léonce de Vars, que j'avais connu à Paris, et qui devait me rendre d'immenses services. Je le savais riche, parfaitement hospitalier, et j'avais beaucoup espéré de son concours. Je lui racontai mes inquiétudes et la lettre de la veille. — Je le savais, me dit-il, j'ai même lu votre lettre, que le président m'a montrée ce matin. Vous avez bien fait d’agir franchement, ilne vous en estime que davantage. — Et pour preuve, M. de Vars me présenta son compagnon, fils du ministre des affaires étrangères, envoyé lui aussi (comissionado), au-devant d’un simple particulier, pour honorer jusqu’au bout l'écrivain qui, selon l’expression de la Gazette officielle, « avait le plus contribué à soulever l'opinion universelle contre les entreprises flibustières (1). »

Il ne faut pas oublier, pour comprendre ces manifestations si peu conformes à notre étiquette monarchique, quela capitulation de Rivas datait à peine de onzemois, que, malgré les engagements du capitaine Davis, deux tentatives d’invasion avaient eu lieu depuis, et qu’on annonçait un nouveau débordement plus formidable que tous les autres, dont les préparatifs se faisaient publiquement à Mobile et à la Nouvelle-Orléans. Costa-Rica se trouvait donc, encore une fois, malgré .son héroïsme passé, menacée dans son existence. Presque toutes ses familles étaient en deuil. Le trésor épuisé ne permettait plus de songer à des armements dispendieux. La population indigène tremblait pour sa liberté. Les classes supérieures savaient, par l’exemple du Nicaragua, com-

A) Cronica de Costa-Rica, du 27 mars 1858.

ment Walker comprenait la conquête. L'Europe seule pouvait empêcher, par son intervention souveraine, cette destruction totale d’une race et d’une nationalité. La France surtout, dont le prestige n’avait pas encore été détruit par une fatale expédition, se devait à elle-même de ne pas tolérer plus longtemps de pareilles saturnales. Rien de plus naturel, dès lors, que de chercher à faire parvenir jusqu’à elle le cri d’alarme d’un peuple en détresse ; et sans vouloir w'attribuer une part exagérée dans les événements ultérieurs, je puis bien constater que le retentissement de la Convention de Rivas et les publications dont elle a été l’occasion n’ont pas été étrangers à la politique plus décidée qui a amené, en 1860, l’arrestation de Walker par un navire anglais, et les traités de protection signés successivement par les trois grandes puissances maritimes.

Ainsi ma position était nette, et aucun équivoque n’était plus possible, si ce n’est dans ces ténébreuses corporations ministérielles de Paris, où la vérité publique est toujours étouffée par des mensonges policiers. Appartenant à un pays chevaleresque vers lequel se tournaient tous les yeux, je semblais porter avec moi le drapeau de la France, mais non de la France administrative. Personne, d’ailleurs, ne soupçonnait la distance, souvent infranchissable, qui sépare, chez nous, le simple citoyen du Pouvoir; personne même ne l'aurait comprise. On croyait à la toute-puissance de l’opinion en Europe, et le journal officiel répondait à la pensée de tous, en répétant, avec des appréciations trop flatteuses pour être reproduites, que mes écrits me recommandaient mieux que n'aurait pu le faire la plus haute mission politique (1). On m'adressait donc toutes les prières, toutes les informations, tous les vœux ardents qui portaient plus haut, et comme je n’avais aucune inquiétude sur l’is-

(1) Cronica de Costa-Rica des 10 et 44 avril 1858.

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sue des futures délibérations de Rivas, je me croyais désor-. mais assez fort pour arriver jusqu'aux sphères les plus inaccessibles. Mais c'était l’écrivain seul qui acceptait ce rôle généreux et désintéressé; et, qui affranchi de toute réserve calculée par son indépendance, n’écoutait que la voix du cœur et celle de la justice, pour répondre aux sollicitations de la plus juste des causes.

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Dans des conditions aussi favorables et sous des aupices aussi éclatants, les négociations relatives au canal ne devaient pas traîner en longueur. A peine étais-je installé à l’unique hôtel de San José que je recevais une dépêche du ministre des affaires étrangères, me félicitani de l’heureuse issue de mon voyage, et m'indiquant la première audience présidentielle pour le lendemain. Un quart d'heure après M. Nazario Toledo lui-même venait me renouveler les assurances affectueuses de M. Mora, et s'entendre avec moi sur la conduite secrète des conférences. Il n’y avait pas de difficulté possible avec un gouvernement si bien disposé; et il en serait de même de tous les arrangements diplomatiques si on y apportait un peu moins de formalisme et un peu plus de bonne foi.

Le lendemain, à l’heure convenue, je me rendis avec M. de Vars au palais de la Présidence, charmant bâtiment carré dont la cour intérieure, pavée de béton, était entourée d’une double galerie. Au fond de cette cour éléganie, moitié italienne et moitié arabe, un escalier en hémicycle de dix marches conduisait à une porte sculptée à deux battants; c’était l'entrée d'honneur de la salle du congrès, où avait été décrétée la guerre sainte, et où M. Mora devait quel-

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ques jours plus tard me donner un bal. Cette salle, blanc et or, la plus belle de toute l’Amérique centrale, formait seule tout le côté du bâtiment parallèle à sa facade. Deux larges escaliers en bois conduisaient de plain-pied à la galerie supérieure, sur laquelle s’ouvraient tous les ministères et toutes les administrations, y compris la cour suprême de justice et le tribunal de première instance. Rien de plus simple et de plus commode que cette distribution. Le chef

du gouvernement avait ainsi sous la main tous les rouages

nécessaires à l’exercice de son pouvoir. Ses trois ministres venaient tour à tour conférer avec lui, selon les nécessités du service. Pas une minute n’était perdue en échanges de communications écrites, pas une issue n’était ouverte à la bureaucratie, ce ver rongeur des sociétés européennes. Toute affaire purement administrative était examinée, décidée et expédiée séance tenante. :

Le président n’occupait qu’une seule pièce du palais, celle du milieu, dont la large fenêtre cintrée, à balcon vénitien, surplombait la porte d'entrée. Ce fut là qu’on nous conduisit avec un cérémonial très-empressé, mais très-modeste.

. M. Mora paraissait âgé à peine de trente-six ans. De petite

taille, la figure pleine, fraiche et agréable, l’air très-doux et presque timide, il portait un simple habit noir, sans aucune marque distinctive, quoiqu'il fut revêtu de la dignité espagnole de capitaine général, dernier reste des traditions de la conquête. Je lui fis un exposé général que M. de Vars traduisait à mesure avec une remarquable clarté, et qui dura près de deux heures. «L'entreprise dont je venais chercher la consécration à plus de deux mille lieues de mon pays, n’était ni un rêve, ni une nouveauté. C'était celle à laquelle le prince Louis-Napoléon avait voulu attacher son nom en 1846. Il ne m'était pas permis de douter de l’intérêt qu’il prendrait aujourd'hui à une œuvre qui continuait la sienne. J'en avais pour preuve l’encouragement

donné à Londres en 1853 à une compagnie anglaise se proposant d’unir les deux Océans par le Darien. La tentative n'avait pas abouti. Les études des ingénieurs avaient confirmé l’impraticabilité de ce passage, déjà condamné par les plus hautes autorités. Le tracé du Nicaragua s'était fortifié au contraire, depuis 1846, de toutes les impossibilités reconnues sur les autres points, et l'Empereur ne pouvait abandonner une telle conception au moment où l'épreuve . du temps et des travaux ultérieurs justifiait ses calculs et ses prévisions. J’en avais l’assurance personnelle de la bouche du prince Napoléon, et de plusieursautres personnes de l’entourage impérial. C’était le lien qui rattachait mes efforts à la pensée gouvernementale de mon pays. C'était là ma mission, que je m'étais donnée moi-même, pour sauver l’indépendance du Centre-Amérique, et doter le monde de la plus utile des créations artificielles.

« Il est vrai que j’apportais au plan de 1846 des modifications considérables. Mais ces modifications s’expliquaient par des nécessités de position et de nouvelles conditions politiques et économiques dont j'étais obligé de tenir compte. Désirant mettre un terme aux divisions intestines de l’Isthme pour grouper toutes ses forces contre l’ennemi commun, j'avais dû chercher dans l’œuvre même du canal une solution aux difficultés pendantes, et le point de départ d’une confédération nouvelle des États centreaméricains. Or, tous ces avantages se rencontraient dans le choix du tracé plus court de la Sapoa à Salinas, et dans Passociation de Costa-Rica au Nicaragua pour la concession d’un privilége qui les intéressait également et qui leur donnait une frontière naturelle. Tel était l’esprit politique de la convention que j'avais préparée. Elle ne tranchait aucune question technique; elle laissait aux hommes spéciaux le rôle et la décision qui leur appartenaient; elle ne manifestait qu’une préférence pour la coupure directe de Sali-

nas. Mais cette coupure, indiquée par plusieurs explorateurs, répondait si heureusement aux besoins d’union et de solidarité des deuxrépubliques riveraines, indépendamment de ses autres mérites, qu'elle m'avait paru la combinaison la plus désirable à tous les points de vue. C'était à l’'Amérique centrale à lui donner maintenant assez d'autorité et de vie pour en faire le ciment de ses États divisés, et d’effacer ainsi, à force de concorde et de témoignages pacifiques, les préventions funestes dont toutes les nationalités de race latine étaient l’objet. | s « Il ne fallait pas, en effet, se dissimuler que l’indifférence de l’Europe, et notamment de la France, en présence des invasions qui menaçaient encore ces nationalités, avait surtout pour origine et pour excuse le spectacle permanent d’anarchie et de révolutions intérieures qu’elles donnaient depuis trente années. Discréditées par leurs propres excès, elles ne pouvaient attendre ni considération, ni patronage, ni concours financier, tant qu’elles n’auraient pas fourni des garanties suffisantes d'ordre, de sécurité et de bonne administration. : Costa-Rica, il est vrai, comme le Chili, comme plus récemment Guatémala et la république Argentine, avait vaincu ces préventions par sa prudente conduite, et commençait à jouir d’un crédit personnel. L’opinion avait même suivi avec admiration la lutte généreuse et héroïque du président Mora conire les bandes de Wal- . -ker, si heureusement couronnée par la capitulation de Rivas; mais la situation particulière du Nicaragua n’inspirait aucune confiance. Elle ne laissait présager que de nouvelles rivalités de partis et la renaissance de ces questions de limites qui semblaient devoir éterniser l’état de guerre. N'y avait-il pas eu cependant assez de sang répandu? Le moment n’était-il pas venu d’en finir avec ce génie étroit et aloux, plus digne de peuplades sauvages que de nations civilisées ? L’avénement du général Martinez à la présidence

du Nicaragua-s’offrait à mes yeux comme une occasion providentielle. On pouvait espérer qu’il ferait tous ses efforts pour épargner à son pays de nouveaux déchirements. Le traité de canal que j’apportais deviendrait alors la charte d'alliance des deux peuples, la solution rationnelle des frontières contestées, le lien de leurs intérêts communs, le premier anneau de la confédération future; et le retentissement universel qui serait acquis à un pareil acte leur attirerait plus sûrement l'attention et le protectorat de l’Europe que vingt ans d’efforts isolés et de manifestations intérieures.

« C'était le privilége exceptionnel de cette grande question de la jonction des deux Océans, qu'après avoir passionné depuis trois siècles les esprits les plus éminents, elle devait, du jour où elle se présenterait de nouveau, appuyée sur un contrat solennel en harmonie avec les besoins de la civilisation, prendre une place à part dans les préoccupations générales. L'exemple du canal de Suez donnait la mesure de la puissance de séduction attachée aux tentatives de ce genre. Je pouvais compter à cet égard sur le concours de la presse indépendante de l’Europe entière. Il suffisait, pour l’obtenir et s'assurer ainsi la souveraine approbation de l’opinion publique, de donner une large satisfaction à tous les intérêts légitimes. Or, c'était là précisément le terrain conciliateur sur lequel je m'étais placé. Je n'avais songé, en rédigeant le traité de concession, qu'à formuler un idéal de justice, de liberté économique et de solidarité internationale; et l’assentiment que j'avais reçu du bureau de la Société d'économie de Paris, comme la lettre de recommandation de ses membres, prouvaient que j'avais atteint mon but. »

A mesure que je développais ainsi, devant le président et son ministre, l’économie générale de mes projets et le secret de mes espérances, je lisais dans la physionomie expressive de M. Mora la vive satisfaction qu'il éprouvait, Pas-

sant ensuite à Ja lecture du traité, dont j’accompagnai chaque article d’un rapide commentaire, je détaillai toutes les solutions politiques et économiques qu’il renfermait : le règlement définitif des limites, l'association des deux États pour l’œuvre commune, une source de revenus qui rétablissait leur crédit, le partage égal des bénéfices et des charges, l’égalité des pavillons, la franchise des ports, l’abaissement continu des tarifs de péage, la réduction des droits de douane et la suppression des monopoles. Je vis à l'impression générale des assistants que la cause était gagnée. Ces principes de progrès qui pénètrent si difficilement dans la pratique de ce côté-ci de l’Océan font partie en Amérique de la conscience universelle, et M. Mora, mieux que tout autre, en pouvait comprendre les fécondes conséquences. Les vicissitudes de sa jeunesse l’avaient amené à Valparaiso, au début de la prospérité de cette capitale maritime du Chili. Il en était revenu frappé de ce qu’il y avait d'éléments de grandeur et de force pour un peuple naissant dans le commerce international protégé par la liberté, et le chef du gouvernement costa-ricien n’avait jamais oublié ces premières impressions. Rien ne pouvait donc mieux répondre à ses tendances personnelles, à son patriotisme, à son expérience d'administrateur et de négociant, que la haute initiative à laquelle je le conviais.

Deux détails significatifs feront comprendre du reste avec quelle largeur de vues il envisageait la question. L’article 13 de la convention projetée, en disposant que le canal serait ouvert au même titre à tous les pavillons. et qu’une taxe uniforme frapperait également toutes les marchandises sans acception de provenance, favorisait en réalité le pavillon des États-Unis, qui jouit de l’avantage énorme de la proximité. Je crus devoir en faire l'observation au président en lui rappelant que le projet du prince Louis-Napoléon établissait un tarif différentiel de 12 francs 50 centimes par

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