‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 12 sur 64 · NE NES FT · texte numérisé non relu

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tonne pour les les navires d'Europe et de 25 francs pour ceux des États-Unis. « Q’importe la distance? répondit M. Mora. Nous n’avons point à nous en occuper, la loi doit être la même pour tous, düt-elle prêter des armes à nos ennemis.» —L'article 21 enlevait à la république une partie de ses ressources financières, en supprimant les monopoles du tabac, de l’eau-de-vie indigène et des liqueurs étrangères, qui constituent, avec les douanes et le timbre, les seuls éléments du revenu public. M. Mora n’hésita point à l’approuver comme un progrès désirable pour le commerce et l’agriculture de son-pays, en déclarant qu'il en ferait le sacrifice avec bonheur le jour où la participation de la république aux produits du canal lui permettrait de compter sur un équivalent.

Ces grands principes adoptés, il ne restait plus que des questions de détail à examiner. Ce fut l’objet des conférences suivantes. Elles me permirent de toucher successivement à tous les intérêts du pays, à la réforme monéaire, à l'exploitation des mines, à l’émigration européenne, aux concessions industrielles, et sur tous ces points je ‘retrouvai le même esprit, facilement accessible aux plus larges solutions. Une dernière difficulté me préoccupait. Dans la première conception de mon voyage, je devais obtenir du président de Costa-Rica qu'il voulût bien déléguer son ministre des affaires étrangères, muni de pouvoirs illimités, pour venir à Rivas signer avec celui du Nicaragua le traité de concession du canal], mais, depuis l’accueil si encourageant que j'avais reçu, mon ambition avait grandi. Ce n’était plus le ministre qui me semblait devoir consacrer cette grande réconciliation des deux peuples, cet appel solennel à la bienveillance et aux capitaux de l’Europe; c'était le président lui-même. MM. Mora et Martinez avaient tout à gagner à se retrouver à Rivas, où ils avaient combattu ensemble, pour y sceller de Jeur main le gage de leur union

future. Un pareil spectacle était de nature à frapper les imaginations; le contrat à intervenir y puiserait une autorité exceptionnelle, et bien des dissentiments grossis par l'éloignement s’effaceraient dans ce contact immédiat. Je fis valoir de mon mieux ces considérations. C'était chose grave toutefois pour le président Mora que de quitter son gouvernement, son pays, ses affaires, etde se transporter sur un territoire presque ennemi, au risque d’échouer dans ses desseins. Ilaccepta cependant, et une semaine s’était à peine écoulée depuis mon arrivée à San José, que le projet de traité était adopté, un préambule rédigé, et que le chef populaire de la jeune république de Costa-Rica eonsentait, sur ma demande, à venir au Nicaragua pour y signer, de concert avec le général Martinez, la convention internationale de Rivas.

J'avais donc réussi, sans intrigue, sans mensonge, sans l'ombre même d’une dissimulation, par le simple exposé d’un plan grandiose, à déterminer la démarche la plus extraordinaire qu’ait jamais faite un chef d’Etat en faveur d’un particulier. Mes prévisions basées sur le caractère de M. Mora ne m’avaient pas trompé. Pour la première fois de ma vie, je ne m'étais pas heurté à un pouvoir cuirassé d’égoisme ou gonflé de l’orgueil de son omnipotence, J'avais pu parler à cœur ouvert en présence d’un homme dépourvu de morgue, sympathique à toutes les idées élevées et prêt à tous les sacrifices dans un but d'intérêt général. Cela avait suffi pour le triomphe de mes projets. Ce n’était pas le ministre supposé du premier jour qui avait gagné à sa cause tous les membres d’un gouvernement, c'était bien l’homme, et c’est à l’homme seul qu’on prodiguait les témoignages d'estime et de sympathie. J'ai rencontré plus tard le même accueil au Nicaragua, et le succès a été le même. Ce n’est qu’en France, où l’homme n’est rien, s’il ne porte pas l’estampille officielle, que toute issue est fermée aux grandes conceptions par l’ignorance et la

sottise, quand elles ne sont pas étouffées en germe par la rapacité. Ce n’est qu’en France, où l'intelligence générale est si vive, que l'intelligence ne pèse d’aucun poids dans les grandes affaires, et que le premier spéculateur venu se croit en droit de régir à sa guise des intérêts dont il ne sait pas le premier mot. Je devais ressentir jusqu’à Costa-Rica le contre-coup de ces impertinences de coffres-forts, compliquées de déloyauté; et peu s’en est fallu qu’au moment même où M. Mora donnait à la hardiesse de mes combinaisons la sanction la plus solennelle, tout cet échafaudage ne croulât sans retour, par le fait d’une de ces trahisons parisiennes, si communes depuis quinze ans, qui, poussées maintenant jusqu’au vol éhonté, font de notre capitale cosmopolite, la véritable forêt de Bondy (1).

J'ai déjà raconté comment, au mois d'août 1857, une ins-

titution de crédit avait consenti à me souscrire un engagement conditionnel embrassant le capital entier de l’opération du canal. Cet engagement me donnait un point d'appui auprès des gouvernements centre-américains et une garantie d'exécution après la concession obtenue, mais ilne me donnait pas les 30,000 francsnécessaires pour aller la chercher. Il fallait trouver ces 30,000 francs à tout prix, même en sacrifiant la plus grande partie des avantages que me réservait le contrat financier. Je passai cinq mois à soulever chaque jour ce rocher de Sisyphe, au milieu des complications de cette crise terrible des États-Unis, dont les conséquences ont abaissé de 603 millions, en 1858, la valeur du commerce

(1) Je dois prévenir ceux qui seraient tentés de contester le moindre détail de ce récit et de tout ce qui va suivre, que j'ai pris l'habitude, depuis dix ans, d'écrire jour par jour tous les faits intéressants, pour moi ou pour d’autres, de ma vie extérieure, et que cet enregistrement quotidien appuyé de pièces justificatives, aurait probablement auprès des tribunaux, si les tribunaux étaient consultés, l'autorité qu'on reconnaît aux livres de commerce.

extérieur de la France et de 740 millions celle du commerce de l'Angleterre. C'était ma première épreuve des mœurs de mon temps. Je fus en butte à des prétentions incroyables, à des avidités inouïes, à des guet-apens de trappeurs, pour aboutir, non à des actes de concours, mais à de vaines promesses. Dans l’intervalle, mon titre principal avait subi le contre-coup de l’ébranlement de la maison qui l’avait créé. Il ne pouvait plus être honorablement présenté comme un gage. Le point de départ même de mes démarches et de mes espérances me manquait. Tout était à recommencer sur de nouveaux frais dans un pays profondément troublé, où le Nicaragua était inconnu. Je recommençai.

Je m'’adressai cette fois à un homme pour qui la petite presse semblait avoir inventé le titre de. millionnaire, tant elle le lui prodiguait avec complaisance. Le millionnaire me renvoya à son alter ego. L’alter ego m'écouta longuement, me demanda un rapport, et abordant en homme pratique la question des frais de voyage : — Combien tout cela coùtera-t-11? — Trente mille francs, seulement vous n’en risquerez que dix mille, car je ne dépasserai cette première somme que lorsque vous aurez entre les mains, pour garantie de vos avances, le titre même de la concession. — On jugea la proposition très-acceptable et il fut convenu qu’on la présenterait et qu’on la défendrait au besoin devant le conseil d'administration. Or, ceci se passait le 28 janvier 1858, dix-huit jours seulement avant mon départ de Paris. Le rapport demandé, écrit dans la soirée, porte cette date ; je l’envovai le lendemain; on me répondit que l’affaire était décidée en principe, et j’attendis.

Le 10 février suivant rien n'était fait; mais,sur mes observations pressantes, on me compta deux mille francs pour arrêter ma place à bord de l’Atrato. Il n’y avait encore aucun contrat signé, si ce n’est un abandon de ma part de 30 pour 100 de mes avantages éventuels au profit de l’alter

ego, qui pensait d’abord à ses propres intérêts. Enfin, le 14, un dimanche, la veille même du départ, on me fit venir au domicile particulier du banquier, et l'on me présenta un papier timbré, en double expédition, antidaté de trois mois environ pour avoir l'air de s'être occupé longuement de l'affaire, où l’on avait biffé quatre-vingt-dix-neuf mots représentant à peu près les engagements convenus, et où l’on se contentait de mettre, dès à présent ‘une somme de dix mille francs à ma disposition. Que pouvais-je faire? Il était trop tard pour reculer. Je signai, persuadé qu'on allait du moins me verser le complément des dix mille francs, et me fiant à moi-même pour enlever un résultat avant que ces modestes ressources fussent épuisées, parce qu’on-ne me marchanderait plus alors le concours nécessaire. La caisse n'était pas ouverte. On me renvoya au lendemain à 10 heures, le chemin de fer du Havre partant à 11 heures et demie; et ce jour-là, quand ma voiture était en bas, je ne trouvai dans les bureaux ni le banquier, ni son intermédiaire ; mais on me remit de leur part une seconde somme de deux mille francs, m’assurant que le courrier suivant d'Amérique, celui du 2 mars, m’apporterait six mille francs de traites à Costa-Rica.

Je m'étais donc embarqué pour cette hasardeuse expédition à travers une région ignorée, où dix lieues de rivière coûtent plus cher que 300 lieues de chemin de fer en Europe (1),avec un capital tellement restreint, qu'il pouvait à peine suffire aux premiers déplacements. Qu’on juge de lanxiété avec laquelle j'attendais à San José ce courrier du

(1) J'avais payé pour la pirogue, de Greytown au Sarapiqui, 225 fr. el pour les mules, de Sarapiqui à San José, 240 fr. C'était, pour un trajet total de 35 à 40 lieues, en y comprenant les frais accessoires, une dépense de plus de 500 fr. — L'année suivante j'ai dû "payer plus de 12,000 fr. pour faire remonter le fleuve San Juan Jusqu'à San Carlos à une trentaine de personnes. Dars tous les pays où règnent

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2 mars, qui devait me permettre d'aller plus loin, et même de payer ma note de l'hôtel. Le courrier arrive. Je cours au bureau de poste. 11 n’y avait qu’une lettre de Paris, dont je reconnaissais l'écriture, et elle n’était pas de celui qui devait m'écrire. Je la décachetai. Mon correspondant, un homme de cœur, ancien offifeier supérieur, qui avait assisté à toutes mes déceptions antérieures, ne me donnait pas de

‘bonnes nouvelles. I} était chargé cependant de me prévenir

que ce packet me portait les traites convenues, à destination non de San José, mais de Greytown. Or, une lettre de Greytown, venue par la même voie, démentait absolument tout arrivage de valeurs pour qui que ce soit, arrivage d’ailleurs invraisemblable puisqu'il n’y avait personne à Greytown qui füt en position de faire de la banque.

J'étais donc le jouet d’un leurre. Je ne devais plus recevoir ni traites, ni argent. D’autres engagements formels, vingt fois répétés, avaient été complétement oubliés. Je restais seul, abandonné, livré à moi-même, et je devais arriver à la fin de cette lutte impossible sans un signe de vie de mes associés, pas plus à New-York qu’à San José. Voilà sous quels auspices s’ouvrait. cette carrière industrielle que je croyais avoir rendue si large ét si facile. N’étais-je pas en droit de douter de tout après un pareil début ? Mon correspondant semblait m’y inviter par quelques phrases qui me firent séricusement réfléchir et dont je mie suis souvenu à Rivas. « Un conseil en passant, » me disait-il. « Prévoyez, pour en faire l’objet d’un traité spécial, le cas où, par des circonstances imprévues, votre

ja piastre et le dollar, il ne faut plus compter notre pièce de 5 francs que pour À franc. Nos représentants en Amérique ne sont pas assez riches pour boire du vin. Toutes mes expéditions ont été, sous ce rappori, des tours de force, car jamais je n'ai eu à ma disposition le quart de ce qu'il m'aurait fallu pour remplir convenablement le rôle qui m'était échu. |

associé officiel viendrait à ne pas vouloir ou à ne pas pouvoir remplir les clauses du traité qui le lie. Que vous soyez alors libre de recourir au crédit de qui bon vous semblera pour constituer votre capital. » Le conseil était bon.,et je lai suivi. mais non avec l’impitoyable rigueur que j'aurais dû employer à l'égard de tels auxiliaires, Ils n’avaient pas même eu la franchise de leur indignité. Toutes les lettres de mon correspondant qui, lui, m'était resté fidèle, m'affirmèrent jusqu’au bout, sur leurs déclaration quotidiennes, que les valeurs avaient été envoyées à l’heure dite, et que tout était en règle. Mensonge et trahison, voilà quels devaient être désormais mes uniques concours, dans la voie douloureuse où j'étais engagé sans le savoir.

Les conséquences de cet abandon allaient être terribles, si je ne trouvais pas immédiatement les moyens d’y parer. Quelle autorité pouvait conserver ma parole après unsi formel démenti ? Que représentaient donc en réalité ces prétendues puissances financières qui laissaient leur répondant sans ressources et sans appui ? Paris avait tué l’entreprise dans son germe autant que cela dépendait de lui. Heureusement, il me restait deux choses sur lesquelles Paris ne pouvait rien : la considération de M. Mora et l'amitié de M. de Vars. L'’avancement rapide des négociations et la bienveillance générale à mon égard m'avaierit constitué un crédit personnel. Je risquai auprès de M. de Vars une onverture qui fut immédiatement accueillie. On acceptait pour trois mille francs de traites sur MM, Millaud et C*, sans les connaître même de nom, par cela seul qu’on avait confiance en moi. C’est ainsi que j'ai pu subvenir aux plus urgentes nécessités de mes voyages, le même service m'ayant été rendu au Nicaragua par d’autres prêteurs. Le risque de 40,000 francs s'était trouvé réduit par le fait à 4,000, puisqu'on avait le traité de concession depuis huit jours entre les mains, quand on fit honneur à ma première signature.

Quatre mois après, à mon retour en Europe, on vantait beaucoup dans certaines sphères et même,dans certains journaux, le génie hardi et'puissant d’un célèbre capitaliste qui, après avoir préparé dans l’ombre un magnifique projet de coupure interocéanique, avait envoyé en Amérique un commis intelligent dont la mission avait été couronnée d’un plein succès. On citait même la maison de campagne sur le bord de la mer, où l’heureux financier avait concu et réalisé ce merveilleux coup de théâtre qui mettait le comble à sa réputation. Quant au commis, personne ne s’en occupait dans le milieu bruyant où trônait le grand homme, grâce à quelques dîners habilement donnés; et il m'était arrivé en frappant à des portes influentes, comme concessionnaire du canal etcréateur du projet, de trouver les gens tous disposés à me prendre pour un imposteur. On eût fortembarrassé cependant ce roi de la réclame en lui demandant simplement si le Nicaragua était au-dessus ou au-dessous de l'équateur. Mais le sic vos non vobis paraît être la loi pharisaique de tout ce qui touche aux affaires; et, lorsque je fus obligé plus tard de me débarrasser du capitaliste en question, pour chercher des appuis plus solides, il me fallut lui attribuer 100,000 francs comptant et une réserve d’éventualités, sans compter 20,000 francs comptant à son alter ego, toujours porteur de ma délégation de 30 pour 100. — 120,000 francs comptant et plusieurs millions en perspective pour avoir risqué-4,000 francs, et m'avoir abandonné sans pitié à 2,500 lieues de mon pays !— 120,000 francs pour une avance totale de 12,100 francs, quand j’en-avais dépensé 25,000 qu'on se refusait à payer! C’est ainsi que se bâtissent les grandes fortunes d’un certain monde, aux acclamations des niais et des publicistes d’estaminet, des roués et des parasites de tous les rangs. k

En Amérique, j'étais sauvé de la honte par M. de Vars, mais je ne disposais que de ressources insuffisantes ; je ne

pouvais plus, surtout, me mouvoir dans le cercle de 30,000 francs que j'avais jugés indispensables pour l’exploration entière et qui l’étaient en effet. Il en résulta une gène réelle, incompatible avec les devoirs qui m'étaient tracés. Non-seulement mon orgueil dut en souffrir dans des circonstances qui m’affectaientdoublement, comme Français et comme homme; mais l’ampleur naturelle de lexploration elle-même en fut profondément atteinte. Il ne fallait plus songer à recueillir des documents techniques, des cartes, des levés de terrain, des rapports qui auraient pu éclairer les ingénieurs sur le tracé peu connu de Salinas. On-r’obtient pas de pareilles communications à titre gratuit ; trop heureux encore quand on les obtient à titre onéreux. Il ne fallait plus songer surtout à un plan grandiose, qui ne tendait à rien moins qu’à rendre les cinq gouvernements de l'Amérique centrale solidaires du canal, et qui taisait de cette solidarité le pivot d’une nouvelle fédération.

Ce plan, ébauché dans ma pensée à Paris, accepté à San José, annoncé même en partie par le journal officiel, consistait à se transporter de Rivas dans les trois États de Guatémala, de Honduras et de Salvador pour obtenir les adhésions de leurs gouvernements au traité de concession, ainsi que l’adoption de certaines bases d’unité politique. On ne pouvait choisir un moment plus opportun pour cette tentative de reconstitution de la nationalité centreaméricaine. Les derniers désastres avaient fait toucher du doigt les dangers de l’isolement. Il en était sorti un courant d'opinion très-impérieux dans le sens des groupes d’États et des alliances intimes. Tous les messages des présidents sud-américains proclamaient cette nécessité, et tous leurs ministres échangeaient des notes à ce sujet. Il avait donc été décidé que M. Nazario Tolédo, investi dans ce but des plus grands pouvoirs, m'accompagnerait dans cette revue des républiques du Nord et provoquerait une manifestation

éclatante en faveur de l’union défensive, et par contre en faveur de l’œuvre qui assurait le salut commun. C'était le meilleur moyen de frapper de déchéance morale le traité Cass-Irizarri, s’il était ratifié, et de prouver à l’Europe que ces petits États méritaient de vivre. Gu’on jugé de l’effet produit par cette heureuse combinaison si élle avait été réalisée! quelle autorité ne devait pas acquérir un contrat qui aurait obtenu la consécration de cinq gouvernements! Quelle meilleure recommandation pour les solutions politiques invoquées, que le spectacle de l’entente fraternelle qu'elles avaient déjà produite? Les misérables calculs de Paris ont fait avorter cette entente dans le seul moment peut-être où elle était possible. En renoncçant, faute de ressources convenables, à agir moi-même, j'ai laissé libre carrière à de funestes influences, à des conseils perfides, à des jalousies intéressées, à l'hostilité partout la même des médiocrités contre les grandes choses. Le traité du Canal s’en est ressenti dès la première heure; et sans la fermeté du général Martinez, dont l'honneur était engagé à son maintien, il aurait été emporté, l’année suivante, dans un refus de ratification dû à des causes multiples, parmi lesquelles figurait le mauvais vouloir des États qu’il ne m'avait pas été permis. de visiter.

Je rentrais un soir à Cartago, après une excursion dans les vallées qui sillonnent les larges versants de l’Irazü, lorsqu'on me remit une lettre du ministre des affaires étrangères apportée par un exprès. M. Nazario Toledo m’apprenait deux événements pouvant renverser toutes mes combinaisons, l'acceptation par le gouvernement de

Nicaragua du traité Cass-Irizarri et l’arrivée à San José du général Jerès et du colonel Negretti, envoyés l’un comme négociateur, l’autre comme médiateur, pour régler une question de limites entre le Nicaragua et Costa-Rica. L'adoption du traité Cass-Irizarri, si elle était positive, ne me permettait plus de compter sur le général Martinez, et elle donnait aux Américains du Nord, si exclusifs dans leurs envahissements, un protectorat légal qui allait devenir ue obstacle permanent à toute intervention européenne, même purement industrielle. Ce n’était, heureusement, qu’une fausse alerte. Le président du Nicaragua n'avait pas déserté ainsi la cause sacrée dont il était le plus noble représentant. Mais la nouvelle avait été apportée par les deux plénipotentiaires et elle s’appuyait sur un vote trèsréel du congrès nicaraguien. Il en résulta une surexcitation du sentiment national à laquelle je dus prendre part, et qui me donna, malgré moi, une attitude politique que j'aurais évitée avec soin dans toute autre circonstance. J'avais trouvé, à mon retour, toute la ville de San José occupée des préparatifs d’un bal qui devait avoir lieu en mon honneur, au palais du Gouvernement. M. Mora voulait ainsi combler la mésure des attentions dont il m'avait entouré (1), et peut-être m'offrir une occasion naturelle de m'associer aux protestations de l’opinion. Ce bal semblait fermer la période des deuils publics. Il me permit de cons-

(4) Voici le texte de la notification qui m'en fut faite : « M. le président de la république a disposé de donner un bal au palais du Gouvernement, le mercredi 7 du courant, en votre honneur (dedicado à V.), pour bien témoigner (demostrar), autant que les circonstances le permettent, au distingué défenseur des droits et des intérêts du Centre-Amérique, et spécialement de Costa-Rica, les sympathies et la considération que lui méritent ses honorables antécédents et ses

“hautes qualités personnelles. Signé : NAZARIO TOLEDO. » C'était donc à l’homme et à l'écrivain que s’adressait encore cette dernière manifestation.

tater que le goût et l'élégance sont de toutes les latitudes. Je me serais cru dans une de nos grandes préfectures, si la variété des nuances du teint et la cigarette sur les lèvres des femmes ne m’avaient rappelé l'Amérique espagnole. Il fut suivi d’un souper où le patriotisme éclata par les toasts les plusaccentués, etoùles discours prononcés, la salle debout et frémissante, et publiés le lendemain par le journal officiel, durent prouver aux Américains du Nord que, même avec le traité Cass-[rizarri, ils n'auraient pasété les maîtres du pays. C'est à cette fête que je vis pour la première fois le général Maximo Jerès, dont mes lecteurs connaissent déjà la carrière tourmentée et inconséquente. La question des limites qui l’amenait à Costa-Rica, au moment où on s’y attendait le moins et où tout était décidé pour le départ du président, était au moins une complication. Controversée depuis trente ans, cette question avait failli plusieurs fois mettre les armes à la main aux deux républiques, et elle était la cause principale de leur mésintelligence traditionnelle. Le Nicaragua réclamait dans le principe,comme lui appartenant, toute la province de Guanacaste qui s'était donnée volontairement à Costa-Rica dès l’année 1824. L’annexion avait été approuvée par le congrès fédéral, sous la réserve des frontières à fixer pour chaque État. Mais comme les révolutions qui sapaient l’édifice de la fédération n’avaient pas permis de fixer ces frontières, le fruanacaste s’en était passé. Ses habitants avaient plusieurs fois renouvelé leur vote d’union, et depuis la proclamation de l’indépendance ils faisaient partie de la famille costaricienne. Quelles prétentions théoriques pouvaient contrebalancer des faits aussi concluants? Le Nicaragua avait fini par le comprendre, et les propositions nouvelles du général Jerès ne revendiquaient plus tout entier le district de Moracia ; elles se présentaient comme une transaction, laissant l’intérieur du district à Costa-Rica et ne lui enle-

vant que sa bordure. Toutefois cette transaction même portait l'empreinte de la jalousie étroite et invétérée qui ‘ l’avait dictée. Le Nicaragua refusait à Costa-Rica toute issue sur le lac et sur le fleuve, division naturelle des deux pays, jusqu’x trois milles au-dessous du fort Castillo. Il oubliait que, sans la présence des forces costa-riciennes dans les eaux du fleuve et du lac, il serait encore au pouvoir de Walker. Un pareil arrangement n’avait en lui-même aucune chance de succès, et l'intervention du médiateur salvadorien n’était pas faite pour lui en donner. La mission du général Jerès ouvrait donc de nouveau un débat irritant sans conclusion possible, et remettait même en question tout ce qui avait été décidé depuis huit jours, y compris le déplacement de M. Mora. |

Ce fut le traité du Canal qui dégagea cette situation- embarrassée. L'article 4 faisait du canal lui-même la limite’ définitive des deux États dans Le cas où le tracé adopté déboucherait sur le Pacifique dans la baie de Salinas. Or le président, qui connaissait le pays, qui lavait parcouru dans tous les sens, qui possédait même une mine de houille et une mine de cuivre dans les environs de la baie, ne doutait pas que ce passage ne fût praticahle. Un géornètre allemand, envoyé sur les lieux, en avait rapporté des nivellements et un tracé de route terrestre dont les hauteurs confirmaient les études antérieures. La solution proposée par l’article 4 du traité du Canal semblait donc au président Mora devoir être la solution de l'avenir, et comme cette solution réparait les iniquités et les iagratitudes de la proposition Jerès et rendait à Costa-Rica toute la rive droite du fleuve et une issue sur le lac, peu importait qu’on fit un sacrifice provisoire, si l’on obtenait un résultat définitif. L’arrangement proposé par le Nicaragua perdait dès lors de son importance en perdant de sa durée. Costa-Rica n’abandonnait plus, en le signant, les droits qu'il avait toujours

maintenus. Ce n’était qu’une concession apparente qui devait faciliter les négociations ultérieures. Il ne s'agissait, pour tout sauver, que d'introduire dans la nouvelle convention de limites une réserve générale en faveur des obligations consignées dans les contrats présents ou futurs de canalisation. Cette considération l’emporta dans l'esprit de M. Mora sur les impressions fâcheuses qu'il avait d’abord éprouvées. Son plan fut dès lors tout tracé. Il accueillit les envoyés du Nicaragua et du San Salvador avec toutes les marques extérieures d'entente cordiale, et livra leurs propositions à la délibératfon du Congrès, sûr qu’il en sortirait pour lui une force nouvelle dont il pourrait user à Rivas.

Seulement le voyage projeté se trouva, par le fait même, singulièrement élargi dans son but. Il emportait l’idée d’une espèce de dictature morale allant résoudre, sur le sol

du Nicaragua, toutes les difficultés de la situation. C’est ainsi qu’il futannoncé par une proclamation insérée le 15 avril dans le journal officiel ; et lorsque le surlendemain le cortége se mit en route pour Puntarénas, si le traité Cass-Irizarri m'inspirait encore quelques inquiétudes, les pouvoirs donnés à M.Mora par le Congrès et l’attitude décidée de son peuple, ne me permettait pas de craindre un échec. J'avais entendu discuter froidement la résolution de ne livrer San José qu’en cendres, comme Moscou, à commencer par le palais national. |

Nous devions quitter San José le 17 avril. Un décret avait investi M. Escalante de l’intérim présidentiel. Le publie était averti et les préparatifs étaient faits; mais il s'était produit la veille, au sein du Congrès, une explosion de mé-

contentements qui semblait devoir tout compromettre. Il s'agissait de la troisième lecture et de l'acceptation définitive du traité de limites sur les bases de la proposition Jerès. Les sacrifices que faisait Costa-Rica à un intérêt supérieur avaient paru exorbitants. Le bruit s'était même

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répandu que le gouvernement se ralliait à cette opposition, et en faisait un des ressorts de sa politique vis-àvis du Nicaragua. Beaucoup de gens en concluaient que M. Mora n’avait pris encore aucun parti, et que le voyage pourrait bien ne pas avoir lieu. Toute la journée du 16 s'était passée dans ces incertitudes, dont, plus que tout autre, je suivais les oscillations avec anxiété. Le soir, on

. M’assura que le général Jerès, très-inquiet de ces présages,

avait fait une démarche suprême auprès du président, et qu'il l'avait ramené à sa première résolution. Le président avait donc insisté pour le vote immédiat; mais le Congrès ne pouvait se décider: à cette trahison apparente. Des voix patriotiques avaient réclamé le maintien des prétentions de Costa-Rica sur la rive droite du San Juan et sur la côte méridionale du lac, et ce n’était qu’à dix heures du soir, après une séance orageuse qui durait depuis deux jours, que le traité avait été ratifié. Encore n’avait-il pu réunir que sept voix contre cinq, — juste la majorité légale, — ce qui ne s'était jamais vu depuis l’avénement de M. Mora à la présidence. |

Le matin même du 17, Je ne savais donc trop encore si le départ aurait lieu quand on vint me prévenir que le président montait à cheval avec son état-major, et que le rendez-vous était fixé sur le bord d’une jolie rivière qui coule au fond d’un ravin, à une demi-lieue de San José. Je trouvai en eftet tout le cortége arrêté sur un versant du ravin. M. Mora portait un poncho très-élégant et un panama de prix; mais rien ne le distinguait des autres cavaliers que des étriers d'argent massif, d’une forme vieille et originale. Autour de lui, ministres, magistrats, députés, semblaient faire assaut de simplicité. On eût dit de bons propriétaires ruraux revenant d’une foire. Les ponchos péruviens étaient rares, quoique ce soit le meilleur costume de voyage sur des routes poudreuses. Les militaires ne se distinguaient

que par un grand sabre de cavalerie et par un large galon d’or sur un chapeau de feutre gris ; et il y avait parmi eux de véritables attitudes de mousquetaire, grâce à leurs immenses bottes en entonnoir que recouvraient les plis bariolés du poncho.

On ne compte que vingt-six lieues françaises de San José à Puntarénas, mais cette distance est quelque chose en Amérique, surtout avec une différence de niveau de 1,500 mètres entre les deux points extrêmes, et il faut deux ou trois jours pour la franchir. Ce ne fut même que le troisième our que commença la descente de l’Aguacate, énorme charpente métallique dont les mines d’or étaient exploitées par l'Etat pour les besoins de son hôtel des monnaies. Nous avions presque constamment aperçu jusqu'alors, à notre droite, le rideau volcanique qui part de Barba pour aboutir à l’Orosi, entre le lac de Nicaragua et la baie de Salinas. Une fois sur le point culminant de l’Aguacate, tout l’espace parcouru s’évanouit derrière un massif de forêts, et un nouvel horizon s’ouvrit devant nous avec une splendeur indescriptible. Cétait le golfe de Nicoya, épanchant ses flots bleus dans un bassin de verdure d’une forme ovale très-allongée, avec les pitons de la Herradura pour barrière au sud, une presqu'île montagneuse à l’ouest, et au delà, l'Océan sans fin, uni et miroitant comme un cristal. Les derniers échelons de l’Aguacate allaient se fondre dans une délicieuse plaine traversée par plusieurs rivières, et qui était elle-même un océan de verdure. J'avoue que l'idée ne me vint pas d’aller visiter les mines d’or. La beauté lumineuse de ce panorama, au bout duquel on distinguait vaguement le groupe de Puntarénas et plusieurs bâtiments à l’ancre, m'avait fait oublier tout le reste.

Jusque-là, nous n’avions traversé que des villages isolés ou des stations solitaires, dont l’une est devenue la jolie ville d’Atenas. Au pied de l’Aguacate, nous devions retrou-

ver la population et le mouvement. Esparza s'était pavoisée et avait préparé ses canons pour recevoir le président. Les drapeaux français n’y manquaient pas plus qu’à Alajuela, mais un détail de la route me fit trouver cette dernière étape ravissante. À peine avions-nous marché une lieue au delà d’Esparza, à travers des bois de mimosas, de palmiers et d’ébéniers, que nous arrivämes devant de grands bâtiments construits au-dessus de la plus gracieuse rivière. 11 y avait là tout un petit monde industriel : une scierie mécanique, une vaste exploitation de bois et un petit chemin de fer, le tout dirigé par quelques Anglais. Le chemin ce fer allait jusqu’à Puntarénas, en ligne. droite comme ie sillon d’une flèche, à travers les arbres pressés d’une forêt vierge étonnée de cet hôte nouveau. Rien de plus modeste et de plus primitif que l'installation de cette voie. Pas de gare, pas de stations, pas d'employés spéciaux ; une trouée de 2 mètres de large et de trois lieues de long dans la forêt, deux rails posés sur des troncs d’arbres non dégrossis, quelques petits ponts de bois dont les planches: n'étaient point ajustées, et une demi-douzaine de voituresomnibus, simplement garnies de bancs et couvertes d’un toit de bois vernis. Les besoins du service n’exigeaient pas la locomotive; car ce tronçon sans issue ne pouvait compter sur une grande circulation de voyageurs. Il ne servait, en dehors de l’exploitation forestière dont il était le débouché, qu’à des trains de plaisir ou de chasse, On y pouvait tirer le chevreuil sans descendre de l’omnibus.

Ce premier essai de voies ferrées n'avait alors d'autre ana- logue le long de la côte ogcidentale de l'Amérique que le railway jeté, sur un parcours de deux lieues, entre le Callao et Lima. M. Mora en avait accordé trois ans auparavant le privilége à une association anglaise, dans l'espérance de l’encourager à pousser son œuvre jusqu'à San José, si l’ascension de l’Aguacate ne présentait pas des obstacles in-

vincibles. La configuration du sol, exigeant des rachats de pente de plus de 5 p. 100, n'avait pas permis aux concessionnaires d'arriver même jusqu’à Esparza. Leur établissement a disparu un jour, après la mort de M. Mora, faute peut-être de rendement suffisant, et j'ai eu le regret de repasser depuis par le même chemin sans y retrouver la pittoresque installation qui m'avait semblé si prospère. Nous avions pris place, un peu au hasard, dans des omnibus pavoisés et traînés par un cheval. La traversée de la forêt ressemblait à celle d’un tunnel étroit à parois de feuillages. La mer étincelait à l’orifice. Un air balsamique nous pénétrait, et la chaleur se sentait à peine sous ces voûtes d'ombre. De temps en temps, des coups de fusil tirés en l’air et de grands drapeaux tricolores dressés sur de petites maisons de bois nous faisaient souvenir de la présence d’un gouvernement. Nous entrâmes ainsi à Puntarénas, au bruit dé l'artillerie, à travers une population en fête, des maisons décorées, des vivat retentissants, et tout l’appa-

reil des réceptions officielles. Il y avait onze bâtiments en

rade, tous couverts de leurs couleurs et répondant par leurs salves aux salves du port. Un de ces navires, le Saint-Vincent-de-Paul, véritable frégate de commerce, de 3,000 ton-

‘neaux, me fournit les moyens de ne pas rester compléte-

ment étranger à ces réjouissances.

Le capitaine de ce navire, M. Cazalis, s'était trouvé à

San José au milieu des démonstrations dont j'avais été l’objet, et, comme tous les Français établis dans le pays (1),

(4) 1 y à un certain nombre de Hrançais établis à San José ou dans les environs, tous à leur aise, pour ne pas dire tous riches. Rien, du reste, n’est plus facile que de gagner de l’argent à Costa-Rica, quand on’sait un métier quelconque. Le moindre ouvrier est payé une piastre par jour. Un domestique qu'on ne nourrit pas se paie anssi une piastre, soit 450 fr. par mois. Le commerce ne gagne jamais moins de 4100 pour 100, souvent 200 et même 300. Les forgerons,

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il était venu m'offrir ses services. Je ne savais comment reconnaître les témoignages de bienveillance et d'estime dont j'avais été comblé par M. Mora. Notre itinéraire, convenu d’abord à travers le Guanacaste, pour explorer en passsant l’isthme de Salinas, avait été modifié par l’arrivée dés plénipotentiaires; j’eus l’idée de profiter de notre passage forcé à Puntarénas pour répondre à l'hospitalité costaricienne par une hospitalité de quelques heures toute française. M. Cazalis entra dans ces vues. Deux autres bâtiments français se montrerent ravis de s'associer à une manifestation où le drapeau national flotterait à côté de celui de Costa-Rica. M. Mora avait accepté mon invitation. Toute la ville de Puntarénas prit part à cette fête de fusion internationale. Jamaïs le golfe profond du vieux cacique Nicoya n'avait assisté à un pareil spectacle : toutes les embarcations à la mer, la musique précédant le canot présidentiel, onze navires pavoisés, le pavillon costa-ricien à tous les mâts de misaine et le‘canon tonnant de minute en minute. M. Mora fut recu en souverain à bord du Saint-Vincentde-Paul avec une suite d'une centaine de personnes. Je n'avais pas la prétention de payer ainsi ma dette à l’homme à qui je devais mon succès, mais je lui prouvais dau moins qu'il ne dépendrait pas de moi que le pavillon de la France ne fût toujours enlacé à celui de Costa-Rica.

Le jour suivant, sur les six heures du soir, au moment où la brise de terre venait remplacer la brise de mer qui s'élève régulièrement à dix heures du matin, nous longions, les pieds dans le sable, la grande rue de la ville, toute on-

charrons, charpentiers, modisies, couturières, ete., demandent à peu près ce qu'ils veulent. Le blanchissage se fait au prix courant d’un réal la pièce (62 cent. 1/2), et il se fait mal. Les mécaniciens et les industriels n’ont pas de prix. Un mécanicien de Puntarénas était engagé à raison de 5 riastres par jour (25 fr.), et les ouvriers spéciaux de la distillerie gagnaient de 15 à 20 fr.

te

doyante de drapeaux, toute frémissante encore des agitations de la veille. Une jeune femme, assise devant sa porte, se leva au passage du président et l’invita à entrer, en l’appelant, avec une familiarité gracieuse, Don Juanilo. Il y avait d’autres personnes dans la maison, entre autres deux jeunes filles. On apporta des chaises et des guitares. Les femmes s’échelonnèrent sur les marches de l’escalier, et le cercle s’étendit peu à peu. Les vagues toujours murmurantes venaient expirer sur la rive en face de nous. La nuit tombait rapidement, mais une nuit étoilée, presque lumineuse, baignée de phosphorescences et de parfums, et bercée d’harmonies intraduisibles. Une jeune fille-se mit à chanter, en s’accompagnant, je ne sais quel air national, mélodie douce et monotone, que j'avais déjà entendue un soir dans une hacienda, et que j'ai retrouvée depuis sur les bords du lac de Nicaragua. Les passants s’arrêtaient pour écouter. D’autres chants avaient succédé au premier; d’autres femmes étaient venues saluer M. Mora, en l’appelant toutes de son petit nom de Juanito. Il n’y avait plus assez de chaises. M. Mora profita d’un dérangement pour s’asseoir sur la première marche de l'escalier ; et le concert de famille continua jusqu’à onze heures, sans plus de cérémonie, dans une atmosphère de cordialité, de modestie et de bonté qui n'étaient égalées que par la simplicité du chef de l'État. à

Lorsque le Columbus nous emporta le lendemain vers la haute mer par le cap Blanco qui ferme la baïe, les mêmes honneurs accompagnèrent le président dans son passage à travers les navires à l’ancre. Le Saint-Vincent-de-Paul et les Deux-Eulalies avaient rempli jusqu’au bout la mission qu'ils s'étaient donnée de représenter dignement la France. C’est la seule fois qu’il m’ait été donné d’apercevoir nos couleurs nationales dans les mers centre-américaines, et je puis dire que la présence et la conduite de nos marins avaient

provoqué dans la population des sympathies unanimes. Vingt-quatre heures après, nous jetions l’ancre devant San Juan del Sûr, à un mille au large. Un canot s'était détaché du port et faisait force de rames pour nous accoster. Il nous apportait la nouvelle que le général Martinez était entré à Rivas et qu’il n'avait pas ratifié le traité Cass- Irizarri. Le général se montrait, au contraire, plus décidé que jamais à repousser tout engagement de ce genre à Fégard des Américains. Nature froide, ne se livrant pas facilement, mais cachant un cœur de lion sous des formes austères, il venait d'adresser à ses concitoyens, à la date du 10 avril, une proclamation d’un caractère antique, véritable manifeste d’une nouvelle confédération centre-américaine. Les forces entières de sa pensée semblaient tendre à ce but suprème. Il devait donc prêter les mains à tout ce qui élèverait une barrière contre ses éternels ennemis, à tout ce qui appellerait sur l'Amérique centrale l'attention et le patronage bienveillant de l’Europe. Je ne pouvais arriver plus à propos. | Les deux présidents se rencontrèrent enfin à une demilieue de Rivas, où tout leur rappelait de terribles souvenirs. L’entrevue fut simple, presque triste. Pas un. sourire n’éclaira la figure des deux hommes qui avaient sauvé leur pays à force d’héroïisme, et qui venaient le sauver encore. Deux poignées de main échangées, une présentation mutuelle des personnes de leur suite, quelques pa- : roles brèves et fermes, et rien de plus. On reprit ensuite la route de la ville, où nous attendait une réception plus empressée que brillante. Rivas n’était encore qu'un amas de décombres. Des drapeaux blancs et bleus décoraient ces débris. Une haie de soldats se tenaient l’arme au bras devant une maison trouée de boulets. Le canon tonnait, les clairons sonnaïient aux champs; deux ou trois cents

personnes étaient accourues au-devant du cortége, et le Il mn

saluaient de leurs vivat. Mais quelque chose de profondément douloureux pesait sur cette scène. L'aspect seul de la maison où nous descendimes un moment, ancien quartier général de l’armée nationale, en disait plus que toutes les paroles sur l’acharnement de la lutte terminée par la capitulation de Walker. Pas un tronçon de muraille qui ne fût criblé de trous de canonnade ou de mousqueterie. Dans la pièce même où fut signé, huit jours après, le traité du Canal, et qui avait été tour à tour le cabinet de Walker et celui de M. Mora, le mur, fraîichement récrépi, dessinait encore le sillon des boulets : et j'en retrouvai autant au-dessus de mon lit, dans la chambre que m'avait préparée la prévoyante hospitalité d’un Nicaraguien que je n’ai jamais vu, Don Juan Ruiz de Bustamente. | |

Je touchais donc à cette semaine féconde, commencée le 24 avril et terminée le 1‘4mai, qui a été pour le Nicaragua,

quoi qu’en disent mes détracteurs, le signal des mesures

prises par l’Europe pour garantir sa sécurité, et pour les deux républiques riveraines, le point de départ de leur entente définitive. J'avais remarqué, par les attentions qu’il m'avait témoignées en route,que je n'étais pas indifférent au général Martinez. Il avait poussé la courtoisie castillane jusqu’à me reconduire à mon domicile, après avoir installé M. Mora dans le sien. J’allai lui faire une visite pour Jui demander ses ordres sur la forme et le lieu des entrevues ultérieures. Je croyais le trouver seul; il avait auprès de lui son ministre de l'intérieur, M. Rosalio Cortez, et le général Bomilla, chef militaire du département de Rivas. Quelques instants après entra le ministre des affaires étrangères, M. Gregorio Juarès ; puis le général Jerès et le colonel Negretti, de telle sorte que le gouvernement tout entier du Nicaragua se trouvait rassemblé: Je profitai de l’occasion ; et devant ces six personnes, en y comprenant le se-

erétaire-interprète qui m'avait accompagné, j’abordai de plain-pied la question qui les intéressait tous.

Je débutai par cette phrase catégorique que je copie textuellement et sans y changer un iota, dans la page de mon journal, écrite une heure après : « Je ne voulais laisser pla- « ner aucun doute sur ma situation; je ne voulais surtout « usurper aucun honneur officiel. Je n’étais ni ministre, ni « consul, ni agent quelconque de la France. Je n’étais qu’un «simple particulier, et je tenais à établir avant tout cette « position, pour empêcher tout malentendu(1).» Le général

Martinez me répondit, en galant homme. que je n’avais pas ) ; P

besoin de caractère public pour être accueilli avec distinction, que c'était ma personne et non mon titre qu'on considérait, et que je pouvais compter sur l’empressement qu’on mettrait à me satisfaire.

J'expliquai alors, avec une égale franchise, l'objet de mon intervention dans les affaires du pays. Je venais réaliser le projet national par excellence, celui qui fermentait dans toutes les têtes intelligentes depuis l'émancipation, celui que toutes les cartes signalaient comme une nécessité de l'avenir. J'avais les pleins pouvoirs d’une maison de banque, l’appui moral des’économistes, le concours de l’opinion du monde éclairé. J’apportais ainsi au Nicaragua et à l’isthme entier, non-séulement la richesse, mais la sécurité; non. seulement l’accomplissement de leurs destinées, mais le patronage puissant des intérêts européens, désormais liés à leur indépendance. Je développai les principes de libéra-

lisme sans réserve sur lesquels reposait le traité préparé, et pour la discussion de ses articles, je me mis à la dispo-

{1) J'étais loin de penser, en écrivant ces notes quotidiennes, par esprit d'ordre et pour me rendre compte à moi-même de mes propres impressions, que j'aurais jamais à leur emprunter une justification contre de honteuses calomnies administratives. |

sition entière du président, le laissant libre de décider si cette discussion aurait lieu avec lui seul, ou en présence de M. Mora et de son ministre. |

Pendant que je parlais, j'avais pu remarquer sur la figure jmpassible du général Martinez quelques signes non équivoques de son attention sympathique. Quant à M. Gregorio Juarëés, arrivé la veille en toute hâte, il ne déguisait pas la satisfaction profonde qu'il éprouvait. C'était la première fois, depuis bien des années, qu'une parole amie, partie de l’Europe, venait leur ouvrir les borizons splendides que tous appelaient de leurs vœux. J'avais, dans ce rôle, l'immense avantage d’être cru sur parole, car ma loyauté ressortait de la déclaration même que j'avais faite en commençant. Je m’adressais, d’ailleurs, à des hommes pr éoccupés du lendemain, qui voyaient là une solution po- Jitique inattendue. Ce côté politique de la question, cet appel indirect aux sympathies européennes fut la raison déterminante des entraînements que l’idée du canal provoqua. Il explique la fameuse déclaration qui porte, comme le canal, la date patriotique du 1 mai, anniversaire de la capitulation de Rivas. Cette déclaration était contenue implicitement dans la proclamation du généfal Martinez. C'était le cri désespéré d’un peuple aux abois, qui n'avait plus de ménagements à garder vis-à-vis de ses impitoyables oppresseurs, et qui espérait se faire entendre ainsi du vieux monde imprévoyant et égoïste.

Le lundi 26 avril, s’engagea, en présence des deux présidents, la discussion des articles. J'avais déclaré d’avance que, n'étant pas le juge des relations réciproques.des deux États, je me soumettais à toutes les modifications de détail que les deux gouvernements croiraient devoir introduire dans le traité, pourvu que ses principes généraux fussent sauvegardés. La lutte de générosité qui s'établit entre le général Martinez et M. Mora coupa court à ces modifications.

Le débat fut sérieux, il aborda toutes les questions spéciales ; il me permit de développer toutes les conséquences économiques que j'entrevoyais; mais il se maintint jusqu’au bout dans une sphère élevée où les rivalités locales et les intérêts privés disparaissaient devant l’urgence du salut public. Je n’ai jamais assisté à un spectacle plus consolant que celui de ces deux hommes faisant assaut de sacrifices et de désintéressement pour fonder enfin quelque chose de durable. La solennité des circonstances fortifiait toutes les âmes. Je desire, pour le bonheur de l’humanité, que la diplomatie rencontre souvent de pareilles aspirations. Je fus, quant à moi, profondément touché de tout ce que je vis et de tout ce quej'entendis dans les six jours que durèrent les conférences, et lorsque le général Martinez prit enfin la plume pour apposer sa signature au bas du traité, j'éprouvai une de ces joies profondes qui font date dans une vie. C'était le dernier acte et le couronnement d’une semaine bien remplie, qui avait vu s’aplanir toutes les difficultés pendantes, qui avait réglé honorablement tous les points en litige, qui avait commencé la reconstitution centro-américaine par l'alliance intime de deux États divisés depuis trente ans, et qui laissait après elle un courant d’opinion désormais assez fort pour faire avorter toutes les violences américaines.

Voici le texte du traité, débarrassé du nom compromettant que j'avais d’abord associé au mien, et vierge des mutilations qu’il a subies l’année suivante de la part du congrès du Nicaragua : ,

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