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M. Mora était donc resté fidèle à ses premières impressions, malgré les menaces des Américains (1), et il allait m'en donner une preuve nouvelle par une démarche hasardeuse. Je‘ lui avais envoyé de Greytown le prince Camille de Polignac qui, depuis, a fait une si brillante fortune militaire aux États-Unis, pour le prier de revenir à Rivas consacrer la prise de possession du canal. Le prince avait en outre pour mission de s'entendre avec le gouvernement et avec le congrès costa-ricien, dans le but de supprimer l'article 26 de la convention, par lequel la France était investie du droit de protéger les travaux du canal avec des navires de guerre. Cet article m'avait été vivement reproché à Washington par lord Napier, et plus vivement encore à Paris, par les trembleurs du monde officiel. L’attitude, d’ailleurs, adoptée par l'Angleterre le rendait inutile. J'avais donc pris moi-même l'initiative de cette satisfaction donnée à la puissance qui, plus que mon propre pays, me couvrait de sa généreuse protection. M. de Polignac fut reçu à Costa-Rica comme un ambassadeur. Sir William Gore Ouzeley, le nouveau ministre anglais, s’associa à ses démarches; et quoiqu’on füt à la veille des élections pour la présidence, M. Mora se décida à profiter de la présence d’une frégate française, l’Andromède, dans les eaux de Puntarénas,
pour recommencer, dans des conditions, hélas! bien diffé-
rentes, le voyage de 1858 au Nicaragua,
L’Andromède portait le pavillon de l'amiral Bonard, qui commandait alors la station du Pacifique. Son passage le long des côtes centre-américaines indiquait-il un commencement de patronage effectif de la part de notre gouvernement? Rien ne m’autorise à le penser. La station du Paci-
(4) M. Mirabeau Lamar était allé en personne à Costa-Rica pour empêcher la ratification et pour imposer une odieuse réclamation de plusieurs millions de dommages-intérêts.
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fique, dont le siége ordinaire est au Callao, a toujours promené nos couleurs du Chili au Mexique, sans qu’il en soit résulté aucune intervention heureuse en faveur de nos nationaux, et moins encore en faveur de la sécurité del’Isthme. Mais M. Bonard, élevé à l’école de l’amiral Bruat, était un de ces esprits élevés qui interprètent leurs instructions dans le sens le plus large. L’idée du canal pour lequel l'Amérique entière se passionnait ne pouvait le laisser indifférent. Il avait donc pris au sérieux son mandat de protecteur des intéréts français dans la mer du Sud, et j'én avais recu moi-même la lettre suivante dont j'ai eu le regret de ne pouvoir profiter :
Frégate Andromède, le 14 mars 1859, rade de Panama.
Monsieur,
J'apprends à l'instant votre arrivée à Colon; mon intention était de partir demain pour Puntarénas, mais je retarderai mon départ jusqu’à ce que j'aie pu savoir si, ici ou ailleurs, je puis vous être de quelque utilité pendant ma présence au Centre- Amérique.
Vous pouvez être persuadé, Monsieur, que je mettrai de grand cœur à votre disposition tous les moyens susceptibles de vous
aider à réaliser la belle entreprise à iaquelle vous vous êtes
voué.
Si votre intention était de venir à Panama à bord de la fré-
gate, je vous prierais de me faire savoir le jour et l’heure auxquels vous désireriez avoir un canot à vos ordres. Veuillez agréer, etc.
Le contre-amiral commandant en chef les divisions de l'océan Pacifique.
Signé : BoNaARD.
Je venais de rentrer à San Carlos sous la triste impression des débats de Managua, quand cette lettre me fut remise, un mois après sa date. La difficulté des communica-
tions dans l’intérieur ne me permettait pas de savoir ce qui
se passait sur le seuil du Pacifique, dont j'entrevoyais devant moi le léger relief. J'ignorais, en outre, la détermination prise par M. Mora,; et comme le vote de Managua obligeait le gouvernement costa-ricien à demander à son congrès une nouvelle ratification comprenant les modifications introduites par celui de Nicaragua, j'avais chargé M. Levas-
seur de Se rendre à San José, muni de mes pleins pouvoirs,
pour y engager cette pénible négociation. Huit jours après son départ, le retour de la Virgen m'’apportait la nouvelle inespérée que le président Mora était à Rivas, en compagnie de l'amiral Bonard, de son état-major, et de MM. Levasseur et de Polignac, et que le général Martinez alluit les rejoindre. Je ne pouvais hésiter. La Virgen avait l’ordre de revenir à Grenade, sans doute pour y prendre le général. Je m’embarquai pour Grenade, heureux d'avance de serrer la main loyale qui venait ainsi à mon secours, et ne désespérant pas de changer encore une fois le courant de l’opinion, comme je l'avais fait l’année précédente.
Illusion menteuse! le vote de Managua avait atteint M. Mora lui-même dans ce qu’il avait de plus précieux, sa popularité, et peut-être ne fut-il pas étranger à sa perte. On se souvient que le traité des limites n’avait été adopté par le congrès de San José, après des protestations unanimes, que comme une solution provisoire subordonnée à la solution définitive du canal. L'article 4 de la convention, qui faisait du canal lui-même, par le tracé de Salinas, la frontière naturelle en même temps que le lien des deux Etats, représentait donc, aux yeux de M. Mora, le droit absolu de son pays. Or, cet article, que l'intérêt seul de la circulation du fleuve et du lac aurait dû faire maintenir, et qui, plus que tout autre, témoignait de la solidarité et de l’union reconstituées, était le premier que la jalousie nicaraguienne eût supprimé. Le président avait donc trompé la
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bonne foi de son congrès, en lui arrachant par de vaines promesses une adhésion que repoussait le sentiment national! Tout le prestige des arrangements de Rivas tombait avec la combinaison politique dont l’article 4 était le pivot. Les traités de limites et d'alliance eux-mêmes en étaient ébranlés dans leur moralité; et M. Mora allait rentrer à Costa- Rica vaincu et déconsidéré dans l’acte qu'il regardait comme le plus important de sa magistrature. Qu'on juge de l'indignation profonde de cette nature chevaleresque, en apprenant un dénoûment si peu conforme à ses légitimes espérances et aux engagements solennels du passé! Ce second voyage, que le drapeau de la France semblait protéger, ne devait être jusqu’au bout qu’une immense déception.
A peine débarqué à Grenade, toute la vérité m’apparut. Le général Martinez n’avait pas quitté Managua, et M. Mora, pressé de partir, ne me laissait pas le temps d'aller le rejoindre. Les honneurs et les respects dont il était entouré de la part des officiers de l’Andromède et de tous nos compatriotes, ne pouvaient lui faire oublier son abandon dans cette même ville où il avait vaincu Walker et sauvé la nationalité nicaraguienne. Il avait donc résolu de couper court à toute discussion ultérieure, en signant l’acceptation des modifications de Manague, et en la faisant précéder de considérants assez fiers et assez dignes pour donner une lecor qui fût comprise. La leçon fut donnée; mais ellé ne fit qu'envenimer une situation pleine d’embarras pour tout le monde. Les décrets portés au général Martinez par le prince de Polignac ne furent pas considérés comme valables. Le prince dut repartir pour Costa-Rica, afin d’en ohtenir de nouveaux; et ce ne fut que le 27 juin suivant, — six semaines avant la chute de M. Mora,— que le congrès costaricien mit fin à ce douloureux incident, par un vote pur et simple, dont l’amertume pèse encore aujourd’hui sur les relations mutuelles des deux républiques.
Quant au noble et toujours généreux chef d’État que je nrétais fait une fête de recevoir, et qui m'avait témoigné lui-même le désir de presser ma main (1), il était rentré dans son pays, à bord de l’Ændromède, me laissant pour adieu suprême la lettre suivante, dernier souvenir de son amitié et de son dévoüment à l’œuvre du canal :
Pivas, le 27 avril 189.
Bien cher Monsieur et estimable ami,
Je retourne demain à Costa-Rica, regrettant fort de ne pas vous avoir vu, mais avec la satisfaction d'avoir beaucoup fait en faveur du contrat qui embrasse tous les intérêts des deux républiques. |
Je suis venu, en dépit de tous les obstacles qui s’opposaient à mon voyage, poussé par le sentiment des immenses avantages que Costa-Rica et Nicaragua doivent recueillir de l'exécution de l'œuvre que vous avez entreprise. Je demeurerai satisfait si mes sacrifices ont suffi pour écarter les difficultés que la méchanceté des uns et l’inintelligence des autres lui ont opposées; et comme tout ici se lie avec le passé et avec l'avenir, je vous prie de ne pas oublier la recommandation spéciale que je vous ai faite de vous occuper un jour de nos démêlés avec le gouvernemert de l'Amérique du Nord, etc.
J'espère recevoir vos lettres à San José et savoir de vous les progrès dei travaux. Je compte surtout que vous redoublerez d'efforts en proportion des difficultés qui se présenteront, sans vous décourager et sans vous laisser trop aller aux impressions amères que vous devez naturellement éprouver, en voyant qu'on comprend si peu les bénéfices que vous préparez à ce pays.
Heureusement le président (général Martinez) est plein de dévoûment pour sa patrie et d'enthousiasme pour tous les pro-
(4) « Yo deseo hablar con V. y ojalà si V. no regresa muy pronto, me sea posible satisfacer este deseo para interes de la empresa y del pais, y particularmente por el singular placer de estrechar su mano y repetirle de palabra mis sinceras afectiones de amistad. »
(Lettre du 25 mars 1859.)
jets qui tendent au progrès et à la stabilité de la république, et
vos devez en conséquence compter sur son-appui, qui est ie principal.
Prenez donc patience et poussez en avant les travaux du canal et du transit. Plus tard, avec un peu de douceur, vous obtiendrez ce que vous voudrez. Il faut beaucoup de politique avec le gouvernement et avec les députés, et même avec les grands propriétaires qui, ainsi que vous l’avez vu, prennent tous plus ou moins part dans les délibérations du gouvernement.
Je vous envoie, par l'intermédiaire de M. Levasseur, une copie des notes et des arrêtés relatifs à l'approbation du transit et aux modifications du traité du €anal.
Comptez sur ma coopération et sur l'amitié de votre tout dévoué.
Signé : JUAN R, Mora.
Le sacrifice était consommé. Je ne devais plus penser qu’à revenir à San Carlos où m’appelaient l’organisation de notre colonie et la distribntion des travaux. Mais la destinée semblait me condamner à une lutte éternelle contre les choses aussi bien que contre les hommes. La chaudière de la Virgen avait éclaté pendant qu’on lachauffait. Le navire ne pouvait être ni réparé, ni utilisé, et il n’y avait pas d’autre moyen de traverser le lac.Je connaissais déjà, par plus d’une expérience, cette impossibilité de se mouvoir qui déconcerte les plus beaux projets, renc inutiles les dons les plus précieux et jette ies caractères les plus froids dans d’indicibles agitations. Vingt fois à Paris, j'avais appelé l’attention de mes collaborateurs sur la nécessité absolue de se munir avant tout d’un matériel à vapeur pour le fleuve et pour le lac, sous peine de se heurter à chaque pas à des obstacles insurmontables. On a vu qu’il m'avait fallu dépenser plus de 15,000 francs, presque le prix d’un petit steamer, et perdre quinze jours pour faire remonter notre personnel de Greytown à San Carlos. Chacune de mes traversées de quarante lieues me coûtait mille francs, et j'avais dû réunir à grands
frais à San Carlos toute une petite flottille d'embarcations pour le seul service de nos approvisionnements. Mais, en cela, comme dans tout le reste, j'étais le seul à voir clair et à sentir juste. Jamais l’importance capitale des instruments de circulation n’avait été comprise autour de moi; et tous mes efforts, pour obtenir au moins une chaloupe à vapeur à nos ordres, avaient échoué contre la prévention obstinée de gens qui croyaientsavoir mieux que moi ce que réclamait une expédition en Amérique.
Je ne pouvais cependant me croiser les bras à Grenade, en attendant qu’il se présentât une pirogue indienne ou une lancha du gouvernement à destination de San Carlos. Je fis venir un forgeron, à défaut de mécanicien, et je le chargeai de mettre, n'importe comment, la chaudière en état de marcher. On m'’annonça, en effet, au bout de trois jours, que la Virgen était prête, et qu’on m'y attendait. Il était cinq heures du soir ; car c’était toujours le soir qu’on partait de Grenade pour profiter du contre-alizé de la nuit. Il n’y avait à bord, en dehors de l’équipage, qu'une demi-douzaine de passagers, parmi lesquels trois matelots anglais, déserteurs d’un navire de guerre mouillé à Realejo, que j'emmenais pour les employer sur notre flottille. La machine s’ébranla, et la Virgen prit la direction de la haute mer. Mais le mouvement laborieux de ses grandes roues ne nous présageait rien de bon; et à peine avions-nous fait une lieue au large que tout sauta à l’arrière, heureusement sans blesser personne,
Que décider? Nous étions en vue des îles Corales, et la nuit allait venir. J’avais remarqué à bord un petit canot en fer de trois mètres de long qui me semblait pouvoir servir de modèle à nos constructeurs. Je demandai au pilote du steamer s’il se sentait le courage de me conduire à San Carlos dans ce canot, non en longeant les côtes, mais directe-
ment, comme l’eût fait le bateau à vapeur. Le pilote se
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