CONVENTION INTERNATIONALE
Conclue entre les gouvernements des États souverains de Nicaraqua et de Costa-Rica et M. Félix Belly, de Paris, relative à la concession d’un canal maritime interocéanique par la rivière San Juan et le lac Nicaragua.
« Sur la proposition de M. Félix Belly, et pour mettre un terme aux dissentiments particuliers qui les ont divisés jusqu'ici, ainsi qu’à la situation incertaine faite à l'Amérique centrale par les traités existants, les deux gouvernements de Nicaragua et de Costa-Rica sont convenus de s'engager Ssolidairement pour la concession d’un canal interocéanique à travers l’isthme de Nicaragua à une compagnie internationale, que M. Félix Beily et ses associés se proposent de constituer sur les bases les plus larges et sans distinction de nationalités.
« Et comme cette concession nouvelle doit contenir le règlement de plusieurs questions politiques et économiques d’une haute importance pour les deux gouvernements de Costa-Rica et de Nicaragua, comme aussi pour donner à M. Félix Belly un témoignage personnel de la considération que ses travaux lui ont acquise dans toute l’Amérique centrale, les chefs suprêmes de ces deux gouvernements ont résolu d’apposer, par exception, leur propre signature sur l’acte qui constatera leurs engagements réciproques.
« En conséquence, entre les soussignés :
« Son Exc. le général don Tomas Martinez, président de la république de Nicaragua, ,
« Et Son Exec. le capitaine-général don Juan-Rafaël Mora, président de la république de Costa-Rica,
« D'une part ; LA
si
« Et M. Félix Belly, publiciste,
« D? autre part;
« À été arrêtée la convention suivante, qui fera loi désormais pour toutes les parties, sauf ratification des congrès respectifs de Nicaragua et de Costa-Rica :
« Art. 1%. Les deux gouvernements de Nicaragua et de Costa-Rica accordent à M. Félix Belly et à la compagnie qu’il constituera, un privilége exclusif pour l’exécution et l'exploitation d’un canal maritime entre l’océan Atlantique et l'océan Pacifique, s’interdisant toute concession ultérieure de canal sur le territoire des deux républiques pendant toute la durée du privilége sus-indiqué.
« Art. 2. La durée de la concession accordée à M. Félix Belly et à ses associés sera de 99 ans, à dater du jour de l'ouverture du canal.
«Art. 3. Les concessionnaires auront le droit de choisir tel tracé que les ingénieurs jugeront le plus avantageux et le plus praticable, pourvu que ce traité remonte le Rio- San-Juan dans toute sa longueur, traverse le lac de Nicaragua et aboutisse au Pacifique entre les deux points extrêmes de Salinas et de Realéjo. |
«Art. 4. Dans le cas où le tract partant de l'embouchure de la Sapoa sur le lac de Nicaragua, et aboutissant à la baie de Salinas sur le Pacifique, serait reconnu praticable par les ingénieurs, ce tracé sera choisi de préférence par la compagnie pour aboutir du lac de Nicaragua au Pacifique, et, par le fait même, le canal deviendra dans toute sa longueur la limite définitive des États de Nicaragua et de Costa-Rica. Dans le cas contraire, cette limite restera ce qu’elle est aujourd’ ca sauf règlement ultérieur.
« Art. 5. Il est accordé aux concessionnaires en toute cap pour en prendre possession aussitôt que les tra vaux seront commencés, une lieue française de terrains JE chaque côté du parcours du canal, quel que soit l’État à qui
ces terrains appartiennent, à la charge par les concessionnaires de faire cadastrer et délimiter à leurs frais cette double bande de 4 kilomètres de largeur. \
« Art. 6. Pour la traversée du lac de Nicaragua, la courbe la plus courte sera considérée comme l’un des côtés du parcours du canal, et deviendra dès lors la propriété des concessionnaires sur une profondeur d’une lieue française, et une superficie égale à cette courbe leur sera accordée de l’autre côté, soit dans les îles, soit sur le bord du lac, à leur choix, pourvu que ces terrains appartiennent à l’État.
« Art. 7. Toutes les mines de houille, d’or, d'argent ou de tout autre minéral, situées et découvertes sur les terrains de la compagnie, lui seront concédées de droit aux conditions de la législation minière du pays. Ë
« Art. 8. En retour de ces avantages, les concessionnaires prennent à leur charge, sans subvention, tous les frais de construction, d’entretien et d'exploitation du canal interocéanique. |
« Art, 9. De plus, 8 pour 100 du revenu brut de cette exploitation seront affectés par parts égales (4 pour 100 pour chacune), pendant toute la durée de la concession, aux Trésors des deux républiques de Nicaragua et de Costa- Rica.
« Art. 10. Les deux États contractants garantissent solidairement les concessionnaires, leurs agents et leurs propriétés, contre toute attaque de l'extérieur comme de l’intérieur, sous peine de dommages-intérêts, à fixer par arbitres et à prélever sur les 8 pour 100 affectés à leurs Trésors.
« Art. 11. Les deux ports qui formeront les deux têtes du canal sur le Pacifique et sur l'Atlantique sont dès aujourd'hui déclarés ports francs, et jouiront à perpétuité de toutes les immunités que ce titre comporte.
« Art, 12. Un phare de premier ordre devra être élevé aux frais des deux républiques, à chaque tête du canal, six
mois avant le moment de son ouverture, pour que la déclaration puisse en être faite au commerce du monde en temps opportun; mais, si les deux républiques en font la demande, la compagnie se chargera de la construction de ces phares, sauf à se couvrir plus tard de cette avance sur les 8 pour 100 affectés à leurs Trésors.
« Art. 13. Les contractants proclament hautement que le
canal sera ouvert au même titre à tous les pavillons, et qu'une taxe uniforme et la plus modérée possible frappera également toutes les marchandises, de quelque provenance qu'elles soient. Cette taxe, dès aujourd’hui, est fixée à 10 fr. par tonneau maritime (1,000 kilogrammes), et à 60 fr. par personne. La compagnie ne pourra jamais l’augmenter ; mais elle se réserve de la réduire plus tard, si l'intérêt du cammerce du monde se concilie, sous ce rapport, avec son propre intérêt.
QArt. 14. Par mesure spéciale, tous les bâtiments de la compagnie concessionnaire, quel que soit leur pavillon, jouiront pendant dix ans de la franchise du passage, pourvu qu'ils ne transportent aucune marchandise d'exportation.
« Art. 15. Il ne pourra être établi aucun impôt, à quelque titre que ce soit, pendant la durée de vingt ans, sur les terres, les bâtiments, les exploitations particulières et tout le matériel de la compagnie.
« Art. 16. La compagnie concessionnaire est autorisée à barrer le Rio-Colorado et à faire, en général, eur le fleuve San Juan, sur ses affluents et ses tributaires, comme sur le lac de Nicaragua, tels travaux d'art, d’endiguement, de dragage, etc., etc., que ses ingénieurs jugeront nécessaires pour maintenir le niveau du canal.
« Art. 17. De même la compagnie aura le droit d'imposer au commerce tel règlement d'ordre et d'administration publique qu’elle jugera à propos de publier dans l'intérêt du
service, pourvu que les droits souverains des États du Nicaragua et de Costa-Rica n’en souffrent aucune atteinte.
:« Art. 18. Pour répondre à toutes les exigences de sa destination, le canal devra être construit dans des dimensions telles qu'il soit accessible aux navires du plus fort échantillon, et sa largeur devra permettre à ces navires de se croiser sans se heurter.
« Art. 19. À dater de la signature du présent acte, deux ans de délai sont accordés à la compagnie pour le commencement des travaux et six ans pour leur exéqution complète, à moins d'événements de force majeure; ces délais, d’ailleurs, pourront toujours être prorogés.
« Aït. 20. Comme il est juste que les deux gouvernements de Nicaragua et de Costa-Rica soient représentés dans le conseil de surveillance de la compagnie, les ministres de ces deux États accrédités à Paris seront, de droit, membres du conseil, et jouiront de tous les avantages attachés à ce titre; seulement ils ne pourront avoir que voix consultative. -
«Art. 21. À dater du premier versement semestriel de la part des bénéfices réservés aux deux États de Nicaragua et de Costa-Rica, tout monopole servant à constituer des ressaurces financières cessera dans ces deux États, et il n’en pourra plus être établi aucun, ni sur les productions du pays, ni sur aucune branche de commerce et d'industrie (les munitions de guerre exceptées).
« Art. 22. Pendant toute la durée de la concession du canal, les droits de douane à l'entrée et à la sortie ne pourront dépasser 3 pour 100 de la valeur des marchandises.
«Art. 23. Les contractants s'engagent réciproquement à faire immédiatement,auprès des gouvernements de France, d'Angleterre et des États-Unis, les démarches nécessaires pour que la neutralité du canal soit garantie par ces trois
puissances sur les bases du traité Clayton-Bulwer (1).
« Art. 24. Tant que cette garantie n’aura pas été officiellement proclamée par la publication du trañé intervenu à cet effet, l'entrée du canal sera rigoureusement interdite à tout navire de guerre, et les États riverains pourront adopter, de concert avec la compagnie, telles mesures qu'ils jugeront nécessaires pour faire respecter cette interdiction.
« Art. 25. Dès que la neutralité du canal aura été solennellement garantie par un acte émané des trois gouvernements de France, d'Angleterre et des États-Unis, l’entrée pourra en être accordée à des navires de guerre par une délibération unanime de ces trois puissances, pourvu que les gouvernements de Nicaragua et de Costa-Rica n’y mettent aucune opposition, et sauf règlement préalable avec la compagnie concessionnaire.
« Art. 26. Par mesure exceptionnelle, et pour sauvegarder les intérêts et la responsabilité d’une compagnie dont la direction est toute française, le gouvernement français aura le droit d'entretenir, pendant toute la durée des travaux, soit dans les eaux du canal, soit dans le lac de Nicaragua, deux bâtiments de guerre stationnaires.
« Art. 27. Toute contestation civile relative à l’exécution de cette convention sera jugée souverainement par une commission permanente composée de deux arbitres choisis par la compagnie, d’un magistrat désigné par chacun des deux Etats riverains, et du plus ancien agent consulaire francais accrédité dans ces deux États.
« Art. 28. Toute contestation politique relative à l’exécution de cette convention sera portée devant un tribunal arbitral. composé de deux représentants de la compagnie et d’un représentant de chacun des cinq États intéressés ou
(A) Voir aux notes ce document, n° 6, le texte du traité Clayton- Bulwer.
garants : la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Nicaragua et le Costa-Rica, lesquels prononceront à la majorité relative.
« Fait à Rivas, en triple expédition, le 1* mai 1858, anniversaire de la capitulation de Walker.
« Signé et scellé du sceau des deux gouvernements dans la maison qui a été le quartier général de l’armée nationale.
« Le président de la république de Nicaragua, « Signé : TOMAS MARTINEZ.
« Le ministre des affaires étrangères, « Signé : GREGORIO JUAREZ.
« Le président de la république de Costa-Rica, « Signé : JUAN-RAFAEL MORA.
« Le ministre des affaires étrangères.
« Signé : NAZARIO TOLEDO.
« Pour la compagnie concessionnaire, « Signé : FÉLIX BELLY. »
Telle est cette convention de Rivas, qui a été si légèrement jugée par les uns et si violemment attaquée par les autres. Création d'intérêt universel avant tout, elle est devenue, par le fait des circonstances, une heureuse combinaison d'intérêt local. Organisée comme une affaire privée, elle a dû à ces mêmes circonstances d'être le point de départ de plusieurs solutions politiques. Si elle n’a pas produit tout ce qu’elle devait produire, c’est qu’elle à rencontré dès les premiers jours des préventions aveugles d'autant plus obstinées qu'ellés étaient moins justifiées. On m'a reproché, aussi bien à Paris qu'à Washington, d’avoir donné à mon pays le patronage moral du canal du Nicaragua, comme si un Français devait s'adresser à l'Angleterre ou aux États-Unis pour se faire protéger. On oubliait d’ailleurs que je subissais la loi impérieuse des attractions qui faisaient ma force, et que c’est au nom de la France,
désirée et appelée que l'Amérique centrale à repoussé le joug américain.
En réalité la convention de Rivas est restée fidèle, dans toutes ses dispositions, aux principes d’universalité et de neutralité qui l’avaient inspirée. Aucune nation n'avait le droit de s’en plaindre et toutes pouvaient s’en féliciter. Seulement, trouvant à vingt jours de nos côtes une merveilleuse région qui pouvait devenir pour nos marchés l'équivalent de l’Australie pour l'Angleterre et de la Californie pour les États-Unis, et fournir de plus à notre commerce et à notre industrie d’inépuisables éléments d'échanges, je n’ai pas cru qu'on devait négliger cette occasion unique de doubler en dix ans le mouvement de notre commerce extérieur. J'ai pensé qu’un pays qui allait chercher jusqu’en Chine des débouchés douteux, au prix des plus grands sacrifices et de la plus lourde responsabilité morale, ne devait pas hésiter à se jeter dans une colonie plus belle que l'Inde, située presque à nos portes, qui produit tout ce dont il a besoin et qui a besoin de tout ce qu’il produit. J’ai pensé que notre marine commerciale, si avide de matières premières, serait heureuse de s’assurer un fret de retour de coton, de café, de sucre, de guano, de tabac, d’indigo, de caoutchouc, de cacao, de bois de teinture et d’ébénisterie, etc., sans avoir à courir l’aventure d’une législation arbitraire, et sans sortir, financièrement parlant, du territoire national. C'est là mon crime. Une simple prise de possession du canal suïfisait pour obtenir ces grands résultats. Je n’ai trouvé aucun des concours publics ou privés devant lesquels toutes les difficultés se seraient aplanies. J'avais trop présumé de la France impériale, de sa virilité, de sa justice et du génie de mon temps.
SITUATION INTÉRIEURE DU NICARAGUA. — LE RÉVEIL DE L'OPINION. — MA MIS- SION POUR L'EUROPE. — ARRIVÉE AUX ÉTATS-UNIS. — LE DÉSAVEU. — DÉ- PÊCHE DE LORD MALMESBURG. — EXPLICATION A WASHINGTON.— MA LETTRE D’ADIEU. — LIVERPOOL ET PARIS. — IMPUISSANCE DE MES ASSOCIÉS. — DÉ— MARCHES INUTILES. — NOUVELLES RELATIONS. — PUBLICATION DE L'EXPOSÉ. APPLAUDISSEMENTS DE LA PRESSE ET DE L'OPINION. — PRÉPARATIFS DE L'EXPÉDITION. — LE 17 FÉVRIER 1859. — INSTALLATION A SAN CARLOS. — UN PREMIER RAPPORT D’INGÉNIEURS. — NÉGOCIATIONS A MANAGUA ET A RI- VAS. — TRAVAUX SUR LA LIGNE. — CATASTROPHE INATTENDUE.
Au moment où les deux présidents de Nicaragua et de Costa-Rica signaient à Rivas, avec la Convention du canal, lestraités delimites et d'alliance qui mettaient fin à l’antagonisme des deux pays et préparaient leur résistance commune aux futures invasions, l’opinion inquiète ne Savait que penser de cette réunion extraordinaire et des résolutions qu’elle devait amener. Il avait été convenu que le secret serait gardé sur la Convention jusqu’à ce que son retentissement en Europe eût provoqué quelque mesure de salut. Le Nicaragua traversait une phase si critique, que les plus courageux tremblaient pour le lendemain. Le drapeau des États-Unis, dressé par Walker, flotiait encore sur la plage
de San Juan del Sür, sans que personne eût osé y toucher. On croyait que le traité Cass-[rizarri, ratifié par le congrès, à la majorité souveraine des deux tiers des voix, était un acte définitivement consommé. Le secrétaire de M. Irizarri, qui en était porteur, l’avait reçu sous pli des mains du président, et ne doutant pas un instant qu'il ne füt revêtu de sa signature, avait repris la route de Washington sans rien vé- rifier, semant partout la bonne nouvelle du triomphe complet des Américains. Le choix seul de ce secrétaire indiquait avec quelle hardiesse cynique la trahison disposait des destinées de l’Isthme; car, ce n’était rien moins que l’ancien ambassadeur de Walker, le vaincu de Santa Rosa, le colonel Schlessinger. Le machiavélisme de M. Irizarri n'avait pas imaginé de meilleur moyen de vaincre les dernières résistances de son gouvernement, que de lui faire porter la sommation américaine par un flibustier. Tout était perdu si le général Martinez avait fléchi. [1 ne pouvait lutter ouvertement ni contre la majorité du congrès, notoirement achetée, ni contre l'attitude menaçante du ministre Mirabeau-Lamar. Il s’enferma dans son mutisme habituel, laissa partir l’envoyé avec ses illusions, se ménagea ainsi trois mois de délai avant un nouveau vote du congrès, et vint chercher à Rivas ce qui manquait à son pays et ce que je lui apportais, un réveil du patriotisme assez puissant pour renverser tout l’échafaudage d’annexion, si habilement préparé.
Cette situation qui explique tout, explique comment la convention de Rivas ne fut pas soumise alors à la ratification du congrès. Il n’était pas possible de la faire connaître immédiatement sans soulever une tempête. Elle attaquait surtout directement ces intérêts du transit qui se croyaient encore les maîtres du terrain et que M. Lamar défendait à outrance. Le congrès d’ailleurs s'était séparé après son vote désastreux et ne devait plus se-réunir que le 1‘ janvier 1859. Lä Gazelle officielle se contenta donc de publier le traité de
limites, dont l’article 7 réservait le droit supérieur des stipulations relatives au canal, et de s’applaudir hautement des grands résultats obtenus par la réunion des deux présidents. Elle reproduisait en même temps la lettre d’adieu de M. Mora au général Martinez, en date du 2 mai, qui résumait ainsi l’objet des coniérences de Rivas, et laissait entrevoir leur immense portée pour l’avenir :
« Je me félicite d’avoir eu le bonheur de signer avec Votre « Excellence les actes qui mettent un terme à toutes nos « causes de conflit et de mauvaise intelligence; ceux qui « règlent nos relations politiques et commerciales; ceux qui « unissent désormais les efforts du Nicaragua et de Costa- « Rica pour combattre Les prétentions du flibustérieme; et « enfin, ceux qui, plus tard, peuvent contribuer à la garantie « définitive de nos droits et de nos libertés, de notre intégrité « et de notre indépendance. »
Cependant tout n’était pas livré au hasard dans cétte question de ratification, si importante aux yeux des capitaux européens. M. Mora ne s’était mis en route pour le Nicaragua qu'après avoir obtenu du congrès costa-ricien les pouvoirs les plus dictatoriaux,etle général Martinez m'avait remis, à titre de garantie, un exemplaire d’un décret du 26 janvier précédent, qui lui conférait les mêmes pouvoirs pour sauver l'indépendance et l’intégrilé de la république. L'un et l’autre se croyaient donc en droit d'agir en pleine souveraineté. La ratification n’était plus à leurs yeux qu’une formalité danslaquelle leur honneur était engagé; et il n’est pas douteux que, si on avait agi à Paris comme je l’avais fait en Amérique, c’est-à-dire si mes auxiliaires n'avaient pas été aussi dépourvus de prévoyance que de loyauté et de crédit (1), ce n’eût été en réalité qu’une formalité, que l’opi-
(1) Fécrivais, de Rivas, le 4€" mai, à ceux qui m'avaient si lâchement abandonné en Amérique, en leur envoyant le texte du traité qui leur il, 12
nion rassurée et reconnaissante aurait imposée à ses mandataires.
Déjà, le seul fait des délibérations de Rivas et de l'esprit généreux qui les avait inspirées/semblait avoir changé toutes les dispositions antérieures. On ne songeait plus avec tant de résignation à subir le joug américain. Le sentiment public reprenait possession de lui-même, et quand on apprit par l’entourage présidentiel que le général Martinez n’avait pas ratifié le traité Cass-[rizarri, il n’y eut qu'une voix pour le remercier de n'avoir pas désespéré de la patrie. Je n’étais rien, et je l’avais dit assez haut pour qu'on ne püt en douter. Mais je portais avec moi le feu sacré de la France héroïque, et je faisais briller aux yeux de tous une lueur magique. « Je reconnais, m'écrivait le président, que votre « présence est le prélude de la félicité de ce pays (1). » Les lettres intimes m’appelaient le salvador. Le Centro-Americano constatait que mon « arrivée faisait palpiter les cœurs « de joie et d’espérance (2); » et lorsque je retrouvai M. Martinez à Managua, après avoir été reçu à Grenade comme à San José, ce n’était plus le même homme. Les sombres préoccupations de Rivas avaient disparu. Le réveil de ]a fibre nationale ne le laissait plus isolé en présence d’un
donnait plusieurs millions : « N'oubliez pas que la question du canal est « avant tout une question de sécurité pour le Centre-Amérique,et que, « par conséquent, si M. de L.... a le moindre sentiment de ses devoirs, « il doit employer toute son influence à obtenir l'envoi immédiat d’une « frégate à Greytown et d’une autre frégate à San Juan del Süûr dans « le Pacifique. Avec ces deux bâtiments, je réponds de tout, pourvu « que les instructions de leurs commandants soient honorables. » Mais le grand homme qui s’attribuait plus tard tout l'honneur de mes combinaisons ne savait pas même qu'il y eüt un (Centre-Amérique, et j'étais vraiment bien naïf de croire qu'il verrait dans la converilion de Rivas autre chose qu’un coup de bourse à son profit exclusif.
(1) Lettre du général Martinez, du 23 avril 1858.
(2) Numéro du 44 mai 1858. à
L'UXPÉDITION DE 1859. 179
congrès corrompu. Il y avait derrière lui une nation que j'avais contribué à relever, et pour peu que l’Europe donnât signe de vie, l'indépendance de l’Isthme, et par conséquent de la grande route du commerce du monde, était sauvée (1). Voilà dans quel sens et dans quelle mesure mon intervention a rendu un véritable service à la civilisation, n’en déplaise aux eunuques patentés de la diplomatie, qui m’en ont su si peu de gré.
Mais on comprend que, si je servais ainsi la cause générale des relations maritimes, je ne servais pas les vues exclusives du flibustérisme, auquel s’était ralliée toute la presse américaine. Et comme, tout en reconnaissant que j'agissais en simple particulier, on ne s’expliquait pas l'influence morale que j'exerçais et la transformation subite qu’elle avait amenée au détriment des projets d’annexion, on en avait conclu que, sans titre officiel, je n’en étais pas moins un agent secret de l'Empereur. Le fantôme d’un protectorat français, violant ouvertement la doctrine Monroë dans l'Amérique centrale, se dressa alors dans toutes les feuilles de New- York, de la Nouvelle-Orléans et de Washington, comme un danger publie. Des centaines d’articles, dont je n’eus connaissance qu'en abordant moi-même à New-York, me prétaient le role d’un Deus ex machina, réglant tout au nom d’un pouvoir mystérieux. Il y à dans les journaux américains un besoin continuel d’excitement qui les rend peu scrupuleux sur la vérité de leurs assertions. La presse est toujours, du reste, le reflet de la moralité et des tendances d’un peuple. Je contrariais la passion nationale des envahissements; on m'attribuait l'avortement du traité Cass-Irizarri; cet insuc-
(1) Le Times de Londres insistait alors sur la neutralité proclamée par le traité Clayton-Bulwer, pour repousser le traité Cass-Irizarri comme donnant aux États-Unis un contrôle exclusif sur toutes les routes interocéaniques. À
cès avait renversé bien des calculs privés, et provoqué les plus ardentes colères contre les intrigues de la France. Il en résulta un déchaînement auquel la publication du traité de Rivas et de la protestation des deux présidents mit le comble, et qui devint ma première pierre d’achoppement sur le terrain de la réalisation. Non parce que les États-Unis se seraient opposés à l'exécution du canal, mais parce qu’il leur suffisait de crier fort pour que Paris épouvanté s’empressât de tout sacrifier. Jene devais pas tarder à apprendre à mes dépens que, si notre nation est toujours debout pour combattre les oppresseurs, notre chancellerie n’a de courage que contre les faibles.
En réalité, exclusivement préoccupé de l’œuvre industrielle inséparable à mes yeux de la neutralité centre-américaine, je n’avais songé qu’à parcourir rapidement le Nicaragua, un carnet à la main, pour aller ensuite demander aux Etats-Unis eux-mêmes leur concours et leur patronage. Je comptais sur la bonté de ma cause et sur la hardiesse même de mes propositions pour les faire écouter. Il y avait trop d'intérêts engagés dans l’Isthme pour qu’il ne me fût pas possible de m’entendre avec quelques-uns d’entre eux. Les Américains d’ailleurs, comme toutes les races jeunes, aiment l'audace, admirent le succès, et font bon marché de leurs préventions devant un avantage évident. J'aurais donc probablement réussi à New-York, comme à Washington, si j'avais pu m'y présenter la tête haute et les mains pleines, c'est-à-dire, si j'avais eu un autre gouvernement et d’autres associés.
Ma mission était remplie au Nicaragua, J'avais tout vu de mes yeux, et j’apportais à l’Europe, avec des traités solennels, des indications positives. L’Amérique, charmée des perspectives radieuses qui s'ouvraient devant elle, ne m’ayait refusé aucune faveur. J'avais obtenu, à Managua, dans un passage de quatre jours, la signature d’une nouvelle
concession tres-libérale, me permettant de relier par une ligne de fer entre elles les principales villes de la république et de faire aboutir au canal futur non-seulement tout le commerce de l'Etat, mais encore celui des Etats voisins (1). C'était la compensation que je ménageais à Léon, dépossédée du tracé oblique par le choix de la coupure de Salinas. La convention de Rivas s'était ainsi enrichie d’une annexe qui faisait de la compagnie concessionnaire une véritable compagnie des Indes occidentales. Jamais négociateur, revenant d’une expédition de quatre mois, dans laquelle il n’avait vécu que de son crédit personnel, ne s'était présenté devant la spéculation loyale et intelligente avec des chartes plus magnifiques, avec un plus vaste embrassement d'opérations prestigieuses. Je partais, suivi des vœux de toute la population, investi même de mandats positifs qui devaient m'ouvrir toutes les portes officielles. Je représentais, en fait, devant les pouvoirs publies de mon pays, les deux gouvernements de Costa-Rica et du Nicaragua, car je possédais un titre formel, signé des deux présidents et de leurs ministres, pour invoquer la protection de son drapeau ; et au moment même où j'allais m'embarquer à Greytown pour New-York, j'avais reçu de M. Rosalio Cortez la lettre suivante, — dernier témoignage de la confiance générale dans la justice de la France :
« Ministère des relations extérieures du Nicaragua.
Palais national. — Nicaragua, le 22 mai 1858.
«Monsieur,
« C’est un fait public et notoire que,le26 du mois d'avril dernier, Kinney, à la tête d’autres Américains parmi lesquels se trouvait M. Goodin, secrétaire de la légation des Etats-Unis auprès de
(1) Voir le texte de ce traité aux notes et documents, n° 7.
la république du Nicaragua, a commis à San Juan del Norte des actes scandaleux, attaquant à main armée les auiorités et même le peuple de cette ville. On sait aussi avec la même certitude que ces aventuriers sont restés impunis, grâce à la protection qu'ils ont reçue du commandant du bâtiment de guerre américain, le James-Town, et qu'ils se disposent à pénétrer dans l'intérieur de la république.
« Pour ce motif, mon gouvernement a cru convenable de faire prendre dans ie port de San Juan del Norte tous les renseigne. ments nécessaires sur ce fait et de les transmettre à S. M. l'Empereur des Français, afin de rendre patente la pression qu'exerce sur nous le gouvernement de Washington par sa tolérance et son défaut de répression à l'égard des aventuriers. Et ne rencontrant personne qui soit plus à même que M. Félix Belly de remplir une si importante mission, mon gouvernement a voulu conférer à M. Belly, et il les lui confère par la présente, tous les pouvoirs nécessaires, pour qu'il recueille, à San Juan del Norte,toutes les. informations relatives aux scancaleux événements du 26 avril, et pour qu'il les transmetle, au nom du gouvernement du Nicaragua, à S. M. l'Empereur des Français, dans le but indiqué plus haut. Les sentiments élevés qui animent M. Belly, et les principes qu'il a toujours professés pour la défense des droits des peuples, dont les flibustiers de l'Amérique du Nord prétendent usurper la liberté et l’indépendance, sont des considérations plus qüe suffisantes pour espérer qu’il acceptera et qu'il remplira la présente mission.
« ROSALIO CORTEZ. »
H n'y avait pas de service direct entre Greyitown et New-York. Je fus obligé de retourner à Colon, puis de toucher à la Havane, pour arriver, enfin, le 28 juin, dans l'immense rade de la métropole américaine. Il était dix heures du soir. On ne pouvait débarquer que le lendemain. Mais le steamer fut à l'instant environné d'embarcations et de bateaux à vapeur qui venaient chercher des nouvelles et qui couvrirent le pont de journaux. On m’apporta un de ces journaux, le New-York Herald. 11 contenait dix ou douze colonnes sur mes faits et gestes au Nicaragua, et portait, en