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culation permanente à 8 mètres de tirant d’eau nous parait trèsdouteux, quelle que soit l'importance des sommes que l’on y consacre. Le système qui nous paraît devoir être étudié comme offrant Le plus de caances de réussite consiste dans l'exécution d’un canal qui serait établi latéralement, sinon dans la totalité, du moins dans la plus grande partie de l'étendue du fleuve et de son delta. On peut objecter que ce canal serait lui-même obstrué par les détritus qu'y amèneraient les affluents; mais nous ferons observer que les deux seuls affluents importants du San Juan sont le Rio-Sarapiqui et le Rio San Carlos, qui débouchent l’un et l’autre sur la rive droite, et l’on éviterait leur rencontre en établissant le canal latéral sur la rive gauche. Les affluents qui y aboutissent sont tous très-peu considérables, et si l’on jugeait à propos d’admettré leurs eaux dans le canal, on pourrait opérer une purification préalable de ces eaux au moyen de barrages transversaux établis sur certains,points des vallées où elles coulent. Du reste, nous ne voulons pas dissimuler que l'exécution d’un canal latéral tel que nous le proposons entrainera des frais beaucoup plus considérables que ceux qui ont été prévus ; mais on ne pourra en évaluer le montant qu'après des études spéciales qui exigeront un temps assez long. Nous ajouterons encore que les dépenses d'exécution pourront bien excéder les évaluations auxquelles on serait conduit par l'examen d'une carte du pays, si l’on considère que, depuis le confluent du Rio-Sarapiqui jusqu’au rapide du Toro, nous avons constaté en divers points, soit sur les berges, soit dans le lit même du fleuve, l'existence d’une vaste formation porphyrique qui nous a offert des-roches assez dures dont nous avons recueilli des échantillons en divers endroits.
« En terminant, nous déclarons être tous trois arrivés spontäanément aux mêmes conclusions, et nous regardons comme un devoir de les faire connaître à M. le directeur de l’expédition, en lui remettant la présente note.
« Fait au fort San Carlos, sur le lac de Nicaragua, le 27 mars
(Suivaient les trois signatures.)
J'envoyai religieusement ce rapport à Paris; mais je l’accompagnai de la réponse suivante dont je crois devoir conserver toute la spontanéité de rédaction.
Observations du directeur général au comité scientifique du canal de Nicaragua.
« En transmettant au comité scientifique du conseil d’administration le rapport ci-joint de MM. Durocher, Tricotel et P..., j'obéis à un sentiment que le conseil appréciera. Je désapprouve complétement les vues et les conclusions de ce rapport: je les regarde surtout comme basées sur des observations insuffisantes ; mais je crois de mon devoir de laisser se produire toutes les opinions, même les moins fondées, ne me réservant que le droit de les combattre, quand elles me sembleront dangereuses, par l'exposé des faits qui les contredisent.
« Les signataires du rapport dont il s’agit n'avaient pas reçu le mandat d'examiner l’état du Rio San Juan, au point de vue de sa canalisation. J'avais simplement chargé M. Durocher de donner une direction et un corps aux observations purement scientifiques que lui et ses collègues pourraient faire de Greytown à San Carlos. Il tombait sous le sens qu’une simple traversée à vol d'oiseau, faite en évitant les courants, et par conséquent les profondeurs du fleuve, sans temps d'arrêt et sans sondages, ne comportait pas une étude sérieuse du régime de ses eaux, et, malgré mon respect profond pour la science, je ne pouvais subordonner à une étude ainsi faite les grands intérêts financiers que représente le canal. MM. Durocher, Tricotel et P... ont donc outre-passé la mission qu'ils avaientrecue. Dans quel but? C’est un détail de caractère dont il faut malheureusement tenir compte, même avec des hommes distingués. M. Durocher, qui est la contradiction, ou plutôt la négation incarnée, a vu dans les premiers ensablements du bas du fleuve un point de départ qui satisfaisait à ce besoin de négation sysiématique. Il ne lui en a pas fallu davantage ; et dès son arrivée à la bifurcation du Rio-Colorado, c’est-à-dire dès le premier jour, il avait prononcé un verdict sans appel, au nom d’une science infaillible. Telle est l’origine peu recommandable du rapport que je soumets aujourd’hui au conseil d'administration. Les signatures qui suivent celles de M. Durocher n'ont qu'une valeur de camaraderie et de subordination. M. Tricotel m'avait même prévenu, avant de la donner, qu'il ne partageait pas com-
plétement l’exclusivisme de son collègue. Quant à M. Armieux il a toujours repoussé toute solidarité avec les doctrines de ce rapport, et son opinion, que je joins à mes observations, vous prouvera qu'avec un autre chef que M. Durocher, ils auraient tous été d’un avis contraire,
«Pour aborder maintenant le fonds même de la question, voici les observations que m'a suggérées le rapport, paragraphe par paragraphe. /
«Il est vrai que la branche du fleuve qui descend du Rio- Colorado à Greytown est obstruée par de nombreux ensablements ; mais il est faux que la profondeur d’eau de cette partie du parcours n'excède pas 60 centimètres. M. Duxocher oublie que ses rameurs prenaient à dessein la rive la moins profonde pour n'avoir pas à lutier contre le courant. Quant au Rio-Colorado, qui absorbe, selon le calcul même de l'honorable ingé— nieur en chef, les cinq sixièmes des eaux de San Juan, sa profondeur moyenne n’est pas de 2 mètres, mais bien de 350, au dire de M. Dietzmann, dont il invoque le témoignage; etje ne sache pas que la barre située à l'embouchure de cette branche ait jamais arrêté les bateaux du transit, les embarcations des flibustiers et même celles des navires de guerre qui les y ont poursuivis. ;
« Je ferai remarquer en passant que M. Durocher admet sans
hésitation, et avec une facilité extrême, tout témoignage du pre-
mier venu qui vient corroborer son besoin de contradiction, tandis qu'il repousse a priori toutes les études faites avant lui par les hommes dont il devait du moins respecter le caractère. « Du Rio-Colorado au rapide du Castillo, la hauteur moyenne serait, d'après M. Durocher, de 3 mètres à 3"30, malgré des atterrissements mobiles et une largeur de fleuve parfois excessive. Il semblerait tout naturel d'en conclure qu'avec un courant plus régulier et quelques travaux de resserrement, rien ne serait plus facile que de le rendre navigable. M. Durocher n’a pas admis la logique forcée de cette conclusion, et il s'appuie sur la nature des ensablements et sur la dureté de quelques roches porphyfiques, pour déclarer ex professo l'impraticabilité du système de M. Thomé de Gamond. Tout ceci me paraît
si peu sérieux que je ne prendrai pas la peine de le combattre.
Les roches porphyriques du San Juan se brisaient en éclats à chaque coup du petit marteau de M. Durocher, et l'usage que
nous en avons fait à San Carlos pour la construction de notre four nous à convaincus qu’elles n'avaient aucune analogie de dureté avec les porphyres de l'Europe.
« La seule partie du parcours du fleuve qui présente des difficultés réelles est celle comprise entre San Carlos et le fort Castillo. Sur tout cet espace, les rives sont inondées sur une largeur plus ou moins considérable. Le fleuve n’en a pas moins 10 pieds de profondeur en moyenne; mais on sent, par l'arrêt d’une végétation qui primitivement devait être vigoureuse, que le plafond s’exhausse de jour en jour, et qu’il y a lieu d’apporter un remède énergique à un état de choses menaçant pour l'avenir. Ce remède énergique, je l'ai déjà indiqué plusieurs
* fois : c’est la destruction immédiate des deux premiers rapides
du Toro et du Castillo, pour donner à la partie supérieure du fleuvé un Courant qui n'existe pas aujourd'hui (1). Cette destruction baissera momentanément le niveau de ce premier bief, mais elle forcera l'écoulement des détritus de toute nature que les eaux tiennent en suspension, et elle débarrassera peut-être les'biefs inférieurs des envasements qui sont le résultat de l’état
de choses actuel.
« Il est vrai que M. Durocher ne veut pas reconnaître à un
courant régulier cette puissance de chasse appliquée à des déiritus d’une nature arénacée ; mais, en cela comme en tout le reste, l'expérience de tous les jours contredit ses théories. Quelques-uns des ensablements de l’année dernière n’existent plus aujourd'hui. Le fleuve change ainsi de physionomie à chaque saison, et ce qui vient de se passer à Greytown, sur la fameuse pointe de sable où se trouvaient placés les bâtiments du transit, donne la mesure de la force que peut acquérir un courant pour détruire des obstacles bien autrement formidables que ceux qui épouvantent M. Durocher. La pointe de sable comptait trente ans d'existence et pouvait être considérée comme un véritable promontoire. Elle a été cependant enlevée dans deux heures par le sixième du volume des eaux de Saint-Jean, et là où il y avait de temps immémorial un sol compacte et des constructions, il y à aujourd’hui un passage improvisé de 250 mèe-
(1) Cette indication sommaire ne rend pas toute ma pensée. Je la développerai, avec tous ses détails, dans le chapitre de la question technique.
tres de largeur et de 18 pieds de profondeur, par lequel s’écoulent les envasements du port de Greytown, qu’on nous opposait comme un obstacle insurmontable. Quand je suis arrivé, il y a deux mois, le paquebot anglais a été obligé de mouiller au large, à deux milles au moins de la pointe de sable. Aujourd’hui la frégate américaine la Savannah est embossée en face même de la ville. .
« Le tort capital de M. Durocher, en dehors du trait de caractère que j'ai signalé, est de ne tenir compte dans ses investigations que du fait isolé qu'il constate et de l'heure de cette cunstatation. Pour lui le passé, même le passé d'hier, n’existe pas. Esprit essentiellement analytique, sans souci de synthèse et sans préoccupation d'ensemble, l'expérience des autres semble le blesser, et tout ce qu’il n’a pas vu de ses yeux n’a aucune valeur scientifique. Il a poussé ce besoin de négation jusqu’à nier qu'il y eût jamais eu dans le fleuve un service de transit quelconque, par cela seul qu'il jugeait ce service impossible. Avec une pareille nature d'esprit, M. Durocher ne pouvait admettre l’histoire réelle du fleuve et de ses envasements. Il ne pouvait dès lors se placer sur le seul terrain acceptable dans sa position, celui de reconnaître les ravages récents produits par une cause non encore suffisamment définie, et de chercher les moyens d'arrêter ces ravages, en rendant au fleuve son ancienne régularité.
« L'histoire, en effet, des désordres du San Juan n’a pas encore trente ans de date, comme la ville même de Greytown. Les premiers colons qui sont venus s'établir vers 4830 sur ce point de l'Atlantique y ont trouvé un port vaste et sûr, au fond duquel les bâtiments de guerre pouvaient mouiller en face même des maisons qu'on ne peut aujourd'hui approcher avec les plus modestes barques. Peu à peu les ensablements ont allongé la pointe primitive qui forme ce port; des envasements se sont produits sur plusieurs points, qui ont profondément modifié le débouché du fleuve. Mais encore aujourd’hui, rien de tout cela n’a de solidité. Sables et vases sont essentiellement mobiles, et l'opinion unanime des hommes du pays, dont l'expérience mérite bien quelque considération, est qu’une concentration quelconque des eaux du fleuve dans un lit régulier à courant continu suffirait à faire disparaître ces désordres factices, sans
avoir recours au dragage coûteux qu’on emploie en Europe dans des circonstances analogues.
« Je ne me dissimule pas que l'emploi de cette force naturelle ne produira pas, dès le premier jour, une profondeur moyenne de 8 mètres. Cette profondeur sera l’œuvre du temps et des travaux spéciaux. Mais elle n’est pas du tout indispensable pour que le canal soit déclaré ouvert et pour qu'il réalise sa grande révolution économique. La moyenne des bâtiments de commerce est de quatre cents tonnes, et les neuf dixièmes de ces bâtiments ne tirent pas plus de 4 mètres. Si donc nous n’obtenions que ce résultat, d’abaisser spontanément à 4 ou 5 mètres la profondeur moyenne que M. Durocher reconnaît lui-même de 3 mètres à 3"50 de San Carlos à l'embouchure du Rio-Colorado, le but serait atteint; et, s’il était scientifiquement démontré plus tard que la puissance des ingénieurs ne peut pas aller au delà, ce ne sont pas les intérêts du canal qui en souffriraient, c’est la marine marchande qui aurait à changer ellemême les dimensions de ses navires pour les mettre en harmonie avec celles de la porte qui leur serait ouverte.
« La conclusion de tout ceci, c’est qu'il ne faut à J'entreprise du canal aucun de ces hommes systématiques qui sacrifient les plus grands intérêts à une théorie douteuse pouvant devenir le sujet d’un livre... Ces personnalités n’ont que faire dans une œuvre sans difficulté sérieuse, où tout dépend des ressources financières, de la division du travail, des vues d'ensemble et de l'énergique impulsion de la direction supérieure.
« Fait à San Carlos, le 410 mai 1859. »
«€ Siané : FÉLIX BELLY. »
Telle fut ma première expérience de ces éléments techniques dont M. Thomé s'était réservé l’organisation dans nôtre traité constitutif du 8 octobre. Éléments faussés, comme tout le reste, par la détestable éducation de l’État, qui trop souvent aspirent à l’infaillibilité au nom de la science, et qui n’ont pas même le don vulgaire de voir ce qui est visible et de toucher ce qui est tangible. M. Durocher, professeur de minéralogie à la faculté de Rennes et membre correspondant de l’Institut, était certainement un géologue
remarquable, et il aurait figuré avec distinction dans une commission scientifique qui aurait eu pour objet l'étude des gisements aurifères des Chontalès et de la charpente montagneuse de l’Isthme. Mais, transporté sur un terrain qu'il ne connaissait pas, et habitué, comme tous les théoriciens d’école, à des formules absolues, il n'a pas supposé qu’une observation utile pût venir d’un homme étranger à ces formules. Il ne s’est donc souvenu que de ses rivières d'Europe, soumises à des régimes sans analogie avec ceux des grands fleuves d'Amérique, et a priori, sans autre examen, il s’est prononcé pour une impraticabilité purement imaginaire. C’est ainsi que procèdent, presque toujours chez nous, ces corporations officielles qui réglementent jusqu'aux facultés intellectuelles. Elles auraient étouffé Watt et Stephenson, s'ils eussent été Français; et il est fort heureux pour la France comme pour le reste du monde, qu’il y ait des nations affranchies de cette camisole de force ; car, sans l’indépendance scientifique et industrielle de l'étranger, nous n’au- . rions encore ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, ni télégraphe, ni gaz, ni aucun des progrès mécaniques qui sont l’orgueil de notre temps.
Il fallait courir à Managua, sans s’arrêter à San Carlos; car nous étions à la fin de mars, et le congrès devait clore sa session le 13 avril. Heureusement le général Martinez, averti par le courrier de Greytown, nous avait envoyé le seul bateau à vapeur du transit en état de marcher, {a Virgen. Nous pümes donc nous embarquer presque immédiatement en arrivant dans le lac, et le 1% avril je recevais, dans mon ancienne installation de la rue Royale, la lettre :
suivante qui me confirmait ce que j'avais appris sur toute la route, des entraves que rencontrait la ratification du traité.
Managua, le 4°* avril.
Mon cher Monsieur, |
Je suis satisfait que vous soyez entré aujourd’hui dans cette ville, juste au moment où se discute dans le congrès le contrat de canalisation que nous avons signé à Rivas l’année dernière. Ce grand projet a dû subir l’ajournement d'une multitude d'accidents. Mais il se recommande par sa propre nature, et il ne faut plus que quelques efforts pour écarter les petites difficultés qu'on lui oppose ; ce qui sera pius facile, maintenant que vous êtes ici.
Une altération de ma santé ne me permet pas d'aller vous visiter aujourd’hui. Mais je le ferai à la première occasion, et, en attendant, je me mets, comme toujours, à votre disposition pour tout ce qui pourra vous être utile.
Tomas MARTINEZ.
Au fond, ces petites difficultés étaient si grandes, que, sans notre présence opportune, la convention eût été repoussée. Elles provenaient de deux causes principales, la pression des États-Unis et la diffamation de l’Europe. Je m'attendais à la première ; mais je ne pouvais prévoir le débordement de la seconde. Tout le Nicaragua.avait été inondé de lettres odieuses émanées en grande partie des ministres du Centre- Amérique à Paris (1). Il en était venu, par ricochet, du Salvador et même de Guatémala. Le président salvadorien avait envoyé au général Martinez une copie de celle qu’il avait reçue de son représentant, dans laquelle nous étions tous traités comme des gens sans aveu, ramassés dans la boue parisienne. Le général Carrera avait écrit, de son côté, que l’Amérique centrale était perdue si nous y mettions les :
(1) Je dois dire tout de suite que M. Lafond de Eurcy, chargé d’affaires de Costa-Rica, n’a pris aucune part à cette incroyable conjuration, et que sa loyauté ne s’est jamais démentie à mon égard,
pieds. On avait agi ainsi sur chaque membre influent du congrès, même par des lettres anonymes. Une de ces dernières, adressée au président du Nicaragua, me signalait comme le misérable instrument d’une conspiration longuement préparée contre son pays et aussi dangereuse que l’invasion de Walker (1). Mon caractère individuel n'avait pas été plus ménagé que mon rôle public. Vingt ans d'honneur et de travaux intègres, dont ma pauvreté rendait témoignage, n'avaient pu m’épargner l’outrage suprême d’être rangé dans la classe des condottieri. Or, tout cet édifice d’infamies était l'ouvrage d’un seul homme, le même qu'on écoutait avec complaisance aux affaires étrangères et ailleurs. C’était de cette source empoisonnée que sortaient les
renseignements et les impressions qui faisaient loi dans le
monde officiel. La diffamation d'Amérique n’était que la continuation de celle de Paris.
Je ne sais s’il est dans la destinée irrévocable des grandes initiatives d’être vouées aux dieux infernaux de la nullité envieuse, de l’orgueil rampant et de la calomnie souterraine, mais j'avoue que ce genre d'épreuves m'a toujours bouleversé. lJ’ai eu tous les courages, excepté celui de braver l’im-
monde contact des reptiles sociaux. Je comprends toutes
les indulgences, excepté l’impunité acquise à ces forbans de l’assassinat moral. Et si je n’ai pas craint de remuer toute cette fange, malgré la honte qui en rejaillit jusque sur le canal, c’est qu’elle contient le véritable secret de son échec, et qu’il faut bien que la responsabilité en remonte à qui de droit, quelle que soit l’ignominie des moyens employés pour tuer du même coup l’homme et son œuvre.
Nous étions donc battus en brèche, à Nicaragua, et par nos adversaires naturels, les Américains du Nord, et par ceux-là mêmes que le plus vulgaire sentiment de patriotisme
(1) Je me réserve d’être plus explicite dans une prochaine édition.
me
L'fhs
devait rallier à notre cause. On eût dit que le souffle vénal de M. Irizarri avait traversé l'Océan et gangrené toutes les àmes de la représentation centre-américaine. C'était déjà de Paris qu'était parti l’indigne conseil de ratifierle traité Cass, et de livrer ainsi Le sol de la patrie à ses plus mortels ennemis. C'était encore de Paris que le flibustérisme toujours menaçant de M. Mirabeau Lamar recevait ses secours les plus inattendus et les plus puissants. Tous, les efforts tentés jusque-là l'avaient été en pure perte. Cette expédition ellemême, si désirée par le général Martinez comme devant tout aplanir, ne rencontrait que des détracteurs et des dispositions hostiles. Aucun ordre n’avait été donné àSan Carlos pour nous recevoir, etnotre matériel, affranchide tous droits en vertu de la convention, allait y être l’objet de la visite la plus minutieuse et la plus humiliante. T’administration entière semblait prendre parti pour les Américains qui ne menagealent pas leurs dollars. Un seul député, M. Anselmo Rivas, nous défendait avec énergie au sein du congrès; et malgré les sympathies avouées du président et le concours actif de son gouvernement, la ratification ne fut obtenue qu’à la dernière heure, le 13 avril, le jour même dela clôture. Encore avait-elle été subordonnée à des mutilations et à des clauses additionneHes qui enlevaient à l’acte primitif toute
sa portée politique, et qui nous atteignaient même dans nos
intérêts, en réduisant à 15 p.100, au bout de dix ans, les revenus nets du canal.
Cette clause inouïe de la confiscation des bénéfices légitimes de l'opération, figurait dans le traité Cass-[rizarri remanié et avait été adoptée par l'Angleterre, comme elle le fut plus tard par la Franee (1). C'était encore le fruit des
(1) Voici le texte de l’article du traité français, en date du 44 avril 1859: « Art. 32. Après dix ans, à dater de l’achèvement d’un canal, d’un chemin de fer ou de toute auire route de communication à travers le territoire de Nicaragua, de l'océan Atlantique à l'océan Paci-
Il 16
conseils dévoyés de Paris ou de Londres, et de l’aberration ordinaire des chancelleries. On avait trouvé tout simple de violer, à l'égard du passage interocéanique, le double principe dela propriété privée et de la non-rétroactivité, et d’imposer à ses concessionnaires des conditions socialistes qu’aucune compagnie sérieuse n’acceptera jamais. Ce seul article m'aurait fait déchirer la convention ratifiée, si j'avais été libre. Nui gouvernement n’a le droit d'imposer des limitations de bénéfices à des capitaux qu’il ne garantit pas, et à des titres industriels qui ne relèvent pas de son autorité. À plus forte raison, était-il insensé d'enlever à une entreprise lointaine, déjà soumise à tant d'éventualités décourageantes, l'unique attrait qui pût lui attirer des concours et assurer son exécution, le mirage des bénéfices exceptionnels. Si l’on avait voulu sacrifier le canal au chemin de
fer de Panama qui donne 200 p. 100 à ses actionnaires, on
n’aurait pas agi autrement. Aux États-Unis où toutes les mesures du pouvoir sont des résultantes d’interêts privés, cette réglementation se comprenait comme le flibustérisme, comme l’abus de la force, comme toute la politique violente du général Cass. Venue de l’Europe, si intéressée à s’affranchir des tarifs exorbitants du railway américain, elle ne pouvait s'expliquer que par la trahison, ou par l’inquaifiable incurie avec laquelle se règlent les plus grands intérêts dans les arcanes de la bureaucratie.
Le vote au congrès me frappait au cœur; car il témoignait d'un revirement complet des esprits à mon égard, et il ren-
fique, la compagnie qui aura construit où qui sera en possession de celte voie, ne pourra partager entre ses actionnaires, directement ou indirectement, par l'émission de nouvelles actions, le payement de dividendes ou autrement, plus de 45 pour 4100 par an, ou dans cette proportion, sur le produit des üräits perçus. Et toutes les fois que c2s dreits s’élèveront à un produit supérieur, ils seront réduils au taux de 45 pour 400 par an. »
ed
L'EXPÉDITION DE 1859, 243 versait foute l'économie des résolutions de Rivas et, par conséquence, des bonnes relations établies depuis un an entre le Nicaragua et Costa-Rica. Le général Martinez en paraissait profondément affecté.Maisson respect de lalégalité et les lettres qu’il avait reçues, surtout de ses collègues du Guatémala et du Salvador, lui interdisaient toute manifestation trop significative en notre faveur. Il en résulta une situation pleine de péril dont le premier effet fut d’amener une espèce de rupture entre les deux hommes qui avaient signé le traité si déplorablement mutilé.
A Costa-Rica où la diffamation de Paris n’avait pas pénétré, le gouvernement et l'opinion s’entendaient sur ce point
que ia convention devait être maintenue intacte, comme
un gage d'union et d'indépendance nationale. « Nous con- «sidérons le contrat de M. Félix Belly, — disait la gazette «officielle du 5 mars, huit jours avant notre arrivée, — non-
« seulement comme favorable aux intérêts du commerce
«général et à la grandeur matérielle du Nicaragua, mais « comme le palladium de l’intégrité hispano-américaire et « l’assise des principes politiques et des droits sauveurs que «nous devons soutenir avec une inflexible fermeté. C’est «pour cela que l’existence au Nicaragua d'un parti d'oppo- « sition formelle contre la ratification du contrat de canali-
« sation de M. Belly dont la seule initiative nous à gagné la
«sympathie de toutes les nations civilisées, nous paraît une «absurdité impossible.» Et le journal ajoutait, apres avoir tracé un énergique tableau des justes reproches d’instabilité et de barbarie que leur atürerait la non-ratification du traité : « En écrivant ces lignes, nous nous flattons de la «pensée d’être d'accord avec l'opinion centre-américaine ; «mais si la question était discutée, nous la soutiendrions «avec la conviction intime que la politique nationale « réclame impérieusement le prompt accomplissement (cr- « sumacion) du contrat Belly. »