CAISSE GÉNÉRALE DES ACTIONNAIRES
M. Félix Belly, à Paris.
Paris, le 15 février 1858, Monsieur,
Après avoir étudié avec vous les avantages qui résulieraient, pour le commerce en général et pour les Etats de Nicaragua et de Costa-Rica en particulier, de la construction d’un canal qui relierait l'océan Pacifique à l’océan Atlantique, nous vous aulorisons à solliciter, auprès des gouvernements intéressés, la concession dudit canal suivant les conditions convenues entre nous, et nous sommes prêls à nous occuper de la constitution du capital nécessaire à cette entreprise, aussitôt que la concession sera accordée.
Âgréez, elc.
P.-M. MILLAUD et Ce.
répondit, des Tuileries, par un refus selon la formule, basé sur les nombreuses occupations de S. M. Cela devait être. Je n’avais pas le Sésame, ouvre-toi, des Mille et une nuits. I] Y a des formules d’antichambre que tous les habiles connaissent et qu'un honnête homme ne sait jamais. Mais enfin le secrétariat impérial avait, au moins, daigné me répondre. Le ministre des affaires étrangères, lui, ne crut pas devoir me faire cet honneur. 11 le réservait, sans doute, comme les autres faveurs officielles, à ces anciens détrousseurs de grand chemin qu’on appelle Santa-Anna, Marquez, Miramon et ©. La politesse française, en matière administrative, n'existe que pour les puissants. Le comte de Cavour, président du conseil des ministres, répondait souvent de sa main au dernier citoyen qui s’adressait à lui. M. de Humboldt, à quatre-vingt-dix ans, écrivait annuellement deux mille lettres pour répondre aux communications du monde entier. Nos hommes d’État, qui ne sont ni des Cavour ni des Humboldt, ne se croient pas obligés à tant d’égards pour le public qui les paie. J'étais, d’ailleurs, frappé d’indignité pour exercice illégal de la diplomatie. Je n’ai jamais pu accomplir la mission que m’avaient confiée deux gouvernements en détresse. Une seule porte s’est ouverte à mon appel, celle du prince Napoléon, trop absorbé malheureusement par les affaires italiennes, pour me donner autre chose que de stériles félicitations.
Je ne pouvais donc compter que sur moi, sur mon activité et sur ma persévérance pour me tirer de cet abîme. Le traité avait été enfin publié par la Presse, sur mes pressantes sollicitations. D’autres journaux l’avaient reproduit avec éloge, et malgré la couleur défavorable du nom de-M. Millaud, ceux qui savent lire avaient été frappés du caractère exceptionnel de cette concession, rivale de celle de M. de Lesseps. J'étais ainsi muni d’un titre connu pour solliciter des concours financiers. Je me présentai successivement
dans toutes les maisons, moins nombreuses alors qu’au- jourd’hui, qui pouvaient accueillir de pareilles ouvertures. M. Mirès, avec lequel je n’avais eu, jusque-là, que des rap- ports affectueux, me renvoya brusquement sans vouloir m’entendre, et me refusa même les colonnes du Constitutionnel et du Pays, pour cela seul que j'étais associé à son ennemi intime. Un autre, qui ne voyait en moi qu’un écrivain, ne vit dans la convention qu’un conte bleu. Un troisième me renvoya aux Anglais, comme seuls compétents dans une question exclusivement maritime. Un quatrième me répéta ce que m'avait déjà dit le général Espinasse au camp de Châlons, que l’empereur se garderait bien de détourner 200 millions des entreprises françaises, pour les jeter dans un canal inutile, à 2,000 lieues de nos côtes. Bref, j’épuisai à peu près tous les recours possibles, sans avoir obtenu même une phrase banale d’encouragement. | | :
Il se rencontra pourtant un établissement qui voulut bien m’écouter et examiner. Je lui apportai les cartes, les études faites, les appréciations de dépenses, et je lui donnai tous les renseignements nécessaires pour l’éclairer, sinon sur les détails, du moins sur l’ensemble de l’œuvre. L’ingénieur chargé de m’entendre et de prononcer y mit toutes les formes d’un homme bien élevé. Mais il posa en principe que les études anglaises et américaines n’avaient aucune - valeur pour des travaux de ce genre; que les ponts et chaussées seuls savaient faire un devis sérieux, et que mon opération ne pouvait être acceptée par une institution de crédit que lorsqu'une commission d'ingénieurs de l’État, envoyés sur les lieux, sans doute à mes frais, en aurait rapporté une étude définitive et concluante. C'était m’enfermer dans un cercle sans issue. Je remerciai mon interlocuteur de son conseil désespérant, et j'allais me lever pour me retirer, quand, par une inspiration subite, il me demanda s'il n’y
avait pas déjà, dans ces parages, un chemin de fer entre les deux océans.
— Oui, sans doute, répondis-je, celui de Panama, à 150 lieues plus au sud; mais qu'importe ? |
— Comment! il y a un chemin de fer, et vous songez à ouvrir un canal?
Je lui expliquai naïvement que le railway américain, excellent pour les voyageurs et les marchandises de petit échantillon, ne changeait rien à la circulation générale, puisqu'il passait annuellement quatre millions de tonnes au cap Horn; que ses tarifs de +00 à 800 fr. la tonne le rendaient inabordable pour les marchandises ordinaires; que le commerce maritime d’ailleurs ne supportait pas les transbordements, et qu’il en fallait trois pour la traversée de Panama; que, par conséquent, quelle que füt l’utilité du chemin de fer, elle ne pouvait se comparer à celle d’un bosphore, laissant arriver d’un océan à l’autre, au prix de 10 fr. la tonne, les quatre millions de tonnes du cap Horh, avec une économie moyenne de 50 pour 100, de temps, de distance et de frais. Je croyais ne rappeler ainsi que des notions élémentaires. Je ne fus pas compris. La théorie économique de la circulation maritime était absolument lettre close pour l'honorable ingénieur, et son dernier mot fut que l’existence du chemin de fer de Panama enlevait touté chance de succès au canal projeté de Nicaragua.
Évidemment, il me fallait faire l’éducation du public et des banquiers avant de leur demander le moindre concours. C'était la conclusion naturelle de cette série d'échecs, Je pensai dès lors à préparer un exposé de la question, en commençant par les indications géographiques les plus scolaires. Mais cet exposé devait contenir une partie technique dont la rédaction m’embarrassait. Mon inexpérience me faisait supposer que des hommes spéciaux seuls pouvaient présenter un avant-projet avec une autorité suffi-
sante, et que j'avais besoin d’un ingénieur pour dégager un devis sommaire des éléments recueillis. Cette idée fausse m'entraina à une démarche de bonne foi, qui devait m'être fatale ; elle me mit en contact avec M. Thomé, se disant Thomé de Gamond.
M. Thomé était, à cette époque, un des favoris de la chronique des grands journaux et même des feuilles scientifiques. Son projet de tunnel sous-marin entre Douvres et Calais , tout au moins chimérique, lui avait valu, du jour au lendemain, une réputation supérieure à celle de M. Sommeiller, le perceur des Alpes et le Stephenson de lftalie.
Le secret de cet engouement, comme de bien des fortunes de notre temps. gisait dans cette circonstance que M. Thomé avait appartenu à la famille saint-simonienne. Or, si l’école du Père Enfantin n’a créé ni une religion ni une morale, elle a, constitué une solidarité d'intérêts singulièrement vivace et persistante ; et comme le régime de la presse, sous l’Empire, n’a permis ni à un homme nouveau ni à une idée nouvelle de surgir, cette école, la seule progressive que nous eût léguée le passé, s’est trouvée, un moment, à peu près maitresse absolue de la banque et du journalisme. M. Thomé, comme bien d’autres, avait profité de cette position pour le retentissement de son tunnel. Il était devenu ainsi, en 1858, sans avoir jamais fait autre chose que des phrases et des plans, un des noms les plus applaudis du génie civil. C'est le vise radical des corporations et des églises même les plus honorables, de sacrifier toujours les inspirations de la justice, et par conséquent l'intérêt général, à une camaraderie exclusive. Elles participent toutes, sans en excepter nos grandes corporations administratives, du caractère des sociétés secrètes, qui ne laissent à leurs membres ni la liberté de leurs mouvements, ni le sentiment de la responsabilité et du devoir. |
J'avais eu l’occasion de voir M. Thomé à l’hôtel Frascati, où régnait M. Millaud. Je ne cherchais qu’un rédacteur spécial pour un chapitre spécial. J’allai le trouver, et je lui demandai sa collaboration pour la partie technique de mon travail. — « Je n’ai aucune fortune, ajoutai-je immédiatement, et je ne puis en espérer que du succès de l'affaire. J'ai même contracté, pour l'obtenir, des dettes qu'on se refuse à payer et qui pèsent lourdement sur ma délicatesse. Je ne puis donc vous offrir aujourd’hui aucune rémunération. Mais, si je réussis, vous fixerez vous-même celle qui vous sera due.» — M. Thomé accepta dans ces termes. Je le mis au courant de la question, en lui fournissant toute une collection de documents, qui ne m'ont jamais été rendus ; et quelques semaines après paraissait en brochure l’exposé politique et économique de l’opération industrielle du canal de Nicaragua, avec des cartes et un avant-projet de M. Thomé (1).
Le succès du livre fût complet. Toute la presse française et étrangère S'en empara. On eût dit que j’apportais une révélation. Le fait est que j’apprenais à tous ce que tous ignoraient. La participation même du prisonnier de Ham à cette vaste combinaison n’était connue que de quelques curieux. Les précéaents et les attaches de l’œuvre produisirent donc autant d'effet que ses côtés grandioses. On était dans la fièvre généreuse de la coupure des isthmes.M. de Lesseps venait d'ouvrir sa souscription de Suez, préparée par quatre ans de travaux et de voyages. Personne n’entrevoyait encore à l'horizon les complications financières qui devaient sortir de la guerre d'Italie. On vivait de perspec-
(1) Sous ce titre : Percement de l'Isthme de Panama par le Canal de Nicaragua. — Exposé de la question. — Par Félix Belly. — La seconde édition porta le titre plus exact de Percement de l'Isthme américain.
tives pacifiques et d'entreprises hardies. Plusieurs journaux trouvèrent le livre assez intéressant pour le découper en articles successifs. A Constantinople comme à Paris, à Saint- Pétersbourg comme à Londres, le percement de l’Isthme américain devint le sujet des appréciations les plus enthousiastes; et j'étonnerais bien des gens, si je rappelais de quelle manière les feuilles les plus autorisées parlaient alors de son promoteur (1). Il est vrai qu'elles ne puisaient pas leurs inspirations aux sources policières où le ministère des affaires étrangères va puiser les siennes (2).
En France, le Moniteur seul, en dehors du Constitutionnel et du Pays, s'était abstenu. Il réservait la publicité et l’ap-
pui moral de ses colonnes pour les tentatives étrangères les.
plus hasardées. Nous avons vu qu’il applaudissait l’année dernière au chemin de fer fantaisiste de M. Bedford Pim. Tous les projets mort-nés du Darien ont obtenu la faveur de sa mention et de ses encouragements. M. Squier, l’Américain, a été vingt fois cité par sa rédaction, libérale pour tout ce qui n’est pas français. Toutes les réclames et tous les mensonges venus du dehors lui ont dûü. une hospitalité complaisante. Le flibustier Schlessinger lui-même a figuré dans ses faits-divers pour je ne sais quelle. concession
(1) Je ne citerai que ce passage d’un journal de Turin :
« Saluons donc, Italiens, les deux bosphores qui bientôt vont s'ouvrir dans l’ancien et dans le nouveau monde. A l’un est associé le nom de Ferdinand de Lesseps, à l’autre celui de Félix Belly; tous les deux instruments heureux des décrets de Dieu, promoteurs infatigables de magnifiques entreprises. Tous les deux appartiennent à la race latine et sont fils de cette France qui, depuis trois siècles, est son avant-garde militante. Dieu le veut : Gesta Dei per Francos. »
(IL Mondo letterario, 1° janvier 1859.)
(2) Une de ces sources est un ministre étranger, qui me doit sa nominalion — j’en ai gardé la preuve officielle — et qui, reçu à ce Litre-là où je ne suis pas reçu moi-même, fait, depuis dix ans, métier de me diffamer. Quand donc écrasera-t-on la tête des vipères, au lieu de prêter une oreille charmée à leurs sifflemenis ?
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avortée de caoutchouc ou d'exploitation forestière. La convention de Rivas seule, qui était cependant un fait-divers assez éclatant, ne lui a pas paru mériter une ligne de son patriotisme. Le canal de Nicaragua n'existe pour le Moniteur que dans le rêve puissant de l’exilé; et le traité de concession le plus solennel de notre époque, dont plus de deux mille journaux se sont occupés, est ericore pour lui comme non avenu, parce que ce traité n’a pas eu le bonheur d’intéresser à sa cause les mystérieuses influences qui s’imposent en haut lieu et font réussir même les emprunts Jecker.
Dans tout autre pays que la France, ce mutisme obstiné aurait passé inaperçu. Chez nous, où tout dépend de l’administration, et où les établissements financiers ne se décident qu'après s’être entendus avec elle, il impliquait une désapprobation tacite et me condamnait à l’impuissance. C’était la continuation du désaveu de Washington, avec cette circonstance aggravante que l’iniquité, cette fois, n'avait plus l’excuse de l'ignorance. Depuis trois mois, toutes les conséquences de la Convention avaient été amplement développées par les organes les plus dévoués à l’empire, tels que la Patrie et la Presse. On connaissait la lettre du lord Malmesbury. Un traité de protection de Nicaragua, signé récemment par l’Angleterre (octobre 1858), prouvait que mon point de vue politique était adopté par la puissance européenne la plus compétente et la plus intéressée dans les affaires de l’Isthme. J’avais donc pour moi la justice, le droit, l'opportunité et l'intérêt national. L'opinion publique tout entière aurait applaudi à une démonstration simplement impartiale, telle que la publication en tout ou en partie de la convention dans le Moniteur, et il est certain que, si, à la fin de 1858,-une maison honorable avait fait appel au public pour le capital. nécessaire, divisé en plusieurs versements, le public y aurait répondu, malgré le défaut de ratification ; et que la Reine-Hortense aurait pu en
1862 ou 1863, comme je l’avais dit au prince Napoléon, passer la première, à toute vapeur, d’un océan à l’autre, aux acclamations des deux mondes : expédition mille fois plus glorieuse et plus efficace que celle dont on s’est glorifié si longtemps dans les discours ministériels.
Au Nicaragua et à Costa-Rica, on n’attendait qu’un signe de sympathie de la France pour convoquer les deux congrès et réclamer la ratification désirée. Un seul vaisseau de guerre à Greytown aurait suffi pour rassurer les esprits et décider les deux présidents. Il en vint quatre de l’Angleterre, mais pas un seul de la France, et notre pavillon ne s'est jamais montré devant cette position de premier ordre, quoique nous ayons une station navale aux Antilles. Cette abstention systématique empêcha l’exécution des promesses qu’on m'avait faites, et elle imposa à l’affaire elle-même la nécessité de s'affirmer par de grandes dépenses avant de posséder le titre définitif qui devait la constituer.
Dans l'intervalle, cependant, la question avait marché. M. Thomé, que je voyais tous les jours, pour les renseignements à lui fournir dans l'intérêt du travail commun, n’avait pas tardé à se passionner pour l’entreprise et à vouloir travailler à sa réalisation. Je ne connaissais ni ses antécédents ni son caractère. Je n’avais aucune raison de me défier de sa loyauté. Je n'étais pas libre, d’ailleurs, dans le choix de mes collaborateurs, et il y avait urgence d’aviser. J'avais hâte surtout de me débarrasser de mon associé dont le discrédit croissant et les procédés dédaigneux devenaient intolérables. J’accédai à toutes les démarches de M. Thomé. Il en résulta un comité provisoire, présidé par M. Dela-
marre, directeur de la Patrie, dont faisait partie M. de La:
Guéronnière, alors conseiller d'État. Ce comité, plus délibérant qu’actif, passa en revue toutes les formes possibles d'organisation préparatoire, et finit par s'arrêter à la combinaison la plus simple, celle de constituer un premier
fonds de 200,000 francs, destiné à désintéresser M. Millaud et à pourvoir aux premiers frais de l’opération. Dans ces premiers frais étaient compris : 25,000 francs pour dégager ma situation personnelle (1), 25,000 francs pour les publications en projet, et 30,000 francs pour l'expédition destinée à aller chercher les ratifications de la concession.
Ce fut M. de La Guéronnière qui se chargea d’obtenir le désistement de M. Millaud. J'ai dit à quel prix il avait été consenti : 100,000 francs pour le banquier, sans compter 20,000 pour son alter ego. Je trouvais ce prix exorbitant. Il me semblait souverainement inique que l’homme qui m'avait sacrifié en Amérique et m'aurait sacrifié en Europe, si cela avait dépendu de lui; qui, d’ailleurs, n’apportant à la concession ni capital ni crédit, lui était aussi étranger que le premier venu, tiràt de cette concession, pour récompense de son indigne conduite, une fortune que je n'aurai peut-être jamais moi-même. J'étais en outre fondé, en droit, à l’expulser purement et simplement de sa position de coconcessionnaire, Car, me souvenant d’un conseil amplement justifié, j'avais rapporté de Rivas le titre suivant, qui le mettait à sa véritable place :