CONVENTION ANNEXE AU TRAITÉ DU CANAL INTEROCÉANIQUE
Article unique.
Comme la concession du canal interocéanique n’a été accordée à MM. Millaud et C° que sur la recommandation de M. Félix Belly, M. Belly reste libre, dans le cas où il le jugerait à propos, comme pour non-exécution immédiate desengagementsde M. Mil-
(1) Je n’en ai jamais reçu que 16,000, sur lesquels je dus payer f 12,000 de dettes,.et c’est la seule rémunération que m'ait value, depuis dix ans, le canal de Nicaragua.
Ld
laud, de transporter les droits de ce dernier à toute autre compagnie qui lui semblerait plus en mesure de réaliser cette grande entreprise, sans qu’il puisse résultér pour lui aucune autre responsabilité que celle de rembourser à MM. Millaud et Ce les dépenses déjà faites. ; Rivas, le 1° mai 1858.
Tomas MARTINEZ, | JUAN R. Mo, GREGORIO JUARES, NAZARIO TOLEDO.
A plus forte raison ne pouvais-je pas admettre que l’alter ego, instrument et complice de la trahison, plus coupable
peut-être que son principal auteur, m’extorquât vingt mille
francs pour services rendus, après m'avoir arraché un engagement de 30 p. 100 pour services à rendre. Ces procédés de haute banque me rappelaient l’escopette du mendiant de Gil-Blas;et j'aurais volontiersaffronté un débatjudiciaire pour en avoir raison, si la justice n’était pas, avant tout, une question d'argent. Mais j'étais seul de mon avis. Des indulgences infinies protégeaient M. Millaud. J'avais déjà remarqué que
le côté moral des choses n’intéressait personne, et que l’es-
prit pratique consistait principalement à ne pas s’en soucier. Je dus subir la loi de mes relations et accepter les arrangements convenus. Le 28 septembre, l’acte d’abdication
fut signé ; le 2 octobre, j'en envoyai la notification aux deux
présidents ; et par le retour du courrier de Southampton,
je reçus du général Martinez cette réponse significative :
Le
Managua, le 15 novembre 1858.
Monsieur,
J’ai eu l'honneur de recevoir votre estimable lettre, datée de Paris, 30 septembre, dans laquelle vous m'informez que vous êtes l'unique concessionnaire du canal de Nicaragua, ayant obtenu la renonciation entière de M. Millaud aux droits que lui conférait la Convention de Rivas. |
Cette renonciation de M. Millaud m'a causé la plus grande satisfaction, car on savait ici la mauvaise situation financière
nds noté dé. jet
dans laquelle il se trouvait, et sa permanence à la tête de la grande entreprise que vous dirigez, inspirait des inquiétudes; de manière que la nouvelle que vous me donnez qu'il s'est formé une nouvelle association plus puissante et bien organisée, est pour moi un sujet de vif plaisir, parce que je vois s’approcher aussi le jour où commencera l’exécution de la grande œuvre qui, ouvrant de larges voies à l’industrie et au commerce du monde, fera le bonheur du pays dont les destinées me sont confiées.
I m'est cependant sensible de ne pouvoir vous être agréable en vous envoyant par ce courrier, comme vous le demandez, la ratification du contrat de canalisation. L'assemblée s'est retirée, et pendant ses dernières séances il aurait été très-imprudent de porter ce document à sa connaissance. Non que les membres du congrès manquent de sympathies pour les grandes idées que renferme la Convention, mais parce qu'assiégés, comme nous le sommes, par les prétentions et les menaces des yankees, les esprits faiblissent à voir la protection européenne si loin de notre pays. Et cette considération en aurait entraîné beaucoup, quelquè bien disposés qu'ils fussent d’ailleurs, à parer aux dangers du moment, en repoussant un traité qui a alarmé nos voisins et les a soulevés contre nous. |
Cependant, vous pouvez être assuré que mes dispositions actives en faveur de l'entreprise que vons avez entre les mains sont les mêmes que celles qui m'animaient au mois de mai dernier, et vous devez, en conséquence, compter sur tous mes efforts pour l’amener à un bon dénoûment. Mais, pour cela, je crois qu’il est de toute nécessité que vous arriviez avec quelques preuves de l’intervention européenne, 'dfin que je puisse ainsi m'adresser à la population et lui faire déposer la terreur que lui a inspirée l'audace flibustière et l’'apathique indifférence de l’Europe.
J’ai pris connaissance des éléments dont se composera l’expédition qui doit partir à la fin de décembre prochain pour arrivér à Saint-Jean du Nord dans le cotrs du mois de janvier. Oh! si cette expédition arrivait, que ne ferions-nous pas, Monsieur Belly! Le congrès ordinaire doit se trouver réuni à cette époque, et en vous voyant à la tête de l'expédition tout s’applanirait.
Il m'est souverainement agréable de voir l’activité, l'énergie et l'intelligence que vous avez déployées pour la réalisation des
grands desseins qui doivent avoir pour résultat le salut de notre pays. Je vous en rends grâce de la manière la plus expressive (las mas espressivas gracias) en vous assurant de nouveau de mon efficace coopération. :
Je désire ardemment l'arrivée de l'amiral Penaud (1), dont la présence dans les eaux du Nicaragua contribuera puissamment à fortifier le sentiment public en faveur de notre grande œuvre.
Signé : ToMAS MARTINEZ.
Je croyais du moins qu’une fois M. Millaud écarte et le terrain libre, j'allais devenir le juge et l’arbitre naturel des combinaisons à adopter. Je n’apportais pas seulement le traité de concession, l’étude des lieux, la connaissance intime des hommes et des choses, la solution radicale des difficultés soulevées par l’ignorance ou la mauvaise foi, j'étais encore l’initiateur de toutes les idées fécondes d’où la réalisation pouvait sortir. J’avais trop longuement réfléchi, pendant mes longs voyages solitaires, sur les moyens à employer pour donner à l'opération toute la sécurité et toute la grandeur qu’elle réclamait ; je m'étais trop identifié avec cet unique sujet de mes veilles, revêtu, à mes yeux, des proportions d’un monde à créer, pour n’avoir pas acquis le droit d’être écouté ; et, à moins d'admettre que les grandes affaires ne peuvent être conduites que par des aveugles ou des imbéciles, je devais compter pour quelque chose dans une grande affaire que je présentais de toutes pièces, y compris son organisation intérieure, ses noms propres et ses procédés d’exécution.
Avant même de partir pour l’Amérique, je m'étais arrêté
(1) Cet amiral venait d'être nommé au commandement de la station des Antilles ; mais il est allé partout ailleurs qu’au Nicaragua.
à la pensée d’un conseil supérieur international, dont la présidence serait décernée à l’auguste vieillard qui s'éteignaït à Berlin, Alexandre de Humboldt, et dont feraient partie, pour la France, M. Michel Chevalier, pour les États- Unis, le commandant Maury, et pour l'Italie, M. Paleocapa. J'avais fixé le fort San Carlos, situé au point où le San Juan sort du lac, comme devant être le siége américain de la direction du canal; et séduit par l’admirable position de ce promontoire inconnu, qui commande au fleuve et au lac, à l’Atlantique et au Pacifique, d’où l’on aperçoit, à quinze lieues de distance, l’entrée de la Sapoa, et où les cinq républiques de l’Isthme peuvent aboutir un jour par des chemins de fer, je l’avais indiqué sur la carteà mes collègues de la Société d'économie politique, comme devant être la Constantinople du Nouveau-Monde, promise à de si hautes destinées. Tout l’enchaïinement des travaux futurs et de leurs conséquences industrielles et sociales se dessinait dans mon esprit avec la précision d’un rouage; les exigences spéciales du climat et de la distribution des saisons sous les tropiques m'étaient plus familières qu'à tout autre; etje n’imaginais pas qu’en dehors du capital, aucune influence prépondérante osàt se substituer à la mienne. A plus forte raison ne pouvais-je soupconner que, dans cette question si complexe du canal, qui soulevait tous les problèmes des sociétés modernes, le premier venu se croirait plus apte que moi à les résoudre, ét que j'aurais bientôt à défendre ma dignité, mon droit, ma propriété, ma réputation et jusqu’à ma sûreté personnelle, contre tous mes nouveaux auxiliaires, à commencer par M. Thomé. Je m'étais donné, sans le savoir, un second associé plus dangereux encore que le premier, par le fait même d’une cession qui me coûtait déjà 120,000 francs.
Quand il avait fallu préparer le titre de cette cession, j’en avais rédigé la minute, séance tenante; et, comme il ne
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me paraissait pas admissible qu’un étranger, quel qu’il fût, püt acquérir les droits de M. Millaud, dont j'étais le geul dépositaire en vertu du traité annexe, par le payement d’une somme quelconque prise dans la caisse de l'opération, c’est-à-dire dans mon propre crédit, j'avais mis en tête de l'acte : Entre les soussignés M. Félix Belly, d’une part, et M. Millaud, de l’autre, etc. On ne fit d’abord aucune objection, tant la chose paraissait naturelle. Seulement, au dernier moment, M. de La Guéronnière fit remarquer qu’il était à craindre que M. Millaud ne voulût pas conclure avec moi, ne me jugeant pas suffisamment solvable. Je proposai alors de remplacer mon nom par celui de M. Delamarre. M. Delamarre refusa. La situation officielle de M. de La Guéronnière ne permettait pas de songer à lui. On en vint done à mettre le nom de M. Thomé, le dernier re stant, dix fois moins solvable que moi, mais dont on ne connaissait ni le présent ni le passé; et c’est ainsi que ce personnage dut aux égards excessifs d’un homme de talent pour les susceptibilités d’un spéculateur discrédité, de prendre ma place dans un règlement où il n’étaiten réalité, lui, Thomé, qu'un intermédiaire et un prête-nom.
La première condition du désistement était le payement de 20,000 francs comptants. Nous pensions tous que M. Delamarre allait les fournir, car son attitude jusque-là avait été celle d’un capitaliste. Mais il se trouva qu’on était à la fin d’un trimesire (28 septembre), et à la veille d’un renouvellement de la Patrie; M. Delamarre prétendait n'être pas en mesure pour ce premier versement; M. Thomé offrit spontanément d’y pourvoir. Je crus qu'il faisait cette avance sur sa fortune personnelle. Il n'avait que des dettes, fruit d’une carrière assez aventureusé pour qu'il eüt jugé pradent de dépister les recherches en allongeant son nom plébéien. Il
allait simplement emprunter ces 20,000 francs à un tiers
de son intimité et les porter à mon passif. Tous les au-
tres payements échelonnés s’accomplirent dans les mêmes conditions; ce qui n’empêcha pas plus tard M. Thomé de s’attribuer le titre et les priviléges de concessionnaire du canal. Il avait déjà pris ses précautions pour l'avenir, en modifiant l’acte de cession conformément à ses vues secrètes, et en me faisant approuver une substitution de nom dans laquelle je ne pouvais deviner un guetapens.
Tout cela s'était fait sous l'empire du comité provisoire ; mais ce comité s'étant dissous. presque immédiatement après, par suite de dissentiments entre ses membres, M. Thomé meproposa de le remplacer par un comité fondateur qui se composerait d’abord de nous deux, ct qui s’adjoindrait successivement d’autres participants, dont le premier devait être M. de La Guéronnière. Il fallait une base aux arrangements ultérieurs;. celle-là me semblait être dans la vérité des faits, je l’acceptai; et le 8 octobre, nous signâmes un acte sous seing privé, point de départ légal de nos relations, portant en tête cette mention : Extrait du registre des délibérations du somité fondateur, qui reproduisait la combinaison des 200,000 francs adoptée chez M. Delamarre, et qui répartissait les avantages de toute nature acquis aux cocontractants dans la proportion des deux tiers pour moi et d’un tiers pour M.Thomé.
Il semble difficile que lexistence d’un pareil titre, dont la trace devait se lire dans des documents postérieurs, püût être niée par celui-là même qui l'avait redigé en dehors de toute participation de ma part, et qui en avait écrit de sa main les deux exemplaires. Mais J'ai dit, dans le chapitre précédent, que je ne devais plus rencontrer sur ma route que le mensonge et la trahison. Un jour, ce titre constitutif gêna M. Thomé; car, signé après la cession de M. Millaud, il mettait à néant la prétention, venue plus tard, de succéder à ses droits. M. Thomé constatait lui-même, dans les pre-
mières lignes de cet acte, qu’il n’entrait dans le comité fondateur qu’en qualité d'ingénieur, chargé de l'organisation des éléments techniques, tandis que j'y entrais comme concessionnaire du canal. C'était reconnaître que j'étais le véritable cessionnaire de mon premier associé, reconnaissance inconciliable avec le rôle joué depuis. Il fallait nier le titre en attendant qu'on püt le supprimer. On le nia hardiment, sans scrupule, dans toutes les occasions où il y avait lieu de déterminer nos positions respectives. On s'était bien gardé de le reproduiresur le registre des délibérations dont il devait former la première page. On persuada à M. Delamarre et à bien d’autres qui le croient encore, que ce n’était qu'un rêve de mon imagination. M. Thomé inaugurait ainsi, avec la sérénité d’un praticien blanchi sous le harnais, une administration basée tout entière sur le mensonge, et dont le dernier mot devait être la spoliation.
Sans doute il aurait suffi, à un moment donné , de la production de mon exemplaire pour renverser tout cet échaffaudage. Mais un honnête homme qui ne court pas de porte en porte, parce qu'il n’a pas le génie de l'intrigue, n’est jamais averti de semblables manœuvres. On dirait qu’une complicité mystérieuse couvre toujours de son égide les démolisseurs de l’ordre moral, comme elle protége dans le monde des affaires les criminalités les plus révoltantes. Une fois, pourtant, je fus prévenu de l’opinion défavorable professée à mon égard par M. Delamarre, dont la maison était restée le centre des tentatives de réalisation ; et un homme. qui était alors mon mandataire, me demanda mon expédition du traité du 8 octobre, pour confondre l'impudence de M. Thomé. Je la lui livrai sur un reçu détaillé portant que cette pièce, indiscutable témoignage de mes droits vis-à-vis d’un tiers et de l’infidélité de ce tiers, me serait resliluée à ma première réquisition. La trahison
me guettait au passage. Six mois après, le mandataire livrait son dépôt avec bien d’autres pièces, à une association gouvernée par M. Thomé, et dont faisait partie un magistrat; | j'employais inutilement tous les moyens réguliers pour rentirer en sa possession, et la juridiction correctionnelle, saisie de ma plainte, laissait s’accomplir sans entrave cette soustraction, compliquée d’abus de confiance, qui anéantissait un titre de propriété. C’est un des mille incidents de l’histoire parisienne du canal. J’ai dü le raconter par ‘anticipation, pour peindre le milieu où les événements m’avaient jeté. Comme un grand réformateur du dernier siècle, « jai vu les mœurs de mon temps et j'ai écrit ce livre. » | | Jusqu'à cette date du 8 octobre, rien ne m’avait donné l'éveil sur les desseins ambitieux demon nouvel associé. Les notifications faites aux deux gouvernements centre-américains me signalaient comme étant désormais le seul titulaire de la concession; et M. Thomé, dont la phrase toujours doucereuse ne recule devant aucune flatterie, n’avait pas assez de formules assouplies pour me témoigner sa déférence extérieure. Mais, dans une de nos réunions quotidiennes, vers le milieu du mois de novembre, M. de La Guéronnière, ne voulant pas figurer nominativement dans les délibérations du comité fondateur, émit tout à coup cette idée, que tout serait bien simplifié si, au lieu d’un comité anonyme, il y avait tout uniment deux concessionnaires. On discutait les statuts de la compagnie future. M. Thomé eut l’air de se soumettre à une opinion qu’il avait insinuée, et par excès de considération pour M. de La Guéronnière, je m’abstins de lecontredire. Mais le soir même j'allais déclarer à M. Thomé, à son domicile, que je n’acceptais pas cette simplification: abusive, et que je ne reconnaissais, comme concessionnaire, que celui qui avait préparé et signé la convention de Rivas, traversé les mers, risqué sa vie dans une entreprise incer-
taine, et qui lui avait appris, à lui, comme au public français, ce que c'était que le canal du Nicaragua. M. Thomé alors, pour la première fois, m’objecta la cession Millaud. J’eus un éclair d’indignation. Je venais d’entrevoir une arrière-pensée de fraude. Je répondis vivement que c’était moi et non lui qui avais acheté la part de M. Millaud avec le fonds du comité fondateur, c’est-à-dire avec mon crédit. M. Thomé courba la tête et parut se rendre à l'évidence. IL ne m'a d’ailleurs jamais résisté en face; et il s’engagea à abandonner une prétention qu’on ne pouvait soutenir sans mauvaise foi, et que je ne paraissais pas d'humeur à tolérer. |
Cependant, huit jours après, me trouvant à La Haye, je recus de lui une lettre insidieuse dans laquelle il me donnait avis qu’il avait dû prendre, malgré sa propre répugnance, le titre qui me déplaisait, pour obéir, disait-il, aux exigences légales, et qu’il allait m'envoyer quelques exemplaires des statuts imprimés consacrant son usurpation. Je répliquai par le télégraphe que, si ces statuts n'étaient pas anéantis à l’instant, je revenais à Paris. M. Thomé se soumit encore. Il m’écrivit qu'il n’y avait que quelquesfeuilles tirées, et qu'il suspendrait tout jusqu’à mon retour. La vérité est qu’il avait voulu profiter de mon absence pour créer un fait accompli, irrévocable, et que, violant les plus formelles promesses , il avait fait tirer, en toute hâte, 3,000 exemplaires des statuts qu’il a fallu détruire plus tard, et dont tout Paris aurait été inondé sans ma dépêche de La Haye.
Cette seconde expérience m'avait fait faire de tristes réflexions à son égard. Je me tins dès lors sur la réserve, et ayant vu dans un article de la Presse, écrit sous son inspiration, qu’on lui attribuait tout l'honneur dutracé de Salinas, je relevai ce nouvel envahissement en termes tels qu'il en résulta une rupture. Si la question avait été entière, cette
rupture serait devenue définitive.Je sentais instinctivement que la déloyauté, même la plus habile, était un germe de mort, et ma passion du franc et du vrai, se révoltait de ne plus savoir à qui me fier. Mais, il y avait des engagements pris, des travaux commencés, des dépenses faites, des tiers plus ou moins compromis. - J'étais acculé au fond d’une impasse. M. de La Guéronnière intervint comme conciliateur. M. Thomé, exploitant une situation dont il tenait les fils, demandait une procuration notariée lui conférant tous mes pouvoirs pour l'administration de nos intérêts communs. M. de La Guéronnière fit valoir, pour l'obtenir, que M. Thomé.était plus entendu que moi en affaires et que notamment il'avait trouvé des ressources que je n'aurais jamais trouvées moi-même. C'était vrai, trop vrai, hélas! pour ma responsabilité ultérieure. Mais, aux yeux de M. de La Guérounière, comme aux veux de tous, le génie des affaires se résumait dans ce mot magique : trouver de l'argent. Une considération surtout militait en faveur de M. Thomé, c'est que les payements effectués à M. Millaud, montant à 50 ou 60,000 francs, seraient perdus si l’entente n’était pas
rétablie. Je cédai à une nécessité d'honneur. La procu-:
ration fut signée chez M° Ducloux, rue Ménars, et l’on arrêta, pour les statuts, une rédaction définitive à peu près conforme à la vérité des choses, où je restai le seul concessionnaire du canal.
C’est en vertu de cette procuration, confirmée la veille de mon départ pour l’Amérique, par un acte de même nature, que M. Thomé a administré seul, jusqu’au dernier moment, d’une manière souveraine et sans contrôle, les intérêts du comité fondateur et du canal. J'étais le chef nominal de l’entreprise, et je ne connaissais de ses opérations que ce qu’il plaisait à M. Thomé de m’apprendre. Lui seul négociait les apports, touchait les sommes versées, soldait les dépenses, traitait avec les graveurs, les imprimeurs et les
fournisseurs de toute espèce. Pas un seul de ces fournisseurs ne me connaît même de vue. Auçun des bailleurs de fonds et des intermédiaires ne s’est jamais abouché avec moi (1). M. Thomé, en homme prudent qui ne veut pas être dérangé, m'avait représenté, dès les premiers jours, comme absolument incapable de comprendre les questions d’argent. Le fait est que je les comprenais d’une tout autre façon que lui. Mais, à la moindre observation de ma part, notamment sur les rémunérations excessives des services rendus, on me fermait la bouche par cette phrase sans réplique, que c'était l’unique moyen d'obtenir des con- Cours. ; | Ces concours se traduisaient par des emprunts à courte échéance : trois mois ou six mois de date, dont le chiffre total doit être d'environ 600,009 francs, car je n’ai jamais su au juste jusqu'où mon mandataire m'avait engagé. On les contractait en donnant pour prime au prêteur une éventualité en actions représentant cinq fois au moins la somme prêtée, sans compter la part presque égale faite aux intermédiaires. Je n’estime pas à moins de huit millions d'actions ce qui a été distribué ainsi pendant trois mois, quelquefois‘ pour des services absolument illusoires. Je trouvais tout cela extravagant. La brièveté surtout des délais de remboursement m'épouvantait. Il me semblait que ces prétendus auxiliaires étaient bien avides et que notre position à NOUS manquait de base et de sécurité; mais j'étais à La fois
(1) Un de ces derniers, avec qui j'ai dû, l’année suivante, échanger une explication épistolaire, m'écrivait, le 19 août 4859 :
« Votre ennemi! et pourquoi”? Vous ne m'avez jamais fait de mal. Ce n’est pas avec vous que j'ai été en rapport à la naissance de votre affaire, et ce ne pouvait être à cause de vous, que je n’avais pas l’honneur de connaitre, que je pouvais engager mes amis à prendre part à une affaire qui m'était présentée par M. Thomé, en qui j'avais une confiance aveugle, etc.»
L'EXPÉDITION DE 1859. Pt
trompé et impuissant. Je vivais dans une atmosphère de mensonges et d'illusions systématiques. Je ne pouvais pas même me rendre un compte exact des engagements pris. M.Thomé ne tenait ni comptabilité, ni livres, ni caisse régulière. Tout passait par ses mains sans aucune des garanties d'ordre et d'honnêteté qu'’exige la loi. Le registre des délibérations n’était pas à jour ; aucun compte ne m'a jamais été rendu de la manière dont on avait usé de mon mandat, et je ne sais encore aujourd’hui que très-approximativement ce que cette gestion de l’homme pratique du canal m’a imposé de charges et d’écrasantes responsabilités.
Si au moins cette situation violente avait dû aboutir à un arrangement définitif, à une constitution de société avec des éléments assez considérables pour assurer la réalisation désirée, j'aurais fais bon marché des sacrifices de sa liquidation. Mais là surtout le mensonge et l'illusion se donnaient pleine carrière. M. Thomé ne parlait que des propositions qui lui étaient faites par des capitalistes ou des entrepreneurs. Il passait ses journées en conférences avec des
intermédiaires plus ou moins autorisés, où les millions se
mesuraient au boisseau, et il affirmait ensuite à qui voulait l'entendre, avec l’autorité du financier de l’opération, qu’un tel visiteur de la veille lui promettait 10 millions, qu'un autre se portait fort pour telle puissante maison de Londres. Il s’applaudissait même publiquement d’avoir amené l’affaire à ce point qu’elle était demandée de partout et qu’on lui offrait trois fois le capital nécessaire. C'était un de ses moyens d'influence sur les prêteurs indécis. Il ya dans la correspondance de l'Indépendance belge de cette époque, une série de notes rédigées par M. Thomé, qui sont, sous ce rapport, des chefs-d’œuvre d'invention charlatanesque. On en jugera par les deux extraits suivants :
20 janvier 189.
Je ne vous ai pas entretenu depuis quelques jours de la grosse affairé financière qui se prépare, Le canal de Nicaragua. J'étais bien informé, en vous écrivant que les opinions étaient partagées dans le comité fondateur sur la question de l'émission des titres. Tandis qu'une partie du eomité insistait toujours pour une émission d'actions par voie de souscription publique, la majorité du comité résistait à cette tendance et inclinait pour livrer l’affaire aux puissances financières, dans le but d'assurer le placement des titres entre des mains capables de bien tenir ces valeurs. Il paraîtrait maintenant qu’une sorte de transaction entre ces deux tendances aurait eu lieu dans une des dernières conférences du comité fondateur. |
Par suite d'une combinaison intervenue pour donner satisfaction à ces deux modes d'émission, le comité aurait décide que, sur les 120 millions de capital à émettre, les deux tiers, c’est-àdire 80 millions, seraient pris par la finance, et le tiers seulement (40 millions) serait émis en souscription publique sur les diverses places d'Europe et d'Amérique. On dit que des négociations très-animées sont engagées en Angleterre pour cette affaire. Un groupe de capitalistes anglais, offrant de prendre un tiers du capital, aurait prétendu à la prépondérance dans le conseil d'administration, et aurait fait, dit-on, de ce point la condition de son concours. Mais le comité fondateur aurait dé-claré que, conformément aux stipulations de la convention de Rivas, la compagnie du canal étant une société internationale, aucune nation n’était en droit de prétendre à une suprématie.
22 janvier 1859.
Tout ce que je vous ai écrit dans mes dernières correspondances touchant l'affaire du canal de Nicaragua était exact. Depuis la fusion des opinions divergentes dans le comité fondateur, relativement à l'émission des actions, l'affaire paraît marcher avec unité vers sa constitution définitive. Le comité se réunit matin et soir. Sa principale préoccupation paraît avoir été, dans ces derniers temps, d'assurer le placement des titres entre des mains offrant les meilleures garanties pour leur bonne tenue, afin de les soustraire aux fréquentes oscillations qui affectent les valeurs trop disséminées.
La pensée qui avait d’abord prévalu aurait même été disposée à créer des titres tout à fait aristocratiques, comme des actions de 5,000 fr., puis de 1,000 francs. Mais, depuis qu'il & été décidé qu'une partie du capital serait mise en souscription publique, on paraît s'être définitivement arrêté au “ioyen plus pratique d’une émission d'actions de 500 francs.
Parmi les diverses combinaisons dont on parle pour cette affaire, deux groupes paraissent avoir une consistance très-sérieuse. Ce serait d’abord un groupe dit des amateurs, composé de négociants anglais et américains, pour une participation de 40 millions, représentant le tiers de l'affaire. Un autre groupe, composé de financiers anglais déjà intéressés dans les grands chemins de fer du continent, serait disposé à prendre à lui seul toute l'affaire. Ce groupe, dit des entrepreneurs, parce qu'il a derrière lui de grands constructeurs de travaux publics qui s’engageraient à construire le canal à forfait dans un délai fixe et pour un prix déterminé, semblerait être celui qui offre le plus de garanties. Dans ce cas, les ingénieurs de la compagnie, qui seraient empruntés aux corps des ponts et chaussées et des mines, n'auraient plus qu'à dresser le cahier des ee et à contrôler l'exécution.
Où ne saurait prévoir laquelle de ces deux combinaisons prévaudra, Mais l’ardeur des Anglais, pour s'emparer d’une affaire qui a excité tant de convoitises, s'explique par l'attitude hautement protectrice que leur propre gouvernement a prise de concert avec le gouvernement américain par le traité Glayton- Bulwer, pour protéger et garantir les capitaux engagés dans l’entreprise du canal de Nicaragua.
Or, ce comité qui délibérait matin etsoir, c’était M. Thomé tout seul, car je n’en savais moi-même pas plus que le public. Ces amateurs, ces groupes anglais ou américains et ces capitalistes de fantaisie, c’étaient quelques aventuriers, sans crédit, qui remplissaient le grand salon de la rue de Provence de leur solennité britannique. Au fond de cette mise en scène de congrès financier, il n’y avait rien que l'imagination de M. Thomé, et toutes ces prétendues combinaisons, livrées à la pressé comme les feuilletons d'un *
roman, ne reposaient que sur des causeries d’oisifs, aussi dépourvues de fil conducteur et de base pratique que de franchise. La rédaction elle-même de ces bulletins témoignait du besoin irrésistible de leur auteur de tromper tout ce qui l’entourait et peut-être de se tromper lui-même. Ce n’est pas avec cette phraséologie prétentieuse, et sans noms propres, que s’annoncent les incidents vrais d’une négociation sérieuse. Je soupçonnais alors une partie de la vérité. J'avais surpris quelques bribes de conversations peu rassurantes pour un esprit sain. Les gentlemen qui nous honoraient de leurs attentions, ne m’inspiraientaucune confiance, et j'avais combattu de toutes mes forces l’envoi de l’un d’eux à Londres, dont la promenade nous a coûté 30,000 francs. Mais les affirmations de M. Thomé étaient si positives que j'étais bien
forcé de me rendre. Je n’avais pas l’idée d’une existence tout
artificielle, rompue aux manéges de la parole, jouant la bonhommie avec un art consommé, et se baignant dans le faux comme dans son élément. Mon opinion, d’ailleurs. n’aurait pesé d’aucun poids sur la clientèle de nos bureaux. J avais été relégué, dès le premier jour, dans la niche encensée mais inerte du Dalaïi-Lama; et mon alier ego mentait si à propos, et déployait, vis-à-vis des plus récalcitrants, le telles séductions, que, depuis M. de La Guéronnière jusqu’au dernier bailleur de fonds, tous le proclamaient
le véritable organisateur et l’homme indispensable du
canal.
Je ne pouvais me dissimuler moi-même qu'il avait obtenu, par des procédés dont j'ignorais le secret, des secours importants que j'aurais cherchés en vain dans mes propres relations. J’avais donc fini par m’eu rapporter à son habileté et surtout à la valeur intrinsèque de l'affaire, pour la constitution prochaine d’une compagnie internationale sur les bases de nos statuts. La faveur publique nous paraissait acquise dans l’Europe entière. Les félicitations les plus cha-
leureuses m’arrivaient de partout (1). Les chambres de commerce de Gênes, d'Anvers et de Hambourg s'étaient prononcées, par des votes unanimes et fortement motivés, en faveur de l’entreprise, et si celles du-Havre, de Bordeaux et de Marseille n'avaient pas suivi cet exemple, c’est qu’en France rien ne sefait que pâr ordre, même dans les sphères les plus indépendantes. Des hommes considérables à divers titres, tels que MM. Elie de Beaumont, Michel Chevalier, J0mard, Édouard Keller, de Lagrenée, Ferdinand Barrot, etc.,
(4) Je ne citerai que les deux suivantes, à cause de la valeur de leurs signatures : |