PRET EP
Un
récria. On n’avait jamais tenté pareille aventure. Elle était
plus dangereuse encore sur le lac qu’en pleine mer. Je ne trouverais d’ailleurs aucun homme du pays pour tenir les rames. Il avait raison. Tout l’équipage ne songeait qu'à profiter de la proximité des Corales pour rejoindre la terre dans une chaloupe. Mais les trois matelots anglais qui
- étaient d’une autre trempe et aux yeux desquels je fis briller
une large rémunération, consentirent à me suivre. Le pilote alors se décida aussi à tenir le gouvernail. On descendit à la hâte tous les éléments d’une voile, quelques provisions, de l’aguardiente et du vin de Bordeaux, et nous
* nous lançämes dans la direction du sud-est, aux dernières
lueurs de l’horizon enflammé du couchant.
Tout alla bien pendant quelques heures, et je m’applaudissais de mon insistance, quoique j’eusse vu, l’année précédente, un brave Espagnol nommé Milondo, englouti par un coup de vent à cent mètres de la côte, quand tout à coup, passé minuit, le contre-alizé qui nous poussait se heurtant aux premiers souffles de l’alizé, notre voile tourbillonna avec tant de violence que nous nous crûmes perdus. Un des matelots l’abattit heureusement assez à temps pour rétablir l'équilibre. Mais avec le vent avait changé la physionomie du ciel et de la mer. Nous sentions venir les bourrasques précurseurs dela saison des pluies. De gros nuages noirs ne tardèrent pas à nous cacher les étoiles, nos uniques guides, puisque nous n'avions pas de boussole, et la pluie se mit à tomber par saccades, à écluses ouvertes, de manière à remplir notre embarcation en quelques minutes. Ce fut le commencement d’une lutte qui dura deux jours et trois nuits, et qui, vingt fois, aux soubresauts subits de la vague, nous mit à deux doigts de la mort. Le pilote avait perdu la tête et se recommandait à tous les saints du calendrier castillan. Je fus obligé de le remplacer souvent au gouvernail, sans autre indication que les rares éclaircies du ciel, et la position
du cône de l’Ométepé, parfois visible à travers la tempête. Nous arrivâmes ainsi un matin à San Carlos, dans un état indescriptible, à la grande surprise de ses habitants qui ne comprenaient pas commentnousnous en étions tirés. L'équipage de la Virgen, retourné à Grenade, n’avait pas doutéun instant que nous ne fussions engloutis, comme M. Milondo. La nouvelle en était arrivée aux États-Unis et même en Europe, par la voie de Panama, et j'ai eu la satisfaction de lire en France, trois mois après, mon oraison funèbre anti: cipée, non sans un vague regret d’avoir échappé, par miracle, à un dénoûment qui, du moins, m'ensevelissait sur mon champ de bataille.
Les besoins pressants de notre colonicetles nouvelles que j'attendais de l’Europe ne justifiaient que trop mon impatience d'arriver. Qu’allais-je apprendre de notre personnel, de nos ressources, et des engagements de Paris ? Déjà, à mon premier retour de Managua, j'avais eu la douleur de constater que des habitudes de désordre et d’indélicatesse s’étaient introduites dans lesrangs de l'expédition, sous l’égide même de l’ingénieur que j'avais chargé de son installation. On avait profité de mon absence pour mettre au pillage les provisions les plus précieuses, y compris ce qui m’appartenait en propre ; on avait ouvert sans scrupule les lettres et les paquets qui m’étaient adressés ; et des insinuations malveillantes, émanées d’une bouche essentiellement venimeuse, n’avaient ménagé ni ma personne ni l’entreprise elle-même devant ceux qui étaient appelés à y concourir. Le travail en avait souffert dans sa régularité et dans son esprit. Rien n’était fait de ce que j'avais indiqué comme
L'EXPÉDITION DE 1859. 253 urgent. Chacun songeait plus à son bien-être individuel qu’à l’œuvre commune. On commençait même à se plaindre de ne pas trouver en pleine forêt vierge tout le confort de nos boulevards ; et je ne sais ce qui serait sorti de ce germe destructeur, si je n'étais venu l’étouffer à temps sous une impulsion plus énergique et plus morale.
Je ne devais pas cette fois me heurter à un commencement d’anarchie. J'avais laissé l'administration entre les mains d’un jeune homme, étranger à la colonie, et repoussé par des préventions motivées, mais qui était en somme Le plus digne et qui nous a rendu alors plus de services qu’aucun de nos collaborateurs attitrés. Je n’avais pas d’ailleurs perdu mon temps pendant mon premier séjour, du 16 au 26 avril. Ma maison avait été bâtie, un four construit, un débarcadère installé, un service postal organisé ; et j'avais pris toutes les dispositions nécessaires pour que les études de la ligne fussent attaquées à la fois sur l’isthme de Salinas et sur le fleuve, par trois brigades dont les chefs étaient MM. Durocher, Tricotel et Armieux. J’attendais même le premier rapport de M. Durocher sur la praticabilité de la coupure qui, dans ma pensée, réalisait le mieux le but politique et économique du canal.
Les premiers jalons étaient donc posés; les constructions .S’élevaient ; le classement des aptitudes s’opérait de luimême. Mais que de choses à faire sur ce plateau dénudé de . San Carlos, où il n’y avait rien qu’une douane inutile et quelques soldats ! On avait été obligé au début de loger tout le monde sur un vieux steamer échoué, dont le délabrement et l’infection avaient engendré quelques indispositions passagères. J’avais hâte d’en finir avec ce provisoire. La salubrité, les approvisionnements, les communications régulières, les constatations scientifiques me préoccupaient également. Or, tout cela allait dépendre des ressources qui m'étaient arrivées de l’Europe ; car le pays lui-même était
si pauvre, par suite de ses derniersdésastres, que lagarnison du fort n’avait pas été payée depuis huit mois, et que je versai moi-même, dans la caisse de la douane, les premiers 500 francs qu'elle eüt reçus de temps immémorial.
. L'Europe ne m'avait rien envoyé que de vaines paroles et quatorze coopérateurs de plus à utiliser et à entretenir. Les
extraits suivants de la correspondance de M. Thomé diront
mieux que mon propre récit la situation qui m'était faite à deux mille lieues de la France, avec quarante-cinq personnes à défrayer, un établissement central à créer, une ligne de cinquante lieues à occuper, et des négociations à poursuivre à Costa-Rica aussi bien qu'à Managua. II n’est pas inutile de noter en passant, pour faire apprécier toute la signification de ces extraits, que, six mois plus tard, j'étais devenu à Paris le bouc émissaire de l’entreprise, que j'avais perdue par mes dilapidations, par mon luxe personnel, par mes désordres de toute espèce, tandis que M.Thomé l'avait vingt fois sauvée par sa sagesse et son incomparable habileté.
Paris, le 28 février 1859,
Je vous envoie un convoi de quatorze personnes par la Plata. La brièveté de cette quinzaine ne m’a pas permis de compléter à mon gré cette expédition qui est conduite par M. Vital Roux, galant homme que je connais depuis longtemps, et qui vous sera utile pour l'établissement de plusieurs industries céra-
miques, telles que briques, tuiles, poteries, etc. Il emmène avec
lui des machines à cet usage.
Je lui remets 11,000 francs en monnaie d'or et d'argent, ce qui, avec les traites de M. D... sur M. X..., fait 15,000. Je suis navré de ce faible‘envoi, dont nous n'avions pas ce matin le premier centime, ei que nous n'avons pu réunir que par des tours de force de vous bien connus. Les bruits de guerre (celle d'Italie)
nous ont coupé les bras, en nous fermant toutes les bourses.
Mais nous avons la certitude de vous faire un, envoi respectable le 17. Tâchez de suppléer à cette insuffisance par une quinzaine de mille francs de traites sur moi...
Je me réserve de vous envoyer par le prochain convoi la mission Aydrographique ei celle du cadastr'e.….
J'ai installé à Londres un bureau identique à celui de Paris, où F. G. nous représente, assisté de G., et où ils commencent à recevoir les notabilités dont on négocie les concours dans la Société. Nous pensons avoir Lionel de Rothschild parmi eux. De ce côté tout va bien... Nous allons installer un troisième bureau semblable à New-York.
Je vous envoie trois copies du traité préliminaire du transit fait avec M. Rodney Croskey. Je me suis hâié de le lier parce que Panama intriguait fortement pour avoir les lignes de paquebots. Mais, le Forèign-Office ayant déclaré qu'il appuierait d’une subvention si le transit se faisait par ie Nicaragua (pour avoir une voie neutre), les Croskey se sont décidés... |
Le 417 partira une troupe d'ingénieurs spéciaux pour étudier le tracé d’un chemin de fer à travers la contrée que va explorer M. Durocher...….
Paris, le 45 mars 4859,
Ce courrier.vous attristera par sa stérilité. Nous venons de traverser une quinzaine, je ne dirai pas néfaste, mais d’une nullité déplorable. Les incertitudes politiques et l'anxiété des esprits nous ont fermé tous les concours. C'est ce qui vous expliquera pourquoi je suis réduit aujourd'hui à la cruelle impossipilité de ne vous envoyer ni hommes ni argent. Nous avons été depuis vingt jours dans une impuissance absolue. Connaissant mon énergie, vous ne dlouterez point des efforis que j'ai dû faire; mais la crainte de la guerre arrêtait et paralysait tout.
Mais ne vous préoccupez aucunement de la situation de l'affaire, ici et en Angleterre. Eile est restée intacte et dans les meilleures voies pour un dénoûment que la crise politique peut seule retarder.
Tout sera sauvé, ei les tristes conséquences de ce mauvais contre-temps seront effacées, si votre situation en Amérique ne recoit pas d'affront du manque d'argent où momentanément je vous aurai laissé. Je cherche à me rassurer contre les soucis que je ressens pour vous de cet état de choses, en calculant que vous aurez pu retrancher une bonne partie des appointe-
ments de votre monde {1}, durant le premier mois, en raison des avances que nous lui avons faites ici. Mais je sens que Les approvisionnements et Les besoins du service vous auront dévoré le reste.
Mais vous pouvez compter avec certitude sur un envoi largement réparateur pour le 2 avril. J'en prépare les éléménts à tout prix. Vous recevrez un personnel capable de réparer les six semaines de temps perdu, et assez d'argent pour aligner votre situation et attendre...
Durant cette quinzaine, j'ai travaillé avec les Anglais, tant ici qu'a Londres, à régler les bases d’une société anglaise. A la première éclaircie dans les affaires publiques, nous serons prêts à nous constituer. Cette constitution ne dépendra pas de l'émission des actions. Elle aura lieu auparavant. Tel est l’avantage de la loi anglaise. Ainsi, rassurez-vous. J'espère aussi qu'il
vous restera au moins cinq millions, tout consommé...
Signé : THOMÉ DE GAMOND.
Les Anglais exigent absolument que le transit soit donné à la compagnie du canal. Ce mot de transit est même pour eux plus magique que celui de canal. J'ai accédé, à condition que les actions de fondateurs sercnt portées à 25 millions, au lieu de 20. Le titre serait : Compagnie du Canal et du Transit de Nicaragua. Ils y tiennent.
Ainsi par le premier courrier, au lieu des 100,000 francs qu'on m'avait promis, je h’en recevais que 6,000, — car le convoi de M. Vital Roux en avait dépensé 5,000 en route; et dès cette date du 28 févricr, douze jours après mon départ, M. Thomé sentait que je ne pouvais vivre qu’en tirant sur lui pour 15,000 francs. Au courrier suivant, 15 mars, on reconnaît que tout ce que je possède doit être dévoré ; mais on m'assure que je puis compter avec certitude sur un envoi
(1) Ces appointements fixés par M. Thomé étaient de 4,000 francs par mois, pour M. Levasseur, de 3,000 pour M. Durocher, de 2,000, 1,500 et 1,000 francs pour les autres ingénieurs el chefs de service, et de 40 francs par jour pour les ouvriers.
largement réparateur pour le 2 avril, et, sans doute pour atténuer l'effet de cette déception et soutenir mon courage; on me laisse entrevoir une fortune personnelle d'au moins cinq millions. Que m'’importait alors cette fortune personnelle au milieu des inquiétudes dont j'étais assailli ? Je n'ai jamais touché un sou des cent mille francs d’appointements qui m'étaient attribués. Je ne songeais qu'à maintenir sans affront ma position menacée, jusqu’à ce qu’un secours efficace me permit de remplir ma mission. Les deux courriers du mois d'avril ne m’apportèrent que ce triste commencement de révélation sur la vanité de mes espérances et sur l’incorrigible optimisme de mon correspondant.
Paris, le 21 mars 4839.
Ce courrier est encore un courrier stérile! Malgré des efforts inouïs, je suis resté impuissant à satisfaire un devoir dont je mesure toute l'étendue. Je poursuis des négociations financières dont je tiens plusieurs pour certaines, et qu'il m'a été de toute impossibilité de faire aboutir avant ce courrier. L'inquiétude générale a été telle dans les esprits, par suite des appréhènsions de guerre, que, soit motif sérieux, soit prétexte, elles ont donné iieu à une cessation complète de toutes transactions de crédit, et a fortiori sur un crédit comme le nôtre n’offrant encore aucune garantie matérielle. C'est donc encore pour vous quinze jours à endurer une souffrance que je suis navré de ne pouvoir ni soulager ni partager.
Mais le calme ayant reparu, j'ai l'espoir assuré d'aboutir sous peu dejours pour des sommes assez rondes; ce qui me permettra de vous adresser des approvisionnements de toute nature dont
‘je vois que vous devez manquer... | |
Signé : THOMÉ DE GAMOND.
Paris, le 16 avril 1859.
LS Vous savez quelle espérance de terminer promptement voire affaire je nourrissais au moment de votre départ. Nous étions loin de prévoir alors les épreuves par où nous avons dû passer, et dont vous n'aurez jamais l’idée. Huit jours à peine
Il , 17
éties-vous parti, avant méme l'embarsuement de Vital (M. Vital Roux), le rembrunissement de l'horizon politique nous fermait d’une manière absolue tout concours de toute nature. Cette situa-
tion n’a fait qu'empirer depuis lors... C’est ce qui vous ex-.
plique la stérilité absolue de tous nos courriers.
Signé : THOMÉ DE GAMONL.
- Mais pourquoi alors cet envoi de quatorze personnes dont la traversée et les avances montaient à près de 30,000 francs, tandis que je n’avais pas moi-même la moitié de cettesomme pour suffire à d'immenses besoins ? Pourquoi cette installation à Londres d’un bureau de faiseurs anglais auquel je m'étais toujours opposé, et qui nous a coûté encore 30,000 francs, pour ne réussir qu'à nous discréditer ? Si j'avais eu ces 60,000 francs à ma disposition en Amérique, j'aurais constitué à San Carlos un noyau indestructible, à l'abri des événements et fournissant aux capitaux cette
* garantie matérielle qui, disait-on, manquait à l'affaire. On
en jugera par ce qui fut fait en quelques semaines avec des ressources dérisoires. J'aurais pu même rendre au général Martinez l’heureux service de lui avancer 25,000 francs
qu'ilm'avaitfait demander par notre représentant à Managua,
et dont le versement, sans phrases, entre les mains de son ministre des finances, eût été plus éloquent et pius décisif en notre faveur que tous les traités de transit et de chemins de fer signés à Londres. Mais Paris semblait pris de vertige. - Tout y était sacrifié à l'illusion et au rêve obstiné. Chacune
des lettres, dont je viens de citer quelques passages, conte-
nait plusieurs pages de détails sur des conférences de fantaisie où l’on répartissait les actions du canal, comme si tout le monde en voulait; sur un chemin de fer dont le matériel allait partir dans deux mois avec huit voiliers ; sur une vaste organisation de steamers maritimes devant embrasser les deux océans, et qui n’attendait que la ratification
à Ai
de mon traité pour s’élancer des docks Victoria; sur des combinaisons enfin, aussi ambitieuses qu'imaginaires, qui supposaient des vingtaines de millions en caisse; et je ne devais plus recevoir de cette source inépuisable, en paroles, que la honte pour dénoûment et des consolations dans le genre de celle-ci :
30 avril.
..... Ce qui me rassure un peu sur votre sort si difficile, c'est que je connais votre énergie indémontable pour sortir des situations suprêmes. Je vous vois faisant de la banque du territoire avec le président Mora (que je n’avais pas pu rejoindre, faute de moyens de circulation). Je ne vous vois que des terres pour battre monnaie ; mais y aura-t-il des acheteurs et de l’argent en proporlion de vos besoins ? Sans doute, vous aurez fait des land tickets susceptibles de circuler avec le concours des présidents. Enfin, je me livre à l’idée consolante qu'’ainsi abandonné à vos propres forces, vous agires au Nicaragua comme Bonaparte en Égypte, séparé de la mère patrie.
Battre monnaie avec des land tickets dans un pays sans habitants, où le terrain ne trouve pas d'acheteurs à 230 francs la cavallerie de 64 hectares, et où les dix-neuf vingtièmes du sol ne sont occupés que par la forêt vierge! Il fallait une imagination bien indémontable pour y voir un moyen de salut, au début même d’une telle entreprise. Personne n’était plus disposé que moi à imiter le général Bonaparte dans ses inspirations supérieures, ou plutôt à puiser dans mes propres inspirations le secret des solutions les plus hardies, et je m'avais pas attendu les conseils du dehors pour organiser des observations météorologiques, un bureau de statistique générale, des rapports médicaux, et des services administratifs qui fonctionnaient dès le premier jour. Mais le conquérant de l'Égypte disposait des millions du Directoire et des caisses publiques d'Alexandrie et du Caire. il pouvait se mouvoir librement dans le domaine livré à son génie. Il était servi à souhait par une science dévouée et
CA RARES DES CHAPITRE X, par des coopérateurs enthousiastes à qui rien ne manquait. Il n’agissait pas dans le vide. Il s’appuyait sur une armée, sur un peuple et sur l'impôt. Il avait donc tout ce que je n'avais pas, et me le donner pour exemple, dépassait la mesure des assimilations permises ; car tous les Bonaparte du monde n'auraient pu faire sortir de l’argent de terre, Là où le gouvernement lui-même ne trouvait pas 25,090 francs pour ravitailler les forts de San Carloset de Castillo, les deux boulevards de sa sécurité. | Cependant j'ai tenu bon dans cette situation impossible, jusqu’à l’heure où une catastrophe, venue encore de Paris, m'a frappé dans la seule force qui me restät, mon crédit personnel. C’est une histoire de moins de deux mois que je dois résumer ici sommairement par ses résultats, pour faire comprendre à ceux qui ne croient pas à la puissance individuelle, ce que l’on peut faire, quand on est libre de ses mouvements, même au milieu des plus douloureuses complications, avec la flamme sacrée pour unique moteur.
J'ai dit que San Carlos, situé sur la rive gauche du San Juan, au point où le fleuve sort du lac, m'avait paru, au premier coup d'œil jeté sur une carte du Nicaragua, devoir être Le siège américain de la direction du canal et l’emplacement de la future Constantinople du nouveau monde. La reconnaissance que j'en avais faite en 1858 m'avait confirmé dans cette appréciation, malgré l’état de misère et d'abandon de son fort et de ses habitants. Je ne crois pas qu’il existe au monde, étant donnée la création du bosphore projeté, upe position plus favorable à la surveillance de son exploitation, aux relations commerciales et maritimes, à la facilité des approvisionnements, et au développement d’une civilisation puissante, trouvant sous sa main tous les matériaux de sa grandeur. C'était donc sur ce point ignoré, peu séduisant d'aspect pour les yeux superficiels, que j'avais fixé notre
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quartier général, sûr que le fait seul de notre présence y attirerait tout ce qui lui manquait.
Le promontoire formé par le fleuve et par le lac s'élève des deux côtés, en pentes douces, jusqu’à un plateau de vingt mètres de hauteur, couronné par les ruines d’un ancien fort espagnol, aujourd’hui abandonné. Ce fort, élevé en 1666 pour arrêter les invasions des flibustiers ({), est carré de forme, très-solidement construit, avec fossés, pont-levis, casemates, cour intérieure et redan à chaque angle; et il pourrait être encore largement utilisé comme magasin, s’il y avait quelque chose à emmagasiner à San Carlos. On y jouit d’une vue admirable, et d’un air si pur, grâce au souffle constant des vents alizés chargés des émanations balsamiques de quarante lieues de forêts, qu'aucune affection de poitrine n’y résisterait à un séjour d’un mois. I y a. peu de spectacles plus saisissants qu’un coucher de soleil vu de cet observatoire, quand la sérénité de l’atmosphèere permet aux deux cônes loïntains de l’'Ometepe et du Madeira de se dessiner en noir sur le fond lumineux de lhorizon. La transparence de l’air y permet d’embrasser un périmètre de trente lieues, borné au sud par l’Orosi et le Miravalles, et se perdant au nord et à l’est dans les montagnes boisées de Costa-Rica et des Chontalès ; et si le canal était ouvert, on y pourrait compter, à quinze lieues de, distance, les navires qui déboucheraient du Pacifique dans le lac du Nicaragua.
Ce n’était là, toutefois, qu'une partie de l'emplacement dont la distribution et les avantages m'avaient frappé. De
(1) L'année précédente, le corsaire Gallardillo avait remonté le San Juan et pénétré jusqu’à Grenade (30 juin 1665). La construction du fort ne l’empêcha pas de reparaître une seconde fois en 1670 et d'obtenir les mêmes succès. C’est alors qu’un ordre royal décida la construction du fort Castillo, à douze lieues en aval du fleuve, qui fut terminé en 4675.
l’autre côté du fleuve, large à sa sortie de 350 metres, s'étend un second promontoire arrondi et en plaine, beaucoup plus vaste que le premier et borné lui-même au sud par un second fleuve navigable, le Rio Frio, qui descend des pla-
teaux costa-riciens et se jette dans le lac. C'était sur cette
espèce de presqu'ile, desservie, comme New-York, par deux artères latérales et s'étendant, comme Constantinople, sur les rives d’une mer intérieure, que devait s’asséoir, dans ma pensée, la capitale future de l’Isthme ; sauf à se répandre ensuite, si son développement l’exigeait, sur la rive gauche du San Juan, réservé d’abord aux bâtiments de la compagnie, et même au delà du Rio Frio, dont les bords pittoresques ne devaient pas rester longtemps inoccupés.
Sans doute, on ne pouvait s'établir sur ce triple rivage creusé en hémicycle, sans des travaux préparatoires. Les bords de la presqu'île, élevés d’environ deux mètres audessus du niveau du lac dans la saison sèche, sont baignés par les hautes eaux pendant six mois de l’année. C’est l’inconvénient général de toute la côte, résultant de l’envasement séculaire du lac et du fleuve, inconvénient qui disparaîtrait en grande partie avec l'ouverture du bosphore. Il y avait donc lieu de procéder, avant tout, à un exhaussement de la bordure du sol pour le rendre aussi salubre et aussi insubmersible que le relief de San Carlos. Mais quelle est la-ville un peu importante dont la fondation n’ait pas necessité des travaux bien autrement considérables ? Combinés avec la mise én œuvre du canal, ceux dont je parle n’eussent été qu'une opération de terrassiers, fort peu dispendieuse et, pour ainsi dire, inévitable.
Il fallait, en effet, pour dégager l’entrée du lac, faire disparaître un petit banc de sable, formé à l'embouchure du Rio Frio. En lui appliquant les grandes dragues à couloir de MM. Borel et Lavalley, si utilement employées à Suez, la presqu'île devenait leur déversoirnaturel ; etelle se trouvait.
du même coup, exhaussée, nivelée, assaïñie et prête à recevoir tous les aménagements et tous les appareils d’un port de commerce. Les matériaux de construction, argilé, chaux, pierre et bois, ne coûtaient que la peine d’aller les chercher. Une colline isolée, se dressant à un kilomètre dans l'intérieur, pouvait servir de centre administratif et religieux. Le Rio Frio, qui doit son nom à la fraîcheur de ses eaux, offrait à la consommation d’un million d’âmes, des ressources exquises et inépuisables, etaux entreprises agricoles et industrielles, une force motrice en même temps qu’un réservoir d'irrigation. Il ouvrait, en outre, à la circulation des produits de Costa-Rica une issue que la république cherche en vain dans son chemin du Nord, et commencait cette centralisation des cinq États de l’isthme, que ma concession de chemins de fer avait en vue. Quant aux approvisionnements, îls devaient arriver de partout, des Chontalës, de l’île d'Ometepe, du pourtour du lac et même du fleuve, car partout lanatureluxuriante du Nicaragua n’attend qu’un débouché pour suffire à tous les besoins, et notre expérience à San Carlos nous a prouvé qu’on pouvait se fier à la concurrence commerciale, pour faire descendre la vie matérielle à un bon marché fabuleux.
Il n’est pas jusqu’au voisinage d’une peuplade redoutée, celle des Guatusos, qui ne füt un avantage. Les Guatusos occupent, à une dizaine de lieues en remontant le Rio Frio, les premières déclivités de la chaîne du Miravalles. Ce sont des Indiens absolument sauvages, dont on ne parle qu'avec terreur et-que l'imagination populaire a généreusement dotés de tous les vices. Or, ces farouches Guatusos, que nous avons vus de près; n’ont d’autres viees que la défiance et la haine de l’oppression. On les gagne, comme tous les prétendus sauvages, avec üe bons traitements et de la lovauté. Nous en aurions fait des amis et des auxiliaires, si nos premiers rapports avec eux n'avaient pas été inter-
rompus par notre retraite; et, en les convertissant à la cause du travail et de la civilisaticn, nous obtenions le concours de plus de vingt tribus perdues aujeurd’hui dans les vallées inconnues des Alpes costa-riciennes, et dont quelques-unes, . à peau blanche, réalisent, dit-on, toute la majesté et tout l'éclat de la beauté caucasienne.
Mais la raison décisive de mon choix pour l'emplacement de la métropole centre-américaine, c'était la sécurité, l’étendue et l’accessibilité de son port, conditions qui ne se rencontrent nulle part ailleurs dans les immenses baseins de Grenade et de Managua. J'ai raconté, dans le premier volume de cet ouvrage (1), l'impression que me fit éprouver, à Rivas, l’aspect de la lagune éternellement battue, sur sa rive occidentale, par une espèce de marée montante, dont les vagues successives ressemblaient à celles de l'Océan. Ce phénomène de ressac, dû à l’action continue des vents alizés, commence juste à l'embouchure de la Sapoa, et rend toute la côte, de la Virgen au Tipitapa, à peu près inabordable à une navigation régulière. Il y accumule, de plus, des couches superposées de sable fin chargé de mica, qui reculent les profondeurs normales du lac quelquefois jusqu’à un kilomètre au large. Les Américains du transit ont dû construire à la Virgen pour y remédier une longue jetée en fer à cheval, | contre laquelle viennent s’amarrer leurs steamers. A Grenade, comme à Rivas, il faut se faire porter à bras d'homme pour s'embarquer même dans une luncha, et partout l’on peut se baigner à cent mètres du bord, sans perdre pied.
La côte opposée ne présente, il est vrai, ni lemême aspect, niles mêmes conditionsatmosphériqueset hydrographiques. Le souffle de l’alizé, arrêté par les montagnes voisines, ne s’y fait sentir qu’en pleine mer, etles eaux toujours paisibles, au lieu de se briser sur une marge arénacée, s’endorment
(1) Pages 177 et 178.
sons les frais ombrages de la végétation qu’elles activent. Mais c’est. de ce côté du lac que débouchent les trente ou quarante rivières qui l’alimentent, après avoir traversé les cienegas et les terres d’alluvion des Chontalès ; et comme aucun courant rapide n’entraine les vases qu’elles tiennent en suspension, ces vases ont fait de la rive orientale un immense marécage de boue (/odo) aussi peu abordable que l’autre. Il n’y a d'exception que pour quelques points, comme San Miguelito, protégés par des promontoires de roches volcaniques ou parleur éloignement des rivières. Voilà l’état vrai du lac du Nicaragua, tel que j’ai pu le constater en longeant, en pirogue, les cent lieues de ses rivages. Voilà ce qu'est devenu ce magnifique bassin, grâce à la non-construction du bosphore qui seul pouvait l’empêcher d’être comblé un jour. 11 n’y a qu’une section de son périmètre également affranchie du ressac et de la boue, celle que domine le fort San Carlos, et que traverse le double courant du Rio Frio et du San Juan.Fermé au large par un groupe d'îles qui lui font une ceinture, ce refuge figure un petit lac de quatre à cinq lieues de diamètre, toujours uni comme un miroir, et d’une profondeur variant de 3 à20 mètres. Toutes les flottes commerciales du monde pourraient s’y reposer et s’y ravitailler. Aucune facilité d'arrimage et de débarquement ne manque à son développement semi-circulaire, et il ne m’est pas démontré qu’on doive renoncer à l’espoir de trouver de la houille dans ses environs, comme on en a trouvé sur la plage même de la baie de Salinas.
Telle est cette merveilleuse position de San Carlos, peu connue même de ses riverains et qui séduira toujours un économiste habitué à voir au delà des agréments immédiats d’une localité. Je ne sais ce que l'avenir lui réserve ; mais ce dont je ne puis douter, c’est que, si j'avais eu seulement un million à ma disposition, il y aurait aujourd'hui sur cette berge déserte une ville de cent mille âmes, plus active que
Lima et plus morale que San-Francisco, quoique placée au cœur des gisements aurifères. J'avais fait dresser les plans du premier quai à construire sur la rive gauche. Nous avions exploré le Rio Frio pour connaître sa direction et ses richesses forestières ; et je ne pouvais jeter les yêux, du haut de la vicille forteresse espagnole, sur cette vaste enceinte de verdure encadrant une mer d’eau douce, sans la peupler de toutes les splendeurs et de toutes les vitalités de la civilisation. Je lui avais donné, dès 1857, le nom de Félicia ; non par puérile vanité, mais parce que j'espérais bien en faire la plus heureuse comme la plus éclairée des cités américaines, Opérant sur table rase, je n’avais à tenir compte que des principes, et surtout du premier de tous, la liberté et la responsabilité individuelle. J’allais donc tenter cette grande épreuve, d'apporter de toutes pièces sur un terrain libre, la science, l'industrie et la moralité de l’Europe, et de remplacer toutesles conventions autoritaires et toutes les législations compliquées qui nous écrasent, par le. simple mécanisme du droit absolu. L’exemple de Costa-Rica, arrivé si soudainement à une intensité de vie sociale dix fois supérieure à la nôtre, prouve que les principes sont des sources de fortune aussi bien que d'ordre et de sécurité. Félicia serait donc maintenant pour la France, si j'avais pu m'y fixer, un marché plus précieux que Mexico, et une colonie plus féconde que l’Algérie ; champ d’asile ouvert, d’ailleurs, à tous les déshérités de la politique personnelle, comme à tous les vaincus de la barbarie renaissante, et qui profiterait largement des courants d’émigration provoqués, depuis Sadowa, par les envahissements de la Prusse.
Ce beau rêve a été brisé un jour par une catastrophe inattendue etincroyable,mais non sans avoir laissé entrevoir,par des résultats acquis, combien sa réalisation eût été facile. Il n’y avait sur le plateau de San Carlos, au moment de notre arrivée, qu'une misérable population indigène de 125 per-
sonnes logées dans 12 maisons en palmes, y compris 65 soldats formant la garnison d’un petit fort construit au sommet de l'angle du promontoire (1). Au bout d’un moïs, Le 30 avril, le chiffre des habitants était de 200, et celui des maisons de 30; et la valeur de ces propriétés avait triplé. Nous avions construit un four en maçonnerie qui nous fournissait du pain excellent, dont le goût s'était si rapidement propagé que le gouverneur de la place ne voulait plus de la tortilla nationale, et que les embarcations du passage nous en demandaient des fournées. On avait jeté un petit débarcagère sur la pointe du lac. Deux rues étaient tracées, portant les noms aimés de Mora et de Martinez. Une scierie, installée sous un grand hangar, débitait les planches nécessaires à nos constructions. Les canots de notre flottille. munis de boîtes à lettres, nous mettaienten communication constante avec Greytown et avec nos brigades du fleuve, Nous aurions même spontanément rétabli le transit si j'avais eu Sous la main trois petits bateaux à vapeur; car la dernière concession de ce fructueux privilége ayant été annulée dès le 23 mars, par un décret du congrès, le général Martinez s'était empressé de nous l’accorder (2). Nous disposions donc, par le canal, par le transit et par les chemins
(1) J'emprunte ces indications à des tableaux slalistiques dressés par mes ordres, dès le premier jour, et embrassant la population, les constructions, le mouvement commercial et maritime, et jusqu'aux Yaleurs immobilières. On comprend quel intérêt auraient eu ces tableaux si l'expérience avait été poursuivie, et s’il était sorti une ville puissante de cet embryon de quelques Français, échoués sur un roc dénudé. Ce service, ainsi que celui des observations météorologiques, avait été confié à un jeune ingénieur, M. Henri Peudefer, qui, depuis, a acquis, sous le nom d’Henri de Parville, une rapide notoriété scientifique. 1
(2) Voir aux notes et documents, n° 8, le texte de cette première concession de transit, rédigée, traduite, présentée, adoptée et signée en trois heures.
de fer, de toute la circulation et, par conséquent, de toute
la richesse du pays. C'était à nous à ne pas laisser péricliter cette fortune inouïe, équivalant à une souveraineté économique.
J’avais fait prévenir tous les riverains du San Juan, quelle que fût leur nationalité, que non-seulement je respecterais la propriété privée reposant sur des titres réguliers, mais que je donnerais des titres gratuits de propriété, au nom de la compagnie concessionnaire, à tous ceux qui auraient bâti une maison, défriché un espace ou créé une plantation quelconque. ‘Je n’y mettais d'autre condition que de se soumettre aux servitudes qu’exigeraient l'entretien et l'exploitation du canal. C’est par cette reconnaissance du premier des droits, le droit du travail, que j’ai inauguré mon administration, à la grande satisfaction même des Américains. J'avais imaginé de détacher ces titres-coupons d’un livre de souche, en double expédition, avec colonnes de mutations et d'emprunts, véritable livre d’or de la propriété territoriale, sur lequel toute la république aurait tenu à s'inscrire, et qui aurait supprimé d'avance tous les procès ruineux et toutes les complications hypothécaires.
Nous commencions à peine, et déjà tous les yeux étaient tournés de notre côté. Le Centro-Americano, de Grenade, constatait dès Le 15 mai, d’après le rapport unanime des voyageurs, que la vue de San Carlos indiquait « un progrès admirable en population et en industrie. » Il s'était produit presque instantanément un ébraulement général de producteurs, d'ouvriers, de spéculateurs et de fournisseurs de tous genres. Les Indiens de l’Ometepe et du San Miguelito étaient accourus dans leurs pirogues chargées de fruits et de volailles. Le roi de Blewfield nous avait envoyé son frère à la tête de douze abatteurs de bois, payés 2? francs 50 centimes par jour, et l’on annonçait qu'un autre convoi de quarante Mosquitos nous serait amené par un noir nommé
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L'EXPÉDITION DE 1859. 269 Dickson, très-influent sur la côte de l'Atlantique. De New- York, de Colon, de Panama, de la Havane, de Saint-Thomas et de Carthagène, m'arrivaient par chaque courrier des offres de service, qui me prouvaient que ni les bras ni les hommes spéciaux ne manqueraient à notre appel. M. Masseras, rédacteur en chef du Courrier des États-Unis, m'écrivait que son bureau était encombré de propositions de concours. Un mülâtre d'Haïti, recommandé par un consul de France, sollicitait le monopole des approvisionnements à prix réduit, ce qui lui fut, bien entendu, refusé. Un ingénieur de la Jamaïque, autrefois attaché au chemin de fer du Panama, m'offrait sept ou huit mille noirs à 5 francs par jour, pour travailler au canal; et plusieurs milliers de Français s'étaient réunis en meeling à San Francisco, pour nous manifester leur vœu collectif de venir, à mon premier signal, se ranger en masse sous notre banniere,
Sans doute, nous n'avions pas échappé, par un miracle exceptionnel, aux embarras, aux privations momentanées, et même aux souffrances inévitables des enfantements labovieux (1). Il y avait eu quelques accès de fièvre pendant la
(1) Je ne parle pas des serpents ct des insectes, ces fléaux de certaines régions du tropique. On s’en aperçoit à peine au Centre-Amérique; on ne s’en apercevrait pas du tout, si on pouvait y apporter Ja propreté et le confort de l'Europe. J'avais, en arrivant, offert une prime de À fr. par tête de serpenr. On m'en apporta quatre ou cinq bottes, une quarantaine, de la plus belle espèce des trigonocéphales, et ce fut tout. 11 n'y en avait plus à 2 kilomètres à la ronde. Aucun Français n’en fut atteint. Un de nos ouvriers indiens, qui en avait été mordu en travaillant dans les bois, fui guéri en deux heures par de lammoniaque et une ligature. Tous les hommes étaient d'ailleurs munis de leur petite fiole d’alcali, et personne ne songeait à ces prétendus dangers que l'imagination grossit et qui ne devraient effrayer que les femmes. Les crocodiles du lac n'ont jamais empêché personne de s’y baigner, et notre présence prolongée aurait eu probablement pour effet de les faire disparaitre, comme les requins ont disparu de la rade de San Francisco.
remonte du fleuve en plein soleil et Le séjour à bord du vieux steamer. La nostalgie s’en était mêlée chez les esprits faibles, dépaysés de léurs habitudes et trop exigeants de bien-être immédiat. Mais, aussitôt que l’abri provisoire eut été échangé contre la demeure fixe du plateau, nous aurions pu, à la rigueur, nous passer de médecin et des trois quarts de notre pharmacie. Un seul accident déplorable a attristé notre passage, la mort d’un jeune ingénieur plein d’espérances et de bonne volonté, M. Mulot, qui avait été envoyé en mission à Greytown. Tombé,par.des entraînements irréfléchis, entre les mains d’un groupe de viveurs, habitués à boire du rhum à pleins verres, on le mitsans transition à ce régime assassin, et au bout de quatre jours, il était emporté par une congestion cérébrale. Ce sont des excès de cette nature qui expliquent les crises de mortalité dont on s’épouvante à distance. D’autres causes transitoires, telles que le changement subit d'alimentation, le défaut de légumes et l'humidité excessive de l'atmosphère (1), devaient amener aussi quelques perturbations hygiéniques. Elles auraient complétement disparu avec une organisation plus confortable et des travaux de comblemenñt autour de notre domaine, c’est-à-dire avec de l’argent. Abandonnés, comme nous l’étions, par nos auxiliaires de Paris, nous n’en avons pas moins maintenu notre état sanitaire dans une moyenne très-satisfaisante, et cette courte expérience du climat du Nicaragua, faite dans les conditions les plus défavorables, est la meilleure réponse qu’on puisse opposer aux objections relatives à la salubrité du pays.
Nos ressources alimentaires consistaient en farines des:
(M) Voir aux notes et documents, n° 9, quelques-uns des tableaux d'observations météorologiques tenus à San Carlos, pendant les mois de juin et de juillet, en pleine saison des pluies. Ces observations sont les seules qui aient jamais été organisées dans l’Amérique centrale, à l'exception de celles du collége des Jésuites de Guatémala.
États-Unis, vins de France et d'Espagne, volailles, cochons, fruits et légumes du pays, gibier des environs et poissons du lac et du fleuve. Le pain nous revenait à 50 centimes la livre, parce que nous subissions la loi des approvisionnements hâtifs et de la cherté des communications, et que je devais faire entrer en ligne de compte les 10 francs par jour de l’ouvrier investi des fonctions de boulanger. Mais je lui avais déjà proposé de prendre, à ses risques et périls, la direction de sa nouvelle industrie, avec une commandite temporaire de l’administration pour l'achat direct des farines à Saint-Thomas, et la concurrence aidant, nous aurions eu, avant six mois, du pain à meilleur marché qu’à Paris. Le vin était plus difficile à obtenir, du moins à des prix modérés (1), et sa privation soulevait des plaintes amères. Aussi avais-je songé à y suppléer en utilisant les fruits exubérants du pays par la fermentation ou par la distillation, et nous avions tenté un premier essai sur des bananes. C'était une seconde industrie à créer, dont je n’avais pas le mérite de , l’invention, car les Indiens qui font du pulque avec l’aloës, et de la chicha avec du maïs, fabriquent aussi une sorte de cidre tres-agréable avec la petite pomme du manzanillo, On m'avait même fait boire, un jour, dans une maison de
(1) On trouve presque partout dans l'Amérique centrale du vin à 1 dollar la bouteille. C’est ou du bordeaux ordinaire, qualifié margaüx ou saint-julien, ou du vin d’Asti, ou du vin du Midi, venant de Gênes, et surtou# de Marseille. Le bordeaux est bon, quelquefois excellent, et la maison Hue et compagnie le vend en gros, à Panama, à 1 fr. 95 cent. la bouteille. L’Asti est passable ; seulement, comme les vins d’Espagne et de Californie, il est trop alcoolisé pour ces climats ardents. Mais les vins de Gênes et de Marseille sont en général détestables, et ils ne le cèdent en falsifications, souvent dangereuses, qu'aux vins de Kiel, d’Altona et de Hambourg, appelés impudemment vins de Bordeaux, dont l’abominable industrie empoisonne, depuis quelques années, toute l’Amérique espagnole, au grand dommage de nos producteurs. Quand donc y aura-t-il des lois efficaces contre la piraterie commerciale ?
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Pueblo-Nuevo, du vin dé maragnon (pomme d’acajou) que j'avais trouvé délicieux, et je ne voyais pas de raïson pour qu'on ne tirät pas le même parti des sapotes, des sapotilles, des mameilles, des ananas, et surtout des mangos qui jonchent le sol dans toutes les grandes haciendas de l’Isthme.
Quant à la viande de boucherie, nous n’étions pas encore assez nombreux pour qu’on püt nous en fournir régulièrement, si ce n’est en bandelettes de tassao. Le tonnage d’ail-
leurs des pirogues de la côte des Chontalès ne comportait
pas un transport de bœufs, et j'avais projeté d'aménager en chalands toutes les vieilles coques de fer du transit, pour les faire servir au ravitaillement des deux forts, et mème de Greytown. En revanche, les poules indiennes, qui nous coûtaient d’abord 5 franes pièce, étaient descendues à 1 franc, et l'abondance du gibier et du poisson dépassait tous les besoins. Le poisson n'avait plus de valeur vénale. Il suffisait d'aller passer une heure dans une barque pour en rapporter un boisseau. On en pêchait quelquefois d'énormes, de plus d'un metre de long, dont la chair avait le goût du thon et pouvait être préparée pour l’exportation. Le gibier n’exigeait qu’une excursion dans les bois voisins, peuplés d'agoutis, de chevreuils et de perdrix grises ; et les bords du Rio Frio étaient si riches en iguanes que j'en avais compté plus de quarante dans une promenade.
Il y avait donc autour de nous tous les éléments essentiels d’une colonisation. San Carios était même plus favorisé sous ce rapport que les villes de Grenade et de Léon. Dès le second mois, nous comptions trois posadas. Notre petit port ne désemplissait pas. Il avait enregistré près de 700 tonneaux de marchandises (677), du 1° au 30 juin. L'ordre et l’activité régnaient sur ce plateau jusque-là si misérable. Les indigènes se sentaient entraînés par notre exemple, et
bâtissaient aussi des maisons neuves. Notre fanfare sonnait . la diane du travail pour tout le monde. Ma bibliothèque, devenue bibliothèque publique, était la seule du Nicaragua, et si notre position avait pu être maintenue, si j'a. vais été en mesure de remplir les obligations contractées à Paris, si un coup de foudre surtout n’était pas venu renverser cet échafaudage, on aurait bien vite oublié les souffrances du début au spectacle des transformations accomplies comme par enchantement.
La plus lourde de mes obligations était l'entretien. des trois brigades chargées des études de la ligne. Celle de l’isthme de Salinas, organisée dès le 16 avril, le lendemain de mon retour de Managua, et composée de huit à dix personnes, réclamait seule plus d'argent qu’il ne m'en restait, et je ne puis attribuer son insuccès qu’à l'insuffisance, de ses moyens d'action (1). M. Durocher m'avait d’abord annoncé, dans une lettre de dix lignes, qu’il avait trouvé deux passages praticables entre le lac et le Pacifique, et qu'il espérait en trouver un troisième encore plus avantageux. Toutes mes prévisions se trouvaient donc réalisées. La combinaison politique de la convention de Rivas reposait sur un fait matériel constaté par la science. Cette grande nouvelle nous arriva vers le milieu du mois de mai, après avoir fait le tour de la république; puis, je n’entendis plus parler de M. Durocher. Je sus seulement, par les journaux, qu'il avait rencontré à l’hacienda de la Sapoa un accueil peu hospitalier, et qu’il en était résulté pour lui quelques privations. Aucun rapport ne m’a jamais été adressé sur cette exploration capitale. On ne jugea pas sans doute que mon intelligence fût à la hauteur d’un semblable document. Mais il paraît que la conclusion dernière de M. Durocher ne ménagea pas plus la coupure de Salinas qu'il n'avait
(1) Cette exploration d’un mois a coûté environ 12,000 francs. Hi 18
ménagé la canalisation du San Juan, et d’après cette autorité souveraine, le projet fut condamné à Paris, dans le milieu où s’agitaient les intérêts du canal. I1 m'arriva même de lire, par hasard, cette condamnation sans appel dans une publication dont l’auteur parlait des lieux en témoin oculaire, tandis qu’il était à ma connaïssance particulière qu'il n’y avait jamais mis les pieds. |
Les nivellements du fleuve ne devaient pas être plus heureux. Je les avais confiés d’abord à M. Tricotel, assisté de sept ou huit conducteurs, et je lui avais remis une première somme de 5,000 francs, pour faire à Greytown les achats nécessaires d’embarcations, de matériel et de provisions. M. Tricotel, qui professait une foi robuste dans son génie, ne possédait aucune des qualités nécessaires pour être même un simple conducteur. Nature essentiellement dénigrante et personnelle, il n'avait d’autres idées que celles de l’école, et d'autre but que sa suprématie. Ce n’était pas seulement un élément inférieur, c'était un élément funeste, un ferment de discorde, une intelligence dévoyée, qui faisait tache dans le mflieu en général bien intentionné où il prétendait tout diriger. Je lui avais donné ses instructions dès le 22 avril, et je comptais qu’en ne perdant pas une minute, l'opération du nivellement pourrait être achevée dans deux mois, c’est-à-dire avant les pluies continuelles de l'hiver. Sa première inconvenance, en se rendant à son poste, fut de parler publiquement du canal, en présence des Américains et des hommes du pays, comme d’une œuvre impraticable, qu’il ferait abandonner à Paris, parce que seul il pouvait trancher la question, en vertu d’une mission secrète (1). On comprend la joie de nos en-
{1) Il avait écrit à M. Thomé le 9 avril, douze jours après le rapnort collectif rédigé par M. Durocher : — « Nous regardons tous votre «avani-projet comme réalisable, sauf des Modifications que vous y
nemis et le découragement de nos partisans, à cette déclaration émanée d’un homme qui prenait le titre d’ingénieur en chef de la compagnie. M. Armieux, que j'avais placé sous ses ordres, s’en sépara avec éclat, au bout de huit jours. Je donnai tort à M. Armieux, par respect pour la discipline, mais j'avais compris que le chef ne savait ni commander ni obéir, et je n’eus pas plus à me louer de ses services que de son attitude. |
. Les premiers piquets ne furent posés que le 9 mai. M.Tricotel ne quitta lui-même Greytown que le 17, et, malgré la facilité d’une maison flottante qui permettait d’aller vite, il n’arriva au Colorado que le 29. Dans l'intervalle j'avais chargé M. Armieux de procéder aux mêmes opérations en amont du fleuve, à partir du rapide de Mathuca. Mais les dernières nouvelles de Paris m’interdisaient tout établissement trop coûteux. M. Tricotel avait gaspillé une partie de ses ressources en dépenses ineptes (1), et m'avait laissé des sommes considérables à payer à Greytown et sur toute sa route. Le moment vint où il ne fut plus possible de continuer l'entretien de ces deux sections, et je dus expédier anx ingénieurs l’ordre de rentrer à San Carlos. M. Tricotel alors se mit en révolte ouverte avec toute sa brigade qu’il avait façonnée à l’insubordination, et il termina ainsi par un
« apporleriez vous-même si vous étiez sur les lieux. » Et il le priait de me demander son retour en France après les études, comme étant seul en état de discuter et d'approfondir avec lui l’ensemble du projet
(4) Il avait acheté, entre autres choses, 100 litres d’eau-de-vie, sous un climat où elle est mortelle, 200 livres de sucre, 200 livres de viande salée, quatre dames-jeannes de vin d’Espagne, neuf jambons, toutes choses qui fureñt perdues, des matériaux qui ne purent pas servir, etc., et lorsque je lui demandai, plus tard, comment il avait apporté si peu de discernement dans l'emploi des fonds que je lui avais remis, il me répondit simplement qu'en France les ingénieurs étaient les seuls juges de leurs dépenses. dans la limite du crédit qui leur était ouvert.
LS
scandale public, une mission qui ne m'avait causé que des déboires, et qui nous avait discrédités sur tout le parcours du fleuve (1).
Je n’ai pas besoin de dire que de pareils essais, dont les résultats ne m'ont jamais d’ailleurs été communiqués, sont pour moi comme non avenus. L'expédition de 1859 était frappée d’impuissance par le choix de ses agents, aussi bien que par la pénurie de ses moyens. Elle n’a prouvé qu’une chose, la facilité que rencontreraient des hommes de cœur et de bonne volonté à s'établir dans cet admirable pays, et la va-
nité des menaces et des complications politiques pour em-
pêcher une œuvre de civilisation et de paix. San Carlos aurait pu se passer de soldats. Nous étions, seuls, assez forts pour y défendre nos droits et notre nouvelle nationalité. J'en étais arrivé à tout prévoir et à tout accepter, même l'abandon absolu. Je m'étais arrangé pour y organiser des travaux productifs qui nous permissent de traverser les mauvais jours, et nous y serions peut-être encore, sans une foudroyante nouvelle apportée par le courrier de Southampton du 2 mai. ù
Cette nouvelle, qui avait déjà produit un effet désastreux à Saint-Thomas, à Colon, à Panama et à Greytown, c'était le refus de M. Thomé de payer, faute de fonds, deux traites tirées sur lui, de Colon, en payement de quelques marchandises, non pour quinze mille francs, mais pour moins de 1,500 (2). Les traites étaient revenues protestées, et elles s’étaient promenées sur toute la côte, comme le témoignage irrécusable de notre insolvabilité. On ne pouvait m'atteindre d’un coup plus terrible. Mon crédit et mon prestige personnels, jusque-là intacts, n’y résistèrent pas. Tous nos enne-
(1) Tous ces faits ont été rappelés en 1862, devant le tribunal de Versailles, dans un procès que M. Tricotel a perdu contre des tiers. (2) L'une de 870 et l’autre de 579. — Total, 1,449 francs.
L'EXPÉDITION DE 1859. D ri
mis du Nicaragua en prirent texte pour nous traiter sans ménagements. Je tombaïs en une heure de la hauteur morale où je m'étais placé, au niveau des aventuriers de bas . étage. Que se passait-il donc à Paris pour qu’un pareil acte de folie eût été possible ? La lettre du 30 avril dont j'ai cité un extrait ne m’en disait pas un mot. Mais, un an plus tard, parcourant un registre de fantaisie, composé après coup par M. Thomé pour résumer les comptes de son administration, j'eus la curiosité de vérifier l’encaisse de cette date du 30 avril, qui était celle du protêt. L’encaisse montait à 2,105 francs 95 centimes, plus qu'il n’en fallait, par conséquent, pour faire honneur à ma signature. Il est vrai que le livre entier n’était qu’un tissu d’impostures, et je ne sais encore aujourd’hui si j’ai dû cette immense douleur à une simple légèreté ou à une trahison.
Or, au moment où le gouffre de la banqueroute s’ouvrait ainsi sous mes pas, je recevais de M. Levasseur, resté en négociation à Managua, un nouveau traité du transit qui pouvait tout sauver s’il était compris en Europe, mais qui exigeait une solution immédiate, caril emportait l'obligation de verser 200,000 francs de cautionnement dans le délai de six mois. Je convoquai les chefs dela colonie et je leur exposai la situation. Tous furent d’avis que je devais porter moimême ce traité à Paris, etrevenir après la saison des pluies, avec le matériel du transit. Mon parti fut pris séance tenante. Je laissai mes pouvoirs à M. Levasseur. Je fis mes adieux à San Carlos, dont toute la population française et espagnole me témoignait l’attachement le plus chaleureux. Toutes les autorités m’accompagnèrent jusque dans le fleuve. Le canon du fort me salua de ses volées. Celui de Castillo en fit autant le lendemain, quand je franchis la barre de son rapide ; mais je partais avec des appréhensions et des pressentiments que l’événement n’a que trop justifiés. J’emportais dans ma barque solitaire la fortune du canal. Je ne devais plus ren-
contrer que le déchaînementaveugle des plus tristes passions et la série non interrompue des plus douloureuses péripéties. J’ai eu des défaillances. Je ne suis pas taillé en hercule. J'ai senti plus d’une foismes forces physiques déserter une lutte inégale. Tout crouläit en moi sous les cowps répétés d’une destinée inexorable; tout croulait, excepté ma volonté. - Quelque chose brillait encore dans cette nuit profonde, que toute la perversité humaine n’avait pu éteindre, ma conscience. Conscience et volonté sont restées inviolées quand mon être entier s’anéantissait. Ce sont elles qui me dictent le récit où je vaisentrer,et qui me donneront la force d'aller jusqu’au bout. |
Les hommes et les choses de mon temps.
LE TRANSIT. — CONSTITUTION DU 22 OCTOBRE. — MA RETRAITE. — FOLIES ET DÉCHÉANCE DE MES SUCUCESSEURS. — BILAN DÉPOSÉ. — SITUATION EN AMÉ- RIQUE. — LIQUIDATION DE LA COLONIE. — NOUVELLES NÉGOCIATIONS. —
AFFAIRE LEVASSEUR ET LOOS. — LA JUSTICE GRATUITE EN FRANCE. — GENÈVE ET COSTA-RICA. — NOUVELLE CONCESSION DU CANAL. — MES SPOLIATEURS DANS L’'ISTHME. —RÉVÉLATIONS. — JUGEMENT DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE. — SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION.
M. Thomé est un homme de soixante ans, Le front chauve, légèrement voûüté, ne regardant jamais en face malgré le voile protecteur de ses lunettes, et dont les manières et les paroles produisent l'effet de la glu. Sa conversation et son style sont du placage; les locutions cherchées, les axiomes convenus, les redondances sonores y abondent; mais le
(1) La plupart des faits signalés dans ce chapitre ont été, en 4864, l'objet de deux plaintes en police correctionnelle, lesquelles n’ont pas paru dignes d’une poursuite d'office. Je n’avais aucun moyen de forcer l’action de la justice. Je ne pouvais, d'un autre côté, accepter la responsabilié de la situation qui m'était faite par son abstention. J'en a; appelé à la: véritable justice gratuite de mon pays, celle de l'opinion publique.
mielleux de sa diction et de son contact désarme l’investigation et la sévérité. Doué, d’ailleurs, d’une souplesse rare de flatteries, de diversions subites et d’insinuations inquiétantes, il déconcerte la condamnation la plus motivée par l’imprévu et l'audace de ses démentis. J'ai vu des hommes qui m’avaient écrit contre lui les lettres les plus accusatrices, redevenir ses esclaves au premier appel. Son action sur les caractères faibles et mobiles était irrésistible. Toujours maître de lui et cuirassé: contre les reproches, ses colères mêmes étaient calculées et fictives. Il avait, de plus, emprunté à l’école saint-simonienne, qui n’a jamais été une école puritaine, des théories commodes dont il savait se faire un bouclier dans les circonstances difficiles, et il y avait ajouté, à son usage, un certain nombre de principes pratiques qui répondaient à tout, et ne laissaient aucune porte ouverte à la contradiction.
Quand je le revis à Paris, il ne se justifia pas. C'était un de ses principes que toute récrimination à l’égard d’un fait accompli était l'indice d’une nature inférieure qu’il fallait écarter. Il écartait ainsi, sans scrupule, tous ceux qui le gênaient, même ceux qu'il avait ruinés, et je ne devais pas tarder à en faire l’expérience. Pas une de ses lettres postérieures au protêt des traites ne faisait mention de cet incident. Il ne m’en parla incidemment que pour se poser en victime. Il me fit un tableau désolant des épreuves qu'il avait subies, et un autre tableau plus intéressant du courage et de l'intelligence qu'il avait déployés depuis mon départ. Il se plaignit de tous ceux qui l’entouraient, me signala une conspiration ourdie contre son autorité jusque dans les bureaux de la rue de Provence, traita fort dédaigneusement les éléments inférieurs qui peut-être s'étaient aperçus de sa propre incapacité, et joua jusqu’au bout, pour me rassurer, la comédie du justum et lenacem propositi virum. Il était seul resté inébranlé au milieu des orages. If
avait soutenu l’entreprise à force d’héroïsme, et je lui devais des remerciments. Je me le tins pour dit. Je n'avais nulle envie de récriminer. Je pensais à notre pauvre colonie d’Amérique et à mon retour attendu avec le matériel du transit. L’arrangement de Villafranca dont j'avais appris la nouvelle en pleine mer, semblait mettre un terme aux complications politiques auxquelles M. Thomé attribuait ses désastres. Je m'efforçai d'oublier le passé pour ne plus songer qu’à le réparer.
Cette réparation était facile s’il y avait un seul mot de
vrai dans toute la correspondance de mon associé; car j’apportais à la fois les ratifications et le transit. Le transit surtout, qui n’exigeait qu’un capital restreint, était un moyen indirect de remonter l'opération du canal, par le double fait de la prise de possession de son parcours et des bénéfices énormes qu'il devait procurer. Or, trois jours après mon départ de Southampton, le 18 février 1859, M. Thomé avait signé à Londres, avec M. Rodney Croskey, une convention préliminaire qui supposait la certitude de l’établir, et son premier courrier me disait, en effet, avec son assurance ordinaire :
28 février 1859.
Aussitôt l’arrivée des ratifications, dans trois mois, sept steamers partiront des docks Victoria, à Londres, où ils sont, pour Salinas-Bay, où ils arriveront en quatre mois. Ce serait donc dans sept mois qu'ils se présenteraient à Salinas pour y recevoir les premiers passagers des lignes de traversée pour Vancouver et l'Australie. Nous devons donc être en mesure de faire transiter à cette époque. Nous établirons deux petits barrages provisoires pour exhausser la surface du fleuve aux rapides pour faire passerles mêmessteamersdirectementde Greytown à Sapoa, sans transborder. Notre chemin de fer de Sapoa à Salinas doit être prêt à cette époque. Pour cela, il faudra que je m'en mêle. Ce chemin ne doit pas être, selon le plan actuel, un simple planroad, mais une voie aussi solidement établie que celles d'Eu-
rope, pour transiter non-seulement les passagers et les 300 tonnes de chaque paquebot, mais pour transiter des cargaisons entières de voiliers sur des trains de 200 tonnes, traînés par des lo- . .comotives chauffées au bois,etcommencer en petit le mouvement fragmenté du canal de Nicaragua. Déjà je pense à faire passer par cette voie les barils de nos baleiniers, qui stationneront à Salinas, feront ainsi deux campagnes pour une, et ne reviendront plus en Europe qu'après l'ouverture du canal, etc., etc.
Puis, pour confirmer tous ces heaux projets et leur donner, pour ainsi dire, un caractère officiel, il les avait fait publier par un journal espagnol, l'Eco hispano-americano, dont les informationsjouissaient d’une grande autorité au Nicaragua. Cette prise anticipée du transit, sans titre et sans droit, avait même singulièrement blessé les susceptibilités locales et avait ajouté aux difficultés que je rencontrais à Managua. Cependant il n’en fut plus question pendant deux mois. Mais le 30 avril, le lendemain ‘des traites protestées, dans une lettre de six pages d’un décousu inouï, M. Thomé m'écrivait, oubliant complétement sa nouvelle du 28 février :
. J'ai ouvert à Londres des négociations pour une affaire de transit. On a goûté l'affaire et on me proposait récerhment de faire une affaire de transit isolée, laissant le canal de côté, autre grand danger qu'il fallait éviter à tout prix ; car une telle campagnie de transit n'aurait plus eu de souci de faire le canal, et .l'eût même entravé... Que faire alors ? Une seule combinaison m'a paru possible pour sauver la concession, la faire vivre, la faire vivre dans l’aisance et réserver tout l'avenir. C'est celle à laquelle je me suis arrêté. Elle consiste à constituer d’abord la société du canal et à faire faire le transit par la compagnie. du canal. | ' Le prospectus anglais que j'ai préparé et dont je vous envoie l’exemplaire français vous expose ce plan financier... l'affaire esi parfaitement comprise et fort goûtée à Londres, où le canal est apprécié aussi, mais comme une affaire à longue portée, tandis que le transit est regardé comme une affaire immédiate-
ne
ment liquide. C’est pourquoi ontient à faire figurer le transit dans le titre de la société. C’est le transit qui accrédite le canal...
Je supprime deux pages de détails sur le plan financier et l'opération matérielle. M. Thomé était intarissable une plume à la main, et les engagements écrits ne lui coûtaient rien. Mais enfin, pour peu que la convention Croskey et les prospectus annoncés eussent une base quelconque, le traité du transit devait tout aplanir. Il ne nous donnait pas, il
est vrai, un privilége exclusif, car le congrès avait commis
l’imprudence de proclamer le transit libre; mais, en s’appuyant sur ce transit libre, il nous accordait le monopole de la seule route térrestre ouverte entre le lac et le Pacifique. La liberté était donc dans les mots, et le privilége dans le fait. Il ne s'agissait que de faire comprendre cette situation aux intéressés et d'utiliser les prétendus concours ralliés à Londres par M. Thomé. Cette négociation dura trois mois, nécessita plusieurs voyages coûteux, augmenta ma collection de lettres fantastiques pleines de déclarations mensongères, et finit par un échec radical qui emporta du même coup le bureau de Londres, où jamais un homme sérieux ne s'était aventuré. ; Il fallait se retourner du côté de la France. Nous avions des relations avec le prince Alphonse de Polignac, dont le frère faisait partie de notre personnel d'Amérique. Ces relations donnèrent naissance à une nouvelle combinaison ; et Le 22 octobre 1859, par le ministère de M. Charles Mevil, consul général du Nicaragua, fut signé un acte statutaire constituant un sociétée anonyme, au titre étranger, pour la mise en œuvre du transit. Le conseil, qui ne se composait d’abord que de six membres, parmi. lesquels figurait le colonel. Le Mat, ami particulier du prince de Polignac, ne tarda pas à se compléter par l’adjonction de MM. le duc de Berwick et d’Albe, le duc de Valmy, Murphy, Gauthier, etc.;
et si les grands noms ont une valeur quelconque en affaires, il devait être en mesure de réaliser facilement le petit capital de quelques millions nécessaire pour le cautionnement, l'achat du matériel et l’organisation du service.
Mais, avec les éléments nouveaux entrés à la suite de M. de Polignac, s'était glissé dans le conseil un esprit de réaction aveugle contre le passé, et des prétentions démesurées pour l'avenir. Ses membres ne savaient rien de l’opération du canal, si ce n’est qu’elle avait échoué. Comment? Par quel enchaïînement d’imprudences ou de malheurs? Peu leur importait. Les deux organisateurs de l’entreprise ne leur étaient pas plus connus l’un que l’autre. Seulement l’un était souple, cauteleux, flatteur, prêt à toutes les concessions, et se présentant d’ailleurs comme une cheville ouvrière indispensable. L'autre allait droit au fait, signalait les nécessités pressantes, dérangeait des calculs de plaisir ou d’ambition, et ne se sentait pas disposé à sacrifier encore une fois la réalité des choses à des réveries." Ce dernier, d’ailleurs, étant seul en vue, portait seul aux yeux distraits la responsabilité de l’avortement. C'était même sur lui que s'étaient rués les commentaires violents de la presse américaine, à propos des traites protestées. Or, le colonel Le Mat, citoyen de la Nouvelle-Orléans, représentait dans le conseil tous les préjugés et toutes les passions jalouses et exclusives de l’américanisme. Le prince Alphonse de Polignac, son président, y avait apporté l’instinct dominateur et l’opiniâtreté de sa race. Il était difficile qu'il ne sortit pas de cet ensemble de dispositions une espèce d’ostracisme contre moi, pour peu que M. Thomé trouvât l’occasion bonne de se débarrasser d’un témoin accusateur.
Cet ostracisme ne se fit pas attendre. Dès les premières séances je pus m'apercevoir que le terrain était miné sous mes pas. Des insinuations vagues d’abord, puis chaque jour plus explicites, me firent comprendre qu’on m'attribuait
toutes les mesures dont j'étais la première victime. On incriminait principalement la mise en scène de l’entreprise et les appointements excessifs de ses coopérateurs. M. Thomé se garda bien d’avouer qu’il avait seul rédigé les articles de journaux, engagé les ingénieurs et leurs auxiliaires, fixé le chiffre des rémunérations, monté enfin tous les rouages de la machine qui venait d’éclater. C'était, au contraire, un de ses procédés de discussion de se mettre à l’abri sous ma responsabilité nominale, parce que j'avais consenti à signer les actes d'engagement qu'il m'avait présentés. Il avait même passé le mois d'octobre à préparer, en s’aidant des souvenirs incertains de tous ceux qui l’entouraient, un compte de son administration où tout était faux depuis la première ligne, mais qui m'écrasait sous ses chiffres imposteurs. Commencé en septembre 1839, ce compteétait antidaté du 27 septembre 1858, et les dilapidations personnelles de M. Thomé y étaient simplement portées au compte de l'expédition d'Amérique, et souvent au compte de M. Belly. C’est dans ce livre sans pièces justificatives, le seul document de comptabilité qui soit sorti des bureaux de la rue de Provence, que j'ai trouvé, plus tard, l’encaisse de 2,105 francs du 30 avril, avec lesquels on aurait pu payer les 1,449 francs de traites, s’il était permis d’attacher la moindre valeur à ces balances de pure convention. Le compte financier de M. Thomé formait le digne pendant de sa correspondance. J'étais enfermé dans un réseau frauduleux dont les fils m'échappaient. Je n'aurais pu, dans tous les cas, les briser sans briser en même temps l’acte constitutif du 22 octobre, mon unique espoir. Le traité du transit donnait à M. Thomé des droits égaux aux miens. Le moindre éclat aurait amené une dissolution. Je supportai tout jusqu'au 6 novembre. Puis, à bout de patience, saturé de dégoûts et ne trouvant dans les contacts qui m'étaient imposés que des causes de souffrance et d’indignation, je me
retirai du conseil et des bureaux, laissant le champ libre à ceux qui prétendaient comprendre mieux que moi la question du Nicaragua.
Mais en me sacrifiant ainsi, pour ne pas faire obstacle au développement de la nouvelle société du transit, j'espérais du moins que mes droits et les conventions acquises seraient respectés. M. Thomé était toujours investi de mes deux procurations primitives, et bien que le passé me permit de tout craindre pour l’avenir, je ne pouvais les lui retirer sans paralvser son action vis-à-vis des tiers, et fournir un prétexte aux plus violentes récriminations. C’est la fatalité des relations avec la mauvaise foi, qu'on ne peut les rompre avant les actes consommés, quelle que soit l'évidence des indices de fraude, sans être rendu responsable des non-réalisations déterminées par une défiance injurieuse, tandis qu’en imposant silence à cette défiance dans un but de conciliation et d'intérêt commun, on est infailliblement traité de fou ou de
niais après l'événement. Placé entre ces deux dangers, j'avais
choisi le moindre. J’aimais mieux courir quelques risques personnels que de paraitre créer une difficulté à mes successeurs. J'avais déjà, quelque temps auparavant, donné à M. Thomé lui-même une preuve de cette disposition libéralé, en consentant qu'il figurât dans un contrat dont je vais parler, comme coconcessionnaire du canal. Je croyais voir dans la composition du conseil du transit des garanties suffisantes de succès, et par conséquent la fin de mes déceptions. Je laissai à M. Thomé le soin de me représenter encore légalement, ne m’imaginant pas qu’il lui fût possible, moi présent à Paris, de détruire mes propres actes de la veille, et de me dépouiller de tout ce que je possédais. Je viens de dire que j'avais consenti à lui laisser prendre, dans une circonstance récente, le titre de coconcessionnaire. Il s'agissait de signer avec un capitaine marin, M. Félix Sicard, un traité par lequel on lui cédait une partie des ter-
rains du canal, à la charge par lui de ravitailler largement notre colonie, et de consacrer dix mille journées d'ouvriers à des travaux de canalisation sur le fleuve San Juan. Si ce traité avait été exécuté dans les délais prescrits, tout fût devenu facile en Amérique comme en Europe. M. Sicard avait réuni à Marseille les capitaux nécessaires à son expédition, et il emmenait avec lui, avec deux petits steamers et deux chaloupes à vapeur, une centaine d'hommes résolus munis de tous les éléments d’une installation et d’une exploitation productive. Il devait notamment commencer, sur une grande échelle, l'attaque desgisements et des sables au-
rifères qui font en ce moment la fortune de plusieurs com-
pagnies anglaises. C'était une précieuse avant-garde pour le canal et la prise de possession immédiate du transit. Mais la susceptibilité américaine de M. Le Mat, plus préoccupé de la doctrine Monroë que de tout le reste, s'était effarouchée de ces préparatifs. Habitué à ne voir dans son pays que des expéditions de flibustiers, il en avait conclu, par analogie, que M. Sicard méditait avec ses cent hommes la conquête de l'Amérique centrale. Le représentant du Nicaragua à Paris n'était pas difficile à gagner à cette idée. Le prince de Poiignac repoussait, par système, tout ce qui avait été fait en dehors de lui. M. Thomé s’empressa d’abonder dans le même seus, et il somma le capitaine Sicard d’avoir à déchirer le traité que lui-même avait signé six semaines auparavant.
C'était à la fois odieux et absurde. Mais la calomnie était là pour tout justifier. M. Thomé avait donné tout à coup à cet incident des proportions extraordinaires. Nous étions,
M. Sicard et moi, des conspirateurs dangereux qui voulions
recommencer à notre profit le rôle de Walker. Il fallait empêcher le départ de l’éxpédition, prévenir le gouvernement de Managua, dévoiler enfin des desseins ambitieux que lui, Thomé, connaissait de longue date, et faire donner l’ordre
de m’arrêter, si je remettais le pied sur le territoire américain. C’était un déchaînement sans mesure qui profitait de mon absence pour précipiter son œuvre de destruction. Lereprésentant du Nicaragua ne douta pas un instant de la vérité de ce complot, et il écrivit en conséquence à son gouvernement. M. Thomé lui-même annonça à notre colonie d’Amérique qu'elle eût à prendre ses précautions contre deux flibustiers dont il avait été un moment la dupe. La flottille de M. Sicard, arrêtée dans le port de Marseille par ordre supérieur, ne put partir en temps opportun, quoiqu'elle fût commanditée par l’élite du commerce et de la banque de cette ville. On perdit deux mois dans des débats extravagants. Et lorsque enfin le séquestre fut levé, il était trop tard. L'intervention toujours fatale du gouvernement devait porter ses fruits amers. La saison était devenue menaçante; et M. Sicard ne quitta Marseille avec le Jules-César, suivi de deux bateaux à vapeur, que pour être enveloppé dans une affreuse tempête qui a détruit soixante navires en une heure dans le bassin de la Méditerranée (1).
(4j Voici comment le Nord, du 19 janvier 1860, rendait compte de cette catastrophe :
Malaga, 10 janvier.
« Malaga vient d’éprouver une horrible tempêie. Depuis dimanche la mer est furieuse. Sept navires ont été brisés dans le port ou sur la plage, aux portes de :la ville, dont cinq espagnols : la goëlette Jonina, le brick l’Iris, le land Neustra senora de los Angeles, la goëlette Que dira de mi, le trois-mâts anglais Clariss et le trois-mâts français Jules-César. Ce dernier navire, de Marseille, allait à San Juan de Nicaragua et appartenait à une société qui doit exploiter des mines d’or et percer le canal. Il y avait. 102 personnes à bord, 49 matelots, 6 femmes, 1 enfant, 86 ouvriers de toutes sortes.
« Surpris par la tempête, dans la nuit du dimanche, le capitaine, qui se trouvait sur la rade, attendant deux autres navires destinés aux mêmes ‘exploitations, chercha à fuir devant elle ; malheureusement, les vagues étaient plus fortes que le vent, et il ne put franchir cette muraille d’eau qui s’opposait à sa marche. Il dut se mettre de nouveau à l’ancre et attendre son sort, qui ne tarda pas à se déclarer
M. Thomé avait donc réussi à faire ‘sortir un immense désastre de la plus avantageuse des combinaisons. Il ne s’en tint pas là: Son génie malfaisant ne devait user de mes pouvoirs que pour accumuler ruines sur ruines. Des entrepreneurs lyonnais, très-intelligents et très-hardis, qui depuis ont gagné plusieurs millions dans les chemins de fer russes, MM. A. Perdoux et C®, avaient été amenés à nous offrir de construire un chemin de fer au Nicaragua sur le parcours même de notre route terrestre, en faisant eux-mêmes toutes les avances de matériel et d'organisation nécessaires. On ne pouvait accueillir cette ouverture que comme une bonne fortune inespérée. MM. Perdoux s’associaient de fait au transit, lui prêtaient le concours de leur crédit et plaçaient plus d’un million d'actions dans le cercle de leurs fournisseurs. Leur proposition fut acceptée. Je la défendis vivement au sein du conseil, et il en résulta un traité signé de tous ses membres, y compris le duc d’Albe. MM. Perdoux
s'étaient mis immédiatement à l’œuvre, ne supposant pas qu'un pareil acte püt être attaqué. Il Le fut le lendemain de ma retraite du conseil. L'influence dissolvante de M.Thomé et de M. Le Mat semblait avoir enlevé au conseil tout sens pratique aussi bien que tout sens moral. On refusa d’exécuter
contraire. Après avoir défendu le terrain pied à pied, £e Jules=César est venu s’échouer, se perdre à un quart de lieue de la ville, sur une plage et près d’une fonderie de fer. Le consul de France, M. le vicomte du Bouzet, était déjà sur les lieux quand le Jules-César a touché terre, et il s’est empressé d’organiser le sauvetage avant la nuit d’une aussi grande quantité de monde. Cette opération, fort difficile, s’est heureusement opérée sans qu'aucun des naufragés ait été blessé et sans accident. Quant au navire, il a été brisé complétement pendant la nuit, et les marchandises, les instruments et les effets du capitaine et de l’équipage ont eomplétement disparu. La tempête, qui dure encore, a redoublé de violence dans la journée d’hier, et ii a été impossible de sauver autre chose que des caisses à moitié vides, et la plage est jonchée de débris. »
Il 49
le contrat Perdoux qui fut déchiré de fait avec le concours actif de mon mandataire; et cette violation scandaleuse d’un engagement librement consenti aurait donné lieu à la revendication d’un million de dommages-intérèts, si la partie
-lésée n’avait pas trouvé en Russie des compensations telle-
ment énormes qu’elle ne pouvait que s’applaudir de notre mauvaise foi. C’étaient le transit et le canal qui allaient en . supporter les conséquences.
Ainsi, mes propres actes, les seuls sérieux accomplis depuis une année, dont le maintien suffisait pour tout reconstituer, avaient été anéantis en mon nom quinze jours après leur signature. Il ne manquait plus que de me dépouiller moi-même complétement, au nom de mon propre mandat. L'occasion se présenta bientôt, et M. Thomé ne manqua pas de la saisir. Des illusions inexplicables avaient envahi la salle du conseil où délibéraient ses nouveaux amis. Au lieu de courir au plus pressé et de s'assurer un privilège indé-
fini par le versement du cautionnement de 200,000 franes,
ils s'étaient jetés, à corps perdu, dans les projets les plus chimériques. Au lieu de profiter des avantages positifset immédiats des contrats Sicard et Perdoux, de se renfermer dans les bornes étroites mais sûres du transit, qui, n’exigeant qu’un capital insignifiant, permettait de traverser sans effort la crise financière, ils avaient rêvé, dès Le premier jour, la plus vaste des opérations internationales ; se fiant à leur grande : position sociale et à leurs relations personnelles pour obtenir tous les protectorats officiels et des millions par centaines, juste au moment où l’ébranlement causé par la guerre d'Italie pesait avec le plus d'intensité sur les marchés financiers (1). Pour réaliser ces beaux plans, il fallait avant tout
(1) Témoin ces considérants significatifs d’un jugement rendu à cette époque dans une affaire où il s'agissait d’une des maisons les plus honorables et les plus solides de Paris :
« Attendu que les événements politiques survenus au commence-
la concession du canal. M. Thomé déclara qu’il avait les pouvoirs nécessaires pour la faire entrer dans l'actif de la société du transit, On ne lui en demanda pas davantage. Il ne vint à l’esprit dé personne qu’on ne pouvait user de ma procuration, moi présent à Paris, à trois cents pas de la rue de Provence, que pour des nécessités purement administratives; à plus forte raison, qu'on ne pouvait en user contre mes intérêts. L'acte constitutif du 22 octobre (1), qui était ma charte et ma garantie, fut annulé en même temps que le contrat Perdoux, et, à sa place, 'le conseil d’administration se donna une constitution nouvelle qui englobait le transit et le canal. M. Thomé avait signé sans hésiter cette monsirueuse dépossession, et il avait livré, à titre de gage, les traités de concession qui constituaient mes droits exclusifs et qui ne portaient que mon nom,
Or, au moment où tant d’iniquités successives s’accomplissaient, à mon insu, par la main de celui à qui je devais déjà la catastrophe d’Amérique et des entassements de diffamations, ‘j'attendais seul, dans un humble refuge de la rue de la Michodière, ouvert à mon indigence par un homme de
ment de l’année 4859, ayant porté une grave perturbation dans les opérations financières, etc.
« Attendu que M. Calley Saint-Paul explique qu’en raison des circonslances, «IL N’Y A PLUS NI SOCIÉTÉ A FONDER NI PUBLIC A ESPÉ- RER ; qu'il faut arriver à une liquidation ou à une transformation ;
« Attendu que, dans sa longue carrière financière, M, Calley Saint- Paul, non-seulement n’a été l'objet d'aucune poursuite pouvant entacher son honneur, mais même que la confiance du public lui à confié les positions les plus élevées et Les plus délicates. »
On sait que M. Calley Saint-Paul est le beau-père du général Fleury, aide de camp de l’empereur. Que peut-on ajouter à cette déclaration publique de lui, fate en 1860, qu'il n'y avait plus alors ni société à fonder, ni public à espérer?
(4) L’aete de ratification des deux congrès, tenant compte de l’élimi- - nation régulière du nom de M. Millaud, avait confirmé la convention de Rivas en faveur de M. Félix Belly et Ce.
cœur, M. Fauvety, l'exécution pure et simple des engagements pris, et la mise en œuvre de ce transit, qui devait couvrir le passif du canal, réorganiser notre colonie, commencer sur les lieux les plus riches exploitations, et donner en même temps des bénéfices tels qu’ils deviendraient la garantie du capital futur de bosphore. Si j'avais su ce qui se passait et que j'eusse pu m’appuyer sur les concours de MM. Perdoux et Sicard, je serais entré un jour, armé de mon droit, dans ce conseil prévaricateur, et j'aurais chassé les vendeurs du temple. Mais on se gardait bien de m’avertir de quoi que ce soit. Une espèce de cordon sanitaire avait été établi autour de ma personne, et ceux-là mêmes qui avaient à se plaindre de la rue de Provence n’osaient se mettre en lutte avec les personnages titrés groupés autour de M. Thomeé (1). Il m’arrivait bien de temps en temps des bruits inquiétants. M. Sicard était venu me confier ses griefs contre mon mandataire, sans tenir compte cependant d'aucune de mes indications. M. Le Mat s'était donné la peine de m'apprendre lui-même que si je retournais en Amérique, j'y serais arrêté et peut-être fusillé. On me disait aussi vaguement que des modifications avaient été introduites dans l’acte constitutif, qu’on avait trouvé des concours financiers énormes, qu’on était sûr des Anglais et des Américains; que les 200,000 francs avaient été versés, et que, malgré mon éloignement, tous mes désirs allaient
(1) Un des créanciers qui me témoignaient le plus de sympathie m’écrivait, le 10 décembre 1859, un mois après ma retraite, en réponse à une demande de renseignements : « Depuis votre départ, il ne s’est rien passé de nouveau. M. de Polignac était à Londres, comme vous le savez; il en est revenu mardi dernier et est reparti le lendemain soir. [l paraît que les Anglais veulent souscrire D le tout. Il est venu prendre l'avis du conseil. Le banquier de Paris s’est engagé pour trois millions. Voilà où en est l’affaire. Les journaux la publieront vers la fin de la semaine prochaine. Comme vous le voyez, rien ne jusufie vos appréhensions. Reposez-vous donc sur R. et sur moi, eic., etc. »
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s’accomplir. Ce ne fut qu'après la chute de tout cet échafaudage d’hallucinations et de la société du transit elle-même que la vérité me fut connue. Cette société avait si bien employé ses séances en projets en l’air, qu’elle n'avait pas songé à s'assurer le moindre fonds de roulement pour le service de ses bureaux. Le non-payement du cautionnement, malgré les instances du’ministre nicaraguien, qui à ce prix répondait de tout, avait amené la déchéance du traité. J’appris alors, quand tout était perdu, de quelle manière M. Thomé avait usé de ‘ma procuration. Je lui retirai cette fois tous mes pouvoirs; mais le mal était irréparable.
Appelé un jour, quelque temps après ces événements, chez un honorable praticién qui avait bien voulu m'aider à sortir de cette crise, M. Pernet-Vallier, jy rencontrai M. Thomé. Je lui demandaïi au nom de quel droit il s’était permis de livrer ma concession du canal à la compagnie du transit. M. Thomé balbutia, puis se rejeta, pour toute excuse, sur ce que le projet n’avait pas été suivi d'exécution. Mais ce projet avait donné lieu à un acte authentique qui figure encore dans les archives de la légation nicaraguienne et sur le registre des délibérations du conseil d'administration. Mais M. de Polignac s'était présenté, en vertu de cet acte, comme concessionnaire du canal et du transit, et dans le monde officie] et dans le monde des affaires, et il avait fait à ce titre plusieurs voyages à Londres pour y organiser la double opération. Ce n’était donc pas la faute de M. Thomé si sa forfaiture était demeurée sans effet. En ajournant, d’ailleurs, le contrat Sicard et en anéantissant la combinaison Perdoux, elle ne m'avait pas laissé une seule planche de salut dans le naufrage de mes espérances. Notre colonie était abandonnée à elle-même après les plus fallacieuses promesses. Les créanciers d'Europe, vingt fois trompés, n'étaient ni assez justes ni assez clairvoyants pour s'affranchir
de la glu des plus grossiers mensonges, et j'allais rester, après tant de déboires, malgré l'évidence de la culpabilité d’un autre, le seul responsable des funestes résultats de son orgueil et de la complicité de tous ceux qui auraient dù me défendre.
Quant à M. Thiomé lui-même, impassible au milieu des ruines qui m'écrasaient, il avait trouvé un moyen tout simple de se dégager, toujours en s’emparant de ce qui ne luiappartenait pas. Le 11 février 1860 (1), il déposa son bilan au tribunal civil de la Seine, offrant de faire cession de biens pour se débarrasser de toute poursuite ; et dans ce bilan, dont le passif avoué s’arrêtait à 850,000 francs, tandis qu’il était en réalité d’un tiers au moins plus considérable, il fit figurer pour unique actif, comme constituant les biens qu'il abandonnaïit, la concession du canal du Nicaragua, avec les 200,000 hectares de terres qui en dépendaient. Il avait eu la précaütion, avant de quitter la rue de Provence, de faire main basse sur tous les papiers, sur ma correspondance personnelle, sur les travaux techniques, sur les cartes, sur dix-huit mois de documents accumulés, dont une grande partie venait de moi, et qui tous étaient ma légitime propriété. Il s'était même emparé des originaux de la concession et des deux exemplaires officiels de la ratification du, congrès, et malgré toutes mes réclamations, dont M. Pernet-Vallier s’est fait l’organe, je n’ai jamais pu rentrer en possession d’aucurie de ces pièces. Nous verrons tout à l’heure entre quelles mains elles étaient destinées à pas-
(4) Le lendemain 12 février, il avait l’audace de me convoquer à un rendez-vous au jardin du Luxembourg par üne lettre qui débutait ainsi : |
« Le péril est commun et chacun de nous doit parler librement. Celui qui cacherait sa pensée se rendrait responsable de tous les mal- * heurs qui peuvent nous arriver. »
« Ainsi parlait, dit-on, Jason aux Argonautes, il y a trois mille ans. »
ser. Cette histoire n’est qu’un enchaînement d'œuvres de ténèbres, où le génie du mal règne sans partage.
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Eh bien! j'aurais tout pardonné, et rien n'aurait laissé soupeonner, dans ce livre, les causes réelles d’un échec qu’on pouvait attribuer aux complications politiques du moment, si l'assassinat moral n’avait pas été le grand moyen d'action et le couronnement des efforts de M. Thomé. Il ne s’est peutêtre jamais rencontré, dans les annales industrielles de notre pays, une telle accumulation de calomnies et d’injures vomies par un mandataire contre son mandant absent, répercutées de salons en salons par des auditeurs fanatisés et faisant explosion jusque dans le sanctuaire de la justice, sans qu'une seule voix s’élevâät pour les flétrir ou les réprimer. Je n'ai d'autre patrimoine que mon intégrité. Je croyais l’avoir mise au-dessus de toute atteinte, et j'avais donné, dans ma vie publique, assez de gages de loyauté entière, pour que, à défaut de fortune et de crédit personnel, il me fût permis de m’appuyer sur ce passé. Je ne connaissais pas les hommes et les choses de mon temps.Quazd l'impunité est acquise aux habiles, ce sont les habiles qui deviennent les honnêtes gens. Un homme avait besoin de m’étouffer pour se grandir, et de me trainer dans la boue pour s’innocenter. Il a trouvé à l'instant vingt complices tout disposés à se faire les agents actifs de ses calculs, et leur travail de démolition a été accompli avec un ensemble qui ne m'a pas même laissé le droit de vivre.
M. Thomé n’avait jamais parlé de moi dans son intimité que comme d’un pauvre rêveur qui avait été trop heureux de le rencontrer et d’un instrument dont il était le maître.
A partir de ma retraite, ce ne fut plus seulement mon intelligence qui fut mise en cause, ce fut ma moralité. Procédant d’abord par insinuations vagues, dont sa générosité ou sa pitié, disait-il, atténuait l’expression, il ne tarda pas à s'affranchir de tous ménagements, et à m’accuser ouvertement d’avoir perdu par mes dilapidations une affaire qu’il avait lui-même si admirablement conduite (1). Je n'étais pas là pour montrer les lettres d'Amérique, pour rappeler les preuves matérielles d’un désintéressement poussé jusqu’à la duperie, et pour arracher le masque du calomniateur. Ceux qui me défendaient en principe ne savaient rien des faits imaginaires qu'il invoquait. On ne pouvait, d’ailleurs, élever la voix en ma faveur sans amener un redoublement des violences niaisement applaudies par deux ou trois séides. Il en était résulté une atmosphère de mensonges éhontés et d’appréciations furibondes qu’on ne pouvait respirer sans me croire le dernier des hommes. Les membres du conseil du transit et les habitués des bureaux de la rue de Provence portaient dans le monde, dans les cercles et jusque dans les ministères, l'opinion qu’on leur avait donnée du triste sire à qui était échue par hasard la convention de Rivas. Il était acquis, par exemple, au ministère d’État, où l’un d’eux pénétrait à toute heure, que j'avais détourné 300,000 francs de la caisse du canal pour les placer en Algérie. Je vivais dans l’ombre, de l'hospitalité de M. Fauvety, après avoir sacrifié tout ce que j'avais de précieux pour payer une dette d'honneur de M.Thomé, et ces abominations allaient frapper à toutes les portes, pénétraient dans tous les intérieurs, m'aliénaient même des amis de vingt ans, et me
(1) Un de ses fanatiques, qui l'est encore, m'écrivait après la ‘chute du transit : « Cet homme disait, à qui voulait l'entendre, que son honorabilité lui imposait le devoir de vous éloigner de l’administration, etc.,» et il me demandait « pourquoi je n'écrivais pas un pamphlet contre ce misérable, pour l'empêcher de faire des dupes. »
fermaient pour l’avenir toutes les voies possibles de réalisation. Comprend-on maintenant que je n’aie pas voulu accepter jusqu'au bout cette perversion de tous les rôles et ce cynique déplacement des responsabilités ? Ce chapitre est un appel vengeur à la justice publique, en même temps qu'une page d'histoire contemporaine. Ce n’est pas ma faute si l'impuissance de nos institutions me force à me défendre moi-même. Dieu veuille que nous n’en arrivions pas un jour aux comités de vigilance et à la loi de Lynch.
En Amérique où la nouvelle de mon expulsion avait été annoncée comme un événement heureux qui livrait le champ libre aux véritables capacités et débarrassait le canal de son principal obstaele, le terrain était tout préparé pour le succès d’une pareille manœuvre. J’y avais laissé l’administration entre les mains de M. Levasseur, à qui J'avais toujours témoigné la plus grande déférence. Malheureusement, je n'avais pu lui laisser en même temps qu’un encaisse de 5,000 francs, qui représentaient tout l’actif de la colonie. Cet encaisse s’était bien augmenté, un mois après, d’une autre somme de 4,000 fr. apportés par le Paramalta, que j'avais rencontré en route, échoué sur une roche sousmarine des îles Vierges (1). Mais que pouvaient de si minces ressources pour parer aux besoins impérieux de San Carlos et aux exigences de quarante-cinq personnes ? On avait dû réduire les payements hebdomadaires au plus strict néces-
(1) Habent sua fata..……. Ce beau steamer, de 3,000 tonneaux et de 1,200 chevaux de force, tout aménagé en palissandre, véritable chefd'œuvre de construction navale, qui avait coûté 3 millions, faisait son premier voyage aux Antilles, par une route aussi connue que celle de Paris à Saint-Cloud. Il portait soixante eaisses de provisions à nos travailleurs. Il s’est perdu en plein jour, à 50 lieues de Saint-Thomas, sur une mer unie comme une glace, par la faute, dit-on, du capitaine, et il a fallu l’abandonner sur son écueil solitaire, faute de moyens de sauvelage, après avoir transbordé les passagers et les marchandises les plus précieuses.
saire. Les esprits s’en étaient aigris. Des langues venimeuses avaient profité de l’occasion pour ameuter les jeunes gens et les ouvriers contre leur ancien chef, contre celui qu’ils avaient acclamé trois mois auparavant, et qui seul les traitait en hommes. Il n’y eut bientôt qu’une voix pour me condamner, surtout parmi ceux que j'avais comblés d’égards immérités. J'étais devenu tout à coup responsable de toutes les privations souffertes, de toutes les attentes vaines, de la non-exécution du transit, et même des actes extravagants dy conseil présidé par M. de Polignac.
C'eût été, sans doute, le premier devoir de M. Levasseur de couper court à ce débordement par l’exposé loyal des faits, Mais l’ancien ministre de France au Mexique, commandeur de la Légion d'honneur, n’avait ni l’impartialité ni le désintéressement qu’exige un pareil rôle. Embarrassé dans ses affaires privées, il w’avait sollicite l'honneur de faire partie de notre expédition que pour toucher beaucoup d'argent, et il s'était fait payer 8,000 francs d’avances pour deux mois d’appointements (1). Toute la question se réduisait donc pour lui à la régularité de son salaire. Aussi, le jour où ce salaire lui parut compromis, cessa-t-il d’être un subordonné, pour s'ériger en juge. — « J'ai été sévère pour M. Belly, » écrivait-il plus tard à M. Vital-Roux, en le chargeant de me réclamer simplement la concession du canal. — M. Levasseur n’avait ni le droit d’être sévère ni celui d’être inique ; je n’étais pas son justiciable et il est resté le mien; car il me doit encore le compte de l’administration que je lui avais confiée. Mais il était faible, crédule, passionné et formaliste à la mode espagnole. Il ne sut pas être digne ; et il devint un des artisans de la ruine commune
(4) Sans compter les avances faites à son fils, engagé comme secrétaire et comme dessinateur, et qui ne savait ni dessiner ni écrire, e’était un jeune homme charmant, en qui je n’ai pu découvrir une aptitude utile; ce qui nel’a pas empêché de devenir consul de France.
en. fournissant un prétexte au déchaînement de mes ennemis.
J'avais cru devoir, pendant qu’il était à Managua, procéder, à l’occasion de ma fête, le 29 mai, à la prise de possession régulière du canal, avec le concours de toutes les autorités de San Carlos et aux salves de l’artillerie du fort. Cette mesure m'avait été dictée par la nécessité où nous étions de nous affirmer, de nous cramponner à notre roc, de donner aux capitaux la garantie d’un fait matériel, et de chercher dans la vente des terrains à bâtir ce que nous ne trouvions plus dans les courriers de M. Thomé. Sa légalité ne pouvait être sérieusement mise en question, puisque la convention était ratifiée, que des ordres avaient été expédiés en conséquence sur toute la tigne du fleuve, et que les terrains avaient été mis officiellement à ma disposition, dès le 26 avril, par les commandants des forts. J'étais si convaincu moi-même de cette légalité que c'était au général Martinez que j'en avais envoyé la première notification. Mais le mauvais esprit qui régnait à Managua s'était hâté de désapprouver cette prise de possession comme prématurée. On avait surtout vivement critiqué quelques arrêtés administratifs, dont l’un, relatif à la monnaie, devait couper court à une exploitation qui nous faisait perdre 20 p. 100 sur chaque pièce d’or (1); et il en était résulté un nuage passager dans nos
(1) Ces actes ne faisaient ‘que confirmer des services existants, tels que ceux de la statistique et des observations scientifiques. Quant à celui relatif à la monnaie, mesure d'ordre s’il en fut, réclamée par des conîlits quotidiens entre les ouvriers et les fournisseurs, en voici le texte :
« Le directeur général,
« Considérant qu’il est souverainement injuste de faire subir à la compagnie du canal un change désastreux sur les sommes considé-
rables qu’elle verse dans le pays, en y apportant, par le fait même, une aisance qui n'existait pas auparavani ;
« Considérant F ‘il n’est pas de la dignité du Nicaragua de conserver
rapports avec le gouvernement. Il n’y avait là, au fond, qu'un malentendu, complétement effacé au bout de huit jours. Seulement, M. Levasseur, étranger aux responsabilités dont j'étais écrasé, et trop accessible aux impressions extérieures pour embrasser l’ensemble d’une situation, en avait conservé un besoin de critique facile qui se donna pleine carrière à son retour à San Carlos. Son attitude et sa correspondance avec l’Europe s’en ressentirent. Il y eut des lettres malheureuses dont on se fit une arme à Paris. La condamnation formulée par M. Durocher contre l’isthme de Salinas était déjà connue de tout le monde, excepté de moi. Il en résultait que tout était faux dans mon projet et que j'avais trompé la bonne foi de M. Thomé. Le choix même de San Carlos était le plus mauvais qu’on püt faire. Il ne restait donc de ma tentative avortée que la révélation d’un orgueil immense et de vues personnelles essentiellement subversives. Et comme tout grossit par l’éloignement et la répétition, on en était arrivé à transformer la cérémonie du 29 mai en déclaration de guerre contre l’autorité légitime, et mes
pour type de sa circulation monétaire le dollar des États-Unis, et de subordonner ses transactions aux règlements essentiellement américains du chemin de fer de Panama ;
« Considérant, d’ailleurs, qu’il est indispensable de mettre un terme à des difficultés sans cesse renaissantes qui entravent les opérations de la compagnie et la résurrection commerciale du pays, au seul profit de quelques spéculateurs,
« Arrête :
« Art. 1°, La compagnie du canal ne traitera désormais qu'avec des tiers qui accepteront la monnaie de France et d'Angleterre à sa valeur nominale ;
« Art. 2. Dans tous les contrats écrits ou verbaux passés avec la compagnie, il ne sera stipulé de payement qu’en monnaie de France ;
€ Art. 3. Tout ordre de payement et toute traite sur la compagnie, pour quelque service que ce soit, non stipulés en francs, seront considérés comme non avenus.
« Félicia, le 31 mai 1859.